Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’hirondelle de cheminée

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L’HIRONDELLE DE CHEMINÉE,

OU MARTINET D’AMÉRIQUE.


Du moment que l’hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités pour y établir son nid, on la vue abandonner avec une sagacité vraiment remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute, lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l’Indiana et l’Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très souvent, pour nicher, les excavations des branches et des vieux troncs ; et telle est l’influence d’une première habitude, que c’est toujours là que, de préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de notre pays qu’on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se montrent aussi délicates pour le choix d’un arbre qu’elles le sont ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles veulent fixer temporairement leur demeure : des sycomores d’une taille gigantesque et que ne soutient plus qu’une simple couche d’écorce et de bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j’ai rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et l’âge avaient ainsi rendus habitables, j’ai toujours trouvé des nids d’hirondelles qui elles-mêmes continuaient d’y vivre jusqu’au moment de leur départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j’ai compté dans l’intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de plus, chaque branche creuse en renfermait un.

Le nid, qu’il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose de petites branches sèches que l’oiseau se procure d’une façon assez singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu’elles sont en l’air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque arbre qui dépérit, s’il n’est déjà tout à fait mort : on les dirait occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie ; leurs mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le corps contre la branche, s’y accrochent avec leurs pattes, puis, par une brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l’emportant à leur nid. La frégate pélican a souvent recours à la même manœuvre, seulement elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les tenir avec ses pieds.

C’est au moyen de sa salive que l’hirondelle fixe ces premiers matériaux sur le bois, le roc ou le mur d’une cheminée ; elle les arrange en rond, les croise, les entrelace, pour étendre à l’extérieur les bords de son ouvrage ; le tout est pareillement englué de salive qu’elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l’assujettir et le consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est généralement du côté de l’est, et à une distance de cinq à huit pieds de l’entrée. Mais dans le creux d’un arbre, où toutes nichent en communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités par terre. — On y compte de quatre à six œufs d’un blanc pur, et il y a deux couvées par saison.

Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d’Europe ; mais il est plus vif, quoique bien soutenu. C’est une succession de battements assez courts, si l’on en excepte pourtant la saison où l’heureux couple prélude aux amours : car on les voit alors comme nager tous les deux, les ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses du mâle. En d’autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur, au-dessus des villes et des forêts ; puis, avec la saison humide, reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer l’eau pour boire et se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d’arbre ou une cheminée, leur vol, toujours rapide, s’interrompt brusquement comme par magie ; en un instant ils s’abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un tel bruit, qu’on croirait entendre dans la cheminée le roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur le sol. Si l’on prend une de ces hirondelles et qu’on la mette par terre, elle fait de gauches efforts pour s’échapper et peut à peine se mouvoir. J’ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de s’envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture : car j’ai entendu le frou-frou d’ailes des premiers et les cris de reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et sereines.

Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois, bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l’aide de leurs griffes aiguës, en élevant un pied, puis l’autre, et en s’appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d’être en état de s’envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu’auprès de l’ouverture de la cheminée à l’abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser au-dessus de l’extrémité du tuyau sans y entrer. C’est la même chose, quand ils ont été élevés dans un arbre.

Dans nos villes, les hirondelles choisissent d’abord une cheminée spéciale pour s’y retirer. C’est là qu’au premier printemps et avant de commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit close. Jamais ils ne s’engagent dedans qu’ils n’aient voltigé plusieurs fois tout à l’entour ; puis, tantôt l’un, tantôt l’autre, ils se décident à entrer, jusqu’à ce qu’enfin, pressés par l’heure, ils s’y précipitent plusieurs ensemble. Ils s’accrochent aux murs avec leurs griffes, s’y tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l’aurore, avec un bruit sourd et retentissant, ils s’élancent dehors exactement tous à la fois. Je me rappelle qu’à Francisville, je voulus compter combien il en entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une fenêtre, à proximité du lieu ; il en vint plus de mille, et je ne les vis pas toutes, tant s’en faut ! La ville, à cette époque, pouvait contenir une centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en route vers le sud, ne s’arrêtant simplement que pour la nuit.

Je venais d’arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis en relation avec l’aimable et bonne famille du major William Groghan. Un jour que nous parlions d’oiseaux, celui-ci me demanda si j’avais vu les arbres où l’on supposait que les hirondelles passaient l’hiver, mais où, en réalité, elles n’entrent que pour s’abriter et faire leur nid. Je lui répondis que j’en avais vu. Alors il m’apprit que, sur mon chemin pour revenir à la ville, il s’en trouvait un dont il m’enseigna la place, et qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux qui s’y retiraient. — M’étant remis en route, j’arrivai bientôt au lieu indiqué et n’eus pas de peine à reconnaître l’arbre en question : c’était un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix pieds de haut sur huit de diamètre à la base ; il pouvait en avoir encore près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le tronçon d’une branche brisée et creuse, d’environ deux pieds de diamètre, se séparait de la tige principale. C’était par là qu’entraient les hirondelles. En examinant l’arbre de près, je le trouvai d’un bois dur, mais rongé au centre presque jusqu’aux racines. On était au mois de juillet, et le soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les hirondelles volaient au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des bois environnants ; mais je n’en voyais aucune près du sycomore. Je rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. Le soleil descendait derrière les montagnes d’Argent ; la soirée était belle, des milliers d’hirondelles voltigeaient autour de moi, et de temps en temps quatre ou cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l’arbre, comme des abeilles se pressant à l’entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma tête appuyée contre le tronc et prêtant l’oreille au bruit assourdissant que faisaient les oiseaux pour s’installer à l’intérieur. Il était nuit noire quand je quittai mon poste, et j’étais convaincu qu’il en restait encore un bien plus grand nombre dehors. Je n’avais pas eu la prétention de les compter : il y en avait trop, et ils se précipitaient à l’ouverture en rangs si serrés et si épais, que c’était à confondre l’imagination. À peine étais-je de retour à Louisville, qu’un violent ouragan mêlé de tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la précipitation des hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le désir d’éviter l’orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver d’hirondelles, tant j’étais impatient de constater leur nombre, avant que l’époque de leur départ fût arrivée.

Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l’oreille collée contre l’arbre ; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt minutes que j’étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un bond de côté ; mais en regardant en l’air, quel ne fut pas mon étonnement de le voir debout et aussi ferme que jamais. C’étaient des hirondelles qu’il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma place et j’écoutai, réellement stupéfait de ce bruit du dedans, que je ne puis mieux comparer qu’au sourd roulement d’une large roue sous l’action d’un puissant cours d’eau. Il faisait sombre encore, de sorte que je pouvais à peine distinguer l’heure à ma montre ; mais j’estime qu’elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l’intérieur de l’arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.

Immédiatement, je formai le projet d’examiner l’intérieur de cet arbre qui, comme me l’avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus remarquable que j’eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m’adjoignis un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d’une assez longue corde. Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre ; ensuite, m’étant armé d’un grand bambou, je grimpai sur l’arbre au moyen de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu’à la branche sur laquelle je m’assis. Mais tout cela fut peine perdue : je ne pus rien voir du tout dans l’intérieur de l’arbre, et ma gaule, d’au moins quinze pieds de long, avait beau s’y promener de droite et de gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. Je redescendis fatigué et désappointé.

Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un trou à la base de l’arbre. Il n’y restait plus que huit à neuf pouces d’écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore distinguer des fragments d’insectes et de coquilles. Je me frayai ou plutôt me perçai tout au travers un passage d’environ six pieds. Cette opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience que, si les oiseaux venaient à soupçonner l’existence de ce trou, ils abandonneraient l’arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher. Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d’habitude, et je me gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m’étant précautionné d’une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai au sycomore, résolu de voir à fond dans l’intérieur. Le trou fut ouvert doucement ; je me hissai le long des parois en m’aidant de la masse de détritus ; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout parfaitement tranquille ; et par degrés, dirigeant la lumière de la lanterne sur les côtés de l’excavation béante au-dessus de nous, j’aperçus les hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant toute la surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en prîmes et tuâmes plus d’un cent que nous fourrâmes dans nos habits et dans nos poches ; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous retrouvâmes en plein air. Une chose remarquable, c’est que, pendant notre visite, pas un seul de ces oiseaux n’avait laissé dégoutter de sa fiente sur nous. L’entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que nous avions emportés, il ne se trouva que six femelles ; soixante-six étaient mâles et adultes ; le sexe de vingt-deux des autres ne put être déterminé ; c’étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première couvée : leur chair était tendre, et les tuyaux de leurs plumes paraissaient encore mous.

Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi logés dans cet arbre : l’espace vide commençant à partir de la pile de plumes et de dépouilles pour finir à l’entrée supérieure de la cavité, ne présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en supposant à l’arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d’à peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils étaient entassés : il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par conséquent, le nombre total que contenait l’intérieur de ce seul arbre était de 11,000.

Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles. Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C’était le 2 d’août. Je m’assurai que le nombre des oiseaux qui s’y retiraient n’avait pas augmenté ; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que de mâles, sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour, j’y revins : le 13 d’août, il n’y en entra guère que deux ou trois cents ; le 18, pas un seul ne s’en approcha, et c’est à peine si je vis passer isolément quelques individus qui m’avaient l’air de s’en aller vers le sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l’intérieur : il n’y en restait aucun. J’y revins encore une fois, en février, par un temps très froid, et convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le pays, je refermai définitivement l’ouverture et cessai mes visites.

Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur arbre, et j’en vis le nombre s’accroître chaque jour. Vers le commencement de juin, j’imaginai de fermer l’entrée avec un bouchon de paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d’une corde. Le résultat fut curieux : les oiseaux, comme d’ordinaire, vinrent pour s’abriter à la tombée de la nuit ; ils s’attroupèrent, passant et repassant devant l’arbre d’un air tout dérouté ; plusieurs déjà commençaient à s’envoler au loin : j’ôtai le bouchon, et immédiatement ils entrèrent sans discontinuer, jusqu’à ce qu’il ne me fût plus possible de les distinguer du lieu où j’étais.

J’avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l’intérieur duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec lesquelles j’avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées ; mais l’ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et de débris des oiseaux. — À la fin pourtant, il survint un ouragan tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long couchée par terre.