Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le couguar

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LE COUGUAR.


Dans cette section de l’État de Mississipi qui occupe en partie le territoire des Choctaws, existe un marais d’une étendue considérable. C’est au bord même du Mississipi qu’il commence, à une assez petite distance d’un village chicasaw situé près l’embouchure d’une crique du nom de Vauconnah, et partiellement inondé par les débordements de plusieurs courants très larges dont le principal, traversant le marais dans toute sa longueur, va décharger ses eaux non loin de l’embouchure de la rivière Yasoo. Ce courant fameux est appelé fausse rivière. Le marais dont je parle suit les ondulations du Yasoo jusqu’au point où ce dernier se divise en se dirigeant vers le nord-est, pour former la rivière aux froides eaux, au-dessous de laquelle le Yasoo reçoit un autre courant qui s’incline vers le nord-ouest, et coupe la fausse rivière, à une courte distance du lieu où celle-ci reçoit elle-même les eaux du Mississipi.

Voilà, sans doute, un détail bien ennuyeux ; mais j’ai voulu donner positivement la situation de ce marais, dans le désir de le signaler à l’attention de tous les studieux amis de la nature ; et j’engage fortement ceux qui pourraient se diriger de ce côté, à visiter son intérieur où abondent des productions rares et curieuses, quadrupèdes, reptiles et mollusques, dont la plupart, j’en suis persuadé, n’ont jamais été décrits.

Un jour, pendant l’une de mes excursions sur le bord de la rivière aux froides eaux, le hasard guida mes pas vers la cabane d’un pionnier, dans lequel, comme chez la plupart de ces aventuriers de nos frontières, je trouvai un homme profondément versé dans tout ce qui concerne la chasse, et connaissant de longue main les habitudes de quelques-unes des plus grosses espèces d’oiseaux et de quadrupèdes.

Comme j’ai toujours eu pour principe que celui qui ne cherche qu’à s’instruire doit ne dédaigner personne, mais écouter quiconque a quelque chose à lui dire, si humble que soit sa condition, si bornés que soient ses moyens, j’entrai dans la cabane du pionnier, et j’engageai immédiatement la conversation avec lui, en le questionnant sur la situation du marais et ses productions naturelles. Il me répondit qu’à son avis, c’était bien ce que je pouvais désirer de mieux ; il me parla du gibier que renfermait ce lieu, et me montrant du doigt quelques peaux d’ours et de daim, il ajouta que les individus qui les avaient portées ne formaient qu’une très petite partie des nombreux animaux qu’il y avait tués. Mon cœur tressaillait d’aise : je lui demandai s’il voudrait m’accompagner au travers du vaste marais, et me permettre de devenir l’un des commensaux de son humble mais hospitalière demeure ; et j’eus la satisfaction de le voir accepter cordialement chacune de mes propositions. En conséquence, je me débarrassai sur-le-champ de mon havre-sac, déposai mon fusil, et m’assis pour prendre ma part, avec grand appétit, des rustiques provisions destinées au souper du pionnier, de sa femme et de ses deux fils.

Le calme de la soirée semblait en parfaite harmonie avec le bon accueil et les manières engageantes de la famille. La femme et les enfants, je m’en aperçus plus d’une fois, me considéraient comme une sorte de personnage étrange : je leur avais dit que j’errais à la recherche des oiseaux et des plantes ; et si je devais rapporter ici les mille et mille questions qu’ils me firent, en réponse à celles que je leur adressai moi-même, la liste seule en remplirait plusieurs pages. Le mari, natif du Connecticut, avait entendu parler de l’existence d’hommes tels que moi, soit dans notre Amérique, soit aux pays étrangers, et il semblait me posséder avec grand plaisir sous son toit. Le souper fini, je demandai à mon excellent hôte quel motif avait pu le pousser à se retirer dans des régions si reculées et si sauvages. « C’est, me répondit-il, que le monde se fait maintenant trop nombreux pour qu’on puisse vivre à l’aise sur le sol de la Nouvelle-Angleterre. » Je songeai alors à l’état de quelques parties de l’Europe, et calculant la densité de leur population comparée à celle de la Nouvelle-Angleterre, je me dis en moi-même : Combien donc doit-il être plus difficile à l’homme de vivre dans ces contrées que surchargent tant et tant d’habitants ! La conversation changea ; et le pionnier, ses fils et moi, nous parlâmes longtemps chasse et pêche. Mais à la fin, la fatigue nous gagnant, nous nous étendîmes sur les tapis de peau d’ours, et reposâmes en paix tous ensemble dans le seul appartement dont se composât la hutte.

Au retour de l’aurore, je fus éveillé par la voix du pionnier appelant ses porcs qu’il laissait errer à l’état à demi-sauvage, dans les bois. J’étais d’avance tout habillé, et je l’eus bientôt rejoint. Les pourceaux arrivaient en grognant, au cri bien connu de leur maître. Il leur jeta quelques têtes de maïs ; et les ayant comptés, il me dit que depuis plusieurs semaines leur nombre diminuait rapidement, à cause du grand ravage que faisait parmi eux une redoutable panthère : c’est le nom par lequel on désigne le couguar en Amérique. Cet animal vorace ne se contentait pas seulement de la chair de ses cochons de lait, mais lui emportait de temps en temps un veau, malgré tout ce qu’il avait pu tenter pour le détruire. La peintère, comme il l’appelait aussi quelquefois, ne s’était pas gênée pour lui voler, en diverses occasions, un daim, fruit de sa chasse ; et à ces exploits il ajoutait nombre d’autres traits d’audace de la bête, pour me donner une idée formidable de son caractère. Charmé de cette description, j’offris de m’unir à lui pour le débarrasser de son ennemi ; il accepta bien volontiers, mais en observant que nous ne ferions rien sans l’assistance de quelques voisins, aux chiens desquels il faudrait joindre les siens. Et, en effet, bientôt après il montait à cheval, courait chez ses voisins dont quelques-uns demeuraient à plusieurs milles, et convenait avec eux d’un rendez-vous.

Au jour dit, et par une matinée superbe, les chasseurs arrivèrent à la porte de la cabane, juste au moment où le soleil paraissait au-dessus de l’horizon. Ils étaient cinq, en complet équipage de chasse, montés sur des chevaux que, dans quelques parties de l’Europe, on pourrait regarder comme de tristes coursiers, mais qui, pour l’haleine, la vigueur et la sûreté du pied, sont plus propres qu’aucun autre de ce pays à poursuivre le couguar et l’ours à travers les bois et les marais. Une bande de gros et vilains chiens étaient en train de faire connaissance avec ceux du pionnier ; tandis que lui et moi nous montions sur ses deux meilleurs chevaux, et que ses fils en enfourchaient d’autres de moindre qualité.

En route on causa peu ; et quand nous eûmes gagné le bord du marais, il fut convenu qu’on allait prendre chacun de son côté, pour chercher les traces fraîches de la peintère ; et que le premier qui les trouverait, donnerait de sa corne et resterait sur place, sans bouger, jusqu’à ce que les autres l’eussent rejoint. Au bout d’une heure, nous entendîmes clairement le son de la corne, et nous étant rapprochés du pionnier, nous nous enfonçâmes dans l’épaisseur des bois, dirigés par l’appel, de temps en temps répété, des chasseurs. Cependant nous ne tardâmes pas à nous rencontrer avec les autres camarades au lieu du rendez-vous. Les meilleurs chiens furent dépêchés pour dépister le couguar ; et bientôt toute la meute était à l’œuvre, et se portait bravement vers l’intérieur du marais. Aussitôt les carabines furent apprêtées, et nous suivîmes les chiens à diverses distances, mais toujours en vue les uns des autres, et déterminés à ne pas tirer sur d’autre gibier que la panthère.

Les chiens avaient commencé à donner ; soudain ils hâtèrent le pas. Mon compagnon en conclut que l’animal était à terre ; et mettant nos chevaux au petit galop, nous continuâmes à suivre les chiens, en nous guidant sur leur voix. Le tapage augmentait, les aboiements redoublaient ; lorsque tout d’un coup nous les entendîmes faiblir et changer de note. « En avant, en avant ! me cria le pionnier : la bête est maintenant perchée, c’est-à-dire qu’elle a gagné les basses branches de quelque gros arbre ; et si nous ne parvenons à la tuer dans cette position, pour sûr elle nous fera longtemps courir. » En approchant du lieu où elle devait être, nous ne formions plus qu’un peloton ; mais ayant aperçu les chiens qui, en effet, étaient tous postés au pied d’un gros arbre, nous nous dispersâmes au galop pour l’entourer.

Chaque chasseur alors se tint en garde, l’arme prête, et laissant pendre la bride sur le cou de son cheval, tandis qu’il s’avançait à petits pas vers les chiens. Un coup de fusil retentit ; et l’on vit aussitôt le couguar sauter à terre et repartir, en bondissant, d’une façon à nous convaincre qu’il n’avait nulle envie de supporter plus longtemps notre feu. Les chiens détalèrent après, d’une ardeur au moins égale, et en criant à tue-tête. Le chasseur qui avait tiré nous rejoignit ; sa balle, nous assura-t-il, avait frappé le monstre dont l’une des jambes devait être cassée, près de l’épaule, seule place où il eût pu l’ajuster. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’une légère trace de sang marquait la terre ; mais les chiens allaient d’un tel train, que nous ne pûmes en faire la remarque qu’en courant ; et l’éperon dans le ventre de nos chevaux, nous nous lançâmes à plein galop vers le centre du marais. Une rivière fut traversée, puis une autre plus large et plus bourbeuse ; et les chiens allaient toujours ! Les chevaux commençaient à souffler d’une furieuse manière ; nous jugeâmes qu’il vaudrait mieux les laisser et continuer à pied. Ces déterminés chasseurs savaient que le couguar, étant blessé, ne tarderait pas à remonter sur un autre arbre, où, selon toute probabilité, il resterait plus longtemps cette fois, et qu’il nous serait aisé de nous diriger sur la trace des chiens. Nous descendîmes, ôtâmes selles et brides à nos chevaux, et après leur avoir pendu des sonnettes au cou, les abandonnâmes ainsi, chacun à ses propres ressources.

Maintenant, cher lecteur, suivez la troupe qui s’enfonce au plus profond du marais, à travers des étangs fangeux, se frayant comme elle peut un passage par-dessus des troncs renversés, au milieu d’un inextricable fouillis de joncs et de roseaux qui parfois couvrent des acres entières ! Si vous êtes vous-même chasseur, cela ne vous semblera qu’un jeu ; mais si les cercles où trônent la galanterie et la mode sont vos seules délices ; si vous n’avez de goût que pour la paisible jouissance des plaisirs champêtres, certes ! avec un pareil tableau, je n’ose guère espérer de vous faire comprendre quelle sorte de bonheur on éprouve dans une expédition de ce genre.

Nous marchions depuis une couple d’heures, quand nous commençâmes à entendre de nouveau la meute ; chacun de nous redouble d’ardeur, s’emportant à la pensée de terminer soi-même la carrière du couguar. Nous entendions quelques chiens se plaindre ; mais le plus grand nombre aboyait avec fureur. C’était le signe évident que la bête était de nouveau sur l’arbre ; et sans doute elle y demeurerait assez pour se remettre de ses fatigues. En avançant vers les chiens, nous découvrîmes le féroce animal couché le long d’une forte branche et près du tronc, sur un cotonnier des bois. Sa large poitrine était tournée de notre côté, ses yeux se fixaient alternativement sur nous et sur les chiens qui étaient au-dessous de lui et l’assiégeaient ; une de ses jambes de devant pendait inerte à son côté, et il se tenait tapi, les oreilles à ras de la tête, comme s’il croyait pouvoir échapper à nos regards. À un signal donné, trois coups partirent, et le monstre, après avoir bondi sur la branche, roula par terre, la tête en bas. Attaqué de tous côtés par les chiens, qui étaient comme des enragés, et lui-même rendu furieux, il combattit avec l’énergie du désespoir. Mais le pionnier, s’avançant au front de la troupe et jusqu’au milieu des chiens, lui logea une balle au défaut de l’épaule gauche. — Le couguar se débattit un instant dans les convulsions de l’agonie, et bientôt retomba mort.

Le soleil, à ce moment, allait disparaître dans l’ouest. Deux des chasseurs furent détachés pour nous procurer de la venaison ; tandis que les fils du pionnier recevaient l’ordre de retourner au logis pour donner, au matin, la nourriture aux cochons. Le reste de la troupe résolut de camper sur le champ de bataille. Le couguar fut dépouillé ; on prit sa peau, et l’on abandonna le reste aux chiens affamés. Pendant que nous étions occupés à préparer notre campement, un coup de fusil se fit entendre, et bientôt l’un de nos chasseurs revint avec un petit daim. On alluma du feu ; chacun tira sa provision de pain, accompagnée d’un flacon de whisky ; le daim fut partagé en trois portions, et l’on fit rôtir les grillades sur des bâtons devant les flammes. N’était-ce pas assez pour faire un bon repas ? Ajoutez historiettes et chansons qui commencèrent à circuler à la ronde. Cependant la nuit devenait plus noire, et mes camarades fatigués, jugèrent à propos de s’étendre par terre devant les cendres, où ils furent bientôt profondément endormis.

Quant à moi, je me promenai quelques minutes autour du camp, pour contempler les beautés de cette nature au sein de laquelle j’ai toujours su trouver mes plus grandes jouissances. Je repassais dans mon esprit les divers incidents de la journée, et tout en parcourant des yeux les environs, je remarquais les singuliers effets produits par l’éclat phosphorescent de gros troncs d’arbres tombés de vétusté et qui gisaient dans toutes les directions. Qu’il serait aisé, me disais-je en moi-même, pour l’esprit confus et troublé d’une personne égarée au milieu d’un marais comme celui-ci, de s’imaginer, dans chacune de ces masses lumineuses, quelque être fantastique et redoutable dont la seule vue lui ferait dresser les cheveux sur la tête ! Cette pensée de me trouver moi-même dans une pareille situation me serra le cœur ; et je me hâtai de rejoindre mes compagnons, auprès desquels je me couchai et m’endormis, bien assuré qu’aucun ennemi ne pourrait nous approcher sans éveiller les chiens, qui pour le moment en étaient encore à se disputer et à grogner sur la carcasse du couguar.

À la pointe du jour, nous quittâmes notre camp, le pionnier emportant sur son épaule la dépouille du défunt ravageur de son troupeau. Nous revînmes d’abord sur nos pas pour prendre nos chevaux, que nous retrouvâmes à peu près à la même place où nous les avions laissés. Ils furent promptement sellés, et nous partîmes au petit trot, en ligne droite, guidés par le soleil, en nous félicitant l’un l’autre de la destruction d’un voisin aussi redoutable que la panthère. Bientôt nous arrivâmes à la cabane de mon hôte, qui offrit à ses amis quelques rafraîchissements, tels que ses moyens le lui permettaient ; puis ils se séparèrent, pour s’en retourner chacun chez eux ; et moi, je pus continuer le cours de mes recherches favorites.