Scènes de la vie militaire au Mexique/01

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CABECILLAS Y GUERRILLEROS


SCENES DE LA VIE MILITAIRE AU MEXIQUE.




LE CAPITAINE RUPERTO CASTAÑOS.




I. – LE PONT DE CALDERON.

La guerre de l’indépendance avait formé au Mexique une population aujourd’hui bien éclaircie, bien isolée, par ses mœurs comme par ses souvenirs, de la société dont autrefois elle défendit si vaillamment la cause. Des guerrilleros, des aventuriers de toute sorte composaient cette population exceptionnelle. Heureux le voyageur qui rencontre encore sur sa route quelques-uns de ces enfans perdus de la révolution mexicaine ! Leurs confidences éclairent pour lui d’un nouveau jour une des époques sans contredit les plus curieuses de l’histoire contemporaine de la Nouvelle-Espagne. Toutes les fois du moins que j’ai pu questionner ces vétérans des grandes luttes de 1810, j’ai recueilli des révélations, j’ai entendu des récits dont la trace ne s’est point effacée de ma mémoire. Parmi ces vieux soldats de l’indépendance, il en est un surtout en qui tous les instincts aventureux, toutes les sauvages passions de l’armée insurrectionnelle du Mexique semblaient avoir trouvé leur personnification. Sa vie me fut racontée sur le théâtre même des campagnes de 1810 et 1811, et les aventures qui me mirent en relation avec le capitaine Ruperto Castaños étaient vraiment un digne prélude à ces récits. Aussi ne séparerai-je pas des romanesques souvenirs du routier les incidens, les scènes de voyage au milieu desquels se déroula devant moi cette étrange existence.

Entre Mexico et Guadalajara, capitale de l’état de Jalisco, à quelques lieues seulement de cette dernière ville, s’étend une plaine où s’est livré le combat le plus meurtrier peut-être qui ait jamais mis en présence les partisans de l’indépendance mexicaine et les champions de la conquête. Un torrent traverse de l’est à l’ouest cette steppe aride et va se perdre, après un cours de trois quarts de lieue, dans le Rio-Tololotlan. Sur ce torrent est jeté un pont de pierre d’une seule arche : c’est le pont et la rivière de Calderon. La plainte des eaux qui coulent profondément encaissées entre des berges à pic, le cri des aigles, le frémissement des herbes jaunies qui tapissent au loin le sol, tels sont les seuls bruits qui troublent aujourd’hui le silence de cette vaste arène où cent mille hommes combattirent depuis le lever jusqu’au coucher du soleil pour l’indépendance de leur pays. Malgré l’intérêt qu’un tel souvenir devrait appeler sur la plaine de Calderon, bien peu de voyageurs s’y arrêtent, et la plupart ne font même que la traverser à la hâte. D’autres souvenirs en effet que les souvenirs historiques planent sur ces tristes lieux, et plus d’une fâcheuse rencontre signale les bords du torrent de Calderon à la juste méfiance des touristes trop chargés de bagage. Pour moi, qui avais le bonheur de n’être pas de ceux-là, je m’étais promis, en quittant Mexico, de parcourir et d’étudier à loisir le théâtre d’une si mémorable lutte ; j’avais même résolu de faire ma dernière halte, avant Guadalajara, dans un des jacales (huttes) qui se dressent çà et là le long du torrent, et je n’eus pas trop à me repentir d’avoir exécuté ce projet.

J’étais arrivé dans la plaine de Calderon vers la fin d’une longue journée de marche. Je me dirigeai résolûment vers une cabane bâtie Ion loin du pont. L’hôte de cette pauvre demeure me promit pour moi et mon domestique un souper ou quelque chose d’approchant, pour nos deux chevaux une provende à peu près suffisante et un hangar en guise d’écurie. Il ne nous en fallait pas davantage, et, après avoir mis pied à terre, sans m’occuper plus long-temps des apprêts de notre installation, je me dirigeai vers la plaine que je comptais visiter en attendant le souper.

Un premier monument de la bataille de Calderon s’offrit à moi à quelques pas du jacal où j’étais descendu : c’était une sorte de tumulus grossier près duquel s’élevait un gommer à demi mort de vieillesse. Sur ce tumulus et aux branches du gommier étaient plantées plusieurs petites croix en mémoire des nombreuses victimes de la cruauté espagnole. Je passai outre, et j e fus bientôt au milieu de l’arène où s’étaient rencontrées les deux armées. Avant de quitter la capitale du Mexique, j’avais lu quelques relations espagnoles [1] des dernières révolutions de ce pays. C’était sous l’impression de ces récentes lectures que je parcourais le champ de bataille où tant d’intrépides adversaires ou défenseurs de la domination de Madrid dans la Nouvelle-Espagne avaient trouvé leur tombeau. Sur le théâtre même du drame, je m’en rappelai sans peine les héros et les principales péripéties. La guerre de l’indépendance mexicaine a duré dix ans comme le siège de Troie, et la bataille de Calderon peut être regardée comme un des épisodes les plus remarquables de cette longue épopée qui attend encore son Homère. Rien n’a manqué à cette lutte héroïque. Espagnols et insurgés ont bravé la mort avec la même audace. Du côté des Mexicains néanmoins, la superstition ranima plus d’une fois le courage des combattans. L’effigie de la Vierge de los Remedios, costumée en généralissime, marchait en tête de l’armée émancipatrice. Des prêtres et des moines étaient généraux ou colonels. Un curé dont le nom est resté célèbre, Hidalgo, exerçait sur ces bandes fanatiques un pouvoir presque dictatorial. À côté de lui marchaient de vaillans capitaines, Allende, Aldama, Abasolo ; du côté des Espagnols, c’étaient l’implacable général Calleja et le fougueux comte de la Cadena, qui se trouvaient au premier rang. Des deux parts, les chefs se valaient. Néanmoins la discipline devait avoir l’avantage sur le désordre, et six mille Espagnols, façonnés aux rudes travaux de la guerre, mirent en déroute cent mille Mexicains lancés pêle-mêle au combat par des chefs inexpérimentés.

Il est peu de familles, espagnoles ou mexicaines, auxquelles le terrible anniversaire du 17 janvier 1811, date de cette bataille, ne rappelle une perte douloureuse. Le comte de la Cadena est une des plus célèbres victimes de cette funeste journée. Emporté par une de ces rages implacables qu’éveille seule la furie des longues mêlées, le comte s’était jeté avec douze dragons à la poursuite des Mexicains fugitifs. On ne le vit pas revenir, mais on reconnut son cadavre parmi ceux qui jonchaient la plaine. Nul ne s’était précipité au-devant des insurgés avec une fougue plus cruelle. Les chefs mexicains avaient d’ailleurs tenu tête à ce rude adversaire avec une bravoure digne d’un meilleur sort. Sur l’une des éminences d’où mes regards embrassaient le théâtre de la bataille jusqu’à ses dernières limites, Hidalgo s’était tenu pendant l’action et avait dirigé tous les mouvemens de sa tumultueuse armée. C’était là que ses lieutenans venaient prendre leurs instructions, tandis que cent pièces d’artillerie tonnaient contre les Espagnol ; c’était là aussi que la nouvelle d’une défaite inattendue avait surpris l’intrépide curé, devenu généralissime. Quelles avaient été pendant le combat les pensées de cet homme étrange ? Celles d’un père au cœur de qui retentissent douloureusement les coups portés à ses enfans ? celles d’un général qui met sur l’enjeu d’une bataille les plus chères espérances de sa vie ? La double responsabilité du pasteur et du chef d’armée s’était sans doute en ce moment révélée à l’ame du prêtre rebelle, et avait châtié son orgueil par une double torture. C’était sa voix qui avait poussé dans la plaine tant de milliers d’hommes armés de flèches et de frondes ; c’était par ses ordres que cent pièces d’artillerie avaient été traînées des points les plus reculés du Mexique jusqu’au pied de ces collines, tour à tour occupées et abandonnées par les insurgés et les Espagnols [2]. Seize mois avant la journée de Calderon, Hidalgo n’était encore que le curé de Dolores, obscure bourgade située à quelques lieues de Guanajuato ; Allende était capitaine dans un régiment espagnol. À quelle fatalité obéissaient-ils donc quand, dans la nuit du 16 septembre 1810, le premier cri d’indépendance fut poussé dans le bourg de Dolores ? Et comment expliquer cet élan révolutionnaire qui, à la voix de Hidalgo, s’était propagé, rapide comme l’incendie qu’allume la torche jetée dans les herbes flétries d’une savane ? N’y avait-il pas quelque chose de miraculeux dans cette armée de cent mille hommes recrutés en quelques jours par deux ou trois chefs résolus ? Mais aussi quel retour de fortune et quelle expiation cruelle pour leurs premiers succès ! Par trois fois, à Calderon, la victoire sembla se déclarer pour les insurgés ; par trois fois elle leur échappa, et l’explosion d’un chariot de munitions, en jetant le désordre dans leurs rangs, acheva enfin leur déroute. Quelques-unes de ces Landes, commandées par Allende et Abasolo, purent faire une honorable retraite et se tenir prêtes pour de nouveaux combats ; mais la perte des troupes insurrectionnelles n’en fut pas moins considérable. Il n’y avait pas, au dire d’une dépêche officielle, une baïonnette espagnole qui ne fût rouge de sang. Comme dans toutes les guerres civiles, le carnage avait suivi la lutte, et il fut terrible.

La plupart des chefs de l’armée vaincue à Calderon eurent une triste fin. Hidalgo, Allende, Aldama, trouvèrent la mort sur un échafaud à Chihuahua Les restes d’Abasolo, le chevaleresque insurgé, reposent au fond d’un cachot. Torres, le vaquero devenu chef d’armée, avait été ignominieusement suspendu au gibet de Guanajuato, et son corps, coupé en morceaux, avait été exposé en quatre endroits de cette ville, où la clémence des Espagnols avait gracié tous ses complices. D’autres partisans plus heureux avaient échappé aux désastres de Calderon ; quelques-uns même étaient arrivés au pouvoir ; mais combien de soldats obscurs, combien de héros ignorés avaient péri dans la foule ! Au moment où cette triste pensée s’offrait à mon esprit, le soleil était près de se coucher. Le murmure du torrent, le frémissement des hautes herbes agitées par le vent, toutes les mélancoliques rumeurs de la solitude m’arrivaient plus tristes, plus solennelles encore que de coutume. Je sentis le besoin de secouer les pénibles impressions qui m’obsédaient, et je repris le chemin de mon hôtellerie.

La cabane que j’avais laissée déserte, il y avait une heure à peine, s’était rapidement peuplée pendant mon absence. Une demi-douzaine de dragons mexicains, aisément reconnaissables à leur uniforme rouge et à leur manteau jaune, avaient attaché leurs chevaux au tronc du gommier chargé de croix de bois, et, tandis que la dent de leurs montures essayait d’enlever à l’arbre desséché quelques débris d’écorce, les cavaliers se reposaient en buvant sur le seuil de l’hôtellerie. Le flanc poudreux et fumant des chevaux attestait qu’ils avaient fourni une longue traite. Ces hommes à la figure basanée et au costume éclatant formaient un groupe pittoresque. Il me semblait que la plaine déserte de Calderon venait de rendre à la vie quelques-uns des sauvages guerriers dont elle avait été le tombeau.

— Nous avons donc six convives de plus ? dis-je à l’hôte en rentrant dans la cabane. Ma question trahissait une inquiétude qu’expliquait mieux encore le regard que je jetai sur la table, où rien n’indiquait encore les apprêts du souper.

— Eh ! non, seigneur cavalier, répondit l’hôte. Ces dragons laissent souffler leurs chevaux, et ils se remettront en route avant une demi-heure pour la barranca del Salto, où ils vont dormir, si toutefois on peut reposer dans cet endroit maudit.

L’hôtelier accompagna ces derniers mots d’un signe de croix. Pour la première fois, je surprenais au Mexique une de ces superstitions si communes dans nos pays, et j’allais hasarder à ce sujet quelques questions, quand une voix forte détourna l’attention du maître de la cabane. Presque en même temps un voyageur impatient ouvrit la porte, et poussa jusque dans la hutte un robuste cheval noir comme l’ébène. — Holà ! patron, n’avez-vous pas quelques provisions en réserve pour un voyageur affamé ?

Je tournai vers ce visiteur inattendu le même regard contrarié que j’avais jeté sur les six dragons. À la lueur du fourneau qui éclairait la cabane, je pus reconnaître un homme de cinquante ans environ, grand et vigoureux, à la peau brune, aux yeux vifs et brillans ; de longues moustaches remontaient jusqu’à ses oreilles ; une cicatrice, mal cachée par les bords de son chapeau, s’étendait de son œil gauche jusqu’à son menton. La physionomie du cavalier exprimait la bonté et la franchise ; il y avait dans ses gestes et dans son accent une brusquerie toute militaire.

— Si vous voulez autre chose que des frijoles au piment, de la cecina et les débris d’une vieille poule, vous pouvez passer votre chemin, répondit l’hôte.

Con mil diablos ! s’écrie le nouveau venu, ce sont mes trois mets de prédilection, et je m’arrête ici.

L’inconnu fit reculer son cheval avec une aisance parfaite jusqu’au-delà du seuil de la cabane, puis il sauta à terre, attacha l’animal à l’un des arbres poudreux qui formaient devant l’hôtellerie une sorte de chétive oasis, et rentra dans la cabane, portant sous son bras un magnifique sarape du Saltillo, qu’il déposa dans un coin. Ensuite il déchaussa ses éperons, ôta de sa ceinture une espèce de large cimeterre, et s’assit à côté de moi sur un banc de chêne dressé le long d’une table enfumée.

— Etes-vous de mon avis relativement au souper ? me demanda-t-il quand il se fut assis.

— Oui, à quelques scrupules près quant à l’âge de la poule.

— Bah ! avec de bonnes dents, on en viendra à bout, répondit mon commensal, et le gros rire qui écarta ses lèvres me laissa voir deux rangées de dents capables de broyer du l’or. Holà ! amigo, continua-t-il en se tournant vers l’un des dragons arrêtés devant la cabane, voulez-vous vous asseoir, trinquer avec moi, et me dire pour quelle cause vous battez la campagne à une heure si avancée ?

— Un escadron de notre régiment est en garnison pour quelques jours au village de Zapotlanéjo, et notre capitaine nous a ordonné d’aller camper cette nuit dans l’hacienda ruinée située près de la barranca del Salto.

— La barranca del Salto ! dit l’inconnu avec un mouvement de surprise, et c’est tout ce que vous savez du but de votre expédition ?

— Je sais encore, reprit le soldat, que six autres détachemens, de six hommes chacun, ont été envoyés dans des directions toutes différentes pour cerner les abords de Guadalajara ; voilà tout ce que je puis vous dire, et, si vous voulez en savoir plus long, adressez-vous au cabo que voici.

Le cabo ou brigadier, qui avait les cinq dragons sous ses ordres, entrait à l’instant même pour rappeler ses hommes et boire le coup de l’étrier. Le voyageur qui avait si familièrement questionné le dragon traita de même le cabo, et prévint son désir en lui versant à boire ; celui-ci n’eut garde de refuser. — A votre santé ! dit-il.

— A la vôtre ! répliqua l’inconnu. Et il adressa de nouveau au cabo sa question, déjà restée sans réponse, quant au but de l’excursion des dragons.

Celui-ci sembla hésiter un instant à répondre ; puis il donna l’ordre au soldat qui n’avait pas quitté la cabane d’aller rejoindre ses camarades. Le cabo ne voulait pas sans doute mettre un inférieur dans le secret de ses instructions. Quand nous fûmes seuls :

— Vous êtes un ancien ? dit le cabo au cavalier, qui en effet avait la tournure d’un vieux soldat.

— J’ai combattu tout un jour dans cette plaine, répondit l’inconnu.

— Était-ce à la bataille de Calderon ? interrompis-je. En ce cas, vous me raconterez cette journée.

— Volontiers, pendant le souper. Je commandais une guerrilla volante de deux cent cinquante hommes, et le soir j’étais à peu près le seul de ma troupe. Que de sang, mon Dieu, a coulé au pied de ces collines !

— Nous allons ce soir, reprit le cabo à voix basse, fouiller la barranca del Salto, et, si la réputation qu’a cet endroit n’est pas trompeuse, c’est une assez triste commission : les morts, dit-on, y font la guerre aux vivans.

— Ah ! c’est qu’il s’y est passé de terribles choses ! Il me souvient d’une affreuse nuit… Mais à quoi bon cette perquisition nocturne dans une hacienda ruinée ?

— Cette hacienda cache, à ce qu’il paraît, plus d’un hôte dangereux. Écoutez, nous ne sommes pas de trop mauvais vouloir à l’endroit de l’honorable confrérie des salteadores : il faut que tout le monde vive ; mais il est deux classes d’hommes que les voleurs doivent respecter, les prêtres et les militaires. Or, il y a quelques jours, on a poussé l’audace jusqu’à dévaliser tout près d’ici son excellence le gouverneur de Guadalajara, en compagnie de son chapelain ; c’était profaner d’un seul coup tout ce qu’il y a de respectable.

— Et sait-on qui a commis ce double sacrilège ? demanda le vétéran.

— Qui cela peut-il être, si ce n’est cet endiablé d’Albino Conde ?

— Albino Conde ? le fils du fameux guerrillero qui a rendu tant de services dans la guerre de l’indépendance ?

— Lui-même. Un des hommes de l’escorte du gouverneur l’a reconnu malgré son déguisement, et c’est lui que j’ai ordre de prendre mort ou vivant à l’hacienda del Salto. Seulement, j’ai trouvé prudent de cacher à mes hommes le but de notre expédition, car je sais par expérience qu’Albino a des amis partout.

— Et on croit le rencontrer à l’hacienda del Salto ?

— C’était là aussi, vous le savez, que se réfugiait son père, lorsqu’il n’était encore que contrebandier, et, entre nous, on m’a promis les épaulettes d’alférez pour la tête du bandit.

— Prenez garde, seigneur cabo, dit l’étranger, qui depuis quelques momens était devenu sérieux ; prenez garde, j’ai vu, moi qui vous parle, d’étranges choses à la barranca, et Dieu me préserve de jamais chercher un gîte dans ces ruines, lorsque le vent de minuit souffle sur la plaine et que la lune éclaire les croix de meurtre au fond du ravin !… Vous n’êtes que six ! pour une pareille expédition, c’est bien peu…

— C’est donc vrai, tout ce qu’on raconte ? demanda le cabo effrayé.

— Sans compter ce que personne n’est revenu dire !

— Peste ! je tiens à revenir raconter ce que j’aurai vu, et je ne camperai, avec mes hommes, qu’à l’entrée de la barranca, assez loin des morts pour ne pas les craindre, assez près des vivans, s’il y en a, pour leur intercepter toute issue. Le tout est de passer cette nuit sans encombre, car d’autres détachemens doivent nous rejoindre demain matin dans cet endroit maudit ; mais il se fait tard, et nous avons encore notre bivouac à installer. Adieu, seigneur capitaine.

Et le dragon vida un dernier verre de mescal, puis il serra la main du vétéran et sortit précipitamment. Une minute après, les échos silencieux de la plaine de Calderon se réveillaient sous les pieds des chevaux, qui partaient au galop. L’étranger, resté seul avec moi, ne parut pas beaucoup se soucier d’attendre le souper dans ma compagnie, car il ne tarda pas à prendre son sarape et à se poster sur le seuil de la hutte, d’où il sembla suivre des yeux les six dragons galopant dans la prairie, et à peine ceux-ci furent-ils hors de vue, qu’il s’élança sur son cheval et partit sans même se retourner vers moi.

La conversation que je venais d’entendre ne me laissait pas, je l’avoue, sans quelque inquiétude, et je me disais qu’il eût été sage peut-être de ne pas choisir, pour y passer la nuit, une hôtellerie si voisine du quartier-général d’un salteador tristement fameux. J’étais d’ailleurs sous l’impression pénible d’une de ces heures de silence et d’isolement qui, toutes les fois qu’elles reviennent dans la journée d’un voyageur, reportent sa pensée vers la patrie absente. Les rumeurs confuses du soir commençaient à s’élever dans la plaine. Le cri des grillons cachés dans les herbes sèches m’arrivait de temps à autre, mêlé aux aboiemens de quelques chiens, lugubrement répétés par les échos de la solitude. Le maître de la cabane et mon domestique étaient occupés au dehors ; l’ombre croissait autour de moi, et ce fut avec un certain plaisir que je vis arriver, comme une distraction à mes pensées chagrines, la femme de l’hôte, attirée sans doute par la fumée de ses ragoûts, qui semblaient cuits à point.

— Quand votre seigneurie voudra souper, dit-elle, tout est prêt.

— A l’instant même, repris-je, si c’est votre bon plaisir.

La ventera étendit sur la table une nappe longue, étroite et d’une saleté qui n’attestait que trop clairement de longs services. C’était, selon l’usage de tierra-adentro (pays intérieur), une toile de coton ornée d’effilés et de perles de Venise à chaque extrémité. L’hôtesse ne mit sur la table que deux assiettes, l’une pour moi, l’autre pour mon domestique.

— Nous sommes trois, dis-je à la ventera, et vous oubliez un couvert.

— Trois ! demanda-t-elle, et qui donc est le troisième ?

— Le cavalier aux longues moustaches qui était ici il n’y a qu’une demi-heure.

— Eh bien ! il y a une demi-heure, ce cavalier est parti sans vouloir attendre le souper, et il n’est pas revenu. Après tout, pourquoi vous en plaindre ? vous n’aurez que plus forte ration.

Mon domestique rentra en ce moment, et je me mis à table d’assez mauvaise humeur. Le souper me parut détestable. Tous mes efforts pour obtenir de l’hôte ou de l’hôtesse quelques renseignemens sur la barranca del Salto ne provoquèrent que cette invariable réponse : Ah ! dizquè espanta (on dit qu’il y a des revenans). Après ce triste souper et cette journée de fatigue, j’avais grand besoin de sommeil. Il était près de minuit, et je dormais déjà depuis une demi-heure, étendu dans mon sarape, sur le banc de chêne qui m’avait servi de siége, quand un bruit de pas et la brise fraîche de la nuit, pénétrant par la porte entr’ouverte, me tirèrent de mon assoupissement. Un cavalier venait de s’arrêter devant le jacal ; il mit pied à terre et entra dans la chambre qui me servait de gîte. Je le reconnus.

— Tout le monde dort-il ici ? me demanda-t-il brusquement, et reste-t-il quelques débris de votre souper ?

— Tout le monde dort, répondis-je, et mon domestique a, je le crains bien, consommé votre part.

— Peu importe ; j’ai soupé ailleurs aussi mal que j’aurais soupé ici ce que je viens chercher, c’est un abri d’abord et puis un homme assez obligeant pour ne pas me refuser un service.

— Cet homme, vous l’avez trouvé ; mais vous me devez en revanche un récit de la bataille de Calderon. L’avez-vous oublié ?

— Non certes, et nous en causerons demain ; souffrez que je fasse, avant tout, reposer mon cheval.

Et le vétéran, sans attendre ma réponse, se dirigea vers l’écurie. Quelques instans après, il revint se coucher au pied du banc où j’essayais en vain de dormir. — Trouverez-vous mauvais, me demanda-t-il, que j’affirme devant vous que je suis dans cette posada depuis six heures du soir, et que je n’en ai pas bougé ?

Je réfléchis un instant, — Faudra-t-il l’affirmer moi-même ?

— Non, votre rôle se bornera à ne rien dire ; c’est moi seul qui mentirai, s’il le faut absolument.

— Accordé, seigneur don…

— Seigneur don Ruperto Castaños, reprit l’étranger avec une sorte d’emphase, ex-capitaine de guerrillas

Cette réponse termina notre entretien. Le capitaine Ruperto ronflait bien avant que je me fusse rendormi, et ce fut lui qui me réveilla vers quatre heures du matin, pour me proposer de faire un tour dans la plaine en attendant qu’on sellât nos chevaux. J’acceptai avec empressement. Quand nous fûmes sortis du jacal, le capitaine me conduisit vers le torrent. — Mettons-nous sur le pont, me dit-il, de là nous dominerons le champ de bataille ; mais con mil diablos ! je ne sais trop comment vous décrire le combat qui s’est livré ici, il y a près de trente ans. La fumée de l’artillerie et la poussière m’enfermaient dans un affreux brouillard ; je vous indiquerai du moins les postes qu’occupaient mes braves compagnons. Le pont de Calderon est commandé en tête et sur le côté gauche par deux collines prolongées et très escarpées qui dominent la plaine ; la grande route de Guadalajara traverse le pont même, car la rivière qui coule sous son arche entre des bords à pic ne présente presque aucun endroit guéable.

Un moment de silence succéda à ces premières paroles du capitaine ; mes regards se portèrent tour à tour sur le pont, sur les collines et sur la rivière. — Tenez, reprit Castaños en me désignant celle des deux collines qui fait face au pont, il y avait sur cette hauteur, la veille de la bataille, une batterie de soixante-sept canons de tout calibre ; sur la colline de gauche, douze bouches à feu ; sept autres encore à quelque distance de là, à l’endroit où le monticule de gauche forme par un renflement comme une troisième hauteur : c’était donc en tout quatre-vingts pièces, de quoi écraser d’un coup les six mille hommes du général Calleja. Eh bien ! les flèches des indiens firent ce jour-là plus de besogne que nos trois batteries. Croiriez-vous que les affûts étaient construits de telle sorte que la bouche de la pièce ne pouvait s’abaisser, et que de cette hauteur les boulets passaient forcément au-dessus de l’ennemi ? La fatalité, vous le voyez bien, était contre nous, car les dispositions générales semblaient prises à merveille : il ne nous manquait que de bonnes armes. Le général Torres se tenait là, au pied de la colline qui fait face au pont, don Juan Aldama sur celle de gauche ; Abasolo commandait quinze mille chevaux, et je le vois encore galopant sur le front de sa troupe : Allende était partout comme général en chef, et de cette petite éminence que vous voyez là-bas, Hidalgo, debout, la tête nue, dominait le corps de réserve disséminé dans toute la plaine. Quant à moi, je me trouvais avec mes deux cent cinquante hommes tout près d’Allende. Maintenant faites-vous une idée de cent mille hommes mal armés ou sans autres armes que des flèches, des frondes, de mauvais fusils et des couteaux emmanchés sur des bâtons, à l’exception de quelques milliers de soldats qu’ Allende avait disciplinés tant bien que mal, — cent mille hommes récitant le rosaire, à haute voix ou chantant des cantiques, — puis le jour de la bataille, un bruit assourdissant, un nuage de poudre partout, et vous en saurez autant que moi sur cette grande bataille, à laquelle j’assistais cependant.

Je crus devoir me contenter de ces explications imparfaites ; j’étais plus curieux d’entendre le guerrillero me raconter la légende de la barranca del Salto, et je lui fis part de mes désirs.

— Si de Guadalajara, où je vais vous accompagner, me répondit-il, vous alliez comme moi à Tepic et de là jusqu’à San-Blas…

C’est précisément mon itinéraire, interrompis-je.

— Tant mieux, caramba ! tant mieux, nous ferons route ensemble ; puis j’ai eu de puissans motifs pour vous fausser compagnie, ajouta don Ruperto, peut-être vous les dirai-je plus tard, et ce serait une histoire assez intéressante, je vous le jure, que celle qui a précédé et suivi ma rencontre avec vous. En attendant, si d’autres récits vous paraissent dignes d’attention, je mets tous mes souvenirs à votre disposition. J’ai combattu côte à côte avec le padre Hidalgo, Abasolo, Aldama et Allende ; j’ai bivouaqué, dressé des embuscades avec Torres, Soto-Mayor, Garcia, Osorio, Montano et tant d’autres. Je vous ferai, d’après nature, le portrait de ces héros étranges ; je vous raconterai de bizarres exploits, de pittoresques aventures dont les bois, les savanes, les grèves de l’Océan Pacifique ont été le théâtre. Tout cela vous convient-il ?

— A merveille ! m’écriai-je, enchanté de cette bonne fortune inattendue.

Le soleil se levait, c’était le bon moment pour se mettre en route. Revenus à la venta, nous trouvâmes nos chevaux sellés et bridés ; la ventera put nous servir une tasse de chocolat, qui devait nous aider à attendre patiemment un déjeuner plus substantiel. Guadalajara n’est qu’à dix lieues du pont de Calderon. Notre léger repas achevé, nous montâmes à cheval et nous partîmes.

Nous chevauchions depuis une demi-heure à peine, quand nous fûmes rejoints par une troupe de cavaliers. C’étaient les six dragons, y compris le cabo, que nous avions vus la veille à la venta de Calderon.

Santos Dios ! s’écria don Ruperto. Eh bien ! seigneur cabo, avez-vous dans la poche vos épaulettes d’alférez ?

— Le diable est parti ! reprit tristement le brigadier. Ce matin nous avons vainement fouillé l’hacienda de la barranca del Salto.

— Pourquoi n’y être pas entré de nuit ? reprit don Ruperto, vous auriez sans doute trouvé ce que vous cherchiez.

— J’y aurais trouvé peut-être ce que je n’y cherchais pas ; d’ailleurs aucun de mes hommes n’a osé y pénétrer.

— Ma foi ! poursuivit Castaños, ce cavalier et moi en soupant à la venta où vous nous avez vus, puis, après souper, en nous couchant de bonne heure comme des voyageurs fatigués doivent le faire, nous avons prié pour la réussite de vos recherches.

Castaños mentait effrontément. Selon nos conventions, je ne le contredis pas.

— Entre nous, reprit le cabo, je sais à peu près où il est maintenant, ce cher ami. Nous allons cerner tout le village de Zapotlanéjo, dans lequel il courtise, dit-on, une jolie china. C’est là que je compte le trouver et gagner mes épaulettes de sous-lieutenant. Il lui semblera tout naturel que je le fasse contribuer à mon avancement. Je le connais un peu, et entre amis on se doit ces petits services.

— Entre amis, dit Ruperto, on s’aide comme l’on peut.

Le cabo et ses cinq hommes s’éloignèrent dans la direction du village de Zapotlanéjo. — C’est donc un bandit bien redoutable que cet Albino ? demandai-je au capitaine.

— Eh ! mon Dieu, non ; il aime à bien vivre sans travailler.

— Quel homme est-ce enfin ? Le savez-vous ?

— Oh ! sa figure n’est pas prévenante, tant s’en faut. Il a une physionomie repoussante, féroce ; il est petit et mal bâti.

— Alors il court grand risque d’être mal reçu par la belle china.

En ce moment même, un jeune cavalier dont le costume et les manières annonçaient un gentilhomme parut sur la route que nous suivions ; il était monté sur un magnifique cheval bai, et semblait pressé de nous rejoindre. Le capitaine Castaños était évidemment très lié avec le nouveau venu, car à peine furent-ils en face l’un de l’autre qu’ils échangèrent une cordiale poignée de main. Le cavalier qui nous avait rejoints était grand, svelte et d’une physionomie toute prévenante. — Venez donc, mon neveu, s’écria don Ruperto, nous ferons route ensemble, car nous n’avons pas de secrets à nous dire devant ce seigneur, qui est mon ami.

Le jeune homme me salua poliment, fit faire volte-face à son chenal, et nous cheminâmes tous trois vers Guadalajara d’un pas égal. Si court qu’il fût, notre voyage ne devait pas s’achever sans nouvelle rencontre, car à une lieue à peine de Guadalajara nous fûmes accostés par un grand drôle à figure patibulaire. — Vous permettez, mon oncle, n’est-ce pas ? dit le jeune homme en s’arrêtant pour causer avec ce personnage suspect. — A ton aise, mon garçon, répondit le capitaine. Quelques instans après, le jeune homme nous rejoignit, et, toujours silencieux, se remit à trotter à côté de nous. Deux fois encore, avant d’arriver à Guadalajara, le neveu du vétéran échangea quelques paroles à voix basse avec des hommes que le hasard seul amenait sans doute à notre rencontre, et dont la physionomie comme les allures me paraissaient plus qu’équivoques. J’évitai toutefois de témoigner aucune défiance au capitaine Castaños, et nous étions les meilleurs amis du monde, quand nous entrâmes de compagnie dans la ville de Guadalajara.


II. – GUDALAJARA.

Guadalajara est la capitale de l’état de Jalisco. Placée sur la limite le la terre froide et de la terre chaude, cette ville participe de l’aspect des deux zones qui se partagent le Mexique. Sous un ciel toujours pur, gagée par de nombreux jardins, elle subit parfois l’influence des brises glacées qui soufflent des montagnes voisines. Le Cerro del Col, espèce de volcan éteint, le pic de Tequila, et derrière ces tristes montagnes toute une chaîne de collines abruptes qui cernent le Rio-Tololotlan, tel est le sombre amphithéâtre qui encadre du côté du nord la ville de Guadalajara Des sapins, des chênes verts couvrent ces hauteurs. Sur les bords du Tololotlan toutefois, d’autres régions s’annoncent, et déjà circule un air plus tiède. C’est la tierra-caliente qui se révèle. Aux chênes et aux sapins succèdent les citronniers et les bananiers. Les sables arides font place à des champs de cannes à sucre arrosés par de nombreux cours d’eau. L’aspect intérieur de Guadalajara est des plus rians. Chaque maison a sa huerta (jardin fruitier), et dans tous ces vergers s’épanouit une végétation luxuriante. Guadalajara n’est pas seulement une ville pittoresque, c’est aussi une ville manufacturière ; c’est la seconde cité de la république, comme Lyon est la seconde ville de France, et elle présente avec notre métropole industrielle cette autre analogie, que de tous les centres de population au Mexique, c’est celui où les passions politiques entretiennent le plus d’agitation.

— D’après ce que vous m’avez conté de vos affaires, me dit don Ruperto au moment où nous arrivions en vue de la ville, vous devez séjourner ici au moins une semaine pour attendre l’arrivée de vos muletiers. Je dois, de mon côté, passer dans cette ville quelques jours ; tout va donc pour le mieux. Je vous conduirai dans un meson dont le huesped est mon ami, et, à ma recommandation, vous serez de sa part l’objet d’une attention toute particulière. Vous n’aurez qu’à vouloir pour qu’on ajoute un banc de bois au mobilier de votre chambre, ce qui est un luxe inusité dans ce pays. Et puis, c’est dans deux jours la fête de la Vierge de Zapopam, et j’irai vous prendre à votre auberge pour vous faire voir cette cérémonie. En attendant, je vais loger chez un ami, et je regrette de ne pouvoir vous offrir d’autre hospitalité que celle de la posada publique.

Pendant que le capitaine me donnait ces indications, nous étions arrivés à la barrière ou garita. Un officier vint à notre rencontre, et nous fit signe de ne point passer outre.

— Pardon, senores, nous dit-il ; mais certaines instructions de police m’obligent à vous faire subir un interrogatoire. Je désire donc savoir d’où vous venez et où vous allez descendre dans cette ville.

— Nous avons quitté ce matin, mon neveu et moi, la plaine de Calderon, dit le capitaine en désignant notre jeune compagnon. C’est dans un des jacales de cette plaine que nous avons déjeuné avec ce cavalier étranger.

Le capitaine se souvenait trop bien en ce moment de la promesse que je lui avais faite de ne pas contredire ses allégations. Je jugeai toutefois inutile et peut-être imprudent de le démentir ; aussi gardai-je un complaisant silence. En ma qualité d’étranger, j’inspirais à l’officier mexicain une confiance qui le décida à ne pas réitérer sa première question. Il se contenta d’ajouter : — Et chez qui descendez-vous dans la ville ?

Le vétéran murmura entre ses lèvres un nom que je n’entendis pas ; mais l’officier parut satisfait de la réponse, car, après nous avoir salués poliment, il nous fit signe que nous pouvions passer. Pendant ce court interrogatoire, le neveu de don Ruperto avait gardé une contenance impassible. Une fois libres de nous éloigner, nous piquâmes des deux, et nos chevaux nous eurent bientôt conduits au centre de la ville. Le moment était venu de nous séparer, et Castaños m’indiqua la route que je devais suivre pour gagner ma posada - A demain, me dit-il ; mon neveu et moi, nous n’oublierons pas le service que vous nous avez rendu.

De si vifs remerciemens me laissèrent fort surpris ; mais, sans me préoccuper davantage du sens qu’il fallait attacher aux paroles de don Ruperto, je me dirigeai immédiatement vers le meson qu’on m’avait désigné. Après un repas assez frugal, mais bien délicat cependant en comparaison de mon souper de la veille, je demandai le chemin qui conduit à l’Alameda, et je pris lentement le chemin de cette promenade.

L’Alameda de Guadalajara se rapprocherait beaucoup de l’Alameda de Mexico, si l’on y rencontrait des promeneurs. Presque seul sous l’ombrage des frênes magnifiques qui en bordent les allées, je laissais errer mes regards sur les cimes lointaines et escarpées des Cordilières qui dominent la ville, et que je devais traverser pour gagner Tepic et San-Blas. J’avoue que je m’ennuyais profondément, quand, à travers un massif épais de jasmins, un bruit de voix confuses arriva jusqu’à mes oreilles. En écartant un peu les branches qui s’entrelaçaient devant moi, je reconnus, assis sur un banc, trois hommes vêtus, comme les cavaliers que j’avais rencontrés la veille, de l’uniforme écarlate des dragons mexicains.

— Écoute, disait l’un d’eux, tu sais que je suis ton ami…

— Allons donc ! interrompit un autre dragon dont je crus reconnaître la voix, je ne crois plus à l’amitié ; vois-tu ; Albino m’en a dégoûté pour toujours. Ce drôle sait que, s’il se laissait prendre par moi, il contribuerait à mon avancement : eh bien ! il s’obstine à m’éviter tant qu’il peut. Tôt ou tard il sera pendu ; ne vaudrait-il pas mieux que ce fût un ami qui lui rendît ce service plutôt qu’un de ses ennemis ? Il mourrait du moins avec la certitude de faire de moi un alférez… Ah ! continua le cabo (car l’homme qui parlait n’était autre que le brigadier que j’avais rencontré au pont de Calderon), des amis comme celui-là ne valent pas un tlaco !

— Et où es-tu donc allé chercher Albino ? demanda un des compagnons du cabo.

— A la barranca del Salto d’abord, puis à Zapotlanéjo ; mais il venait de quitter ce dernier endroit lorsque j’y suis arrivé.

— Je le crois bien, on m’a dit qu’on l’avait vu entrer hier à Guadalajara en plein jour.

— Vraiment ! s’écria le brigadier de dragons ; alors je cours lui faire honte de sa conduite, car je sais à peu près où le trouver.

En disant ces mots, le sous-officier se leva avec tout l’empressement d’un joueur qui espère mettre la main sur une martingale. Bientôt il fût au bout de l’allée et hors de la vue de ses camarades.

— Notre cabo est un fin limier, dit après quelques instans de silence l’un des deux dragons si brusquement abandonnés par le brigadier. Dire pourtant qu’il ne faudrait que présenter au gouverneur la tête de ce scélérat d’Albino pour avoir les épaulettes d’alférez !

En ce moment, je crus distinguer à l’extrémité de l’allée mon compagnon de voyage don Ruperto, et je renonçai à écouter la suite de cette conversation, malgré les détails curieux qu’elle me promettait sur les mœurs militaires du Mexique. C’était bien don Ruperto en effet qui venait à ma rencontre. Il s’était rendu à mon meson, et l’hôte lui avait assuré que je devais être à l’Alameda.

— Je vous cherchais, me dit le vétéran, parce que mon neveu est forcé, pour une affaire urgente, de quitter Guadalajara cette nuit même ; il serait désolé de partir sans avoir eu le plaisir de vous offrir à souper en remerciement du service que vous lui avez rendu, et en dédommagement de la poule coriace que j’ai été contraint de vous laisser manger seul à Calderon.

— Ah çà ! je vous ai donc décidément rendu service à tous deux ?

— A mon neveu plus qu’à moi.

— Et vous ne pouvez pas me dire quelle est la nature de ce service ?

— Mon neveu vous donnera à cet égard de plus amples explications.ce soir. À tout prendre, c’est son secret et non le mien. Je dois donc le laisser maître de parler ou de se taire.

Tout cela m’était dit d’un ton qui redoublait singulièrement ma curiosité. Qu’était-ce que ce jeune homme qui me faisait, sans me connaître, complice d’un mensonge dont je cherchais vainement à apprécier la portée ? Qu’était-ce que ce vétéran des guerres de l’indépendance qui me témoignait, pour cette complicité, une si chaude reconnaissance ? Je commençais à me repentir d’avoir accepté pour compagnons de route ces personnages quelque peu suspects ; mais il n’était plus temps de me dégager, et Ruperto Castaños me traitait déjà comme un vieil ami. Il avait passé familièrement son bras sous le mien, et, moitié hésitant, moitié curieux, je me laissai entraîner hors de l’Alameda, sur le chemin de l’hôtel où nous devions souper. Je traversai en compagnie du vieux guerrillero une bonne partie de la ville. La nuit succédait déjà au crépuscule, et, quand nous arrivâmes sur la place d’Armes, la lune brillait dans un ciel d’une pureté, d’une transparence admirables. L’immense place, inondée de blanches clartés, ressemblait à un lac d’argent où çà et là les ombres tremblantes des grands frênes traçaient des dessins fantastiques. Des couples timides chuchotaient sous les arbres, et le bruit des causeries amoureuses s’élevait vers le ciel, mêlé au frémissement d’un jet d’eau dont la gerbe formait, au centre de la place, une colonne lumineuse. Les senteurs des jardins embaumaient l’air. J’aurais volontiers passé cette nuit sereine à me promener par la ville, heureux d’observer à mon aise cette vie nocturne des cités espagnoles du Nouveau-Monde, si pleine de charme dans ses romanesques mystères ; mais mon compagnon tenait fort à ne pas manquer l’heure du souper, et, au lieu de nous arrêter sous les beaux frênes de la place d’Armes, nous pressâmes le pas. Bientôt nous arrivâmes devant une maison basse comme la plupart de celles de la ville, mais d’une apparence assez gaie. Du vestibule de la porte cochère, qui s’ouvrit à la voix du capitaine, nous pénétrâmes dans une cour carrée, encadrée dans des galeries couvertes. Une rangée de grenadiers était parallèle à chaque galerie, dont les pilastres disparaissaient presque sous un verdoyant rideau de plantes grimpantes. De là je n’aurais pas eu besoin d’être guidé par don Ruperto pour me diriger vers la salle du festin : des voix bruyantes et le raclement d’une guitare m’indiquaient suffisamment ma route.

La salle où nous entrâmes n’était pas précisément éclairée a giorno, mais on n’y remarquait pas la même pauvreté de luminaire que dans la plupart des appartemens mexicains. Une assez nombreuse compagnie s’y trouvait réunie. Je reconnus parmi les assistans les personnages à mine patibulaire qui avaient conféré le matin même sur la route de Guadalajara avec le neveu du capitaine Castaños. Trois femmes, plus parées et plus provoquantes peut-être que belles, de celles que par courtoisie on nomme de vertu suspecte, se trouvaient mêlées aux convives. Sauf les figures peu prévenantes des amis du jeune neveu du capitaine, la variété et le luxe presque oriental des costumes rendaient le coup d’œil des plus pittoresques. Des feutres à galons d’or et de grandes rapières aux poignées étincelantes appendus aux murailles complétaient la décoration de la salle. Le jeune amphitryon, qui tenait une guitare, la remit à l’une des femmes pour s’avancer vers son oncle et vers moi.

— Soyez le bienvenu, me dit-il, et recevez mes remerciemens d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation. Si j’avais eu le temps, j’aurais eu le plaisir d’aller vous la porter moi-même.

J’avais à peine répondu à ce compliment, débité avec un air de parfaite aisance, quand on vint nous dire que le souper était servi. La nation mexicaine est si sobre, qu’on peut dire que la gastronomie est chez elle à l’état d’enfance. Je fus donc très surpris de l’aspect que présentait la table sur laquelle était dressée une argenterie nombreuse, quoique disparate. Deux surtouts couronnés de fleurs artificielles excitèrent l’admiration de la compagnie.

— Il n’y a que don Faustino pour faire si galamment les choses, dit une des femmes qu’on appelait la Tapatia en lançant au jeune neveu de don Ruperto un regard de sa noire prunelle plus étincelante que les paillettes d’acier de l’éventail qu’elle faisait jouer devant ses yeux.

— C’est un souvenir du dernier bal du gouverneur auquel j’assistais, reprit don Faustino. J’ai tâché d’imiter le mieux possible le souper que nous donna son excellence.

La chère en effet était délicate, et, à ma grande surprise, attestait que la cuisine mexicaine s’était, cette fois, inspirée des traditions de l’école française.

— Que dites-vous du souper ? me dit don Ruperto, à côté de qui j’avais été placé ; cela vaut-il la poule que j’ai eu l’indignité de vous laisser manger seul à Calderon ?

— On mangerait une poule centenaire avec de pareilles sauces, répondis-je au capitaine.

Le maître d’hôtel, en habit noir et en cravate blanche, qui allait et venait dans la salle, sourit en m’entendant faire cet éloge. Il comprit sans doute que j’étais le seul étranger parmi les convives.

— Monsieur est bien bon, me dit-il en français à l’oreille. Monsieur sait-il par hasard en quelle compagnie il se trouve ?

— Ma foi non, repris je, et je ne m’en inquiète guère.

Le maître d’hôtel s’éloigna, appelé par les besoins de son service. J’avais reconnu en lui un compatriote, et l’ordonnance parfaite du souper confié à ses soins aurait suffi au besoin pour me révéler son origine toute parisienne. Quant au sens mystérieux de la question qu’il m’avait adressée, je ne m’en préoccupai nullement ; je me contentai d’admirer le contraste qu’offraient autour d’une table servie à la française ces rudes cavaliers aux riches costumes, et qui, pour la plupart, mangeaient avec les doigts de la main droite en tenant dans leur main gauche une inutile fourchette.

Tous les usages mexicains étaient oubliés ce soir-là ; on but largement des vins capiteux, et chacun but dans son verre : double dérogation aux habitudes du pays, qui sont de ne boire que de l’eau après le repas et dans un verre commun ; au dessert même, on servit du vin de Champagne. Le souper tirait à sa fin, quand, sur un signe du jeune amphitryon, on apporta, dans une corbeille de joncs de Guayaquil, des couronnes d’œillets et de jasmins blancs.

— Est-ce encore un souvenir du bal du gouverneur que ces couronnes de fleurs ? demanda l’une des femmes à don Faustino.

— Oui, linda mia, répondit le jeune homme, mais c’est un raffinement. Son excellence, à la fin du souper, fit apporter d’énormes corbeilles de fleurs, pour que chacune des femmes qui se trouvaient chez lui recommençât le bal parée d’un bouquet frais. Quant à moi, j’ai pensé, mes belles, que vous me sauriez gré d’orner vos noirs cheveux de ces guirlandes rouges et blanches : au lieu d’un bouquet, c’est une couronne que j’offre aux charmantes danseuses qui ne refuseront pas, je l’espère, de se rendre à l’appel de ma guitare.

En disant ces mots, don Faustino se mit à accorder l’instrument qui allait servir d’orchestre : les trois femmes acceptèrent de très bonne grace les couronnes dont les fleurs éclatantes s’accordaient merveilleusement avec leurs noires chevelures ; elles resserrèrent autour d’une taille souple et fine leur ceinture de crêpe de Chine à frange d’or ; les jupons courts de soie ondulèrent sur les larges hanches des danseuses, et, la tête haute, le corps cambré, les castagnettes frissonnantes sous leurs doigts, elles attendirent les premières notes du musicien. Lente d’abord comme la musique, la danse ne tarda pas à s’animer, et bientôt les blanches fleurs des couronnes tombèrent une à une, comme les perles d’une odorante rosée. Le cliquetis précipité des castagnettes, les parfums pénétrans des bouquets effeuillés, les œillades voluptueuses, ne tardèrent pas à pousser jusqu’au délire l’enthousiasme des spectateurs, déjà exaltés par les vins de France, et la fête semblait près de dégénérer en orgie quand un domestique vint annoncer qu’un sous-officier de dragons, se disant attendu, voulait entrer.

Caramba ! s’il est attendu, je le crois bien ! s’écria don Faustino en jetant son instrument ; c’est l’intermède du spectacle. Qu’il entre, Joaquin.

Le domestique obéit, et quelques secondes après le cabo que j’avais déjà vu dans la plaine de Calderon et sous les ombrages de l’Alameda pénétra dans la salle en jetant autour de lui des regards étonnés. Pardon, dit-il, mais je crains de m’être trompé.

— Qui cherchez-vous ? demanda d’une voix brusque l’un des convives, à longue barbe noire, au teint foncé et à l’œil cave et sinistre, qui semblait avoir le mot dans la comédie préparée par don Faustino.

— Mon compère San-Vicente, qui m’a fait dire qu’il m’attendait ici pour une affaire d’urgence.

— Au diable soit votre compère ! s’écria l’homme à la barbe noire.

— Le fait est que celui que je cherche n’est pas ici, répondit le cabo prêt à se retirer.

— Qui sait ? s’écria don Faustino, qui tournait le dos au brigadier.

— Hein ? dit celui-ci, comme s’il reconnaissait la voix qui lui parlait ; qui entends-je ?

— Non pas le compère, mais au moins l’ami chez qui vous le cherchiez, répliqua don Faustino en regardant fixement le sous-officier de dragons. Celui-ci semblait tout à coup avoir vu la tête de Méduse, tant ses yeux dilatés et sa bouche entr’ouverte attestaient de surprise et d’effroi. — Virgen santa ! ce n’est pas possible ! s’écria-t-il en cherchant des yeux la porte. Je cours à la recherche de mon compère.

Le cabo paraissait en effet éprouver la plus forte envie de s’en aller, mais déjà deux hommes gardaient la seule issue par laquelle il pût s’échapper. À l’aspect de la porte ainsi défendue, le brigadier pâlit.

— Eh bien ! mon pauvre José Maria, dit don Faustino d’un ton railleur, je n’étais donc ce matin ni à la barranca del Salto, ni au village de Zapotlanejo, où tu me cherchais avec tant d’empressement, et tes épaulettes d’alférez se feront encore attendre quelques jours.

Ce jeune homme à la figure prévenante, aux manières courtoises, était-il le chef de voleurs que le cabo voulait couper en quatre quartiers ? Don Ruperto m’avait dit pourtant qu’Albino, le fils de son ancien camarade, avait une physionomie repoussante et féroce, qu’il était laid et mal bâti. On m’avait donc caché la vérité. Ce qui me semblait fort clair en tout cas, c’est qu’un des compagnons d’Albino avait attiré le dragon dans un piège en lui promettant de lui livrer son chef, que le cabo ne s’attendait pas à trouver si bien entouré.

— Ah !! mon cher ami, dit le dragon avec une aisance affectée, que je suis aise de te revoir ! mais tu ne me soupçonnes pas, j’aime à le croire, de l’infamie qu’on m’attribue ! J’étais inquiet… je craignais qu’il ne te fût arrivé malheur… c’eût été bien triste pour moi ! ajouta-t-il d’un ton pénétré.

— Je le crois bien, dit don Faustino, j’étais devenu si précieux pour toi… Mais j’ai une triste nouvelle à te donner, mon pauvre José Maria !

— Tu ne vas pas me faire assassiner, je pense ? s’écria le sous-officier, qui était devenu très pâle.

— A quoi bon ? — Canelo ! j’en suis tout heureux, et puisque tu es en bonne santé, mon bonheur est parfait… Adieu.

— Attends donc, je t’ai dit que j’avais une mauvaise nouvelle à t’annoncer.

— Parle, s’écria le brigadier, je suis pressé.

— Eh bien ! j’ai fait ma paix ce matin avec le gouverneur. Je lui ai donné une preuve excellente que je n’étais pour rien dans l’attaque dont il avait été victime. Je lui ai prouvé que le jour où on l’arrêtait aux portes de Guadalajara, j’étais en train de détrousser moi-même deux Anglais qui se rendaient avec un riche bagage à l’hacienda de las Frias, à vingt-sept lieues d’ici. Le gouverneur a reconnu qu’on m’avait calomnié, et nous sommes au mieux ensemble.

— Je le crois bien, dit le cabo en essayant de sourire.

— Alors, mon cher José Maria, reprit le bandit, tu sens qu’il te fait t renoncer à tes épaulettes de sous-lieutenant.

— Fi donc ! je n’y ai jamais compté, s’écria le dragon avec indignation.

— Ce que tu pourrais faire de mieux dans ces tristes circonstances, poursuivit Albino, ce serait peut-être de te joindre à notre bande.

— Je ne dis pas non, répondit le cabo. S’il y avait un bon coup à faire, j’en prendrais bien ma part, nous en causerons ; mais, puisque tu as reconnu mon innocence, comme on a rendu justice à la tienne, ne pourrais-tu me donner quelque chose à boire ?

Albino invita son ami, non sans une certaine magnanimité, à s’asseoir parmi nous. La petite vengeance qu’il venait de tirer du cabo lui suffisait.

La nuit était avancée, et j’avais hâte, comme on le pense, de prendre congé du prétendu neveu de don Ruperto. — Vous voyez, me dit-il, que, si vous ne n’aviez pas servi pour ainsi dire de caution à mon entrée dans la ville, l’officier qui nous interrogeait n’aurait pas manqué de reconnaître mon signalement. J’aurais été conduit chez le gouverneur au lieu d’y aller moi-même, ce qui est bien différent ; parce que certains traits d’audace intimident toujours, et j’aurais eu mille désagrémens que votre silence m’a évités ; le moyen, en effet, de croire qu’un étranger est l’ami d’un chef de salteadores !

Je comprenais parfaitement la nature du service que j’avais rendu au bandit, mais je n’en gardais pas moins quelque rancune au capitaine Castaños, et, pendant que je regagnais en sa compagnie mon domicile, je crus devoir ne pas lui cacher mon mécontentement. Le capitaine se disculpa de son mieux en alléguant que lui-même s’était exposé pour empêcher le fils de son ancien compagnon d’armes d’être victime de l’ambition du cabo. C’était pour avertir le bandit qu’il m’avait si brusquement quitté la veille, et il avait pu en effet, ajouta-t-il, arriver avant les dragons à la barranca del Salto. Albino, prévenu par Castaños, avait trouvé prudent de chercher dans la ville même de Guadalajara une sécurité que lui refusait la campagne. Mon silence avait facilité la réussite de ce plan audacieux.

— Le père de ce salteador m’a sauvé plus d’une fois la vie, reprit le capitaine. Le nom du guerriilero Conde est encore célèbre aujourd’hui parmi nous autres vétérans. J’avais promis de veiller sur son fils, et voici à quelle occasion. Le lendemain de la bataille de Calderon, nous eûmes, mes soldats et moi, un siège à soutenir dans l’hacienda de la barranca contre un détachement de ces terribles lamarindos qui semblaient autant de bêtes féroces aux ordres de Calleja [3]. Manquant de vivres, réduits aux plus dures extrémités, nous montâmes à cheval pour nous frayer un chemin au milieu des assiégeans. Je tenais l’enfant d’Albino dans mes bras, lui portait sa femme en croupe de son cheval. Je vois encore d’ici l’ancien contrebandier faisant tournoyer au milieu des tamarindos sa longue épée rougie de sang. Tout à coup son cheval s’abattit, les jarrets tranchés, sous la double charge. Albino seul se releva ; la mère n’eut que le temps de lancer sur moi un regard suppliant comme pour me prier de veiller sur son fils, et une minute après elle avait cessé de vivre. Le contrebandier sauta d’un bond derrière ma selle, et nous parvînmes à nous faire jour au milieu d’un double rang d’ennemis. Tout d’un coup nous entendîmes résonner derrière nous le galop d’un cheval : c’était un de ces féroces tamarindos qui, se servant de la monture de l’un de nos camarades désarçonnés, nous donnait la chasse. Je tournai bride pour lui faire face ; au même instant, Albino poussa un hurlement de rage. À l’arçon du cavalier pendait une tête sanglante, belle encore malgré la mort : c’était celle de la femme du contrebandier. Albino se laissa couler à terre. Un gommier poussait près de là. J’y accrochai par ses vêtemens l’enfant que je portais, le jeune homme que vous avez vu ce soir, et j’attaquai le tamarindo. Quelques minutes après, nous galopions, Albino et moi, côte à côte, moi portant l’enfant dans mes bras, lui tenant deux têtes à la main, celle de sa femme et celle du meurtrier. Et vous croyez, ajouta le capitaine avec une émotion sauvage, vous croyez qu’on oublie jamais ces choses-là ? Eh ! pour sauver la vie de ce jeune homme que j’ai protégé depuis son berceau, je risquerais mon salut éternel. Aurais-je donc reculé devant la crainte de vous faire jouer un rôle qui, à tout prendre, n’était pas de nature à vous compromettre ? Ce n’est là d’ailleurs qu’un incident de la longue vie d’aventures, et je vous dois une plus longue confession. Je vous ai parlé de la fête de Zapopam qui a lieu dans un jour, et je vous ai promis d’être votre guide. Puisque vous aimez les souvenirs de nos guerres civiles, j’ai de quoi vous satisfaire.

Je me gardai bien de refuser l’offre de don Ruperto, et nous nous quittâmes fort bons amis.


III. – ALBINO LE CONTREBANDIER.

L e capitaine avait sans doute à cœur de cultiver la liaison formée entre nous par le hasard, car le surlendemain, jour de la fête de Zapopam, il entrait à cheval, dès dix heures du matin, dans la cour du meson où je logeais. Mon cheval était prêt, je descendis à la hâte, et nous primes tous deux le chemin du village de Zapopam, à deux lieues de Guadalajara Les rues que nous traversâmes étaient pavoisées ; les courtines de soie ou de toile peinte qui servent de couvre-pieds aux lits des habitans avaient été suspendues en guise d’ornemens à tous les balcons. De longues guirlandes de roseaux fraîchement coupés et rehaussés de bouquets de fleurs des champs formaient d’un côté de la rue à l’autre des arches de verdure. Les cloches sonnaient à toute volée, les pétards éclataient sur les terrasses. Les habitans de la ville se répandaient en dehors des murs, ceux de la campagne envahissaient la ville. La route qui conduit à Zapopam était encombrée de voitures, de cavaliers et de piétons qui, comme nous, se dirigeaient à la rencontre de la Vierge miraculeuse qui allait faire son entrée solennelle dans Guadalajara J’appris, chemin faisant, du capitaine que, pour avoir l’honneur de combattre comme les Espagnols sous la protection du ciel, et pour opposer une Vierge à celle de los Remedios, élevée an rang de généralissime par le vice-roi Venegas, les Tapatios (c’est le sobriquet des habitans de la capitale de Jalisco) avaient donné à la patrone de Zapopam le grade de générala. Cette cérémonie avait eu lieu le 13 juin de je ne sais plus quelle année, et ce jour était l’origine de la fête annuelle à laquelle nous assistions.

Nous n’étions pas encore à moitié route, quand nous rencontrâmes la voiture dans laquelle la Vierge faisait son trajet. Cette voiture n’avait ni chevaux ni mules pour la tirer ; les fidèles s’y attelaient à tour de rôle. Une triple salve d’acclamations accueillit la sainte statue, qui traversa triomphalement la foule, ornée de l’écharpe tricolore mexicaine, verte, rouge et blanche, emblème du plus haut commandement militaire. Il eût été imprudent de ne pas s’incliner avec respect devant elle. Les Tapatios sont renommés dans toute la république pour leur adresse à manier le couteau, et on se livre volontiers aux exercices dans lesquels on excelle.

— Voulez-vous continuer notre promenade ? me dit le capitaine quand la pieuse cohue fut loin de nous. Tous ces souvenirs me reportent, malgré moi aux jours de ma jeunesse. Chemin faisant, je vous raconterai l’aventure qui m’a révélé ma vocation de guerrillero. Vous ferez connaissance ainsi avec les hommes qui ont donné à ce pays le signal de l’insurrection contre la tyrannie espagnole.

Le lieu et le moment étaient bien choisis pour une évocation des héros et des scènes glorieuses de la révolution mexicaine. Autour de Guadalajara, tout parle de la guerre de l’indépendance. Une longue allée de saules s’étend du village de San-Pedro, voisin de Zapopam, à la capitale de l’état de Jalisco, et sur cette route solitaire don Ruperto pouvait commencer sa narration avec la certitude que nous ne serions pas distraits ; aussi s’empressa-t-il de tenir sa promesse.

— Ma vie militaire, me dit le capitaine, s’ouvre en 1810. Mon père était alors fermier d’une assez belle hacienda située près de Tampico. Cette hacienda appartenait à un riche Espagnol. J’avais près de vingt ans alors, et ma principale occupation (car nos maîtres ne voulaient pas que l’instruction se répandît parmi les créoles) consistait à parcourir à cheval les possessions que gérait mon père, à lacer les taureaux, à dompter les poulains qu’on destinait à la selle et aux écuries du propriétaire. Cette éducation avait fait de moi un homme robuste, rompu à la fatigue et à tous les exercices qui constituent un cavalier parfait. J’avais appris aussi à manier convenablement le fusil, le sabre et la lance.

Un jour, c’était au mois de février de l’année 1810, un dimanche pendant lequel tous les travaux de la ferme étaient suspendus, je me promenais à cheval sur les bords de la mer. L’animal que je montais était un superbe alezan que j’avais dompté moi-même, et pour lequel j’avais conçu la plus vive affection, quoiqu’il ne m’appartînt pas. Le soleil était brûlant, et j’avais mis pied à terre à la porte d’un tendejon (cabaret), dans lequel j’entrai pour me rafraîchir après une longue course. J’avais attaché mon cheval à l’un des pilastres de maçonnerie qui formaient le péristyle du cabaret. J’étais à peine assis, qu’un officier des dragons de San-Luis pénétra dans la salle et demanda d’une voix impérieuse à qui appartenait le cheval attaché à la porte.

— Il est à moi, seigneur capitaine, dis-je modestement.

— A toi ! reprit l’officier d’un air de dédain ; ne sais-tu pas, drôle, qu’un créole n’a pas le droit de monter à cheval, que c’est un privilège exclusivement réservé à nous autres Espagnols ? En vérité, le vice-roi a tort de permettre à ces picaros de monter même une jument, et on ne devrait leur accorder que des ânes.

— J’ignorais que je fusse en faute, balbutiai-je.

— Tu ne l’oublieras pas désormais, drôle, continua le capitaine, et la leçon te coûtera ton cheval.

— Mais il ne m’appartient pas ! m’écriai-je.

— Tu as donc menti, ou tu l’as volé ?

— Je ne suis ni un voleur ni un menteur, repris-je avec colère, car les Mexicains réunis dans la salle s’étaient mis à rire lâchement de l’outrage infligé à l’un des leurs.

L’officier ne répondit pas ; la cravache qu’il tenait siffla dans sa main et vint toucher ma figure. Je bondis plein de rage ; cependant telle était la terreur que nous inspiraient nos tyrans, que ma main déjà levée retomba Je me contentai d’interroger du regard, en frémissant, les physionomies des Mexicains réunis autour de moi. Un rire, un geste moqueur m’aurait servi de prétexte pour faire tomber sur des compatriotes le poids de cette colère que je n’osais décharger sur l’Espagnol ; mais personne ne parut disposé à ajouter une insulte à l’outrage que j’avais subi. Je vis même un homme en costume de pêcheur, assis non loin de moi, pâlir et se lever, visiblement ému de l’indigne traitement dont j’étais victime. Que vous dirai-je ? j’étais seul, l’officier était accompagné de deux de ses amis, j’étais sans armes pour résister, et, malgré mes instances, mon cheval fut emmené par l’asistente d’un des dragons.

Je sortis du cabaret, et je marchai quelque temps sans savoir où j’allais. Je suivais un sentier à peine tracé dans les sables, au bord de la mer, dont les flots venaient battre la grève avec un bruit triste et monotone. Des blasphèmes, de folles menaces s’échappaient de mes lèvres, quand une voix rude cria tout à coup derrière moi : — Holà ! l’ami, à qui donc en avez-vous ainsi ? — J’étais et je suis encore quelque peu superstitieux, et cette voix qui répondait brusquement à ma pensée me sembla celle du démon, toujours prêt à fournir aux hommes les moyens de perdre leur ame. L’homme qui m’avait si rudement apostrophé était couvert de vêtemens grossiers, bien qu’il ne parût pas appartenir aux classes inférieures de la société. Il avait cinquante ans à peu près. Sa physionomie intelligente et fière semblait commander l’obéissance. Troublé par cette rencontre inattendue, je ne sus d’abord que balbutier quelques mots sans suite en faisant un signe de croix. Ce geste arracha un dédaigneux sourire à l’inconnu.

— Des superstitions grossières ! dit-il en me regardant avec une sorte de railleuse compassion ; oui, voilà tout ce qu’ils apprennent à nos enfans. Qui donc vous a outragé, mon fils, et quelle main a flétri vos joues de cette empreinte sanglante ?

J’avais raconté mes plaintes aux grèves de la mer, et je ne me fis pas prier pour faire part de mes griefs à la personne qui semblait me porter un si vif intérêt. Tout en m’écoutant, cet homme jetait ses regards de temps à autre sur la ligne d’un bleu foncé qui terminait l’horizon, et il interrompit un moment mon récit pour me demander si un point blanc qu’il me désigna du doigt était une mouette ou une barque de pêcheur.

— Ce n’est ni une mouette, ni une barque, répondis-je ; c’est la voilure d’un trois-mâts ou d’un brick.

— Bien, reprit-il, continuez. — Et j’achevai mon récit, non sans de visibles efforts pour surmonter l’émotion qui m’oppressait.

Quand j’eus fini, l’étranger me serra la main. — Comptez sur moi, me dit-il, vous serez vengé, et bien d’autres seront vengés avec vous.

En ce moment, nous fûmes rejoints par le pêcheur dont j’avais remarqué dans le cabaret les dispositions sympathiques à mon égard.

Vive Cristo ! dit-il en nous abordant ; un coup de cravache semblable devrait coûter la vie non-seulement à celui qui l’a donné, mais à la race tout entière de nos oppresseurs.

— C’est facile à dire, repris-je, et vous qui affectez de si fiers sentimens, pourquoi n’avez-vous pas pris ma défense quand j’étais seul contre trois officiers des dragons de San-Luis ?

— Pourquoi ? Parce que le moment n’est pas encore arrivé ; mais patience ! ce qui ne se fait pas en un jour se fait dans deux ; en attendent, êtes-vous décidé à vous venger de l’outrage que vous avez reçu ?

— Oui, si c’est en mon pouvoir.

— En pareil cas, on peut ce qu’on veut, reprit l’homme qui m’avait interrogé le premier en continuant à fixer d’un air distrait ses regards sur l’horizon. Le navire en vue commençait à grossir comme un de ces nuages lointains qui augmentent de volume à mesure que le vent les pousse vers le zénith. Ah ! continua-t-il, je distingue à présent la voilure tout entière.

— Foi de contrebandier, c’est un beau brick, s’écria le jeune Mexicain ; mais il est encore de trop bonne heure pour s’approcher de la barre.

— Il vient reconnaître la côte pendant qu’il est jour pour pouvoir l’aborder de nuit, répondit le compagnon du contrebandier qui venait de déclarer si ingénument sa profession. En même temps, les deux hommes s’éloignèrent de quelques pas, et je remarquai qu’ils s’entretenaient à voix basse, tantôt en me désignant, tantôt en dirigeant leurs regards sur l’un des points les plus élevés de la côte. Au sommet d’une haute falaise qui dominait d’un côté le cours du fleuve de Panuco, et de l’autre la plaine mer, la guérite d’un guetteur ou garde-côte se dessinait sur l’azur du ciel. Je compris que la présence de ce gardien vigilant gênait les deux contrebandiers. Le plus jeune s’approcha de moi.

— Ah çà ! mon garçon, me dit-il résolûment, il s’agit de prendre un parti. Etes-vous pour nous ? Au nom du cavalier que voici, je vous offre de nouveau la vengeance. Voyons ! pendant que le sang bouillonne encore vos veines, jurez-vous par le salut de votre ame que vous serez des nôtres ?

— Mais qui êtes-vous demandai-je à l’inconnu.

— Que vous importe, si je vous donne les moyens de vous venger ?

— Eh bien ! à cette condition, je suis des vôtres ; je le jure sur le salut de mon ame ! Maintenant me direz-vous qui vous êtes et qui est ce cavalier, votre compagnon ?

— Je suis le contrebandier Albino Conde ; quant au seigneur que voici, vous devez encore ignorer son nom.

J’avais souvent entendu parler du contrebandier Albino comme de l’un des plus audacieux fraudeurs de la côte. Sous le régime espagnol, la contrebande était un métier lucratif, mais aussi très périlleux. C’était une guerre à mort entre la douane et les ennemis du fisc, et dans ces luttes mortelles Albino Conde s’était fait une sinistre renommée. Il fut convenu que nous attendrions derrière les mangliers que le soleil fût près de se coucher, et qu’alors Albino, son compagnon et moi nous irions accoster le navire en vue. L’un et l’autre paraissaient avoir des données certaines sur sa nationalité et la nature de son chargement. J’étais souvent, pendant des semaines entières, absent de notre habitation, et je n’avais aucune crainte d’alarmer mon père en n’y rentrant que le lendemain ; l’espoir d’une prochaine vengeance suffisait d’ailleurs pour me retenir sur la grève ; et, quoique je ne me rendisse pas trop exactement compte de ce que l’exécution d’un coup de contrebande pouvait avoir de commun avec mes griefs, je n’hésitai point à servir avec une aveugle obéissance les plans mystérieux de mes compagnons.

Cependant, à travers la ceinture de mangliers qui bordaient le rivage, le contrebandier ne cessait d’observer les manœuvres du brick. Il avait l’œil aussi sur l’éminence où était posté le guetteur et sur le mât de signaux qui s’élevait près de sa cabane. Albino vit le brick virer de bord au moment où un pavillon hissé par le guetteur venait de signaler la présence d’un navire au-delà de la barre ; le brick commença bientôt à diminuer de volume à l’horizon, et le pavillon qui le signalait fut brusquement amené.

Vive C’risto ! dit le contrebandier. Au diable soient les gardes côtes ; en voilà un, si nous n’y mettons bon ordre, qui va passer sa soirée à signaler toutes les allées et venues de ce navire.

En effet, à mesure que le bâtiment s’éloignait ou se rapprochait, les signaux du guetteur indiquaient aussitôt ses manœuvres. Le soleil baissait déjà à l’horizon, quand le brick grossit de nouveau devant nous et arbora les couleurs espagnoles. Le pavillon aux mêmes couleurs fut aussitôt hissé au sommet du mât de signaux.

— Ce n’est donc pas celui que nous attendons ? s’écria le plus âgé de mes deux compagnons.

— Soyez sans crainte, docteur, dit Albino ; croyez-vous que le capitaine du brick soit assez naïf pour arborer les couleurs françaises ? C’est bien celui que j’ai aidé hier à décharger quelques-unes des balles de soieries de sa cargaison ; quoique habitant la terre, j’ai l’œil d’un marin, et je ne me trompe pas, j’en suis certain ; on vous attend à bord, et je vous y conduirai ; laissons seulement venir le crépuscule.

— N’aurait-il pas été plus simple, répondit celui qu’Albino appelait docteur, que l’homme que vous savez fût venu lui-même sur la plage plutôt que de m’attendre à son bord ?

— C’est possible ; mais il eût couru risque de se faire prendre lui-même et fusiller peut-être, et vous avec lui, tandis que personne ne pourra vous déranger quand vous serez à concerter vos plans ensemble sur le pont ou dans la cabine de son navire. Il est donc plus prudent d’aller vous-même à son bord.

Le docteur parut rassuré par la réflexion pleine de sens du contrebandier, et nous restâmes silencieux, immobiles à notre poste d’observation, attendant le moment où les ténèbres de la nuit nous permettraient de franchir la barre pour rejoindre le navire français. Enfin les derniers rayons du soleil ne doraient plus que les cimes des palmiers et la hauteur où se tenait le garde-côte, quand, après s’être entretenu quelques instans à voix basse avec le docteur, Albino me fit signe de l’accompagner. Après avoir laissé le docteur seul, nous remontâmes ensemble le bord du fleuve. Arrivés, au bout d’un quart d’heure de marche, à l’endroit où son cours se rétrécissait entre deux rives couvertes de roseaux, Albino dégagea d’un des fourrés les plus épais de ces plantes aquatiques une petite pirogue qui s’y trouvait cachée. Nous traversâmes le fleuve, et nous prîmes pied à terre sur le bord opposé. De cet endroit, où croissait une végétation touffue, une rampe douce d’abord, et qui devenait graduellement plus escarpée, conduisait à l’éminence occupée par la guérite du garde-côte.

— Vous êtes chasseur sans doute ? me dit Albino.

— Pourquoi cela ? demandai-je.

— C’est-à-dire, reprit le contrebandier, que vous savez ramper en silence jusqu’au gibier que vous voulez surprendre. Eh bien ! appelez à votre aide toute votre habileté de chasseur, car il nous faut monter jusqu’au sommet de cette éminence sans que le guetteur nous voie ou nous entende, pour jeter de là un coup d’œil sur la pleine mer.

— C’est facile, d’autant plus que le garde-côte est caché dans sa guérite.

— Ce qui n’empêche pas qu’il pourrait vous envoyer dans la tête la balle de sa carabine ; ainsi vous voilà averti, marchons.

J’avais obéi jusque-là passivement aux ordres de mon compagnon, et par amour-propre je lui obéis encore. Après que la pirogue eut été de nouveau cachée sous les roseaux, nous commençâmes à gravir l’escarpement. C’était une langue de terre dont un des côtés bordait le fleuve de Pànuco, et l’autre la mer. À droite, l’eau douce se précipitait en murmurant vers l’Océan ; à gauche, les lames d’eau salée se brisaient avec fracas sur les flancs et au pied de ce promontoire. Le guetteur pouvait ainsi dominer le fleuve et la pleine mer. Le bruit des vagues qui se heurtaient au-dessous de nous contre la digue de terre qu’elles minaient lentement étouffait le bruit de nos pas. Il était donc facile d’avancer sans être entendu ; mais il ne semblait guère possible cependant d’échapper aux regards du guetteur une fois que nous serions arrivés à la limite du fourré qui couvrait une partie de la colline. Aussi, parvenus à cette limite, fîmes-nous halte. Je crus devoir faire observer au contrebandier qu’il me semblait inutile et dangereux de continuer notre ascension, puisque de l’endroit où nous étions nous dominions à la fois le fleuve et la mer. En effet, sur la nappe immense d’azur et de pourpre qui s’étendait sous nos yeux, nous pouvions distinguer au loin jusqu’aux remous qu’y traçaient les eaux fangeuses du Panuco. Le navire français, au reflet du soleil qui allait se plonger derrière la ligne d’horizon, semblait voguer avec des voiles de feu. Parfois, en s’inclinant sous la brise fraîche qui souffle à la chute du jour, il montrait aussi le cuivre étincelant de sa carène. Ignorant comme je l’étais alors et bercé des contes de nos prêtres espagnols, qui nous dépeignaient les Français comme des hérétiques damnables et damnés, je croyais voir dans les rayons du soleil couchant qui se jouaient à travers les voiles du brick un reflet des flammes de l’enfer. L’idée d’entrer en relations avec les mécréans étrangers me remplissait d’effroi, et j’aurais voulu pour tout au monde pouvoir revenir sur mes pas ; mais il était trop tard : mon serment me liait, et cette journée devait décider de toute ma vie.

Après une courte halte et un moment de silence, le contrebandier me dit que, malgré ma remontrance, il allait se remettre en marche vers le sommet de la colline. — Quant à vous, ajouta-t-il, si vous avez peur, vous êtes libre de descendre.

— Marchons ! repris-je ; mais nous sommes sans armes !

— Nous n’en avons pas besoin, répondit brusquement Albino.

La voix de l’Océan continuait de couvrir le bruit de nos pas ; mais quelques palmiers clair-semés, dont la brise agitait le panache vert, étaient désormais notre seul abri contre les regards du guetteur. Que celui-ci sortît de sa guérite, et nous étions découverts.

— Je risque plus que vous, disait Albino dans les courts momens où, jetés à plat ventre après quelques instans d’une marche précipitée, nous reprenions péniblement haleine ; le guetteur me connaît, et la première balle sera pour moi. — Ces réflexions du contrebandier n’empêchaient pas que je n’eusse de sérieuses appréhensions au sujet du second coup de fusil du garde-côte ; je ne pouvais me dissimuler que je ne fusse en fort dangereuse compagnie avec un homme si connu. Cependant le pavillon aux couleurs espagnoles continuait de flotter à la tête du mât de signaux, et le guetteur ne sortait pas de sa guérite. Enfin nous pûmes gagner un pli de terrain, espèce de gradin gigantesque qui se terminait au sommet du promontoire. Couchés derrière ce talus, nous fîmes une dernière halte.

— Voyons un peu d’ici ce que fait le brick, dit Albino en s’avançant sur les genoux vers le côté du promontoire qui dominait l’Océan. Je le suivis en rampant comme lui, et de là nos regards plongèrent au-dessous de nous. La falaise au sommet de laquelle nous étions s’élevait à pic à quatre-vingts pieds environ au-dessus du niveau de l’eau. Les vagues en battaient le pied avec un bruit effrayant. À quelque distance de la base de la falaise, la mer était unie, et les ailerons de deux ou trois requins qui croisaient dans ces parages en sillonnaient la surface. Quant au brick, il avait mis en panne et se balançait immobile sous ses grandes voiles. Je fermai les yeux pour échapper au vertige que la profondeur de l’abîme me faisait éprouver.

— Ah ! dit le contrebandier, le brick est en panne ; la manœuvre est assez étrange, si loin de la côte, pour que le douanier ait le droit d’en être surpris. C’est le moment à présent !

— Quel moment ? demandai-je.

— Pensez-vous, reprit Albino d’un air de sombre ironie, qu’un homme qui tomberait d’ici dans la mer serait un homme perdu ?

— Il serait étouffé avant d’atteindre la surface de l’eau.

— C’est votre avis. À propos, comment vous appelez-vous ?

— Ruperto Castaños.

— Eh bien ! restez ici, et, quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, même quand je vous appellerais par votre nom, ne bougez pas.

Après m’avoir laissé pour mot d’ordre cette espèce d’énigme, Albino Conde gravit l’escarpement derrière lequel je restai caché. Je pensais bien, comme lui, que le douanier devait être trop occupé à surveiller la manœuvre suspecte du brick français pour remarquer ce qui se passait autour de sa guérite. Un pénible soupçon commençait à me serrer le cœur. J’écoutai pendant quelques instans, mais le silence n’était troublé que par le bruit solennel du vent et de la mer. Tout à coup j’entendis la voix d’Albino crier : — À moi, Ruperto Castaños ! J’oubliai la recommandation de mon compagnon, et j’escaladai l’escarpement à mon tour au moment où une détonation, suivie d’un cri d’angoisse et d’un bruit sourd, répondait à l’appel d’Albino.

Je crus être le jouet d’un songe. Le contrebandier était seul sur le sommet du promontoire ; il amenait le pavillon espagnol, et le remplaçait en tête du mât de signaux par un pavillon de partance. Le sommet du promontoire était nu. Je devinai la cause du cri qui m’avait frappé et de la détonation que j’avais entendue. L’absence de la guérite du guetteur disait assez que le malheureux avait été précipité avec elle dans le gouffre de l’Océan., où le soleil se plongeait à l’instant même. Je restai glacé d’effroi. J’avais été témoin, complice involontaire d’un meurtre. Le contrebandier avait voulu me compromettre dans cet odieux coup de main, il avait même jeté au moment du crime mon nom à tous les échos pour que je me sentisse enchaîné à lui par un lieu indissoluble. Albino ne répondit qu’en ricanant à mes reproches ; puis, sans m’écouter davantage, il tira de sa poche une assez grosse fusée à laquelle il attacha une baguette coupée dans les buissons voisins. La lune éclairait déjà en plein l’Océan, et le brick français continuait à rester immobile au milieu des rayons lumineux qui tombaient sur ses blanches voiles. Le contrebandier battit le briquet et mis le feu à la poudre. La fusée s’éleva dans l’air, traça dans la direction du brick une traînée d’étincelles, et s’éteignit en sifflant dans l’eau.

— Maintenant que j’ai annoncé notre visite, partons, dit Albino.

Nous descendîmes rapidement la rampe du promontoire, nous remontâmes dans la pirogue, et nous ne tardâmes pas à venir toucher à l’endroit où le docteur nous attendait. — Seigneur docteur, dit Albino, nous pouvons aller à bord du brick français en toute sécurité ; personne ne troublera votre conciliabule politique. Allons ! en route !

La nuit était si claire et si transparente, que, sans excuser l’assassinat dont j’avais été le complice involontaire, je compris que notre visite à bord du brick français eût été : Impossible sous l’œil du guetteur. Le navire étranger était toujours immobile. Un fanal, précaution inutile pour nous le faire trouver, tant ses agrès et sa voilure se dessinnaient clairement sur le ciel, brillait à l’avant du brick. Quand nous arrivâmes à quelque distance de ses eaux, une voix fit entendre ces mots intelligibles, quoique assez mal prononcés : Que gente ? – Muera el mal gobierno, y viva la religion ! répondit le docteur d’une voix dont le son arriva jusqu’à celui qui nous hélait. Adelante, répondit-on du bord. Et notre pirogue glissa sur la surface de la mer. — Quelques minutes après, nous étions à bord du navire. L’ordre parfait qui y régnait, les costumes des matelots si nouveaux pour moi, l’idée que je me trouvais au milieu d’abominables hérétiques, tout concourait, avec les scènes précédentes, à m’émouvoir puissamment. Depuis le moment où j’étais sorti du cabaret, il me semblait avoir rêvé, tant j’avais fait, pour ainsi dire, abnégation complète de ma volonté.

Le docteur fut accueilli avec toute sorte d’égards ; un personnage vêtu de noir vint à sa rencontre sur le pont, et, après avoir échangé ensemble quelques mots, ils descendirent tous deux dans la cabine, dont la claire-voie me laissait voir l’éclairage brillant et le somptueux mobilier. Pendant ce temps, des matelots français tiraient du fond de cale et rangeaient sur le pont des barils d’eau-de-vie et des ballots de marchandises. Quand on en eut rassemblé autant qu’il en pouvait tenir dans un grand canot, on descendit une embarcation à la mer, et les matelots commencèrent à la charger.

Sur ces entrefaites, on vint nous prévenir, Albino et moi, que le docteur nous priait d’aller le rejoindre dans la cabine. Nous nous rendîmes à l’invitation qui nous était faite. Nous entrâmes le chapeau à la main. Le docteur était assis vis-à-vis de l’homme vêtu de noir autour d’une table chargée de papiers cachetés de cire rouge. Nous prîmes place sur des tabourets, à quelque distance de la table.

— Écoutez, mon fils, me dit le docteur, et sachez enfin à présent quelle espèce de vengeance nous pouvons mettre à votre disposition… Je vous écoute maintenant, monsieur, continua-t-il en s’adressant à l’étranger.

J’étais tout oreilles, car j’allais enfin apprendre le but de toutes nos évolutions de la journée. Le Français prit la parole, et d’une voix grave et solennelle et en fort bon espagnol : « Seigneur prêtre, dit-il en s’adressant au docteur, j’ai l’honneur de vous répéter, pour que ces braves gens l’entendent, que je suis envoyé, par sa majesté l’empereur et roi Napoléon le Grand, à l’effet d’offrir aux peuples d’Amérique qui, depuis trois cents ans, sont esclaves de l’Espagne, l’émancipation et l’indépendance. Il est temps que le Mexique secoue le joug qui pèse si lourdement sur lui. Pour arriver à ce but, sa majesté m’autorise à promettre, en son nom, aux chefs du grand mouvement qui émancipera les deux Amériques, les secours nécessaires en hommes et en argent pour mener à bien cette généreuse entreprise. Ces papiers que vous avez examinés prouvent l’authenticité du caractère dont je suis revêtu ; ces traités que voici (et l’envoyé mit sous les yeux du docteur d’autres papiers), contractés avec les plus riches maisons des États-Unis de l’Amérique du Nord, vous prouvent également l’efficacité des promesses de sa majesté. »

J’avoue que j’écoutais sans les comprendre ces mots d’indépendance et de liberté, et que je ne me rendais pas compte des avantages qui pourraient résulter d’une révolte contre l’Espagne. L’agent français parut s’apercevoir que le contrebandier ne le comprenait guère plus que moi, car il ajouta : « L’indépendance de votre patrie amènera avec elle d’incalculables avantages matériels. L’argent que vous retirez de vos mines au prix de tant de dangers et de fatigues est, chaque année, transporté en Espagne sans qu’il en reste rien dans votre pays. Ces immenses richesses seront votre partage quand vos maîtres ne vous les enlèveront plus. Vos terres sont fertiles, et à peine vous permet-on d’en tirer parti ; la vigne, l’olivier, le lin, le safran, qu’on vous a interdit jusqu’à ce jour de cultiver en Amérique, afin de laisser aux cultivateurs d’Espagne les bénéfices qu’ils en retiraient, ajouteront aux trésors de vos mines des trésors non moins considérables. L’agent continua quelque temps encore à développer devant nous ce avantages divers de l’indépendance avec tant d’habileté, qu’avant qu’il eût cessé de parler, nous étions déjà convaincus ; puis il nous remit une quantité considérable de proclamations qui répétaient à peu près ses paroles, et comme l’embarcation était chargée complètement que la nuit s’avançait, le docteur se disposa pour le départ. Un second canot fut mis à la mer pour remorquer celui qui était chargé d’eau de-vie et de marchandises ; nous prîmes place, Albino et moi, sur le premier, et le docteur, avec quatre matelots, descendit dans le second. Nous ne tardâmes pas à nous éloigner du brick. Plongé dans une méditation profonde, le docteur gardait le silence. Albino chantait une chanson de contrebandier, le visage tourné vers le ciel étincelant d’étoiles. Tandis que ses refrains joyeux se mêlaient au bruit des avirons qui fendaient l’eau, il paraissait avoir oublié qu’il y avait, dans le fond de l’Océan qu’il traversait en chantant, le cadavre d’un homme plein de vie qu’il avait jeté en proie aux requins. Tout à coup un choc dont retentit le canot qui nous portait vint brusquement interrompre la chanson, et une masse noire et flottante bondit derrière nous.

— Voyez, dis-je au contrebandier en lui montrant la guérite du guetteur qui avait heurté notre canot, ces vagues de feu qui signalent les requins sous l’eau ne vous disent-elles rien ?

— Si, parbleu ! répondit Albino ; les requins, en ce moment, font curée d’un Espagnol. Et il reprit d’une voix forte les premiers vers d’une chanson qui devint plus tard un de nos chants patriotiques :

Ya et setentrion libre
Bebe en plàcida copa
El dulce néctar de la libertad [4].

Quelques minutes après, nous avions regagné la plage. Au moment où j’allais me séparer de mes compagnons, le docteur me fit signe de m’approcher de lui. — Rappelez-vous, me dit-il, que vous êtes des nôtres. Demain vous serez chargé d’un message important, et Albino vous portera vos instructions.

Je ne pus arriver à l’hacienda paternelle que peu d’instans avant le lever du soleil. Je m’empressai de raconter à mon père l’outrage que j’avais subi, et je ne lui cachai rien ni du meurtre du douanier, ni de nos conférences avec l’envoyé français. Partagé entre la surprise et l’effroi, mon père m’écoutait en frémissant.

— Ainsi, Ruperto, te voilà presque, sans l’avoir voulu, complice d’un assassinat et affilié à une conjuration contre le roi d’Espagne.

— Mais, mon père, le roi d’Espagne n’est qu’un Français.

— En tout cas, comme un seul de ces crimes entraîne la mort, il faut fuir, mon fils.

— J’attendrai le message que j’ai promis de porter.

— Plaise à Dieu qu’il arrive bien vite ! reprit mon père en m’embrassant.

Ses vœux furent exaucés, car le soir de ce jour même un homme, le visage à moitié caché sous le capuchon de sa bayeta, vint me demander à l’hacienda. C’était Albino. — Je vais faire comme vous, me dit-il, m’éloigner. Le flux a poussé sur la côte la guérite du guetteur, et tout naturellement on a soupçonné quelque tour de ma façon.

En parlant ainsi, Albino tirait des plis de son manteau une lettre fort volumineuse.

— Cette suscription que vous voyez, ajouta-t-il, et que vous ne pouvez pas plus déchiffrer que moi, veut dire : Al señor don Miguel Hidalgo y Costilla, Pàrroco del Pueblo de Dolores. Vous lui remettrez la dépêche en main propre, vous lui répéterez ce que vous avez entendu de la bouche de l’agent français, et vous attendrez ses ordres. Quant à celui qui vous envoie, c’est le docteur don Manuel lturriaga, chanoine de Valladolid. Le temps n’est pas éloigné où nous nous reverrons, mais à la tête d’une guerrilla et maîtres des endroits où nous sommes forcés de nous cacher aujourd’hui. Je vais comme vous travailler au triomphe de notre indépendance.

Albino remonta sur sa jument, s’éloigna au galop, et j’allai faire mes préparatifs de départ. Le bourg de Dolores est situé près de la ville de San-Miguel-el-Grande. Mon père sella lui-même une forte et robuste mille, me remit une bourse bien garnie et une large rapière de Tolède. — Rappelle-toi toujours, mon fils, me dit-il, la noble et fière devise que portent les lames tolédanes :

No la saques sin razon,
No la embaines sin honor [5].


Puis il m’embrassa, et je pris le chemin de San-Miguel-el-Grande.

Vous savez maintenant comment j’ai été jeté dans la carrière des conspirations et des aventures militaires. Que vous dirai-je de plus ? Ma vie, depuis cette époque, a été pendant quelques années une suite de combats et de courses aventureuses. Le curé hidalgo, pour lequel on m’avait chargé d’un message, devint le chef de l’insurrection de 1810, et joua un grand rôle dans l’histoire du Mexique. Aussi bien souvent, depuis mes premières campagnes, ai-je revu dans mes rêves ce vieillard au front large, aux yeux vifs et persans, et dont soixante années avaient à peine courbé la haute taille. Je n’ai pas oublié non plus l’aspect singulier de la chambre où me reçut pour la première fois le curé de Dolores. la table couverte d’un tapis de gros drap bleu, les creusets, les cornues, les alambics, qui s’étalaient dans un si étrange désordre à côté des livres pieux et des chapelets de ce prêtre non moins passionné pour la chimie que pour les aventures politiques. Je ne tardai pas à subir l’influence et à comprendre le génie de cet homme intrépide. J’avais sans cesse des messages à lui porter, des ordres à recevoir de lui. Sept mois après notre première entrevue, dans la nuit du 15 au 16 septembre, le signal du soulèvement fut enfin donné par Hidalgo. Le docteur Iturriaga, celui-là même qui m’avait enrôlé dans le parti de l’indépendance, était tombé dangereusement malade à Queretaro, et venait de révéler à son lit de mort le secret de la conspiration. Il n’était plus permis d’hésiter, il fallait combattre ou mourir. J’assistai au dernier conciliabule d’Hidalgo et de ses amis. Après une courte délibération, Hidalgo, suivi de ses fidèles et de cinq ou six serenos, alla donner l’ordre au sacristain de Dolores de sonner le tocsin. À peine la cloche d’alarme avait-elle résonné, que des cris confus remplissaient le village et que des groupes tumultueux se pressaient autour de nous : ces groupes allaient former le noyau de l’armée insurrectionnelle du Mexique. Hidalgo se hâta d’apprendre aux superstitieux habitans de Dolores que les Espagnols conspiraient contre la religion : il n’en fallut pas davantage pour faire de ces naïfs paysans autant d’adversaires implacables de la domination espagnole. Dès le lendemain, près de quatre mille hommes étaient réunis sous les ordres d’Hidalgo, et on marchait sur San-Miguel-el-Grande : la ville ne fit aucune résistance, et des régimens de la reine passèrent même dans les rangs des insurgés : à partir de ce moment, la cause de la révolution mexicaine semblait gagnée. Pourtant ce grand mouvement n’était qu’à son début. Pendant quelques jours encore le torrent grossit, des villes, des provinces entières furent enlevées aux Espagnols ; mais ceux-ci revinrent bientôt de leur stupeur : la résistance s’organisa, et avec elle commença une guerre sérieuse, une guerre terrible, dont la bataille de Calderon ne fit que terminer la première période, et dont mes souvenirs, si je vous les raconte quelque jour, feront passer devant vos yeux les plus mémorables péripéties.

Quelques momens de silence succédèrent à ce récit qui m’avait montré à ses débuts presque ignorés la grande lutte dont l’affranchissement du Mexique avait été le dénoûment. Nous étions arrivés aux barrières de Guadalajara, et en un temps de galop je fus à la porte de mon meson. Je remerciai alors le capitaine Ruperto de ses curieuses confdences, et je le quittai avec l’espoir de faire bientôt route avec lui de Guadalajara vers les côtes méridionales du Mexique.


GABRIEL FERRY.


  1. Parmi ces relations, les plus curieuses sans contredit sont celles de don Carlos Maria Bustamante, Cuadro Historico, et du docteur Mora, Mejico y sus revoluciones.
  2. Parmi les cent canons qui suivirent l’armée insurrectionnelle, il y en avait qui, arrachés aux arsenaux de San-Blas sur les bords de l’Océan Pacifique, avaient été traînés sur un espace de deux cents lieues à travers des chemins impraticables, sans autres machines que les épaules de milliers d’hommes dont « la sueur, dit un historien, arrosait littéralement la terre. »
  3. C’était un corps d’infanterie qu’on appelait ainsi d’après la couleur de leur uniforme, et que le général espagnol avait composé des hommes les plus robustes de la province de San-Luis Potosi.
  4. Déjà le nord libre - boit dans une coupe tranquille - le doux nectar de la liberté.
  5. Ne la tire jamais sans motif, — ne la rengaine jamais sans honneur.