Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/La perdrix tachetée

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LA PERDRIX TACHETÉE,

OU TÉTRAO DU CANADA.


J’avais surtout pour objet, en entrant dans le Maine, de me renseigner exactement sur la perdrix tachetée, ou tétrao du Canada, et chaque personne à qui j’en parlai m’assura que, dans cet État, elle était assez abondante durant toute l’année, et que par conséquent elle y nichait. Heureusement, cela se trouva vrai ; mais nul ne m’avait prévenu des difficultés que je rencontrerais lorsqu’il s’agirait d’observer ses mœurs et de l’étudier de près. À la fin pourtant j’y réussis ; mais la tâche n’en avait pas moins été l’une des plus ardues que j’eusse encore entreprises.

Au mois d’août 1832, j’arrivai au délicieux petit village de Denisville, à environ dix-huit milles d’East-Port. Là, par un hasard dont j’eus dans la suite tout lieu de m’applaudir, je devins locataire de l’excellente et hospitalière famille du juge Lincoln, établi dans cette localité depuis à peu près un demi-siècle, et à qui le ciel avait accordé une longue suite de fils des plus remarquables pour les talents, la persévérance et l’industrie. Chacun avait sa vocation particulière, et naturellement je m’attachai plus spécialement à l’un d’eux qui, dès son enfance, avait manifesté une préférence décidée pour l’ornithologie. Ce jeune gentleman, Thomas Lincoln, s’offrit à me conduire dans les bois retirés au milieu desquels, parmi les mélèzes et les sapins, on trouverait cette espèce de perdrix que je cherchais. Nous partîmes donc le 27 d’août, accompagnés de mes deux fils. Thomas, ayant une parfaite connaissance des bois, marchait à notre tête ; et vous pouvez m’en croire, le suivre à travers les inextricables forêts de son cher pays, comme aussi par-dessus les mousses profondes du Labrador, où plus tard lui-même il m’accompagna, n’était besogne facile ni agréable. La chaleur nous accablait, et les moustiques et les taons faisaient de leur mieux pour nous la rendre insupportable. Néanmoins nous résistâmes toute la journée ; monceaux d’arbres, marécages, épaisses broussailles, rien ne put nous arrêter. Malgré cela, pas une perdrix ne se montrait, même dans les endroits où auparavant notre guide les avait vues. Ce qui me vexa le plus, c’est qu’en nous en revenant, au coucher du soleil, dans une prairie à un quart de mille du village, les gens qui coupaient le foin nous dirent qu’une demi-heure environ après notre départ, ils en avaient fait lever une belle compagnie ; mais nous étions trop fatigués pour nous remettre en chasse, et nous rentrâmes au logis.

Toujours plein d’ardeur, sinon d’impatience, je pris mes mesures pour me procurer de ces perdrix, en offrant un bon prix pour quelques couples de vieilles et de jeunes. En outre, je ne tardai pas à renouveler mes poursuites, en compagnie d’un homme qui m’avait promis de me conduire aux lieux mêmes où elles nichaient, et qui tint parole. Ces retraites profondes, je ne puis mieux vous les décrire qu’en disant que ce sont des forêts de mélèzes et de pins tout aussi difficiles à pénétrer que les forêts mêmes du Labrador. Le sol est partout recouvert d’un tapis de la plus belle et de la plus verte mousse sur laquelle marche, en se jouant, la perdrix au pied léger ; mais où nous enfoncions, à chaque pas, jusqu’à la ceinture, les jambes embourbées dans la vase et le corps pris entre les troncs morts et les branches des arbres dont les feuilles aiguës s’insinuaient à travers mes habits et m’aveuglaient. Cependant nous avions été assez heureux pour maintenir nos fusils en bon état, et à la fin, ayant aperçu des perdrix qui nous laissèrent approcher sans nous voir, nous pûmes nous en procurer quelques-unes. Leur plumage était superbe, mais c’était tous des mâles. Nous étions bien en effet en pleine solitude, c’est-à-dire aux lieux où d’habitude elles se tiennent, car on n’en voit que très rarement dans les champs, hors des limites de leurs impénétrables retraites. En rentrant chez moi, je trouvai deux belles femelles qu’un autre chasseur m’avait tuées, mais sans les petits : le maladroit les avait pris et donnés à ses enfants. J’envoyai chez lui en toute hâte ; mais quand mon messager arriva, ils étaient déjà dans la marmite.

La perdrix des pins, ou tétrao du Canada, commence son nid dans le Massachusetts et le Maine, vers le milieu de mai, un mois environ plus tôt que dans le Labrador. Les mâles, pour courtiser les femelles, font la roue devant elles sur la terre ou sur la mousse, à la manière du coq d’Inde ; ils s’élèvent souvent en spirale de plusieurs pieds en l’air, et alors les ailes battent violemment contre le corps et produisent comme un bruit de tambour, plus clair que celui du tétrao à fraise, et qui peut s’entendre de très loin. La femelle place son nid sous les basses branches des pins, choisissant celles qui rasent horizontalement la terre et le cachant avec beaucoup de soin. Il se compose d’un lit de menues brindilles, de feuilles sèches et de mousses, sur lequel elle dépose de huit à quatorze œufs d’une haute couleur daim irrégulièrement brouillée de différentes teintes de brun. Il n’y a qu’une couvée par saison, et les jeunes suivent la mère dès qu’ils sont éclos. Les mâles quittent les femelles aussitôt que l’incubation a commencé, pour ne se rejoindre à elles que tard dans l’automne. Ils s’enfoncent dans les bois, et sont alors plus rusés et plus sauvages que pendant l’hiver ou la saison des amours.

Ces oiseaux marchent à peu près comme notre perdrix. Je n’en ai jamais vu fouetter de la queue, ainsi que le fait le tétrao à fraise ; ils ne se creusent pas non plus de trou dans la neige, comme ce dernier ; mais ordinairement ils s’envolent sur les arbres pour échapper au chasseur : l’aboiement du chien les en fait rarement partir, et quand ils se lèvent, ils ne vont se remettre qu’à une petite distance, faisant entendre quelques cluck cluck qu’ils répètent en se reposant. En général, quand on a la chance de tomber sur une compagnie, chaque individu qui la compose se laisse facilement approcher et prendre ; car ce n’est que par grand hasard qu’ils voient des hommes dans les lieux retirés où ils habitent, et ils semblent n’avoir point encore appris à se méfier de notre espèce.

Au long des rivages de la baie de Fundy, la perdrix des pins est beaucoup plus abondante que le tétrao à fraise qui, en effet, devient graduellement plus rare à mesure qu’on s’avance davantage vers le Nord, et qui, au Labrador où on ne le connaît pas, est remplacé par le tétrao des saules et deux autres espèces. Les femelles du tétrao du Canada diffèrent considérablement dans leur coloration, suivant la différence des latitudes. Dans le Maine, par exemple, elles sont plus richement colorées qu’au Labrador, où j’ai reconnu que tous les individus que j’ai pu me procurer étaient d’une nuance beaucoup plus grise que ceux tués dans les environs de Denisville. La même différence est peut-être encore plus remarquable parmi les tétraos à fraise, qui sont si gris et si uniformément colorés dans les États du Nord et de l’Est, qu’on les prendrait certainement pour une autre espèce que ceux du Kentucky ou des districts montagneux du sud de l’Union. J’ai chez moi des dépouilles de nombreuses espèces que je me suis procurées à d’immenses distances l’une de l’autre, et qui offrent ces mêmes diversités dans la teinte générale de leur plumage.

Toutes les espèces de ce genre annoncent l’approche de la pluie ou d’un ouragan de neige avec bien plus de précision que le meilleur baromètre. Dans l’après-midi qui précède ces phénomènes, on les voit regagner leurs retraites, plusieurs heures plus tôt qu’elles n’ont coutume, quand le beau temps est assuré. J’ai remarqué des compagnies de tétraos qui se réfugiaient sur leurs arbres, à midi, ou même dès que l’air commençait à devenir lourd, et presque toujours il pleuvait dans l’après-midi. Au contraire, si la même compagnie restait tranquillement occupée à chercher sa nourriture jusqu’au soleil couchant, je pouvais compter sur une nuit et sur une matinée fraîche et claire. — Je crois que cette sorte d’instinct ou de prévision existe dans toute la tribu des gallinacés.

Un jour, sur la côte du Labrador, je mis presque le pied sur une femelle de tétrao du Canada entourée de sa jeune famille. C’était le 18 juillet. La mère, effrayée, hérissa ses plumes, comme ferait une poule ordinaire et s’avança sur nous, bien résolue à défendre sa couvée. Son désespoir et sa détresse sollicitaient notre clémence, et nous l’épargnâmes en lui octroyant paix et sécurité. Lorsqu’elle vit que nous nous retirions, elle rabattit doucement son plumage en nous remerciant par un tendre et maternel gloussement, et ses petits, bien, j’en suis sûr, qu’ils n’eussent pas plus d’une semaine, se mirent à jouer des ailes avec tant d’aisance et de joie, que je ressentis une vive satisfaction de les avoir laissés échapper.

Deux jours après, mes jeunes et industrieux compagnons revinrent au Ripley avec une paire de ces tétraos en état de mue. C’est une crise pénible qu’ils subissent bien plus tôt que le tétrao des saules. Mon fils me dit que quelques jeunes qu’il avait vus avec leur mère étaient déjà capables de s’envoler d’un trait à plus de cent verges, et qu’il en avait pris sur des arbres bas où ils se reposaient. Mais ils étaient morts avant d’arriver au vaisseau.

La nourriture de ces oiseaux consiste en baies de diverses sortes, en jeunes pousses et boutons de différents arbres. En été comme en automne, je les ai trouvés gorgés de cette plante qu’on appelle vulgairement sceau-de-Salomon. Dans l’hiver, leur jabot était rempli de menues feuilles de mélèze.

On m’a plusieurs fois assuré qu’on pouvait aisément les abattre à coups de bâton, ou même que toute une compagnie se laissait tuer quand elle était perchée sur des arbres, à commencer par le plus bas. Mais n’en ayant jamais fait l’expérience moi-même, je ne puis garantir la vérité de cette assertion. — Durant l’automne de 1833, ces tétraos furent extrêmement abondants dans l’État du Maine. Mon ami Édouard Harris, de New-York, Thomas Lincoln et d’autres, en tuèrent un grand nombre. Ce dernier m’en procura un couple de vivants que je nourris d’avoine et qui firent bien.

Leur chair est noire et bonne à manger dans la saison seulement où ils peuvent se procurer des baies ; mais quand ils sont réduits aux feuilles d’arbres, comme en hiver, elle est amère et très désagréable.