Scènes de la vie privée et publique des animaux/03

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J. Hetzel et Paulin (1p. 33-76).


HISTOIRE

D’UN LIÈVRE,

SA VIE PRIVÉE, PUBLIQUE ET POLITIQUE,
à la ville et à la campagne ;
écrite sous sa dictée par une pie, son amie.

Quelques mots de madame la pie à MM. le Singe et le Perroquet, rédacteurs en chef.


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Messieurs, il a été proclamé par l’assemblée, dont les délibérations ont eu pour résultat cette publication, que si le droit de parler pouvait nous être refusé, il nous serait du moins permis d’écrire. Avec votre permission, illustres directeurs, j’ai donc écrit.

Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, et j’espère prouver un jour qu’entre les mains d’une Pie intelligente cette arme n’a pas moins de valeur qu’entre les griffes d’un Loup ou les pattes d’un Renard.

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Pour le moment, il ne s’agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les Poules et les Grues, qu’un orateur à la fois spirituel et profond, à la foi juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1], et je me bornerai à vous raconter l’histoire d’un Lièvre que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.

Croyez, messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne m’est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c’est qu’il m’eût été impossible de m’y refuser sans manquer aux obligations les plus ordinaires de l’amitié.

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I


Où la Pie essaye d’entrer en matière. — Quelques réflexion philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire. — La dernière chasse de Charles X. — Notre héros est fait prisonnier. — Théorie des Lièvres sur le courage.


Je m’étais un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d’un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d’un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.

« Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là bas au coin du bois, et il m’a dit : Va chercher bien vite notre amie la Pie… et je suis venu.

— Tu es un gentil petit Lièvre, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d’aile amical ; c’est bien de faire comme cela les commission de son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.

— Ah ! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade, moi, c’est grand-père qui l’est ! le Lévrier du garde champêtre l’a mordu… c’est ça qui fait peur ! »

Il n’y avait pas de temps à perdre ; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse de bons Animaux.

Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux brins de jonc ; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dictame qu’une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d’un bandeau qui lui cachait un œil : le sang coulait encore.

À ce triste spectacle je reconnus les Hommes et leurs funeste coup.

« Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d’un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n’avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.

— Hélas ! lui répondis-je, cela se voit bien.

— Je sais, continua-t-il, qu’on doit toujours avoir peur et qu’un Lièvre n’est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte ; mais, vous le voyez, je puis moins qu’un autre compter sur ce qu’on est convenu d’appeler une belle mort : la campagne s’annonce mal, me voilà borgne peut-être, et pour sûr estropié ; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s’entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu’elle ouvrira dans quinze jours ; je crois que je ferai bien de mettre en ordre mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu’elle en profite, si elle peut. À quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m’a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m’avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c’est qu’il a voulu que mes infortunes servissent d’enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur bien des choses par prudence et par politesse ; mais devant la mort, le mensonge, devenant inutile, on peut tout dire. D’ailleurs, j’avoue mon faible ; il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier ; qu’en pensez-vous ? »

J’eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j’étais de son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d’autant plus gênante qu’il s’obstinait à la nier. Que de fois n’ai-je pas maudit cette infirmité qui le privait du bonheur d’écouter ! Je lui criai dans les oreilles qu’on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu’en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.

Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l’empêchait d’écrire, puisqu’il avait précisément la patte droite cassé ; qu’il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger ; qu’un instant il avait eu l’idée de faire apprendre par cœur son histoire à l’aîné, et de la transmettre ainsi à l’état de rapsodie aux siècles futurs, mais que l’étourdi n’avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. « Je vois bien, ajouta-t-il, qu’on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité ; je n’ai pas envie de devenir un mythe, comme le grand Wishnou, Saint-Simon, Fourrier, etc. ; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera. »

Je cedai à ses instances, et je m’apprêtai à écouter. Les discours des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseignement.

Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et se souvenant qu’il avait été un Lièvre savant, il jugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d’un vieux comédien qu’il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s’accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes :

Approchez, mes enfants, enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue.

Ces deux vers de Racine, qu’un nommé Mithridate adresse à ses enfants dans une circonstance qui n’est pas analogue, et la belle déclamation du narrateur produisirent le plus grand effet.

L’aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux de son grand-père ; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se tint debout et ouvrit les oreilles ; et le plus jeune s’assit par terre en grugeant par la tige un brin de trèfle.
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Le vieillard, satisfait de l’altitude de son auditoire, et voyant que je l’attendais, continua ainsi :

Mon secret, mes enfants, c’est mon histoire. Qu’elle vous serve de leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l’âge, il faut aller au-devant d’elle.

J’ai dix ans bien comptés ; je suis si vieux, que de mémoire de Lièvre il n’a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu au monde en France, de parents français, le 1er mai 1830, là tout près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de son plus fin duvet.

Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance où j’étais ravi d’être au monde, où l’existence me semblait si facile, la lumière de la lune si pure, l’herbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés.

S’il est des jours amers, il en est de si doux !

J’étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous ; j’avais votre âge, votre insouciance et mes quatre pattes ; je ne savais rien de la vie, j’étais heureux, oui, heureux ! car vivre et savoir ce que c’est que l’existence d’un Lièvre, c’est mourir à toute heure, c’est trembler toujours. L’expérience n’est, hélas ! que le souvenir du malheur.

Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n’est pas pour le mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Un matin, dès l’aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, j’étais sagement revenu m’endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d’horribles clameurs… Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée !… — Sauve-toi ! me cria-t-elle encore, sauve-toi ! et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.

Il ne m’avait fallu qu’une seconde pour apprendre ce que c’était qu’un fusil, ce que c’était que le malheur, ce que c’était qu’un Homme. Ah ! mes enfants, s’il n’y avait pas d’hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres : elle est si bonne et si féconde ! Il suffirait de savoir où est l’eau la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu’un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n’avait imaginé l’Homme ? mais, hélas ! toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l’Homme est toujours à côté de l’Animal.

— Croiriez-vous me dit-il, ma chère Pie, que j’ai vu dans des livres qui n’étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l’Homme à son image ? Quelle impiété !

— Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le champ là bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant oiseau qui a voulu les empêcher de passer : c’est-il cela un Homme ?
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— Tais-toi, lui répondit son frère, puisque c’était un Oiseau, c’était pas un Homme. Tais-toi, tu serais obligé de crier pour que papa t’entende ; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.

— Silence ! s’écria le vieillard qui s’aperçut qu’on ne l’écoutait plus. Où en étais-je me demanda-t-il.

— Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant : Sauve-toi bien vite.

— Pauvre mère ! reprit-il, elle avait bien raison : sa mort n’avait été qu’un prélude. C’était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible : la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes que les Hommes n’épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée ! Comprend-on ces monstres qui croient n’avoir rien de mieux à faire que d’ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s’amuser, et pour lesquels la chasse, l’assassinat, n’est qu’un délassement !

Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des chasses royales, m’a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois encore par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas.

Je suivi le conseil de ma mère : pour un Lièvre de dix-huit jours, je me sauvai très-bravement, ma foi : oui, bravement. Et si jamais vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants, sauvez-vous. Se retirer devant les forces supérieures, ce n’est pas fuir, c’est imiter les plus grands capitaines, c’est battre en retraite.

Je m’indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu’on prétend nous faire. Croit-on donc qu’il soit si facile de trouver des jambes à l’heure du danger ? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui s’arment jusqu’aux dents contre des Animaux sans défense, c’est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, l’a dit : S’il n’y avait pas de Lièvres, il n’y aurait pas de grands seigneurs.

Je courus donc, je courus longtemps ; quand je fus au bout de mon haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m’évanouis. Je ne sais combien de temps cela dura : mais jugez mon effroi, lorsque je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le ciel, non plus sur la terre que j’aime, mais dans une étroite prison, dans un panier fermé.

La fortune m’avait trahi ! Pourtant quand je m’aperçus que je n’étais pas encore mort, j’en fus bien aise ; car j’avais entendu dire que la mort est le pire des maux, parce qu’elle en est le dernier ; mais j’avais entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de prisonniers, et, ne sachant ce que j’allais devenir, je m’abandonnai à d’amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque l’une d’elles, plus forte que les autres, ayant fait entr’ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus m’apercevoir que l’Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui n’avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire ; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval ! C’était l’Homme qui était dessus, c’était le Cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j’aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais qu’un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de l’Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des nobles destinées de l’Animal, si l’espoir d’une vie future ne venait nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l’affaire.

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Mon ravisseur était un des laquais du roi, de ce roi de France, que l’histoire impartiale devra flétrir de l’odieux surnom du plus grand chasseur des temps modernes.


À cette énergique exclamation du vieillard, je ne pus m’empêcher de penser que si dure qu’elle fût, cette malédiction n’était point injuste, et que les faits prouvaient éloquemment que Charles X n’avait vraiment pas su se faire aimer des Lièvres.

II


Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquence
— Utilité des arts d’agrément.


Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus de calme le fil de sa narration :

Je n’essayai point de résister.

Il est des contre-temps qu’il faut qu’un sage essuie.

Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n’y a de différence que dans la façon d’obéir ; une fois entré dans les horreurs de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d’un roi devint donc mon maître.

Par bonheur sa petite fille, qui m’avait pris pour un Chat, se déclara mon amie. Il fut donc résolu que je ne serai pas tué, parce que j’étais trop petit, parce qu’il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maitresse me trouvait très-gentil. La gentillesse consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d’ange. Je fus touché de la bonté de ma maitresse, et je déclare que les Femmes valent mieux que les Hommes (elles ne vont point à la chasse).

Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de chaînes. J’aurais pris mon mal en patience si j’avais pu m’évader, et, je l’aurais fait certainement si je n’avais craint l’impitoyable baïonnette

De la garde qui veille aux barrières du Louvre.

Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des Tuileries, j’arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu’on me donnait par miettes et qui n’avait aucun rapport, je vous le jure, avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste logement qu’un palais quand on n’en peut sortir à son gré ! Les premiers jours j’essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre ; mais souvent on essaye d’être content, et on ne peut pas ; il n’y à que ceux qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J’en vins à prendre en horreur cette vue monotone.

Que n’aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin de serpolet ! J’eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n’habite pas au-dessus des lambris dorés.

Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n’avait pas grand’chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue humain mon éducation fort imparfaite, s’avisa de vouloir la compléter. Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu’il m’en coûta) une foule d’exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. Ô honte ! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un Chien caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu’il nommait un art d’agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le tambour, et forcé d’exercer ce nouveau talent toutes les fois qu’un des membres de la famille royale sortait du château.

Un jour, c’était un mardi, le 27 juillet 1830 (je n’oublierai jamais cette date-là), le soleil brillait de tout son éclat ; je venait de battre au champ pour monseigneur le duc d’Angoulème, qui allait toujours se promener, et j’avais encore les nerfs tout agacés par le contact de la peau de l’horrible instrument, une peau d’Âne ! quand tout à coup, et pour la seconde fois de ma vie, j’entendis retentir des coups de fusil qui semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté du Palais-Royal, m’a-t-on dit.

Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés, auraient-ils eu l’imprudence de se hasarder dans ces rues de Paris où il y a autant d’Hommes que de Chiens et de fusils ! et l’affreux souvenir de la chasse de Rambouillet me glaça d’effroi. Décidément, pensai-je, il faut qu’à une époque antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres, car un pareil acharnement ne peut s’expliquer que par un légitime besoin de vengeance ; et, me tournant vers ma maîtresse, j’implorai du regard sa protection. Je vis alors sur sa figure une épouvante égale à la mienne. Déjà je me disposais à la remercier de la pitié que semblait lui inspirer le malheur de mes frères, quand je m’aperçus que sa frayeur était toute personnelle, et qu’elle songeait beaucoup à elle-même et fort peu à nous.

Ces coups de fusil, dont chaque détonation me faisait figer le sang dans les veines, les Hommes ne les tiraient pas sur des Lièvres, mais bien sur d’autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les pattes jusqu’au sang pour m’assurer que je ne rêvais pas et que j’étais éveillé : je puis dire comme Orgon, que je l’ai vu,

. . . . . . . . . . . de mes propres yeux vu,
Ce qu’on appelle vu.

Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu’ils aiment mieux se tuer que de ne rien tuer du tout.

— Ce que vous me contez là n’a rien d’étonnant, lui dis-je. Combien de fois, à la nuit tombante, n’ai je pas eu à essuyer le feu des chasseurs dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup de fusil, pour ne pas perdre leur poudre ! disent-ils ; et pourtant nous ne passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches !

— Ce qu’il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami, qui me témoigna par un geste significatif que j’avais bien raison, c’est qu’au lieu d’en rougir, les Hommes sont très-fiers de ces luttes contre nature. Il paraît que, parmi eux, les choses ne vont bien que quand le canon s’en mêle, et que les époques où il y a beaucoup de sang répandu sont, dans leurs fastes, des époques à jamais mémorables.

Je n’entreprendrai pas de vous faire l’historique de ces glorieuses journées ; quoique tout n’ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce n’est pas à un Lièvre qu’il appartient de s’en faire l’historien.

— Qu’est-ce que c’est qu’une révolution de Juillet ? demanda le petit Lièvre, qui, de même que tous les enfants, n’écoutait que par intervalles, quand par hasard un mot le frappait.

— Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère, tu n’écoutes donc pas ; grand-père vient de nous dire que c’est un moment où tout le monde avait joliment peur.

— Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur, que ce petit incident n’avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées, j’eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour, par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était à Saint-Cloud ; je ne sais ce qu’elle y faisait : quant à nous, nous passions dans les Tuileries une nuit bien désagréable : les nuits n’ont pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu’on avait pris et repris l’Hôtel de Ville. J’en aurais fait mon deuil si j’avais pu m’en aller comme la cour, mais il n’y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait. — C’en est fait ! s’écria ma maitresse, pâle d’effroi, le Louvre est pris ; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s’enfuit éperdue : il était onze heures.

Quand elle fut partie, je réfléchis qu’à la vérité j’étais seul et sans défense, mais aussi que j’étais sans ennemis, et le courage me revint. Que les Hommes s’entr’égorgent, pensais-je, c’est leur affaire, les Lièvres n’y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j’étais parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant avec un accent étranger : Vive le roi ! Criez, leur disais-je, criez, on voit bien que vous n’êtes pas des Lièvres, et que ce roi n’a pas été à la chasse dans vos villes. Bientôt je ne vis plus de soldats, ils avaient disparu : un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n’avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là n’avaient pas d’uniforme, leur toilette étaient même négligée. Ils fouillèrent partout en criant : Vive la liberté ! comme s’ils avaient espéré la trouver dans une mansarde des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l’un d’entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n’était pas blanc, les autres chantaient avec ferveur un beau chant dont j’ai retenu les paroles suivantes :

Allons, enfant de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé.

Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s’être battus aussi bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier : Vive la liberté ! je pensais que ces malheureux, avant d’être les plus forts, avaient sans doute été enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l’honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, mais c’est toujours à charge de revanche.

Oh ! puissance magnétique de l’enthousiasme ! Je fis trois pas vers ces Hommes, nos ennemis, et j’eus envie de crier comme eux : Vive la liberté ! mais je me dis : À quoi bon ?

Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie, douze cents Hommes furent tués et enterrés.

— Bah ! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n’enterre pas les idées.

— Hum ! me répondit-il.

Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s’était pas montré depuis vingt-quatre heures ; il était bien changé, il avait retourné son habit, et portait sur son chapeau une très-grande cocarde aux trois couleurs.

J’appris, en l’écoutant causer avec sa femme, que j’avais vu de belles choses, que tout était perdu, qu’il n’y avait plus de roi, ni de domestiques du roi, qu’on parlait déjà de s’en passer, que Charles X était sorti pour ne plus rentrer, qu’il fallait bien se garder de prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu’on ne savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses paquets et déménager au plus vite, qu’ils étaient ruinés, etc., etc.

Bon, pensai-je, quoi qu’il arrive, j’y aurai toujours gagné de ne plus demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.

Hélas ! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l’Homme dispose. Si jamais vous voyez une révolution, vous promit-on monts et merveilles, tremblez. Cette révolution de laquelle, en tout cas, j’étais bien innocent, ne fit qu’empirer mon triste sort. Au bout d’un mois, mon maître, de plus en plus ruiné, toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce que l’hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleurait, nous pleurions tous : nous avions tous faim ! (Si les riches croyaient à l’appétit des pauvres, ils auraient peur d’être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maître désespéré fixer sur moi des regards qui me parurent féroces. Homme affamé n’a point d’entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d’avoir jamais la perspective de devenir un civet.

— Qu’est-ce que c’est qu’un civet ? demanda le petit Lièvre, qui décidément était un intrépide questionneur.

— Un civet, répondit le vieillard, c’est un Lièvre coupé par morceaux et cuit dans une casserole. Buffon à écrit des Lièvres : « Leur chair est excellente, leur sang même est très-bon à manger, c’est le plus doux de tous les sangs. » Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, dit ailleurs que le style était l’Homme ; j’en conclus qu’il dus être un monstre de cruauté.

À cette réponse du vieillard, l’auditoire parut frappé de stupeur ; le silence devint si grand, qu’on entendait l’herbe pousser.

— On ne me fera jamais croire, s’écria le vieux Lièvre, que le souvenir de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait été créé pour être mis à la broche, et que l’Homme n’ait rien de mieux à faire que de manger les animaux, ses frères.

Il fut donc question de m’immoler ce jour-là. Mais ma maîtresse fit observer que j’étais trop maigre.

Je ne connus qu’alors le bonheur d’être maigre, et je rendis grâce à la misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.

La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de gravité pour moi et ppour ses plaisirs ; et quoiqu’elle n’aimât guère le pain sec, elle eut la générosité de s’opposer au meurtre qu’on préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie. — Si on le tue, dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal ; il ne pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.

— Parbleu ! s’écria mon maître en se frappant le front, cette petite fille me donne une idée, et je crois bien que nous sommes sauvés. Quand nous étions riches, mon Lièvre faisait de la musique pour notre plaisir à tous et pour le sien, il en fera maintenant pour de l’argent.

Il avait raison, il était sauvé, et pour mon malheur je fus leur sauveur. Tel que vous me voyez, à partir de ce jour, mon travail nourrit un homme, une femme et un enfant.


III


Vie publique et politique. — Ses maîtres tombent à sa charge. — La gloire n’est que fumée. — La question d’Orient dans ses rapports avec les Lièvres.


Mais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs ? me disais-je. Qu’est-ce qui peut donc être entré aux Tuilerie après ce qui s’est passé ? je sus plus tard qu’à l’exception du roi, rien n’était changé dans mon ancienne demeure ; que le beau monde n’avait pas cessé de s’y montrer, et les enfants d’y jouer avec les Poissons rouges.

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Le soir même je connus mon sort : je ne devais plus retourner dans ma royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de toile grise ; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre, moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux dépens de ma fierté, de ma timidité et de ma santé.

Je me rappelle encore les paroles que mon maître m’adressa quelques instant avant mon début dans cette carrière difficile.

« Bénis le ciel, me dit-il qui, après t’avoir départi plus d’intelligence que la cervelle d’un Lièvre n’en comporte d’ordinaire, t’a donné un maître tel que moi. Je t’ai longtemps logé, chauffé et nourri sans rétribution ; le moment est venu pour toi de prouver à l’univers qu’avec les Lièvres un bienfait n’est jamais perdu. Tu n’étais qu’un paysan, tu es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter d’avoir été le premier des Lièvres savants ! Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l’occasion de les exercer d’une façon glorieuse et lucrative pour nous deux. Il est juste et il est d’usage parmi les Hommes qu’on recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd’hui nos intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célèbres dans tous les pays, et qu’une chute serait d’autant plus impardonnable que, pour l’éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu’il est toujours beau d’amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi pour oublier jusqu’au nom de Charles X ; il faut bien être un peu ingrat pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc, attention ! Il ne s’agit plus de battre le tambour à tort ou à travers ; car en matière politique, il n’est point de faute vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à moins. »

— Ah bien ! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J’ai là un tyran bien naÏf ou bien effronté. Ne jugerait-on pas, à l’entendre, que c’est moi qui l’ai supplié de me faire prisonnier, de m’arracher à mes campagnes, de m’apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres ? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m’avoir tué toutes les fois qu’il lui paru plus agréables et plus utile de me laisser la vie ?

Malgré l’émotion inséparable d’un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l’infini ; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l’école Polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffite, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne et toujours pour Napoléon… le Grand.

J’appris, écrivez ma chère Pie, c’est de l’histoire, j’appris à tirer le pistolet.

Dès le second coup, j’étais aguerri.

— Je le crois bien, pensais-je, il était devenu sourd dès le premier.

— J’en tirai par la suite beaucoup plus que n’en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l’histoire fera très-bien d’oublier les noms.

Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m’arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m’abuser sur la valeur de ceux dont j’avais à constater la popularité ; et pourtant les tentatives de séduction ne me manquèrent pas : plus d’une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Homme, me sollicitèrent de brûler de la poudre en l’honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d’autres. Je sortis vainqueur de tous les pièges qui me furent tendus.

Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.

Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m’intéressa un instant. Ce fut la question d’Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l’objet de l’attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l’agrandissement de l’empire ottoman.

Mais hélas ! tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j’avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros-sous ; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d’un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l’avoue, la patience m’échappa : on ne s’amuse jamais en amusant les autres ; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur ma planche maudite, j’avais déjà perdu la tête. Je crois que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.

— Feu pour Louis XVIII ! cria mon maître.

Je ne bougeai pas ; mais je l’avoue, je n’avais pas la conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n’en eurent pas pour leur argent.

— Feu pour Wellington ! — Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.

— Feu pour Charles X ! cria mon maître triomphant.

Je ne sais pas quel vertige s’empara de moi :

Le chien s’abat, le feu prend, le coup part.

— À bas le carliste ! hurla la foule indignée ; à mort le carliste ! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable ? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion !

En un clin d’œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes ! Saint Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n’est que fumée, et qu’il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d’Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon courage. À la faveur du tumulte, je cherchai mon salut dans la fuite.

J’étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon désastre, j’entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu’en voulant franchir d’un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées, je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que je roulais dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C’en est fait de moi, pensais-je, les Hommes sont pleins d’amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l’humiliation d’une pareille culbute, il faut mourir !

IV


Qui se ressemble s’assemble. — Notre héros se lie d’amitié avec un employé subalterne du gouvernement. — La mort d’un pauvre. — Adieu Paris.

J’eus peine à en croire mes yeux. Cet homme dont je redoutais la colère était plus effrayé que moi-même, je m’aperçus qu’il tremblait de tous ces membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m’a pas encore abandonné ; ce vieux monsieur me paraît avoir les mêmes théories que moi sur le courage : entre gens qui ont peur, il doit être facile de s’entendre.

— Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassurer ; monsieur, je n’ai pas l’habitude d’adresser la parole à vos pareils ; mais si nous ne sommes pas frères d’origine, je vois à l’émotion que vous éprouvez que nous sommes frères par les sentiments ; vous avez peur, ne le niez pas : ce sentiment vous honore à mes yeux.

Une voiture passa en ce moment sur la route, et à la lueur des lanternes je reconnus en l’Homme que j’avais eu le malheur d’entraîner dans ma chute une de mes vieilles connaissances, le sage méconnu de l’armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus fidèle de mes spectateurs. S’il avait le corps d’un Homme, il y avait dans les traits de son visage je ne sais quel caractère d’honnêteté et de douceur qui semblait indiquer qu’à une époque fort éloignée sans doute, il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de parenté. Il était pâle et tout effaré.

— Monsieur, lui dis-je encore, seriez-vous blessé ? Croyez que je suis au désespoir de ce qui vient d’arriver ; mais, vous le savez, on n’est pas maître de sa peur.

Il est probable qu’il me comprit, car je le vis se relever peu à peu. Je restai devant lui sans faire un seul mouvement qui put l’inquiéter, et sa joie fut grande quand il eut retrouvé en moi son acteur favori ; il me caressa d’une main, pendant que de l’autre il réparait minutieusement le désordre de sa toilette. La propreté est la parure du pauvre.

— La peur est pire que le mal, dit-il en se remettant sur ses pieds.

Ces paroles me parurent pleines de sens et de profondeur, et cédant à la sympathie que, pour la première fois, je ressentais pour un Homme, je l’avoue que, malgré mon amour pour la liberté, je me laissai emporter par celui-ci sans résistance.

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Mon nouveau maître, ou plutôt mon ami, car il fut plutôt mon ami que mon maître, était bon, silencieux, modeste, employé subalterne dans un ministère, et par conséquent fort pauvre. Il était voûté, moins par l’âge que par l’habitude qu’il avait dû contracter de saluer tout le monde, de ne jamais relever la tête devant ses supérieurs, et d’écrire du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu’il aimait le plus au monde, c’était ce qu’il appelait son jardin, un peu de terre et quelques fleurs qui s’épanouissaient de leur mieux sur notre petite fenêtre, à laquelle le soleil daignait à peine envoyer quelques pâles rayons : à Paris le soleil ne luit pas pour toutes les fenêtres.

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— Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui, plus heureux que moi, s’était enrichi à jouer la comédie, vous n’arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop modeste ; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là. Quelque rôle qu’on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que diable ! j’ai été modeste comme vous, mais ce qui me dégoûte de la modestie, c’est qu’on est toujours pris au mot ; faites comme moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef d’emploi. Habileté n’est pas vice.

Hélas ! on conseille le pauvre plutôt qu’on ne le secourt, et mon cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de devenir habile, car l’habileté consiste à tirer parti des circonstances et à exploiter son prochain.

Notre vie était très-régulière : de bonne heure le père allait à son bureau et le fils à l’école. Je restais seul à garder notre chambre, où je me serais fort ennuyé peut-être si, après les fatigues de ma vie des Champs-Élysées, le repos ne m’eût paru très-bon : le calme est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me rapelle que j’appréhendais d’avoir faim : les riches ne font que donner, mais les pauvres partagent ; et je prenais à regret ma part du pain de mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable ; mais souvent j’avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir très-agité.

— Mon Dieu ! répétait-il avec amertume, on parle encore d’un changement de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions-nous ? nous n’avons point d’argent. — Pauvre père, dsait l’enfant dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle ; quand je serai grand, j’en gagnerai de l’argent ! — Tu n’es pas grand encore, lui répondait mon maître.

— Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de l’argent, puisqu’il en a.

— Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n’y a que les mendiants qui vivent de leurs maux ; d’ailleurs il paraît que le roi n’est pas si riche qu’il en a l’air, et puis n’a-t-il pas ses pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire ?

Puisque les riches disent tous qu’ils ont des pauvres, pensai-je, pourquoi les pauvres n’ont-ils pas tous des riches ?

— Papa, dit ici le petit Lièvre, qui s’était glissé derrière son grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de toutes ses forces ; papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres. Qu’est-ce que cela veut donc dire, le roi et les ministres ? Le roi, cela vaut-il encore mieux que les ministres ?

— Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ces enfants était le benjamin ; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne regarde personne : on ne sait pas bien encore si c’est quelqu’un ou quelque chose, on n’est pas d’accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont des messieurs qui font perdre leur places aux autres, en attendant qu’ils perdent la leur. Es-tu content ?

— Tiens, tiens, dit le petit Lièvre, et il se remit à écouter, fort satisfait, à ce que je pus voir, de l’explication que son grand-père lui avait donnée. Qu’on nie encore qu’il faille parler sérieusement à la jeunesse !

Un jour mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son bureau le premier comme à l’ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garçon, qui n’était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer avec lui (quelle misère !), que, dans la nuit, il avait été absolument nécessaire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l’ouvrir que son fils fût parti pour l’école. Après l’avoir regardée bien longtemps avec émotion, il se décida à l’ouvrir ; après l’avoir lue, il se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après il se coucha. Au bout de huit jours, il mourut, et il avait l’air bien malheureux en mourant.

Je le pleurai comme j’aurais pleuré un frère, et je ne l’oublierai jamais.

On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le cercueil et le propriétaire, un Homme très-dur qui s’appelait M. Vautour ; et puis on l’emporta. Son fils, qui n’avait plus rien, s’en alla tout seul derrière lui.

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Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je me résolu de m’en aller aussi. D’ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l’herbe dans la chambre de leurs morts, et je n’avais pas envie de faire connaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l’occuper dès le lendemain. Il n’y a peut-être pas dans tout Paris une seule chambre qui n’ait reçu le dernier soupir de cinq cents mourants. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement l’escalier. Je n’eus pas besoin de demander le cordon, car il n’y avait dans notre maison, ni portier ni sentinelle : ce n’était pas comme dans mon premier logement des Tuileries.

Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je ne songeai point à m’y promener, et je me hâtai de mettre entre Paris et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Une fois là, je ne pus m’empêcher de jeter un regard de pitié sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer : j’en avais trop des plaisirs de la capitale ! Dors ! m’écriai-je, dors, mauvais gîte ! dors, ô Paris ! dans tes maisons malsaines ; tu ne connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile. Le ciel vaut bien tes plafonds ; les arbres, les plantes et les rivières meublent un peu mieux la terre que tes vilains palais et tes ruisseaux fétides !


VI


Retour aux champs. — Les Hommes ne valent rien, mais les bêtes ne valent pas d’avantage. — Un coq, habitué de la barrière du Combat, provoque notre héros. — Duel au pistolet.

J’arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d’un air pur ; il y avait si longtemps que je n’avais vu le ciel tout entier, qu’il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune avait embelli. Les étoiles brillaient là haut d’un si doux éclat, qu’elles me parurent toutes plus jolies les unes que les autres, et que je n’aurais su à laquelle donner la préférence. Il n’y a de vraie poésie qu’aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-même s’y adouciraient.

Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille : c’étaient deux messieurs qui se battaient à grands coups d’épée. Je crus qu’ils s’allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras dessous, quand l’appétit leur fut venu. À la bonne heure, me dis-je, voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d’autres qui se livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis bien que ce que j’avais pris pour un bois n’était qu’une promenade. Cela ne faisait pas mon affaire : pour moi, ce qui constitue la campagne, c’est l’absence des Hommes ; je fis donc mes adieux au bois de Boulogne, et je repris ma course. Tout près d’un village qu’on appelle Puteaux, j’aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des dames, s’arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal.

C’était un coq de la plus belle espèce ; il était haut en jambes et se cambrait en marchant comme un Coq qui ne veut rien perdre des avantages de sa taille : il y avait dans toute sa tenue quelque chose de militaire qui me rappela les soldats français que j’avais vus souvent se presser autour de mon théâtre des Champs-Élysées.

— Par ma crête ! me dit-il tout d’un coup, il y a longtemps que vous me regardez. Pour un Lièvre, je vous trouve bien impertinent.

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— Quoi ! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un bel oiseau ? j’arrive de Paris où je n’ai vu que des Hommes, et je suis heureux de voir enfin un Animal.

Ma réponse était fort simple, je pense, il trouva pourtant moyen de s’en offenser.

— Je suis le Coq du village, s’écria-t-il, et il ne sera pas dit qu’un méchant Lièvre m’aura insulté impunément !

— Vous m’étonnez, lui dis-je, je n’ai point voulu vous insulter ; je suis fort doux et n’aime point les querelles : je vous offre mes excuses.

— J’ai bien affaire de tes excuses ! me répliqua-t-il ; toute insulte doit être lavée dans le sang ; il y a longtemps que je ne me suis battu, et je ne serais pas fâché de te donner une leçon de savoir vivre. Tout ce que je puis faire, c’est de te laisser le choix des armes.

— Moi me battre ! lui dis-je, y pensez-vous ? j’aimerais mieux mourir ! Apaisez-vous, je vous prie, et veuillez me laisser passer : je m’en vais à Rambouillet, où j’espère encore retrouver quelques vieilles connaissances.

— Mon cher ami, me répondit-il, nous sommes loin de compte ; entre gens qui se respectent, les choses ne se passent point ainsi. Nous nous battrons, et, si tu refuses, je te battrai. Tiens, ajouta-t-il en me montrant un Bœuf et un Chien qui venaient de notre côté, voilà notre affaire, nos témoins sont trouvés. Suis-moi, et n’essaye pas de te sauver : j’ai l’œil sur toi.

Il n’y avait pas à répliquer, et la fuite était impossible. J’obéis.

— Tous les Animaux sont frères dis-je au Bœuf et au Chien en les abordant ; ce Coq est un duelliste, vous ne souffrirez pas qu’il m’assassine, mon sang retomberait sur votre tête : je ne me suis jamais battu, et j’espère encore ne me battre jamais.

— Bah ! bah ! me dit le Chien, ceci est la moindre des choses, il y a commencement à tout. Votre candeur m’intéresse, et je veux vous servir de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon honneur que vous vous battiez : vous vous battrez donc.

— Vous êtes trop honnête, lui répondis-je, et je suis touché de votre procédé, mais j’aime mieux ne pas trouver de témoin ; je ne me battrai pas.

— Vous l’entendez, cher Bœuf ! reprit mon adversaire exaspéré ; dans quel temps vivons-nous ! c’est vraiment incroyable. Vous verrez qu’à force de lâcheté on triomphera de nous, et que les forts devront subir la tyrannie des faibles et tout endurer d’eux.

Le Bœuf impitoyable beugla en signe d’approbation, et je demeurai confondu.

Ces Animaux domestiques ne valent pas mieux que les Hommes, pensai-je.

— Mourir pour mourir, me dit le Chien en me prenant à l’écart, mieux vaut mourir les armes à la main ; entre nous soit dit je n’aime pas ce Coq, et mes vœux sont pour vous : vous pouvez me croire, je ne suis pas un chien de chasse, et je n’ai aucune raison de vouloir du mal à votre espèce. Ne tremblez donc pas ainsi, mon cher Lièvre, et prenez confiance. À toute force, il n’est pas nécessaire pour se battre d’avoir du courage, il suffit d’en montrer. Quand vous aurez à essuyer le feu de votre adversaire, tâchez de penser à autre chose.

— Je n’en viendrai jamais à bout, lui dis-je à demi-mort.

— Ne croyez donc pas cela, reprit-il, on vient à bout de tout. Tenez, puisque le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l’épée : votre adversaire aurait sur vous l’avantage du sang-froid et de l’habitude ; battez-vous au pistolet, je chargerai moi-même les armes.

— Comment, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des pistolets chargés ? n’y comptez pas ; vous en parlez bien à votre aise. S’il faut se battre à toute force, ce Coq intraitable n’a-t-il pas des éperons et un bec très-crochu ? Croyez-vous que ces armes ne soient pas assez dangereuses ? eh bien ! je ferai de mon mieux pour avoir à en souffrir le moins possible. Au nom de l’humanité, tâchez d’arranger cette abominable affaire à laquelle je ne puis rien comprendre.

— Fi donc ! s’écria le Coq, un duel à coups de bec ! Me prenez-vous pour un manant ? Allons, finissons-en ! Entrons dans ce taillis. L’un de nous n’en sortira pas !… ajouta-t-il avec un accent que Duprez lui-même n’eût pas désavoué.

Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes membres, et je voulus tenter un dernier effort.

Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur le duel et les peines portées contre les témoins.

— Revenez-vous de Pontoise ? me répondirent-ils ; et ne voyez-vous pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois l’occasion de ne pas se battre ? Tout cela n’empêchera pas les duels d’aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s’égorger, on ne songe guère à M. le procureur général.

— Monsieur le Coq, dis-je à mon adversaire, on ne sait vraiment pas ce qui peut arriver : je suis si maladroit ! Si j’allais vous tuer, pensez à vos Poules ; j’en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je vous en supplie.

Tout fut inutile : vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, auquel j’aurais souhaité des pattes de lévrier à la place de ses pattes de Bouledogue, et les pistolets furent chargés.

— Avez-vous l’habitude de cette arme ? me dit le Chien.

— Hélas ! oui ! lui répondis-je ; mais le Ciel m’est témoin que je n’ai jamais ajusté ni blessé personne.

Le sort devant désigner lequel des deux combattants tirerait le premier, le Chien se retourna un instant, et me présenta ses deux pattes de devant, dont l’une était mouillée.

Je pris la première venue, j’y voyais à peine ; le juste Ciel m’avait favorisé !

— Courage donc, courage ! me répétait mon témoin, et visez bien : je déteste ce Coq.

S’il le déteste, pensai-je, pourquoi ne prend-il pas ma place ? je la lui céderais volontiers.

Mon adversaire s’alla placer gravement en face de moi.

— Hélas ! lui criai-je, il me semble qu’il y a un siècle que nous sommes là : est-ce que vous êtes encore en colère ? Embrassons-nous et que tout soit oublié. Je vous assure que chez les Hommes cela se passe quelquefois ainsi.

— Sacrebleu ! me cria-t-il en blasphémant, tirez donc ! et visez bien : car, si vous me manquez, je jure que je ne vous manquerai pas.

Cette brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. En mon bon droit j’eus confiance.

— Tenez-moi bien, dis-je à mon second ; vous êtes témoin que j’ai tout fait pour éviter ce duel.

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Le Bœuf s’éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de son sabot : c’était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup parti, et nous tombâmes tous deux. L’émotion m’avait renversé ; quand au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort fut constatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.

— Bravo ! s’écria le Chien, en me relevant ; vous m’avez rendu là un grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi ; il se couchait en même temps que les Poules, et, dès l’aube, son chant insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.

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— Je n’y avait pas songé, reprit le Bœuf ; le fait est que, grâce à ce brave Lièvre, nous pourront désormais dormir la grasse matinée. Du reste, ce que vous avez fait là est digne d’un Français, me dit-il, car je soupçonne votre adversaire d’avoir appartenu autrefois à un ministre anglais qui l’avait dressé au combat. Je ne sais s’il faut en faire honneur à son éducation ; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les hasards des batailles.

Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sur le gazon.

— Que n’as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable oraison funèbre ! elle t’aurait appris ce que valait au juste ce renom de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.

Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos tête ! dis-je au Bœuf et au Chien ; car il dépendait de vous d’empêcher ce duel fatal. Quant à moi, je suis innocent de ce meurtre que je déteste : la mort m’a toujours paru abominable !

Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J’avais toujours devant les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j’avançai, ces funèbres images s’effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme les plus grandes douleurs ; et quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt chérie, devant ces souvenirs de mes premiers jours tous mes chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le bonheur d’être père et bientôt grand-père. — Vous savez le reste, mes chers enfants ; et maintenant vous pouvez aller jouer. J’ai dit.

À ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les petits ne se le firent pas dire deux fois ; l’histoire leur avait paru très-intéressante et un peu longue : ils s’en allèrent courir dans les herbes.

— Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les yeux, c’est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire ?

— Fi ! lui dis-je, les grand-pères sont comme le bon Dieu, ils ne peuvent jamais ni se tromper ni mentir.


VI


Qu’est-ce que le bonheur ? Conclusion tirée de saint Augustin (Conf. chap. des Odeurs.)

« Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs, j’ai jeté un regard impartial sur les choses d’ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu’on peut assurer qu’on ne saura jamais ce qu’il faudrait savoir pour être heureux. Mais est-il donc nécessaire de l’être ?

« Les Hommes seuls, chez qui cette bizarre manie d’être heureux est poussée jusqu’à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu’ils cherchent encore. — Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l’amour de soi-même ; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait. — Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre et repoussé comme Job : Ne te refuse rien ! et ils prêchent d’exemple, parce qu’ils le peuvent ; ceux-là veulent qu’on s’abstienne, et ils ne s’abstiennent pas. — Les plus opiniâtres se contentent d’espérer jusqu’à leurs dernier jour qu’ils seront heureux… demain ; mais la plupart conviennent, avec Shakspeare, qu’il vaudrait mieux n’être pas né.

« Qu’en faut-il conclure ? sinon que le bonheur n’est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu’il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré mal gré, tout le monde s’en passe.

« Pour ma part, je doute encore qu’il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l’Homme au point de vue du bien-être.

« Sans doute l’Homme est inhabile au bonheur ; il a contre lui des instincts si pervers, qu’on a vu le frère s’armer contre le frère ( est-on moins frères parce qu’on se bat ?). Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu’une épine de rose met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l’a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre fertile.

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« Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure ? Quand je réfléchis que ce n’est qu’à forces égales que les droits sont égaux, et qu’avec la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête Lièvre n’est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n’hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le monde demande où il est, c’est qu’il n’est nulle part : car enfin, comme dit Augustin : « Si le mal n’existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n’est pas un bien. » Le grand point, ce n’est donc pas d’être heureux, c’est de fuir le mal…

« Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j’ai fini.

« Grand merci de l’attention que vous m’avez prêtée. C’est un mérite de savoir écouter. Jusqu’à présent, les Pies n’en ont pas eu le privilège, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l’âge où l’on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez ces Mémoires à la publicité. Les Mémoire d’outre-tombe sont fort goûtés ; de notre temps, les morts ne manquent pas d’admirateurs, et les vivants gagnent beaucoup à mourir. »

Voici, messieurs, ces Mémoires. C’est à une indiscrétion que vous les devez, je l’avoue : l’auteur n’est pas mort, et pourtant je vous les livre. J’espère que mon ami me pardonnera de l’avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu’un honnête Animal est toujours en droit d’attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s’il eût déjà passé de vie à trépas !


Pour madame la Pie


P.-J. Stahl


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  1. Ceux de MM. nos souscripteurs qui n’ont point encore oublié que les dames ne purent être admises à se faire entendre dans notre assemblée générale, trouveront sans doute tout naturel qu’une dame ait été des premières à nous écrire. Nous espérons que notre empressement à publier la lettre de madame la Pie effacera les impressions fâcheuses que paraissent avoir laissées dans son esprit certaines parties du discours du Renard (voir le Prologue). Par une réserve dont chacun appréciera le difficile mérite et le rare bon goût, l’auteur s’est modestement effacé toutes les fois qu’il l’a fallu absolument dans le récit des aventures de son héros.
    NOTE DES RÉDACTEURS