Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’Opossum

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L’OPOSSUM.


Ce singulier animal se trouve, en plus ou moins grand nombre, dans la plupart de nos États du sud, de l’ouest et du centre. C’est le Didelphis virginiana de Pennant, Harlan et autres auteurs qui nous ont donné quelques détails sur ses mœurs ; mais aucun d’eux, que je sache, n’a mis en lumière son penchant à la ruse et à la dissimulation ; et comme moi-même j’ai eu diverses occasions de l’étudier de près, j’ai pensé que de nouvelles particularités ajoutées à sa biographie ne seraient pas sans intérêt.

L’Opossum aime à se cacher pendant le jour, mais ne se confine nullement dans des limites déterminées, quand il sort pour marauder la nuit. De même que beaucoup d’autres quadrupèdes dont l’instinct est avant tout carnassier, il se nourrit quelquefois de fruits et d’herbe ; et même, quand la faim le presse, il se rabat sur des insectes et des reptiles, et son allure, dans ses courses ordinaires, quand il croit que personne ne l’observe, est un amble véritable ; en d’autres termes, et comme chez le jeune poulain, ses deux pieds du même côté se portent à la fois en avant. — Le chien de Terre-Neuve a la même habitude. — Sa constitution est robuste, comme celle des animaux du Nord, en général ; il supporte les froids les plus rigoureux sans hiberner, quoique sa fourrure et son poil soient, on peut le dire, comparativement peu fournis, même au cœur de l’hiver ; mais, en revanche, il est revêtu d’une peau très épaisse, au-dessous de laquelle s’étend presque toujours une couche de graisse. Ses mouvements sont lents d’habitude, et quand il s’en va l’amble, en se promenant, avec sa queue préhensile et singulière qu’il porte juste au-dessus du sol, et ses oreilles rondes dirigées en avant, il a soin d’appliquer son museau pointu sur chaque objet qu’il rencontre en son chemin, pour reconnaître quelle sorte d’animal a passé par là. Il me semble, en ce moment, en voir un sautillant doucement et sans faire de bruit, sur la neige fondante, au bord d’un étang peu fréquenté, et flairant tout ce qui l’entoure, pour dépister la proie que sa voracité préfère. Mais il vient de tomber sur la trace fraîche d’une perdrix ou d’un lièvre ; il relève son museau, aspire l’air subtil et piquant ; enfin il a pris son parti : c’est de ce côté qu’il faut aller, et il s’élance du train d’un homme marchant bon pas. Bientôt il s’arrête, comme ayant fait fausse route et ne sachant plus dans quelle direction avancer. Sans doute que le gibier s’est dérobé par un grand saut, ou bien a rebroussé tout court, avant que l’Opossum ait repris la piste. Il se dresse tout droit, se hausse sur ses jambes de derrière, regarde un instant aux environs, flaire encore à droite et à gauche, et puis repart. Maintenant ne le perdez pas de vue : au pied de cet arbre majestueux, il a fait halte ; il tourne autour du noble tronc, en cherchant parmi les racines couvertes de neige, et trouve au milieu d’elles une ouverture dans laquelle il s’insinue. Quelques minutes s’écoulent ; et le voilà qui reparaît, tirant après lui un écureuil déjà privé de vie ; il le tient dans sa gueule, commence à monter sur l’arbre et grimpe lentement. Apparemment qu’il n’a pas trouvé la première bifurcation à sa convenance, peut-être s’y croirait-il trop en vue ; et il monte toujours, jusqu’à ce qu’il ait atteint un endroit où les branches, entrelacées avec des vignes sauvages, forment un épais berceau ; là il se fait une place commode, s’arrange à son aise, enroule sa longue queue autour d’une des jeunes pousses, et de ses dents aiguës déchire le pauvre écureuil qu’il tient, pendant tout ce temps, avec ses griffes de devant.

Les beaux jours du printemps sont revenus ; les arbres poussent de vigoureux bourgeons ; mais l’Opossum est presque nu et semble épuisé par un long jeûne. Il visite les bords des criques, et prend plaisir à voir les jeunes grenouilles dont il se régale en attendant. Cependant le phytolacca et l’ortie commencent à développer leurs boutons tendres et pleins de jus qui lui seront une précieuse ressource. L’appel matinal du dindon sauvage frappe délicieusement ses oreilles, car il sait, le rusé, qu’il va bientôt entendre la voix de la femelle, et qu’il pourra la suivre à son nid, pour sucer ses œufs qu’il aime tant. Et tout en rôdant ainsi à travers les bois, tantôt par terre, tantôt sur les arbres, de branche en branche, il entend aussi le chant d’un coq ; et son cœur tressaille d’aise, en se rappelant le bon repas qu’il a fait l’été dernier dans une ferme du voisinage. Doucement, l’œil attentif, il s’avance et parvient à se cacher jusque dans le poulailler !

Honnête fermier, pourquoi aussi, l’an passé, avez-vous tué tant de corneilles ? oui, des corneilles ; et par-dessus le marché, pas mal de corbeaux ! Vous en avez fait à votre guise ; c’est très bien ! Mais maintenant courez au village, achetez des munitions, nettoyez votre vieux fusil, apprêtez vos trappes, et recommandez à vos chiens paresseux de faire bonne garde, car voici l’Opossum ! Le soleil est à peine couché, mais l’appétit du maraudeur est toujours éveillé. Entendez-vous le cri de vos poulets ? il en tient un, et des meilleurs, et il l’emporte sans se gêner, le fin compère. Qu’y faire maintenant ! Oui, guettez le renard et le hibou, et félicitez-vous encore une fois, à la pensée d’avoir tué leur ennemi, et votre ami à vous, le pauvre corbeau. Sous cette grosse poule, n’est-ce pas, vous aviez mis il y a huit jours, une douzaine d’œufs ; allez les chercher à présent ! Elle a eu beau crier et hérisser ses plumes, l’Opossum les lui a ravis l’un après l’autre. Et voyez-la, la malheureuse, courant à travers votre cour, hébétée et presque folle : elle gratte la terre, cherche du grain et ne cesse, tout ce temps, d’appeler ses petits. Mais aussi vous avez tué des corbeaux et des corneilles ! Ah ! si vous aviez été moins cruel et plus avisé, l’Opossum n’aurait pas quitté ses bois, et il eût dû se contenter d’un écureuil, d’un levraut, des œufs du dindon sauvage, ou des grappes de raisin qui pendent, avec tant de profusion, de chaque arbre de nos forêts. Inutiles reproches ! vous ne m’écoutez pas.

La femelle de l’Opossum peut être citée comme un modèle de tendresse maternelle. Plongez du regard au fond de cette singulière poche où sont blottis ses jeunes, chacun attaché à sa tétine. L’excellente mère ! non-seulement elle les nourrit avec soin, mais les sauve de leurs ennemis. Elle les emporte avec elle, comme fait le chien de mer, de sa progéniture[1] ; et d’autres fois, à l’abri sur un tulipier, elle les cache parmi le feuillage. Au bout de deux mois, ils commencent à pouvoir se subvenir à eux-mêmes ; chacun alors a reçu sa leçon particulière qu’il lui faut désormais pratiquer.

Mais supposez que le fermier ait surpris l’Opossum sur le fait, égorgeant l’une de ses plus belles volailles : exaspéré, furieux, il se rue sur la pauvre bête, qui, sachant bien qu’elle ne peut résister, se roule en boule et reçoit les coups. Plus l’autre enrage, moins l’animal manifeste l’intention de se venger ; et il reste là, sous les pieds du fermier, ne donnant plus signe de vie, la gueule ouverte, la langue pendante, les yeux fermés jusqu’à ce que son bourreau prenne le parti de le laisser en se disant : Bien sûr, il est mort. Non ! lecteur, il n’est pas mort ; seulement il faisait le mort, et l’ennemi n’a pas plus tôt tourné les talons, qu’il se remet petit à petit sur ses jambes, et court encore pour regagner les bois.

Une fois, sur un bateau plat très mauvais marcheur, je descendais le Mississipi, n’ayant, comme toujours, d’autre mobile que le désir d’étudier les objets de la nature les plus en rapport avec mes travaux. Le hasard me fit rencontrer deux Opossums que j’apportai vivants dans notre arche. À peine sur le pont, les malheureuses bêtes se virent assaillies par les gens de l’équipage ; et aussitôt, suivant leur instinct naturel, elles se laissèrent aller comme mortes sur les planches. On s’avisa d’un expédient, qui fut de les jeter par-dessus le bord. En touchant l’eau, et pendant quelques minutes, ni l’un ni l’autre ne fit le moindre mouvement ; mais quand la situation leur parut désespérée et qu’il fallut songer à se tirer de là, ils commencèrent à nager vers notre gouvernail, qui n’était qu’une longue et grossière pièce de bois s’étendant, du milieu du bateau, jusqu’à trente pieds au delà de la poupe. Tous deux ils montèrent dessus, et on les reprit. Plus tard, nous les rendîmes à la liberté de leurs forêts.

En 1829, j’étais dans une partie de la Louisiane où les Opossums abondent en toute saison ; et comme le président et le secrétaire de la Société zoologique de Londres m’avaient prié de leur en envoyer quelques-uns de vivants, j’offris un bon prix pour en avoir. Bientôt on m’en apporta vingt-cinq. D’après ce que je pus en observer, ce sont des animaux très voraces : on les avait enfermés dans une boîte, avec force nourriture, pour les embarquer sur un steamer à destination de la Nouvelle-Orléans. Deux jours après, je me rendis dans cette ville, afin de m’enquérir d’un moyen pour les expédier en Europe ; mais jugez de ma surprise quand je m’aperçus que les vieux mâles avaient tué les jeunes et leur avaient mangé la tête ; de sorte qu’il n’en restait plus que seize en vie. Alors je les fis mettre chacun dans une boîte séparée, et dans la suite j’appris qu’ils étaient parvenus à mes amis les Rathbones de Liverpool. Ceux-ci, avec leur obligeance et leur zèle bien connus, les envoyèrent à Londres, où j’eus la satisfaction, à mon retour, de les retrouver pour la plupart dans le Jardin zoologique.

L’Opossum est friand de raisins, dont une espèce porte maintenant son nom. Il recherche avidement les fruits du plaqueminier et, dans les hivers rigoureux, ne dédaigne pas le lichen. Les volailles de toute sorte, et les quadrupèdes auxquels il peut s’attaquer sans danger, sont aussi fort de son goût.

La chair de l’Opossum ressemble à celle du cochon de lait, et si ce n’était le préjugé qu’en général on a contre elle, peut-être ne serait-elle pas moins hautement prisée. J’ai entendu des personnes, que j’estime très compétentes en cette matière, la proclamer un mets excellent. — Après avoir soigneusement nettoyé le corps, suspendez-le pendant une semaine à l’air, quand il gèle, car on n’en mange pas l’été ; placez-le ensuite sur un tas de braise chaude ; enfin, quand il est cuit, saupoudrez-le de quelques pincées de poudre à canon, et vous me direz alors s’il ne vaut pas le fameux canard de la Valisnerie. — Si vous veniez visiter nos marchés, vous pourriez l’y voir en compagnie du gibier le plus renommé.





  1. On dit que les chiens de mer, et particulièrement le requin, peuvent cacher leurs petits dans leur estomac.