Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/La grive des bois

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LA GRIVE DES BOIS.


Voilà mon oiseau favori, celui de tous auquel je dois le plus ! Que de fois je me suis senti renaître, en entendant ses notes sauvages dans la forêt ! comme elles me semblaient douces, après une nuit passée sans repos, sous mon pauvre abri, si mal défendu contre la violence de l’ouragan ! Peu à peu j’avais vu la flamme incertaine et vacillante de mon petit feu s’éteindre sous des torrents de pluie qui confondaient le ciel et la terre en une seule masse d’épaisses ténèbres ; et par intervalles, déchirant la nue, le rouge sillon de la foudre éblouissait mes yeux, et projetait sur les grands arbres autour de moi une lueur sinistre, immédiatement suivie d’un fracas confus, immense, épouvantable, qui éclatait dans la profondeur des bois, et de toutes parts roulant son tonnerre, glaçait le souffle même de la pensée. Oh ! que de fois, après une de ces nuits terribles, loin de mon foyer si calme, privé de la présence des êtres qui me sont chers, fatigué, affamé, manquant de tout, tellement seul et désolé que j’en venais à me demander pourquoi j’étais là, près de voir le fruit de tous mes travaux abîmé, anéanti par l’eau qui envahissait mon camp et me forçait à me tenir debout, tremblant de froid comme dans un fort accès de fièvre, et les regards tristement tournés vers les années de ma jeunesse, en songeant que peut-être je ne devais plus ni revoir ma maison, ni embrasser ma famille ; que de fois, dis-je, je me suis tout à coup réjoui, parce qu’aux premiers rayons de l’aurore se glissant encore douteux à travers les masses sombres de la forêt, venait de retentir à mon oreille, et de là jusqu’à mon cœur, la délicieuse musique de ce messager du jour ! Et qu’avec ferveur alors je bénissais la bonté divine qui, ayant créé la grive des bois, l’avait placée dans ces forêts solitaires comme pour consoler mon abandon, relever mon âme abattue, et me faire comprendre qu’en quelque situation qu’il se trouve, l’homme ne doit jamais désespérer, parce qu’il ne peut jamais dire avec certitude que précisément à cette même heure le secours et la délivrance ne sont pas tout près de lui.

Et ne craignez pas qu’elle se trompe : après une de ces tourmentes que je viens de dépeindre, son chant n’a pas plutôt donné l’éveil, que les cieux commencent à s’éclaircir ; la lumière, réfractée en jets brillants, monte de dessous l’horizon ; bientôt elle resplendit, s’enflamme, et enfin, dans toute sa pompe, le grand orbe du jour éclate aux yeux ! Les vapeurs grises qui flottaient sur la terre sont promptement dissipées ; la nature sourit à cet heureux changement, et déjà les nombreux chantres des bois font répéter, à tous les échos, leurs joyeux cris de reconnaissance. Dès ce moment, plus de craintes ; l’espérance seule fait battre le cœur. Le chasseur s’apprête à quitter son camp ; il écoute le signal de la grive, en réfléchissant à la direction qu’il doit prendre ; et tandis que l’oiseau s’approche et le regarde d’un œil curieux, comme pour surprendre quelque chose de ses projets, il élève son âme à Dieu qui dispose à son gré de tous les événements. Rarement, en effet, ai-je entendu le chant de cet oiseau, sans éprouver en moi cette paix, cette tranquillité qu’inspire si bien la solitude où il se plaît. Les bois les plus profonds et les plus sombres sont toujours ceux qu’il préfère ; sa retraite favorite est au bord des ruisseaux murmurants, à l’ombre des arbres majestueux qui s’élèvent sur le penchant des collines, et dont les rayons du soleil pénètrent difficilement la voûte épaisse. C’est là, c’est là seulement qu’il faut l’entendre, notre brillant ermite, pour comprendre et pour goûter tout le charme de sa voix !

Bien que composée d’un petit nombre de notes, elle est si puissante, si distincte, si claire et si moelleuse, qu’il est impossible qu’elle frappe l’oreille, sans que l’esprit n’en soit en même temps vivement ému. Je ne puis comparer ses effets à ceux d’aucun instrument, car je n’en connais pas réellement d’aussi mélodieux. Elle s’enfle peu à peu, devient plus sonore, puis jaillit en gracieuses cadences, et retombe enfin si douce et si basse, qu’on dirait qu’elle va mourir. C’est comme les émotions d’un amant : plein d’espoir et triomphant, il croyait déjà posséder l’objet de ses vœux ; mais l’instant d’après il s’arrête irrésolu, et doutant même que tous ses efforts aient pu lui plaire.

Souvent plusieurs de ces oiseaux semblent s’appeler l’un l’autre, des diverses parties de la forêt, principalement vers le soir ; et comme à ce moment presque tous les autres chants ont cessé sous le feuillage, on écoute ceux de la grive avec un redoublement de plaisir. Alors, c’est comme une lutte d’harmonie où chaque individu veut l’emporter sur son rival ; et j’ai cru remarquer que, dans ces rencontres, leur exécution devenait beaucoup plus parfaite encore, car elle déploie une souplesse, une abondance, une variété de modulations qu’il m’est tout à fait impossible d’exprimer. Ces concerts se prolongent jusqu’après le coucher du soleil ; c’est au mois de juin qu’on les entend, pendant que les femelles sont sur leurs œufs.

Cette grive glisse légèrement à travers les bois, et accomplit ses migrations sans se montrer dans les champs, ni dans les plaines. Elle réside constamment dans la Louisiane, où reviennent aussi prendre leurs quartiers d’hiver les nombreux individus qui avaient été nicher dans les diverses parties des États-Unis. Elle arrive en Pensylvanie au commencement ou au milieu d’avril, et de là monte graduellement vers le Nord.

Leur nourriture se compose de baies et de petits fruits qu’elles se procurent dans les bois, sans avoir jamais maille à partir avec le fermier. Ce n’est que par occasion qu’elles se rabattent sur des insectes ou diverses sortes de lichens.

D’habitude leur nid est placé bas, sur quelque branche horizontale de cornouiller, rarement parmi des buissons. Il est large, bien assis sur la branche, et formé extérieurement de feuilles sèches, puis d’une seconde couche d’herbe et de boue, avec un coussin de menues racines au dedans. Les œufs, au nombre de quatre ou de cinq, sont d’une belle couleur bleue uniforme. On trouve ordinairement ce nid dans des enfoncements marécageux, sur le penchant des montagnes.

Quand elle est posée sur la branche, cette grive hoche fréquemment de la queue, et accompagne chaque fois ce mouvement d’un cri sourd et moqueur qui ne ressemble en rien à celui du robin. Par moment, elle se tient immobile, les plumes légèrement relevées en arrière. Elle marche et sautille sur les branches avec beaucoup de grâce, et souvent courbe la tête en bas, pour épier ce qui se passe autour d’elle ; fréquemment elle descend par terre et s’occupe à retourner les feuilles en cherchant des insectes, puis à la moindre alarme se renvole sur les arbres.

La vue d’un renard ou d’un raton l’inquiète beaucoup ; et elle les suit à une distance respectueuse, en poussant un cluck plaintif bien connu des chasseurs. Même pendant l’hiver, ces oiseaux sont nombreux dans la Louisiane. Ils ne se forment jamais en troupes, mais vont seul à seul à cette époque, et on ne les voit par couples que dans la saison des œufs. On les élève aisément à la partie du nid, et ils chantent presque aussi bien en cage qu’en pleine liberté. On les entend quelquefois durant tout l’hiver, particulièrement lorsque le soleil se montre après une ondée. Leur chair est extrêmement délicate et juteuse. On en tue un grand nombre avec le fusil à vent.