Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/L’oiseau-mouche

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L’OISEAU-MOUCHE À GORGE DE RUBIS[1].


Est-il un homme qui, voyant cette mignonne créature balancée sur ses petites ailes bourdonnantes, au sein des airs où elle est suspendue comme par magie, voltigeant d’une fleur à l’autre, d’un mouvement aussi gracieux qu’il est vif et léger, poursuivant sa course d’un bout à l’autre de notre vaste continent, et produisant, partout où elle se montre, des ravissements toujours nouveaux ; est-il un homme, je vous le demande, cher lecteur, qui, ayant observé cette étincelante particule de l’arc-en-ciel, ne s’arrête pour admirer et ne tourne à l’instant sa pensée pleine d’adoration vers le tout-puissant Créateur, vers celui dont chacun de nos pas nous découvre les merveilleux ouvrages, dont les conceptions sublimes nous sont manifestées de toutes parts dans son admirable système de création ? Non, sans doute, un tel être n’existe pas ! Tous, par un touchant effet de sa bonté, il nous a trop bien doués de ce sentiment si naturel et si noble — l’admiration.

Le soleil, revenant vers nous, n’a pas plus tôt ramené le printemps et réveillé la vie dans ces millions de plantes qui vont épanouir feuilles et fleurs à ses fécondants rayons, qu’on voit s’avancer, sur ses ailes féeriques, le petit oiseau-mouche, visitant avec amour chaque calice embaumé qui s’entr’ouvre, et, tel qu’un fleuriste soigneux, en retirant les insectes dont la présence, fatale aux éclatantes corolles, les eût bientôt fait se pencher languissantes et flétries. Se balançant dans l’air, on le voit plonger son œil attentif et brillant jusque dans leurs plus secrets replis, tandis que, du bout de ses ailes, aux mouvements aériens, et qui vibrent si rapides et si légères, il évente et rafraîchit la fleur, sans en offenser la structure fragile, et produit un délicieux murmure, bien propre à bercer et engourdir les insectes qu’il endort. — Alors, pour s’en emparer le moment est propice : l’oiseau-mouche introduit dans la coupe fleurie son bec long et délicat, projetant sa langue à double tube, d’une sensibilité exquise, et qu’imprègne une salive glutineuse ; il en touche chaque insecte l’un après l’autre, et le retire de son lieu de repos, pour être aussitôt englouti. Tout cela se fait en un moment ; et l’oiseau, quand il quitte la fleur, a si peu sucé de son miel liquide, qu’elle doit, je l’imagine, regarder ce larcin comme un bienfait, puisqu’il l’a délivrée, en même temps, des attaques de ses ennemis.

Les prairies, les champs, les vergers et même les plus profonds ombrages des forêts sont visités tour à tour ; et partout le petit oiseau trouve plaisir et nourriture. La beauté de sa gorge, son éclat éblouissant, désespèrent véritablement toute comparaison : tantôt elle étincelle des reflets du feu, et l’instant d’après passe au noir de velours le plus foncé ; en dessus, son corps élégant resplendit d’un vert changeant ; et quand il fend les airs, c’est avec une prestesse, une agilité qu’on ne peut concevoir ; quand il se meut d’une fleur à l’autre, en haut, en bas, à droite, à gauche, on dirait un rayon de lumière. C’est ainsi qu’il remonte jusqu’aux parties nord les plus reculées de notre pays, suivant avec grand soin les progrès de chaque saison, et se retirant avec non moins de précaution aux approches de l’automne.

Que ne puis-je, cher lecteur, vous faire partager les transports que j’ai éprouvés moi-même en épiant leurs évolutions que l’œil suit à peine, en contemplant leurs tendres manifestations, alors qu’en un couple charmant deux de ces délicieux petits êtres, vrais favoris de la nature, se donnent l’un à l’autre des preuves de leur mutuel amour ; que ne puis-je vous dire comment le mâle gonfle ses plumes et sa gorge, et semblant danser sur ses ailes, tourbillonne autour de sa femelle si délicate ; avec quelle rapidité il plonge vers une fleur et revient le bec chargé, pour l’offrir à celle dont la possession est l’unique objet de ses désirs ; comme il semble plein d’extase lorsque ses caresses sont bien reçues ; comme il l’évente de ses petites ailes, ainsi qu’il évente les fleurs, et lui donne dans son bec l’insecte ou le miel qu’il n’a été chercher que pour lui plaire ; comme ses attentions sont accueillies avec bonheur ; comme bientôt après est scellée l’heureuse union ; comme le mâle alors redouble de courage et de soins ; comme il ose même donner la chasse au gobe-mouche tyran, et ramener grand train jusque chez eux le martin et l’oiseau bleu ; et comme enfin, sur ses ailes retentissantes, il revient triomphant et joyeux, auprès de sa compagne chérie ! Lecteur, toutes ces marques de sincérité, de fidélité et de courage, preuves certaines pour la femelle des soins qu’il lui prodiguera pendant qu’elle couvera ses œufs, tout cela a été vu, tout cela je l’ai vu ; mais je ne peux le peindre ni le décrire.

S’il vous était donné de jeter seulement un regard sur le nid de l’oiseau-mouche et de voir, comme je l’ai vu, les deux jeunes nouvellement éclos, guère plus gros qu’un bourdon, nus, aveugles et si faibles, qu’ils peuvent à peine lever leur petit bec pour recevoir la nourriture de leurs parents ; s’il vous était donné de voir ces parents pleins de crainte et d’anxiété, passant et repassant à quelques pouces seulement de votre visage, allant se poser sur une branche que vous touchez presque de la main, et attendant avec tous les signes du plus violent désespoir le résultat de votre inquiétante visite ; — ah ! vous comprendriez alors l’angoisse profonde d’un père et d’une mère menacés de la mort imprévue d’un enfant bien-aimé ! Et quel plaisir de voir, en vous retirant, l’espérance renaître au cœur des parents, lorsque, après avoir examiné le nid, ils trouvent que vous n’avez point touché à leurs doux nourrissons ! Tel, et plus grand encore, est le ravissement d’une mère… d’une autre mère, lorsqu’elle entend le médecin, après avoir visité la couche de son fils malade, l’assurer que la crise est passée et que son enfant est sauvé ! Voilà de ces scènes qui nous apprennent à partager la joie et la douleur, et qui portent tout homme qui en a été témoin à faire sa plus chère étude du désir de contribuer au bonheur des autres, et de réprimer en soi ces mouvements qui, par caprice ou méchanceté, pourraient leur causer du mal.

J’ai vu des oiseaux-mouches, dans la Louisiane, dès le 10 de mars ; cependant leur apparition dans cet état varie comme dans tous les autres ; et ils sont quelquefois en retard d’une quinzaine, ou, quoique plus rarement, en avance de quelques jours. Dans les districts du centre, ils n’arrivent pas d’ordinaire avant le 15 avril, mais plus habituellement aux premiers jours de mai. Je n’ai pu m’assurer par moi-même s’ils émigrent de jour ou de nuit ; mais je suis porté à penser que c’est plutôt pendant la nuit, car, à chaque instant du jour, on les voit occupés à chercher leur nourriture ; ce qu’ils ne pourraient faire s’ils avaient, en ce moment, de grands voyages à accomplir. Dans leur vol, ils traversent l’espace en longues ondulations, s’enlèvent à une certaine distance, en formant un angle d’environ 40 degrés, puis retombent en décrivant une courbe ; mais l’exiguïté de leur corps empêche de les suivre plus de cinquante ou soixante pas, en se forçant beaucoup la vue, et même avec une bonne lunette. — Une personne assise dans son jardin, près d’une althée en fleurs, sera tout à coup surprise d’entendre le bourdonnement de leurs ailes, et aussi vite de voir à quelques pas d’elle l’oiseau lui-même. L’instant d’après elle regarde ; déjà, hors portée de l’oreille et des yeux, la petite créature a disparu comme un trait au haut des airs. Ils ne descendent jamais sur la terre, mais se posent aisément sur les jeunes pousses et les branches où ils se meuvent de côté, en pas agréablement cadencés, ouvrant et refermant leurs ailes, s’éplumant, se secouant, et faisant toute leur petite toilette avec adresse et propreté. Ils aiment particulièrement à étendre une aile, puis l’autre, en passant chaque tuyau de plume tout du long en travers de leur bec ; et l’aile, ainsi lissée, devient, quand le soleil brille, d’un éclat merveilleux. En un instant, et sans la moindre difficulté, ils s’élancent de dessus la branche, et paraissent doués d’une remarquable puissance de vue, puisqu’ils poussent droit au martin ou à l’oiseau bleu, quoique distants de cinquante ou soixante pas, et les atteignent avant même qu’ils ne se soient aperçus de leur approche. Il semble que pas un oiseau ne veuille résister à leurs attaques ; mais ils sont, à leur tour, quelquefois pourchassés par les plus grosses espèces de bourdons ; et ils ne s’en inquiètent nullement, grâce à la supériorité de leur vol qui, dans le court espace d’une minute, les emporte bien loin de ces insectes aux mouvements pesants.

Le nid de cet oiseau-mouche est de la nature la plus délicate. L’extérieur se compose d’une légère couche de lichen gris trouvé sur les branches d’arbres ou sur de vieilles palissades, et si proprement arrangé tout alentour, qu’à quelque distance il paraît faire partie de la branche même ou de la tige à laquelle il est attaché. Ces petites écailles de lichen ont été agglutinées ensemble avec la salive de l’oiseau. La couche qui vient ensuite est formée de substances cotonneuses, et la plus intérieure, de fibres comme de la soie provenant de diverses plantes, toutes extrêmement fines et moelleuses. Sur ce lit si confortable et si doux, et comme en contradiction avec cet axiome que, plus les espèces sont petites, plus le nombre des œufs est considérable, la femelle en dépose deux seulement qui sont d’un blanc pur et d’une forme ovale très prononcée. Il ne faut que six jours pour leur éclosion, et chaque couple élève, par saison, deux couvées : en une semaine, les jeunes sont prêts à voler ; mais ils ont besoin d’être nourris pendant une autre semaine encore. Ils reçoivent l’aliment du bec de leurs parents qui le leur dégorgent à la manière des canards et des pigeons. J’ai des raisons de croire que les jeunes ne sont pas plutôt en état de se suffire à eux-mêmes, qu’ils s’associent avec d’autres nouvelles couvées, pour accomplir leur migration, à part des vieux oiseaux ; car j’ai quelquefois observé vingt ou trente de ces jeunes oiseaux-mouches qui s’étaient donné rendez-vous à un groupe de bignonias, sans que j’y pusse apercevoir un seul vieux mâle. Ce n’est qu’au printemps qui suit la naissance qu’ils prennent tout l’éclat de leurs couleurs, cependant la gorge du mâle reflète déjà vivement ses teintes de rubis, même avant qu’il ne nous quitte à l’automne.

L’oiseau-mouche à gorge de rubis a un goût tout particulier pour les fleurs à corolle longuement tubulée ; la pomme épineuse, la fleur trompette, ou Bignonia radicans, sont spécialement favorisées de ses visites, et après elles, le chèvrefeuille, la balsamine des jardins et les espèces sauvages qui croissent au bord des étangs, des ruisseaux et des profondes ravines. Mais chaque fleur, jusqu’à la violette des champs, lui fournit sa part de subsistance. Sa nourriture se compose principalement d’insectes, surtout de coléoptères, qu’avec d’autres petites mouches on trouve communément dans son estomac. Quant aux premiers, il se les procure dans les fleurs mêmes, mais il prend les dernières, pour la plupart, en volant ; de sorte que cet oiseau pourrait être considéré comme un fin gobe-mouche.

Le nectar ou miel qu’ils sucent des différentes fleurs étant de lui-même insuffisant pour les soutenir, ils en font usage plutôt pour étancher leur soif. J’en ai vu plusieurs retenus isolément en captivité ; on leur donnait des fleurs artificielles faites exprès, et dans les corolles desquelles on avait mis du miel ou du sucre dissous dans l’eau. Les prisonniers se nourrissaient de ces substances exclusivement, mais rarement vivaient plusieurs mois ; et quand on les examinait après la mort, on les trouvait extrêmement amaigris. D’autres, au contraire, qu’on entretenait deux fois par jour de fleurs fraîches des bois ou des jardins, étant placés dans une chambre, avec les fenêtres simplement fermées par des gazes à moustiques, au travers desquelles pouvaient passer les insectes, vécurent ainsi toute une année, et on ne leur rendit la liberté que parce que la personne qui les gardait avait à faire un long voyage. — On avait eu soin de maintenir la chambre chaude pendant les mois d’hiver ; et, dans la basse Louisiane, la température, même en cette saison, descend rarement assez pour produire de la glace. En examinant un oranger qu’on avait placé dans le même appartement avec ces oiseaux, je n’y aperçus pas trace de nid ; et pourtant on les avait vus fréquemment se caresser l’un l’autre. On a essayé parfois d’en emprisonner ainsi quelques-uns dans nos États du centre, mais je n’oserais dire qu’aucun ait pu y supporter un seul hiver.

L’oiseau-mouche ne fuit pas l’homme, autant que le font, en général, les autres oiseaux ; fréquemment il s’approche des fleurs qui garnissent les fenêtres, et même vient les chercher jusque dans les appartements dont les fenêtres ont été laissées ouvertes pendant la grande chaleur du jour, et revient, quand il n’est pas troublé, aussi longtemps que les fleurs ne sont pas fanées.

Cette espèce abonde dans la Louisiane, pendant les mois du printemps et de l’été ; et partout où, dans les bois, se rencontre quelque belle tige de bignonia, on est à peu près sûr de voir voltiger un ou deux oiseaux-mouches, et même, par moments, des troupes de dix et douze. Ils sont querelleurs, se livrent de fréquents combats dans les airs, et principalement entre mâles. Que l’un d’eux soit occupé à butiner dans une fleur, et qu’un autre s’en approche, immédiatement on les voit s’enlever tous deux, en poussant de petits cris et tournoyant en spirale jusqu’à perte de vue. La bataille finie, le vainqueur revient aussitôt à sa fleur.

Si par une comparaison je pouvais, cher lecteur, vous donner quelque idée de leur mode de voler et de l’effet qu’ils produisent quand ils sont emportés sur leurs ailes, je vous dirais, à part la différence de couleur, qu’un gros sphinx bourdonnant d’une fleur à l’autre, et en ligne droite, ressemble à l’oiseau-mouche plus qu’aucun autre objet que je connaisse.

Ayant entendu dire que, pour tuer ces fragiles créatures sans endommager leur plumage, il fallait charger son fusil avec de l’eau, je voulus en faire moi-même l’expérience. — Auparavant j’avais l’habitude de les tuer, soit avec des charges excessivement faibles, soit avec du sable, au lieu de plomb. — Mais bientôt je reconnus qu’en n’employant que l’eau je n’avais guère de chance de réussir ; et si l’on ajoute qu’après chaque coup j’étais obligé de nettoyer mon fusil, on comprendra pourquoi je dus renoncer à cette méthode qui, j’en suis persuadé, n’a jamais été mise en usage avec succès. — J’en ai souvent pris en me servant simplement d’un filet à insectes. Entre des mains habiles, c’est le meilleur instrument pour se procurer des oiseaux-mouches.


  1. On se rappellera sans doute ici le tableau charmant et si connu que Buffon a tracé de l’oiseau-mouche ; et on voudra le comparer avec la description suivante, non moins gracieuse, mais mieux sentie peut-être, et si nous l’osons dire, plus vivante encore et plus vraie.