Scènes du drame hellénique/03

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Quelques scènes du drame hellénique (Juin-Décembre 1916) [1]
Ernest Daudet


Quelques scènes du drame hellénique (Juin-Décembre 1916) [2]


III. — AUTOUR DES JOURNÉES DE DÉCEMBRE[3]


I

Le lendemain du jour où Vénizélos était parti d’Athènes, le bâtiment grec l’Esperia le débarquait en Crète, son pays natal. Il y recevait de ses compatriotes un accueil enthousiaste et, de là, il lançait à la Grèce une proclamation retentissante. Après un rapide séjour à la Canée, il reprenait la mer, toujours embarqué sur l’Emma, escorté par le Lansquenet, contre-torpilleur français qui avait remplacé le Magon, et on faisait escale à la Sude. On allait repartir pour continuer à contourner la Crète en s’arrêtant dans les golfes qui déchiquètent ses bords, lorsqu’on était informé par un officier de l’état-major du Jurien de la Gravière qu’à quelque distance, dans les eaux de la propriété d’un Grec connu pour son germanisme, deux sous-marins allemands guettaient l’Esperia. Dès lors, la prudence commandait de modifier l’itinéraire du voyage. Sur le conseil des officiers français et anglais, en rade de la Sude, on décidait de remonter vers le Nord et de se diriger sur Milo. Le départ devait s’effectuer dans la soirée.

Durant les quelques instants qui s’écoulèrent avant qu’on levât l’ancre, le président s’entretint avec les amis qui l’accompagnaient. Il y avait là l’amiral Coundouriotis, le général Miliotis, l’amiral Miaoulis, les commandants Théocaris et Voulgaris, MM. Georges Mêlas, Négroponte, Averoff, Karapano, Maskenloniyakis, et enfin le général Danglis parti d’Athènes vingt-quatre heures après Vénizélos pour venir le rejoindre. Cet officier général, très populaire en Grèce, était désigné pour faire partie du triumvirat qui devait former le gouvernement provisoire. Il était porteur d’une lettre pour le président. Celui-ci la parcourut et ne put dissimuler son émotion. Il appela d’un signe l’un de ses compagnons de route, M. Georges Mêlas, et lui demanda de lire à haute voix cette lettre. Elle était signée du ministre de France à Athènes, M. Jean Guillemin. Il n’avait pas voulu laisser partir le général Danglis sans envoyer « au cher président et ami » un mot d’amitié et ses félicitations les plus chaleureuses.

« Je ne savais pas moi-même, cher et grand ami, lui disait-il, à quel point je vous étais attaché avant d’avoir ressenti le grand vide que votre départ a laissé dans mon cœur et la poignante anxiété qui m’a étreint jusqu’à ce que j’aie appris votre magnifique succès. Mes pensées sont constamment avec vous, avec vos compagnons, avec ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. Vous venez d’ajouter une page glorieuse à l’histoire de votre noble pays. [4] »

A ces félicitations, le ministre de France ajoutait un extrait du télégramme qu’il venait d’envoyer à son gouvernement. « L’admirable proclamation de M. Vénizélos a déchiré tous les voiles et éclairé l’avenir. Son magnifique langage a tiré la Grèce de sa torpeur. M. Vénizélos a accompli ce miracle de réveiller l’âme grecque du sommeil léthargique où le poison allemand l’avait plongée. La grandeur de son acte, la noblesse de ses idées ont fait courir à travers tout le pays un frisson d’enthousiasme. »

En terminant cette dépêche, le ministre exprimait le vœu que la France républicaine accordât son appui à Vénizélos et ne paralysât pas ses efforts en tombant dans le piège grossier tendu par le roi Constantin, et qui consistait à paraître cédera une pression des Alliés et non aux vœux de son peuple soulevé par Vénizélos. En résumé, il fallait que le Roi traitât avec le Président.

Au moment où Vénizélos recevait ce nouveau témoignage du dévouement prodigué à sa cause par le représentant de la République, sa marche triomphale vers Salonique lui rappelait ceux qu’il avait déjà reçus. Elle se poursuivait au milieu des ovations et des fleurs, activant la métamorphose qu’avait déjà subie sa mentalité. Jusqu’au moment de son départ d’Athènes, c’est surtout de l’Angleterre que ses opinions le rapprochaient. Il la considérait comme le facteur le plus important de ses projets, comme l’instrument le plus actif de ses ambitions nationales ; mais lorsqu’il avait entrepris de préparer son exode, il avait dû se convaincre que c’est à la France qu’il devrait l’aide et le secours les plus efficaces. Il ne pouvait, en effet, ne pas se rappeler que les premières confidences faites par lui à Sir Francis Elliott n’avaient pas été accueillies avec faveur. Le diplomate anglais ne lui avait pas ménagé les objections. Favoriser sa levée de boucliers, l’aider à arborer contre le roi Constantin le drapeau de la révolte, ne serait-ce pas donner l’exemple d’une violation de cette neutralité qu’on exigeait de la Grèce ?… Vénizélos avait beau répondre que le mouvement qu’il préparait n’était pas antidynastique, Sir Francis Elliott ne voulait rien décider sans l’autorisation de son gouvernement et le plus qu’il put faire, c’était de fermer les yeux.

Déçu de ce côté, le Président s’était alors adressé au ministre de France. Là, tout autre avait été l’accueil : « Je vous seconderai de tout mon dévouement et de tout mon cœur, avait déclaré ce diplomate. Seulement, écrivez-moi une lettre dans laquelle vous me demanderez la protection française. »

La lettre avait été écrite :

« Mon cher ministre, y était-il dit, me voyant obligé, à la suite des derniers événements, de quitter Athènes dimanche soir, pour me rendre à bord d’un bateau de commerce grec, d’abord en Crète et de là à Samos, Chio, Mitylène, Lemnos et finalement Salonique, puis-je invoquer la protection française pour garantir la sécurité de mon voyage contre des désagréments éventuels de la part des bateaux ennemis ?… Au moment où vos bâtiments de guerre sont tellement occupés, j’ai beaucoup hésité avant de formuler cette demande. Mais je sais qu’on ne s’adresse jamais en vain à la générosité française et c’est ce qui m’a décidé à vous adresser cette lettre. »

Le signataire savait quelle réponse il allait recevoir et, en effet, quelques heures après, il était averti que l’attaché naval de la Légation avait été pourvu d’instructions en vue des mesures à prendre pour organiser ce départ. Déjà avant de s’y résoudre, le fugitif avait longtemps hésité, partagé entre les perplexités les plus contradictoires. Une révolution était nécessaire pour assurer la constitution d’une grande Grèce, mais une révolution court toujours le risque d’engendrer l’anarchie et il se demandait s’il pourrait conjurer ce péril après avoir déchaîné la tempête.

D’autre part, il entendait, de plus en plus vives, les plaintes de ses partisans, non seulement leurs plaintes, mais encore leurs reproches : « Vous nous dites tous les jours que le pays marche à la catastrophe. Si ce n’est pas vrai, pourquoi nous le dites-vous ?… Si c’est vrai, pourquoi ne faites-vous rien pour la prévenir ?… Nous en tirons cette conclusion, qu’il n’y a rien à faire, et nous ne songeons même pas à essayer de faire quelque chose, ne pouvant nous flatter de réussir là où vous auriez échoué. »

L’argument était sans réplique, Vénizélos en était frappé, et inclinait de plus en plus à un parti énergique et décisif, que d’ailleurs lui commandait le mouvement national commencé en Macédoine par le patriote Argyropoulo. Si Vénizélos ne se hâtait pas, Argyropoulo le devancerait dans la voie libératrice et par des moyens qui auraient pour résultat de diviser les libéraux et de retarder la libération, il consultait les plus éminents de ses amis et notamment l’amiral Coundouriotis. L’amiral avait été deux fois ministre et en dernier lieu dans le cabinet Skouloudis, mais relégué dans le gouvernement officiel, il avait toujours été tenu à l’écart du gouvernement occulte, bien qu’il ne pût mettre en doute son existence. Consulté par Vénizélos, il avait aussitôt reconnu « que la Grèce était trahie. » Il était donc tout prêt à s’associer à un mouvement libérateur et même à en prendre l’initiative aux côtés de son ami ; dès ce moment, le président Vénizélos, assuré de trouver à Salonique les baïonnettes françaises, n’hésitait plus et quelques jours plus tard, payé de sa décision par le retentissant succès du langage qu’il tenait en parcourant les îles de l’archipel et en avançant vers Salonique, il reportait à la France toute sa gratitude en abandonnant maintenant ses préférences pour l’Angleterre.

Tandis que, sous sa haute direction, le futur gouvernement provisoire s’acheminait vers Salonique, on constatait dans la Marine Royale certains indices de défection en faveur du mouvement national. Dans la journée du 26 septembre, un torpilleur s’était déjà prononcé. Quelques heures plus tard, on apprenait qu’une partie de l’état-major du bâtiment cuirassé Hydra était disposée à en faire autant à l’instigation de son commandant le capitaine de vaisseau Kakoulidis.

Dans la journée, il s’était réfugié à l’annexe de la Légation de France où il était assuré de trouver des encouragements à l’œuvre d’émancipation qu’il désirait accomplir. Cet appui ne pouvait lui manquer et quand il eut exposé son projet, il fut conduit à bord de la Résolue, ce yacht de plaisance, mobilisé dans la flotte française, qui la veille avait été utilisé pour l’évasion de Vénizélos. Avec le commandant de ce bâtiment et un petit groupe d’officiers auxquels se joignirent ceux du torpilleur qui s’était déjà prononcé, toutes les dispositions furent prises pour exécuter le plan de Kakoulidis.

Dans la nuit, vers trois heures, cette petite troupe s’embarqua dans deux canots et se dirigea vers l’arrière de l’Hydra. Un peu d’inquiétude se manifestait à bord du cuirassé, quatre quartiers-maîtres firent mine de vouloir arrêter les nouveaux venus. Mais ceux-ci abordaient au pied de l’échelle de la coupée, la gravissaient rapidement, repoussaient les sentinelles, puis ils se dirigeaient vers la cabine du commandant on second. Il venait de se coucher. Aux coups frappés à sa porte, il se levait et venait ouvrir en pantalon et en chemise de nuit. Comprenant de quoi il s’agissait, il s’arma d’un revolver et peut-être allait-il en faire usage lorsque l’altitude des envahisseurs le rappela à la prudence. « Nous n’en voulons pas à votre vie, commandant, lui disent-ils, nous voulons simplement faire appel à votre conscience ; vous êtes libre de quitter le bateau ou de vous unir à nous en camarade, choisissez, mais n’essayez pas de nous résister, ou c’en est fait de vous. »

Il demanda quelques instants pour réfléchir pendant lesquels les envahisseurs, ayant appris qu’une partie de l’équipage était armée et prête à exécuter ses ordres, se précipitaient, la désarmaient et jetaient les armes à la mer. Toute tentative de défense lui étant interdite, il déclara qu’il voulait rester fidèle à son Roi et aux règlements, et qu’il demandait à quitter le bord ; on le conduisit à la coupée avec tous les honneurs ; on échangea même des poignées de main, et lorsqu’il eut disparu, l’équipage se soumit sans hésiter. Quelques instants après, au lever du jour, l’Hydra, conduit par un remorqueur français, prenait le chemin de Salamine. Le rapport du commandant Kakoulidis, auquel nous empruntons ce détail, se termine comme suit : « La France remorquait la Grèce dans le chemin de l’Idéal et du Devoir national ; honneur et reconnaissance à la Protection séculaire ! »

La manifestation était significative et promettait d’avoir des suites. Mais les chefs de la marine royale, effrayés par cette tentative, s’empressaient de prendre des mesures pour y couper court. Ils éloignaient des équipages tous les suspects. En deux jours, il n’y eut pas moins de quinze cents mutations d’officiers, sans parler de l’arrestation des plus compromis. Ce coup d’Etat s’était opéré à la barbe de l’amiral Palmer, chef de la mission navale anglaise, inspecteur général de la flotte grecque, et qui aurait pu s’opposer à tout changement de personnel. On l’avait prévenu de ce qui se tramait, mais dans les milieux maritimes, on raconta, sans d’ailleurs appuyer le propos de preuves positives, qu’il avait répondu : all right ! et était allé jouer au tennis.

Ce qui permet de mettre en doute ce témoignage d’indifférence, c’est qu’à cette date, l’attaché naval de la légation d’Angleterre confiait à son collègue de France combien l’inquiétaient les mutations opérées dans les États-majors de la flotte grecque. Il eût voulu qu’on obligeât les Grecs à renoncer à ce système et même à rétablir à leur poste les officiers éloignés comme vénizélisles. « Si on les laisse faire, leur flotte sera bientôt une flotte entièrement ennemie. »

L’attaché français se ralliait à cette proposition ; il était temps d’arrêter les agissements de l’Allemagne. « Il est constaté que chaque nuit, dans un auto du ministère de la Marine, l’attaché naval allemand, accompagné d’officiers grecs, vient explorer certains points de la baie d’Eleusis ; il s’agit sans doute d’installer des repères optiques en vue d’un raid de zeppelins sur l’escadre, et c’est suffisant pour justifier la proposition de l’attaché naval anglais, dont le service des renseignements anglo-français a reconnu l’utilité. »

Mais pour qu’elle fût mise à l’étude et résolue au mieux des intérêts de la France, il eût fallu que le gouvernement français renonçât à subordonner toutes ses décisions à une entente absolue et complète avec ses alliés, surtout dans les questions où il était seul intéressé. Il y avait dans cette subordination une cause d’embarras qu’il eût été facile de supprimer en laissant la politique française poursuivre seule son objectif, quitte à demander à l’Angleterre, à la Russie et à l’Italie si elles s’associaient aux décisions de la France. C’était l’avis des Français d’Athènes. Userait impossible d’arriver à un résultat, si l’on continuait à essayer de se mettre d’accord avant de prendre une décision et avant d’agir. Il n’y avait aucun incident à craindre d’un changement de système. Mais il fallait se décider à déplaire au Roi, et c’est parce qu’on s’était toujours arrêté à ce point, que la situation avait toujours empiré depuis un an.

Maintenant le gouvernement grec, en dépit du bureau commercial anglais, violait tous ses engagements, et en tout il payait d’audace. Il réquisitionnait le charbon, le faisait transporter par chemin de fer en Thessalie ; il concentrait subrepticement des troupes et du matériel ainsi que des stocks de toute espèce suivant le procédé employé à Cavalla, comme si le Roi voulait renouveler la trahison de la Macédoine orientale et livrer aux Bulgares cette province pleine d’approvisionnements, dans le cas où ceux-ci, aidés de l’Allemagne, refouleraient l’aile gauche de l’armée d’Orient. « C’est le but que poursuit le Roi ; il répète partout que les Allemands vont raccourcir leur front français pour libérer une grande partie des troupes qui pourront alors écraser la Roumanie et jeter à la mer l’armée d’Orient. » Il n’y avait donc plus à hésiter, car le péril résultant de l’inaction des Alliés grandissait tous les jours. Le 14 octobre, on constate que les réservistes continuent à se réunir envers et contre tous ; les présidents de Ligues tiennent tous les jours des conférences à Athènes. En cette même journée, cinq ou six vénizélistes étaient arrêtés dans la rue et maltraités sans motif. L’un d’eux, autrefois germanophile et devenu ententiste depuis quelque temps, fut bousculé par la foule devant la légation d’Angleterre pour avoir crié : « Vive la France !… » Si le service des renseignements n’avait fait sortir de ses bureaux des agents armés, ce malheureux était massacré. Des incidents analogues se multipliaient en nombre et en gravité, révélant l’état général des esprits et l’insécurité qui régnait dans le pays. Le 16 octobre, 150 marins français avaient débarqué et avaient été logés au théâtre. Ils furent l’objet d’une manifestation hostile de la part d’environ 3 000 individus, poussant des cris et arborant des drapeaux américains. La police grecque n’intervint que faiblement ; elle établit des cordons, mais ne fit pas circuler les manifestants.

La situation s’aggravait de plus en plus dans Athènes, les éléments favorables à l’Entente partant de plus en plus pour Salonique et ce qui restait de l’armée dans la capitale étant ardemment germanophile. Actuellement, aucun sentiment francophile ne pouvait se manifester publiquement sans exposer nos nationaux à des représailles. Quelques mois plus tôt, il eût suffi d’arrêter un petit nombre de personnages pour tenir les autres en respect ; maintenant, il aurait fallu faire une rafle plus complète, et encore n’aurait-elle produit son effet que si elle avait été préparée en secret et exécutée rapidement. Le germanisme s’était développé en Grèce comme une gangrène, parce que nous n’avions pas agi en temps utile. « Si nous voulons y remédier, observe l’attaché naval, il est à craindre que la question dynastique se pose. L’armée des réservistes à Athènes et en province s’organise de plus en plus ; elle remplace les classes démobilisées et deviendra plus redoutable parce que le gouvernement pourra la désavouer et la présenter comme l’émanation des aspirations populaires. Il est regrettable que nous ayons laissé les Grecs constater en maintes circonstances que nous n’avions pas de volonté, mais simplement des velléités. Nos marins débarqués ont donné l’impression de la faiblesse plutôt que de la force, parce qu’ils étaient trop peu nombreux. Si l’on veut obtenir l’exécution stricte des mesures déjà exigées, il faudrait six mille à huit mille hommes dont une moitié au moins deviendrait inutile, « près un nettoyage soudain et simultané d’un pays que l’or allemand a perverti. Suivant leur habitude classique, les Grecs continuent à susciter des discussions que nous continuons à accepter sans voir qu’elles ne sont qu’une comédie, et chaque jour ainsi perdu accroît l’excitation des réservistes et germanophiles et diminue notre prestige. »


II

La nouvelle du départ de Venizélos et de l’élite de ses amis avait été accueillie avec une stupeur faite de colère et de consternation. Les défenseurs de la politique constantinienne s’inquiétaient des agitations constatées chez l’adversaire. Pressés de partir afin de rejoindre le grand libérateur, les vénizélistes assiégeaient les Légations pour en obtenir les moyens. Il n’était pas douteux que le mouvement national allait s’accentuer, ses partisans ayant peur de rester à la traîne et de payer les pots cassés. Mais bientôt, dans le clan royaliste, on s’était rassuré. Quand ces révolutionnaires maudits auraient quitté Athènes, on y serait entre soi et les intrigues allemandes pourraient se donner librement carrière. Dans l’entourage royal, on se préparait à la résistance. Les défenses du château de Tatoï s’étaient complétées par l’envoi d’un millier d’hommes à Oropos, pour empêcher un débarquement qui prendrait à revers cette résidence. Le gouvernement royal se croyait exposé au plus grand péril et Constantin entrevoyait l’opportunité d’une transaction. Il confiait au directeur du journal Espirini qu’il avait posé comme conditions aux Puissances pour l’entrée en scène de la Grèce : 1° Qu’il prendrait personnellement le commandement des armées ; 2° que le général Sarrail serait éloigné ; 3° que lui Constantin ne serait pas obligé d’avoir un ministère vénizéliste ; et 4° enfin, que l’intégrité territoriale du royaume serait garantie.

Le 28 septembre, il faisait savoir par le Président du Conseil qu’il se déciderait à marcher contre la Bulgarie, si les Alliés exerçaient sur lui une pression qui lui servirait d’excuse vis à vis des Allemands et couvrirait sa responsabilité vis à vis de la Grèce. La guerre contre la Bulgarie, il s’y déclarait disposé, mais il voulait qu’on la lui imposât. Les ministres d’Angleterre et de Russie étaient d’avis qu’on lui donnât cette satisfaction, mais le ministre de France ne voyait dans l’altitude du Roi qu’une feinte destinée à tromper une fois de plus les Puissances de l’Entente. Il s’engagerait à prendre les armes, puis, au dernier moment, il se déroberait, ainsi qu’il l’avait déjà fait à plusieurs reprises. S’il était de bonne foi, une pression nouvelle n’était pas nécessaire ; les démarches antérieures et la présence de la flotte auraient été suffisantes pour le couvrir vis à vis de l’Allemagne.

M. Guillemin estimait en outre que toute démarche tendant à forcer le Roi à la guerre serait désastreuse. D’abord, ce serait un procédé diplomatique anormal et irrégulier : il donnerait, étant inconstitutionnel, à l’absolutisme du pouvoir royal une investiture contraire à la constitution pour laquelle les Puissances garantes combattaient en Grèce depuis un an. Dans tous les cas, ce n’était pas au Roi, mais au Gouvernement, qu’il faudrait s’adresser.

D’autre part, cette démarche comminatoire serait contraire à nos déclarations répétées que nous n’obligerions pas la Grèce à sortir de la neutralité : elle compromettrait gravement notre réputation de loyauté. Enfin, ce serait une lâcheté et une véritable trahison à l’égard du parti vénizéliste, au moment où il franchissait le Rubicon et s’attachait à sauver l’honneur national.

L’attaché naval se ralliait à l’opinion du ministre de France. Il demanda à l’amiral Lacaze, ministre de la Marine, de la faire prévaloir près du Gouvernement français : « Il faut être sur place, écrivait-il, pour se rendre compte de l’état déplorable que produirait une pression exercée sous la forme préconisée par les ministres anglais et russe. Le moins qu’on pourrait tenter serait de ne pas y associer la France. Dès lors, il n’y a rien à faire près du Roi qu’à le laisser prendre tout seul sa décision, en rejetant ses propositions jusqu’à ce qu’elles soient acceptables. S’il déclarait la guerre, les Alliés n’auraient ni compromis leur réputation, ni engagé leur responsabilité, ce qui les dispenserait d’assurer des compensations. Du reste, s’il se décidait à prendre les armes contré la Bulgarie, il ne le ferait que mollement, et mieux valait laisser Vénizélos la déclarer avec des volontaires. Par suite des bruits qui circulaient, le réveil qu’il sonnait atteignait de plus en plus l’armée. Beaucoup d’officiers eussent préféré faire la guerre à la Bulgarie sans déserter ; ils subordonnaient leur conduite à la décision royale ; mais si le Roi ne marchait pas, ils déserteraient pour courir sus à l’ennemi héréditaire. A la faveur de ces incidents, quelques Allemands, dont les ministres alliés avaient obtenu l’expulsion, différaient leur départ sous divers prétextes, « Le gouvernement grec se moque absolument de nous, » écrivait l’attaché naval.

Ce mot reviendra souvent dans la bouche des agents de la France bien placés pour ne rien perdre de la comédie qui se joue sous leurs yeux : le commandant Ricaud qui dirige le service des renseignements sous la haute autorité de l’attaché naval auquel il rend compte chaque soir du résultat de ses enquêtes, le commandant Clergeau préposé au contrôle télégraphique et postal, le lieutenant de vaisseau Laborde qui remplace l’attaché naval quand’ celui-ci s’absente, et qui sert d’intermédiaire entre la légation et le commandant en chef de l’escadre alliée, M. Fougères, directeur de l’Ecole française ; groupe patriote qui donne aux subordonnés l’exemple du plus grand dévouement à la cause qu’il sert.

Il semble bien en effet que le gouvernement grec se moquait d’eux. Non seulement les expulsés ne partaient pas, mais plusieurs d’entre eux avaient été rayés de la liste d’expulsion dressée par nous. Le cas était le même pour les Grecs à expulser, pour les hommes d’Etat du parti gounariste : Streit, Stratos, Esslin, pour quelques journalistes qui jouaient un rôle considérable sans être revêtus d’aucun titre officiel. Ils étaient les inspirateurs de la politique qui nous était hostile. Une épuration était nécessaire, devant laquelle les Alliés reculaient.

« Voulez-vous m’autoriser à la faire par nos propres moyens sans intervention officielle ?… demandait l’attaché naval. Si l’on veut mettre hors d’état de nuire les agents de corruption et d’espionnage qui sont sur la note remise à la Grèce, il faut en prendre les moyens maintenant. »

A plusieurs reprises, il se plaint de la défiance dont ses informateurs sont l’objet à Paris ; elle a pour résultat de maintenir le gouvernement français dans une ignorance complète de l’état des esprits à Athènes et constitue de ce chef un péril national.

« M. Guillemin, écrit-il, estime que son devoir est d’aller à Paris pour exposer la situation qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas voir. Je vous assure que son voyage est nécessaire pour sauver la cause française presque désespérée aujourd’hui. Il a demandé avant-hier l’autorisation de partir ; on la lui a refusée. Il va renouveler sa demande demain. Je vous en préviens pour que, si vous le jugez convenable, vous puissiez la faire approuver par le Président du Conseil. »

Pour justifier les plaintes de l’attaché naval, il faut se rappeler les preuves nombreuses qu’il avait déjà recueillies du germanisme de la cour de Grèce. Le 13 août précédent, par exemple, un courrier de la Légation d’Allemagne ; expédié en Anatolie et destiné à être dirigé sur Berlin, avait été intercepté par le service de renseignements anglo-français. On y avait trouvé des preuves irréfragables des relations de confiance qu’entretenaient avec Constantin les attachés militaire et naval de la Légation d’Allemagne, le colonel Falkenhausen et le baron de Grancy. Le premier se vantait d’être le favori du château de Tatoï, d’y dîner fréquemment, d’y prendre le thé et d’y faire écouter ses conseils. Rappelant à ce propos les paroles de l’Evangile, il écrivait : « Une partie du bon grain est dispersée par le vent, une autre tombe sur le sol dur, mais le reste entre dans la bonne terre et germe. »

Le langage de Grancy respirait moins de contentement et de confiance. Il se plaignait de n’avoir pu développer autant qu’il l’eût voulu la campagne des sous-marins : « Depuis que je suis ici, mon activité maritime est réduite à zéro. Elle ne cesse de décroître. »

Même découragement dans une lettre de Théotokis, le maréchal de cour de la Heine, adressée à son cousin, portant le même nom que lui, qui dirigeait à Berlin la Légation de Grèce. Il dénonçait le peu de zèle et l’incapacité des représentants de son gouvernement à Londres, à Rome et à Paris : « Heureusement, ajoutait-il, que le tsar et le roi d’Angleterre n’ont pas les mêmes idées que ces deux révolutionnaires de Sarrail et de Guillemin. »

Ces papiers et les propos qu’ils reproduisaient ne constituaient pas à proprement parler une découverte, mais ils confirmaient tous les soupçons conçus antérieurement. Il n’était donc pas contestable que le plus pur germanisme fleurissait dans l’entourage de Constantin et que les Alliés avaient raison lorsqu’ils mettaient en doute sa prétendue neutralité.

Le 29 octobre, un navire grec, l’Angeliki, fut torpillé dans les eaux territoriales grecques ; le 31, le Kiki-Issaia subit le même sort. A la suite de ces catastrophes, la Légation d’Allemagne communiquait à la presse germanophile une note destinée à calmer les inquiétudes de la marine marchande hellénique. Il y était dit qu’aucune attaque de sous-marins allemands n’aurait lieu contre les navires grecs qui se trouvaient en règle avec les instructions connues au sujet de la contrebande de guerre visant les bateaux des nations neutres ; on n’attaquerait que les bateaux transportant des révolutionnaires allant renforcer les troupes de l’Entente. Quant à l’accident survenu à l’Angeliki, les Allemands mettaient en doute qu’il fut le résultat d’un torpillage de sous-marin, et il semble bien que c’était la vérité. La note ajoutait que l’Allemagne ne faisait pas la guerre aux Sociétés de Navigation des Pays neutres. Un autre accident, survenu à un cargo-boat grec, était dû non à un torpillage, mais à la rencontre d’une mine.

Ces explications étaient accueillies avec satisfaction et, du reste, le soin avec lequel le gouvernement grec s’attachait à prévenir tous les incidents pouvant porter ombrage aux Allemands était significatif. Le commandant français Roque, chef du contrôle de la police, disait : « Depuis une quinzaine, on se moque de moi. La police me glissa entre les mains et je ne puis obtenir qu’on procède à des enquêtes sur les incidents que je signale comme devant en être l’objet. »

Heureusement, nous procédions nous-mêmes à ces enquêtes par nos propres moyens et, le 3 novembre, l’amiral Dartige, estimant que ces catastrophes étaient dues à des torpillages de sous-marins, demandait officiellement au gouvernement grec la cession à la France de la flotte grecque et la libre disposition de l’arsenal de Salamine, solutions d’autant plus nécessaires qu’un peu plus tard, un autre désastre maritime, l’explosion d’un navire-hôpital anglais, le Britannic, ayant à bord 1 100 hommes, venait d’en démontrer l’utilité. Mais les satisfactions étaient lentes à venir, grâce au mauvais vouloir de nos adversaires.

Le 6 novembre, un automobile parti de Missolonghi avec le lieutenant Bauer, chef du service de Janina, avec M. Taigny, président du contrôle de la dette, et avec un capitaine italien chargé de la police en Epire, était arrêté à douze kilomètres de Janina par une bande armée. Ils furent menacés d’être fusillés et eurent grand peint ; à retourner à Prévéza. Le service des renseignements était prévenu depuis quelque temps que les autorités grecques organisaient des bandes dans cette région qui était le domaine du célèbre général Papoulas. Ce personnage commandait le 5e corps de l’armée grecque à Arta. Il manifestait une ardente hostilité contre nous. Son rappel avait été demandé, en particulier par les Italiens ; le gouvernement grec avait répondu que le décret le destituant était signé et prêt à partir, mais qu’on était obligé de prendre des ménagements avec ce personnage et que le décret ne serait envoyé que dans quelques jours. On alléguait que Papoulas était pauvre, chargé de famille, que l’on ne saurait où le mettre si on le déplaçait et que le Roi s’en portait garant. Mais, en fait, les auteurs de l’agression contre M. Taigny et ses compagnons de route ne furent l’objet d’aucune répression.

Pour remédier à cet état de choses, l’attaché naval ne voit que la manière forte ; elle s’impose, puisque la persuasion n’a pas réussi : « Nous n’avons guère à nous préoccuper des conséquences dynastiques qui pourraient s’ensuivre. Le roi Constantin, dont le premier souci est de conserver son trône, se soumettra très probablement, au moins à titre provisoire, et la réaction vénizéliste, si elle est fortement et continuellement soutenue par l’Entente, saura l’empêcher de nuire. S’il préfère se démettre, il ne sera pas difficile de lui trouver un successeur. C’est à nous de donner au parti libéral la force qui lui manque. Son retour au pouvoir doit être considéré comme certain, si nous savons imposer au peuple grec la conviction que des élections anti-vénizélistes seront considérées par nous comme un acte hostile à la France, et que ce ne sera plus le seul gouvernement, mais le peuple entier, complice de nos ennemis, qui en supportera les conséquences. Cette conviction, nous devons l’imposer par une active campagne électorale, et par la menace d’une intervention militaire. »

Vers le milieu d’octobre arrivait à Athènes un jeune député français, M. Paul Bénazet, chargé par la commission parlementaire dont il faisait partie d’aller étudier à Salonique l’état sanitaire de l’armée d’Orient. Depuis quelque temps déjà, lu roi Constantin avait été mis en quarantaine par les gouvernements alliés, et le gouvernement français en particulier, désirant le confiner dans son rôle constitutionnel, avait prescrit au représentant de la France en Grèce de ne plus demander d’audience et de traiter les affaires directement avec les ministres responsables. Dans ces conditions, le souverain accueillit avec empressement le député français qui lui fut présenté par un ami personnel, M. Serpieri, banquier de la cour. Il eut avec lui plusieurs conversations dont le résultat valut à M. Bénazet les félicitations de M. Briand et celles de M. Guillemin. Malheureusement, comme cela arrive souvent en Grèce, il y a loin des promesses aux réalisations. Lorsque M. Bénazet revint de Salonique, quelques jours plus tard, le Roi lui déclara tout net qu’en présence de l’opposition de ses ministres et de son entourage, il ne pouvait tenir ses engagements, à moins que des garanties et des avantages supplémentaires ne lui fussent accordés. Néanmoins, M. Bénazet se déclarait convaincu du succès. On lit dans un rapport de l’attaché naval : « II est incontestable que, depuis son audience d’hier, les affaires vont mieux, du moins en apparence. Il y a eu hier soir un conseil de la Couronne où le Roi aurait déclaré en termes très énergiques qu’il entendait suivre la politique qu’il jugeait la meilleure. Aujourd’hui, pour la première fois, un journal non vénizéliste, le Kairi, laisse entendre que si certaines personnes de l’entourage du Roi veulent s’opposer à la réconciliation avec l’Entente, elles devraient être éloignées d’Athènes. On annonce que le Roi va publier un manifeste pour expliquer au peuple sa nouvelle orientation politique en faveur des Alliés. »

Mais était-elle sincère ?

L’attaché naval de France en doutait. Il soupçonnait le monarque de jouer, cette fois encore, une comédie : « M. Bénazet, ici, n’a pas été inutile, en ce sens qu’il a déclenché certaines choses. Mais il a cru qu’en Grèce, il était aussi facile de réaliser des promesses que de les obtenir, et, ignorant la mentalité des Grecs, il s’est trompé sur la façon d’agir avec eux. Ayant commencé à discuter, il a été amené à faire des concessions dont témoignent les télégrammes envoyés à Paris par la Légation. Il a été probablement un simple instrument inconscient de politique intérieure grecque, en ce sens que le Roi s’en est servi pour arrêter les faveurs des Alliés à l’égard du vénizélisme et acheter notre intervention contre l’extension de ce mouvement, qui seul l’effraie dans sa personne et sa dynastie. »

M. Bénazet quittait la Grèce le 8 novembre pour rentrer à Paris. Le 4, peu de jours avant son retour de Salonique, était survenu un coup de théâtre qui allait fournir un aliment nouveau aux sentiments haineux des ennemis de l’Entente. A Ekaterini, sur la frontière Sud de Macédoine, une troupe d’environ cinq cents vénizélistes agissant sans ordres attaquait les troupes royales stationnées à quelque distance, il y eut des morts et des blessés, et le général Sarrail, à la demande de l’amiral Dartige, dut intervenir pour rétablir l’ordre. C’était un bon prétexte fourni aux royalistes pour donner libre carrière à leurs sentiments haineux contre les vénizélistes. Ils attribuèrent aux Français ce coup de main accompli spontanément par quelques centaines de soldats indisciplinés. C’était toujours le même procédé consistant à accuser les Français de tous les malheurs du pays, et l’hostilité contre eux se manifestait de plus en plus sous toutes les formes.

Bientôt après, le général Roques, ministre de la guerre, revenant de Salonique où il s’était rendu, pour s’entretenir avec le général Sarrail et organiser une zone neutre entre les troupes royales et celles de Venizélos, s’arrêta à Athènes où l’attendait un télégramme de M. Briand l’invitant à profiter de son passage dans cette capitale pour régler « les questions pendantes. » En partant, il laissa ses instructions à l’amiral Dartige du Fournet en vue d’obtenir la cession du matériel de guerre de l’armée grecque. Les représentants des Puissances alliées se trouvèrent dès lors dessaisis de cette négociation, qui fut poursuivie directement entre l’amiral et Lambros, le président du Conseil grec.


III

Le 17 novembre, l’amiral remettait au gouvernement royal une note demandant 18 batteries de campagne, 16 batteries de montagne, 40 000 fusils, 150 mitrailleuses, le tout avec munitions et 50 camions automobiles.

« C’est la question la plus délicate, écrivait l’attaché naval, car, pour être résolue, elle suppose une participation active des Grecs. L’Etat-major et ses amis font tout leur possible pour créer l’agitation à ce sujet. Des protocoles ont circulé parmi les officiers ; les réservistes ont supplié le Roi de ne pas livrer les armes. On a fait jurer aux soldats de les détruire plutôt que de les rendre. En fait, tout cela s’est traduit jusqu’ici par des transports et des distributions de fusils, non pour s’en servir probablement, mais pour les disperser et cacher. » Au cours de cette crise, déchaînée par les influences allemandes, les Légations alliées se mettaient d’accord pour l’expulsion des Légations ennemies. L’amiral se chargea de l’exécution. Il signifia cette décision aux intéressés, sans y mêler le gouvernement grec qui fut simplement prévenu et qui remit le 20, une protestation pour la forme. Le Roi avait été personnellement averti par l’amiral Dartige dans une audience qu’il lui avait accordée. Il manifesta surtout un intérêt de curiosité.

Les ministres et consuls ennemis devaient embarquer, le 22 à 9 heures du matin, sur le Marienbad, navire autrichien capturé et encore en réparation. Les expulsés n’opposèrent pas de résistance, les Bulgares et les Turcs se disaient heureux de quitter Athènes et ne dissimulaient pas leur joie. Mais bientôt la situation s’aggravait. Une minorité faible, mais très agissante, organisait de tous les côtés une véritable terreur. Le général Papoulas, destitué de son commandement du 5e corps et revenu à Athènes, dirigeait cette bruyante opposition, dans laquelle il était difficile de distinguer la part de la peur, celle de la mauvaise foi, du bluff et de la fierté nationale. Le bruit courait que le commandant en chef de l’escadre alliée allait faire débarquer les marins le lendemain au petit jour, rumeur inventée à plaisir, car le gouvernement, qui avait reçu à midi, une note de l’amiral, savait fort bien qu’il ne serait pas question de mesures coercitives avant le 1er décembre. Mais ces rumeurs avaient pour effet d’énerver, d’exaspérer la population, et surtout les troupes, et permettraient de déclarer le lendemain que les Français, intimidés par la fière attitude des Hellènes, avaient renoncé à débarquer.

Assurément, le Roi était débordé. N’empêche qu’une proclamation de lui, prêchant le calme, aurait produit les plus heureux effets, mais il se taisait, bien qu’il n’ignorât pas que beaucoup d’opposants, qui redoutaient les effets de leur résistance, seraient enchantés de pouvoir se soustraire à l’influence des énergumènes et de les priver de leur principal point, d’appui.

La note de l’amiral parut le soir dans les journaux ; elle éclairait la situation et offrait à ces modérés l’occasion de se résigner à une retraite honorable. Mais les énergumènes n’en continuaient pas moins à s’agiter.

A la même date, le Grec Kyprios, représentant des Affaires étrangères près le contrôle de la Police, vint voir l’attaché naval en lui demandant de garder secrète sa visite. Il lui révéla qu’ayant appris ce qui se passait dans les réunions des présidents de Ligues, il en avait prévenu le Ministre de l’Intérieur, qui s’était obstiné à ne rien faire : « Hier encore, confia Kyprios à notre attaché naval, des patrouilles de réservistes ont arrêté des vénizélistes. L’un des meneurs a pu cependant être incarcéré. Un de ses camarades est venu demander son élargissement au préfet de police, en le prévenant que, si satisfaction ne lui était pas donnée, il viendrait l’exiger à la tête d’un bataillon. Dans les ministères, on a armé des garçons de bureau pour résister à ces émeutiers, mais ils sont leurs complices.

Kyprios, appelé au Conseil des Ministres pour donner son avis, avait proposé de décréter la loi martiale. Mais le gouvernement, composé de marionnettes dirigées par l’entourage du Roi, était également complice et la proposition n’avait eu aucun succès. Le Roi était intervenu pour dire qu’il avait demandé aux réservistes de se tenir tranquilles. « Quant à l’arrestation de leurs chefs, l’entourage du Roi s’y oppose absolument parce qu’il en fait partie. Les Dousmanis et le gouvernement occulte ont obligé le gouvernement officiel à transférer la police au Ministère de la Guerre, puis à celui de la Marine. En réalité, le gouvernement officiel est absolument impuissant, le Roi l’endort par ses paroles, mais il l’empêche d’agir conformément à ses paroles. »

Les choses en sont à ce point que l’attaché naval ne voit de solution que dans l’intervention de notre force. Le Président du Conseil a délégué Kyprios auprès de lui pour solliciter des Français qu’ils décrètent l’état de siège, ce qui aurait pour conséquence d’empêcher les rassemblements et ports d’armes, et pour demander l’augmentation des effectifs des marins débarqués ainsi que l’occupation du quartier Polytecnion, opposé à celui de Zappeion, mais à proximité des endroits turbulents. Kyprios conseillait de faire arrêter tout le gouvernement occulte et les chefs des réservistes : « Mais, pour procéder à cette opération, il faudrait à l’heure actuelle 7 ou 8 000 hommes, et d’ailleurs il faut toujours se demander si la démarche de Kyprios a été sincère et ne cache pas un piège. »

Preuve est faite ici qu’on se défiait des avis qu’apportaient au service des renseignements certains agents qui voulaient s’y faire bien venir. On les y recevait en général avec beaucoup de bonne grâce, quand on espérait tirer de leurs propos quelque information utile ; mais il en était dans lesquels on devinait des policiers de bas otage en quête de quelques subsides. On les mettait à la porte après avoir constaté qu’ils ne savaient rien. Grâce à ce procédé, on arrivait à réunir des informations précieuses, mais il fallait toujours faire le départ entre le vrai et le faux. Ce n’était pas la moindre besogne des agents préposés à cette lourde tâche, qui rendirent tant de services et qui en eussent rendu davantage, si plus souvent on les eût écoutés et si l’on eût tenu plus de compte de leurs avis.

Ces détails démontrent combien, dans l’armée grecque, les esprits étaient montés ; leur hardiesse augmentait d’heure en heure ; c’était, à proprement parler, un paroxysme et poussé si loin qu’il donnait lieu aux bruits les plus invraisemblables. Le ministre des États-Unis dut démentir dans la presse locale toute intention d’intervention de son gouvernement. Ces manifestations devenaient de plus en plus violentes. Sans doute, dans une certaine mesure, leur caractère théâtral en atténuait la gravité ; mais ce qui la rendait réelle, c’étaient les divergences de vue dans les milieux alliés. Elles encourageaient nos adversaires dans leurs manifestations tumultueuses ; ils s’excitaient de plus en plus, et on pouvait craindre que l’Etat-major, même dans le cas où il voudrait finalement céder, ne fût plus capable de retenir les meneurs.

A la mi-novembre, la situation était celle-ci : les compagnies de débarquement de l’escadre venues de Salonique étaient en rade du Pirée. L’amiral Dartige avait fixé à trois cents hommes le détachement du Zappeion, mesure notoirement insuffisante pour assurer sa sécurité. Les réservistes arrêtaient à Larissa le matériel appartenant aux unités qui devaient se retirer dans le Péloponèse. Les vénizélistes étaient soumis à une violente intimidation ; beaucoup d’entre eux avaient été arrêtés arbitrairement.

L’agitation intérieure était encore entretenue par des difficultés survenues entre la légation d’Italie et le gouvernement royal, au sujet de la ligne de démarcation de l’Epire. Les Italiens demandaient le retrait des postes grecs en dedans de la route qu’ils occupaient. Mais le Roi déclarait ne pouvoir céder sur ce point, et ce n’est qu’à grand’peine que le gouvernement italien lui arrachait la promesse de réduire sur deux points les effectifs de ces postes à cent hommes, son artillerie et ses mitrailleuses, et de faciliter le passage aux troupes alliées. Plus on regarde à ces incidents et plus il apparaît qu’ils étaient tombés dans le domaine public, en suggérant à la presse des commentaires sans qu’on sût exactement à quel point il fallait y croire. Du reste, une certaine lassitude se manifestait dans le bas personnel des réservistes. Ils alléguaient qu’on les avait retenus quand ils voulaient agir et qu’ils ne marcheraient plus que sur l’ordre du Roi.

Parmi les officiers, au contraire, la résistance contre les concessions que pourrait faire celui-ci devenait plus active. On disait que les princes André et Alexandre étaient à la tête du mouvement. En réalité, toutes les résistances étaient attisées par la haine qu’inspirait Vénizélos dans les milieux gounaristes et à la Cour ainsi que dans les États-majors. C’était un foyer qui couvait sous la cendre et qui menaçait de se rallumer, dès que les circonstances lui en fourniraient l’occasion.

A partir du mois de novembre, et tandis que se multipliaient les difficultés entre la diplomatie de l’Entente et le ministère hellénique, difficultés que l’intervention de l’amiral Dartige ne parvenait pas à résoudre, les rapports envoyés à Paris par le service des renseignements se ressentaient des angoisses qui étreignaient les esprits à l’approche de cette journée du 1er décembre, où devait se faire sentir l’action de l’Entente, pour obtenir les satisfactions auxquelles elle avait droit. L’attaché naval de France avait été mandé à Paris par le ministre de la Marine ; le lieutenant de vaisseau Laborde le remplaçait en attendant son retour. Mais cette circonstance n’atténuait en rien l’autorité des rapports envoyés au gouvernement français.

Le 17 novembre, une manifestation vénizéliste s’étant produite dans la rue, le procureur du Roi et l’un de ses assesseurs intervinrent pour la disperser. Mais un lieutenant de vaisseau français, du contrôle officiel de la police, qui se trouvait là, se fondant sur le fait que la direction du service d’ordre par la magistrature était illégale, ordonna aux agents grecs de laisser circuler les manifestants. Ceux-ci se dirigèrent alors vers la Légation de France. Arrivés entre cette Légation et le ministère de la Guerre, ils furent arrêtés par un barrage de soldats et chargés baïonnette au canon. Une rixe éclata, il y eut des coups de revolver. L’officier grec qui commandait le barrage tira en l’air et un de ses subordonnés tira un coup de fusil. Une panique s’ensuivit, mais, comme on ne relevait ni morts, ni blessés, la manifestation se reforma et alla chanter la Marseillaise sous les fenêtres du ministre de France. Dans son rapport du lendemain, le service des renseignements écrivait :

« Le contraste est frappant (entre l’attitude des autorités vis à vis des manifestations ententophiles d’aujourd’hui et celle qu’elles ont eue hier à l’égard des germanophiles, qu’elles ont laissé circuler et parvenir sans obstacle jusqu’au voisinage immédiat du cantonnement des marins français. »

L’observation était juste et le fait qu’elle signalait allait se reproduire de jour en jour. Il s’agissait pour les royalistes d’empêcher le gouvernement grec de livrer à l’Entente les armes qui lui avaient été promises et qu’elle réclamait. Le 24 novembre, le bruit courait que le ministère, résolu à ne pas céder, allait remettre aux Alliés une note leur notifiant son refus. Il se fonderait pour le justifier sur l’obligation. En outre, il alléguerait, pour ne pas rompre sa neutralité, d’une part la nécessité de ne pas provoquer un mouvement populaire et d’autre part que les Bulgares à Cavalla s’étaient emparés des armes sans qu’on les leur livrât et qu’en conséquence, la Grèce n’avait pas à en donner l’équivalent aux Allies ainsi qu’ils le prétendaient.

Ces rumeurs excitaient l’enthousiasme. Mais, loin d’apaiser les passions de la rue, elles en aggravaient la violence, ce que le service des renseignements interprétait ainsi. « Il y a de la part de nos adversaires un effort que je crois désespéré. Une minorité faible, mais très agissante, est en train d’organiser une véritable terreur à Athènes et en province. Les officiers semblent en général très montés. Le général Papou las, destitué de son commandement du 5e Corps et actuellement à Athènes, est le chef de cette bruyante opposition, dans laquelle il est difficile de distinguer la part de la peur, celle de la mauvaise foi, du bluff et de la fierté patriotique, s’il y en a. Ce soir, toutes les troupes et leurs officiers sont consignés. On raconte partout que le Commandant en chef va faire débarquer les marins demain au petit jour. Or, le Gouvernement a reçu à midi la note de l’amiral et sait fort bien qu’il ne sera pas question de mesures coercitives avant le 1er décembre. Les fausses nouvelles répandues ont visiblement le but d’énerver et exaspérer la population et surtout les troupes et de pouvoir déclarer demain que les Français ont craint de débarquer à cause de la fière attitude des Hellènes.

« Le Roi est certainement débordé. Une proclamation royale pour calmer les esprits aurait cependant le plus heureux effet. Beaucoup d’opposants seraient enchantés de cette opportune occasion de retraite. Quant aux énergumènes, on se demande ce qui leur resterait comme point d’appui.

« 25 novembre. — La situation est toujours sérieuse. La nuit dernière, il y a eu convocation de réservistes, avec discours jusque dans les principaux cafés d’Athènes. Il y a eu réunion des généraux et officiers, sous la direction de Papoulas, qui paraît être énergique. Ce fut une sorte de reconstitution de la ligue militaire. On a projeté, paraît-il, de se replier sur Thèbes en cas de conflit avec les marins français, en laissant à une arrière-garde de réservistes le soin de piller et assommer les vénizélistes, de préférence les plus riches. On a même laissé entendre que les étrangers, quels qu’ils fussent, ne risquaient pas grand’chose.

« Ce qui est plus grave, c’est que nos adversaires paraissent être exactement au courant de nos moyens et de nos causes possibles d’infériorité. Gounaris a dit cette nuit : « L’amiral bluffe. Avec ce qu’il peut recevoir de Salonique et d’Argostoli, il n’aura pas plus de 3 500 marins à débarquer. Il n’osera pas faire le blocus à cause des neutres. D’ailleurs, les Alliés ne sont pas d’accord. D’ici au 1er décembre, les divergences de vues entre eux ne feront que croître. Enfin, l’Entente est déjà assez occupée ailleurs, et ne se soucie pas de créer un nouveau front en Grèce. Par conséquent, il faut refuser formellement toute cession d’armes. ».

« 26 novembre. — On fait peser sur les vénizélistes un régime de violente intimidation. Les arrestations arbitraires et les incidents sont fréquents. La nuit dernière, on a marqué à la peinture rouge un grand nombre de maisons vénizélistes, ainsi que celle où habite M. Ricaud, préposé à la direction du service des renseignements. Il y a là quelque chose de prématuré qui trahit la mise en scène.

« L’amiral Dartige s’est rendu chez le Roi et lui a demandé de protéger les personnes ainsi menacées contre des vexations injustifiées. Le Roi a réservé sa réponse, mais n’a pas caché qu’il était décidé à ne rien faire qui pût être interprété comme un désir de se rapprocher de Vénizélos. A la suite de cette visite, l’amiral a parcouru les magasins de la rue Hermès pour rassurer les commerçants. Il leur a déclaré qu’il les prenait sous sa garde et qu’ils seraient protégés contre tous les risques. Il a fait la même promesse au maire d’Athènes. Cette démarche a été d’un excellent effet et a rendu un peu de courage aux libéraux qui en avaient grand besoin.

« 29 novembre. — A l’heure actuelle, le plan qu’affiche le Gouvernement grec, soit par calcul et par bluff, soit avec l’intention d’aller jusqu’au bout, quelles que soient les conséquences, consiste à faire disparaître les armes et les munitions des dépôts, et les mettre hors de portée des Alliés. Cet ordre est donné on ne peut plus nettement dans un télégramme chiffré, en date du 12 novembre vieux style, et porte les signatures du chef d’Etat-major Stratigos et du ministre de la Guerre Drakos. Dans cet ordre, adressé à tous les commandants de Corps d’Armée, il est dit textuellement : « de diriger sans retard le matériel loin de la côte et des chemins de fer et de constituer des dépôts autant que possible à l’abri des tentatives de débarquement. »

« Ce qui me paraît le plus redoutable, ce sont les divergences de vues dans les milieux alliés. Elles ne peuvent qu’encourager nos adversaires dans leurs annonces tumultueuses de résistance. Les officiers, les soldats et les réservistes sont déjà armés. Quand ils seront excités à fond, l’Etat-major lui-même ne pourra peut-être plus les retenir tous, même dans le cas où il voudrait finalement céder. »

A la suite des informations reçues à cette date du service des renseignements, les ministres alliés ont convoqué le commandant Roque, chef du contrôle de la police, pour le charger d’appeler en leur nom la plus sérieuse attention de l’amiral Dartige sur la situation actuelle en lui laissant le soin d’apprécier les mesures à prendre.

Il n’y a pas lieu de s’attarder aux innombrables projets que l’on prêtait aux réservistes, les uns sans fondement, les autres très exacts, mais sans qu’aucun présentât un caractère définitif. Il n’en était pas moins vrai qu’un mois avant, le Roi avait offert de céder tout le matériel de guerre sans aucune compensation et qu’à la suite des négociations auxquelles nous nous étions prêtés, nous en étions arrivés à ne plus demander qu’une faible partie de ce matériel et que nous ne le tenions pas encore. Il n’était que trop vrai que nous nous étions laissé rouler par la diplomatie hellénique, par l’Etat-major, par le Roi lui-même et qu’ainsi s’étaient préparées sous nos yeux les tragiques journées de décembre en dépit des avertissements réitérés de notre service des renseignements.


IV

Nous voici arrivés au 1er décembre. Les péripéties de cette journée seront l’objet d’un récit ultérieur. Mais nous devons constater, dès maintenant, qu’elles attestent des intentions résolument agressives, une longue et minutieuse préparation. Il n’est pas, jusqu’à la présence de certains personnages et leur rôle révélateur qui ne soient un aveu. De quelque côté qu’on regarde, tout ce qu’on observe découvre l’ennemi, un ennemi à qui, — à force de patience, de confiance et de crédulité, — on a laissé dresser son plan homicide.

Entre ces personnages, il en est un qu’on voit se présenter et diverses reprises au Zappeion dans la journée du 1er décembre, pour conférer avec l’amiral Dartige. A peine y arrive-t-il que les batteries des réservistes, — comme si elles obéissaient à un signal invisible pour les assiégés, — suspendent leur tir ; mais aussitôt que ce négociateur est sorti, et s’est éloigné, elles reprennent leur besogne meurtrière avec la même soudaineté. Il y a donc là un accord convenu d’avance. Un fait du même caractère dramatisera le douloureux épisode des obsèques de nos marins, tombés dans le guet-apens où ils avaient trouvé la mort. Du reste, tous les actes de ce terrible drame témoignent au même degré du désir de duper, de tromper, de « rouler » les Français au profit des Allemands.

En ce qui touche les journées de décembre, on peut dire qu’il y en a eu trois. La première est celle du 1er de ce mois, c’est celle du guet-apens. Elle se caractérise par un trait révélateur : lorsque nos équipages de débarquement vinrent occuper dans Athènes les positions qui leur avaient été assignées, elles se trouvèrent aussitôt sous le feu des batteries grecques, étagées sur les hauteurs environnantes, ces collines aux noms classiques, évocateurs d’un passé de gloire. Au soir de ce jour, on comptait parmi nos marins des morts et des blessés dont le nombre allait encore s’accroitre. Durant la nuit suivante, deux marins, qui, partis d’Athènes en fugitifs, cherchaient à regagner le Pirée et s’étaient égarés en chemin, furent odieusement assassinés dans une maison dite Kalithea, située près du tramway d’Athènes à Phalère et à mi-chemin environ des deux terminus de ce tramway. Cette maison était habitée par une femme d’origine française, mariée à un Grec. Voyant ces marins errants, elle leur offre un abri. Mais le gardien du Stand voisin de la maison a été témoin de cette scène ; il saisit son fusil, tire à bout portant sur ces deux malheureux, et, comme la femme proteste bruyamment contre ce forfait, l’assassin la menace de lui faire subir le même sort. La journée du 1er décembre, ensanglantée par tant d’autres épisodes, mérite donc bien d’être appelée la journée du guet-apens.

Celle du 2 décembre voit se dérouler toutes les horreurs des vengeances préparées par la clique gounariste contre les vénizélistes, du piétinement barbare du bourreau sur les victimes. Le bourreau, c’est l’état-major de Constantin ; les victimes sont les Grecs amis de l’Entente. Ce que fut ce piétinement, l’attaché naval nous le dit dans un de ses rapports.

« 3 décembre, — Ce matin encore, nous venons d’assister au spectacle humiliant suivant : un troupeau d’une centaine de vénizélistes, dont plusieurs ligottés, était encadré par des troupes armées, escortées par une populace avinée criant : « A bas la Francs ! » et insultant les victimes. C’était un spectacle écœurant et digne des journées de la Révolution. Mais ce qui est symptomatique, c’est que ce cortège a défilé intentionnellement autour de l’Ecole française. Nous avons pu y reconnaître tous les vénizélistes plus ou moins affiliés à notre service et, parmi eux, le fameux Laucas et le frère de l’amiral Bratsianos, tous deux sanglants, couverts de coups et d’injures. Dans la foule, on disait qu’on changeait de prison ce troupeau ; d’autres affirmaient qu’on le menait à la fusillade. Personnellement, je crois qu’on voulait faire à nos yeux une simple exhibition à titre d’avertissement.

« Tout cela est écœurant et douloureux, surtout quand on pense que la France avait pris ces hommes sous sa protection, que l’amiral avait officiellement assuré la sécurité des rues et en particulier celle de nos agents.

« Ce matin, l’automobile de l’amiral a été pris par les troupes régulières ; le chauffeur est prisonnier. On vient encore d’arrêter et de prendre un de nos automobiles sous le prétexte mensonger que le chauffeur avait tiré. »

La troisième journée de la tragédie est celle des obsèques des morts, et là encore, nous saisissons sur le vif la fourberie du parti constantinien. Par suite d’un accord entre le ministre de France, l’amiral Dartige et les autorités grecques, il avait été décidé que les obsèques auraient lieu à Athènes le 4 décembre. Les délégués de l’armée navale conduits par l’attaché naval allèrent en avertir l’archevêque catholique Mgr Petit. Il annonça qu’il présiderait à la cérémonie avec tout son clergé. Mais lorsque les Grecs eurent réfléchi, ils résolurent d’empêcher qu’elle fût célébrée à Athènes. Ils craignaient que les détachements alliés qui y assisteraient ne vinssent armés et nombreux et qu’elle ne servit à couvrir une occupation militaire. Ce n’était pas cependant ce que s’étaient proposé les organisateurs. Seulement, ils considéraient que nos morts avaient droit à un hommage éclatant. Résolus à ne pas laisser les Alliés le leur rendre, les Grecs, dans la nuit du 2 au 3 décembre, enlevèrent les cadavres qui se trouvaient dans les hôpitaux de la capitale et, à l’insu des autorités françaises, ils les transportèrent à l’hôpital russe du Pirée. Le matin du 3 décembre, ces tristes dépouilles n’étant plus à Athènes, l’amiral Dartige se trouvait en présence d’un fait accompli qui rendait singulièrement difficile, sinon impossible, l’exécution du plan primitif, lequel n’aurait pu s’exécuter qu’en infligeant un nouveau déplacement aux victimes. Il dut consentir à ce que les obsèques eussent lieu le même jour 3 décembre à trois heures au Pirée. L’aumônier de l’escadre, l’abbé Revel, fut prévenu de ce changement à dix heures du matin en venant dire sa messe sur le bateau amiral. Comme, en même temps, on lui donnait l’assurance que les nouvelles dispositions étaient connues des intéressés, il ne mit pas en doute qu’elles avaient été communiquées à l’archevêque.

En réalité, personne n’avait été prévenu. C’est seulement vers deux heures et demie que les différents bâtiments de l’escadre reçurent, par la télégraphie sans fil, l’ordre d’envoyer un certain nombre de matelots non armés aux obsèques qui allaient avoir lieu à trois heures. C’est ainsi que l’armée navale fut avertie et qu’à terre, le furent l’attaché naval et le service des renseignements ; le télégramme ne leur était pas adressé, mais, ayant été intercepté par le poste télégraphique, il leur avait été communiqué.

Il était déjà tard et, pour arriver au Pirée en temps utile, il fallait partir sans perdre une minute ; l’attaché naval partit donc sur-le-champ avec ses officiers. Dans une note qui est sous nos yeux, il décrit en termes émus le spectacle dont il fut le témoin à l’enterrement : cercueils non fermés, d’autres trop petits pour recevoir les corps dont les membres restaient à découvert. On comprend que l’aumônier, l’abbé Revel, ait reconnu plus tard que les obsèques avaient manqué de recueillement. Il estime, il est vrai, qu’étant données les circonstances, « il n’était pas facile de procéder autrement. » Quant à l’attaché, naval, il constate qu’elles ont eu lieu sans aucun apparat et, sans même, qu’on ait rendu à ces malheureuses victimes les honneurs militaires.

A la même heure, l’amiral recevait à son bord les ministres alliés venus pour l’entretenir des graves questions soulevées par les événements. Leur présence l’empêcha d’assister aux obsèques dont il ne songea pas à leur parler et où, par conséquent, ils ne purent se rendre, ignorant qu’elles avaient lieu au même moment, alors qu’ils les croyaient toujours fixées au lendemain.

Nous l’avons dit, personne n’avait été averti des changements survenus dans les décisions antérieures, et l’archevêque pas plus que les autres intéressés. Le 4 décembre, à l’heure fixée, il était au cimetière d’Athènes, revêtu de ses habits sacerdotaux, entouré de ses prêtres. C’est là que M. de Roquefeuil le trouva attendant le convoi. L’attaché naval, saisi tout à coup du soupçon qu’on avait laissé le vénérable prélat dans l’Ignorance, était accouru pour l’avertir et l’empêcher d’attendre en vain. Mgr Petit, en apprenant l’oubli dont il avait été l’objet, ne put contenir son indignation. Il l’exprima avec vivacité. Il avoua ensuite qu’elle avait été intentionnelle. Il avait tenu à l’exprimer devant son clergé dont tous les membres étaient grecs. L’attaché naval le ramena à l’archestie, et l’incident n’eut pas de suite. Il n’en trahit pas moins le désarroi qui régnait dans l’armée navale à la suite de la tragique journée du 1er décembre. Il s’était manifesté non moins vivement dans ce qui s’était passé pour les blessés. Mais ceci est un autre épisode et nous ne voulons retenir ici de ces péripéties que l’héroïque dévouement dont firent preuve, en ces heures où était menacée la vie de chacun, les hommes courageux qui se donnèrent pour mission de recueillir les blessés et les morts dispersés çà et là, dans les maisons d’Athènes et du Pirée, aux environs de la capitale et jusque dans des demeures isolées : les docteurs Vaucel, Portmann, Belley, le commissaire Luce, d’autres qui nous pardonneront de les oublier ou de ne pas les connaître.

Du reste, constatons dans le déploiement de scélératesse où se complurent les auteurs du guet-apens certains faits qui sont à l’honneur de l’humanité. Je ne parle pas de la visite que firent dans les hôpitaux le roi Constantin et la reine Sophie, accompagnés du Diadoque, ni des témoignages de pitié qu’ils donnèrent aux blessés. Ils avaient encouru tant de responsabilités que peut-être voulurent-ils y opposer une preuve de leurs regrets, j’allais dire de leurs remords. Mais, dans plusieurs maisons d’Hellènes, l’accueil fait aux malheureux pour qui les médecins demandaient un abri, s’inspira d’un sentiment de compassion entièrement désintéressé.

Telles furent, indépendamment des négociations relatives à la cession des armes, les journées de décembre, dont le roi Constantin reste le principal responsable. Nous ne l’accusons pas d’avoir voulu l’effusion du sang, mais de l’avoir rendue inévitable en manquant à ses engagements.

Dans le plaidoyer par lequel, il y a quelques jours, il préparait son retour à Athènes et où il nous apparaît, comme Ruy Blas, « marchant vivant dans un rêve étoile, » il nous dit que la tragédie de décembre a été le résultat d’une « querelle de famille ; » mais il néglige de nous dire quel a été son rôle dans cette querelle. Heureusement, au moment où se termine cette partie de l’étude que nous lui avons consacrée, nos lecteurs ne l’ignorent plus : 53 tués dont 6 officiers, 138 blessés, 10 disparus, voilà pour la France le bilan de cette prétendue « querelle, » sans parler des circonstances effroyables qui ont accompagné l’hécatombe. Ces chiffres pèseront éternellement sur la mémoire de Constantin et, tant qu’il régnera, empêcheront les Français de considérer les Grecs comme un peuple ami.


ERNEST DAUDET.


  1. Copyright by Ernest Daudet, 1920.
  2. Copyright by Ernest Daudet, 1920.
  3. Voyez la Revue des 15 novembre et 1er décembre 1920.
  4. Cette lettre figure dans un ouvrage que vient de publier M. Georges Mêlas sous ce titre L’ex-roi Constantinn (Payot et Cie, éditeurs). Ami d’enfance de ce prince, il avait été son secrétaire particulier pendant de longues années et avait fait à son côté, comme capitaine, la campagne de 1912-1913 contre les Bulgares. Mais son attachement à la France et à l’Angleterre, ainsi que son admiration pour la personne et la politique de Vénizélos, le rendirent suspect. En 1915, après avoir essayé en vain de changer les tendances germanophiles de son souverain, il offrit sa démission. Elle fut refusée, mais deux jours plus tard, il était brutalement révoqué et eut à subir depuis tous les effets du ressentiment royal. Il fut ainsi conduit à se jeter dans le parti vénizéliste. Il était à Salonique en 1917 et accompagna le général Regnault à Athènes, lors de la mission Jonnart.