Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/La grive rousse

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LA GRIVE ROUSSE.


Lecteur, regardez avec attention la planche qui est là, devant vos yeux, et dites si la scène que j’ai essayé de reproduire n’est pas faite pour inspirer l’intérêt et la pitié ? Peut-on se vanter d’être sensible à la mélodie de nos bois, sans éprouver de la sympathie pour le généreux courage de ce mâle qui défend si fièrement son nid, et déploie toutes ses forces pour arracher sa femelle bien-aimée des replis du hideux serpent qui bientôt déjà l’a privée de la vie ? Voyez : un autre mâle de la même espèce, répondant aux cris de détresse de son camarade, descend en toute hâte au secours des deux infortunés ; le bec ouvert, il est prêt à porter au reptile un coup vengeur ; ses yeux étincelants lancent la haine à son ennemi ; un troisième est aux prises avec le serpent et lui déchire la peau tant qu’il peut. Ah ! si l’alliance de ces nobles cœurs parvient à triompher, ne sera-ce pas une preuve de plus que l’innocence, bien qu’assiégée de périls, finit, avec l’aide de l’amitié, par s’en tirer à son honneur.

Les deux oiseaux, dans le cas actuellement représenté, ont eu déjà grandement à souffrir : leur nid est sens dessus dessous, la couvée perdue et la vie de la femelle dans un danger imminent. Cependant le serpent succombe, il est vaincu, et sur son cadavre une volée de grives et d’autres oiseaux célèbrent un véritable jubilé et font retentir les bois de leurs chants de victoire. — Moi-même, présent à cette scène, je fus assez heureux pour contribuer, de ma part, à la joie générale : ayant tenu pendant quelques minutes, dans ma main, la pauvre femelle sur le point d’expirer, je la vis par degrés revenir à elle, et pus la rendre à la tendresse de son mâle désolé.

La grive rousse ou batteuse, nom sous lequel elle est aussi généralement connue, peut être considérée comme résidant constamment aux États-Unis ; c’est ainsi que, toute l’année, on en trouve de répandues, en nombre immense, dans la Louisiane, les Florides, les Carolines et la Géorgie. Cependant, quelques-unes passent l’hiver dans la Virginie et le Maryland. Au printemps et en été, on les rencontre dans tous nos États de l’est ; il en entre aussi dans les provinces anglaises, et quelques-unes même dans la Nouvelle-Écosse ; mais je n’en ai jamais vu plus au nord. Si l’on en excepte le robin ou grive émigrante, c’est l’espèce la plus nombreuse dans l’Union. Celles qui nichent dans les districts du centre ou de l’est, retournent au sud vers le commencement d’octobre, et restent ainsi absentes, six mois entiers, des lieux qui les ont vues naître ; tandis que plus de la moitié des autres y demeurent durant toutes les saisons. Elles émigrent de jour, isolément, et ne s’assemblent jamais, quel que soit leur nombre. Elles volent bas, en sautillant de buisson en buisson ; leur plus long essor dépasse rarement la largeur d’un champ ou d’une rivière ; elles semblent se mouvoir pesamment à cause de la brièveté de leurs ailes dont la concavité produit ordinairement un bruit sourd. Du reste, elles voyagent dans le plus grand silence.

L’oiseau n’a pas plutôt regagné le domicile de son choix, qu’au premier beau matin le voilà perché sur la branche la plus élevée d’un arbre détaché, d’où il fait éclater sa voix sonore, si richement variée, et d’une si haute mélodie. Il n’est pas naturellement doué pour l’imitation, mais c’est un exécuteur de premier ordre ; et bien qu’il chante parfois des heures de suite, rarement, pour ne pas dire jamais, commet-il une erreur en répétant ces belles leçons qu’il a apprises de la nature, de la nature que seule il étudie, tant que durent le printemps et l’été. Ah ! lecteur, que je voudrais vous répéter aussi ces cadences si pleines de charme et d’harmonie, dont chaque trille vient mourir à votre oreille, doux comme la chanson d’une mère qui berce son petit enfant ; que ne puis-je imiter ces notes si hautes qui ne le cèdent qu’à celles de cet autre musicien des forêts, l’oiseau moqueur, dont le gosier n’a point de rival ! Mais hélas ! il m’est impossible de vous rendre la beauté de ce plain-chant ; allez vous-même au milieu des bois, et là, écoutez-le. — Dans les districts du sud, de temps à autre, vous l’entendrez égayer les jours calmes de l’automne ; mais, en général, il reste sans voix après la saison des œufs.

La manière d’être de cet oiseau, à l’époque où il prélude aux amours, est très curieuse. Souvent le mâle se pavane devant la femelle, en traînant sa queue sur la terre, et faisant le beau autour d’elle, à la manière de quelques pigeons. Quand il se pose et chante en sa présence, tout son corps s’agite avec passion. Dans la Louisiane, ils commencent l’un et l’autre à bâtir leur nid dès les premiers jours de mars ; dans les districts du centre, rarement avant le milieu de mai ; tandis que dans le Maine c’est à peine s’il est fini avant le mois de juin. Il est placé, sans beaucoup de soin, dans un buisson de ronces, un sumac ou la partie la plus fourrée de quelque arbrisseau ; jamais dans l’intérieur de la forêt ; mais le plus communément, sur ces coins de terre abandonnés et couverts d’épines qu’on rencontre partout le long des clôtures ou des vieux champs en friche. Quelquefois il est tout à plat par terre. Cette espèce est abondante dans les landes du Kentucky, lieux incultes au milieu desquels elle semble se plaire ; néanmoins, on l’y voit rarement nicher. Dans les États du sud, le nid se trouve souvent tout près de la maison du planteur, côte à côte avec celui de l’oiseau moqueur. À l’est, où le grand nombre des habitants rend l’oiseau plus craintif, il le cache avec plus de précaution ; mais dans tous les cas il est large, composé extérieurement de petites branches sèches, de ronces et autres matériaux semblables entrecroisés et matelassés de feuilles mortes et de grosses herbes, le tout doublé d’une épaisse couche de racines fibreuses, de crins et quelquefois de chiffons et de plumes. Il contient de quatre à six œufs, d’un blanc gris sale, piquetés de nombreuses taches de brun. Au sud, il y a d’ordinaire deux couvées par an, mais rarement plus d’une dans les États du centre et du nord.

Cette grive niche en volière et devient tout à fait traitable, même dans un état plus restreint de captivité. On l’élève de la même manière et avec la même nourriture que l’oiseau moqueur. Elle chante bien aussi en cage et a beaucoup des mouvements de ce dernier. Elle est active, pétulante et, dans sa rancune, ne se fait pas faute d’appliquer un bon coup de bec sur la main qui se hasarde à l’approcher. C’est en automne que les jeunes commencent leur éducation musicale, — Paganini lui-même ne fit jamais preuve de plus de patience ni de plus d’ardeur, — et le printemps suivant, le plein pouvoir de leur gorge est développé.

Mon ami Bachman ayant élevé plusieurs de ces oiseaux, a bien voulu me communiquer, à leur sujet, les détails suivants. Ils se montrent assez bien disposés envers la personne qui les nourrit, mais restent toujours sauvages vis-à-vis toute autre espèce d’oiseau. Un soir, dit-il, je mis trois moineaux dans la cage d’une de ces grives, et le lendemain matin je les trouvai tués et, qui plus est, presque entièrement plumés. Cependant cette même grive était si douce et si gentille pour moi, que quand j’ouvrais sa cage, elle me suivait au travers du verger et du jardin. Dès qu’elle me voyait prendre une bêche ou une houe, elle s’attachait à mes talons, et, pendant que je retournais la terre, saisissait adroitement, de la pointe de son bec, les vers et les insectes que je mettais à découvert. Je la gardai trois ans, et c’est son affection pour moi qui finit par lui coûter la vie. Elle avait l’habitude de dormir sur le dos de ma chaise, dans mon cabinet. Une nuit que, par mégarde, la porte avait été laissée ouverte, un chat s’y introduisit et l’étrangla. — Autrefois, dans l’État de New-York, j’ai vu de ces oiseaux rester toute l’année, quand l’hiver n’était pas rigoureux.

Dans toute l’espèce des grives, il n’y a pas, aux États-Unis, d’oiseau plus fort que la grive rousse. Ni le robin, ni le moqueur ne peuvent lutter avec elle. Comme le premier, elle met en fuite le chat et le chien et harcelle le raton et le renard ; elle poursuit le faucon de Cooper, l’autour, et même les provoque ; et il est peu de serpents qui puissent attaquer son nid avec succès. Il est remarquable aussi que, bien que ces oiseaux aient entre eux de fréquentes et rudes batailles, cependant, au premier signal d’alarme donné par l’un d’eux, ils se précipitent tous pour l’aider à chasser l’ennemi commun. S’il arrive que deux nids se trouvent placés l’un auprès de l’autre, on voit les mâles se livrer de furieux combats auxquels prennent part les femelles. Dans de telles rencontres, les mâles s’approchent l’un de l’autre avec de grandes précautions ; ils étalent, élèvent et soudain rabaissent leur longue queue en éventail ; ils en fouettent l’air de côté et d’autre, puis s’aplatissent contre terre en poussant un petit cri de défi, jusqu’à ce que l’un des deux, profitant de quelque avantage de position ou de telle autre circonstance, s’élance le premier à la charge. La lutte, une fois franchement engagée, ne finit d’habitude que quand l’un a bien battu l’autre ; après quoi, le vaincu essaie rarement d’une revanche et la paix est faite. Ils aiment beaucoup à se baigner et à faire la poudrette sur le sable des routes ; ils se plongent dans de petites flaques d’eau sous les rayons du soleil, puis gagnent les sentiers sablonneux où ils se roulent, sèchent leur plumage et se débarrassent des insectes qui les gênent. Quand on les trouble durant cette opération, ils se contentent de se cacher tout auprès, sous quelques broussailles, pour revenir aussitôt que l’on est passé.

Pendant que la femelle couve, vous entendez le mâle chanter, du haut d’un arbre voisin, des heures entières. Il monte jusqu’au sommet, en sautant de branche en branche, et choisit pour son théâtre quelque bosquet isolé qui ne s’élève pas à plus de cent pas du nid. Sa chanson finie, il plonge vers sa retraite favorite, sans se servir des branches pour descendre. Le mâle et la femelle couvent l’un après l’autre. Leur mutuel attachement, le courage qu’ils déploient pour la défense de leur nid, sont des faits bien connus des enfants de la campagne ; ces oiseaux ne souffrent pas qu’on y porte la main ; fût-ce même un homme, ils l’assaillent, en poussant un son guttural qui est très fort et imite la syllabe tchai, tchai, accompagnée d’un plaintif weo weo, qu’ils continuent jusqu’à ce que l’ennemi se retire. S’il emporte leur trésor, il est sûr d’être poursuivi bien loin, peut-être un demi-mille ; les pauvres parents passent et repassent sans cesse devant lui et l’accablent de reproches qu’il a bien mérités.

La nourriture de cette grive, que l’on connaît aussi sous le nom de moqueur français[1], consiste en insectes, vers, baies et toutes sortes de fruits. Elle est friande de figues, et partout où il y a des poires, on est certain de la trouver. En hiver, elle se rabat sur les baies du cornouiller, du sumac et du houx, et monte jusqu’aux dernières branches des plus hauts arbres pour chercher du raisin. On en prend facilement aux trappes dans cette saison, et on en voit quantité sur les marchés du sud. Mais rarement les vieux oiseaux peuvent-ils vivre longtemps en captivité. Quelques planteurs se plaignent de l’habitude qu’ils ont de gratter la terre pour en arracher le blé nouvellement semé ; quant à moi, je crois qu’ils n’en veulent qu’aux vers et aux larves du hanneton ; du moins, leurs fortes jambes et leurs pieds semblent conformés pour cela. Disons qu’en général on les voit d’un bon œil, parce qu’ils commettent peu de dégât dans les moissons.

Ces grives, ainsi que le robin et quelques autres du même genre, souffrent beaucoup à la mue d’automne ; et si alors elles sont en cage, elles perdent presque toutes leurs plumes qui ne sont entièrement poussées, chez les jeunes, que dans le courant du premier hiver.




  1. Buffon.