Scènes de la nature dans les États-Unis et le Nord de l’Amérique/Le grand Héron bleu

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LE GRAND HÉRON BLEU.


De toutes les parties de l’Union, il n’en est aucune que je préfère à la Louisiane ; sans vouloir dire pourtant que le Kentucky et quelques autres États n’aient pas leur bonne part dans mes affections. Mais pour l’instant nous sommes sur les bords de l’Ohio, le beau fleuve, et nous devons nous y arrêter, cher lecteur, car il s’agit d’étudier le Héron ! Parmi nos oiseaux dits échassiers, j’en connais peu qui soient plus dignes de notre intérêt. Ses mouvements sont aisés, ses formes sveltes, sinon élégantes ; regardez celui-ci qui se tient sur la rive : son image réfléchie plonge dans le pur courant des eaux qu’aucun souffle n’agite ; elle irait se reproduire jusqu’au fond, si le lit n’était encombré par les innombrables rameaux qui tombent de ces arbres magnifiques. Comme tout est calme et silencieux ! quelle scène grandiose ! il marche si doucement l’oiseau aux longues jambes, qu’on ne l’entend même pas, tandis qu’il foule la vase avec précaution, restant un moment suspendu sur un pied à chaque pas qu’il fait. Maintenant, de ses yeux d’or, il passe en revue les objets aux environs ; et facilement il peut les inspecter, quand il allonge ainsi son cou souple et gracieux. N’ayant rien aperçu qui lui porte ombrage, il se rassure ; lentement sa tête redescend entre ses deux épaules, les plumes de sa gorge retombent et flottent, et plein de résignation et de patience, il attend le poisson dont il veut faire sa proie. À le voir, à présent, si complétement immobile, ne diriez-vous pas qu’il est pétrifié ? Mais il a fait un mouvement ; il lève une jambe et s’avance en redoublant de précaution ; peu à peu sa tête se redresse ; il s’apprête… Ah ! quel coup ! dardant son bec formidable, il vient de transpercer une perche qu’il achève en la battant contre le sol ; mais le difficile est de l’avaler. Voyez quels efforts, et comme il distend son large gosier ! À la fin pourtant, il déploie ses vastes ailes, et s’envole tranquillement pour chercher un autre poste, ou peut-être pour se dérober à son importun observateur.

La Grue bleue (c’est le nom par lequel cet oiseau est généralement désigné en Amérique) se rencontre dans toutes les parties de l’Union. Quoique plus abondante sur les basses terres de nos côtes de l’Atlantique, elle n’est cependant pas rare à l’ouest des monts Alléghanys. Bien connue, de la Louisiane au Maine, on ne la trouve pas souvent, à l’est, plus loin que l’île du Prince-Édouard, dans le golfe de Saint-Laurent ; et pendant mes longs voyages, je n’ai eu connaissance par moi-même, ni entendu parler d’aucune espèce de Héron, soit à Terre-Neuve, soit au Labrador. Vers l’ouest, je crois qu’elle atteint jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. C’est un oiseau robuste, capable de résister à des températures extrêmes, et qui semble être, dans sa tribu, ce qu’est le pigeon voyageur dans la famille des colombes. Au moment le plus rigoureux de l’hiver, on trouve le Héron bleu dans le Massachusetts et le Maine, où il travaille à se procurer de la nourriture près de quelque source chaude, ou sur les bords des étangs. Au sud et à l’ouest de la Pensylvanie, il en vient beaucoup plus que dans les États du centre, parce qu’ici probablement, à ces oiseaux, on fait trop la guerre.

Excessivement farouches et défiants, ils sont sans cesse sur le qui-vive. Aucun faucon n’a l’œil aussi perçant, et ils entendent à des distances considérables ; de sorte qu’ils peuvent distinguer clairement ce qu’ils voient, et juger avec précision des différents bruits qui leur arrivent. À moins de circonstances très favorables, c’est en vain qu’on cherche à les approcher. Par hasard, vous pourrez en surprendre un pendant qu’il ne songe qu’à chercher sa proie au long de quelque crique profonde, ou bien lui envoyer un coup de fusil lorsqu’il vous passe à l’improviste sur la tête ; mais n’essayez pas de marcher vers lui. J’en ai vu qui s’envolaient dès qu’un homme paraissait à moins d’un demi-mille ; et la simple détonation d’une arme à feu les fait fuir d’une distance telle, qu’on croirait qu’à peine ils ont pu l’entendre. Néanmoins, au milieu des bois et lorsqu’ils sont perchés sur un arbre, on peut les approcher avec quelque chance de succès.

Ils mangent à toute heure du jour, aussi bien au crépuscule qu’à l’aurore, et même pendant la nuit, quand elle est claire. Pour cela, ils n’ont d’autre règle que leur appétit. Cependant je me suis assuré que lorsqu’on les trouble dans les nuits sombres, ils sont tout déconcertés et ne cherchent qu’à se reposer au plus vite possible. Mais le cas est différent lorsqu’ils passent d’une contrée à l’autre, accomplissant quelque lointain voyage : alors ils volent de nuit, à une grande hauteur au-dessus des arbres, et continuent à s’avancer d’un mouvement régulier.

Le besoin de nicher commence à se faire sentir chez eux plus ou moins tôt, suivant les latitudes, c’est-à-dire des premiers jours de mars au milieu de juin. C’est seulement vers cette époque qu’ils songent à s’associer par couples. Le reste du temps, ils demeurent tout à fait solitaires, et même, excepté dans la saison des œufs, chaque individu semble vouloir se réserver, pour vivre, un canton particulier, d’où il chasse sans rémission tout intrus de sa propre espèce. Ordinairement aussi, ils reposent seul à seul, perchant sur les arbres, quelquefois s’établissant sur le sol, au milieu d’un vaste marais, où ils sont à l’abri des atteintes de l’homme. Cette disposition insociable provient sans doute du besoin de s’assurer une certaine abondance d’aliments, dont, en effet, chaque individu consomme une assez grande quantité.

Rien n’est amusant comme de les observer au moment des amours, lorsque les mâles commencent à chercher des compagnes : au lever du soleil, vous les voyez arriver et descendre sur les bords de quelque large banc de sable ou sur une savane. Ils viennent de différents quartiers, l’un après l’autre et pendant plusieurs heures. Vous en avez quelquefois devant vous quarante ou cinquante, et même, aux Florides, j’en ai vu des centaines s’assembler ainsi dans le courant d’une matinée. Ils sont alors dans toute leur beauté, et l’on ne remarque point de jeunes parmi eux. Ces mâles se pavanent d’un air important et jettent le défi à leurs rivaux ; tandis que les femelles font les belles de leur côté et poussent toutes à la fois leur cri d’appel, pour les enflammer et solliciter leurs caresses. Il n’est aucun de ces fiers champions que ne transporte un égal désir de plaire, et qui par suite, dans chaque prétendant, ne rencontre un ennemi toujours prêt à commencer l’attaque. Brutalement, avec fureur, sans la moindre courtoisie, ils s’élancent l’un sur l’autre, ouvrant leur bec redoutable et se battant les flancs de leurs ailes. Il semblerait qu’un seul coup bien appliqué dût suffire pour terminer la querelle ; mais ils sont sur leurs gardes : plusieurs passes sont échangées, les coups succèdent aux coups ; le plus habile maître d’escrime ne parerait pas mieux. J’ai vu de ces combats durer plus d’une demi-heure, sans que mort s’ensuivît ; mais souvent aussi, l’un des deux reste sur le carreau, brisé et tout meurtri, ce qui arrive quelquefois même après que l’incubation a commencé. Quand la paix est faite, mâles et femelles s’envolent par couples, et je pense qu’ils sont appariés pour toute la saison ; du moins, je ne les voyais plus s’attrouper, comme précédemment, dans un même lieu, et leur humeur, dès lors, paraissait beaucoup plus pacifique.

Ils ne sont pas, tant s’en faut, dans l’habitude constante d’élever leur famille en communauté plus ou moins nombreuse. Sans doute, j’ai vu plusieurs associations de ce genre ; mais souvent aussi j’ai trouvé des couples qui nichaient à part. Ils ne font pas non plus invariablement choix d’arbres s’élevant de l’intérieur d’un marais, puisqu’aux Florides j’ai remarqué des héronnières au milieu de landes couvertes de pins, à plus de dix milles de tout marais, étang ou rivière. Les nids sont établis tantôt sur la cime des plus grands arbres, d’autres fois à quelques pieds seulement de terre ; il y en a qui reposent sur le sol même, et on en trouve jusque sur des cactus. Aux Carolines, les hérons de toute espèce sont extrêmement abondants, non moins peut-être que dans les parties basses de la Louisiane et des Florides, là où des réservoirs et des fossés, sillonnant de toutes parts les plantations et les champs de riz, sont remplis de poissons de diverses sortes, qui leur assurent une proie riche et facile. Aussi viennent-ils y nicher en grand nombre ; et quand ils ont eu soin de s’établir au-dessus d’un marais, ils peuvent y vivre aussi sûrement qu’en aucun lieu du monde. Qui donc oserait les poursuivre au fond de ces affreuses retraites, dans une saison où il s’en exhale des miasmes mortels, et au risque d’être cent fois englouti avant d’arriver jusqu’à eux ?

Imaginez-vous une surface de quelques cents acres, couverte d’énormes cyprès dont les troncs, montant sans branches jusqu’à une cinquantaine de pieds, s’élancent du milieu des eaux noires et bourbeuses. Plus haut, leurs larges cimes s’étendent, s’entrelacent et semblent vouloir séparer les cieux de la terre ; à travers leur sombre voûte pénètre à peine un rayon de soleil. Cet espace fangeux est encombré de vieilles souches qui disparaissent sous les herbes et les lichens ; tandis que dans les endroits plus profonds s’épanouissent les nymphéas, auxquels se mêle une foule d’autres plantes aquatiques. Le serpent congo[1], le moccasin des eaux[2] glissent devant vous et se dérobent à votre vue ; vous entendez le bruit que font les tortues effrayées qui se laissent tomber de dessus les troncs flottants, d’où plonge aussi le perfide alligator en enfonçant sa tête monstrueuse sous l’infect marais. L’air est imprégné de vapeurs empestées, au milieu desquelles s’agitent et bourdonnent des milliers de moustiques et toutes sortes d’insectes ; le coassement des grenouilles, les rauques clameurs des anhingas et les cris des hérons, font une musique digne de la scène. Embourbé jusqu’au genou dans la vase, vous déchargez votre fusil sur l’un des nombreux oiseaux qui couvent au-dessus de votre tête ; mais alors s’élève un tel vacarme, que c’est à ne plus rien entendre. Les oiseaux épouvantés se croisent confusément dans leur fuite ; les petits cherchent à se sauver, et, trop faibles encore pour se soutenir, dégringolent et font rejaillir l’eau fétide qui vous éclabousse ; une pluie de feuilles piquantes comme des aiguilles descend en tourbillons du haut des arbres, et vous ne demandez plus qu’à fuir… Courage ! au contraire ; restez ferme au poste pour tirer des hérons, et tirez, tirez ! le gibier ne vous manquera pas ; vous en aurez de plus d’une espèce : grand héron bleu, héron blanc, et quelquefois des hérons de nuit et des anhingas. Si on ne leur fait pas une guerre trop cruelle, tous ils reviendront nicher d’année en année dans ces tristes lieux, où ils se plaisent.

Le nid est toujours large et plat, extérieurement formé de bûchettes, avec lesquelles sont entrelacées, sur une épaisseur considérable, des herbes et de la mousse. Quelquefois on en trouve plusieurs ensemble sur le même arbre, quand il est touffu et à la convenance de ces oiseaux. Il contient trois œufs au plus ; je n’ai pas souvenir d’y en avoir jamais vu davantage, et il en est constamment de même pour toutes les grosses espèces que je connais, depuis le héron bleu jusqu’au héron occidental[3] ; mais les espèces inférieures en pondent d’autant plus qu’elles sont plus petites. Le héron de la Louisiane en pond fréquemment quatre, le héron vert cinq et parfois six. Ceux du grand Héron bleu sont très petits comparés à la taille de l’oiseau ; ils n’ont que deux pouces et demi de long sur un pouce et sept douzièmes de large ; la couleur est d’un blanc bleuâtre terne, sans taches ; la coquille rude au toucher et d’une forme ovale régulière.

Le mâle et la femelle couvent alternativement et se donnent à manger l’un à l’autre. Leur mutuelle affection est aussi forte que celle qu’ils portent à leurs petits ; et ils ont soin d’entretenir ces derniers dans une telle abondance, qu’il n’est pas rare de trouver le nid approvisionné de poisson et d’autre nourriture, soit fraîche, soit à différents degrés de putréfaction. À mesure que les jeunes grandissent, ils sont moins fréquemment visités par leurs parents, qui cependant ne manquent pas de leur faire partager toutes leurs bonnes aubaines ; mais dans des nids placés bas, j’en ai vu parfois qui, s’appuyant sur leur derrière et les jambes étendues toutes droites devant eux, avaient l’air de souffrir de la faim et demandaient à grands cris à manger. Il leur faut une telle quantité d’aliments, que c’est à peine si le père et la mère, malgré tout l’exercice qu’ils se donnent, suffisent à satisfaire la voracité de leur appétit. Ce n’est que lorsqu’ils savent bien voler, qu’ils sont capables de se subvenir à eux-mêmes. Alors les parents les chassent et les laissent s’en tirer comme ils pourront. Quand ils quittent le nid, ils sont généralement en bon état ; mais étant encore inexpérimentés, il leur faut d’abord considérablement rabattre de leur ordinaire, et bientôt, ils deviennent maigres et chétifs. Auparavant, leur chair était passable ; quant à celle des vieux, elle n’est nullement de mon goût, et j’en cède volontiers le régal aux amateurs. Pour moi, je le répète, il n’est ni corneille, ni jeune aigle que je ne leur préfère en toute saison.

Le grand Héron bleu se nourrit principalement de poisson ; mais il mange aussi des grenouilles, des lézards, des serpents et des oiseaux, ainsi que de petits quadrupèdes, tels que musaraignes, mulots et jeunes rats. Il ne dédaigne pas non plus les insectes aquatiques et sait très adroitement attraper, soit au vol, soit par terre, mouches, scarabées, papillons et libellules. Il détruit une grande quantité de poules d’eau, râles et autres oiseaux ; mais je n’en ai jamais vu prendre de crabes ; et les seules graines que j’aie trouvées dans son estomac étaient celles du grand lis d’eau de nos États du sud. Il frappe toujours sa proie d’un coup de bec, de manière à lui transpercer le corps le plus près possible de la tête. Quand l’animal est fort et vivace, il achève de le tuer en le battant par terre ou contre le roc ; après quoi, il l’avale tout d’une pièce. Un jour, sur la rivière Saint-Jean, dans la Floride, j’en tuai un que j’ouvris et dans l’estomac duquel je trouvai une jolie perche encore toute fraîche, mais dont la tête avait été coupée. On la fit cuire, et elle me parut excellente, ainsi qu’au lieutenant Piercy et à mon aide, M. Ward ; mais M. Leehman ne voulut pas même en goûter. Un de mes amis, John Bulow, avait, à diverses reprises, apporté de New-York des dorades pour les mettre dans un étang bien enclos d’un mur et que traversait un petit ruisseau ; mais, quelques jours après les y avoir lâchées, il les voyait toutes disparaître. Instruit de cette circonstance et soupçonnant quelque héron d’être l’auteur du méfait, je lui conseillai de se mettre en embuscade avec un fusil : c’est ce qu’il fit ; et cette mesure eut pour résultat la mort d’un superbe héron, de ceux de notre espèce, dans lequel il retrouva sa dernière dorade.

À l’état sauvage, jamais ce Héron ne mange de poisson mort, ni d’aucun autre animal qu’il n’ait tué lui-même. Il lui arrive parfois de s’attaquer à un poisson si gros et si fort, qu’il court risque de sa propre vie. C’est ainsi que, sur la côte de la Floride, j’en vis un qui ne craignit pas de s’adresser à un adversaire de cette taille. Bien qu’il se tînt ferme et raide sur ses hautes jambes, il fut entraîné assez loin, tantôt à la surface, tantôt sous l’eau ; enfin par une brusque secousse, il parvint à dégager son bec ; mais il paraissait à bout, et resta près du rivage, tournant la tête à la mer, et probablement sans envie de recommencer. On ne s’imagine pas combien de poissons de cinq à six pouces un de ces oiseaux peut manger par jour. J’en avais quelques-uns à bord de la Marion qui, dans une demi-heure, consommaient plein un seau de jeunes mulets ; et quand je leur donnais de la chair de tortue, il leur en fallait plusieurs livres à chaque repas. Je ne fais pas de doute qu’un seul individu, bien disposé, ne pût dévorer quotidiennement plusieurs centaines de petits poissons. Sur l’une des clefs de la Floride, nous en prîmes un qui était en vie, mais si maigre et si pauvre, que je me décidai à le tuer pour connaître la cause de cet état misérable. C’était une femelle adulte et qui avait eu des petits au printemps. Son ventre était gangrené et, en l’ouvrant, nous vîmes une tête de poisson de plusieurs pouces qui, tout entière encore, s’était logée dans ses entrailles. Le malheureux oiseau, combien il avait dû souffrir !

Une autre fois, vers Charleston, je trouvai deux de ces jeunes Hérons, déjà en état de voler, et qui se tenaient droits à quelques pas du nid, dans lequel un troisième était resté, à moitié pourri, et que les autres semblaient avoir mis à mort à force de le battre et de le piétiner. Ils m’opposèrent peu de résistance, se contentant de gémir et de faire entendre une sorte de grognement sauvage. Je les mis dans une grande mue où étaient enfermés quatre Hérons blancs qui tout à coup se ruèrent avec tant de fureur sur les nouveaux venus, que je fus obligé de les lâcher sur le pont. J’avais souvent remarqué l’extrême antipathie que la majestueuse aigrette témoigne contre le héron bleu à l’état sauvage ; mais je fus étonné de la retrouver aussi forte dans de jeunes sujets qui n’en avaient jamais vu, et qui, à cette époque, étaient de moindre taille que les autres. En vain j’essayai de les réconcilier en les mettant ensemble dans une grande cour ; sur-le-champ les blancs attaquaient les bleus qui avaient toujours le dessous. Ces derniers montrèrent une humeur plus sociable et plus d’attachement l’un pour l’autre. Quand je leur jetais en l’air un morceau de tortue, ils le recevaient avec beaucoup d’adresse et l’engloutissaient au même instant. À mesure qu’ils devinrent plus familiers, je leur donnai du biscuit, du fromage et même de la couenne de lard.

Dès qu’il se sent blessé, le grand Héron bleu se prépare à la défense ; et malheur au chasseur ou au chien qui, sans précaution, approche de son redoutable bec ! il est certain de recevoir une cruelle blessure, et d’autant plus dangereuse, que l’oiseau vise ordinairement aux yeux. Si on le frappe avec une gaule ou un long bâton, il se renverse sur le dos et donne de grands coups de bec et de griffes. J’en ai tué plusieurs qui, longtemps après la mort, restaient pendus à l’arbre par les pieds. J’ai vu aussi ce héron donner la chasse à l’aigle pêcheur, alors que ce dernier s’en allait sans défiance au travers des airs, cherchant une place où il pût manger en paix le poisson qu’il tenait dans ses serres. Bientôt le héron l’avait rejoint, et à peine faisait-il mine d’attaquer, que l’aigle lâchait sa proie, et l’autre, se laissant glisser en bas, allait tranquillement la ramasser par terre. Dans une de ces rencontres, le poisson retomba dans l’eau, et le héron, vexé de ne pouvoir en profiter, s’acharna contre le pauvre aigle, et le poursuivit jusqu’au milieu des bois.

Le vol du grand Héron bleu est égal, puissant, et peut se soutenir longtemps sans faiblir. En s’enlevant de terre ou en quittant la branche, il reste silencieux, et part, le cou tendu et les jambes pendantes ; puis son cou se retire en arrière, les jambes s’allongent en droite ligne à la suite du corps, et il continue sa route par des battements d’ailes faciles et mesurés ; tantôt rasant la surface des marais, tantôt, comme s’il y eût apparence de danger, passant à une grande hauteur au-dessus des champs et des forêts. Il va directement d’un étang et même d’un marais à l’autre, et ne dévie à droite ou à gauche, que lorsqu’il appréhende quelque piège. Quand il est pour se poser, il plane un moment en décrivant des cercles, et descend peu à peu vers la place qu’il a choisie. À mesure qu’il en approche, il étend de nouveau ses jambes et tient ses ailes toutes grandes ouvertes, jusqu’à ce qu’enfin il ait pris pied. Cette même manœuvre est répétée lorsqu’il veut s’abattre sur les arbres, où cependant il ne paraît pas si bien à l’aise que sur le sol. S’il est tout à coup surpris par quelque ennemi, il pousse plusieurs cris forts et discordants, qui cessent au moment où il s’envole.

Ces oiseaux mettent trois ans et plus à acquérir leur entier développement. À la sortie de l’œuf, ils semblent tout gauches et mal faits, et ne sont, en quelque sorte, que bec et jambes. Au bout d’une semaine, la tête et le cou se garnissent d’un duvet soyeux d’une couleur gris-sombre, et le corps commence à montrer de jeunes plumes, avec de larges tuyaux entourés d’une membrane mince et bleuâtre. À ce moment, les jointures tibio-tarsiennes paraissent d’une grosseur monstrueuse, et les os des jambes sont si mous, qu’on peut les courber et les ployer sans qu’ils se brisent. À quatre semaines, le corps et les ailes se couvrent de plumes d’une nuance ardoise foncée, avec une large bordure rouille de fer qui domine principalement sur les cuisses et l’articulation de l’aile. Le bec aussi s’est prodigieusement allongé, les jambes sont devenues plus solides, et l’oiseau peut se tenir droit sur son nid ou aux environs. Alors, ils ne reçoivent plus guère la nourriture qu’une fois par jour, comme si les parents voulaient leur apprendre de bonne heure que l’abstinence leur sera souvent une nécessité dans le cours de leur vie. Enfin, à l’âge de six ou sept semaines, ils quittent le nid, et chacun s’en va de son côté chercher sa subsistance.

Au printemps suivant, ils sont mieux proportionnés et plus robustes. On distingue déjà les plumes effilées de la poitrine et des épaules. La touffe qui pend sous la gorge du mâle commence à paraître, et l’aigrette est devenue blanche ; mais, autant que j’ai pu m’en assurer, aucun n’est encore capable de se reproduire. C’est au deuxième printemps qu’ils prennent véritablement tournure ; en dessus, leur plumage s’éclaircit, les taches sont d’un noir et d’un blanc plus purs, et quelques-uns ont l’aigrette longue de trois ou quatre pouces. Il y en a même qui s’accouplent à cet âge.





  1. Congo-snake (Amphiuma means, Harlan).
  2. Water-moccasin (Crotalus piscivorus, Latreille).
  3. Héron blanc, ou grande aigrette.