Scènes de la vie privée et publique des animaux/16

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J. Hetzel et Paulin (1p. 361-384).

VOYAGE
d’un
LION D’AFRIQUE
À PARIS,
et ce qui s’ensuivit.


I

Où l’on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo dut faire un voyage en France.


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Au bas de l’Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagne de la Lune ; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d’Éléphants, de Tigres, de Boschimans et de Troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop ; car ce ne fut que sur ses vieux jours, ayant les dents lourdes, qu’il fit crier les Moutons en les croquant. De cette complaisance universelle, lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l’ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome : Prendre, c’est apprendre. Et il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n’empêche pas qu’il déteste les lettres et les lettrés. « Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé, » dit-il.

Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui reprochaient de s’enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour compter ses trésors sans admettre personne à les voir.

Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des Singes, perchés sur des arbres, éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.

Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s’appuyant sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les domptait par la famine ; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s’adoucit en ne prenant rien. Hélas ! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d’agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment connus.

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois et dit ces sages paroles : « Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu’on appelle le pouvoir royal. J’y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand’chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir ! Encore si je réussissais ! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne ! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants ! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les Lions mécontents en les éconduisant à la victoire. »

Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse, et chanta la Marseillaise des Lions :

Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières !

— Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de l’Afrique, indignés du far niente de Votre Majesté, étaient sur le point d’exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l’État.

— Ah ! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication !… Bon, nous allons te rendre sage ! Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l’adresse, et pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l’ouvrage.

Dès que cette nouvelle circula dans toute l’Afrique, elle y produisit un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n’avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s’était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.

Le matin, à l’aurore, le Grand-Chien, commandant les hallebardiers, dans son grand costume et armé de toutes pièces, rangea la garde en bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus, on voyait ses armes représentant une Chimère au grand trot, poursuivie par un poignard. Là, devant tous les Oisons qui composaient la cour, le grand Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse ces remarquables paroles à ses Lionceaux, qui reçurent sa bénédiction, seule chose qu’il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses trésors.

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— Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours, essayez de plaire au peuple et vous m’en direz des nouvelles.

Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria :

— Obéissez à mon fils, il a mes instructions !

Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines, l’ardeur, en harmonie d’ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en rapport avec le nombre des ambitions légitimes ; il y eut des mécontents qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s’éleva des tumultes, les jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé. L’ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s’ensuivit, et la cour fit un grand carnaval pour célébrer le retour au statu quo qui parut être le vœu du peuple. Le jeune prince, trompé par cette scène de haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission. Si les Hommes ont la question d’Orient, les Lions ont la question d’Europe, où depuis quelque temps des Hommes usurpaient leur nom, leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités nationales des Lions s’étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de tanière à camarilla. Son Altesse Lionne, accompagnée d’un de ses Tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépêches diplomatiques du jeune prince et celles de son Tigre ordinaire.


II

Comment le prince Léo fut traité à son arrivée dans la capitale du monde civilisé.

PREMIÈRE DÉPÊCHE.
« Sire,

« Dès que votre auguste fils eut dépassé l’Atlas, il fut reçu à coups de fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le Gouvernement français s’est empressé de venir à sa rencontre ; on lui a offert une voiture élégante, ornée de barreaux en fer creux qu’on lui fit admirer comme un des progrès de l’industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les plus recherchées, et nous n’avons eu qu’à nous louer des procédés de la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race Animale, sur un vaisseau appelé le Castor. Conduits par les soins du gouvernement français jusqu’à Paris, nous y sommes logés aux frais de l’État dans un délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir avec un tel empressement, qu’on nous a donné les plus illustres savants pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la foule. Nous sommes arrivés dans d’heureuses circonstances, il se trouve là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

« J’ai lorgné, dans un hôtel voisin, un Ours blanc venu d’outre-mer pour des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m’a dit alors que nous étions les dupes de la France. Les Lions de Paris, inquiets de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions prisonniers.

« — Où pourrons-nous trouver les Lions de Paris ? lui ai-je demandé.

« Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite. En effet, la diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas s’abaisser jusqu’à la fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet Ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales où l’asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient, arrosés par l’argent d’une fée appelée conseil général de la Seine. Allez toujours devant vous, et quand vous trouverez sous vos pattes des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot : Seyssel ! un terrible mot qui a bu de l’or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer bien des Tigres, voyager des Loups-Cerviers, pleurer des Rats, rendre gorge à des Sangsues, vendre des Chevaux et des Escargots !… quand ce mot flamboyera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges où se retirent ces Animaux ?

« — Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse qui doit distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis ?

« — Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés que vous par les railleries parisiennes. J’ai pu voir, dans une imprimerie, ce qui s’appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces Ours sont assistés de Singes qui grapillent des lettres, et ils font ce qu’ici les savants nomment des livres, un produit bizarre de l’Homme que j’entends aussi nommer des bouquins, sans avoir pu deviner le rapport qui peut exister entre le fils d’un bouc et un livre, si ce n’est l’odeur.

« — Quel avantage les Hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à prendre nos noms sans pouvoir prendre nos qualités ?

« — Il est plus facile d’avoir de l’esprit en se disant une Bête qu’en se donnant pour un Homme de talent ! D’ailleurs, les Hommes ont toujours si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis de nous pour s’anoblir. Regardez les vieux blasons ? Partout des Animaux !

« Voulant, Sire, connaître l’opinion des cours du Nord dans cette grande question, je lui dis : — En avez-vous écrit à votre gouvernement ?

« — Le cabinet Ours est plus fier que celui des Lions, il ne reconnaît pas l’Homme.

« — Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes et poudré de neige, que le Lion, mon maître, n’est pas le roi des Animaux ?

« L’Ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse, que d’un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j’allais venger l’honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très-judicieusement qu’au moment d’avoir des explications à Paris, il ne fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

« Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc très-facile d’arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le petit jour, nous fûmes accueillis par des : — Oh ! c’te tête ! — Sont-ils bien déguisés ! — Ne dirait-on pas de véritables Animaux ! »


III

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval. — Jugement que porte Son Altesse sur ce qu’elle voit.


DEUXIÈME DÉPÊCHE.

« Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer ; nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa. »

(Interrompue par le froid de l’atmosphère)

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.
« Mon cher et auguste père,

« Vous m’avez donné si peu de valeurs qu’il m’est bien difficile de tenir mon rang à Paris. À peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s’achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d’intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués, tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d’entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d’interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu’est Paris, vous ne m’eussiez pas mystifié par la mission que vous m’avez donnée. J’ai bien peur d’être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j’éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletonniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête : — Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.

« — La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

« — Je crois, nous dit alors le Chien, qu’il en est comme de la question d’Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.

« Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d’une haute intelligence ; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu’il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d’égards les étrangers qui visitent la France.

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« Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens ; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres ! Au lieu d’air pur, de la fumée ; au lieu de rosée, de la poussière : aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.

« Du reste, de grandeur, il n’y en a point à Paris : tout y est mesquin ; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un Cheval ; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l’emporter, et nous l’avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu’une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

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« Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n’est pas sans fruit pour moi ; il m’a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie, je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute ; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

« À Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l’expliquer : On rassemble par trois à quatre cents groupes tous les honnêtes gens du pays en leur disant de se représenter par un d’eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces Hommes sont vraiment plaisants : ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu’en nommant un Homme d’un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires ; qu’enfin le mot honnête Homme est synonyme de législateur, et qu’un Mouton devient un Lion en lui disant : Sois-le. Aussi qu’arrive-t’il ? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s’asseoir sur des bancs au bout d’un pont, et le roi vient leur demander de l’argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce que dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l’Orient après quelqu’un qui a parlé sur la pèche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu’ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

« J’ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d’Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d’autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l’Homme. Sa grande imagination consiste d’ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.

« Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque impossible, et où l’on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.

« — Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.

« — Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays ?

« — Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit le Chien, est habitué à tout prendre, il s’élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.

« — Et comment ?

« — Il paraît qu’il a eu l’esprit d’écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire le Pigeon.

« — Quel est ce mot ?

« — Le mot bénéfice. Il y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, il écrit dividende. Après dividende, réserve ou intérêts… les Pigeons s’y prennent toujours.

« — Et pourquoi ?

« — Ah ! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d’en trouver un autre qui le soit encore plus et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d’or… Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s’appelle fonder le crédit public, et quand il y a plus de crédit que de public, tout est fondu.

« — Sire, le crédit n’existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m’a conduit, tout en m’expliquant les sottises de l’Homme, vers un café célèbre où je vis en effet les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que nous cherchions. Ainsi la question s’éclaircissait de plus en plus.
Figurez-vous, cher et auguste père, qu’un Lion de Paris est un jeune Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d’une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux cents francs ; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, dont l’emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu’il usurpe

aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris, et obtenir l’admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas ! Sire, j’ai bien peur qu’il n’en soit ainsi de toutes les questions, et qu’en les regardant de trop près, elles ne s’évanouissent, ou qu’on y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de conjuguer le verbe Prendre !

« — Monseigneur, me dit mon détaché qui qui jouissait de mon étonnement à l’aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits ; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.

« — Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits ?

« — Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.

« — Quel est ce nouvel Animal ?

« — Un Rat, mon Prince : c’est six aunes de mousseline qui dansent, et il n’y à rien de plus dangereux, parce que ses six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu’elles finissent par ronger la fortunes des Lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus ! »

TROISIÈME DÉPÊCHE.
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« Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons ! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d’un châle des Indes vert-pomme ! une vraie guipure d’une fausse, une démarche hasardeuse d’un maintien convenable ! Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l’antre de la Lionne, le Rat n’a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue une remise, la Lionne a sa voiture ; le Rat danse, et la Lionne monte à cheval au bois de Boulogne ; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand livre ; le Rat ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s’en fait une ; la Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s’élève à peine à la fausse perse peinte. N’est-ce pas autant d’énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère, et qui veut seulement fortifier son pouvoir ? Ce détaché, comme l’appelle Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c’est-à-dire qu’on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L’instabilité des choses publiques entraîne l’instabilité des positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s’est mis en marche aussi : tout est danse et galop ! Les drames doivent rouler si rapidement qu’on n’y peut plus rien comprendre ; on n’y veut que de l’action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s’est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation : on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser ; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n’eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.

« Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.

« Le Prince a manifesté si vivement son désir d’aller au bal, que, bien qu’il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne purent qu’obéir, tout en sachant combien ils s’éloignaient de leurs instructions particulières ; mais n’est-il pas utile aussi que l’instruction vienne à ce jeune héritier du trône ? Quand nous nous présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer sans payer. »


DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE À SON PÈRE.
« Ah ! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique. Vivent les débardeurs ! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez vu le galop ! Un poëte a dit que les morts vont vite, mais les bons vivants vont encore mieux !
Le carnaval, Sire, est la seule supériorité que Homme ait sur les Animaux, on ne peut lui contester cette invention ! C’est alors que l’on acquiert une certitude sur les rapports qui relient l’Humanité à l’Animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l’Homme, qu’on ne saurait douter de nos affinités.
Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j’ai vu de près ce qu’on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille Histoire d’un Lion amoureux qu’on m’avait racontée dans mon enfance, et que j’aimais tant. Mais aujourd’hui cette histoire me parait une fable ridicule. Jamais Lionne de cette espèce n’a pu faire rugir un vrai Lion. »

IV

Comment le prince Léo jugea qu’il avait eu grand tort de se déranger, et qu’il eût mieux fait de rester en Afrique.


QUATRIÈME DÉPÊCHE.

« Sire, c’est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes de reconnaissances de théâtre ; au lieu de se jeter dans les bras du Prince, comme l’aurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à qui il avait affaire, pâlit et faillit s’évanouir. Il se remit pourtant et s’en tira… Par la force ? me direz-vous. Non, Sire, mais par la ruse.

« — Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison vous vous appuyez pour prendre notre nom.

« — Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l’enfant de Paris, j’ai l’honneur de vous faire observer que vous vous appelez Lion, et que nous nous appelons Laianne, comme en Angleterre.

« — Le fait est, dis-je au prince, en essayant d’arranger l’affaire, que Laianne n’est pas du tout votre nom.

« — D’ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous ? Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est crue. Vous ne portez pas de bagues.

« — Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.

« — Mais on discute, dit le Lion parisien, et par la discussion l’on s’éclaire. Voyons Avez-vous pour votre toilette et pour vous faire la crinière quatre espèces de brosses différentes ? Tenez : une brosse ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux ! avez-vous des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour les moustaches ? sept flacons d’odeurs diverses ? Donnez-vous tant par mois à un Homme pour vous arranger les pieds ? Savez-vous seulement ce qu’est un pédicure ? Vous n’avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi l’on nous appelle des Lions ! Mais je vais vous le dire : nous sommes des Laiannes, parce que nous montons à Cheval, que nous écrivons des romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons d’une certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. Vous n’avez pas de tailleur à payer ?

« — Non, dit le prince du désert.

« — Eh bien ! qu’y a-t-il de commun entre nous ? Savez-vous mener un tilbury ?

« — Non.

« — Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist ? Connaissez-vous le jockey’s-club ?

« — Non, dit l’ambassadeur.

« — Eh bien ! vous voyez, mon cher, le whist et le club, voilà les deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Moutons, et vous êtes très-peu endurants.

« — Nierez-vous aussi que vous ne m’ayez fait enfermer ? dit le prince que tant de politesse impatientait.

« — J’aurais voulu vous faire enfermer que je ne l’aurais pas pu, répondit le faux Lion en s’inclinant jusqu’à terre. Je ne suis point le Gouvernement.

« — Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse ? dis-je à mon tour.

« — Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l’enfant de Paris, mais il ne les dit jamais.

« Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage. Son Altesse fut frappée d’un tel étonnement, qu’elle retomba sur ses quatre pattes.

« Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une pirouette et s’échapper.

« Son Altesse, Sire, jugea qu’elle n’avait plus rien à faire à Paris, que les Bêtes avaient grand tort de s’occuper des Hommes, qu’on pouvait les laisser sans crainte jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes, leurs cannes, leurs joujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants ; qu’il eût mieux valu qu’elle restât auprès de Votre Majesté, et qu’elle ferait bien de retourner au désert. »


À quelques jours de là on lisait dans le Sémaphore de Marseille :

« Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se rendre à Toulon, où il doit s’embarquer pour l’Afrique. La Nouvelle de la mort du roi, son père, est, dit-on, la cause de ce départ précipité. »

La justice ne vient pour les Lions qu’après leur mort. Le journal ajoute que cette mort a consternée beaucoup de gens en Léonie, et qu’elle y embarrasse tout le monde. « L’agitation est si grande, qu’on craint un bouleversement général. Les nombreux admirateurs du vieux Lion sont au désespoir. Qu’allons-nous devenir ! s’écrient-ils. On assure que le Chien qui avait servi d’interprète au prince Léo, s’étant trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui peint bien l’état de démoralisation où sont tombés les Chiens de Paris : — Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, sauvez la caisse ! »

« Ainsi voilà donc, dit le journal, le seul enseignement que le jeune prince remportera de ce Paris si vanté ! ce n’est pas la Liberté, mais les saltimbanques qui feront le tour du monde.

Cette nouvelle pourrait être un puff, car nous n’avons pas trouvé la dynastie des Léo dans l’Almanach de Gotha.


De Balzac.


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