Scènes de la vie privée et publique des animaux/12

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J. Hetzel et Paulin (1p. 227-260).

VOYAGE
d’un
MOINEAU DE PARIS.

À LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT.

INTRODUCTION.



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Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent : ils sont Français, voilà leurs défauts et leurs qualités en un mot ; ils sont enviés, voilà l’explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles. Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Friquet nourri de haute philosophie et de petites graines ; car je suis un habitant de la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d’un illustre écrivain, allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent dans la simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien.

En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d’un grand Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m’élurent en des circonstances graves, et me confièrent la mission d’observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution de 1830 ; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande mystification, qu’ils n’ont fait aucune attention à nous. D’ailleurs, les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du choléra. Voici comment et pourquoi.

Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette vaste capitale, devinrent penseurs et très-exigeants sous le rapport moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de la rue de Rivoli, je m’étais échappé d’une cage où l’on m’avait mis à la chaîne, et où je tirais un seau d’eau pour boire quand j’avais soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n’ont eu plus de douleurs au Spielberg que j’en endurai pendant deux ans de captivité chez le grand Animal qui se prétend le roi de la terre. J’avais raconté mes souffrances à ceux du faubourg Saint-Antoine, au milieu desquels je parvins à m’échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors que j’observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie n’était pas toute dans le boire et dans le manger. J’eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me vit souvent, posé sur la tête d’une statue au Palais-Royal, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l’œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir : Où vont les Moineaux ? d’où viennent-ils ? pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer ? pourquoi ne s’organisent-ils pas en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi ne s’entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime ? Telles étaient les questions que je méditais.

Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant moi, sachant que je m’occupais d’eux, que je pensais à leurs affaires, et ils se disaient : — Voilà le Grand-Friquet ! Le bruit des tambours, les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal : je vins vivre dans l’atmosphère intelligente d’un grand écrivain.

Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m’échappaient, quoique je les eusse prévues ; mais après avoir observé la chute imminente d’une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des jardins convertis en maisons rendait les Moineaux du ventre de Paris très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du Palais-Royal et des Champs-Élysées.

Les Moineaux des quartiers sans jardins n’avaient ni graines, ni insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande : ils en étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux : les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux souffrants.

Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, spirituels, tapageurs dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes femelles, tandis que l’autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui vivait au Faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s’organisa. Chacun sentit la nécessité d’obéir momentanément, et beaucoup de Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moineaux rangés sur les toits de la rue de Rivoli, l’aile droite appuyée à l’Hôtel de Ville, l’aile gauche à la Madelaine et le centre aux Tuileries.

Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette démonstration, se virent perdus : ils allaient être chassés de toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter aux insurgés des paroles de conciliation : — Ne valait-il pas mieux s’entendre que de se battre ? Les insurgés m’aperçurent. Ah ! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question de vivres, le fonds éternel des discussions politiques.

Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y avaient-ils des droits absolus de propriété ? Pourquoi, comment cette inégalité s’était-elle établie ? pouvait-elle durer ? Dans le cas où l’égalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles formes prendrait ce nouveau gouvernement ? Telles furent les questions posées par les commissaires des deux partis.

— Mais, me dirent les Friquets, l’air, la terre et ses produits sont à tous les Moineaux.

— Erreur ! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez encore infiniment mieux que si vous étiez à l’état sauvage, dans les champs.

Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d’étourdir les législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la concurrence et tiennent à s’étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose de ce tumulte : tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes, annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit la proposition, approuvée à l’unanimité, d’envoyer un Moineau franc, impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit-Animal, et chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris : que ne fait-on pas pour sa patrie !

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De retour depuis peu, j’apprends l’étonnante Révolution des Animaux, leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l’autel de la patrie, comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d’un modeste philosophe ailé.


I

Du Gouvernement formique.


J’arrivai, non sans peine, après avoir traversé la mer, dans une île appelée assez orgueilleusement la Vieille Formicalion par ses habitants, comme s’il y avait des portions de globe plus jeunes que les autres[1]. Une vieille Corbine ? instruite, que je rencontrai, m’avait indiqué le régime des Fourmis comme le gouvernement modèle ; vous comprenez combien j’étais curieux d’étudier ce système, et d’en découvrir les ressorts.

Chemin faisant, je vis beaucoup de Fourmis, voyageant pour leur plaisir : elles étaient toutes noires, très-propres et comme vernies, mais sans aucune individualité. Toutes se ressemblaient. Qui voit une seule Fourmi, les connaît toutes. Elles voyagent dans une espèce de fluide formique qui les préserve de la boue, de la poussière, si bien que sur les montagnes, dans les eaux, dans les villes, rencontrez-vous une Fourmi, elle semble sortir d’une boîte, avec son habit noir bien brossé, bien net, ses pattes vernies et ses mandibules propres. Cette affectation de propreté ne prouve pas en leur faveur. Que leur arriverait-il donc sans ce soin perpétuel ? Je questionnai la première Fourmi que je vis : elle me regarda sans me répondre, je la crus sourde ; mais un Perroquet me dit qu’elle ne parlait qu’aux bêtes qui lui avaient été présentées.

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Dès que je mis le pied dans l’île, je fus assailli d’Animaux étranges, au service de l’État et chargés de vous initier aux douceurs de la liberté en vous empêchant de porter certains objets, quand même vous les auriez en affection. Ils m’entourèrent, et me firent ouvrir le bec pour voir s’il n’y avait pas des poisons que, sans doute, il est défendu d’introduire. Je levai mes ailes l’une après l’autre pour montrer que je n’avais rien dessous. Après cette cérémonie, je fus libre d’aller et de venir dans le siège de l’Empire Formique dont les libertés m’avaient été si fort vantées par la Corbine.

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Le premier spectacle qui me frappa vivement fut celui de l’activité merveilleuse de ce peuple. Partout des Fourmis allaient et venaient, chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait des magasins, on débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales. Des ouvriers creusaient des souterrains, amenaient des sucres, construisaient des galeries, et le mouvement est si attachant pour ce peuple, qu’on ne remarqua point ma présence. De différents points de la côte, il partait des embarcations chargées de Fourmis qui s’en allaient sur de nouveaux continents. Il arrivait des estafettes qui disaient que, sur tel point, telle denrée abondait, et aussitôt on expédiait des détachements de Fourmis pour s’en emparer, et ils s’en emparaient avec tant d’habileté, de promptitude, que les Hommes eux-mêmes se voyaient dévalisés sans savoir comment ni dans quel temps. J’avoue que je fus ébloui. Au milieu de l’activité générale, j’aperçus des Fourmis ailées au milieu de ce peuple noir sans ailes.

— Quelle est cette Fourmi qui se goberge et s’amuse pendant que vous travaillez ? dis-je à une Fourmi qui restait en sentinelle.

— Oh ! me répondit-elle, c’est une noble Fourmi. Vous en compterez cinq cents ainsi, les Patriciennes de l’Empire Formique.

— Qu’est-ce qu’une Patricienne ? dis-je.

— Oh ! me répondit-elle, c’est notre gloire, à nous autres ! Une Fourmi Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s’amuse, jouit de la vie et fait des enfants. À elle les amours, à nous le travail. Cette division est une des grandes sagesses de notre admirable constitution : on ne peut pas s’amuser et travailler tout ensemble chez nous, les Neutres font l’ouvrage, et les Patriciennes s’amusent !

— Mais est-ce une récompense du travail ? Pouvez-vous devenir Patricienne ?

— Ah ! bien, oui ! Non, dit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes naissent Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle ? il n’y aurait plus rien d’extraordinaire. Mais elles ont aussi leurs obligations, elles veillent à la sécurité de nos travaux, et préparent nos conquêtes.

La Fourmi Patricienne se dirigea de notre côté : toutes les Fourmis se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J’appris qu’aucune des Fourmis ordinaires, dites Neutres, n’oserait disputer le pas à une Patricienne, ni se permettre de se placer devant elle. Les Neutres ne possèdent absolument rien, travaillent sans cesse, sont bien ou mal nourries, selon les chances ; mais les cinq cents Patriciennes ont des palais dans les fourmilières, elles y pondent des enfants qui sont l’orgueil de l’Empire Formique, et possèdent des parcs de Pucerons pour leur nourriture. J’assistai même à une chasse aux Pucerons, dans le domaine d’une Patricienne, spectacle qui me fit le plus grand plaisir à voir. On ne saurait imaginer jusqu’où ce peuple à poussé l’amour pour les petits, ni la perfection qu’il a su donner aux soins avec lesquels il les élève : comment les Neutres les brossent, les lèchent, les lavent, les veillent et les arrangent ! avec quelles admirables pensées de prévoyance elles les nourrissent et devinent les accidents auxquels ils sont exposés dans un âge si tendre. On étudie les températures, on les rentre quand il pleut, on les expose au soleil quand il fait beau, on les accoutume à faire jouer leurs mandibules, on les accompagne, on les exerce ; mais une fois grands, aussi tout est dit : plus d’amour, plus de sollicitude. Dans cet empire, l’état le meilleur pour les individus est d’être enfant.

Malgré la beauté des petits, la choquante inégalité de ces mœurs me frappa vivement ; je trouvai que les querelles des Moineaux de Paris étaient des vétilles, comparées aux malheurs de ces pauvres Neutres. Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n’était que la question même. Il y avait lieu d’examiner par quels ressorts les cinq cents Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au moment où j’allais aborder la Patricienne, elle monta sur une des fortifications de la cité, où se trouvaient quelques autres de son espèce et où elle leur dit des mots en langue formique : aussitôt les Patriciennes se répandirent dans la fourmilière. Je vis partir des détachements commandés par des Patriciennes. Des Neutres s’embarquèrent sur des pailles, sur des feuilles, sur des bâtons. J’appris qu’il s’agissait d’aller porter secours à quelques Neutres attaquées à deux mille pieds de là. Pendant cette expédition, j’entendis la conversation suivante entre deux vieilles Patriciennes.

— Votre Seigneurie n’est-elle pas effrayée de la grande quantité de peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir…

— Votre Grâce ne sait donc pas que de l’autre côté de l’eau il y a une fourmilière bien garnie, et que nous allons l’attaquer, en chasser les habitants, et y mettre notre trop plein.

Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du gouvernement Formique dont la Charte a pour premier article : Ôte-toi de là, que je m’y mette. Le second article porte en substance que ce qui convient à l’Empire Formique appartient à l’Empire Formique, et que quiconque s’oppose à ce que les sujets Formiques s’en emparent devient l’ennemi du gouvernement Formique. Je n’osai pas dire que les voleurs n’avaient pas d’autres principes, je reconnus l’impossibilité d’éclairer cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l’instinct même des Fourmis. Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de la guerre faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya des ambassadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à prendre, et l’esprit des habitants.

— Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis qui passaient, comment vous portez-vous ?

— Pardon, je suis occupée.

— Attendez donc ! que diable, on se parle. Vous avez beaucoup de grain, et nous n’en avons point, mais vous manquez de bois, et nous en avons beaucoup : changeons ?

— Laissez-nous tranquilles, nous gardons nos grains.

— Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde chez vous, quand nous en manquons chez nous : cela est contre les lois du bon sens. Échangeons.

Sur le refus de la fourmilière, la Patricienne, qui se regarda comme insultée, expédia une feuille des plus solides chargée de Fourmis en Formicalion. Les Patriciennes dirent que l’honneur formique et la liberté commerciale étaient compromis par une fourmilière récalcitrante. Sur ce, l’eau fut couverte aussitôt d’embarcations, et la moitié des Neutres embarquées. Après trois jours de manœuvres, les pauvres Fourmis étrangères furent obligées de se disperser dans l’intérieur des terres, abandonnant leur fourmilière aux enfants de la Vieille-Formicalion. Une Patricienne me montra dix-sept fourmilières ainsi conquises et où elles envoyaient leurs filles, qui y devenaient à leur tour Patriciennes.

— Vous faites des choses souverainement infâmes, dis-je à la Patricienne qui était venue offrir des bois pour des grains.

— Oh ! ce n’est pas moi, dit-elle. Moi, je suis la plus honnête créature du monde ; mais le gouvernement Formique est forcé d’agir dans l’intérêt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire était souverainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays ; mais je retourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre race.

En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure Fourmi du monde.

— Vous êtes de fiers sycophantes ! m’écriai-je.

— Oui, me dit une autre Patricienne en riant ; mais convenez que cela est beau, dit-elle en me montrant une file de Patriciennes qui se promenaient au soleil dans l’éclat de leur puissance.

— Comment parvenez-vous à maintenir cet état contre nature ? lui demandai-je. Je voyage pour mon instruction, et voudrais savoir en quoi consiste le bonheur des Animaux.

— Il consiste à se croire heureux, me répondit la Patricienne. Or, chaque ouvrière de l’Empire Formique a la certitude de sa supériorité sur les autres Fourmis du monde. Interrogez-les ? Toutes vous diront que nos fourmilières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit de la terre qu’elle se trouve, si quelqu’un l’insulte, l’insulte est épousée par l’Empire Formique.

— Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain…

— Ceci ressemble à une raison ; mais vous parlez en Moineau. Je vous avoue que nous n’avons pas du grain pour tout le monde ; mais ici tout le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher ; et tant que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, tout ira bien.

— Mais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, ne se coalisent contre vous, afin d’empêcher que vous ne les dévoriez ainsi ?

— Oh ! non. L’un des principes de la politique formique est d’attendre que les fourmilières se chamaillent entre elles pour aller prendre possession d’un territoire.

— Et quand elles ne se chamaillent pas ?

— Ah ! voilà ! Les Patriciennes ne sont occupées qu’à fournir aux fourmilières étrangères les occasions de se chamailler.

— Ainsi la prospérité de l’Empire Formique se fonde sur les divisions intestines des autres fourmilières.

— Oui, seigneur Moineau. Voilà pourquoi nos ouvrières sont si fières d’appartenir à l’Empire Formique, et travaillent avec tant de cœur en chantant : Rule, Formicalia !

— Ceci, me dis-je en partant, est contraire à la Loi Animale : Dieu me garde de proclamer de tels principes. Ces Fourmis n’ont ni foi ni loi. Que deviendraient les Moineaux de Paris, qui sont déjà si spirituels, au cas où quelque grand Moineau les organiserait ainsi ? Que suis-je ? Je ne suis pas seulement un Friquet parisien, je me suis élevé, par la pensée, à toute l’Animalité. Non, l’Animalité n’est pas faite pour être gouvernée ainsi. Ce système n’est que tromperie au profit de quelques-uns.

Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de la hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route un prince d’Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi. Je lui demandai la raison de son empressement ; l’infortuné m’apprit qu’il voulait assister au couronnement d’une reine. Charmé de pouvoir observer une si belle cérémonie, j’accompagnai ce jeune prince, plein d’illusions. Il avait l’espoir d’être le mari de la reine, étant de cette célèbre famille d’Euglosse-Bourdon en possession de fournir des maris aux reines, et qui leur en tient toujours un tout prêt, comme on tenait à Napoléon un poulet tout rôti pour ses soupers. Ce prince, qui n’avait que ses belles couleurs pour toute fortune, quittait un pauvre endroit, sans fleurs ni miel, et comptait vivre dans le luxe, l’abondance et les honneurs.

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II

De la Monarchie des Abeilles.


Instruit déjà par ce que j’avais vu dans l’Empire Formique, je résolus d’examiner les mœurs du peuple avant d’écouter les grands et les princes. En arrivant, je heurtai une Abeille qui portait un potage.

— Ah ! je suis perdue, dit-elle. On me tuera, ou tout au moins je serai mise en prison.

— Et pourquoi ? lui dis-je.

— Ne voyez-vous pas que vous m’avez fait répandre le bouillon de la reine ! Pauvre reine ! Heureusement que la Grande-Échansonne, la duchesse des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions : ma faute sera réparée, car je mourrais de chagrin d’avoir fait attendre la reine.

— Entends-tu, prince Bourdon ? dis-je au jeune voyageur.

L’Abeille se lamentait toujours d’avoir perdu l’occasion de voir la reine.

— Eh ! mon Dieu, qu’est-ce donc que votre reine pour que vous soyez dans une telle adoration ? m’écriai-je. Je suis d’un pays, ma chère, où l’on se soucie peu des rois, des reines et autres inventions humaines.

— Humaine ! s’écria l’Abeille. Il n’y a rien chez nous, effronté Pierrot, qui ne soit d’institution divine. Notre reine tient son pouvoir de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social sans elle, que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie et notre lumière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nomme une directrice des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et nos alignements pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun sa tâche selon ses capacités, elle est la justice même, et s’occupe sans cesse de son peuple : elle le pond, et nous nous empressons de le nourrir, car nous sommes créées et mises au monde pour l’adorer, la servir et la défendre. Aussi faisons-nous pour les petites reines des palais particuliers et les dotons-nous d’une bouillie particulière pour leur nourriture. À notre reine seule revient l’honneur de chanter et de parler, elle seule fait entendre sa belle voix.

— Quelle est votre reine ? dit alors le prince d’Euglosse-Bourdon.

— C’est, dit l’Abeille, Tithymalia XVll, dite la Grande-Ruchonne, car elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie victorieuse de cinq combats qui lui ont été livrés par d’autres reines jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est riche en miel, et l’on soupçonne qu’elle en a des trésors placés dans les pays étrangers.

— Ma chère, dit le prince d’Euglosse-Bourdon, croyez-vous que quelque jeune reine soit sur le point d’être mariée…

— N’entendez-vous pas, prince, dit l’Ouvrière, le bruit et les crérémonies du départ d’un peuple ? Chez nous, il n’y a pas de peuple sans reine. Si vous voulez faire la cour à l’une des filles de Tithymalia, dépêchez-vous, vous êtes assez bien de votre personne, et vous aurez une belle lune de miel.

Je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à mes regards et qui, certes, doit agir assez sur les imaginations vulgaires pour leur faire aimer les momeries et les superstitions qui sont l’esprit et la loi de ce gouvernement. Huit timbaliers à corselet jaune et noir sortirent en chantant de la vieille cité, que l’Ouvrière me dit se nommer Sidracha du nom de la première Abeille qui prêcha l’Ordre Social. Ces huit timbaliers furent suivis de cinquante musiciens si beaux, que vous eussiez dit des saphirs vivants. Ils exécutaient l’air de :

 
Vive Tithymalia ! vive c’te reine bonne enfant !
Qui mange et boit comme cent,
Et qui pond tout autant.


Les paroles ont été faites par tout le monde, mais l’air est dû à l’un des meilleurs Faux-Bourdons du pays. Après, venaient les gardes du corps armés d’aiguillons terribles ; ils étaient deux cents, allaient six par six, sur six rangs de profondeur, et chaque bataillon de six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons, allaient les essuyeuses de la reine, commandés par la Grande-Essuyeuse ; puis la Grande-Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier ; la Grande-Maîtresse de la loge royale suivie de douze balayeuses ; la Grande-Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel ; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d’un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia XVII, l’accompagnait ; elle étincelait d’une poussière de diamants. Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur le bord de la ruche, et dit à sa fille ces mémorables paroles :

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— C’est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre volée, car c’est une assurance que mon peuple sera tranquille, et que…

Elle s’arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque chose de contraire à la politique, et reprit ainsi :

— Je suis certaine que, formée par nos mœurs, instruite de nos coutumes, vous servirez Dieu, que vous répandrez la gloire de son nom sur la terre ; que vous n’oublierez jamais d’où vous êtes sorties, que vous conserverez nos saintes doctrines de gouvernement, notre manière de bâtir, et d’économiser le miel pour vos augustes reines. Songez que sans la royauté, il n’y a qu’anarchie ; que l’obéissance est la vertu des bonnes Abeilles, et que le palladium de l’État est dans votre fidélité. Sachez que mourir pour vos reines, c’est faire vivre la patrie. Je vous donne pour souveraine ma fille Thalabath ! ce qui veut dire tarse agile. Aimez-la bien.

Sur cette allocution pleine des agréments qui distinguent l’éloquence Royale, il y eut un hurrah !

Un Papillon, à qui cette cérémonie pleine de superstitions faisait pitié, me dit que la vieille Tithymalia donnait à ses fidèles sujets une double ration du meilleur miel et que la police et le miel fin étaient pour beaucoup dans ces solennités, mais qu’au fond, elle était haïe.

Dès que le jeune peuple partit avec sa reine, mon compagnon de voyage alla bourdonner autour de l’essaim en criant : — Je suis un prince de la maison d’Euglosse-Bourdon. Il y a des polissons de savants qui refusent à notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire, ô merveille de la race de Tithymalia ! je suis capable de faire des économies, surtout si vous avez une belle dot.

— Savez-vous, prince, lui dit alors la Grande-Maîtresse de la loge royale, que, chez nous, le mari de la reine n’est rien du tout, il n’a ni honneurs, ni rang ; il est considéré comme un moyen malheureux, dont il est impossible de se passer, mais nous ne souffrons pas qu’il s’immisce dans le gouvernement.

— Tu t’immisceras ! Viens, mon ange, lui dit gracieusement Thalabath, ne les écoute pas. Je suis la reine, moi ! Je puis beaucoup pour toi : tu seras d’abord le commandant de mes porte-aiguillons ; mais si, en général, tu m’obéis, je t’obéirai en particulier. Et nous irons nous rouler dans les fleurs, dans les roses, nous danserons à midi sur les nectaires embaumés, nous patinerons sur la glace des lis, nous chanterons des romances dans les cactus, et nous oublierons ainsi les soucis du pouvoir…

Je fus surpris d’une chose, qui ne regarde pas le gouvernement, mais que je ne puis m’empêcher de consigner ici, c’est que l’amour est absolument le même partout. Je livre cette observation à tous les Animaux, en demandant qu’il soit nommé une commission pour examiner ce qui se passe chez les Hommes.

— Ma chère, dis-je à l’Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille reine Tithymalia qu’un étranger de distinction, un Pierrot de Paris, désirerait lui être présenté.

Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre gouvernement, et comme j’avais remarqué le plaisir qu’elle prenait à bavarder, je ne pouvais m’adresser à personne qui me donnât de meilleurs renseignements : le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. Plusieurs Abeilles vinrent m’examiner pour savoir si je ne portais pas sur moi aucune odeur dangereuse. La reine était tellement idolâtrée de ses sujettes, qu’on tremblait à l’idée de sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher où j’occupais une branche inférieure, et où, par habitude, elle prit quelque chose.

— Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l’ordre des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître les inconvénients de son système.

— Sage Moineau, je m’ennuierais beaucoup si je n’avais pas à pondre deux fois par an, mais j’ai souvent désiré n’être qu’une Ouvrière, mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m’appelez ni majesté ni reine, dites-moi tout simplement princesse.

— Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le vois, d’après les coutumes égyptiennes.

— Cela est vrai, mais l’Ordre est une des plus belles choses. Ordre public, voilà notre devise, et nous la pratiquons ; tandis que si les Hommes s’avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces mots en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux, et les prennent alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c’est l’ordre, et l’ordre est absolu.

— L’ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles vous font une jolie liste civile de bouillie perfectionnée, et ne s’occupent que de vous.

— Eh ! que voulez-vous ? l’État, c’est moi. Sans moi, tout périrait. Partout où chacun discute l’ordre, il fait l’ordre à son image, et comme il y a autant d’ordres que d’opinions, il s’ensuit un constant désordre. Ici, l’on vit heureux parce que l’ordre est le même : il vaut mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine que d’en avoir cinq cents comme chez les Fourmis, par exemple. Le monde des Abeilles a tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu’il ne tente plus l’expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la propolis, le miel, la cire. À la voix de quelques novatrices, on enfonça les magasins, chacune d’elles devint libre, et voulut faire à sa guise ! Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh bien, la ruche en révolution n’eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n’exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et reconnurent leurs erreurs.

— Il est malheureux lui dis-je, que le bien ne puisse s’obtenir que par une division cruelle en castes ; mon bon sens de Moineau se révolta à cette idée de l’inégalité des conditions.

— Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire ! De Dieu procède l’instinct, obéissons à Dieu. Si l’égalité pouvait être proclamée, ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus rigoureuses ? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être maintenues que par le gouvernement d’une reine.

— Et pour qui faites-vous votre miel ? pour l’Homme ? lui dis-je. Oh ! la liberté ! Ne travailler que pour soi, s’agiter dans son instinct ! ne se dévouer que pour tous, car tous, c’est encore nous-mêmes !

— Il est vrai que je ne suis pas libre, dit la reine, et que je suis plus enchaînée que ne l’est mon peuple. Sortez de mes états, philosophe parisien, vous pourriez séduire quelques têtes faibles.

— Quelques têtes fortes ! dis-je.

Mais elle s’envola. Je me grattai la tête quand la reine fut partie, et j’en fis tomber une Puce d’une espèce particulière.

— Ô philosophe de Paris, je suis une pauvre Puce venue de bien loin sur le dos d’un Loup, me dit-elle ; je viens de t’entendre, et je t’admire. Si tu veux t’instruire, prends par l’Allemagne, traverse la Pologne, et, vers l’Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la grandeur et de l’indépendance des Loups dont les principes sont ceux que tu viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le Loup, seigneur Moineau, est l’Animal le plus mal jugé qui existe. Les naturalistes ignorent ses belles mœurs républicaines, car il mange les naturalistes assez osés pour venir au milieu d’une Section ; mais ils ne pourront pas dévorer un Oiseau. Tu peux sans rien craindre te poser sur la tête du plus fier des Loups, d’un Gracchus, d’un Marius, d’un Régulus lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales pratiquées dans les steppes où se sont établies les républiques des Loups et des Chevaux. Les Chevaux sauvages, autrement dit, les Tarpans, c’est Athènes ; mais les Loups, c’est Sparte.

— Merci, Puceron. Que vas-tu faire ?

— Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d’où je suis sortie.

Je volai vers l’Allemagne et vers la Pologne dont j’avais tant entendu parler dans la mansarde de mon philosophe, rue de Rivoli.


III

De la République Lupienne.


Ô Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du globe, et vous, sublimes carcasses antédiluviennes, l’admiration vous saisirait tous, si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, la seule où l’on dompte la Faim ! Voilà qui élève l’âme d’un Animal ! Quand j’arrivai dans les magnifiques steppes qui s’étendent de l’Ukraine à la Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné par la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J’aperçus un Loup en sentinelle.

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— Loup, lui dis-je, j’ai froid et vais mourir : ce serait une perte pour votre gloire, car je suis amené par mon admiration pour votre gouvernement, que je viens étudier pour en propager les principe parmi les Bêtes.

— Mets-toi sur moi, me dit le Loup.

— Mais tu me mangerais, citoyen ?

— À quoi cela m’avancerait-il ? répondit le Loup. Que je te mange ou ne te mange pas, je n’en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un Loup, ce n’est pas même une seule graine de lin pour toi.

J’eus peur, mais je me risquai, en vrai philosophe. Ce bon Loup me laissa prendre position sur sa queue, et me regarda d’un œil affamé sans me toucher.

— Que faites-vous là ? lui dis-je pour renouer la conversation.

— Eh ! me dit-il, nous attendons des propriétaires qui sont en visite dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront, probablement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets et deux propriétaires russes.

— Ce sera drôle, lui dis-je.

Ne croyez pas, Animaux, que j’ai voulu bassement flatter ce sauvage républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction : je disais là ma pensée. J’avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers, et partout, l’abominable variété d’hommes appelés les propriétaires, que, sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup.

— Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant.

— Pourquoi ? me dit le citoyen Loup.

— J’ai ouï dire qu’ils n’en avaient point.

— Quel malheur ! s’écria le Loup ; c’est une perte pour nous, mais ce ne sera pas la seule.

— Comment ! fis-je.

— Hélas ! me dit le citoyen Loup, beaucoup des nôtres périront à l’attaque ; mais la patrie avant tout ! Il n’y a que six Hommes, quatre Chevaux et quelques effets potables, ce ne sera pas assez pour notre section des Droits du Loup, qui se compose d’un millier de Loups. Songe, Moineau, que nous n’avons rien pris depuis deux mois.

— Rien ? lui dis-je, pas même un prince russe !

— Pas même un Tarpan ! Ces gueux de Tarpans nous sentent de deux lieues.

— Eh bien, comment ferez-vous ? lui dis-je.

— Les lois de la république ordonnent aux jeunes Loups et aux Loups valides de combattre et de ne pas manger. Je suis jeune, je laisserai passer les Femmes, les petits et les anciens…

— Cela est bien beau, lui dis-je.

— Beau ! s’écria-t-il ; non, c’est tout simple. Nous ne reconnaissons pas d’autre inégalité que celles de l’âge et du sexe. Nous sommes tous égaux.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes tous également forts.

— Cependant vous êtes en sentinelle, monseigneur.

— C’est mon tour de garde, dit le jeune Loup, qui ne se fâcha point d’ètre monseigneurisé.

— Avez-vous une Charte ? lui dis-je.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit le jeune Loup.

— Mais vous êtes de la section des Droits du Loup, vous avez donc des droits ?

— Le droit de faire tout ce que nous voulons. Nous nous rassemblons dès qu’il y a péril pour tous les Loups ; mais le chef que nous nous donnons redevient simple Loup après l’affaire. Il ne lui passerait jamais par la tête qu’il vaut mieux que le Loup qui a fait ses dernières dents le matin. Tous les Loups sont frères !

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— Dans quelles circonstances vous rassemblez-vous ?

— Quand il y a disette et pour chasser dans l’intérêt commun. On chasse par sections. Dans les jours de grande famine, on partage, et les parts se font strictement. Mais sais-tu, moutard de Moineau, que dans les circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n’y a rien à croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient chaud les uns contre les autres ! Oui, depuis que la république des Loups est constituée, jamais il n’est arrivé qu’un coup de dent ait été donné par un Loup sur un autre. Ce serait un crime de lèse-majesté : un Loup est un souverain. Aussi le proverbe, les Loups ne se mangent point, est-il universel et fait-il rougir les Hommes.

— Hé ! lui dis-je pour l’égayer, les Hommes disent que les souverains sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions.

— Si un Loup a commis une faute dans l’exercice de ses fonctions, s’il n’a pas arrêté le gibier, s’il a manqué à flairer, à prévenir, il est battu ; mais il n’en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le monde peut faillir. Expier sa faute, n’est-ce pas obéir aux lois de la république ? Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun est libre comme l’air, et d’autant plus fort qu’il peut compter sur tous au besoin.

— Voilà qui est beau m’écriai-je. Vivre seul et dans tous ! vous avez résolu le plus grand problème. J’ai bien peur, pensais-je, que les Moineaux de Paris n’aient pas assez de simplicité pour adopter un pareil système.

— Hourrah ! cria mon ami le Loup.

Je volai à dix pieds au-dessus de lui. Tout à coup mille à douze cents Loups, d’un poil superbe et d’une incroyable agilité, arrivèrent aussi rapidement que s’ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir deux kitbikts attelés de deux Chevaux chacun ; mais malgré la rapidité de leur course, en dépit des coups de sabre distribués aux Loups par les maîtres et par les valets, les Loups se firent écraser sous les roues avec une sublime abnégation de leur poil qui me parut le comble du stoïcisme républicain. Ils firent trébucher les Chevaux, et dès que ces Chevaux purent être mordus, ils furent morts ! Si la meute perdit une centaine de Loups, il y eut une belle curée. Mon Loup, comme sentinelle, eut le droit de manger le cuir des tabliers. De vaillants Loups, n’ayant rien, mangeaient les habits et les boutons. Il ne resta que six crânes qui se trouvèrent trop durs, et que les Loups ne pouvaient ni casser, ni mordre. On respecta les cadavres des Loups mort dans l’action : ce fut l’objet d’une spéculation excessivement habile. Des Loups affamés se couchèrent sous les cadavres. Des Oiseaux de proie vinrent se poser dessus, il y en eut de pris et de dévorés.

Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aucun danger, je me mis à rechercher les causes de cette admirable égalité. L’égalité des droits vient évidemment de l’égalitÉ des moyens. Les Loups sont tous égaux, parce qu’ils sont tous également forts, comme me l’avait fait pressentir mon interlocuteur. Le mode à suivre, pour arriver à l’égalité absolue de tous les citoyens, est de leur donner à tous, par l’éducation, comme font les Loups, les mêmes facultés. Dans les violents exercices auxquels s’adonnent ces républicains, tout être chétif succombe : il faut que le Louveteau sache souffrir et combattre, ils ont donc tous le même courage. On ne s’ennoblit point dans une position supérieure à celle d’autrui, on s’y dégrade dans la mollesse et le rien-faire, Les Loups n’ont rien et ont tout. Mais cet admirable résultat vient des mœurs. Quelle entreprise, que de réformer les mœurs d’un pays gâté par les jouissances ! Je devinai pourquoi et comment il y avait à Paris des Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui habitaient des oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forcés de picorer par les rues. Par quels moyens convaincre les Moineaux heureux de se faire les égaux des Moineaux malheureux ? Quel nouveau fanatisme inventer ?

Les Loups s’obéissent tout aussi durement à eux-même que les Abeilles obéissaient à leur reines, et les Fourmis à leurs lois. La liberté rend esclave du devoir, les Fourmis sont esclaves de leur mœurs, et les Abeilles de leur reine. Ma foi ! s’il faut être esclave de quelque chose, il vaut mieux n’obéir qu’à la raison publique, et je suis pour les Loups. Évidemment, Lycurgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom l’indique. L’union fait la force, là est la grande charte des Loups, qui peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes, les Lions, et qui règnent par leur admirable égalité. Maintenant, je comprends la Louve mère de Rome !

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Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, en revenant, de les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses. Avouons-le à ma honte ou à ma gloire ! à mesure que je me rapprochais de Paris, l’admiration que m’avait inspirée cette race sauvage de héros lupiens se dissipait en présence des mœurs sociales, en pensant au merveilles de l’esprit cultivé, en me souvenant des grandeurs où conduit cette tendance idéaliste qui distingue le Moineau français. La fière république des Loups ne me satisfaisait plus entièrement. N’est-ce pas, après tout, une triste condition, que de vivre uniquement de rapines ? Si l’égalité entre Loups est une des plus sublimes conquêtes de l’esprit animal, la guerre du Loup à l’Homme, à l’Oiseau de proie, au Cheval et à l’Esclave, n’en reste pas moins en principe une abominable violation du droit des Bêtes.

— Les rudes vertus d’une république ainsi faites, me disais-je, ne subsistent donc que par la guerre ? Sera-ce le meilleur gouvernement possible, celui qui ne vivra qu’à la condition de lutter, de souffrir, d’immoler sans cesse et les autres et soi-même ? Entre mourir de faim en ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir de faim en coopérant, comme le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle, à la trame continue d’une étoffe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel Animal ne choisirait le tout au rien, le plein au vide, l’œuvre au néant ? Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose ! je me rappelai les Polypes de la mer des Indes, qui, fragment de matière mobile, réunion de quelques monades sans cœur, sans idée, uniquement douées de mouvement, s’occupent à faire des îles sans savoir ce qu’ils font. Je tombai donc dans d’horribles doutes sur la nature des gouvernements. Je vis que beaucoup apprendre, c’est amasser des doutes. Enfin, je trouvai ces Loups socialistes décidément trop carnassiers pour les temps où nous vivons. Peut-être pourrait-on leur enseigner à manger du pain, mais il faudrait alors que les Hommes consentissent à leur en donner.

Je devisais ainsi à tire-d’aile, arrangeant l’avenir au vol d’Oiseau, comme s’il ne dépendait pas des Hommes d’abattre les forêts et d’inventer les fusils, car je faillis être atteint par une de ces machines inexplicables ! J’arrivai fatigué. Hélas ! la mansarde est vide : mon philosophe est en prison pour avoir entretenu les riches des misères du peuple. Pauvres riches, quels torts vous font vos défenseurs ! J’allai voir mon ami dans sa prison, il me reconnut.

— D’où viens-tu, cher petit compagnon ? s’écria-t-il. Si tu as vu beaucoup de pays, tu as dû voir beaucoup de souffrances qui ne cesseront que par la promulgation du code de la Fraternité.

George Sand.
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  1. La fausseté de cette opinion m’a été démontrée par une aimable Coralline de la mer Polynésique emmenée en captivité par des Poissons, et qui regrettait amèrement les magnifiques constructions cyclopéennes auxquelles elle coopérait, et sur le corail desquelles devait reposer un nouveau continent. Elle m’expliqua même que le gouvernement formique les subventionnait, afin d’avoir le droit d’occuper les nouvelles terres aussitôt qu’elles apparaissent à la surface des eaux. Les Friquets de Paris prendront sans doute en considération cette note, due aux confidences de ce membre excessivement distingué de la République Polypéenne qui fait des ruches sous-marines assez solides pour briser des vaisseaux. Néanmoins la jolie Coralline resta sans réponse quand je lui demandai sur quoi reposait les immenses bâtiments de sa nation.