Scènes du siège de Sébastopol/Texte entier

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SÉBASTOPOL EN DÉCEMBRE 1854


L’aube matinale colore l’horizon au-dessus du mont Sapoun ; la surface de la mer, d’un bleu profond, s’est débarrassée des ombres de la nuit et n’attend que le premier rayon du soleil pour étinceler d’un joyeux éclat ; de la baie, enveloppée de brouillard, souffle un vent froid : point de neige ; le sol est noir, mais la gelée pique le visage et craque sous les pieds. Le murmure incessant des vagues, rompu à longs intervalles par le roulement sourd du canon, trouble seul le calme de la matinée. Tout est silencieux sur les bâtiments de guerre : le sablier vient de marquer la huitième heure. L’activité du jour remplace peu à peu du côté nord la tranquillité de la nuit. Ici un détachement de soldats va relever les sentinelles, et on entend cliqueter leurs fusils ; un médecin se dirige à pas pressés vers son hôpital ; un soldat se glisse hors de sa hutte, lave à l’eau glacée sa figure hâlée, se tourne vers l’orient et fait sa prière accompagnée de rapides signes de croix. Là un énorme et lourd fourgon, dont les roues grincent, tiré par des chameaux, atteint le cimetière, où l’on va enterrer les morts entassés presque jusqu’au faîte de la voiture. Vous approchez du port, et vous êtes désagréablement surpris par un mélange d’odeurs : on y sent le charbon de terre, le fumier, l’humidité, la viande. Des milliers d’objets divers : du bois, de la farine, des gabions, de la viande, jetés en tas deci delà ; des soldats de différents régiments, les uns munis de fusils et de sacs, d’autres sans fusils ni sacs, s’y pressent en foule ; ils fument, se querellent et transportent des fardeaux sur le bateau à vapeur stationné près du pont de planches et prêt à partir. De petites embarcations particulières, pleines de monde de toute sorte, de soldats, de marins, de marchands et de femmes, abordent au débarcadère et en repartent sans cesse. « Par ici, Votre Noblesse, pour la Grafskaya ! » et deux ou trois marins retraités se lèvent dans leurs bateaux et vous offrent leurs services. Vous choisissez le plus proche, vous enjambez le cadavre à moitié décomposé d’un cheval noir couché dans la boue à deux pas du bateau, et vous allez vous asseoir au gouvernail. Vous quittez la rive : autour de vous, la mer brille au soleil du matin ; devant vous, un vieux matelot dans un pardessus en étoffe de poil de chameau et un jeune garçon aux cheveux blonds rament avec diligence. Vos yeux se portent sur ces navires gigantesques aux coques rayées, disséminés dans la rade ; sur ces chaloupes, points noirs, voguant sur l’azur scintillant du flot ; sur les jolies maisons de la ville, aux tons clairs, que le soleil levant teinte en rose ; sur la blanche ligne d’écume autour du môle et des vaisseaux coulés à fond, dont les pointes noires des mâts émergent tristement çà et là au-dessus de l’eau ; sur la flotte ennemie servant de phare dans le lointain cristallin de la mer ; et, enfin, sur l’onde écumante dans laquelle se jouent les globules salins que les rames lancent en l’air. Vous entendez à la fois le son uniforme des voix que l’eau porte jusqu’à vous et le bruit grandiose de la canonnade qui semble augmenter de force à Sébastopol.

À la pensée que, vous aussi, vous êtes à Sébastopol même, votre âme tout entière est pénétrée d’un sentiment d’orgueil et de vaillance, et le sang court plus rapidement dans vos veines.

« Votre Noblesse, droit sur le Constantin, vous dit le vieux marin en se retournant pour vérifier la direction que vous imprimez au gouvernail.

— Tiens, il a encore tous ses canons, fait le jeune garçon à tête blonde, pendant que le bateau glisse le long des flancs du navire.

— Il est tout neuf, il doit les avoir. Korniloff y a demeuré, reprend le vieux, examinant à son tour le vaisseau de guerre.

— Là ! il a éclaté, s’écrie le gamin après un long silence, les yeux fixés sur un petit nuage blanc de fumée qui se dissipe, subitement apparu dans le ciel, tout au-dessus de la baie du Sud, et accompagné du bruit strident de l’explosion d’un obus.

— C’est de la nouvelle batterie qu’il tire aujourd’hui, ajoute le marin, crachant tranquillement dans sa main. Allons, Nichka, aux rames ; dépassons la chaloupe. »

Et la petite embarcation file rapidement sur la vaste plaine ondulée de la baie, laisse en arrière la lourde chaloupe, chargée de sacs et de soldats, rameurs inhabiles qui manœuvrent gauchement, et aborde enfin au milieu d’un grand nombre de bateaux amarrés au rivage au port de la Grafskaya. Sur le quai va et vient une foule de soldats en capotes grises, de matelots en vestes noires et de femmes en robes bigarrées. Des paysannes vendent du pain ; des paysans, à côté de leur samovar, offrent aux chalands du sbitène chaud[1]. Ici, sur les premières marches du débarcadère, traînent, pêle-mêle, des boulets rouillés, des obus, de la mitraille, des canons en fonte de différents calibres ; là, plus loin, sur une grande place, gisent à terre d’énormes madriers, des affûts, des soldats endormis ; à côté, des charrettes, des chevaux, des canons, des caissons d’artillerie, des faisceaux de fusils d’infanterie ; plus loin encore se meuvent des soldats, des marins, des officiers, des femmes et des enfants ; des charrettes avec du pain, des sacs, des tonneaux, un Cosaque à cheval, un général en drochki traversent la place. À droite, dans la rue, s’élève une barricade ; dans ses embrasures, des canons de petite dimension à côté desquels est assis un matelot fumant tranquillement sa pipe.

À gauche, une jolie maison sur le fronton de laquelle sont marqués des chiffres romains, et au-dessus vous voyez des soldats et des brancards tachés de sang : les tristes vestiges d’un camp en temps de guerre sautent partout aux yeux. Votre première impression est, sans contredit, désagréable ; l’étrange amalgame de la vie urbaine avec la vie de camp, d’une élégante cité et d’un fangeux bivouac, n’a rien d’attrayant et vous frappe comme un hideux contresens : il vous semble même que, saisis de terreur, tous s’agitent dans le vide. Mais examinez de près la figure de ces hommes qui se remuent autour de vous, et vous direz autre chose. Regardez bien ce soldat du train qui mène boire les chevaux bais de sa troïka en fredonnant entre ses dents, et vous remarquez qu’il ne s’égarera pas dans cette foule mélangée, qui, par le fait, n’existe pas pour lui ; il est tout entier à son affaire et remplira son devoir, quel qu’il soit : mener ses chevaux à l’abreuvoir ou traîner un canon avec autant de calme et d’indifférence assurée que s’il se trouvait à Toula ou à Saransk. Vous retrouvez cette même expression sur le visage de cet officier qui passe devant vous ganté de gants d’une blancheur irréprochable, de ce matelot qui fume, assis sur la barricade, de ces soldats de peine qui attendent avec les brancards à l’entrée de ce qui a été naguère la salle de l’Assemblée, et jusque sur la figure de cette jeune fille qui traverse la rue en sautant d’un pavé à l’autre dans la crainte de salir sa robe rose. Oui, une grande déception vous attend à votre première arrivée à Sébastopol. C’est en vain que vous chercherez à découvrir sur n’importe quel visage des traces d’agitation, d’effarement, voire même d’enthousiasme, de résignation à la mort, de résolution : il n’y a rien de tout cela ! Vous verrez le train-train de la vie ordinaire, des gens occupés à leurs travaux journaliers, si bien que vous vous reprocherez votre exaltation exagérée et vous mettrez en doute non seulement la véracité de l’opinion que d’après des récits vous vous êtes formée sur l’héroïsme des défenseurs de Sébastopol, mais encore l’exactitude de la description qu’on vous a faite du côté nord et des sons sinistres qui y emplissent l’air. Toutefois, avant de douter, montez sur le bastion, voyez les défenseurs de Sébastopol sur le lieu même de la défense, ou plutôt entrez tout droit dans cette maison à la porte de laquelle se tiennent les brancardiers : vous y verrez les défenseurs de Sébastopol, vous y verrez des spectacles horribles et navrants, grandioses et comiques, mais prodigieux et faits pour élever l’âme. Entrez donc dans cette grande salle qui, jusqu’à la guerre, était la salle de l’Assemblée. À peine en avez-vous ouvert la porte, que l’odeur qu’exhalent quarante à cinquante amputés et malades grièvement blessés vous saisit à la gorge. Ne cédez point au sentiment qui vous retient sur le seuil de la chambre : c’est un vilain sentiment ; avancez franchement, ne rougissez pas d’être venu contempler ces martyrs ; approchez-en et parlez-leur : les malheureux aiment à voir un visage compatissant, à raconter leurs souffrances et à entendre des paroles de charité et de sympathie. En passant au milieu, entre les lits, vous cherchez des yeux la figure la moins austère, la moins contractée par la douleur : l’ayant trouvée, vous vous décidez à l’aborder, à la questionner.

« Où es-tu blessé ? » demandez-vous avec hésitation à un vieux soldat au corps émacié, assis sur un lit et dont le regard bienveillant vous a suivi et semble vous inviter à vous approcher de lui. Vous avez, dis-je, questionné avec hésitation, parce que la vue de celui qui souffre inspire non seulement une vive pitié, mais encore je ne sais quelle crainte de le blesser, jointe à un profond respect.

« Au pied », répond le soldat, et pourtant vous remarquez aux plis de la couverture que la jambe lui a été enlevée au-dessus du genou. « Dieu soit loué, ajoute-t-il, je me ferai inscrire comme sortant.

— Es-tu blessé depuis longtemps ?

— C’est la sixième semaine, Votre Noblesse.

— Où as-tu mal à présent ?

— Rien ne me fait plus mal maintenant, seulement parfois dans le mollet, quand il fait mauvais : sans cela, rien.

— Comment est-ce arrivé ?

— Sur le cinquième bakcion, Votre Noblesse, au premier bombardement ; je venais de pointer le canon et je m’en allais tranquillement à l’autre embrasure, quand tout à coup il m’a frappé au pied ; je croyais tomber dans un trou ; je regarde, plus de jambe.

— Tu n’as donc pas ressenti de douleur au premier moment ?

— Rien du tout, sauf comme si l’on échaudait ma jambe, v’là tout.

— Et après ?

— Après, rien : seulement, quand on a tendu la peau, alors ça écorchait bien un peu ! Avant tout, Votre Noblesse, faut pas penser ; quand on ne pense pas, on ne sent rien ; quand l’homme pense, c’est pire. »

Pendant ce temps, une bonne femme en robe grise, un mouchoir noir noué sur sa tête, s’approche, se mêle à votre conversation et se met à vous conter des détails sur le matelot, combien il a souffert, et qu’on désespérait de le sauver quatre semaines durant, et comment, blessé, il avait fait arrêter le brancard sur lequel il était étendu pour bien voir la décharge de notre batterie, et comment les grands-ducs lui avaient parlé et donné 25 roubles, et qu’il leur avait répondu que, ne pouvant plus servir lui-même, il aurait bien voulu retourner sur le bastion pour former les conscrits. En vous racontant tout ça d’un trait, la brave femme, dont les yeux brillent d’enthousiasme, vous regarde et regarde le matelot, qui s’est détourné et fait semblant de ne pas entendre ce qu’elle dit, occupé qu’il est à faire de la charpie sur son oreiller.

« C’est mon épouse, Votre Noblesse, fait enfin le matelot avec une intonation qui semble dire : Faut l’excuser ; tout ça, c’est des bavardages de femme, vous savez, des sottises, quoi ! »

Vous commencez alors à comprendre ce que sont les défenseurs de Sébastopol, et vous avez honte de vous-même en présence de cet homme ; vous auriez voulu lui exprimer toute votre admiration, toute votre sympathie, mais les mots ne vous viennent pas ou ceux qui vous viennent ne valent rien, et vous vous bornez à vous incliner en silence devant cette grandeur inconsciente, devant cette fermeté d’âme et cette exquise pudeur de son propre mérite.

« Eh bien ! que Dieu te guérisse plus vite ! » dites-vous, et vous vous arrêtez devant un autre malade couché par terre et qui semble attendre la mort en proie à d’horribles douleurs. Il est blond ; sa figure est pâle, gonflée ; étendu sur le dos, la main gauche rejetée en arrière, sa pose dénote une souffrance aiguë ; la bouche sèche, ouverte, laisse passer avec peine une respiration sifflante ; les prunelles bleues vitreuses remontent sous la paupière, et de dessous la couverture froissée sort un bras mutilé enveloppé de bandages. Une odeur nauséabonde de cadavre vous empoigne, et la fièvre qui dévore et brûle les membres de l’agonisant semble pénétrer dans votre propre corps.

« Est-il sans connaissance ? demandez-vous à la femme qui vous accompagne affectueusement et pour laquelle vous n’êtes plus un étranger.

— Non, il entend encore, mais il est très mal », et elle ajoute tout bas : « Je lui ai fait boire un peu de thé tantôt ; il ne m’est rien, mais on a de la pitié, n’est-ce pas ? Eh bien ! il en a à peine avalé quelques gorgées.

— Comment te sens-tu ? » lui demandez-vous.

Au son de votre voix, les prunelles de ses yeux se tournent vers vous, mais le blessé ne voit ni ne comprend plus.

« Ça brûle au cœur ! » murmure-t-il.

Un peu plus loin, un vieux soldat change de linge. Son visage, son corps sont de la même couleur brune et d’une maigreur de squelette. Il lui manque un bras, désarticulé à l’épaule ; il est assis sur son lit, il est hors d’affaire ; mais, à son regard terne, sans vie, à son affreuse maigreur, à son visage ridé, vous voyez que cet être a déjà passé la meilleure partie de son existence à souffrir.

Sur le lit d’en face, vous apercevez la figure pâle, délicate, crispée par la douleur, d’une femme dont la fièvre empourpre les joues.

« C’est la femme d’un matelot, un obus lui a touché le pied, me dit mon guide, pendant qu’elle portait à dîner à son mari sur le bastion.

— Et on l’a amputée ?

— Au-dessus du genou. »

Maintenant, si vos nerfs sont forts, entrez là-bas à gauche. C’est la chambre des opérations et des pansements. Vous y voyez des médecins, la figure pâle et sérieuse, les bras tachés de sang jusqu’au coude, auprès du lit d’un blessé, étendu, les yeux ouverts, qui délire sous l’influence du chloroforme et prononce des paroles entrecoupées, les unes sans importance, les autres attendrissantes. Les médecins sont tout entiers à leur besogne répulsive, mais bienfaisante : l’amputation. Vous y verrez la lame recourbée et tranchante s’introduire dans la chair saine et blanche ; le blessé revenir subitement à lui avec des cris déchirants, des imprécations ; l’aide-chirurgien jeter dans un coin le bras coupé, pendant que cet autre blessé, sur un brancard, qui assiste à l’opération, se tord et gémit plus encore à cause du martyre moral de l’attente que de la souffrance physique qu’il endure. Vous y verrez des scènes épouvantables, empoignantes ; vous y verrez la guerre sans l’alignement brillant et correct des troupes, sans musique, sans roulements de tambours, sans étendards flottant au vent, sans généraux caracolant ; vous la verrez telle qu’elle est, dans le sang, dans les souffrances et la mort ! En sortant de cette maison de douleur, vous éprouverez certainement une impression de bien-être, vous aspirerez à pleins poumons l’air frais et vous vous réjouirez de vous sentir bien portant ; mais, en même temps, la contemplation de ces maux vous aura convaincu de votre nullité, et c’est avec calme et sans hésitation que vous monterez sur le bastion… Que sont, vous direz-vous, les souffrances et la mort d’un vermisseau tel que moi à côté de ces souffrances et de ces morts innombrables ? Bientôt, du reste, l’aspect du ciel pur, du soleil resplendissant, de la ville si jolie, de l’église ouverte, du personnel militaire qui va et vient dans toutes les directions, rend à votre esprit son état normal ; l’insouciance habituelle, la préoccupation du présent et ses petits intérêts reprennent le dessus. Vous rencontrerez peut-être sur votre chemin l’enterrement d’un officier, un cercueil rose suivi de musique et d’étendards déployés, et le bruit de la canonnade sur le bastion arrivera peut-être jusqu’à vos oreilles, mais vos pensées de tout à l’heure ne vous reviendront plus. L’enterrement ne sera pour vous qu’un joli tableau, un épisode militaire ; le grondement du canon, un accompagnement militaire grandiose, et il n’y aura rien de commun entre ce tableau, ces sons et l’impression précise, personnelle de la souffrance et de la mort évoquées par l’aspect de la salle des opérations.

Dépassez l’église, la barricade, et vous entrez dans le quartier le plus animé, le plus vivant de la ville. Des deux côtés de la rue, des enseignes de magasins, de traiteurs. Ici, marchands, femmes coiffées de chapeaux ou de mouchoirs, officiers en élégants uniformes, tout vous parle du courage, de l’assurance, de la sécurité des habitants.

Entrez là à droite dans ce restaurant. Si vous voulez écouter les propos des marins et des officiers, vous y entendrez conter les incidents de la nuit dernière, de l’affaire du 24, se plaindre du prix trop élevé des côtelettes mal préparées et nommer les camarades tués récemment.

« Que le diable m’emporte ! on y est joliment mal, chez nous, à présent ! dit d’une voix de basse un officier d’hier d’un blond presque blanc, imberbe, le cou enveloppé d’une écharpe tricotée en laine verte.

— Où ça, chez vous ? demande quelqu’un.

— Au quatrième bastion », répond le jeune officier ; et, à cette réponse, vous le regarderez avec attention et même avec un certain respect. Son laisser-aller exagéré, ses grands gestes, son rire trop bruyant, qui vous semblaient tout à l’heure effrontés, deviennent à vos yeux l’indice d’une certaine disposition d’esprit batailleuse habituelle aux tout jeunes gens qui se sont trouvés exposés à un grand danger, et vous êtes persuadé qu’il va vous expliquer que c’est grâce aux obus et aux boulets qu’on est si mal au quatrième bastion. Nullement ! On y est mal parce que la boue y est profonde.

« Impossible d’arriver à la batterie », dit-il, et il montre ses bottes crottées jusqu’aux empeignes.

« Mon meilleur chef de pièce a été tué raide aujourd’hui, répond un camarade, d’une balle dans le front.

— Qui ça ? Mituchine ?

— Non, un autre. — Voyons, me donnera-t-on ma côtelette à la fin, scélérat que vous êtes ? dit-il en s’adressant au garçon. — C’était Abrossinoff, un brave s’il en fut ; il a pris part à six sorties. »

À l’autre bout de la table, deux officiers d’infanterie sont en train de manger des côtelettes de veau aux petits pois, arrosées d’un vin de Crimée aigre et baptisé du nom de bordeaux. L’un d’eux, jeune, au collet rouge, deux étoiles sur la capote, raconte à son voisin au collet noir, et qui n’a pas d’étoiles, des détails sur l’affaire de l’Alma. Le premier est un peu gris : ses récits fréquemment interrompus, son regard incertain qui reflète le manque de confiance inspiré par eux à son auditeur, et le beau rôle qu’il se donne, la couleur trop chargée de ses tableaux, font deviner qu’il s’écarte absolument de la vérité. Mais vous n’avez que faire de ces récits, que vous entendrez pendant longtemps encore aux quatre coins de la Russie ; vous n’avez qu’un désir : vous rendre directement au quatrième bastion, dont on vous a tant et si diversement parlé. Vous remarquerez que celui qui vous raconte qu’il y a été le dit avec satisfaction et fierté, que celui qui se dispose à y aller laisse voir une légère émotion ou affecte un sang-froid exagéré. Si l’on plaisante avec quelqu’un, immanquablement on lui dira : « Va au quatrième bastion ». Si l’on rencontre un blessé sur un brancard et qu’on demande d’où il vient, la réponse sera presque toujours invariable : « Du quatrième bastion ! » Deux opinions complètement différentes l’une de l’autre ont été répandues sur ce terrible bastion, d’abord par ceux qui n’y ont jamais mis les pieds et pour lesquels il est le tombeau inévitable de ses défenseurs, et ensuite par ceux qui, comme le petit officier blond, y vivent et en parlent simplement en disant qu’il y fait sec ou boueux, chaud ou froid. Pendant la demi-heure que vous venez de passer au restaurant, le temps s’est modifié, le brouillard qui s’étendait sur la mer est remonté ; des nuages serrés, gris, humides cachent le soleil ; le ciel est triste ; il tombe une pluie mélangée de neige fine qui mouille les toits, les trottoirs et les capotes des soldats. Encore une barricade, après laquelle vous montez en suivant la grande rue : il n’y a plus d’enseignes ; les maisons sont inhabitables, les portes fermées avec des planches, les fenêtres brisées ; ici l’angle d’un mur a été emporté, là le fort a été percé. Les édifices ressemblent à de vieux vétérans éprouvés par le chagrin et la misère, et vous regardent avec fierté, on dirait même avec dédain. Chemin faisant, vous trébuchez au milieu de boulets et de trous remplis d’eau, creusés par les obus dans le terrain pierreux. Vous dépassez des détachements de soldats et d’officiers ; vous rencontrez de loin en loin une femme ou un enfant, mais ici la femme ne porte plus de chapeau. Quant à celle du matelot, une vieille fourrure sur son dos, elle a chaussé des bottes de soldat. La rue descend en pente douce, mais il n’y a plus de maisons autour de vous : rien que des amas informes de pierres, de planches, de poutres et d’argile. Devant vous, sur une montagne escarpée, s’étend un espace noir, boueux, coupé de fossés, et ce que vous voyez est justement le quatrième bastion.

Les passants deviennent rares, on ne rencontre plus de femmes ; les soldats marchent d’un pas accéléré ; quelques gouttes de sang tachent la route, et vous voyez venir à vous quatre soldats portant un brancard et sur le brancard un visage d’une pâleur jaunâtre et une capote ensanglantée ; si vous demandez aux porteurs où il est blessé, ils vous répondront d’un ton irascible, sans vous regarder, qu’il est touché au bras ou à la jambe ; si la tête est emportée, s’il est mort, ils garderont un silence farouche.

Le sifflement rapproché des boulets et des bombes vous impressionne désagréablement pendant que vous gravissez la montagne, et soudain vous appréciez tout autrement que tantôt la signification des coups de canon entendus de la ville. Je ne sais quel souvenir serein et doux luira tout à coup dans votre mémoire ; votre moi intime vous occupera si vivement que vous ne penserez plus à observer ce qui vous entoure. Vous vous laissez même envahir par le sentiment pénible de l’irrésolution. Pourtant la vue du soldat qui, les bras étendus, glisse le long de la montagne dans la boue liquide et passe courant et riant à vos côtés, impose silence à la petite voix intérieure, lâche conseillère, qui s’élève en vous devant le danger ; vous vous redressez malgré vous, vous relevez la tête et vous escaladez à votre tour la pente glissante de la montagne argileuse. À peine avez-vous fait quelques pas, que de droite et de gauche bourdonnent à vos oreilles les balles des carabines, et vous vous demandez s’il ne serait pas préférable de marcher à couvert de la tranchée élevée parallèlement à la route ; mais la tranchée est pleine d’une boue liquide, jaunâtre et fétide, si bien que forcément vous continuez votre chemin, d’autant mieux que c’est le chemin de tout le monde. Au bout de deux cents pas, vous débouchez sur un terrain entouré de gabions, de remblais, d’abris, de plates-formes qui supportent d’énormes canons en fer de fonte et des tas de boulets disposés symétriquement. Cet entassement vous fait l’effet d’un désordre étrange et sans but. Ici, sur la batterie, se tient un groupe de matelots ; là, au milieu de la place, un canon hors de service gît, noyé dans la boue gluante d’où un fantassin qui, l’arme au bras, va à la batterie, retire avec peine un pied après l’autre. Vous ne voyez partout dans cette même boue liquide que des tessons, des obus qui n’ont pas éclaté, des boulets, des traces de toute sorte de la vie des camps. Il vous semble entendre à deux pas de vous le bruit de la chute d’un boulet, et de tous les côtés vous arrivent les sifflements des balles, qui tantôt bourdonnent comme des guêpes, tantôt gémissent et fendent l’air en vibrant comme une corde d’instrument, le tout dominé par le grondement sinistre du canon qui vous secoue des pieds à la tête et vous emplit de terreur.

C’est donc là le quatrième bastion, cet endroit véritablement terrible, vous dites-vous en éprouvant un petit sentiment d’orgueil et un immense sentiment de peur comprimée. Point ! vous êtes le jouet d’une illusion. Ce n’est pas encore le quatrième bastion ; c’est la redoute de Jason, un endroit qui, comparativement, n’est ni dangereux ni effrayant. Pour atteindre le quatrième bastion, engagez-vous dans cette étroite tranchée que suit en se baissant le fantassin. Vous y verrez peut-être de nouveau des brancards, des matelots, des soldats avec des bêches, des fils conducteurs de mines, des abris de terre également boueux et dans lesquels ne peuvent se glisser en rampant que deux hommes, et où les plastouny[2] des bataillons de la mer Noire vivent, mangent, fument et se chaussent au milieu des débris de fer de fonte, sous toutes les formes, jetés çà et là. Cent pas plus loin, vous atteignez la batterie, une esplanade creusée de fossés, entourée de gabions, recouverte de terre, de remblais et de canons sur des plates-formes. Peut-être trouverez-vous ici quatre ou cinq matelots jouant aux cartes, abrités par le parapet, et un officier de la marine qui, voyant surgir un nouveau visage, un curieux, se fera un vrai plaisir de vous initier aux détails de son emménagement et de vous donner des explications. Cet officier, assis sur un canon, roule avec tant de calme une cigarette en papier jaune, passe si tranquillement d’une embrasure à l’autre et vous parle avec un sang-froid si naturel, que vous recouvrez le vôtre en dépit des balles qui sifflent ici en plus grand nombre. Vous le questionnez, et même vous écoutez ses récits. Le marin vous décrira, si seulement vous le lui demandez, le bombardement du 5, l’état de sa batterie avec un seul canon valide, ses servants réduits à huit, et pourtant le 6 au matin elle faisait feu de toutes pièces. Il vous racontera également comment une bombe pénétra le 5 dans un abri et coucha à terre onze marins ; il vous indiquera, à travers l’embrasure, les tranchées et les batteries ennemies, dont trente à quarante sagènes seulement vous en séparent. Je crains bien pourtant que, en vous penchant en dehors de l’embrasure pour mieux examiner l’ennemi, vous ne voyiez rien, ou si, apercevant quelque chose, vous ne soyez très surpris d’apprendre que ce rempart blanc et rocailleux, à deux pas de vous, et sur lequel jaillissent de petits nuages de fumée, est justement l’ennemi, « lui », comme disent soldats et marins.

Il est fort possible que l’officier, par vanité ou simplement sans arrière-pensée, pour s’amuser, voudra faire tirer devant vous. Sur son ordre, le chef de pièce et les servants, en tout quatorze marins, s’approchent gaiement du canon pour le charger, les uns en mâchonnant un biscuit, les autres en fourrant leur brûle-gueule dans leur poche, tandis que leurs chaussures ferrées résonnent sur la plate-forme. Examinez les visages de ces hommes, leur prestance, leurs mouvements, et vous reconnaîtrez dans chacun des plis de cette figure hâlée, aux pommettes saillantes, dans chaque muscle, dans la largeur de ces épaules, dans l’épaisseur de ces pieds chaussés de bottes colossales, dans chaque geste calme et assuré, les principaux éléments dont se compose la force du Russe, la simplicité et l’obstination ; vous verrez également que le danger, les misères et les souffrances de la guerre auront imprimé sur ces visages la conscience de leur dignité, d’une pensée élevée, d’un sentiment.

Soudain un bruit assourdissant vous fait tressaillir des pieds à la tête. Vous entendez aussitôt siffler la décharge qui s’éloigne, pendant que l’épaisse fumée de la poudre enveloppe la plate-forme et les figures noires des matelots qui s’y meuvent. Écoutez leurs propos, remarquez leur animation, et vous découvrirez parmi eux un sentiment que vous ne vous attendiez peut-être pas à rencontrer : celui de la haine de l’ennemi, de la vengeance. « C’est tombé droit dans l’embrasure, deux de tués, voilà ; on les emporte », et on crie de joie. « Mais le v’là qui se fâche, il va taper sur nous », dit une voix, et, en vérité, vous voyez aussitôt briller un éclair, jaillir la fumée, et la sentinelle sur le parapet crie : « canon ». Un boulet siffle à vos oreilles et s’enfonce dans le sol, qu’il creuse en rejetant autour de lui une pluie de terre et des pierres. Le commandant de la batterie se fâche, renouvelle l’ordre de charger un deuxième, un troisième canon ; l’ennemi répond, et vous éprouvez des sensations intéressantes. Vous voyez et entendez des choses curieuses. La sentinelle crie de nouveau « canon », et le même bruit, le même coup, le même jaillissement se répètent. Si, au contraire, elle crie « mortier », vous serez frappé par un sifflement régulier, assez agréable, qui ne saurait s’unir dans votre pensée à quelque chose de terrible ; il approche, il augmente de rapidité ; vous voyez le globe noir tomber à terre et la bombe éclater avec un crépitement métallique. Les éclats volent en l’air en sifflant et grinçant ; les pierres s’entre-choquent et la boue vous éclabousse. À ces sons si divers, vous éprouvez un étrange mélange de jouissance et de terreur. Au moment où le projectile arrive sur vous, il vous vient infailliblement à la pensée qu’il vous tuera ; mais l’amour-propre vous soutient, et personne ne remarque le poignard qui vous laboure le cœur. Aussi, lorsqu’il a passé sans vous effleurer, vous renaissez ; pour un instant, une sensation d’une douceur inappréciable s’empare de vous, au point que vous trouvez un charme particulier au danger, au jeu de la vie et de la mort. Vous voudriez même que le boulet ou l’obus tombât plus près, tout près de vous. Mais voilà la sentinelle qui annonce de sa voix forte et pleine « un mortier » : répétition du sifflement, du coup, de l’explosion, accompagnée cette fois d’un gémissement humain. Vous vous approchez du blessé, en même temps que les brancardiers ; gisant dans la boue mêlée de sang, il a un aspect étrange : une partie de la poitrine est arrachée. Au premier instant, son visage maculé de boue n’exprime que l’effarement et la sensation prématurée de la douleur, sensation familière à l’homme, dans cette situation ; mais, lorsqu’on lui apporte le brancard, qu’il s’y couche lui-même sur le côté indemne, une expression exaltée, une pensée élevée et contenue éclairent ses traits ; les yeux brillants, les dents serrées, il relève la tête avec effort, et, au moment où les brancardiers s’ébranlent, il les arrête et, s’adressant à ses camarades d’une voix tremblante : « Adieu, pardon, mes frères ! » dit-il ; il voudrait parler encore, on volt qu’il cherche à leur dire quelque chose de touchant, mais il se borne à répéter : « Adieu, mes frères ! » Un camarade s’approche du blessé, lui met son bonnet sur la tête et retourne à son canon avec un geste de parfaite indifférence. À l’expression terrifiée de votre figure : « C’est tous les jours ainsi de sept à huit hommes », dit l’officier en bâillant et roulant entre ses doigts sa cigarette en papier jaune…

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Eh bien ! vous venez de voir les défenseurs de Sébastopol sur le lieu même de la défense, et vous retournez sur vos pas sans accorder, chose étrange, la moindre attention aux boulets et aux balles qui continuent à siffler tout le long du chemin jusqu’aux ruines du théâtre. Vous marchez avec calme, l’âme élevée et fortifiée, car vous emportez la consolante certitude que jamais, nulle part, la force du peuple russe ne saurait être ébranlée, et cette certitude, vous l’avez puisée non dans la solidité des parapets, des tranchées ingénieusement combinées, dans la quantité des mines, des canons entassés les uns sur les autres et auxquels vous n’avez rien compris, mais dans les yeux, les paroles, la tenue, dans ce qu’on appelle l’esprit des défenseurs de Sébastopol.

Il y a tant de simplicité et si peu d’efforts dans ce qu’ils font que vous restez persuadé qu’ils pourraient, s’il le fallait, faire cent fois davantage, qu’ils pourraient faire tout. Vous devinez que le sentiment qui les fait agir n’est pas celui que vous avez éprouvé, mesquin, vaniteux, mais un autre, plus puissant, qui en a fait des hommes vivant tranquillement dans la boue, travaillant et veillant sous les boulets avec cent chances pour une d’être tués contrairement au lot commun de leurs semblables. Ce n’est pas pour une croix, pour un grade ; ce n’est pas forcé par des menaces qu’on se soumet à des conditions d’existence aussi épouvantables : il faut qu’il y ait un autre mobile plus élevé. Ce mobile gît dans un sentiment qui se manifeste rarement, qui se cache avec pudeur, mais qui est profondément enraciné dans le cœur de tout Russe : l’amour de la patrie. C’est à présent seulement que les récits qui circulaient pendant la première période du siège de Sébastopol, alors qu’il n’y avait ni fortifications, ni troupes, ni possibilité matérielle de s’y maintenir et que pourtant personne n’admettait la pensée de la reddition, c’est à présent seulement que les paroles de Korniloff, de ce héros digne de la Grèce antique, disant à ses troupes : « Enfants, nous mourrons, mais nous ne rendrons pas Sébastopol », et la réponse de nos braves soldats incapables de faire des phrases : « Nous mourrons, hourra ! » c’est à présent seulement que ces récits ont cessé d’être, pour vous de belles légendes historiques, qu’ils sont devenus une vérité, un fait. Vous vous représenterez aisément, sous les traits de ceux que vous venez de voir, les héros de cette période d’épreuves qui n’ont pas perdu courage et qui se préparaient avec jouissance à mourir, non pour la défense de la ville, mais pour celle de la patrie ! La Russie conservera longtemps les traces sublimes de l’épopée de Sébastopol, dont le peuple russe a été le héros !…

Le jour baisse, le soleil qui va disparaître à l’horizon perce les nuages gris qui l’entourent et illumine de ses rayons empourprés la mer aux reflets verdâtres, doucement ondulée, couverte de navires et de bateaux, les maisons blanches de la ville et la population qui s’y meut. Sur le boulevard, la musique d’un régiment joue une vieille valse dont l’eau porte au loin les sons, auxquels la canonnade des bastions forme un accompagnement étrange et saisissant.

SÉBASTOPOL EN MAI 1855


Six mois se sont écoulés depuis que la première bombe lancée des bastions de Sébastopol a labouré la terre en la rejetant sur les travaux de l’ennemi ; depuis lors, des milliers de bombes, de boulets et de balles n’ont cessé de voler des bastions dans les tranchées, des tranchées sur les bastions, et l’ange de la mort n’a pas cessé de planer au-dessus d’eux.

L’amour-propre de milliers d’êtres a été froissé chez les uns, satisfait chez les autres, ou apaisé dans les étreintes de la mort ! Que de cercueils roses sous des draps de toile !… Et toujours le même grondement sous les bastions ; de leur camp, les Français, poussés par un sentiment involontaire d’anxiété et de terreur, examinent par une soirée limpide le sol jaunâtre et défoncé des bastions de Sébastopol, sur lesquels vont et viennent les noires silhouettes de nos matelots ; ils comptent les embrasures d’où sortent les canons de fonte à la mine farouche ; dans la guérite du télégraphe, un sous-officier observe à l’aide d’une lunette d’approche les figures des soldats ennemis, leurs batteries, leurs tentes, les mouvements de leurs colonnes sur le Mamelon-Vert et les fumées qui montent des tranchées : c’est avec la même ardeur que converge des différentes parties du monde vers cet endroit fatal une foule composée de races hétérogènes et mue par les désirs les plus dissemblables. La poudre et le sang ne parviennent pas à résoudre la question que les diplomates n’ont pas su trancher.


I


Dans Sébastopol assiégé, la musique d’un régiment jouait sur le boulevard ; une foule endimanchée de militaires et de femmes se promenait dans les allées. Le clair soleil de printemps s’était levé le matin sur les travaux des Anglais ; il avait passé sur les bastions, sur la ville et sur la caserne Nicolas, répandant sur tous sa lumière égale et joyeuse ; maintenant il descendait dans les lointains bleus de la mer, qui ondulait mollement, étincelante de reflets d’argent.

Un officier d’infanterie de haute taille, légèrement voûté, occupé à mettre des gants d’une blancheur douteuse, mais encore présentables, sortit d’une des petites maisons de matelots construites du côté gauche de la rue de la Marine ; il s’achemina vers le boulevard en regardant la pointe de ses bottes d’un œil distrait. L’expression de son visage, franchement laid, ne dénotait point une haute capacité intellectuelle ; mais la bonhomie, le bon sens, l’honnêteté et l’amour de l’ordre s’y lisaient ouvertement. Il était mal bâti et semblait éprouver quelque confusion de la gaucherie de ses mouvements. Coiffé d’une casquette usée, il portait un léger manteau d’une couleur bizarre tirant sur le lilas, sous lequel on apercevait la chaîne d’or de sa montre, un pantalon à sous-pieds, des bottes propres et luisantes. Si les traits de sa figure n’eussent témoigné son origine purement russe, on aurait pu le prendre pour un Allemand, pour un aide de camp ou un vaguemestre de régiment, — les éperons lui manquaient, il est vrai, — ou bien encore pour un de ces officiers de cavalerie qui avaient permuté afin de faire campagne. C’en était un, en effet, et, en montant vers le boulevard, il pensait à la lettre qu’il venait de recevoir d’un ex-camarade actuellement propriétaire dans le gouvernement de F… ; il pensait à la femme de ce camarade, la pâle Natacha aux yeux bleus, sa grande amie ; il se rappelait surtout le passage suivant :

« Lorsqu’on nous apporte l’Invalide[3], Poupka (c’est ainsi que le uhlan en retraite nommait sa femme) se précipite dans l’antichambre, s’empare du journal et se jette sur le dos-à-dos du berceau[4], dans le salon où nous avons passé de si bonnes soirées d’hiver avec toi, pendant que ton régiment tenait garnison dans notre ville. Tu ne peux te figurer avec quel enthousiasme elle lit le récit de vos exploits héroïques ! « Mikhaïlof, répète-t-elle souvent en parlant de toi, est une perle d’homme, et je me jetterai à son cou quand je le reverrai ! Il se bat sur les bastions, lui ! aussi sera-t-il décoré du Saint-George, et tous les journaux en parleront… » — si bien que je commence à devenir jaloux de toi. Les journaux mettent un temps infini à nous parvenir, et, bien que mille nouvelles courent de bouche en bouche, on ne saurait ajouter foi à toutes. Exemple : tes bonnes amies les demoiselles à musique racontaient hier que Napoléon, fait prisonnier par nos Cosaques, avait été emmené à Pétersbourg, — tu comprends bien que je ne puis y croire ! Ensuite, un arrivant de la capitale, un fonctionnaire attaché au ministère, charmant garçon et d’une immense ressource en ce moment où notre petite ville est déserte, nous assurait que les nôtres avaient occupé Eupatoria, ce qui empêche les Français de communiquer avec Balaklava ; que nous avions perdu deux cents hommes à cette affaire, et eux, quinze mille environ. Ma femme en a éprouvé une telle joie, qu’elle a bamboché toute la nuit, et ses pressentiments lui disent que tu as pris part à cette affaire et que tu t’y es distingué. »

Malgré les mots, les expressions que je viens de souligner, et le ton général de la lettre, c’était avec une douce et triste satisfaction que le capitaine Mikhaïlof se reportait en pensée auprès de sa pâle amie de province ; il se rappelait leurs conversations du soir, sur le sentiment, dans le berceau du salon, et comment son brave camarade l’ex-uhlan se fâchait et faisait des remises aux petites parties de cartes à un kopek, quand ils parvenaient à en organiser une dans son cabinet, comment sa femme se moquait de lui en riant ; il se rappelait l’amitié que ces braves gens lui avaient montrée ; et peut-être y avait-il quelque chose de plus que l’amitié du côté de la pâle amie ! Toutes ces figures évoquées de leur cadre familier surgissaient dans son imagination, qui leur prêtait une merveilleuse douceur : il les voyait en rose, et, souriant à ces images, il caressait de la main la chère lettre au fond de sa poche.

Ces souvenirs ramenèrent involontairement le capitaine à ses espérances, à ses rêves. « Et quels seront, pensait-il en longeant l’étroite ruelle, l’étonnement et la joie de Natacha, lorsqu’elle lira dans l’Invalide que j’ai été le premier à m’emparer d’un canon et que j’ai reçu le Saint-George ? Je dois être promu capitaine-major : il y a déjà longtemps que je suis proposé ; il me sera ensuite très facile, dans le courant de l’année, de passer chef de bataillon à l’armée, car beaucoup d’entre nous ont été tués et d’autres le seront encore pendant cette campagne. Puis, à une prochaine affaire, quand je me serai fait bien connaître, on me confiera un régiment, et me voilà lieutenant-colonel, commandeur de Sainte-Anne,… puis colonel… » Il se voyait déjà général, honorant de sa visite Natacha, la veuve de son camarade, — lequel devait, dans ses rêves, mourir vers cette époque, — lorsque les sons de la musique militaire parvinrent distinctement à ses oreilles ; une foule de promeneurs attira ses regards, et il se retrouva sur le boulevard comme devant, capitaine en second dans l’infanterie.


II


Il s’approcha d’abord du pavillon, à côté duquel jouaient quelques musiciens ; d’autres soldats du même régiment servaient de pupitre à ces derniers, en tenant ouverts devant eux les cahiers de musique, et un petit cercle les entourait, fourriers, sous-officiers, bonnes et enfants occupés à regarder plutôt qu’à écouter. Autour du pavillon, des marins, des aides de camp, des officiers en gants blancs se tenaient debout, assis ou se promenaient ; plus loin, dans la grande allée, on voyait pêle-mêle des officiers de toute arme, des femmes de toute classe, quelques-unes en chapeau, la plupart un mouchoir sur la tête ; d’autres ne portaient ni chapeau, ni mouchoir ; mais, chose étonnante, il n’y en avait pas de vieilles, toutes étaient jeunes. En bas, dans les allées ombreuses et odorantes d’acacias blancs, on apercevait quelques groupes isolés, assis ou en marche.

À la vue du capitaine Mikhaïlof, personne ne témoigna de joie particulière, à l’exception peut-être des capitaines de son régiment, Objogof et Souslikof, qui lui serrèrent la main avec chaleur ; mais le premier n’avait pas de gants, il portait un pantalon en poil de chameau, une capote usée, et sa figure rouge était couverte de sueur ; le second parlait trop haut, avec un sans-gêne révoltant ; il n’était guère flatteur de se promener avec eux, surtout en présence d’officiers en gants blancs ; parmi ces derniers se trouvaient un aide de camp, avec lequel Mikhaïlof échangea des saluts, et un officier d’état-major, qu’il aurait également pu saluer, l’ayant vu deux fois chez un ami commun. Il n’y avait donc positivement aucun plaisir à se promener avec ces deux camarades, qu’il rencontrait cinq ou six fois par jour et auxquels il serrait chaque fois la main ; ce n’était pas pour cela qu’il était venu à la musique.

Il aurait bien voulu s’approcher de l’aide de camp avec lequel il échangeait des saluts et causer avec ces messieurs, non point pour que les capitaines Objogof, Souslikof, le lieutenant Paschtezky et autres le vissent en conversation avec eux, mais simplement parce qu’ils étaient des gens agréables, au courant des nouvelles, et qu’ils lui auraient raconté quelque chose.

Pourquoi Mikhaïlof a-t-il peur et ne se décide-t-il pas à les aborder ? C’est qu’il se demande avec inquiétude ce qu’il fera si ces messieurs ne lui rendent pas son salut, s’ils continuent à causer entre eux en faisant semblant de ne pas le voir, et s’ils s’éloignent en le laissant seul parmi les aristocrates ? Le mot aristocrate, pris dans le sens d’un groupe choisi, trié sur le volet, appartenant à n’importe quelle classe, a acquis depuis quelque temps chez nous, en Russie, — où il n’aurait pas dû prendre racine, ce semble, — une grande popularité ; il a pénétré dans toutes les couches sociales où la vanité s’est glissée, — et où cette pitoyable faiblesse ne se glisse-t-elle pas ? Partout : parmi les marchands, les fonctionnaires, les fourriers, les officiers, à Saratof, à Mamadisch, à Vinitzy ; partout, en un mot, où il y a des hommes. Or, comme dans la ville assiégée de Sébastopol il y a beaucoup d’hommes, il y a aussi beaucoup de vanité : ce qui veut dire que les aristocrates y sont en grand nombre, bien que la mort plane constamment sur la tête de chacun, aristocrate ou non.

Pour le capitaine Objogof, le capitaine en second Mikhaïlof est un aristocrate ; pour le capitaine en second Mikhaïlof, l’aide de camp Kalouguino est un aristocrate, parce qu’il est aide de camp et à tu et à toi avec tel autre aide de camp ; enfin, pour Kalouguine, le comte Nordof est un aristocrate, parce qu’il est aide de camp de l’empereur.

Vaaité, vanité, et rien que vanité ! jusque devant le cercueil et parmi des gens prêts à mourir pour une idée élevée. La vanité n’est-elle pas le trait caractéristique, la maladie distinctive de notre siècle ? Pourquoi, jadis, ne connaissait-on pas plus cette faiblesse qu’on ne connaissait la variole ou le choléra ? Pourquoi, de nos jours, n’y a-t-il que trois espèces d’hommes : les uns, qui acceptent la vanité comme un fait existant, nécessaire, juste par conséquent, et qui s’y soumettent librement ; les autres, qui la considèrent comme un élément néfaste, mais impossible à détruire ; et les troisièmes, qui agissent sous son influence avec une servilité inconsciente ? Pourquoi les Homère et les Shakspeare parlaient-ils d’amour, de gloire et de souffrances, tandis que la littérature de notre siècle n’est que l’interminable histoire du snobisme et de la vanité ?

Mikhaïlof, toujours indécis, passa deux fois devant le petit groupe des aristocrates ; à la troisième, faisant sur lui-même un violent effort, il s’approcha d’eux. Le groupe se composait de quatre officiers : l’aide de camp Kalouguine, que Mikhaïlof connaissait ; l’aide de camp prince Galtzine, un aristocrate pour Kalouguine lui-même ; le colonel Néferdof, l’un des cent vingt-deux (on désignait ainsi un groupe d’hommes du monde qui avaient repris du service pour faire la campagne) ; enfin le capitaine de cavalerie Praskoukine, qui faisait aussi partie des cent vingt-deux. Fort heureusement pour Mikhaïlof, Kalouguine se trouvait dans une disposition d’esprit charmante, — le général venait de s’entretenir avec lui très confidentiellement, et le prince Galtzine, arrivé de Pétersbourg, s’était arrêté chez lui ; — aussi ne trouva t-il rien de compromettant à tendre la main au capitaine en second. Praskoukine ne se décida pas à en faire autant, bien qu’il rencontrât souvent Mikhaïlof sur le bastion, qu’il eût bu plus d’une fois son vin et son eau-de-vie, et qu’il restât lui devoir douze roubles et demi pour une partie de préférence. Connaissant peu le prince Galtzine, il n’avait nulle envie d’accuser devant lui son intimité avec un simple capitaine en second de l’infanterie ; il se borna à saluer légèrement.

« Eh bien ! capitaine, dit Kalouguine, quand retournons-nous à ce petit bastion ? Vous rappelez-vous notre rencontre sur la redoute Schwarz ? Il y faisait chaud, hein !

— Oui, il y faisait chaud, répondit Mikhaïlof, se souvenant de cette nuit où, en suivant la tranchée pour gagner le bastion, il avait rencontré Kalouguine marchant avec désinvolture et faisant bravement sonner son sabre. J’aurais dû n’y retourner que demain, poursuivit-il, mais nous avons un officier malade. » Et il allait raconter comme quoi, bien que ce ne fût pas son tour de prendre le service, il avait cru de son devoir de se proposer à la place du lieutenant Nepchissetzky, parce que le commandant de la 8e compagnie était indisposé et qu’il n’y était resté qu’un enseigne ; mais Kalouguine ne lui laissa pas le temps d’achever.

« Je pressens, dit-il en se tournant vers le prince Galtzine, qu’il y aura quelque chose ces jours-ci.

— Mais ne se pourrait-il pas qu’il y eût quelque chose aujourd’hui ? » demanda timidement Mikhaïlof, regardant tour à tour Kalouguine et Galtzine.

Personne ne lui répondit ; le prince Galtzine fit une légère grimace, et, jetant un regard de côté par-dessus la casquette de Mikhaïlof :

« Quelle jolie fillette ! dit-il après un moment de silence, là-bas, avec ce mouchoir rouge ! la connaissez-vous, capitaine ?

— C’est la fille d’un matelot ; elle demeure près de chez moi, répondit celui-ci.

— Allons la regarder de plus près. »

Et le prince Galtzine entraîna par le bras, d’un côté Kalouguine, de l’autre le capitaine en second, persuadé qu’il procurait à ce dernier, en agissant ainsi, une vive satisfaction : il ne se trompait pas. Mikhaïlof était superstitieux, et s’occuper des femmes avant d’aller au feu était à ses yeux un grand péché ; mais ce jour-là il posa pour le libertin. Ni Kalouguine ni Galtzine ne s’y laissèrent prendre ; la jeune fille au mouchoir rouge fut extrêmement surprise, ayant plus d’une fois observé que le capitaine rougissait en passant devant sa fenêtre. Praskoukine marchait derrière et poussait du coude le prince Galtzine, en faisant toute sorte de réflexions en français ; mais, l’allée étroite ne leur permettant pas de marcher quatre de front, il fut forcé de rester en arrière et de prendre au second tour le bras de Serviaguine, officier de marine connu pour sa bravoure exceptionnelle et très désireux de se mêler au groupe des aristocrates. Ce vaillant homme passa avec joie sa main honnête et musculeuse au bras de Praskoukine, qu’il savait pourtant ne pas être parfaitement honorable. En expliquant au prince Galtzine son intimité avec ce marin, Praskoukine lui murmura à l’oreille que c’était un brave connu ; mais le prince Galtzine, qui avait été la veille au quatrième bastion et qui y avait vu une bombe éclater à vingt pas de lui, se considérait comme égal en courage à ce monsieur ; aussi, convaincu que la plupart des réputations étaient surfaites, il ne fit aucune attention à Serviaguine.

Mikhaïlof était si heureux de se promener en cette brillante compagnie, qu’il ne pensait plus à la chère lettre reçue de F… ni aux lugubres réflexions qui l’assaillaient chaque fois qu’il se rendait au bastion. Il demeura donc avec eux jusqu’à ce qu’ils l’eussent visiblement exclu de leur conversation, en évitant ses regards, comme pour lui faire comprendre qu’il pouvait continuer son chemin tout seul. Enfin ils le plantèrent là. Malgré cela, le capitaine en second était si satisfait qu’il resta indifférent à l’expression hautaine avec laquelle le junker[5] baron Pesth se redressa et se découvrit devant lui : ce jeune homme était très fier depuis qu’il avait passé sa première nuit dans le blindage du cinquième bastion, ce qui le transformait en héros à ses propres yeux.


III


À peine Mikhaïlof eut-il franchi le seuil de la maison, que des pensées toutes différentes se présentèrent à son esprit. Il revit sa petite chambre, où la terre battue tenait lieu de plancher, ses fenêtres déjetées, dont les carreaux absents étaient remplacés par du papier, son vieux lit, au-dessus duquel était cloué sur le mur un tapis représentant une amazone, les deux pistolets de Toula accrochés au chevet ; et, à côté, un second lit malpropre avec une couverture d’indienne, appartenant au junker, qui partageait son logement ; il vit son valet Nikita, qui se leva du sol, où il était accroupi, en grattant sa tête ébouriffée de cheveux graisseux ; il vit son vieux manteau, ses bottes de rechange et le paquet préparé pour la nuit au bastion, un linge qui laissait passer le bout d’un morceau de fromage et le goulot d’une bouteille remplie d’eau-de-vie. Tout à coup il se souvint qu’il devait mener sa compagnie cette nuit même dans les casemates.

« Je serai tué, c’est sûr, se dit-il, je le sens ; d’autant plus que je me suis proposé moi-même, et celui qui se propose est toujours certain d’être tué. Et de quoi est-il malade, ce Nepchissetzky maudit ? Qui sait ? il ne l’est peut-être pas du tout ! Et, grâce à lui, on tuera un homme ; on le tuera, pour sûr ! Par exemple, si je ne suis pas tué, je serai porté sur la liste de proposition. J’ai bien vu la satisfaction du colonel lorsque je lui ai demandé la permission de remplacer Nepchissetzky, s’il était malade. Si ce n’est pas le grade de major, ce sera la croix de Vladimir, bien sûr ! C’est la treizième fois que je vais au bastion. Oh ! oh ! 13, mauvais nombre : je serai tué, c’est sûr, je le sens ! Pourtant il fallait bien que quelqu’un y allât ! La compagnie ne peut pas y aller avec un enseigne, et, s’il arrivait quelque chose, l’honneur du régiment, l’honneur de l’armée serait atteint. Mon devoir est d’y aller… Oui, un devoir sacré !… C’est égal, j’ai le pressentiment… »

Le capitaine oubliait qu’il avait eu ce pressentiment, plus ou moins fort, chaque fois qu’il s’était rendu au bastion, et il ignorait que tous ceux qui vont au feu l’éprouvent toujours, bien qu’à des degrés différents. La conscience du devoir, qu’il avait particulièrement développée, l’ayant calmé, il s’assit à sa table et écrivit une lettre d’adieux à son père ; au bout de dix minutes, la lettre achevée, il se leva, les yeux humides de larmes, et commença sa toilette, en répétant mentalement toutes les prières qu’il savait par cœur. Son domestique, un lourdaud au trois quarts ivre, l’aida à mettre sa tunique neuve, la vieille qu’il portait d’habitude pour aller au bastion n’étant pas raccommodée.

« Pourquoi la tunique n’est-elle pas raccommodée ? Tu n’es bon qu’à dormir, animal.

— Dormir ! grommela Nikita, quand toute la journée on court comme un chien ; on s’éreinte, et, après ça, il ne faudrait pas dormir !

— Tu es de nouveau ivre, à ce que je vois.

— Ce n’est pas de votre argent que j’ai bu ; pourquoi me le reprochez-vous ?

— Tais-toi, imbécile ! » s’écria le capitaine, prêt à frapper son domestique.

Nerveux et troublé comme il l’était déjà, la grossièreté de Nikita lui faisait perdre patience ; pourtant il aimait cet homme, il le gâtait même et l’avait auprès de lui depuis douze ans.

« Imbécile ! imbécile ! répéta le domestique, pourquoi m’injuriez-vous, monsieur ? Et dans quel moment ? Ce n’est pas bien de m’injurier. »

Mikhaïlof pensa à l’endroit où il se rendait, et il eut honte.

« Tu ferais perdre patience à un saint, Nikita, dit-il d’une voix plus douce. Tu laisseras là sur la table cette lettre adressée à mon père ; ne la touche pas, ajouta-t-il en rougissant.

— C’est bien ! » dit Nikita, s’attendrissant sous l’empire du vin qu’il avait bu, comme il disait, sur ses propres deniers, et clignant des yeux, prêt à pleurer.

Aussi, lorsque le capitaine lui cria, en quittant la maison : « Adieu, Nikita ! » il éclata en sanglots forcés, et, saisissant la main de son maître, il la baisa avec des hurlements, répétant :

« Adieu, barine ! »

Une vieille femme de matelot, qui se trouvait sur le seuil, ne put s’empêcher, en bonne femme qu’elle était, de prendre part à cette scène attendrissante ; frottant ses yeux de sa manche malpropre, elle marmotta quelque chose à propos des maîtres, qui, eux aussi, supportaient tant de maux, et raconta, pour la centième fois, à l’ivrogne Nikita, comment elle, pauvre créature, était restée veuve, comment son mari avait été tué pendant le premier bombardement, et sa maisonnette détruite, car celle qu’elle habitait actuellement ne lui appartenait pas, etc. Quand son maître fut parti, Nikita alluma une pipe, pria la fille de la propriétaire d’aller lui chercher de l’eau-de-vie, essuya vite ses larmes et finit par se quereller avec la vieille à propos d’un petit seau qu’elle lui avait soi-disant cassé.

« Et peut-être ne serai-je que blessé, pensait le capitaine à la nuit tombante, en approchant du bastion à la tête de sa compagnie. Mais où ? Ici ou là ? »

Il posait tour à tour le doigt sur son ventre et sur sa poitrine.

« Si au moins c’était ici, pensa-t-il en désignant le haut de sa cuisse, et si la balle contournait l’os ! Mais si c’est un éclat, fini ! »

Mikhaïlof atteignit heureusement les casemates en suivant les tranchées ; dans l’obscurité la plus complète, aidé d’un officier de sapeurs, il plaça ses gens au travail ; puis il s’assit dans un trou, à l’abri du parapet. On tirait rarement ; de temps à autre, tantôt chez nous, tantôt chez lui, brillait un éclair, et l’amorce enflammée de la bombe traçait un arc de feu sur le ciel sombre, rempli d’étoiles ; mais les projectiles tombaient fort loin, derrière ou à droite du logement dans lequel le capitaine s’était blotti au fond d’un trou. Il mangea un morceau de fromage, but quelques gouttes d’eau-de-vie, alluma une cigarette, et, sa prière faite, il essaya de dormir.


IV


Le prince Galtzine, le lieutenant-colonel Néferdof et Praskoukine — que personne n’avait invité et avec lequel personne ne causait, mais qui les suivait quand même — quittèrent le boulevard pour aller prendre le thé chez Kalouguine.

« Achève donc ton histoire sur Vaska Mendel », disait Kalouguine.

Débarrassé de son manteau, il était assis à côté de la fenêtre dans un fauteuil bien rembourré et déboutonnait le col d’une chemise en fine toile de Hollande, soigneusement empesée :

« Comment s’est-il remarié ?

— C’est impayable, je vous dis ! Il fut un temps où l’on ne parlait que de cela à Pétersbourg », répondit en riant le prince Galtzine.

Il quitta le piano, devant lequel il était assis, et se rapprocha de la fenêtre.

« C’est impayable ! Je connais tous les détails… »

Et vivement, avec esprit et gaieté, il se mit à conter l’histoire d’une intrigue amoureuse que nous passerons sous silence, vu le peu d’intérêt qu’elle nous offre. Ce qui frappait chez tous ces messieurs, assis l’un sur la fenêtre, l’autre au piano, le troisième sur un meuble, les jambes repliées, c’est qu’ils semblaient de tout autres hommes que l’instant d’avant sur le boulevard. Plus de morgue, plus de cette ridicule affectation envers les officiers d’infanterie ; ici, entre eux, ils se montraient tels qu’ils étaient : de bons enfants, gais et en train ; leur conversation roulait sur leurs camarades et leurs connaissances de Pétersbourg.

« Et Maslovsky ?

— Lequel ? le uhlan ou le garde à cheval ?

— Je les connais tous deux. De mon temps, le garde à cheval n’était qu’un gamin fraîchement sorti de l’école. Et l’aîné, est-il capitaine ?

— Oh ! depuis longtemps.

— Est-il toujours avec sa bohémienne ?

— Non, il l’a quittée… »

Et la conversation de continuer sur ce ton.

Le prince Galtzine chanta à ravir une chanson tzigane en s’accompagnant au piano. Praskoukine, sans que personne l’en eût prié, fit la seconde voix, et si bien, qu’on l’engagea à recommencer, ce dont il fut enchanté.

Un domestique apporta sur un plateau d’argent du thé, de la crème, des craquelins :

« Offres-en au prince, lui dit Kalouguine.

— N’est-ce pas étrange de penser, fit Galtzine, en buvant son verre de thé près de la fenêtre, que nous sommes ici dans une ville assiégée, et que nous avons un piano, du thé avec de la crème, tout cela dans un logement que je serais heureux d’habiter à Pétersbourg.

— Si nous n’avions pas même cela, dit le vieux lieutenant-colonel, toujours mécontent, l’existence serait intolérable. Cette continuelle attente de quelque chose,… voir tous les jours tuer, tuer sans cesse… et vivre dans la boue, sans le moindre confort…

— Et nos officiers d’infanterie, interrompit Kalouguine, eux qui vivent sur les bastions avec les soldats, qui partagent leur soupe dans le blindage,… comment font-ils ?

— Comment ils font ? Ils ne changent pas de linge, il est vrai, pendant dix jours, mais ce sont des gens étonnants, de vrais héros ! »

Juste à ce moment, un officier d’infanterie entra dans la chambre.

« Je… j’ai reçu l’ordre… de me rendre auprès du général…, auprès de Son Excellence, de la part du général N… », dit-il en saluant timidement.

Kalouguine se leva, et, sans rendre son salut au nouveau venu, sans l’engager à s’asseoir, avec une politesse blessante et un sourire officiel, il le pria d’attendre ; puis il continua de causer en français avec Galtzine, sans accorder la moindre attention au pauvre officier, qui restait planté au milieu de la chambre et ne savait que faire de sa personne.

« Je suis envoyé pour une affaire urgente, dit enfin ce dernier, après une minute de silence.

— Si c’est ainsi, veuillez me suivre. »

Kalouguine mit son manteau et se dirigea vers la porte. Un instant après, il revint de chez le général.

« Eh bien ! messieurs, je crois que cela chauffera cette nuit.

— Ah ! quoi ? une sortie ? demandèrent-ils tous à la fois.

— Je ne sais pas, vous le verrez vous-même ! répondit-il avec un sourire énigmatique.

— Mon commandant est au bastion, il faut donc que j’y aille », dit Praskoukine en mettant son sabre.

Personne ne lui répondit ; il devait savoir ce qu’il avait à faire.

Praskoukine et Néferdof sortirent pour se rendre à leur poste.

« Adieu, messieurs, au revoir ! nous nous retrouverons cette nuit », leur cria Kalouguine par la fenêtre, tandis qu’ils partaient au grand trot, penchés sur l’arçon de leurs selles cosaques.

Le bruit des sabots de leurs chevaux s’évanouit promptement dans la rue obscure.

« Voyons ! dites-moi, y aura-t-il véritablement quelque chose cette nuit ? dit Galtzine, accoudé auprès de Kalouguine sur l’appui de la fenêtre, d’où ils regardaient les bombes qui s’élevaient au-dessus des bastions.

— Je puis bien te le dire, à toi. Tu as été, n’est-ce pas, sur les bastions ? »

Bien que Galtzine n’y eût été qu’une fois, il répondit par un geste affirmatif.

« Eh bien ! en face de notre lunette il y avait une tranchée… »

Et Kalouguine, qui n’était pas un spécialiste, mais qui était convaincu de la justesse de ses aperçus militaires, se mit à expliquer, en s’embrouillant et en employant à tort et à travers des termes de fortification, l’état de nos travaux, les dispositions de l’ennemi et le plan de l’affaire qui se préparait.

« Oh ! oh ! on commence à tirer ferme contre les logements ; vient-elle de chez nous, vient-elle de chez lui, celle qui éclate là ? »

Et les deux officiers, couchés sur la fenêtre, regardaient les lignes de feu que les bombes traçaient en se croisant dans les airs, la fumée blanche de la poudre, les éclairs qui précédaient chaque coup et illuminaient une seconde le ciel d’un bleu noir ; ils écoutaient le grondement de la canonnade, qui allait en augmentant.

« Quel charmant coup d’œil ! fit Kalouguine, attirant l’attention de son hôte sur ce spectacle d’une beauté réelle. Sais-tu que parfois on ne distingue pas une étoile d’une bombe ?

— Oui, c’est vrai, je l’ai prise tout à l’heure pour une étoile, mais elle descend, la voilà qui éclate ! Et cette grande étoile, là-bas, comment l’appelle-t-on ? on dirait une bombe !

— J’y suis tellement habitué, qu’un ciel étoilé me semblera constellé de bombes quand je reviendrai en Russie. On s’y fait si bien !

— Ne devrais-je pas aller prendre part à cette sortie ? fit le prince Galtzine après une pause.

— Quelle idée, mon cher ! N’y pense pas, je ne te laisserai pas partir, tu auras bien le temps…

— Sérieusement ? Tu crois que je puis ne pas y aller ? »

À ce moment, dans la direction du regard de ces messieurs, on entendit à travers le grondement de l’artillerie la crépitation d’une terrible fusillade : mille petites flammes jaillirent et brillèrent sur toute la ligne.

« Voilà, ça y est en plein… dit Kalouguine ; je ne puis pas entendre de sang-froid ce bruit de fusillade, il me prend à l’âme ! Ils crient : Hourra ! ajouta-t-il en tendant l’oreille vers les bastions d’où arrivait la clameur éloignée et prolongée de milliers de voix.

— Qui est-ce qui crie : Hourra ! eux ou nous ?

— Je ne sais pas, mais on se bat à l’arme blanche pour sûr, car la fusillade s’est calmée. »

Un officier à cheval, suivi d’un Cosaque, arriva au galop sous leur fenêtre, s’arrêta et mit pied à terre.

« D’où venez-vous ?

— Du bastion, pour voir le général.

— Allons. Qu’y a-t-il ? dites !

— Ils ont attaqué, occupé les logements… Les Français ont fait avancer leurs réserves… les nôtres ont été attaqués… et il n’y avait que deux bataillons », disait l’officier d’une voix essoufflée.

C’était le même qui était venu dans la soirée ; mais cette fois il se dirigea vers la porte avec assurance.

« Et alors on s’est retiré ? demanda Galtzine.

— Non, répondit l’officier d’un ton bourru ; un bataillon est arrivé à temps… On les a repoussés, mais le chef du régiment est tué, beaucoup d’officiers aussi… On demande des renforts. »

Ce disant, il passa avec Kalouguine chez le général, où nous ne le suivrons pas.

Cinq minutes plus tard, Kalouguine partait pour le bastion sur un cheval qu’il montait à la cosaque, genre d’équitation qui semble toujours procurer aux aides de camp un plaisir particulier ; porteur de certains ordres, il devait attendre le résultat définitif de l’affaire. Quant au prince Galtzine, agité par la pénible émotion que font naître habituellement sur le spectateur oisif les indices certains d’un combat qui s’engage, il sortit vivement dans la rue pour y marcher sans but en long et en large.


V


Les soldats portaient des blessés sur les brancards et en soutenaient d’autres sous les bras ; il faisait tout à fait obscur dans la rue ; de loin en loin brillaient des lueurs aux fenêtres d’un hôpital ou dans le logement d’un officier qui veillait. Des bastions arrivait le bruit ininterrompu de la canonnade et de la fusillade, et toujours les mêmes feux s’allumaient sur le ciel noir. De temps en temps on distinguait le galop d’une ordonnance, le gémissement d’un blessé, les pas et les voix des brancardiers, les exclamations des femmes affolées qui se tenaient sur le seuil des maisons et regardaient du côté de la canonnade.

Parmi ces dernières nous retrouvons notre connaissance Nikita, la vieille veuve du matelot, avec laquelle il avait fait la paix, et la petite fille de cette dernière, une enfant de dix ans.

« Ô mon Dieu, très sainte Vierge et mère ! » murmurait en soupirant la vieille.

Et elle suivait des yeux les bombes qui volaient dans l’espace d’un point à un autre, semblables à des balles de feu.

« Quel malheur ! quel malheur ! C’était moins fort au premier bombardement !… Tiens, la voilà qui éclate, la maudite, dans le faubourg, juste au-dessus de notre maison !

— Non, c’est plus loin, c’est toujours dans le jardin de la tante Arina qu’elles tombent, dit la petite fille.

— Où est-il, mon maître, où est-il à présent ? gémit Nikita, encore gris et traînant les mots. Ce que je l’aime, ce maître-là, ce n’est pas à dire ! Si, ce dont Dieu préserve, on commet le péché de le tuer, je vous assure, bonne tante, que je ne réponds pas de ce que je serai capable de faire !… Vrai ! c’est un si bon maître que… il n’y a pas de mot, voyez-vous ! je ne l’échangerais pas contre ceux qui jouent aux cartes là dedans, vrai ! pfou ! conclut Nikita en indiquant la chambre de son capitaine, dans laquelle le junker Yvatchesky avait organisé avec des enseignes une bonne petite orgie pour fêter la croix qu’il venait de recevoir.

— Que d’étoiles ! que d’étoiles qui filent ! s’écria la petite, rompant le silence qui avait suivi le discours de Nikita. Là, là, encore une qui tombe ! Pourquoi cela ? dis, petite mère.

— Ils détruiront notre baraque, fit la vieille en soupirant et sans lui répondre.

— Aujourd’hui, continua d’une voix chantante la petite babillarde, aujourd’hui j’ai vu dans la chambre de l’oncle, près de l’armoire, un énorme boulet ; il a percé le toit et il est tombé droit dans la chambre ; c’est si gros qu’on ne peut pas le soulever.

— Celles qui avaient des maris et de l’argent sont parties, poursuivait la vieille ; moi, je n’ai qu’une baraque et ils la détruisent ! Vois donc ! vois donc ! comme ils tirent, les scélérats !… Seigneur, mon Dieu !

— Et au moment de sortir de chez l’oncle, reprit l’enfant une bombe est arrivée tout droit, elle a éclaté et a lancé de la terre de tous les côtés ; un petit morceau a manqué nous frapper ! »


VI


Le prince Galtzine rencontrait, toujours en plus grand nombre, des blessés portés sur des brancards, d’autres qui se traînaient à pied ou se soutenaient entre eux et parlaient bruyamment.

« Quand ils sont tombés sur nous, frères, disait d’une voix de basse un soldat de haute taille qui portait deux fusils sur ses épaules, — quand ils sont tombés sur nous en criant : « Allah ! Allah[6] ! » ils se poussaient les uns les autres. On tuait les premiers, et d’autres grimpaient derrière. Rien à faire, il y en avait ! il y en avait !

— Tu viens du bastion ? demanda Galtzine en interrompant l’orateur.

— Oui, Votre Noblesse.

— Eh bien ! que s’est-il passé là-bas ? Raconte.

— Ce qui s’est passé, mais, Votre Noblesse, sa force nous a entourés ; ils grimpent sur le rempart, ils ont eu le dessus, Votre Noblesse.

— Comment ! le dessus ? mais vous les avez repoussés ?

— Ah ! bien oui, repoussés ! Quand toute sa force est venue sur nous ! il a tué tous les nôtres, et pas de secours ! »

Le soldat se trompait, car la tranchée nous était restée ; mais, chose étrange et que chacun peut constater, un soldat blessé dans une affaire la croit toujours perdue et terriblement sanglante.

« On m’a pourtant dit que vous les aviez repoussés, reprit avec humeur Galtzine ; c’est peut-être après toi ? Y a-t-il longtemps que tu as quitté ?

— À l’instant, Votre Noblesse ; la tranchée doit lui être restée, il avait le dessus…

— Comment n’avez-vous pas eu honte ? Abandonner la tranchée, c’est affreux ! dit Galtzine, irrité par l’indifférence de cet homme.

— Et le moyen, quand il a la force ?

— Eh ! Votre Noblesse, dit alors un soldat porté sur un brancard, comment ne pas abandonner quand il nous a tués tous ! Ah ! si la force était à nous, nous n’aurions jamais abandonné ! Mais que faire ? Je venais d’en piquer un quand j’ai été frappé… Oh ! doucement, frères, doucement ! Oh ! par pitié ! gémissait le blessé.

— Voyons, il revient beaucoup trop de monde, dit Galtzine, arrêtant de nouveau le grand soldat avec les deux fusils. Pourquoi t’en retournes-tu, toi, hein ? Arrête ! »

Le soldat obéit et ôta son bonnet de la main gauche.

« Où vas-tu ? fit sévèrement le prince, et qui t’a permis, vauri… » Mais, en approchant plus près, il vit que le bras droit du soldat était couvert de sang jusqu’au coude.

« Je suis blessé, Votre Noblesse.

— Blessé ? où ?

— Ici, d’une balle, — et le soldat montra son bras ; — mais là je ne sais pas ce qui m’a fracassé, là. »

Il baissa la tête et laissa voir sur la nuque des mèches de cheveux collés ensemble par le sang coagulé.

« Et ce fusil, à qui est-il ?

— C’est une carabine française, Votre Noblesse ; je l’ai enlevée. Je ne serais pas revenu, mais il fallait conduire ce petit soldat, il peut tomber. » Et l’homme indiqua un fantassin qui marchait à quelques pas devant eux, appuyé sur son arme et traînant avec peine la jambe gauche.

Le prince Galtzine eut cruellement honte de ses injustes soupçons, et, sentant qu’il rougissait, il se détourna ; sans questionner ni surveiller davantage les blessés, il se dirigea vers l’ambulance.

Se frayant avec peine un chemin jusqu’au perron, à travers les soldats, les civières, les brancardiers qui entraient avec des blessés et sortaient avec des morts, Galtzine pénétra dans la première pièce, jeta un coup d’œil autour de lui, recula involontairement et sortit précipitamment dans la rue ; ce qu’il avait vu était par trop épouvantable !


VII


La grande salle, haute et sombre, éclairée seulement par quatre ou cinq bougies que les médecins promenaient en examinant les malades, était, à la lettre, bourrée de monde. Les brancardiers apportaient sans cesse de nouveaux blessés et les rangeaient côte à côte sur le sol ; la presse était telle, que ces malheureux se poussaient et baignaient dans le sang de leurs voisins. Des mares de sang stagnantes aux places vides, la respiration fiévreuse de quelques centaines d’hommes, la transpiration des porteurs, et, se dégageant de tout cela, une atmosphère lourde, épaisse, puante, dans laquelle brûlaient sans éclat les bougies allumées sur différents points de la salle ; un murmure confus de gémissements, de soupirs, de râles interrompus par des cris perçants. Des sœurs, dont les figures calmes exprimaient non point la compassion futile et larmoyante de la femme, mais un intérêt actif et vivant, glissaient çà et là, au milieu des capotes et des chemises ensanglantées, enjambant parfois les blessés, portant des médicaments, de l’eau, des bandages et de la charpie. Les médecins, les manches retroussées, agenouillés devant les blessés, sous la lueur des flambeaux tenus par leurs aides, examinaient et sondaient les plaies, malgré les cris épouvantables et les supplications des patients. Assis à une petite table, à côté de la porte, un major inscrivait le numéro 532.

« Ivan Bogoïef, fusilier à la 3e compagnie du régiment de C…, fractura femuris complicata ! criait de l’autre bout de la salle un chirurgien qui pansait une jambe brisée. Qu’on le retourne !

— Oh ! oh ! mes bons pères ! râlait le soldat, suppliant qu’on le laissât tranquille.

Perforatio capitis. Simon Néferdof, lieutenant-colonel au régiment d’infanterie de N… Ayez un peu de patience, colonel, il n’y a pas moyen,… je serai obligé de vous laisser là,… disait un troisième, qui fouillait avec une espèce de crochet dans la tête du malheureux officier.

— Au nom du ciel ! finissez-en vite.

Perforatio pectoris. Sébastien Séréda, fantassin,… quel régiment ? Du reste, c’est inutile, ne l’inscrivez pas : Moritur. Emportez-le ! » ajouta le médecin en s’éloignant du mourant, qui, les yeux retournés, râlait déjà.

Une quarantaine de soldats brancardiers attendaient à la porte leurs fardeaux : les vivants envoyés à l’hôpital et les morts à la chapelle. Ils attendaient en silence, et quelquefois un soupir leur échappait, tandis qu’ils contemplaient ce tableau.


VIII


Kalouguine rencontra beaucoup de blessés en allant au) bastion. Connaissant par expérience l’influence néfaste de ce spectacle sur l’esprit de l’homme qui marche au feu, non seulement il ne les arrêta pas pour les questionner, mais il s’efforça de ne prêter aucune attention à ces rencontres. Au pied de la montagne il croisa un officier d’ordonnance qui descendait du bastion à bride abattue.

« Zobkine, Zobkine, un moment !

— Quoi ?

— D’où venez-vous ?

— Des logements.

— Eh bien ! que fait-on, là-bas ? Ça chauffe ?

— Oh ! terriblement. »

Et l’officier galopa plus loin. La fusillade semblait faiblir ; en revanche, la canonnade avait repris avec une nouvelle vigueur.

« Hum ! mauvaise affaire ! » pensa Kalouguine.

Il éprouvait une sensation mal définie, fort désagréable ; il eut même un pressentiment, c’est-à-dire une pensée très ordinaire,… la pensée de la mort.

Kalouguine avait de l’amour-propre et des nerfs d’acier : c’était, en un mot, ce qu’on est convenu d’appeler un brave. Il ne se laissa point aller à cette première impression, il ranima son courage en se rappelant l’histoire d’un aide de camp de Napoléon, qui revint auprès de son maître la tête ensanglantée, après avoir transmis un ordre en toute hâte.

« Vous êtes blessé ? lui demanda l’empereur.

— Je vous demande pardon, sire, je suis mort », répondit l’aide de camp.

Et, tombant de cheval, il expira sur place.

Cette anecdote lui plaisait ; se mettant en imagination à la place de cet aide de camp, il cingla son cheval, prit une allure encore plus « cosaque », et, se réglant d’un regard sur son planton qui le suivait au trot debout sur ses étriers, il atteignit l’endroit où l’on devait descendre de cheval. Là il trouva quatre soldats qui fumaient leurs pipes, assis sur des pierres.

« Que faites-vous là ? leur cria-t-il.

— Nous avons transporté un blessé, Votre Noblesse, et nous nous reposons, dit l’un d’eux, cachant sa pipe derrière son dos et ôtant son bonnet.

— C’est ça ! vous vous reposez ! En avant ! à vos postes ! »

Il se mit à leur tête et s’avança avec eux le long de la tranchée, rencontrant des blessés à chaque pas. Au sommet du plateau il tourna à gauche et se trouva, quelques pas plus loin, complètement isolé. Un éclat de bombe siffla tout près de lui et s’enfonça dans la tranchée ; un obus qui s’éleva dans l’air paraissait voler droit sur sa poitrine : saisi tout à coup d’épouvante, il franchit quelques pas en courant et se jeta par terre ; lorsque l’obus eut éclaté assez loin, il éprouva contre lui-même une violente irritation et se leva ; il regarda autour de lui si personne ne l’avait vu se coucher : il n’y avait personne.

Une fois que la peur s’empare de l’âme, elle ne cède pas facilement la place à un autre sentiment. Lui qui se vantait de ne jamais courber la tête, il traversa la tranchée à pas rapides et presque à quatre pattes.

« Ah ! c’est mauvais signe, pensa-t-il comme son pied buttait, je serai tué, c’est sûr ! »

Il respirait difficilement, il était baigné de sueur, et il s’en étonnait sans faire le moindre effort pour dominer son effroi. Tout à coup, au bruit d’un pas qui venait à lui, il se redressa vivement, releva la tête, fit crânement sonner son sabre et ralentit sa marche. Il croisa un officier de sapeurs et un matelot ; le premier lui cria : « À terre ! » en indiquant le point lumineux d’une bombe qui approchait en redoublant de vitesse et d’éclat.

Le projectile vint s’abattre à côté de la tranchée ; au cri de l’officier, Kalouguine fit un léger salut involontaire, puis il continua son chemin sans sourciller.

« En voilà un brave ! » dit le matelot, qui regardait avec sang-froid la chute de la bombe.

Son œil exercé avait calculé que les éclats ne tomberaient pas dans la tranchée.

« Il ne veut pas se coucher ! »

Pour atteindre l’abri blindé du commandant du bastion, Kalouguine n’avait plus à traverser qu’un espace découvert, lorsqu’il se sentit de nouveau envahi par une peur stupide ; son cœur battit à se rompre, le sang lui monta à la tête, et ce ne fut que par un violent effort sur lui-même qu’il atteignit l’abri en courant.

« Pourquoi êtes-vous si essoufflé ? lui demanda le général après qu’il eut transmis l’ordre dont il était porteur.

— J’ai marché très vite, Excellence.

— Puis-je vous offrir un verre de vin ? »

Kalouguine but une rasade et alluma une cigarette. L’engagement était terminé, mais une forte canonnade continuait des deux côtés. Dans le « blindage » se trouvaient réunis le commandant du bastion et quelques officiers, parmi lesquels Praskoukine ; ils se communiquaient les détails de l’affaire. Le réduit était tapissé d’un papier peint à fond bleu, meublé d’un canapé, d’un lit, d’une table couverte de paperasses, orné d’une pendule accrochée au mur et d’une image devant laquelle brûlait la petite lampe. Assis dans cette chambre confortable, Kalouguine contemplait tous ces indices d’une vie tranquille ; il mesurait du regard les grosses solives du plafond, épaisses d’une archine ; il écoutait le bruit de la canonnade, assourdi par les blindages, et ne pouvait plus comprendre comment il s’était laissé aller deux fois à d’impardonnables accès de faiblesse. Irrité contre lui-même, il aurait voulu de nouveau s’exposer au danger pour se mettre à l’épreuve.

Un officier de marine, avec une grande moustache et une croix de Saint-George sur sa capote d’état-major, vint en ce moment prier le général de lui donner des ouvriers pour remettre en état deux embrasures ensablées dans la batterie.

« Je suis bien aise de vous voir, capitaine, dit Kalouguine au nouveau venu ; le général m’a chargé de vous demander si vos canons peuvent tirer à mitraille sur les tranchées.

— Une seule pièce,… répondit le capitaine d’un air morose.

— Allons les examiner ! »

L’officier fronça les sourcils et grommela :

« Je viens de passer toute la nuit là-bas, je suis venu prendre un peu de repos ! Ne pourriez-vous pas y aller seul ? Vous y trouverez mon second, le lieutenant Kartz, qui vous montrera tout. »

Le capitaine commandait depuis six mois cette même batterie, une des plus dangereuses ; depuis le commencement du siège, et bien avant la construction des abris blindés, il n’avait pas quitté le bastion. Il s’était fait parmi les marins une réputation de courage à toute épreuve : aussi son refus surprit-il vivement Kalouguine.

« Voilà les réputations ! pensa ce dernier. — Alors j’irai seul, si vous le permettez », ajouta-t-il tout haut d’un ton railleur, auquel l’officier ne prêta aucune attention.

Kalouguine oubliait que cet homme comptait six mois entiers d’existence sur le bastion, tandis que lui, tout compte fait, n’y avait, à différentes reprises, passé qu’une cinquantaine d’heures. La vanité, le désir de briller, d’obtenir une récompense, de se faire une réputation, le plaisir même du danger, l’aiguillonnaient encore, tandis que le capitaine était devenu indifférent à tout cela ! Celui-là aussi avait paradé, fait acte de courage, risqué inutilement sa vie, espéré et reçu des récompenses, établi sa réputation de brave officier ; mais aujourd’hui ces stimulants avaient perdu leur pouvoir sur lui, il envisageait les choses autrement ; comprenant bien qu’il lui restait peu de chances d’échapper à la mort, après un séjour de six mois sur les bastions, il ne se risquait plus à la légère et se bornait à remplir strictement son devoir ; si bien que le jeune lieutenant nommé auprès de lui à la batterie depuis huit jours seulement, et Kalouguine, auquel ce lieutenant la montrait en détail, semblaient dix fois plus braves que le capitaine. Enchérissant l’un sur l’autre, ils se penchaient en dehors des embrasures et grimpaient sur les banquettes.

Sa visite terminée et comme il retournait au blindage, Kalouguine se heurta dans l’obscurité au général, qui se rendait à l’échauguette, suivi de ses officiers d’ordonnance.

« Capitaine Praskoukine, commanda le général, descendez, je vous prie, aux logements de droite ; vous y trouverez le deuxième bataillon de M…, qui travaille là-bas ; dites-lui de cesser ses travaux, de se retirer sans bruit, et d’aller rejoindre son régiment dans la réserve, au bas de la montagne. Vous me comprenez ? Conduisez-le vous-même jusqu’au régiment.

— J’y vais », répondit Praskoukine, qui s’éloigna au pas de course.

La canonnade s’affaiblissait.


IX


« Êtes-vous le second bataillon du régiment de M… ? demanda Praskoukine à un soldat qui portait des sacs remplis de terre.

— Oui.

— Où est le commandant ? »

Mikhaïlof, supposant qu’on demandait le capitaine de compagnie, sortit de son trou, porta la main à sa casquette et s’approcha de Praskoukine, qu’il prenait pour un chef.

« Le général vous ordonne…, vous devez… vous retirer immédiatement… et surtout sans bruit… en arrière, c’est-à-dire vers la réserve », lui dit Praskoukine, en regardant à la dérobée dans la direction des feux de l’ennemi.

Ayant reconnu son camarade et s’étant bien rendu compte de la manœuvre, Mikhaïlof abaissa la main, transmit l’ordre aux soldats ; ils saisirent leurs fusils, enfilèrent leurs capotes et se mirent en marche.

Celui qui ne l’a pas éprouvé ne saurait apprécier l’Intensité de la jouissance que ressent un homme en s’éloignant, après trois heures de bombardement, d’un endroit aussi dangereux que les logements. Pendant ces trois heures, Mikhaïlof, qui, non sans raison, pensait à sa mort comme à une chose inévitable, avait eu le temps de s’habituer à l’idée qu’il serait immanquablement tué et qu’il n’appartenait plus au monde des vivants. Malgré cela, ce fut par un violent effort qu’il se retint de courir, quand il sortit des logements à la tête de sa compagnie, à côté de Praskoukine.

« Au revoir ! bon voyage ! » leur cria le major qui commandait le bataillon laissé dans les logements.

Mikhaïlof avait partagé avec lui son fromage, assis tous les deux dans le trou à l’abri du parapet.

« À vous de même, bonne chance ! Il me semble que ça se calme. »

Mais à peine avait-il dit ces mots, que l’ennemi, qui avait sans doute remarqué le mouvement, recommença à tirer de plus belle ; les nôtres lui répondirent, et la canonnade reprit avec violence. Les étoiles brillaient, mais sans éclat, la nuit était noire ; seuls les coups de feu et les explosions des obus éclairaient par instants les objets environnants ; les soldats, silencieux, marchaient rapidement, se dépassant les uns les autres ; on n’entendait sur la route durcie que le bruit régulier de leurs pas, accompagné du roulement incessant de la canonnade, le cliquetis des baïonnettes entre-choquées, le soupir ou la prière d’un soldat :

« Seigneur ! Seigneur ! »

Parfois un blessé gémissait et l’on demandait un brancard. Dans la compagnie que commandait Mikhaïlof, le feu de l’artillerie avait enlevé vingt-six hommes depuis la veille. Un éclair illuminait les ténèbres lointaines de l’horizon ; la sentinelle sur le bastion criait :

« Ca-non ! »

Et un boulet, sifflant au-dessus de la compagnie, s’enfonçait dans la terre, qu’il creusait en faisant voler des pierres.

« Que le diable les emporte ! Comme ils marchent lentement ! se disait Praskoukine, qui regardait derrière lui à chaque pas, tout en suivant Mikhaïlof ; je puis bien courir en avant, puisque j’ai transmis l’ordre… Au fait, non ; on raconterait ensuite que je suis un poltron !… Qu’il en soit ce qu’il en sera, je marcherai avec eux.

— Pourquoi me suit-il ? se disait de son côté Mikhaïlof ; j’ai toujours remarqué qu’il portait malheur. En voilà une autre qui vole, et tout droit sur nous, ce semble. »

Quelques centaines de pas plus loin, ils rencontrèrent Kalouguine, qui faisait gaillardement sonner son sabre ; il allait aux logements. Le général l’envoyait pour demander si les travaux avançaient ; mais, à la vue de Mikhaïlof, il se dit qu’au lieu de s’exposer à ce feu terrible, ce qui ne lui était pas ordonné, il pourrait tout aussi bien se renseigner en questionnant l’officier qui en venait. Mikhaïlof lui donna effectivement tous les détails ; Kalouguine l’accompagna un bout de chemin et rentra dans la tranchée qui conduisait à l’abri blindé.

« Qu’y a-t-il de neuf ? demanda l’officier, qui soupait seul dans le réduit.

— Rien, et je crois qu’il n’y aura plus d’engagement.

— Comment ! plus d’engagement ? Mais, au contraire, le général vient de monter sur le bastion. Un nouveau régiment est venu. D’ailleurs, écoutez, voilà de nouveau la fusillade. N’y allez pas ; quel besoin ? » ajouta l’officier, comme Kalouguine faisait un mouvement.

« Je devrais pourtant y aller, se disait ce dernier ; du reste, ne me suis-je pas exposé assez longtemps au danger aujourd’hui ? La fusillade est terrible. »

« C’est vrai, reprit-il tout haut, je ferai mieux d’attendre ici. »

Vingt minutes plus tard, le général revint, accompagné de ses officiers, parmi lesquels se trouvait le junker baron Pesth ; mais Praskoukine n’y était pas. Les logements avaient été repris et occupés par les nôtres.

Après avoir entendu les détails circonstanciés de l’affaire, Kalouguine sortit de l’abri avec Pesth.


X


« Vous avez du sang sur votre capote : vous vous êtes donc battu à l’arme blanche ? demanda Kalouguine.

— Oh ! c’est affreux ! figurez-vous… »

Et Pesth se mit à lui raconter comment il avait mené sa compagnie, après la mort du commandant, de quelle façon il avait assommé un Français et comment, sans lui, l’affaire aurait été perdue. Le fond du récit, c’est-à-dire la mort du commandant et le Français tué par Pesth, était véridique ; mais le junker, en précisant les détails, amplifiait et se vantait.

Il se vantait sans préméditation ; pendant toute la durée de l’affaire il avait vécu dans un brouillard fantastique, à tel point que tout ce qui s’était passé lui semblait avoir eu lieu vaguement, Dieu sait où, Dieu sait quand, et se rapporter à quelqu’un qui n’était pas lui ; tout naturellement il essayait de créer des incidents à son avantage. Voici, du reste, comment la chose s’était passée.

Le bataillon auquel il avait été attaché pour prendre part à la sortie était resté deux heures sous le feu de l’ennemi, puis le commandant avait prononcé quelques mots, les chefs de compagnie s’étaient agités, la troupe avait quitté l’abri du parapet et s’était alignée en colonnes cent pas plus loin. Pesth avait reçu l’ordre de se placer sur le flanc de la seconde compagnie.

Ne se rendant compte ni du lieu ni de l’action, le junker, la respiration comprimée, en proie à un frisson nerveux qui lui courait dans le dos, se plaça à l’endroit indiqué et regarda machinalement devant lui, dans l’obscurité lointaine, s’attendant à quelque chose de terrible. Du reste, le sentiment de la peur n’était pas chez lui l’impression dominante, car on ne tirait plus ; ce qui lui paraissait étrange, inquiétant, c’était de se trouver en plein champ, hors des fortifications.

Le commandant du bataillon prononça de nouveau quelques paroles, qui furent de nouveau répétées tout bas par les officiers, et tout à coup la muraille noire formée par la première compagnie s’affaissa ; on avait reçu l’ordre de se coucher par terre. La seconde compagnie fit de même, et Pesth, en se couchant, se piqua la main à quelque chose de pointu. Seule la petite silhouette du capitaine de la seconde compagnie, restée debout, brandissait une épée nue sans cesser de parler, de se mouvoir devant les soldats.

« Enfants, attention ! Montrez-vous, mes braves ! pas de coups de fusil, abordons ces canailles à la baïonnette ! Quand je crierai : Hourra ! qu’on me suive… de près et tous ensemble… Nous leur ferons voir ce que nous pouvons faire… Nous ne nous couvrirons pas de honte, n’est-ce pas, enfants ? Pour le tsar notre père !

— Comment s’appelle le chef de compagnie ? demanda Pesth à un junker, son voisin ; en voilà un brave !

— Oui, au feu il est toujours ainsi ; il s’appelle Lissinkowsky. »

Juste à ce moment jaillit une flamme, suivie d’une détonation assourdissante ; des éclats et des pierres volèrent en l’air ; une cinquantaine de secondes plus tard, une de ces pierres retomba de très haut et broya le pied à un soldat. Une bombe s’était abattue au milieu de la compagnie, ce qui prouvait que les Français avaient remarqué la colonne.

« Ah ! tu nous lances des bombes, à présent !… Laisse-nous seulement arriver jusqu’à toi, tu goûteras de la baïonnette russe, maudit !… »

Le capitaine criait si haut que le commandant du bataillon lui ordonna de se taire.

La première compagnie se leva ; après elle, la seconde ; les soldats reprirent leurs fusils, et le bataillon avança. Pesth, en proie à une folle terreur, ne put jamais se rappeler s’ils avaient marché longtemps ; il allait comme un homme ivre. Tout à coup, de tous les côtés, des milliers de feux s’allumèrent, avec des sifflements, des craquements ; il poussa un cri et courut en avant parce que tous couraient et criaient ; puis il culbuta et tomba sur quelque chose. C’était le chef de compagnie, blessé en avant de sa troupe, qui prit le junker pour un Français et le saisit par la jambe. Pesth dégagea son pied et se releva ; quelqu’un se jeta alors sur lui dans l’obscurité, et peu s’en fallut qu’il ne fût de nouveau renversé ; une voix lui cria :

« Égorge-le donc ! Qu’attends-tu ? »

Une main saisit son fusil, la pointe de sa baïonnette s’enfonça dans quelque chose de mou.

« Ah ! Dieu ! »

Ces mots furent proférés en français, avec un accent de douleur et d’épouvante : le junker comprit qu’il venait de tuer un Français. Une sueur froide mouilla tout son corps, il fut pris d’un tremblement et jeta son fusil ; mais cela ne dura qu’une seconde : la pensée qu’il était un héros se présenta à son esprit. Relevant son arme, il s’éloigna du mort en courant et criant : Hourra ! avec les autres. Vingt pas plus loin, il atteignit la tranchée où se trouvaient les nôtres et le commandant du bataillon.

« J’en ai tué un ! dit-il à ce dernier.

— Vous êtes un brave, baron ! » lui fut-il répondu.


XI


« Vous savez que Praskoukine est tué, dit Pesth à Kalouguine en le reconduisant.

— Pas possible !

— Comment donc ? je l’ai vu moi-même.

— Adieu ! je suis pressé. »

« Bonne journée ! pensait Kalouguine en rentrant chez lui ; pour la première fois j’ai du bonheur. L’affaire a été brillante, je m’en suis tiré sain et sauf, il y aura force présentations ; un sabre d’honneur, c’est le moins qu’on puisse me donner. Eh ! ma foi, je l’ai bien mérité. »

Il fit son rapport au général et rentra dans sa chambre ; le prince Galtzine lisait un livre pris sur la table et l’attendait depuis longtemps.

Ce fut avec une jouissance inexprimable que Kalouguine se retrouva chez lui, loin du danger. En chemise de nuit, couché sur son lit, il racontait à Galtzine les incidents du combat ; ces incidents s’arrangeaient tout naturellement pour faire ressortir combien lui, Kalouguine, était un officier capable et brave ; il glissait, d’ailleurs, discrètement là-dessus, vu que personne ne devait l’ignorer et n’avait le droit d’en douter, à l’exception peut-être du défunt capitaine Praskoukine ; ce dernier, quoiqu’il se sentît très honoré de marcher bras dessus bras dessous avec l’aide de camp, avait raconté la veille encore, à un de ses amis, dans le tuyau de l’oreille, que Kalouguine, un très bon garçon, du reste, n’aimait pas la promenade sur les bastions.

Nous avons laissé Praskoukine revenant avec Mikhaïlof ; il avait gagné un endroit moins exposé et commençait à se sentir renaître, lorsqu’il aperçut, en se retournant, la lumière soudaine d’un éclair ; la sentinelle cria :

« Mor-tier ! »

Et un des soldats qui suivaient ajouta :

« Il vole droit au bastion ! »

Mikhaïlof regarda. Le point lumineux de la bombe semblait arrêté à son zénith juste au moment où la direction qu’elle allait suivre était impossible à déterminer ; ce fut l’espace d’une seconde ; soudain, redoublant de vitesse, le projectile se rapprocha de plus en plus : on voyait déjà voler les étincelles de l’amorce, on entendait le lugubre sifflement : il allait tomber droit au milieu du bataillon.

« À terre ! » cria une voix.

Mikhaïlof et Praskoukine obéirent. Ce dernier, les yeux fermés, entendit la bombe tomber quelque part, tout près de lui, sur la terre dure. Une seconde, qui lui parut être une heure, se passa : la bombe n’éclatait pas. Praskoukine s’effraya, puis se demanda s’il avait raison de s’effrayer ; peut-être était-elle tombée plus loin et se figurait-il à tort entendre chuinter la mèche à côté de lui. Ouvrant les yeux, il vit avec satisfaction Mikhaïlof étendu immobile à ses pieds ; mais en même temps il aperçut, à une archine de distance, l’amorce enflammée de la bombe qui tournait comme une toupie.

Une terreur glaciale, qui tuait toute idée, tout sentiment, s’empara de son être ; il se couvrit la figure de ses deux mains.

Une seconde encore s’écoula, durant laquelle tout un monde de pensées, d’espérances, de sensations et de souvenirs traversa son esprit.

« Qui tuera-t-elle ? moi ou Mikhaïlof, ou bien tous les deux ensemble ? Et, si c’est moi, où me frappera-t-elle ? À la tête, ce sera fini ; au pied, on me le coupera,… alors j’insisterai pour qu’on me donne du chloroforme, et je pourrai rester en vie. Peut-être Mikhaïlof sera-t-il tué seul, et plus tard je raconterai que nous étions ensemble et que j’ai été couvert de son sang. Non, non ! elle est plus près de moi,… ce sera moi ! »

Ici il se souvint des douze roubles qu’il restait devoir à Mikhaïlof et d’une autre dette laissée à Pétersbourg, qui aurait dû être réglée depuis longtemps ; un air bohémien qu’il chantait la veille lui revint à la mémoire. Il revit aussi en imagination la femme qu’il aimait, coiffée d’un bonnet à rubans lilas, l’homme qui l’avait offensé cinq ans auparavant et dont il ne s’était pas vengé ; mais, au milieu de ces souvenirs et de tant d’autres, le sentiment du présent — l’attente de la mort — ne le quittait pas. « Si elle allait ne pas éclater ? » pensa-t-il, et il fut sur le point d’ouvrir les yeux avec une audace désespérée ; mais, à ce moment, à travers ses paupières encore closes, un feu rouge frappa ses prunelles ; quelque chose le heurta avec un fracas épouvantable, au milieu de la poitrine ; il s’élança en courant au hasard, s’embarrassa les pieds dans son sabre, trébucha et tomba sur le flanc.

« Dieu soit loué, je ne suis que contusionné ! »

Ce fut sa première pensée, et il voulut tâter sa poitrine, mais ses mains lui firent l’effet d’être liées, un étau lui serrait la tête : devant ses yeux couraient des soldats, il les comptait machinalement :

« Un, deux, trois soldats, et voilà un officier qui perd son manteau ! »

Un nouvel éclair brilla, il se demanda ce qui avait tiré, — était-ce un mortier ou un canon ? Un canon sans doute. On tire de nouveau, voilà encore des soldats : cinq, six, sept ; ils passent devant, et tout à coup il eut une peur terrible d’être écrasé par eux. Il voulut crier, dire qu’il était contusionné, mais sa bouche était sèche, sa langue se collait au palais, il éprouvait une soif ardente, il sentait que sa poitrine était mouillée, et la sensation de cette humidité lui faisait songer à l’eau,… il aurait voulu boire ce qui le mouillait. « J’ai dû m’écorcher en tombant », se dit-il, et, de plus en plus effrayé à l’idée d’être écrasé par les soldats qui couraient en masse devant lui, il essaya de nouveau de crier :

« Prenez-moi !… »

Mais, au lieu de cela, il poussa un gémissement si terrible qu’il en fut lui-même épouvanté. Ensuite, des étincelles rouges dansèrent devant ses yeux, il lui sembla que les soldats entassaient des pierres sur lui ; les étincelles dansaient moins vivement, les pierres qu’on entassait l’étouffaient de plus en plus : il fit un violent effort pour les rejeter ; il s’allongea, il cessa de voir, d’entendre, de penser, de sentir. Il avait été tué sur place par un éclat reçu en pleine poitrine.


XII


Mikhaïlof, lui aussi, s’était jeté par terre en apercevant la bombe ; comme Praskoukine, il avait pensé à une foule de choses pendant les deux secondes qui précédèrent l’explosion. Il priait Dieu mentalement en répétant :

« Que ta volonté soit faite ! Pourquoi, Seigneur, suis-je militaire ? pourquoi ai-je permuté dans l’infanterie pour faire cette campagne ? Que ne suis-je resté dans le régiment des uhlans au gouvernement de F…, près de mon amie Natacha ? et maintenant, voilà ce qui m’attend ! »

Il se mit à compter : un, deux, trois, quatre, en se disant que, si la bombe éclatait au nombre pair, il demeurerait en vie, si au nombre impair, il serait tué. « Tout est fini, je suis tué ! » pensa-t-il au bruit de l’explosion, sans plus songer au pair et à l’impair. Frappé à la tête, il ressentit une effroyable douleur :

« Seigneur, pardonnez-moi mes péchés ! » murmura-t-il en joignant les mains.

Il essaya de se soulever et retomba sans connaissance, la face contre terre.

Sa première sensation, quand il revint à lui, fut le sang qui lui coulait du nez ; la douleur à la tête était beaucoup plus faible :

« C’est l’âme qui s’en va ; qu’y aura-t-il là-bas ? Mon Dieu, recevez mon âme en paix !… C’est pourtant étrange, raisonnait-il, je me meurs, et j’entends distinctement les pas des soldats et le bruit des coups de feu ! »

« Par ici, un brancard ! le chef de compagnie est tué ! » cria au-dessus de lui une voix qu’il reconnut, celle du tambour Ignatief.

Quelqu’un le souleva par les épaules, il ouvrit les yeux avec effort et vit sur sa tête le ciel d’un bleu sombre, des myriades d’étoiles, et deux bombes qui volaient dans l’espace, comme cherchant à se dépasser. Il vit Ignatief, les soldats chargés de brancards et de fusils, le talus de la tranchée, et, tout à coup, il comprit qu’il était encore de ce monde.

Une pierre l’avait légèrement blessé à la tête. Sa toute première impression fut presque un regret ; il s’était si bien, si tranquillement préparé à passer là-bas, que le retour à la réalité, la vue des bombes, des tranchées et du sang lui furent pénibles. La seconde impression fut une joie involontaire de se sentir vivant, et la troisième le désir de quitter le bastion au plus vite. Le tambour banda la tête à son commandant et l’emmena à l’ambulance en le soutenant sous le bras.

« Où vais-je et pourquoi ? pensa le capitaine, revenu un peu à lui ; mon devoir est de rester avec ma compagnie, — d’autant plus, lui souffla une voix intérieure, qu’elle sera bientôt hors de la portée du feu de l’ennemi. »

« C’est inutile, mon ami, dit-il au tambour, en retirant son bras. Je n’irai pas à l’ambulance ; je resterai avec la compagnie.

— Il vaut mieux se laisser panser comme il faut. Votre Noblesse ; le premier moment, ça ne semble être rien, et puis ça peut empirer. Vrai, Votre Noblesse… »

Mikhaïlof s’était arrêté, indécis ; il aurait peut-être suivi le conseil d’Ignatief, mais il se rappela la quantité de blessés qui encombraient l’ambulance, presque tous grièvement atteints. « Le médecin se moquera peut-être de mon écorchure », se dit-il ; et, sans écouter les arguments du tambour, il alla, d’un pas ferme, rejoindre sa compagnie.

« Où est l’officier Praskoukine, qui était tantôt à côté de moi ? demanda-t-il au sous-lieutenant, qu’il retrouva sur le front de la compagnie.

— Je ne sais pas, je crois qu’il est tué, répondit ce dernier avec hésitation.

— Tué ou blessé ? Comment ne le savez-vous pas ? Il marchait avec nous ; pourquoi ne l’avez-vous pas emporté ?

— Ce n’était pas possible dans cette fournaise !

— Oh ! comment, Mikhaïl Ivanitch, dit Mikhaïlof d’un ton d’irritation, abandonner un vivant ! Et, s’il est mort, il fallait tout de même emporter son corps.

— Quel vivant ! Puisque je vous dis que je me suis approché et que j’ai vu !… Que voulez-vous ? on a à peine le temps d’emporter les siens !… Ah ! ces canailles, les voilà qui lancent des boulets, à présent ! »

Mikhsulof s’était assis et tenait sa tête à deux mains ; la marche avait augmenté la violence de la douleur.

« Non, dit-il, il faut absolument aller le prendre ; il est peut-être vivant ; c’est notre devoir, Mikhaïl Ivanitch ! »

Mikhaïl Ivanitch ne répondit rien.

« Il n’a pas eu l’idée de l’emporter, et maintenant il faudra détacher des soldats isolés. Comment les envoyer sous ce feu d’enfer, qui les tuera pour rien ? » pensait Mikhaïiof.

« Enfants, il faut retourner là-bas prendre cet officier qui est blessé, là-bas, dans le fossé », dit-il sans élever la voix et d’un ton qui n’avait rien du commandement ; car il devinait à quel point l’exécution de cet ordre devait être désagréable aux hommes.

Et, comme il ne s’adressait à personne en particulier, aucun d’eux ne s’avança à cet appel.

« Qui sait ? il est peut-être mort, et ça ne vaut pas la peine d’exposer inutilement nos hommes. C’est ma faute, j’aurais dû y penser. J’irai seul, c’est mon devoir. — Mikhaïl Ivanitch, ajouta-t-il tout haut, conduisez la compagnie, je vous rattraperai. »

Et, ramassant d’une main les plis de son manteau, il toucha de l’autre l’image de saint Mitrophane ; il la portait sur sa poitrine, par dévotion spéciale à ce bienheureux.

Le capitaine rebroussa chemin, s’assura que Praskoukine était bien mort, et revint en retenant de la main le bandage relâché qui entourait sa tête. Le bataillon était déjà au pied de la montagne et presque en dehors de l’atteinte des balles lorsque Mikhaïlof le rejoignit. Quelques bombes perdues arrivaient encore.

« Il faudra que j’aille demain me faire inscrire à l’ambulance », se dit le capitaine, tandis que l’aide-chirurgien rebandait sa plaie.


XIII


Des centaines de corps mutilés, fraîchement ensanglantés, qui, deux heures avant, étaient pleins d’espérances et de volontés diverses, sublimes où mesquines, gisaient, les membres raidis, dans la vallée fleurie et baignée de rosée qui sépare le bastion de la tranchée, ou sur le sol uni de la petite chapelle des morts dans Sébastopol ; les lèvres desséchées de tous ces hommes murmuraient des prières, des malédictions ou des gémissements ; ils rampaient et se retournaient sur le flanc, les uns abandonnés parmi les cadavres de la vallée en fleur, les autres sur les brancards, les lits et le plancher humide de l’ambulance ; malgré cela, tout comme aux jours précédents, le ciel s’embrasait de lueurs d’aurore au-dessus du mont Sapoun, les étoiles scintillantes pâlissaient, un brouillard blanchâtre se levait sur la houle sombre et plaintive de la mer, l’aube empourprait l’orient, de longs nuages de flamme couraient sur l’horizon d’azur ; comme aux jours précédents, le grand flambeau montait lentement, puissant et superbe, promettant au monde ranimé la joie, l’amour et le bonheur.


XIV


Le lendemain soir, la musique du régiment des chasseurs jouait de nouveau sur le boulevard ; autour du pavillon, des officiers, des junkers, des soldats, des jeunes femmes se promenaient avec un air de fête dans les allées d’acacias blancs en fleur.

Kalouguine, le prince Galtzine et un autre colonel marchaient bras dessus bras dessous en causant de l’affaire de la veille. Le sujet dominant dans cette conversation était, comme toujours, non l’affaire elle-même, mais la part qu’y avaient prise ceux qui en parlaient : l’expression de leurs figures, le son de leurs voix, avaient quelque chose de sérieux, de triste, et l’on aurait pu supposer que les pertes subies les affligeaient profondément ; mais, à dire vrai, comme personne d’entre eux n’avait perdu quelqu’un qui lui fût cher, ils s’imposaient cette expression officielle de deuil par pure convenance. Kalouguine et le colonel, quoiqu’ils fussent de très bonnes gens, n’eussent pas demandé mieux que d’assister tous les jours à un engagement pareil pour recevoir chaque fois une épée d’honneur ou le grade de général-major. Quand j’entends qualifier de monstre un conquérant, qui envoie à leur perte des millions d’hommes pour satisfaire son ambition, j’ai toujours envie de rire ; questionnez un peu les sous-lieutenants, Pétrouchef, Antonof et autres, et vous verrez que chacun de nous est un Napoléon au petit pied, un monstre prêt à engager une bataille, à tuer une centaine d’hommes, pour obtenir une petite étoile de plus ou une augmentation d’appointements.

« Je vous demande pardon, disait le colonel, l’affaire a commencé sur le flanc gauche… J’y étais !

— Peut-être bien, répondit Kalouguine, car j’ai été presque tout le temps au flanc droit ; j’y suis allé deux fois, d’abord pour chercher le général, ensuite simplement comme ça, pour regarder ! C’est là qu’il faisait chaud !

— Si Kalouguine le dit, c’est positif ! repartit le colonel en se tournant vers Galtzine. Sais-tu qu’aujourd’hui même V… m’a dit que tu étais un brave ? Nos pertes sont réellement effrayantes : dans mon régiment, quatre cents hommes hors de combat ! Je ne comprends pas comment j’en suis sorti vivant ! »

À l’autre extrémité du boulevard, ils virent surgir la tête bandée de Mikhaïlof, qui venait à leur rencontre.

« Vous êtes blessé, capitaine ? lui demanda Kalouguine.

— Oui, légèrement ! par une pierre, répondit Mikhaïlof.

— Le pavillon est-il déjà amené ? fit le prince Galtzine, regardant par-dessus la casquette du capitaine et ne s’adressant à personne en particulier.

— Non, pas encore[7], dit Mikhaïlof, très désireux de montrer qu’il savait le français.

— L’armistice dure-t-il encore ? » demanda Galtzine en lui adressant poliment la parole en russe, ce qui semblait vouloir dire au capitaine : — Je sais que vous parlez difficilement le français ; pourquoi ne pas parler russe tout simplement ? Sur ce, les aides de camp s’éloignèrent de Mikhaïlof, qui se sentit, comme la veille au soir, très isolé ; ne voulant pas frayer avec les uns et ne se décidant pas à aborder les autres, il se borna à saluer quelques personnes et s’assit près du monument de Kazarsky pour fumer une cigarette.

Le baron Pesth fit aussi son apparition sur le boulevard ; il raconta qu’il avait pris part à la négociation de l’armistice, qu’il avait causé avec des officiers français, et que l’un d’eux lui avait dit :

« Si le jour était venu une demi-heure plus tard, les embuscades auraient été reprises. »

À quoi il lui aurait répondu :

« Monsieur, je ne dis pas non, pour ne pas vous donner un démenti. »

Et sa réponse le remplissait d’orgueil.

En réalité, bien qu’il eût assisté à la conclusion de l’armistice et qu’il eût grande envie de causer avec des Français, chose particulièrement amusante, il n’avait rien dit de remarquable. Le junker baron Pesth s’était longtemps promené devant les lignes en demandant aux Français les plus rapprochés de lui :

« De quel régiment êtes-vous ? »

On lui répondait, et c’était tout. Comme il s’était avancé un peu au delà du terrain neutralisé, une sentinelle française, qui ne se figurait pas que ce Russe comprît sa langue, lui avait lancé un formidable juron.

« Il vient regarder nos travaux, ce sacré !… »

Si bien qu’après cela, ne trouvant plus d’intérêt à sa promenade, le junker baron Pesth était retourné chez lui, en composant tout le long du chemin les phrases françaises qu’il venait de débiter à ses connaissances. On voyait aussi à la promenade le capitaine Zobkine criant à haute voix, le capitaine Objogof avec son uniforme déchiré, le capitaine d’artillerie qui ne cherche les bonnes grâces de personne, le junker heureux en amour, en un mot tous les personnages de la veille, agissant sous l’empire des mêmes éternels mobiles. Il ne manquait que Praskoukine, Néferdof et quelques autres ; nul ne songeait plus à eux ; pourtant leurs corps n’étaient encore ni lavés, ni habillés, ni ensevelis dans la terre.


XV


Sur nos bastions et dans les tranchées françaises flottent les drapeaux blancs ; dans la vallée couverte de fleurs gisent entassés, déchaussés, habillés de bleu ou de gris, des corps mutilés qu’emportent les travailleurs pour les déposer sur des charrettes ; l’air est empesté par l’odeur des cadavres. De Sébastopol et du camp français, une masse de monde afflue pour contempler ce spectacle ; c’est avec une curiosité avide et bienveillante que les uns et les autres se rencontrent sur ce terrain.

Écoutons les propos qui s’échangent entre eux.

Là, dans ce petit groupe de Français et de Russes, un jeune officier examine une giberne ; quoiqu’il parle mal le français, il se fait suffisamment comprendre.

« Et ceci pourquoi… ce oiseau-là ? demande-t-il.

— Parce que c’est une giberne d’un régiment de la garde, monsieur ; elle porte l’aigle impériale.

— Et vous, de la garde ?

— Pardon, monsieur, du 6e de ligne.

— Et ceci, où acheté ? » L’officier indique le petit tube en bois qui maintient la cigarette du Français.

« À Balaklava, monsieur ; c’est tout simplement en bois de palmier.

— Joli ! réplique l’officier, forcé d’employer le peu de mots qu’il connaît et qui, bon gré mal gré, s’imposent à lui dans la conversation.

— Si vous voulez bien garder cela en souvenir de cette rencontre, vous m’obligerez ! »

Et le Français jette sa cigarette, souffle dans le tube et le présente poliment à l’officier en saluant ; celui-ci lui donne le sien en échange ; tous les assistants français et russes sourient et paraissent enchantés.

Voici un fantassin à la mine dégourdie, en chemise rose, sa capote jetée sur les épaules ; sa figure respire la gaieté et la curiosité ; accompagné de deux camarades, les mains derrière le dos, il s’approche, demande du feu au Français ; celui-ci souffle, secoue son brûle-gueule et offre de son feu au Russe.

« Tabac bonn ! » dit le soldat en chemise rose, et les spectateurs sourient.

« Oui, bon tabac, tabac turc ! répond le Français ; et chez vous autres, tabac russe bon ?

Rouss bonn ! » reprend le soldat en chemise rose, et cette fois les spectateurs rient aux éclats. « Français pas bonn, bonn jour, mousiou ! » poursuit le soldat, faisant parade de tout son savoir en français, riant et tapant sur le ventre de son interlocuteur. Les Français rient aussi.

« Ils ne sont pas jolis, ces b… de Russes, dit un zouave.

— De quoi est-ce qu’ils rient ? demande un autre avec un fort accent italien.

Le caftan bonn ! recommence le hardi soldat en examinant les pans brodés du zouave.

— À vos places, sacré nom ! » crie à ce moment un caporal français.

Et les soldats se dispersent de mauvaise humeur.

Cependant notre jeune lieutenant de cavalerie fait la roue dans un groupe d’officiers ennemis.

« Je l’ai beaucoup connu, le comte Sasonof, dit l’un de ceux-ci ; c’est un de ces vrais comtes russes, comme nous les aimons.

— J’ai aussi connu un Sasonof, reprend l’officier de cavalerie, mais il n’était pas comte, que je sache ; c’est un petit brun, de votre âge à peu près.

— C’est ça, monsieur, c’est lui. Oh ! que je voudrais le voir, ce cher comte ! Si vous le voyez, faites-lui bien mes compliments. — Capitaine Latour, ajouta-t-il en s’inclinant.

— Quelle triste besogne nous faisons ! Ça chauffait cette nuit, n’est-ce pas ? reprend l’officier de cavalerie, désireux de soutenir la conversation et montrant les cadavres.

— Oh ! monsieur, c’est affreux ; mais quels gaillards, vos soldats ! C’est un plaisir que de se battre avec des gaillards comme eux.

— Il faut avouer que les vôtres ne se mouchent pas du pied non plus », répond le cavalier russe en saluant, persuadé qu’il a fort bien reparti.

Mais assez sur ce sujet ; regardez plutôt ce gamin de dix ans, coiffé d’une vieille casquette usée appartenant sans doute à son père, les jambes nues et les pieds chaussés de grands souliers, vêtu d’un pantalon en cotonnade retenu par une seule bretelle ; il est sorti des fortifications au début de la trêve ; il se promène depuis lors dans le terrain creux, examinant avec une curiosité stupide les Français, les corps couchés par terre ; il cueille les petites fleurs bleues des champs dont le vallon est parsemé. L’enfant retourne sur ses pas avec un grand bouquet et se bouche le nez pour ne pas sentir l’infecte odeur que lui envoie le vent ; arrêté auprès de quelques cadavres entassés, il examine longtemps un mort privé de sa tête et hideux à voir. Après une longue contemplation, il s’approche et touche du pied le bras raidi, tendu ; comme il appuie dessus plus fort, le bras remue et retombe à sa place. Le gamin pousse un cri, cache son visage dans les fleurs, et rentre dans les fortifications en courant à toutes jambes.

Oui, sur les bastions et sur les tranchées flottent les drapeaux blancs, un soleil resplendissant descend sur la mer bleue, cette mer ondule et brille sous les rayons dorés ; des milliers de gens se groupent, regardent, causent et se sourient les uns aux autres ; ces gens-là, qui sont des chrétiens, qui professent la grande loi de l’amour et du dévouement, contemplent leur œuvre sans se jeter repentants aux genoux de Celui qui leur a donné la vie, et, avec la vie, la crainte de la mort, l’amour du bien et du beau ; ces gens-là ne s’embrassent pas comme des frères en versant des larmes de joie et de bonheur ! Consolons-nous du moins par la pensée que ce n’est pas nous qui avons commencé cette guerre, que nous nous bornons à défendre notre pays, notre sol natal ! Les drapeaux blancs sont enlevés, les engins de mort et de souffrance tonnent de nouveau ; de nouveau, le sang innocent coule à flots, on entend les gémissements et les malédictions.

J’ai dit tout ce que je voulais dire, pour cette fois du moins ; mais un doute pénible m’accable. Il aurait peut-être mieux valu se taire, car peut-être ce que j’ai dit est du nombre de ces vérités pernicieuses, obscurément enfouies dans l’âme de chacun, et qui, pour rester inoffensives, ne doivent pas être exprimées ; de même qu’il ne faut pas remuer un vieux vin, de crainte que le dépôt ne remonte et ne trouble la liqueur. Où donc, dans ce récit, voyons-nous le mal qu’il faut éviter et le bien vers lequel il faut tendre ? Où est le traître ? où est le héros ? Tous sont bons et tous sont mauvais. Ce n’est pas Kalouguine, avec son brillant courage, sa bravoure de gentilhomme et sa vanité, principal moteur de toutes ses actions… Ce n’est pas Praskoukine, nul et inoffensif, bien qu’il soit tombé sur le champ de bataille pour la foi, le trône et la patrie,… ni Mikhaïlof, si timide, ni Pesth, cet enfant sans conviction et sans règle morale, qui pourraient passer pour des traîtres ou des héros…

Non, le héros de mon récit, celui que j’aime de toutes les forces de mon âme, celui que j’ai tâché de reproduire dans toute sa beauté, celui qui a été, est et sera toujours beau, — c’est le Vrai !

SÉBASTOPOL EN AOÛT 1855


I


À la fin du mois d’août, sur la grande route rocheuse de Sébastopol, entre Douvanka[8] et Baktchisaraï, avançait au pas, au milieu d’une épaisse et chaude poussière, une télègue d’officier de forme particulière, inconnue ailleurs, qui tenait le milieu entre un panier, une britchka juive et une charrette russe.

Dans cette voiture, ramassé sur ses talons, un brosseur en habit de toile, coiffé d’une casquette d’officier molle et déformée, tenait les rênes. Derrière lui était assis, sur des paquets et des sacs recouverts d’une capote de soldat, un officier en manteau d’été, de petite taille, autant que l’on pouvait en juger par sa posture, et qui frappait moins par sa carrure massive d’épaule à épaule que par l’épaisseur de sa personne entre la poitrine et le dos ; sa nuque, son cou gros et fort étaient également très développés en largeur, et les muscles en étaient fortement tendus. Ce qu’on est convenu d’appeler la taille n’existait pas, le ventre non plus, car avec cela il était loin d’être obèse, et sa figure, sur laquelle s’étendait une couche de hâle jaunâtre et maladif, se faisait remarquer par sa maigreur ; elle aurait pu passer pour jolie sans une certaine bouffissure des chairs et une peau plissée marquée de rides profondes qui, en se confondant, en effaçaient les traits, lui enlevaient toute fraîcheur et lui donnaient une expression grossière ; celle de ses yeux, petits, bruns, extraordinairement vifs, frisait l’impudence ; sa moustache très épaisse, qu’il avait l’habitude de mordiller, ne s’étendait guère en largeur ; ses pommettes et son menton, qu’il n’avait pas rasés depuis deux jours, étaient couverts d’un poil noir et fourni. Blessé le 10 mai d’un éclat d’obus à la tête, qu’entourait encore un bandeau, il se sentait néanmoins complètement remis et sortait de l’hôpital de Symphéropol pour rejoindre son régiment, posté quelque part par là dans la direction où s’entendaient les coups de feu ; mais il n’avait encore pu découvrir s’il était à Sébastopol même, à la Sévernaïa ou à Inkerman. La canonnade s’entendait distinctement et semblait très rapprochée quand les montagnes n’en interceptaient pas le bruit apporté par le vent ; tantôt une formidable explosion ébranlait l’air et vous faisait tressaillir malgré vous, tantôt des sons moins violents, pareils à la batterie d’un tambour, se suivaient à courtes distances, traversés par un grondement assourdissant, ou bien tout se confondait dans un fracas à roulements prolongés, semblables à des coups de tonnerre au plus fort de l’orage quand la pluie commence à tomber. Chacun disait, et on l’entendait bien, que la violence du bombardement était épouvantable. L’officier pressait son brosseur pour arriver plus vite : à leur rencontre venait une file de chariots conduits par des paysans russes qui avaient apporté des vivres à Sébastopol et qui s’en retournaient en emmenant de là des malades et des blessés, soldats en capotes grises, matelots en paletots noirs, volontaires en fez rouges et miliciens barbus ; la voiture de l’officier fut obligée de s’arrêter, et lui-même, tout en grimaçant et en clignotant dans ce nuage de poussière impénétrable et immobile soulevé par les chariots et qui s’introduisait partout dans ses yeux, dans ses oreilles, examinait les figures qui défilaient.

« Voilà un soldat malade de notre compagnie », dit le domestique, qui se tourna vers son maître et indiqua de la main un blessé.

Sur le devant, assis de côté, un paysan russe portant toute sa barbe, un bonnet de feutre sur la tête, faisait un nœud à un énorme fouet qu’il retenait par le manche en le maintenant avec le coude. Il tournait le dos à quatre ou cinq soldats secoués et cahotés dans la charrette : l’un d’eux, le bras bandé, sa capote jetée sur sa chemise, assis droit et ferme, quoique pâle et maigre, occupait le milieu ; en apercevant l’officier, il porta instinctivement la main à son bonnet, mais, se souvenant de sa blessure, il fit semblant de vouloir se gratter ; un autre était couché à côté de lui dans le fond de la télègue : on ne voyait de lui que ses deux mains cramponnées aux barres de bois et ses deux genoux relevés, ballant sans résistance comme deux torchons de tille ; un troisième, la figure enflée, la tête entourée d’un linge sur lequel était posé son bonnet de soldat, assis de côté, les jambes pendantes en dehors et frôlant la roue, sommeillait, ses mains appuyées sur ses genoux.

« Doljikoff ! lui cria le voyageur.

— Présent ! » répondit celui-ci, ouvrant les yeux et ôtant son bonnet ; sa voix de basse était si pleine, si formidable, qu’elle semblait sortir de la poitrine de vingt soldats réunis.

« Depuis quand es-tu blessé ?

Salut à Votre Noblesse[9] ! cria-t-il de sa forte voix, ses yeux vitreux et gonflés s’animant à la vue de son supérieur.

— Où est le régiment ?

— À Sébastopol, Votre Noblesse ; on pensait s’en aller de là mercredi !

— Pour aller où ?

— On ne savait pas,… à la Sévernaïa, bien sûr, Votre Noblesse… À présent, poursuivit-il en traînant la voix, il tire à travers tout ! avec des bombes surtout, jusque dans la baie,… il en tire que c’est affreux !… » Et il ajouta des mots qui restèrent incompréhensibles ; mais, à sa figure et à sa pose, on devinait qu’avec le ressentiment de l’homme qui souffre il disait des choses peu consolantes.

Le sous-lieutenant Koseltzoff, qui venait de le questionner, n’était ni un officier à la douzaine, ni du nombre de ceux qui vivent et agissent d’une certaine façon, parce que les autres vivent et agissent ainsi. Sa nature avait été richement douée de qualités inférieures : il chantait et pinçait agréablement de la guitare, parlait et écrivait avec facilité, la correspondance officielle surtout, à laquelle il s’était fait la main pendant son service d’aide de camp du bataillon. Son énergie était remarquable, mais cette énergie ne recevait son impulsion que de l’amour-propre, et, bien que greffée sur cette capacité de second ordre, elle formait à elle seule un trait saillant et caractéristique de sa nature. Ce genre d’amour-propre qui se développe le plus communément parmi les hommes, les militaires surtout, s’était si bien infiltré dans son existence, qu’il ne concevait de choix possible qu’entre « primer ou s’annihiler » ; l’amour-propre était donc le moteur de ses élans les plus intimes ; même seul en face de lui-même, il aimait à se donner de l’avantage sur ceux auxquels il se comparait.

« Allons ! ce n’est pas moi qui écouterai le bavardage de « Moscou » [10] ! » murmura le sous-lieutenant, dans les pensées duquel la rencontre du convoi de blessés avait jeté du trouble, et les paroles du soldat, dont l’importance était accrue et confirmée à chaque pas par le bruit de la canonnade, pesaient lourdement sur son cœur. « Ils sont drôles, ces « Moscou ». — Voyons, Nicolaïeff, en avant ! tu dors, je crois ? » cria-t-il, de mauvaise humeur, à son domestique en ramenant les pans de son manteau.

Nicolaïeff secoua les rênes ; ses lèvres émirent un petit son d’encouragement, et la charrette partit au trot.

« Nous ne nous arrêterons que pour leur donner à manger, lui dit l’officier, et puis en route, en avant ! »


II


Au moment d’entrer dans la rue de Douvanka, où tout n’était que ruines, le sous-lieutenant Koseltzoff fut arrêté par un transport de boulets et de bombes dirigé sur Sebastopol, et qui stationnait au milieu du chemin.

Deux fantassins, assis dans la poussière sur les pierres d’un mur effondré, mangeaient une pastèque avec du pain.

« Allez-vous loin, pays ? » dit l’un d’eux en mâchant sa bouchée ; il s’adressait à un soldat debout à côté d’eux, un petit sac sur les épaules.

« Nous rejoignons notre compagnie, nous venons de la province, répondit le soldat, détournant les yeux de la pastèque et arrangeant son sac. Voilà trois semaines que nous étions à garder le foin de la compagnie ; mais maintenant on nous a appelés tous, et nous ne savons pas où se trouve aujourd’hui notre régiment. On dit que depuis la semaine dernière les nôtres sont à la Korabelnaïa. N’en savez-vous rien, messieurs ?

— Il est à la ville, frère, à la ville, répondit un vieux soldat du charroi, occupé à tailler avec un couteau de poche la chair blanche d’une pastèque non mûre. Nous en venons justement. Quelle épouvantable chose, frère !

— Quoi donc, messieurs ?

— N’entends-tu donc pas comme il tire, à présent ? Pas d’abri nulle part ! Ce qu’il en a tué, de nous autres, c’est effrayant ! » ajouta l’interlocuteur en faisant un geste et en redressant son bonnet.

Le soldat de passage secoua pensivement la tête, fit claquer sa langue, tira son brûle-gueule de sa botte, remua avec son doigt le tabac à moitié consumé, alluma un morceau d’amadou à la pipe d’un camarade qui fumait, et, soulevant son bonnet :

« Il n’y a personne que Dieu, messieurs, dit-il ; nous vous faisons nos adieux », et, remettant sou sac en place, il continua son chemin.

« Eh ! attends plutôt, cela vaudra mieux, dit le mangeur de pastèque d’un ton convaincu.

— C’est tout un ! » murmura le soldat, accommodant son sac sur son dos et se faufilant entre les roues des charrettes arrêtées.


III


Arrivé au relais, Koseltzoff y trouva une foule de gens, et la première figure qu’il y aperçut fut celle du maître de poste en personne, très jeune et très maigre, en train de se quereller avec deux officiers.

« Ce n’est pas vingt-quatre heures, mais dix fois vingt-quatre heures que vous attendrez ; les généraux attendent bien ! leur disait-il avec le désir évident de les piquer au vif, et ce n’est pas moi, vous comprenez, qui m’attellerai !…

— Si c’est ainsi, s’il n’y a pas de chevaux, on n’en donne à personne… Pourquoi alors en donnez-vous à un domestique qui transporte des bagages ? » criait l’un des deux militaires, qui tenait un verre de thé à la main.

Bien qu’il évitât soigneusement l’emploi des pronoms, on pouvait aisément deviner qu’il aurait volontiers tutoyé son interlocuteur.

« Comprenez bien, monsieur le maître de poste, dit avec hésitation l’autre officier, que nous ne voyageons pas pour notre plaisir ; si l’on nous a fait demander, c’est que nous sommes nécessaires ! Vous pouvez être sûr que je le dirai au général,… car vraiment… il semblerait que vous n’avez aucun respect pour le rang d’officier.

— Vous me gâtez chaque fois la besogne et vous me gênez, repartit son camarade avec humeur ; que lui parlez-vous de respect ? Il faut lui parler autrement… Des chevaux ! cria-t-il soudain, des chevaux à l’instant !…

— Je n’aurais pas mieux demandé que de vous en donner, mais où les prendre ?… Je le comprends très bien, batiouchka, reprit le maître de poste après un moment de silence et s’échauffant par degrés en gesticulant,… mais que voulez-vous que j’y fasse ? Laissez-moi seulement — la figure des officiers exprima aussitôt l’espoir — vivoter jusqu’à la fin du mois, et puis on ne me verra plus… J’aime mieux aller au Malakoff que de rester ici, vrai Dieu ! Faites ce qu’il vous plaira,… mais je n’ai pas une seule britchka en bon état, et depuis trois jours les chevaux n’ont pas vu une poignée de foin !… »

Sur ces mots, il s’éclipsa. Kosellzoff et les deux officiers entrèrent dans la maison.

« Eh bien ! dit l’ancien au plus jeune, d’un ton calme qui contrastait vivement avec sa colère de tout à l’heure. Voilà trois mois que nous sommes en route ; attendons, ce n’est pas un malheur, rien ne presse ! »

Koseltzoff trouva avec peine dans la chambre de la maison de poste, enfumée, malpropre, remplie d’officiers et de malles, un coin libre près de la fenêtre. Il s’y assit et se prit, tout en roulant une cigarette, à examiner les visages et à écouter les conversations. Le groupe principal se tenait à droite de la porte d’entrée, autour d’une table boiteuse et graisseuse sur laquelle bouillaient deux samovars eu cuivre, plaqués çà et là de petites taches de vert-de-gris ; du sucre en morceaux y était étalé dans plusieurs enveloppes de papier. Un jeune officier sans moustache, en arkhalouk[11] neuf, versait de l’eau dans une théière ; quatre autres, de son âge à peu près, étaient dispersés dans les différents coins de la chambre ; l’un d’eux, la tête posée sur une pelisse qui lui servait d’oreiller, dormait sur un divan ; un autre, debout auprès d’une table, découpait en petites bouchées du mouton rôti pour un camarade auquel il manquait un bras. Deux officiers, l’un en capote d’aide de camp, l’autre en capote d’infanterie en drap fin et porteur d’une sacoche, étaient assis à côté du poêle, et l’on devinait facilement, à la façon dont ils regardaient les autres, à celle dont fumait l’homme à la sacoche, qu’ils n’étaient pas des officiers de la ligne, et qu’ils en étaient fort contents. Leur manière d’être ne trahissait point le mépris, mais un certain contentement d’eux-mêmes, fondé en partie sur leurs relations avec des généraux et sur un sentiment de supériorité, développé au point qu’ils tenaient à le cacher à autrui. Il y avait là aussi un médecin aux lèvres charnues et un artilleur à la physionomie allemande, presque assis sur les pieds du dormeur, occupés à compter de l’argent ; puis quatre brosseurs, les uns sommeillant, les autres fouillant dans les malles et les paquets entassés près de la porte, complétaient le nombre des personnes présentes, parmi lesquelles Koseltzoff ne découvrit aucune figure de connaissance. Les jeunes officiers lui plurent ; il devina tout de suite à leur apparence qu’ils venaient de sortir de l’école, ce qui lui rappela que son jeune frère allait également arriver tout droit de là pour se rendre à une des batteries de Sébastopol. En revanche, l’officier à la sacoche, qu’il croyait avoir rencontré quelque part, lui déplut tout à fait ; il lui trouva une physionomie si antipathique et si insolente, qu’il alla s’asseoir sur la large saillie du poêle avec l’intention de le remettre à sa place s’il se permettait de dire quelque chose de désobligeant. En sa qualité d’officier du front, brave et honorable, il n’aimait point les officiers d’état-major, et il avait pris ceux-là pour tels à première vue.


IV


« C’est du guignon, disait un des jeunes gens : être si près du but et ne pouvoir y arriver. Il y aura peut-être aujourd’hui même une affaire, et nous n’en serons pas. »

Au timbre un peu aigu de la voix, à l’incarnat juvénile qui s’étendait par plaques sur son frais visage, on devinait la sympathique timidité d’un jeune homme qui craint de dire quelque chose de déplacé.

L’officier manchot le regardait en souriant.

« Vous aurez le temps, croyez-moi », lui dit-il.

Le jeune officier porta avec respect ses yeux sur la figure amaigrie de ce dernier, subitement illuminée par ce sourire, et continua en silence à verser le thé. Et vraiment la figure, la pose du blessé, et surtout la manche flottante de son uniforme lui donnaient une apparence de calme indifférent qui semblait répondre à tout ce qu’on disait ou faisait autour de lui : « Tout cela est fort bien, mais je sais tout ça, et je pourrais l’accomplir si je le voulais. »

« Que décidons-nous ? demanda le jeune officier à son camarade en arkhalouk ; passerons-nous la nuit ici, ou pousserons-nous plus loin avec notre unique cheval ?

— Figurez-vous, capitaine, poursuivit-il lorsque son compagnon eut décliné sa proposition (il s’adressait au manchot en ramassant un couteau que celui-ci avait laissé tomber), comme on nous avait dit que les chevaux étaient hors de prix à Sébastopol, nous en avons acheté un à Symphéropol, à frais communs.

— Vous a-t-on bien écorchés ?

— Je n’en sais rien, capitaine ! Nous avons payé le tout, cheval et charrette, 90 roubles. Est-ce très cher ?… ajouta-t-il en s’adressant à tous, Koseltzoflf y compris, qui le regardait.

— Ce n’est pas trop cher, si le cheval est jeune, lui dit ce dernier.

— N’est-ce pas ? et pourtant on nous assurait que c’était cher. Il boite un peu, c’est vrai, mais cela passera ! On nous a dit qu’il était vigoureux.

— De quel établissement sortez-vous ? lui demanda Koseltzoff, désireux d’avoir des nouvelles de son frère.

— Nous faisons partie du régiment de la Noblesse, nous sommes six qui allons de notre propre chef à Sébastopol, répondit le loquace petit officier, mais nous ne savons pas au juste où est notre batterie ; les uns la disent à Sébastopol, et voilà monsieur qui dit qu’elle est à Odessa.

— N’auriez-vous pas pu vous renseigner à Symphéropol ? demanda Koseltzoff.

— On n’en sait rien là-bas !… Figurez-vous qu’on a injurié un de nos camarades qui est allé aux informations à la chancellerie,… c’était très désagréable !… Ne désirez-vous pas cette cigarette toute roulée ? » continua-t-il en l’offrant à l’officier sans bras, qui cherchait son porte-cigares.

L’enthousiasme du jeune homme perçait dans les petits soins qu’il lui prodiguait.

« Vous venez également de Sébastopol ? reprit-il. Mon Dieu, mon Dieu, comme c’est étonnant ! À Pétersbourg, nous ne faisions que penser à vous tous, à vous autres héros, ajouta-t-il en se tournant avec bonhomie et respect vers Koseltzoff.

— Et si vous êtes obligés de retourner ? lui demanda ce dernier.

— C’est justement ce que nous craignons ; car, après avoir acheté le cheval et ce qui nous était indispensable, cette cafetière, par exemple, et quelques autres bagatelles, nous sommes restés sans le sou, dit-il d’un ton plus bas, en jetant sur son compagnon un regard à la dérobée, de sorte que je ne vois pas comment nous nous en tirerons.

— Vous n’avez donc pas reçu l’argent de route ? lui demanda Koseltzoff.

— Non, murmura le jeune homme, mais on a promis de nous le donner ici.

— Avez-vous le certificat ?

— Je sais bien que le certificat est la chose principale ; un oncle à moi, sénateur à Moscou, aurait pu me le donner, mais il m’a assuré que je le recevrais ici sans faute. On me le délivrera, n’est-ce pas ?

— Sans aucun doute !

— Je le crois aussi », répliqua le jeune officier d’un ton qui prouvait que, à force d’avoir répété cette même question à trente endroits différents et avoir reçu les réponses les plus diverses, il ne croyait plus personne.


V


« Qui a demandé du borchtch[12] ? » cria en ce moment la maîtresse du logis, une grosse dondon de quarante ans environ, assez malproprement vêtue ; elle portait une grande terrine.

Il se fit un silence, et tous les yeux se tournèrent vers la femme ; un des officiers cligna même de l’œil en échangeant avec son camarade un regard qui avait la matrone pour objectif.

« Mais c’est Koseltzoff qui en a demandé, reprit le jeune officier ; il faut le réveiller ! — Voyons, viens manger », ajouta-t-il en s’approchant du dormeur et le secouant par l’épaule.

Un jouvenceau de dix-sept ans, avec des yeux noirs, vifs, brillants, des joues toutes rouges, se leva d’un bond, et, ayant involontairement poussé le docteur :

« Mille excuses », lui dit-il en se frottant les yeux et en restant planté au milieu de la chambre.

Le sous-lieutenant Koseltzoff reconnut aussitôt son cadet et s’approcha de lui.

« Me reconnais-tu ? lui dit-il.

— Ah ! ah ! voilà qui est renversant ! » s’écria le cadet en embrassant son frère.

Deux baisers résonnèrent, mais au moment de s’embrasser pour la troisième fois, comme le veut l’usage, ils hésitèrent une seconde ; on aurait dit que tous deux se demandaient pourquoi il fallait justement s’embrasser trois fois.

« Comme je suis content de te voir ! dit l’aîné en entraînant son frère dehors ; causons un peu !

— Allons, allons, je ne veux plus de borchtch. Mange-le, Féderson, dit le jeune garçon à son camarade.

— Mais tu avais faim…

— Non, je n’en veux plus… »

Une fois dehors sur le petit perron, après les premières effusions de joie du cadet, qui ne cessait de questionner son aîné sans lui parler de ce qui le concernait lui-même, ce dernier, profitant d’un moment de silence, lui demanda enfin pourquoi il n’était pas entré dans la garde, comme on s’y attendait.

« Parce que je tenais à aller à Sébastopol : si tout se termine heureusement, j’y gagnerai plus que si j’étais resté dans la garde ; là-bas il faut bien compter dix ans jusqu’au grade de colonel, tandis qu’ici Todtleben, de lieutenant-colonel, est devenu général en deux ans. Et si je suis tué, eh bien alors, que faire ?

— Comme tu raisonnes, dit le frère aîné en souriant.

— Et puis, ce que je viens de te dire n’a pas d’importance ; la raison principale, — et il s’arrêta hésitant, souriant à son tour et rougissant comme s’il allait dire quelque chose de très honteux, — la raison principale, c’est que ma conscience me tracassait ; j’éprouvais des scrupules de vivre à Pétersbourg pendant qu’ici on mourait pour la patrie. Je tenais aussi à me retrouver avec toi, ajouta-t-il encore plus timidement.

— Tu es un drôle de corps ! lui dit son frère, sans le regarder, en cherchant son étui à cigares. Et je regrette que nous ne puissions rester ensemble.

— Voyons, je t’en prie, dis-moi la vérité : les bastions, c’est terriblement effrayant ?…

— Oui, au commencement, puis on s’y fait, tu verras !

— Dis-moi aussi, je t’en prie,… crois-tu que Sébastopol soit pris ?… Il me semble que jamais pareille chose n’arrivera…

— Dieu seul le sait !

— Oh ! si tu savais comme je suis ennuyé… Figure-toi mon malheur : en route, on m’a volé différentes choses, entre autres mon casque, et je me trouve dans une position épouvantable ; comment ferai-je pour la présentation au chef. »

Vladimir Koseltzoff, le cadet, ressemblait beaucoup à son frère Michel, autant du moins qu’une églantine qui s’entr’ouvre peut ressembler à une églantine défleurie. Il avait aussi également les cheveux blonds, mais épais et bouclant sur les tempes, tandis que sur sa nuque blanche et délicate s’égarait une longue mèche, signe de bonheur, au dire des vieilles bonnes. Un sang généreux et jeune colorait subitement à chaque impression de son âme son teint, habituellement mat. Sur ses yeux, semblables à ceux de son frère, mais plus ouverts et plus limpides, s’étendait souvent un voile humide. Un fin duvet blond commençait à se dessiner sur ses joues et au-dessus de ses lèvres, d’un rouge pourpre, qui se plissaient souvent en un timide sourire, laissant apercevoir des dents d’une éclatante blancheur. Tel qu’il était là dans sa capote déboutonnée, sous laquelle passait une chemise rouge à col russe, élancé, large d’épaules, une cigarette entre les doigts, appuyé contre la balustrade du perron, la figure illuminée par une joie naïve, les yeux fixés sur son frère, c’était bien le plus charmant et le plus sympathique adolescent qu’il fût possible de voir ; le regard se détachait de lui avec regret. Franchement heureux de retrouver son frère, qu’il considérait avec respect et fierté comme un héros, il avait pourtant un peu honte de lui à cause de son éducation plus cultivée, de sa connaissance du français, de la fréquentation de personnes haut placées ; et, se trouvant supérieur à lui, il espérait parvenir à le civiliser. Ses impressions, ses jugements s’étaient formés à Pétersbourg sous l’influence d’une dame qui, ayant un faible pour les jolis visages, lui faisait passer les jours de fête dans sa maison ; Moscou y avait aussi contribué pour sa part, car il y avait dansé à un grand bal chez son oncle le sénateur.


VI


Après avoir causé à satiété, jusqu’à constater, ce qui arrive souvent, qu’ils avaient, tout en s’aimant beaucoup, fort peu d’intérêts en commun, les deux frères se turent pendant quelques instants.

« Eh bien ! prends tes effets, et partons », lui dit l’aîné.

Le cadet rougit et se troubla.

« Pour Sébastopol, tout droit ? demanda-t-il enfin.

— Bien entendu ! Tu n’as pas, je pense, grand’chose avec toi ; ça trouvera sa place !

— Bien, partons », répliqua le cadet, qui rentra dans la maison en poussant un soupir.

Au moment d’ouvrir la porte de la salle, il s’arrêta, inclina la tête.

« Aller droit à Sébastopol, se dit-il, s’exposer aux bombes, c’est terrible ! Du reste, n’est-ce pas indifférent, que ce soit aujourd’hui ou plus tard ?… Au moins avec mon frère… »

À dire vrai, à la pensée que la télègue l’emporterait d’une traite jusqu’à Sébastopol, qu’aucun incident nouveau ne le retiendrait plus en route, il venait seulement de se rendre compte du danger qu’il était venu chercher et dont la proximité l’émut profondément. Parvenu enfin à se calmer, il rejoignit ses camarades et resta si longtemps avec eux, que son frère, impatienté, ouvrit la porte pour l’appeler et l’aperçut planté devant l’officier, qui le réprimandait comme un écolier. À la vue de son frère, il perdit toute contenance.

« J’arrive tout de suite, lui cria-t-il en faisant un geste de la main ; attends-moi, j’arrive !… »

Une seconde plus tard, il alla le retrouver.

« Figure-toi, lui dit-il en soupirant profondément, que je ne puis pas partir avec toi.

— Quelles balivernes ! Pourquoi ?

— Je vais te dire la vérité, Micha ; nous n’avons pas un sou vaillant ; nous devons, au contraire, de l’argent à ce capitaine là-bas ; c’est horriblement honteux ! »

Le frère aîné fronça les sourcils et garda le silence.

« Dois-tu beaucoup ? lui demanda-t-il enfin sans le regarder.

— Non, pas beaucoup, mais cela me gêne terriblement. Il a payé pour moi à trois relais ; je profite de son sucre, et puis nous avons joué à la préférence et je reste lui devoir une bagatelle…

— C’est mal, Volodia ! Qu’aurais-tu fait si tu ne m’avais pas rencontré ? lui dit l’aîné d’un ton sévère, toujours sans le regarder.

— Mais tu sais bien que je compte recevoir mes frais de route à Sébastopol ? et alors je le payerai,… cela se peut encore ; aussi je préfère y arriver avec lui demain ! »

Le frère aîné sortit en ce moment de sa poche une bourse dont ses doigts tremblants tirèrent deux assignats de 10 roubles chacun et un de trois…

« Voici tout ce que j’ai, dit-il. Combien te faut-il ? »

Il exagérait un peu en disant que c’était là toute sa fortune, car il possédait encore quatre pièces d’or cousues dans les parements de son uniforme, mais celles-là, il s’était bien promis de n’y pas toucher.

Il se trouva, tout compte fait, que Koseltzoff ne devait que 8 roubles, la perte au jeu et le sucre compris. Le frère aîné les lui remit, en lui faisant seulement remarquer qu’on ne devait jamais jouer quand on n’avait pas de quoi payer. Le cadet ne souffla mot, la remarque de son frère semblait jeter un doute sur son honnêteté. Irrité, honteux d’avoir commis un acte qui pouvait prêter à des soupçons ou à des réflexions blessantes pour lui de la part de son aîné qu’il affectionnait, sa nature impressionnable en fut si violemment bouleversée, que, sentant l’impossibilité de retenir les sanglots qui lui serraient le gosier, il prit l’assignat sans répliquer et le porta à son camarade.


VII


Nikolaïeff, après s’être restauré à Douvanka de deux verres d’eau-de-vie achetés à un soldat qui en vendait sur le pont, secouait ses rênes, et la télègue cahotait sur le chemin pierreux, espacé d’ombre à de rares intervalles, qui menait le long du Belbek à Sébastopol, tandis que les frères, assis côte à côte, leurs jambes se heurtant, observaient un silence obstiné tout en pensant l’un à l’autre.

« Pourquoi m’a-t-il offensé ? se disait le cadet ; me prend-il vraiment pour un voleur ? Il a l’air encore fâché ! Nous voilà donc brouillés pour toujours, et pourtant à nous deux, à Sébastopol, comme nous aurions été heureux ! Deux frères liés entre eux et tous deux se battant contre l’ennemi,… l’aîné, manquant un peu de culture, mais un brave militaire, et le cadet… aussi brave que lui, car au bout d’une semaine j’aurais prouvé à tous que je ne suis pas déjà si jeune ; je ne rougirai plus, ma figure sera virile, et la moustache aura le temps de pousser jusque-là, pensait-il en pinçant entre ses doigts le duvet qui se montrait aux coins de ses lèvres. Peut-être arriverons-nous aujourd’hui même et prendrons-nous part à une affaire ! Mon frère doit être très entêté et très brave ! Il est de ceux qui parlent peu et qui font mieux que les autres ; est-ce exprès qu’il me pousse toujours vers le bord de la télègue ? Il voit bien que cela me gêne, et il fait semblant de ne pas le remarquer. Nous arriverons bien certainement aujourd’hui, poursuivit-il mentalement en se serrant contre le bord de la voiture, par crainte, s’il bougeait, de montrer à son frère qu’il était mal assis. Nous allons droit au bastion, moi avec les canons, mon frère avec sa compagnie. Soudain les Français se jettent sur nous, je tire sans désemparer, j’en tue une masse, mais ils courent quand même droit sur moi,… tirer est impossible ! il n’y a plus de salut pour moi : voilà que mon frère s’élance le sabre à la main, je saisis mon fusil et nous courons ensemble, les soldats nous suivent. Les Français se précipitent sur mon frère,… je cours, j’en tue d’abord un, puis un second et je sauve Micha ! Je suis blessé au bras, je reprends mon fusil de l’autre main et je cours toujours,… mon frère est tué d’une balle à côté de moi, je m’arrête une seconde, je le regarde avec tristesse, je me relève et je crie : « Avec moi, en avant ! vengeons-le ! » J’ajouterai : « J’aimais mon frère par-dessus tout, je l’ai perdu. Vengeons-nous, tuons nos ennemis ou mourons tous ensemble ! » Tous me suivent en criant. Mais voilà l’armée française tout entière, Pélissier en tête : nous les tuons tous, mais je suis blessé une fois, deux fois, et, à la troisième, mortellement ; on m’entoure. Gortschakoff vient et me demande ce que je désire. Je lui réponds que je ne désire rien, je ne désire qu’une chose : être placé à côté de mon frère et mourir avec lui ! On me transporte, on me couche à côté de son cadavre ensanglanté, je me soulève et je leur dis : « Oui, vous n’avez pas su apprécier deux hommes qui aimaient sincèrement leur patrie, les voilà tués,… que Dieu vous pardonne ! » et là-dessus je meurs. »

Qui aurait pu dire à quel point ces rêves étaient destinés à être réalisés ?

« As-tu jamais été dans une mêlée ? demanda-t-il tout à coup à son frère, oubliant complètement qu’il ne voulait plus lui parler.

— Non, jamais ; nous avons perdu deux mille hommes dans notre régiment, mais toujours pendant les travaux ; c’est là aussi que j’ai été blessé. La guerre ne se fait pas comme tu te le figures, Volodia. »

Ce petit nom attendrit le cadet ; il eut envie de s’expliquer avec son frère, qui ne s’imaginait pas l’avoir offensé.

« Es-tu fâché contre moi, Micha ? lui demanda-t-il au bout de quelques instants.

— Pourquoi ?

— C’est que…, rien,… je croyais qu’il y avait eu entre nous…

— Mais pas du tout, reprit l’aîné en se tournant vers lui et en lui donnant une tape amicale sur le genou.

— Pardon, Micha, si je t’ai offensé, dit le cadet en se retournant pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.


VIII


« Est-ce vraiment Sébastopol ? » demanda Volodia lorsqu’ils atteignirent le haut de la montagne.

Devant eux apparut la baie avec sa forêt de mâts, la mer avec la flotte ennemie dans le lointain, les blanches batteries du rivage, les casernes, les aqueducs, les docks, les constructions de la ville. Des nuages d’une fumée blanche et lilas clair s’élevaient sans cesse au-dessus des montagnes jaunes qui entouraient la ville et se découpaient sur le ciel bleu éclairé par les rayons rosés du soleil réfléchis avec éclat par les flots, pendant que le soleil descendait à l’horizon dans la mer sombre.

Ce fut sans le moindre frémissement d’horreur que Volodia aperçut cet endroit si terrible auquel il avait tant pensé ; il éprouvait, au contraire, une jouissance esthétique, un sentiment de satisfaction héroïque en songeant que dans une demi-heure il serait lui-même là-bas, et ce fut avec une profonde attention qu’il regarda sans interruption ce tableau d’un charme original, jusqu’au moment où ils arrivèrent à la Sévernaïa ; là étaient les bagages du régiment de son frère, et là aussi il devait se renseigner sur l’endroit où se trouvaient son régiment à lui et sa batterie.

L’officier du train demeurait près de ce qu’on appelait la nouvelle petite ville, composée de baraques construites en planches par les familles des marins. Dans une tente attenante à un hangar d’assez grande dimension fait de branches de chêne feuillues qui n’avaient pas encore eu le temps de se faner, les frères trouvèrent l’officier assis, en chemise d’un jaune sale, devant une table assez malpropre, sur laquelle refroidissait un verre de thé à côté d’un plateau et d’un carafon d’eau-de-vie : quelques miettes de pain et de caviar étaient tombées çà et là ; il comptait avec attention un paquet d’assignats. Mais, avant de le mettre en scène, il nous est indispensable d’examiner de près l’intérieur de son campement, ses occupations et sa manière de vivre : la nouvelle baraque était grande, solidement et commodément construite, pourvue de tables et de bancs gazonnés comme on ne les construit que pour les généraux, et, afin d’empêcher le feuillage de tomber, trois tapis de mauvais goût, quoique neufs, mais probablement fort chers, étaient tendus sur les côtés et au-dessus de la bâtisse. Sur un lit de fer placé sous le tapis principal, représentant l’éternelle amazone, on voyait une couverture rouge d’une étoffe pelucheuse, un oreiller souillé, déchiré, une pelisse de genette ; sur une table, pêle-mêle un miroir dans un cadre d’argent, un bougeoir, une brosse du même métal d’une malpropreté effrayante, un peigne en corne cassé, plein de cheveux graisseux, une bouteille de liqueur ornée d’une énorme étiquette rouge et or, une montre de poche en or avec le portrait de Pierre Ier, des plumes dorées, des boîtes contenant des capsules, une croûte de pain, de vieilles cartes jetées en désordre, et enfin, sous le lit, des bouteilles, les unes vides, les autres pleines. Cet officier était chargé de veiller au train et à la nourriture des chevaux. Un ami à lui, s’occupant d’opérations financières, partageait sa demeure et dormait en ce moment dans la tente, pendant qu’il réglait les comptes du mois avec l’argent de la couronne ; son extérieur était agréable et martial : une grande taille, une grande moustache et une corpulence de bon aloi le distinguaient ; mais il y avait en lui deux choses déplaisantes qui sautaient tout de suite aux yeux : d’abord une perpétuelle transpiration de la figure, jointe à une bouffissure qui cachait à peu près ses petits yeux gris et lui donnait l’apparence d’une outre pleine de porter, et ensuite une malpropreté extrême, qui s’étendait de ses cheveux rares et gris jusqu’à ses grands pieds nus chaussés de pantoufles fourrées d’hermine.

« Que d’argent, que d’argent, mon Dieu ! dit Koseltzoff Ier, qui, en entrant, jeta un regard avide sur les assignats. Si vous m’en prêtiez la moitié, Vassili Mikhaïlovitch ! »

L’officier du train fit la grimace à la vue des visiteurs, et, ramassant l’argent, les salua sans se lever.

« Oh ! si c’était à moi, mais c’est l’argent de la couronne, batiouchka ! mais qu’avez-vous là ? »

Il regardait Volodia, pendant qu’il tassait les papiers et les remettait dans une cassette ouverte à côté de lui.

« C’est mon frère, il sort de l’école. Nous venons vous demander où se trouve le régiment.

— Asseyez-vous, messieurs, leur dit-il en se levant pour passer dans la tente ; peut-on vous offrir un peu de porter ?

— Va pour le porter, Vassili Mikhaïlovitch. »

Volodia, sur qui les grands airs de l’officier du train produisaient une profonde impression, de même que son laisser-aller et le respect que lui témoignait son frère, se disait en s’asseyant timidement sur le bord du divan : « Cet officier que tout le monde respecte est sans doute bon enfant, hospitalier, et probablement très brave ».

« Où est donc notre régiment ? demanda le frère aîné à l’officier qui avait disparu sous la tente.

— Que dites-vous ? » lui cria ce dernier.

L’autre répéta sa question.

« J’ai vu Seifer aujourd’hui » répondit-il ; il m’a raconté qu’il se trouvait au cinquième bastion.

— Est-ce sûr ?

— Si je le dis, c’est sûr ; du reste, que le diable l’emporte ! il ne prend pas cher pour mentir ! Dites donc, ajouta-t-il, voulez-vous du porter ?

— J’en boirais volontiers » répondit Koseltzoff.

— Et vous, Ossip Ignatiévitch, reprit la même voix sous la tente en s’adressant au commissionnaire qui dormait, voulez-vous boire ? Assez dormi, il est près de cinq heures !

— Finissez donc cette scie ! vous voyez bien que je ne dors pas, répondit une voix grêle et paresseuse.

— Alors levez-vous, car je m’ennuie » ; et l’officier du train rejoignit ses hôtes. « Donne-nous du porter de Symphéropol », cria-t-il à son domestique.

Celui-ci, poussant Volodia, retira de dessous le banc avec fierté, à ce qu’il sembla au jeune homme, une bouteille du porter demandé.

La bouteille était vide depuis quelque temps, mais la conversation allait son train, lorsque la toile de la tente s’écarta pour laisser passer un homme de petite taille, en robe de chambre bleue avec cordelières et glands, en casquette à passepoil rouge, ornée d’une cocarde. Les yeux baissés et tortillant sa moustache noire, il ne répondit au salut des officiers que par un imperceptible mouvement d’épaules.

« Donne-moi un verre, dit-il en s’asseyant près de la table. — Vous venez assurément de Pétersbourg, jeune homme ? reprit-il d’un air aimable en s’adressant à Volodia.

— Oui, et je vais à Sébastopol.

— De votre propre chef ?

— Oui.

— Et pourquoi diable y allez-vous ? — Messieurs, vrai, je ne comprends pas cela, poursuivit le commissionnaire. Il me semble que, si je le pouvais, je m’en retournerais à pied à Pétersbourg ! J’en ai par-dessus la tête, de cette existence maudite !

— Mais de quoi vous plaignez-vous ? lui demanda l’aîné des Koseltzoff ; vous menez ici une vie fort enviable ! »

Le commissionnaire, surpris, lui jeta un regard, se détourna, et, s’adressant à Volodia :

« Ce danger constant, ces privations (car on ne peut rien se procurer), tout cela est terrible ! Je ne vous comprends vraiment pas, messieurs ! Si encore vous en retiriez quelques avantages ! mais est-ce agréable, je vous le demande, de devenir à votre âge impotent pour le reste de vos jours ?

— Les uns cherchent à se faire des revenus, les autres servent pour l’honneur, reprit avec humeur Koseltzoff aîné.

— Qu’est-ce que l’honneur, quand on n’a rien à se mettre sous la dent ? reprit le commissionnaire avec un rire de dédain en se tournant vers l’officier du train, qui suivit son exemple. Monte la musique, dit-il en indiquant du doigt une boîte, nous écouterons Lucie, que j’aime. »

« Est-ce un brave homme, ce Vassili Mikhaïlovitch ? demanda Volodia à son frère lorsque, le crépuscule tombé, ils roulèrent de nouveau sur la route de Sébastopol.

— Ni bon ni mauvais, mais d’une avarice terrible ! Quant au commissionnaire, je ne puis pas le voir en peinture ! Je l’assommerai un jour ou l’autre. »


IX


Lorsqu’ils arrivèrent, à la nuit tombante, au grand pont sur la baie, Volodia n’était pas précisément de mauvaise humeur, mais un poids terrible pesait sur son cœur : tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait s’accordait si peu avec les dernières impressions que lui avaient laissées la grande salle claire et parquetée des examens, les voix de ses camarades et la gaieté de leurs sympathiques éclats de rire, son nouvel uniforme, son tsar bien-aimé, qu’il s’était habitué à voir pendant sept ans et qui, en prenant congé d’eux, les larmes aux yeux, les avait appelés « ses enfants ». Oui, tout ce qu’il voyait s’accordait peu avec ses généreuses et brillantes rêveries aux mille facettes.

« Nous voilà arrivés, lui dit son frère en descendant de voiture devant la batterie de M… Si l’on nous laisse traverser le pont, nous irons tout droit aux casernes Nicolas, tu y resteras jusqu’à demain matin ; quant à moi, je retournerai au régiment, pour savoir où est la batterie, et demain j’irai te chercher.

— Pourquoi cela ? Allons plutôt ensemble, dit Volodia ; j’irai avec toi au bastion ; cela ne revient-il pas au même ? Il faut bien s’y habituer ! Si toi tu y vas, pourquoi n’irais-je pas ?

— Tu feras mieux de n’y pas aller.

— Laisse-moi y aller, je t’en prie ; je verrai du moins ce que c’est…

— Je te conseille de ne pas y aller, mais après tout… »

Le ciel sans nuages était sombre, les étoiles et les feux des décharges et des bombes qui volaient dans l’espace brillaient dans l’obscurité : la tête de pont et la grande construction blanche de la batterie se détachaient dans la nuit noire ; toutes les secondes, quelques coups de feu, quelques explosions ébranlaient l’air, ensemble ou isolément, toujours plus fort, plus distinctement ; le murmure lugubre des flots accompagnait ce roulement incessant ; une bise fraîche imprégnée d’humidité soufflait de la mer. Les frères s’approchèrent du pont : un milicien porta gauchement l’arme au bras et s’écria :

« Qui vive ?

— Soldat !

— On ne passe pas.

— Impossible ! il faut que nous passions.

— Demandez à l’officier. »

L’officier sommeillait, assis sur une ancre ; il se leva et donna l’ordre de laisser passer.

« On peut y aller, on ne peut pas revenir. — Attention ! Où vous fourrez-vous, tous à la fois ? » cria-t-il aux voitures arrêtées à l’entrée du pont et dans lesquelles s’entassaient des gabions.

Sur le premier ponton ils rencontrèrent des soldats causant à haute voix.

« Il a reçu l’équipement, il a tout reçu.

— Eh ! mes amis, dit une autre voix, quand on parvient à la Sévernaïa, on renaît ! L’air y est tout autre, vrai Dieu !

— Qu’est-ce que tu chantes là ? dit le premier. L’autre jour, une bombe maudite a emporté les jambes à deux matelots, oh ! oh ! »

L’eau envahissait par endroits le second ponton, où les deux frères s’arrêtèrent pour attendre leur voiture ; le vent, qui avait semblé faible sur terre, soufflait ici avec violence et par rafales : le pont se balançait, et les vagues, heurtant les poutres avec rage, s’abattaient sur les ancres, les cordages et inondaient le plancher ; la mer mugissait sourdement, formant une ligne noire, unie, sans fin, qui la détachait de l’horizon constellé, éclairé de lueurs argentées. Dans le lointain brillaient les feux de la flotte ennemie ; à gauche se dressait la sombre masse d’un navire contre les flancs duquel l’eau battait avec violence ; à droite, un vapeur venant de la Sévernaïa s’avançait rapidement avec bruit. Une bombe éclata et éclaira pendant une seconde l’entassement des gabions : sur le pont du navire, deux hommes debout, un troisième en chemise, assis les pieds ballants, occupé à une réparation au bord même du pont ; l’écume blanche et le jaillissement des vagues à reflets verdâtres que fend le bateau à vapeur en marche.

Les mêmes feux continuaient à sillonner le ciel au-dessus de Sébastopol, et les sons qui inspiraient l’épouvante se rapprochaient ; une vague chassée de la mer déferla sur le côté droit du pont et mouilla les pieds de Volodia ; deux soldats, traînant leurs jambes avec bruit dans l’eau, passèrent à côté. Tout à coup quelque chose éclata avec fracas et illumina devant eux la partie du pont sur laquelle roulait une voiture suivie d’un militaire à cheval. Les éclats tombaient en sifflant dans l’eau, qui jaillissait en gerbes.

« Ah ! Mikhaïl Sémenovitch, dit le cavalier en s’arrêtant devant Koseltzoff aîné, vous voilà donc tout à fait guéri ?

— Oui, comme vous voyez. Où le bon Dieu vous mène-t-il ?

— À la Sévernaïa, pour des cartouches ; on m’envoie à la place de l’aide de camp du régiment… On s’attend d’heure en heure à un assaut.

— Et Martzeff, où est-il ?

— Il a perdu une jambe hier en ville, dans sa chambre,… il dormait. Vous le connaissez peut-être ?

— Le régiment est au cinquième, n’est-ce pas ?

— Oui, il a remplacé les M… Passez à l’ambulance, vous y trouverez des nôtres, on vous conduira.

— Et mon logement dans la Morskaïa, a-t-il été préservé ?

— Eh ! batiouchka, il y a longtemps que les bombes l’ont rasé ! Vous ne reconnaîtrez plus Sébastopol ; il n’y a plus une âme ! ni femmes, ni musique, ni traiteur, le dernier est parti hier ; c’est maintenant d’un triste… Adieu ! » et l’officier partit au trot.

Une peur effroyable s’empara tout à coup de Volodia ; il lui sembla qu’une bombe allait tomber sur lui et qu’un éclat le frapperait immanquablement à la tête. Ces ténèbres humides, ces sons sinistres, le bruit constant des vagues courroucées, tout semblait l’engager à ne pas faire un pas de plus et lui dire que rien de bon ne l’attendait là-bas, que son pied ne toucherait plus jamais la terre ferme de l’autre côté de la baie, qu’il ferait bien de retourner en arrière, de s’enfuir au plus vite loin de ces lieux terribles où régnait la mort. « Qui sait ? il est peut-être trop tard ; mon sort est décidé ! » Voilà ce qu’il se disait, en frissonnant à cette pensée et aussi à cause de l’eau qui s’infiltrait dans ses bottes ; il poussa un profond soupir et s’écarta un peu de son frère.

« Mon Dieu ! est-ce que je serai vraiment tué, justement moi ? mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » murmura-t-il en se signant.

« Eh bien, Volodia, avançons ! lui dit son frère lorsque leur charrette les eut rejoints. As-tu vu la bombe ? »

Plus loin ils rencontrèrent encore des voitures, qui transportaient des blessés, des gabions ; l’une d’elles, remplie de meubles, était conduite par une femme. De l’autre côté, personne ne les arrêta au passage.

Se serrant instinctivement contre la muraille de la batterie Nicolas, les deux frères la longèrent en silence, l’oreille tendue, au bruit des bombes qui éclataient au-dessus de leurs têtes, au rugissement des éclats précipités d’en haut, et atteignirent enfin l’endroit de la batterie où se trouvait placée l’image sainte. Là ils apprirent que la cinquième légère, que Volodia devait rejoindre, se trouvait à la Korabelnaïa ; ils se décidèrent en conséquence, malgré le danger, à aller coucher au cinquième bastion et à se rendre de là le lendemain à la batterie. S’engageant dans l’étroit couloir, enjambant les soldats qui dormaient le long de la muraille, ils parvinrent enfin à l’ambulance.


X


En entrant dans la première chambre, garnie de lits sur lesquels étaient couchés des blessés, ils y furent saisis par l’odeur lourde et nauséabonde qui est particulière aux hôpitaux ; deux sœurs de charité vinrent à leur rencontre : l’une d’elles, âgée de cinquante ans environ, avait un visage sévère ; elle tenait dans ses mains un paquet de bandages et de charpie et donnait des ordres à un très jeune aide-chirurgien qui la suivait ; l’autre, une jolie fille de vingt ans, avait une figure de blonde, pâle et délicate ; celle-là, sous son petit bonnet blanc, paraissait particulièrement gentille et timide ; elle suivait sa compagne les mains dans les poches de son tablier, et l’on voyait qu’elle avait peur de rester en arrière.

Koseltzoff les pria de lui indiquer Martzeff, qui, la veille, avait perdu une jambe.

« Du régiment de P… ? demanda la plus âgée des deux sœurs. Êtes-vous son parent ?

— Non, un camarade !

— Conduisez-les », dit-elle en français à la jeune sœur, et elle les quitta, accompagnée de l’aide-chirurgien, pour s’approcher d’un blessé.

« Voyons, allons, qu’as-tu à regarder ainsi ? » dit Koseltzoff à Volodia arrêté, ses sourcils relevés, et dont les yeux, pleins d’une sympathie douloureuse, ne pouvaient se détacher des malades, qu’il ne cessait d’examiner en suivant son frère et en répétant malgré lui : « Ô mon Dieu ! mon Dieu ! »

« Il vient d’arriver, n’est-ce pas ? demanda la jeune sœur à Koseltzoff en indiquant Volodia.

— Oui, il vient d’arriver. »

Elle le regarda de nouveau et fondit en larmes, en répétant avec désespoir : « Mon Dieu ! mon Dieu ! quand cela finira-t-il ? »

Ils entrèrent dans la salle des officiers. Martzeff y était couché sur le dos, ses bras musculeux découverts jusqu’au coude, passés sous la tête. L’expression de son visage jaunâtre était celle d’un homme qui serre les dents pour ne pas crier de douleur. Sa jambe bien portante, chaussée d’un bas, sortait de dessous la couverture, et les orteils s’agitaient convulsivement.

« Eh bien, comment vous sentez-vous ? demanda la jeune sœur en soulevant la tête un peu chaude du blessé et lui arrangeant l’oreiller de ses doigts fluets, sur l’un desquels Volodia aperçut une bague en or. Voilà vos camarades qui viennent vous voir.

— Je souffre, bien entendu, reprit-il avec irritation ; ne me touchez pas, c’est bien comme ça », et les orteils dans le bas s’agitèrent d’un mouvement nerveux. « Bonjour ! comment vous appelle-t-on ? Ah ! pardon, — lorsque Koseltzoff se fut nommé, — on oublie tout ici, et pourtant nous avons demeuré ensemble », ajouta-t-il sans exprimer la moindre joie, et il regardait Volodia d’un air interrogateur.

« C’est mon frère ; il arrive de Pétersbourg.

— Ah ! et moi j’en ai fini, je crois ! Dieu que je souffre ! Si cela pouvait cesser plus vite. »

D’un mouvement convulsif il retira sa jambe. Les orteils remuèrent avec un redoublement d’agitation ; il se couvrit la figure de ses deux mains.

« Il faut le laisser tranquille, il est très mal », leur dit la sœur à l’oreille ; elle avait les yeux pleins de larmes.

Les frères, qui s’étaient décidés à aller au cinquième bastion, changèrent pourtant d’avis en sortant de l’ambulance et convinrent, sans se communiquer la vraie raison, de se séparer pour ne point s’exposer à un danger inutile.

« Trouveras-tu ton chemin, Volodia ? lui demanda son aîné ; du reste, Nikolaïeff te conduira à la Korabelnaïa ; pour le moment je vais y aller seul, et demain je serai chez toi. »

Ils ne se dirent rien de plus à cette dernière entrevue.


XI


Les canons grondaient avec la même violence, mais la rue Ekathérinenskaïa, que suivait Volodia accompagné du silencieux Nikolaïeff, était vide et calme. Il n’apercevait dans l’obscurité que des murs blancs, debout au milieu de grandes maisons effondrées, et les pierres du trottoir qu’il longeait ; il se croisait parfois avec des soldats et des officiers, et, en passant du côté gauche, près de l’Amirauté, il aperçut, à la vive clarté d’un feu qui flambait derrière une clôture, une rangée d’acacias au triste feuillage couvert de poussière, plantés depuis peu le long du trottoir et soutenus par leurs tuteurs peints en vert. Ses pas et ceux de Nikolaïeff, qui respirait bruyamment, résonnaient seuls dans le silence. Ses pensées étaient vagues : la jolie sœur de charité, la jambe de Martzeff avec ses doigts agités d’un mouvement convulsif dans le bas, l’obscurité, les bombes, les différentes images de la mort repassaient confusément dans ses souvenirs ; son âme, jeune et impressionnable, était crispée et navrée de son isolement, de la complète indifférence de chacun à son sort, bien qu’il fût exposé au danger. « Je souffrirai, je serai tué, et personne ne me pleurera », se disait-il. Où était-elle donc, la vie du héros toute pleine d’ardeur énergique et de sympathies à laquelle il avait si souvent rêvé ? Les bombes sifflaient et éclataient en se rapprochant toujours, et Nikolaïeff soupirait plus souvent sans rompre le silence. En traversant le pont qui menait à la Korabelnaïa, il vit quelque chose à deux pas de lui plonger en sifflant dans le golfe, en éclairer pour une seconde d’une lueur pourpre les vagues aux teintes violacées et rebondir lançant en l’air une pluie d’eau.

« Sacré…, la coquine vit encore, murmura Nikolaïeff.

— Oui », répliqua Volodia malgré lui et surpris du son de sa propre voix, grêle et criarde.

À leur rencontre venaient des blessés portés sur des brancards, des charrettes remplies de gabions, un régiment, des hommes à cheval : l’un d’eux, un officier suivi d’un Cosaque, s’arrêta à la vue de Volodia, examina sa figure, puis, se détournant, donna un coup de fouet à sa monture et poursuivit son chemin. « Seul, seul, que je sois en vie ou non, ça leur est bien égal à tous ! » se dit l’adolescent, prêt à fondre en larmes. Ayant dépassé une grande muraille blanche, il entra dans une rue bordée de petites maisons complètement détruites qu’éclairaient sans cesse les feux des bombes ; une femme ivre, en haillons, accompagnée d’un matelot, sortait d’une petite porte et butta contre lui. « Pardon, Votre Noblesse », murmura-t-elle. Le cœur du pauvre garçon se serrait de plus en plus, tandis que sur l’horizon noir les éclairs s’allumaient toujours et les obus sifflaient et éclataient autour de lui. Tout à coup Nikolaïeff soupira et parla d’une voix qui parut à Volodia exprimer une terreur contenue.

« Ça valait bien la peine de se dépêcher de venir ici de chez nous ; on allait, on allait, et pourquoi se dépêchait-on ?

— Mais, Dieu merci, mon frère est guéri, dit Volodia, pour chasser par la causerie l’horrible sensation qui s’emparait de lui.

— Joliment guéri ! quand il est tout malade ! Les bien portants se trouveraient aussi beaucoup mieux à l’hôpital dans un temps pareil ! En avons-nous, par hasard, beaucoup de joie d’être ici ? C’est tantôt un bras, tantôt une jambe qu’on perd, et voilà,… et encore ici, en ville, c’est mieux que sur le bastion, Dieu de Dieu ! Chemin faisant, on dit toutes ses prières ! — Eh ! canaille ! elle vient de bourdonner à mes oreilles, ajouta-t-il, attentif au bruit d’un éclat qui avait passé à côté de lui. — Eh bien, maintenant, continua Nikolaïeff, on m’avait dit de conduire Votre Noblesse, et je sais bien qu’il faut faire ce qui est ordonné, mais notre charrette est restée confiée à un camarade, et nos paquets sont défaits ; on m’a dit de venir et je suis venu ! Mais, s’il se perd quelque chose de ce que nous avons apporté, c’est moi, Nikolaïelf, qui en réponds. » Quelques pas plus loin, ils débouchèrent sur un espace libre.

« Voilà votre artillerie, Votre Noblesse, dit-il soudain ; demandez à la sentinelle, on vous indiquera ! » Volodia avança seul. N’entendant plus derrière lui les soupirs de Nikolaïeff, il se sentit définitivement abandonné ; le sentiment de cet abandon devant le danger, devant la mort, comme il le croyait, pesa sur son cœur avec le froid glacial de la pierre ; arrêté au milieu de la place, il regarda tout autour de lui pour voir si l’on observait, et, se prenant la tête à deux mains, il murmura d’une voix entrecoupée par la terreur : « Mon Dieu, suis-je vraiment un poltron méprisable, un lâche ? moi qui rêvais il n’y a pas longtemps de mourir pour la patrie, pour le tsar, et cela avec bonheur ! Oui, je suis un être malheureux et méprisable ! » s’écria-t-il profondément désespéré et désillusionné sur son propre compte ; s’étant enfin rendu maître de son émotion, il demanda à la sentinelle de lui indiquer la maison du commandant de la batterie.


XII


Le commandant de la batterie demeurait dans une petite maison à deux étages ; on y entrait par la cour. À travers l’une des fenêtres, où manquait un carreau, remplacé par une feuille de papier, brillait la faible lueur d’une chandelle ; le brosseur, assis à l’entrée, fumait sa pipe. Ayant annoncé Volodia à son maître, il l’introduisit dans sa chambre. Là, entre deux croisées, à côté d’une glace brisée, se voyait une table chargée de paperasses officielles, quelques chaises, un lit en fer garni de linge propre, avec une carpette devant.

Auprès de la porte se tenait le sergent-major, bel homme avec une belle paire de moustaches, l’épée au ceinturon : sur sa capote brillaient une croix et la médaille de la campagne de Hongrie. L’officier d’état-major, de petite taille, la joue enflée et bandée, marchait de long en large, vêtu d’une redingote de drap fin qui accusait un long usage ; d’une corpulence assez prononcée, il paraissait âgé de quarante ans ; sa calvitie se dessinait nettement sur le sommet de la tête ; son épaisse moustache descendant tout droit cachait sa bouche ; ses yeux bruns avaient une expression agréable ; ses mains étaient belles, blanches, un peu replètes ; ses pieds, très en dehors, se posaient avec une certaine assurance et une certaine coquetterie qui prouvaient que la timidité n’était pas le côté faible du commandant.

« J’ai l’honneur de me présenter, je suis attaché à la cinquième batterie légère : Koseltzoff II, enseigne », dit Volodia, qui, en entrant dans la chambre, récita tout d’un trait cette leçon apprise par cœur.

Le commandant de la batterie lui répondit par un salut assez sec et l’engagea à s’asseoir, sans lui tendre la main. Volodia s’assit donc timidement près de la table à écrire, et, s’emparant dans sa distraction d’une paire de ciseaux, il se mit à jouer avec eux machinalement. Les mains derrière le dos, la tête baissée, le commandant de la batterie reprit sa promenade en silence, jetant de temps à autre les yeux sur les doigts qui continuaient à jongler avec les ciseaux.

« Oui, dit-il en s’arrêtant enfin devant le sergent-major, à partir de demain il faudra donner un garnetz[13] de plus aux chevaux des caissons ; ils sont maigres. Qu’en penses-tu ?

— Pourquoi pas ? ça se peut, Votre Haute Noblesse, l’avoine est maintenant à meilleur marché », répondit le sergent-major, les bras pendants collés le long de son corps et remuant les doigts, mouvement habituel dont il accompagnait volontiers sa conversation. Et puis il y a le fourrageur Frantzouc qui m’a écrit hier un mot, Votre Haute Noblesse : il dit qu’il nous faut absolument acheter des essieux ; ils sont à bon marché ; alors qu’ordonnez-vous ?

— Eh bien, il faut en acheter, il a de l’argent, répondit le commandant en se remettant à marcher. — Où sont vos effets ? » dit-il tout à coup en s’arrêtant devant Volodia.

Le pauvre Volodia, poursuivi par la pensée qu’il était un lâche, voyait percer dans chaque regard, dans chaque parole, le mépris qu’il devait inspirer, et il lui sembla que son chef avait déjà pénétré son triste secret et qu’il le raillait ; aussi répondit-il troublé que ses effets étaient à la Grafskaïa et que son frère les lui enverrait le lendemain.

« Où logerons-nous l’enseigne ? demanda le lieutenant-colonel au sergent-major, sans écouter la réponse du jeune homme.

— L’enseigne ? » répéta le sergent-major. Un rapide regard jeté sur Volodia et qui semblait dire : Qu’est-ce encore que cet enseigne-là ? acheva de déconcerter ce dernier. « Mais là, en bas, Votre Haute Noblesse, chez le capitaine en second ; puisque le capitaine est au bastion, son lit est vide !…

— Ça vous va-t-il en attendant ? demanda le commandant de la batterie ; vous devez être fatigué, je pense ? demain on pourra vous arranger plus commodément. »

Volodia se leva et salua.

« Désirez-vous du thé ? ajouta son supérieur ; on peut faire chauffer le samovar ! »

Volodia, qui avait déjà gagné la porte, se retourna, salua de nouveau et sortit.

Le domestique du lieutenant-colonel le conduisit en bas et l’introduisit dans une pièce nue et malpropre où différentes choses brisées étaient jetées au rebut et où, dans un coin, sur un lit de fer, dormait sans draps ni couverture, enveloppé dans sa capote, un homme en chemise rose que Volodia prit pour un soldat.

« Pierre Nikolaïévitch, et le domestique toucha l’épaule du dormeur, levez-vous ; l’enseigne va coucher ici. — C’est notre junker, ajouta-t-il en se tournant vers Volodia.

— Oh ! ne vous dérangez pas, je vous en prie », s’écria ce dernier en voyant le junker, un grand et robuste jeune homme avec une jolie figure, mais complètement dépourvue d’intelligence, se lever, jeter sa capote sur ses épaules et s’en aller tout ensommeillé en murmurant : « Ça ne fait rien, j’irai dormir dans la cour ».


XIII


Resté seul avec ses pensées, la première impression de Volodia fut de nouveau l’épouvante résultant du trouble qui bouleversait son âme. Comptant sur le sommeil pour ne plus songer à ce qui l’entourait et s’oublier soi-même, il souffla sa bougie et se coucha en se couvrant complètement de sa capote, même la tête, car il avait gardé de son enfance la peur de l’obscurité : mais tout à coup l’idée lui vint qu’une bombe pourrait percer le toit et le tuer ; il prêta l’oreille : au-dessus de sa tête marchait le commandant de la batterie.

« Elle commencera par le tuer, lui d’abord, se dit-il, moi ensuite ; je ne mourrai pas tout seul ! » Cette réflexion le calma, et il allait s’endormir, lorsque cette fois la pensée que Sébastopol pouvait être pris cette nuit même, que les Français forceraient sa porte et qu’il n’avait pas une arme pour se défendre, le réveilla complètement ; il se leva et arpenta sa chambre : la peur du véritable danger avait étouffé la crainte mystérieuse de l’obscurité ; il chercha et ne trouva sous sa main qu’une selle et un samovar. « Je suis un lâche, un poltron, un misérable », se dit-il de nouveau, plein de dégoût et de mépris pour lui-même ; il se coucha et essaya de ne plus réfléchir. Mais alors les impressions de la journée repassèrent dans son souvenir, et les sons incessants qui ébranlaient les carreaux de son unique fenêtre lui rappelèrent le danger ; les visions se succédaient : tantôt il voyait les blessés couverts de sang, les bombes qui éclataient et dont les éclats pénétraient dans sa chambre, tantôt la jolie sœur de charité qui le pansait en pleurant sur son agonie, ou sa mère qui, le reconduisant jusqu’à la ville du district, priait Dieu pour lui en versant des larmes brûlantes devant une image miraculeuse. Le sommeil le fuyait ; mais soudain la pensée d’un Dieu tout-puissant qui voit tout et qui entend chaque prière jaillit nette et claire au milieu de ses rêveries ; il se mit à genoux en se signant et joignit les mains comme on le lui avait appris dans son enfance ; ce simple geste fit naître en lui un sentiment d’une douceur infinie, depuis longtemps oublié.

« Si je dois mourir, c’est que je suis inutile ! Alors, Seigneur, que ta volonté soit faite ! et qu’elle s’accomplisse plus vite ! Mais, si le courage et la fermeté qui me manquent me sont nécessaires, épargne-moi la honte et le déshonneur, que je ne pourrai pas supporter, et enseigne-moi ce que je dois faire pour exécuter ta volonté ! »

Son âme d’enfant faible et terrifiée se fortifia, se rasséréna tout à coup et plongea dans des horizons nouveaux, larges et lumineux ; il pensa à mille choses, il éprouva mille sensations pendant la courte durée de ce sentiment, puis il s’endormit tranquille et insouciant à la sourde rumeur du bombardement et des vitres qui tremblaient.

Seigneur ! toi seul as entendu, toi seul connais ces prières simples mais ardentes et désespérées de l’ignorance, du repentir confus demandant la guérison du corps, la purification de l’âme, prières qui, de ces lieux habités par la mort, montaient vers toi, — à commencer par le général pressentant avec terreur son approche, et qui, une seconde auparavant, ne rêvait que de porter le Saint-George au cou, et à finir par le simple soldat tombé sur le sol nu de la batterie Nicolas, en te suppliant d’accorder à ses souffrances la récompense inconsciemment entrevue.


XIV


L’aîné des Koseltzoff, ayant rencontré dans la rue un soldat de son régiment, se fit accompagner par lui au cinquième bastion.

« Serrez-vous bien contre le mur. Votre Noblesse, lui dit le soldat.

— Pourquoi ?

— C’est dangereux. Votre Noblesse, il passe déjà par-dessus », répondit le soldat, écoutant le sifflement du boulet frappant d’un coup sec le côté opposé de la route durcie ; mais Koseltzoff poursuivit son chemin au milieu, sans faire attention à ce conseil. C’étaient bien les mêmes rues, les mêmes éclairs plus fréquents, les mêmes sons et les mêmes gémissements, les mêmes rencontres de blessés, les mêmes batteries, parapets et tranchées, tels enfin qu’il les avait vus au printemps ; mais aujourd’hui l’aspect en était plus triste, plus sombre, on pourrait dire plus martial : un plus grand nombre de maisons étaient trouées, et il n’y avait plus de lumières aux fenêtres ; l’hôpital seul faisait exception. Plus de femmes dans la rue, et le caractère de la vie habituelle et insouciante imprimé autrefois sur toutes choses s’était effacé, remplacé par celui d’une attente anxieuse, fatiguée et d’efforts redoublés et incessants.

Voilà enfin la dernière tranchée : et un soldat du régiment de P… reconnaît son ancien chef de compagnie ; voilà le troisième bataillon, qu’on devine dans l’obscurité au murmure contenu des voix et au cliquetis des fusils placés contre le mur, et que la flamme des décharges éclaire à de rapides intervalles.

« Où est le commandant du régiment ? demanda Koseltzoff.

— Dans le blindage, chez les marins, Votre Noblesse, répondit l’obligeant soldat ; veuillez venir, je vous conduirai. »

Passant d’une tranchée dans l’autre, il amena Koseltzoff au fossé, où était assis un matelot fumant sa pipe ; derrière lui s’ouvrait une porte, à travers les fentes de laquelle brillait une lumière.

« Peut-on entrer ?

— Je vous annoncerai », et le matelot entra dans l’abri, où l’on entendait causer deux voix :

« Si la Prusse continue à garder la neutralité, alors, disait l’une, l’Autriche…

— Qu’est-ce que ça fait, l’Autriche, quand les peuples slaves…, disait l’autre. — Ah oui ! prie-le d’entrer », ajouta cette même voix.

Koseltzoff, qui n’avait jamais mis le pied dans ce logement blindé, fut frappé de son élégance : un parquet remplaçait le plancher, un paravent masquait la porte d’entrée ; dans un coin une grande icône représentant la sainte Vierge dans sa garniture d’or, éclairée par une petite lampe en cristal rose ; deux lits placés le long du mur, sur l’un desquels dormait tout habillé un marin ; sur l’autre, auprès d’une table chargée de deux bouteilles de vin entamées, était assis le nouveau chef du régiment et un aide de camp. Koseltzoff, qui n’était point timide et qui ne se sentait nullement coupable, ni envers l’État, ni envers le chef du régiment, éprouva pourtant, à la vue de ce dernier, son très récent camarade, une certaine appréhension. « C’est étrange, se dit-il en le voyant se lever pour l’écouter, il y a à peine sept semaines qu’il commande le régiment, et déjà dans sa tenue, dans son regard, dans ses vêtements perce le pouvoir. Y a-t-il longtemps que ce même Batritcheff s’amusait avec nous, portait pendant des semaines entières la même chemise en perse foncée et mangeait seul, sans jamais inviter personne, ses bitki[14] et ses varéniki[15], et maintenant on lit l’expression d’un orgueil plein de sécheresse dans ses yeux, qui me disent : Bien que je sois ton camarade, car je suis un chef de régiment de la nouvelle école, sois certain que je sais parfaitement que tu donnerais la moitié de ta vie pour être à ma place. »

« Vous vous êtes traité un peu longtemps ! lui dit froidement le colonel en le regardant.

— J’ai été malade, mon colonel, et ma plaie n’est pas encore tout à fait cicatrisée.

— Si c’est ainsi, pourquoi êtes-vous revenu ? » La corpulence de Koseltzoff inspirait à son chef de la défiance. « Pouvez-vous faire votre service ?

— Certainement, je le puis.

— C’est bien. L’enseigne Zaïtzeff va vous passer la neuvième compagnie, celle que vous avez déjà commandée ; vous allez recevoir l’ordre du jour : ayez l’obligeance de m’envoyer en sortant l’aide de camp du régiment. » Et son chef, lui faisant de la tête un léger salut, lui donna par là même à entendre que l’audience était terminée.

En sortant de là, Koseltzoff marmotta quelques paroles indistinctes et haussa les épaules à plusieurs reprises : on aurait pu croire qu’il se sentait mal à l’aise ou qu’il était irrité, non pas précisément contre son chef de régiment, mais plutôt contre lui-même et contre tout ce qui l’entourait.


XV


Avant d’aller retrouver ses officiers, il alla à la découverte de sa compagnie. Les parapets construits avec des gabions, les tranchées, les canons devant lesquels il passait, jusqu’aux éclats et aux obus contre lesquels il trébuchait et que le feu des décharges éclairait sans cesse ni trêve, tout lui était familier et s’était profondément gravé dans sa mémoire trois mois auparavant, pendant les quinze jours qu’il avait vécu sur le bastion ; malgré le côté lugubre de ces souvenirs, un certain charme inhérent au passé s’en dégageait, et c’est avec un plaisir attendri qu’il reconnaissait les lieux et les choses, comme si ces deux semaines n’avaient été remplies que d’impressions agréables. Sa compagnie était placée le long du chemin couvert qui menait au sixième bastion.

Entré dans l’abri blindé ouvert d’un côté, il y trouva tant de soldats, qu’il put à peine s’y frayer un passage. À l’une des extrémités brûlait une misérable chandelle qu’un soldat couché tenait au-dessus d’un livre que son camarade lisait en épelant : autour de lui, dans le demi-jour d’une atmosphère épaisse et lourde, se détachaient plusieurs têtes tournées vers le lecteur, qui écoutaient avidement. Koseltzoff reconnut l’A b c d à cette phrase : « Pri-è-re après l’é-tu-de. Je te rends grâces, mon Cré-a-teur ».

« Mouchez la chandelle, cria quelqu’un. — Quel bon livre ! » reprit le lecteur, qui se disposait à continuer ; mais, à la voix de Koseltzoff appelant le sergent-major, il se tut ; les soldats se remuèrent, toussèrent et se mouchèrent, ce qui arrive toujours après un silence forcé ; le sergent-major, boutonnant son uniforme, se leva du milieu d’un groupe, et, enjambant ses camarades, leur marchant sur les pieds, que, faute d’espace, ils ne savaient où fourrer, s’approcha de l’officier.

« Bonjour, mon garçon ! c’est toujours notre compagnie ?

— Salut à Votre Noblesse ! nous vous félicitons d’être de retour, répondit le sergent-major gaiement et avec bonhomie. Vous êtes-vous remis, Votre Noblesse ? Eh bien, Dieu soit loué, car vous nous avez bien manqué ! »

Koseltzoff, on le voyait, était aimé dans sa compagnie ; on entendit aussitôt des voix se communiquer la nouvelle que l’ancien chef de compagnie était revenu, celui qui avait été blessé, Koseltzoff, Mikhaïl Sémenovitch. Quelques soldats, entre autres le tambour, vinrent le saluer.

« Bonjour, Obanetchouk ! lui dit Koseltzoff ; es-tu sain et sauf ? — Bonjour, mes enfants ! » ajouta-t-il ensuite en élevant la voix.

Les soldats répondirent en chœur :

« Salut à Votre Noblesse !

— Comment ça va-t-il, mes enfants ?

— Ça va mal, Votre Noblesse ; le Français a le dessus ; il tire derrière les retranchements, mais il ne se montre pas dehors.

— Eh bien, qui sait ? j’aurai peut-être la chance de le voir sortir de ses retranchements, mes enfants. Ce ne sera pas la première fois que nous irons ensemble et que nous le battrons !

— Nous sommes prêts à faire de notre mieux, Votre Noblesse, dirent plusieurs voix à la fois.

— Ils sont donc très hardis ?

— Terriblement hardis », répondit le tambour à mi-voix, mais de façon à être entendu et s’adressant à un autre soldat, comme pour justifier son chef d’avoir employé cette expression et persuader à son camarade qu’elle n’avait rien d’exagéré ni d’invraisemblable.

Koseltzoff quitta les soldats pour se rendre auprès des officiers dans la caserne.


XVI


La grande chambre de la caserne était remplie de monde, d’une foule d’officiers de marine, d’artillerie et d’infanterie ; les uns dormaient, les autres causaient assis sur un caisson ou sur l’affût d’un canon de rempart ; le groupe le plus nombreux des trois, assis sur leurs bourkas étendues par terre, buvaient du porter et jouaient aux cartes.

« Ah ! Koseltzoff ! te voilà revenu, bravo ! et ta blessure ? » dirent différentes voix parties de divers côtés.

Ici aussi on l’aimait et l’on se réjouissait de son retour.

Après avoir serré la main à ses connaissances, Koseltzoff se joignit au groupe brillant des joueurs. L’un d’eux, d’un extérieur agréable, brun, maigre, avec un long nez, sec, une grande moustache qui empiétait sur les joues, taillait la banque de ses doigts blancs et minces, à l’un desquels était passée une grande bague chevalière : il semblait ému et jetait les cartes avec une négligence affectée ; à sa droite, moitié couché et accoudé, un major à cheveux gris pontait et payait chaque fois un demi-rouble avec un calme exagéré ; à sa gauche, accroupi sur ses talons, un officier à la figure rouge et luisante plaisantait et souriait avec effort, et, quand on abattait sa carte, une de ses mains s’agitait dans la poche vide de son pantalon. Il jouait gros jeu, mais sans argent, ce qui agaçait visiblement l’officier brun à la jolie figure. Allant et venant dans la chambre, une liasse d’assignats à la main, un autre officier, pâle, maigre et chauve, avec un énorme nez et une énorme bouche, mettait de l’argent comptant sur le va-banque et gagnait toujours.

Koseltzoff vida un petit verre d’eau-de-vie et s’assit à côté des joueurs.

« Voyons, Mikhaïl Sémenovitch, voyons, pontez ! lui dit l’officier qui taillait la banque, je parie que vous avez apporté une masse d’argent.

— Où en aurais-je pris ? Au contraire, j’ai dépensé mes derniers sous en ville !

— Vraiment ! vous aurez plumé quelqu’un, je suis sûr, à Symphéropol.

— Quelle idée ! repartit Koseltzoff, désireux de ne pas être cru sur parole, et, déboutonnant son uniforme pour se mettre à l’aise, il prit quelques vieilles cartes.

— Je n’ai rien à risquer, mais que le diable m’emporte ! qui peut prévoir la chance ?… Un moucheron lui-même peut parfois accomplir des prodiges ! Buvons toujours, pour nous donner du courage. »

Et bientôt après il avala un second petit verre d’eau-de-vie, un peu de porter par-dessus le marché, et perdit ses derniers trois roubles, pendant que cent cinquante s’inscrivaient au compte du petit officier à la figure moite de sueur.

« Ayez l’obligeance de m’envoyer l’argent, dit le banquier en interrompant la taille pour le regarder.

— Permettez-moi de remettre l’envoi à demain », répondit l’interpellé en se levant ; sa main remuait avec agitation dans sa poche vide.

« Hum ! fit le banquier, jetant avec dépit à droite et à gauche les dernières cartes du talon. On ne peut pas jouer ainsi ! reprit-il ; je cesse le jeu ; ça ne se peut pas, Zakhar Ivanovitch ; nous jouons argent comptant et pas sur billets.

— Douteriez-vous de moi ? Ce serait vraiment étrange !

— De qui ai-je à recevoir huit roubles ? demanda en ce moment le major, qui venait de gagner. J’en ai payé plus de vingt, et, quand je gagne, je ne reçois rien.

— Comment voulez-vous que je vous paye quand il n’y a pas d’argent sur table ?

— Ça m’est bien égal ! s’écria le major en se levant ; c’est avec vous que je joue et pas avec monsieur.

— Puisque je vous dis, repartit l’officier qui transpirait, puisque je vous dis que je vous payerai demain : comment osez-vous m’insulter ?

— Je dis ce qui me plaît, on n’agit pas ainsi ! criait le major à tue-tête.

— Voyons, calmez-vous, Fédor Fédorovitch ! » s’écrièrent plusieurs joueurs à la fois en l’entourant.

Laissons tomber le rideau sur cette scène… Demain, aujourd’hui peut-être, chacun de ces hommes ira gaiement, fièrement, à la rencontre de la mort et mourra avec calme et fermeté. La seule consolation d’une vie dont les conditions glacent d’épouvante l’imagination la plus froide, d’une vie qui n’a plus rien d’humain, à laquelle toute espérance est interdite, c’est l’oubli, l’anéantissement de la conscience du réel. Dans l’âme de tout homme couve la noble étincelle qui, le moment venu, fera de lui un héros, mais cette étincelle se lasse de briller toujours ; pourtant, lorsque viendra l’instant fatal, il en jaillira une flamme qui illuminera de grandes actions.

XVII


Le lendemain, le bombardement continua avec la même violence. Vers les onze heures du matin, Volodia Koseltzoff avait rejoint les officiers de sa batterie ; il s’habituait à ces nouvelles figures, les interrogeait et leur faisait, à son tour, part de ses impressions. La conversation modeste, même un peu pédante, des artilleurs lui plaisait et lui inspirait du respect ; en revanche, son extérieur sympathique, ses manières timides et sa naïveté disposaient ces messieurs en sa faveur ; le plus ancien officier de la batterie, un capitaine de petite taille avec les cheveux roux, un toupet et des mèches bien lissées sur les tempes, élevé dans les anciennes traditions de l’artillerie, aimable avec les dames et posant pour le savant, le questionnait sur ses connaissances dans cette science, sur les nouvelles découvertes, raillait affectueusement sa jeunesse, sa jolie figure et le traitait comme son fils, ce qui charmait Volodia. Le sous-lieutenant Dédenko, un jeune officier à l’accent petit-russien, les cheveux ébouriffés, la capote déchirée, lui plaisait également, malgré ses éclats de voix, ses disputes fréquentes, ses mouvements brusques, car sous cette rude écorce Volodia devinait un brave et digne homme. Dédenko offrit avec empressement ses services à Volodia et essaya de lui prouver que les canons de Sébastopol n’avaient pas été placés selon les règles : par contre, le lieutenant Tchernovitzky, aux sourcils fortement arqués, qui portait une redingote assez soignée, quoique défraîchie et reprisée, une chaîne d’or sur un gilet de satin, ne lui inspirait, bien que supérieur aux autres en politesse, aucune sympathie : il ne cessait de demander à Volodia des détails sur l’empereur, le ministre de la guerre, racontait avec un enthousiasme factice les exploits héroïques accomplis à Sébastopol, exprimait ses regrets sur le petit nombre de vrais patriotes, faisait parade de beaucoup de savoir, d’esprit, de sentiments très nobles, mais, en dépit de tout cela et sans qu’il eût su dire pourquoi, tous ces discours sonnaient faux à son oreille, et il avait même remarqué que les officiers évitaient généralement de parler à Tchernovitzky. Le junker Vlang, qu’il avait réveillé la veille, modestement assis dans un coin, se taisait, riant parfois à une plaisanterie, toujours prêt à rappeler ce qu’on oubliait, présentait aux officiers à tour de rôle le petit gobelet d’eau-de-vie, et roulait des cigarettes pour tous. Séduit par les manières simples et polies de Volodia, qui ne le traitait pas en gamin, et par son extérieur agréable, ses bons grands yeux ne se détachaient pas de la figure du nouveau venu ; il devinait et prévenait tous ses désirs, poussé par un sentiment d’admiration exaltée, que les officiers remarquèrent aussitôt et au sujet duquel ils ne lui épargnèrent pas leurs plaisanteries.

Un peu avant le dîner, le capitaine en second Kraut, relevé de sa faction sur le bastion, se joignit à la petite société. Blond, joli garçon, vif, possesseur d’une moustache rousse et de favoris de la même nuance, il parlait le russe dans la perfection, mais trop correctement et trop élégamment pour un Russe pur sang. Aussi irréprochable au service que dans la vie privée, la perfection était son défaut : camarade parfait, d’une sûreté à toute épreuve dans les affaires d’intérêt, il lui manquait quelque chose comme homme, justement parce que tout en lui était accompli. Par un contraste frappant avec les Allemands idéalistes de l’Allemagne, il était, à l’exemple des Allemands russes, pratique au plus haut degré.

« Le voilà, voilà notre héros ! s’écria le capitaine au moment où Kraut entrait en gesticulant et faisant sonner ses éperons. Que désirez-vous, Frédéric Christianovitch, du thé ou de l’eau-de-vie ?

— Je me suis fait préparer du thé, répondit-il, mais je ne refuse pas l’eau-de-vie en attendant, pour la consolation de mon âme ! — Charmé de faire votre connaissance ! Je vous prie de nous aimer et d’être bien disposé pour nous, dit-il à Volodia, qui s’était levé pour le saluer… Capitaine en second Kraut ! l’artificier m’a dit que vous étiez arrivé hier soir.

— Permettez-moi de vous remercier pour votre lit, dont j’ai profité cette nuit.

— Y avez-vous du moins dormi commodément ? car il lui manque un pied, et personne ne peut le réparer maintenant, pendant le siège ; il faut toujours le caler.

— Eh bien, vous en êtes-vous tiré heureusement ? lui demanda Dédenko.

— Oui, Dieu merci ! mais Skvortzoff a été atteint ; il a fallu raccommoder un affût,… la flasque a été mise en pièces. »

Il se leva tout à coup pour marcher de long en large : on voyait qu’il éprouvait l’agréable sensation d’un homme qui vient de sortir sain et sauf d’un grand péril.

« Eh bien, Dmitri Gavrilovitch, dit-il en tapant amicalement sur le genou du capitaine, comment vous portez-vous, batiouchka ? Où en est votre présentation ? elle n’a pas encore dit son dernier mot ?

— Non, il n’y a rien.

— Et il n’en sera rien, dit Dédenko, je vous l’ai déjà prouvé.

— Pourquoi n’en sera-t-il rien ?

— Parce que votre relation est mal faite.

— Ah ! quel enragé disputeur ! dit Kraut gaiement. Un vrai Petit-Russien entêté. Eh bien, vous verrez que pour votre mortification on vous fera lieutenant.

— Non ! on n’en fera rien !

— Vlang, ajouta Kraut en s’adressant au junker, bourrez ma pipe et apportez-la-moi, je vous prie. »

La présence de Kraut les avait tous réveillés. Causant avec chacun, il donnait des détails sur le bombardement et questionnait sur ce qui s’était passé pendant son absence.


XVIII


« Eh bien, vous êtes-vous installé ? demanda Kraut à Volodia ; mais, pardon, comment vous appelle-t-on ? votre nom et votre prénom ? L’usage le veut ainsi chez nous, dans l’artillerie ! Avez-vous un cheval de selle ?

— Non, répondit Volodia, et je suis bien embarrassé, je l’ai dit au capitaine. Je n’ai ni cheval ni argent, jusqu’à ce que je reçoive les frais de fourrage et de route. Je voudrais bien demander au commandant de la batterie de me prêter son cheval, mais je crains un refus.

— Vous voulez le demander à Apollon Serguéitch ? » dit Kraut, produisant avec les lèvres un son qui devait exprimer le doute, et il regarda le capitaine.

« Eh bien, dit ce dernier, s’il refuse, le mal n’est pas grand ! À dire vrai, on n’a guère besoin d’un cheval ici ; je me charge de le lui demander aujourd’hui même.

— Vous ne le connaissez pas, dit Dédenko ; il refuserait autre chose, mais il ne refusera pas à monsieur, voulez-vous parier ?

— Oh ! je sais que vous êtes pour la contradiction, vous…

— Je contredis quand je sais ! Il n’est pas donnant en général, mais il prêtera son cheval, parce qu’il n’a aucun intérêt à le refuser.

— Comment aucun intérêt ! Quand l’avoine lui revient ici à huit roubles, c’est son intérêt évident ; ce sera toujours un cheval de moins à nourrir.

— Vladimir Sémenovitch ! s’écria Vlang, revenant avec la pipe de Kraut, demandez-lui l’Étourneau : c’est un cheval charmant…

— Avec lequel vous êtes tombé dans le fossé. Eh ! eh ! Vlang ! fit observer le capitaine en second.

— Mais vous vous trompez en disant que l’avoine est à huit roubles, soutenait en attendant Dédenko, qui avait continué sa discussion. Selon les dernières informations, c’est dix cinquante,… il est évident qu’il n’y a pas de profit à…

— Vous voulez donc qu’il ne lui reste plus rien ? Si vous étiez à sa place, vous ne prêteriez pas non plus de cheval pour aller en ville. Quand je serai commandant de la batterie, mes chevaux, batiouchka, auront tous les jours quatre bons garnetz à manger ! je ne penserai pas à me faire des rentes, moi, soyez tranquille !

— Qui vivra verra, répliqua le capitaine en second, vous ferez de même quand vous aurez une batterie, et lui aussi, en indiquant d’un geste Volodia.

— Pourquoi supposez-vous, Frédéric Christianovitch, que monsieur voudra aussi se réserver quelques petits profits ? S’il a quelque fortune, pourquoi le ferait-il ? demanda à son tour Tchernovitzky.

— Non…, je…, excusez-moi, capitaine, dit Volodia rougissant jusqu’aux oreilles ; ce serait malhonnête à mes yeux.

— Oh ! oh ! quelle soupe au lait ! lui dit Kraut.

— Ceci est une autre question, capitaine, mais il me semble que je ne puis pas prendre pour moi de l’argent qui ne m’appartient pas.

— Et moi, je vous dirai autre chose, poursuivit le capitaine d’un ton plus sérieux ; apprenez qu’il y a tout avantage à bien mener ses affaires étant commandant de batterie ; sachez que le manger des soldats ne le regarde pas ; ç’a toujours été ainsi chez nous, dans l’artillerie. Si vous ne parvenez pas à joindre les deux bouts, il ne vous restera rien. Énumérons un peu vos dépenses : vous avez d’abord le ferrage, — et le capitaine plia un doigt, — puis la pharmacie, — il plia le second, — puis la chancellerie, ça fait trois ; puis les chevaux de l’attelage, qui coûtent certainement cinq cents roubles, ça fait quatre ; puis la remonte des collets de soldats, puis le charbon, qui se dépense en grande quantité, et enfin, la table de vos officiers. Ensuite, comme chef de batterie, vous devez vivre convenablement, il vous faut donc une calèche, une pelisse, etc.

— Et le principal, dit le capitaine, qui s’était tu jusqu’à ce moment, le voici, Vladimir Sémenovitch. Vous voyez un homme comme moi, par exemple, qui a servi vingt ans, recevant d’abord deux, puis trois cents roubles de paye… Eh bien, comment le gouvernement ne récompenserait-il pas ses années de service en lui donnant un morceau de pain pour ses vieux jours ?

— C’est indiscutable, reprit le capitaine en second ; aussi ne vous pressez pas de juger, servez un peu, et vous verrez… »

Volodia, tout honteux de l’observation qu’il avait lancée sans réfléchir, murmura quelques mots et écouta en silence comment Dédenko s’y prit pour défendre la thèse contraire ; la dispute fut interrompue par rentrée du brosseur du colonel, annonçant que le dîner était prêt.

« Vous devriez bien dire à Apollon Serguéitch de nous donner du vin aujourd’hui, dit le capitaine Tchemovitzky en se boutonnant ; au diable son avarice ! il sera tué et personne n’en aura.

— Dites-le-lui vous-même.

— Oh non ! vous êtes mon ancien, la hiérarchie avant tout ! »


XIX


Une table couverte d’une nappe maculée était dressée au milieu de la chambre dans laquelle Volodia avait été reçu la veille au soir par le colonel ; ce dernier lui tendit la main et le questionna sur Pétersbourg et son voyage.

« Eh bien, messieurs, veuillez vous approcher de l’eau-de-vie ; les enseignes ne boivent pas », ajouta-t-il en souriant.

Le commandant de la batterie ne semblait plus aujourd’hui aussi sévère que la veille ; il avait même plutôt l’air d’un hôte bienveillant et hospitalier d’un camarade parmi ses officiers : tous, malgré cela, depuis le vieux capitaine jusqu’à l’enseigne Dédenko, lui témoignaient un respect qui se trahissait dans la politesse timide avec laquelle ils lui parlaient et s’approchaient à la file pour boire leur petit verre d’eau-de-vie.

Le dîner se composait de chtchi servi dans une grande soupière où nageaient des morceaux de viande garnis de graisse, des feuilles de laurier et beaucoup de poivre, de zrasi à la polonaise avec de la moutarde, et de koldouny au beurre légèrement rance : point de serviettes ; les cuillers étaient en étain et en bois, les verres au nombre de deux ; sur la table une seule carafe d’eau avec le goulot brisé ; la conversation ne tarissait pas : on parla d’abord de la bataille d’Inkerman, à laquelle cette batterie avait pris part ; chacun racontait ses impressions, ses aperçus sur les causes de l’insuccès, se taisant aussitôt que parlait le commandant de la batterie ; puis on se plaignit de manquer de canons d’un certain calibre, on causa de certains autres perfectionnements, ce qui donna occasion à Volodia de faire preuve de son savoir ; chose curieuse, la causerie n’effleura même pas l’effroyable situation de Sébastopol, ce qui semblait vouloir dire que chacun, à part soi, y pensait trop pour en parler. Volodia, très étonné et même chagriné de ce qu’il ne fût nullement question des devoirs de son service, se disait qu’il semblait n’être arrivé à Sébastopol que pour donner des détails sur les nouveaux canons et dîner chez le commandant de la batterie. Un obus éclata pendant le repas à deux pas de la maison ; le plancher et le mur en furent secoués comme par un tremblement de terre, et la fumée de la poudre s’étendit au dehors sur le vitrage de la fenêtre.

« Vous n’avez certes pas vu cela à Pétersbourg, mais ici nous avons souvent de ces surprises ! voyez un peu, Vlang, ajouta le commandant, où cet obus a éclaté. »

Vlang regarda et annonça que c’était sur la place ; après quoi l’on n’en parla plus.

Un peu avant la fin du dîner, un des écrivains militaires entra pour remettre à son chef trois enveloppes cachetées : celle-ci est très pressée, un Cosaque vient de l’apporter de la part du commandant de l’artillerie ! Les officiers suivirent avec une anxieuse impatience les doigts exercés de leur supérieur, rompant le cachet de l’enveloppe qui portait la suscription « très pressée » et dont il tira un papier. « Qu’est-ce que cela peut être ? se demanda chacun ; serait-ce l’ordre de quitter Sébastopol pour se reposer, ou celui de faire sortir sur le bastion la batterie tout entière ? »

« Encore ! s’écria le commandant, jetant avec colère la feuille de papier sur la table.

— Qu’est-ce, Apollon Serguéitch ? demanda le plus ancien des officiers.

— On demande un officier et des servants pour une batterie à mortiers. Je n’ai que quatre officiers, et mes servants ne sont pas au complet, grommela-t-il, et voilà qu’on en exige… Il faut pourtant que quelqu’un y aille, messieurs, reprit-il au bout d’un instant, il faut y être à sept heures. Envoyez-moi le sergent-major. Eh bien ! messieurs, qui est-ce qui ira, décidez entre vous !

— Mais voilà, monsieur n’a pas encore donné », dit Tchemovitzky en indiquant Volodia.

Le commandant de la batterie garda le silence.

« Oui, je ne demande pas mieux », dit Volodia, sentant une sueur froide lui mouiller le cou et l’épine dorsale.

« Non, pourquoi ? interrompit le capitaine. Personne ne doit s’y refuser, mais le demander est inutile, et, puisque Apollon Serguéitch nous laisse libres, nous tirerons au sort, comme l’autre fois.

Tous y consentirent. Kraut coupa avec soin quelques petits carrés de papier, les roula et les jeta dans une casquette. Le capitaine débita quelques plaisanteries et profita de l’occasion pour demander au colonel du vin, « afin de se donner du courage », ajouta-t-il. Dédenko avait l’air sombre, Volodia souriait, Tchernovitzky prétendait qu’il serait désigné par le sort ; quant à Kraut, il était parfaitement calme.

On offrit à Volodia de tirer le premier, il prit un des billets, le plus long, mais il le changea aussitôt contre un autre, plus petit et plus mince, et, le déroulant, il lut le mot « aller ».

« C’est à moi, dit-il en soupirant.

— Eh bien, que Dieu vous garde ! Ce sera votre baptême du feu, lui dit le commandant en regardant avec un bon sourire la figure émue de l’enseigne, mais faites vite, et, pour que ce soit plus gai, Vlang ira avec vous à la place de l’artificier. »


XX


Vlang, enchanté de sa mission, courut s’habiller et revint aussitôt aider Volodia à faire ses paquets, en lui conseillant de prendre son lit, sa pelisse, un vieux numéro des Annales de la Patrie, une cafetière avec une lampe à esprit-de-vin et autres objets inutiles. Le capitaine, à son tour, engagea Volodia à lire, dans le Manuel à l’usage des officiers de l’artillerie, le passage concernant le tir des mortiers et d’en prendre immédiatement copie ! Volodia se mit aussitôt à la besogne, heureux et surpris de sentir que la terreur du danger, la crainte surtout de passer pour un poltron étaient moins fortes que la veille ; les impressions de la journée et ses occupations avaient en partie contribué à en diminuer la violence, et puis il est prouvé qu’une sensation à l’état aigu ne peut durer longtemps sans s’affaiblir ; en un mot, sa peur s’aguerrissait. À sept heures du soir, au moment où le soleil descendait derrière la caserne Nicolas, le sergent-major vint lui dire que les hommes étaient prêts et qu’ils l’attendaient.

« J’ai remis la liste à Vlang, Votre Noblesse, vous la lui demanderez », dit-il.

« Faut-il leur faire un petit discours ? se demanda Volodia en allant, accompagné du junker, rejoindre les vingt artilleurs qui, l’épée au ceinturon, l’attendaient dehors, ou bien faut-il leur dire simplement : Bonjour, mes enfants ! ou bien ne leur rien dire du tout ? Pourquoi ne pas leur dire : Bonjour, mes enfants ! Je crois que ça se doit » ; et, de sa voix pleine et sonore, il cria hardiment : Bonjour, mes enfants ! Les soldats répondirent gaiement à son salut ; sa voix jeune et fraîche avait agréablement caressé leurs oreilles. Il se mit à leur tête, et, bien que son cœur battît comme s’il venait de franchir quelques verstes en courant, sa démarche était légère et son visage souriait. Arrivé auprès du mamelon de Malakoff, il remarqua en le gravissant que Vlang, qui ne le quittait pas d’une semelle et qui lui avait paru si courageux là-bas dans leur logement, s’effaçait et baissait la tête comme si les boulets et les obus qui sifflaient ici sans interruption volaient droit sur lui ; quelques soldats faisaient de même, et la plupart des visages exprimaient, sinon la peur, du moins l’inquiétude ; cette circonstance acheva de rassurer et de ranimer son courage.

« Me voilà donc, moi aussi, sur le mamelon de Malakoff ! Je me le figurais mille fois plus terrible, et je marche, j’avance sans saluer les boulets ! J’ai donc moins peur que les autres, je ne suis donc pas un poltron ? » se disait-il tout joyeux, avec l’enthousiasme de l’amour-propre satisfait.

Ce sentiment fut, du reste, ébranlé par le spectacle qui se présenta à ses yeux : lorsqu’il atteignit au crépuscule la batterie de Korniloff, quatre matelots, tenant les uns par les pieds, les autres par les bras le corps ensanglanté d’un homme déchaussé et sans capote, étaient au moment de le lancer par-dessus le parapet (le second jour du bombardement, on jetait les morts dans le fossé, car on n’avait pas le temps de les enlever). Volodia, frappé de stupeur, vit le cadavre heurter la partie supérieure du rempart et glisser de là dans le fossé ; heureusement pour lui, il rencontra à ce moment même le commandant du bastion, qui lui donna un conducteur pour le mener à la batterie et dans le logement blindé destiné aux servants. Nous ne raconterons pas combien de fois notre héros fut exposé au danger pendant cette nuit ; nous ne dirons rien de ses déceptions lorsqu’il s’aperçut qu’au lieu de trouver ici un tir selon toutes les règles de précision, tel qu’on le pratiquait à Pétersbourg sur la plaine de Volkovo, il se vit en face de deux mortiers brisés, l’un avec la volée froissée par un obus, l’autre encore debout sur les éclats d’une plate-forme détruite ; nous ne dirons pas comment il lui fut impossible de se procurer des soldats pour la réparer avant le jour, comment il ne trouva aucune charge du calibre indiqué dans le Manuel, ni de ses impressions en voyant deux de ses soldats tomber, frappés devant lui, ni comment lui-même enfin fut vingt fois à un cheveu de la mort ; pour son bonheur, le chef de pièce qui lui avait été donné comme aide, un marin de haute taille, préposé à ces mortiers depuis le commencement du siège, l’assura qu’on pouvait encore s’en servir et lui promit, tout en se promenant sur le bastion, une lanterne à la main, avec autant de calme que s’il était dans son potager, de les remettre en bon état avant le matin.

Le réduit blindé dans lequel son guide l’introduisit n’était qu’une grande cavité allongée, creusée dans le sol pierreux, de deux sagènes cubiques de profondeur, protégée par des poutres en chêne d’une archine de diamètre ; c’est là qu’il s’établit avec ses soldats. Aussitôt que Vlang aperçut la petite porte basse qui y menait, il s’y jeta le premier avec une précipitation qui l’entraîna presque à une chute sur le sol, pavé de pierres, et il se blottit dans un angle sans plus vouloir en sortir ; les soldats s’installèrent par terre le long du mur, quelques-uns d’entre eux allumèrent leurs pipes, et Volodia dressa son lit dans un coin, s’étendit dessus, alluma à son tour une bougie et fuma une cigarette. Au-dessus de leurs têtes s’entendait, affaibli par le blindage, le grondement non interrompu des décharges ; un seul canon, placé juste à côté d’eux, ébranlait leur abri chaque fois qu’il tonnait. À l’intérieur, tout était tranquille ; les soldats, encore intimidés par la présence du nouvel officier, n’échangeaient que de rares paroles pour se demander l’un à l’autre du feu ou un peu de place ; un rat grattait quelque part entre les pierres, et Vlang, qui n’était pas encore remis de son émotion, poussait de temps à autre un profond soupir en regardant autour de lui ; Volodia, sur son lit dans ce coin paisible bondé de monde, éclairé par une seule bougie, se laissait aller à ce sentiment de confort qu’il avait souvent éprouvé étant enfant, lorsque, jouant à cache-cache, il se glissait dans une armoire ou sous le jupon de sa mère, retenant sa respiration, l’oreille tendue, ayant grand’peur de l’obscurité et éprouvant en même temps une impression inconsciente de bien-être. De même ici, sans être tout à fait à son aise, il se sentait plutôt disposé à la gaieté.


XXI


Au bout de dix minutes, les soldats s’enhardirent et se mirent à jaser ; auprès du lit de l’officier, dans le cercle de lumière, s’étaient placés les plus élevés en grade : les deux artificiers, l’un, un vieux à cheveux gris, la poitrine ornée d’une masse de médailles et de croix, auxquelles manquait pourtant celle de Saint-George ; l’autre, un jeune homme fumant des cigarettes qu’il roulait ; et le tambour, qui s’était mis, comme toujours, aux ordres de l’officier, dans le fond. Dans l’ombre à l’entrée, derrière le bombardier et les soldats médaillés assis en avant, se tenaient les « humbles », qui furent les premiers à rompre le silence. Un des leurs accourant tout effaré du dehors avec grand bruit servit de thème à leur causerie.

« Eh ! dis donc, tu n’es pas resté longtemps dans la rue ? Les jeunes filles ne s’y amusent pas, hein ? dit une voix.

— Au contraire, elles chantent des chansons merveilleuses, on n’en entend pas de pareilles au village, répondit en riant le nouveau venu tout essoufflé.

— Vassine n’aime pas les bombes, non, il ne les aime pas ! s’écria quelqu’un du côté aristocratique.

— Quand c’est nécessaire, c’est une autre chanson, répondit lentement Vassine, que tout le monde écoutait quand il parlait. Le 24, par exemple, ils ont tiré, que c’était une bénédiction ! et il n’y a rien de mal là dedans ; pourquoi nous laisser tuer pour rien ? est-ce que les chefs nous disent merci pour ça ? »

Ces paroles provoquèrent un rire général.

« Et pourtant, voilà Melnikoff qui est tout le temps là dehors ! dit quelqu’un.

— C’est vrai, faites-le donc rentrer, ajouta le vieil artificier ; autrement il se fera tuer pour rien.

— Qu’est-ce que ce Melnikoff ? demanda Volodia.

— C’est, Votre Noblesse, un bêta qui n’a peur de rien, il se promène là dehors ; veuillez l’examiner, il ressemble à un ours.

— Il connaît les sortilèges », ajouta Vassine de sa voix calme.

Melnikoff, soldat d’une forte corpulence, chose très rare, avec une chevelure rousse, un front énorme extraordinairement bombé et des yeux bleu clair à fleur de tête, entra juste à ce moment.

« As-tu peur des bombes ? lui demanda Volodia.

— Pourquoi en aurais-je peur ? répéta Melnikoff, se grattant la nuque ; ce n’est pas une bombe qui me tuera, je le sais.

— Tu aimerais donc à vivre ici ?

— Mais certainement, c’est très amusant », et il éclata de rire.

« Alors il faut t’envoyer à une sortie ! veux-tu ? Je le dirai au général, dit Volodia, bien qu’il ne connût aucun général.

— Comment ne pas vouloir ? je le veux bien ! » et Melnikoffse déroba derrière ses camarades.

« Voyons, jouons, mes enfants, à la bernique ! Qui a des cartes ? » demanda-t-il d’une voix impatiente, et le jeu s’organisa aussitôt dans le coin le plus reculé : on y entendait annoncer les levées, le bruit des tapes sur le nez et des éclats de rire. Volodia buvait, en attendant, du thé préparé par le tambour, en offrait aux artificiers, plaisantait et causait avec eux, désireux de se rendre populaire, et très satisfait du respect qu’on lui témoignait. Les soldats, ayant remarqué que le « barine » était bon enfant, s’animèrent, et l’un d’eux annonça que le siège allait bientôt finir, car un marin lui avait dit comme une chose certaine que Constantin, le frère du tsar, venait les délivrer avec la flotte « méricaine[16] », que bientôt il y aurait un armistice de deux semaines pour se reposer, et que, pour chaque coup que l’on tirerait pendant la trêve, on aurait à payer soixante-quinze kopeks.

Vassine, que Volodia avait déjà remarqué, ce soldat de petite taille avec de bons grands yeux et des favoris, raconta à son tour, au milieu d’un silence général que rompirent ensuite des éclats de rire, la joie qu’on avait d’abord ressentie à le voir revenir au village pendant son congé, mais qu’ensuite son père l’avait envoyé travailler aux champs tous les jours, pendant que M. le lieutenant forestier envoyait chercher sa femme en drochki. Volodia s’amusait de tous ces récits ; il n’avait plus la moindre crainte, et les fortes émanations qui emplissaient leur réduit ne lui causaient aucun dégoût ; il se sentait, au contraire, très gai et en très agréables dispositions.

Plusieurs soldats ronflaient déjà. Vlang s’était également couché par terre, et le vieil artificier, ayant étendu sa capote sur le sol, se signait dévotement et marmottait les prières du soir, lorsqu’il vint à Volodia la fantaisie de sortir pour voir ce qui se passait dehors.

« Retire tes jambes ! » se dirent aussitôt les soldats les uns aux autres en le voyant se lever, et chacun ramena ses jambes à soi pour le laisser passer.

Vlang, qu’on croyait endormi, se redressa et saisit Volodia par le pan de sa capote.

« Voyons, n’y allez pas, pour quoi faire ? lui dit-il d’un ton larmoyant et persuasif ; vous ne savez pas ce que c’est ! il pleut des boulets là-bas, on est mieux ici. »

Mais Volodia sortit sans l’écouter et s’assit sur le seuil même de leur logement, à côté de Melnikoff.

L’air était frais et pur, surtout après celui qu’il venait de respirer ; la nuit était claire et calme ; à travers le roulement de la canonnade, on entendait le bruit que faisaient les roues des télègues apportant les gabions, et les voix de ceux qui travaillaient à la poudrière ; au-dessus des têtes brillait le ciel étoilé, que rayaient les sillons lumineux des projectiles ; à gauche se voyait une petite ouverture d’une archine de haut conduisant à un autre abri blindé, où l’on apercevait les pieds et les dos des matelots qui y demeuraient et qu’on entendait causer ; en face s’élevait le tertre qui recouvrait la poudrière, devant laquelle des figures ployées en deux passaient et repassaient : sur le haut même de l’éminence exposée aux balles et aux obus, qui ne cessaient de siffler à cet endroit, se tenait une grande figure noire, les mains dans ses poches, piétinant sur la terre fraîche qu’on apportait dans des sacs ; de temps en temps, une bombe tombait et éclatait à deux pas de la cave ; les soldats porteurs se courbaient et s’écartaient, tandis que la silhouette noire continuait tranquillement à égaliser la terre de ses pieds sans changer de place.

« Qui est-ce ? demanda Volodia à Melnikoff.

— Je ne sais pas, je vais y aller voir.

— N’y va pas, c’est inutile. »

Mais Melnikoff se leva sans l’écouter, s’approcha de l’homme noir et resta longtemps immobile à côté de lui avec la même indifférence pour le danger.

« C’est le surveillant de la poudrière, Votre Noblesse, fit-il en revenant ; une bombe l’a trouée, on la recouvre de terre. »

Quand les obus semblaient voler tout droit sur le logement blindé, Volodia se serrait dans l’angle et en ressortait ensuite, les yeux levés au ciel pour voir s’il n’en venait pas d’autres ; bien que Vlang, toujours couché, l’eût plus d’une fois supplié de rentrer, Volodia passa trois heures assis sur le seuil, trouvant du plaisir à exposer sa destinée à cette expérience ainsi qu’à observer le vol des projectiles : vers la fin de la soirée, il savait parfaitement quels étaient le nombre et la direction des canons qui tiraient, et où tombaient leurs charges.


XXII


Le lendemain 27 août, après dix heures de sommeil, Volodia sortit, frais et dispos, de l’abri blindé. Vlang le suivit, mais au premier sifflement d’une balle il bondit en arrière et se précipita, en se frayant de la tête un chemin, par l’étroite ouverture, au rire général des soldats, qui tous, à l’exception de Vlang, du vieil artificier et de deux ou trois autres qui se montraient rarement dans la tranchée, s’étaient glissés dehors pour respirer l’air frais du matin. Malgré la violence du bombardement, on ne put les empêcher d’y rester, les uns auprès de l’entrée, les autres abrités par le parapet ; quant à Melnikoff, dès la pointe du jour, il allait et venait entre les batteries, regardant en l’air avec indifférence.

Sur le seuil même du logement étaient assis trois soldats : deux vieux et un jeune ; ce dernier, un juif crépu, fantassin attaché à la batterie, ramassa une balle qui traînait à ses pieds, et, l’aplatissant avec un tesson contre une pierre, il y découpa une croix sur le modèle de celle de Saint-George, pendant que les autres causaient, suivant avec intérêt son travail, car il y réussissait fort bien.

« Je dis que si nous restons ici encore quelque temps, la paix venue, nous serons mis à la retraite.

— Bien sûr ! je n’avais plus que quatre ans à servir, et voilà cinq mois que je suis ici !

— Ça ne compte pas pour la retraite, dit un autre au moment où un boulet, sifflant au-dessus de leur groupe, frappa le sol à une archine de Melnikoff, qui venait à eux par la tranchée.

— Il a manqué tuer Melnikoff, s’écria un soldat.

— Il ne me tuera pas ! répondit ce dernier.

— Tiens, prends cette croix pour ton courage, dit le jeune soldat juif en achevant la croix et en la lui remettant.

— Non, frère, ici les mois comptent pour des années, sans exception, il y a eu là-dessus un ordre, poursuivit le causeur.

— Quoi qu’il arrive, il y aura pour sûr à la paix une revue de l’empereur à Varsovie, et si l’on ne nous donne pas la retraite, ce sera le congé illimité. »

Juste à cet instant, une petite balle, volant par ricochet et qui semblait geindre en sifflant, passa au-dessus de leurs têtes et tomba sur une pierre.

« Attention ! dit l’un des soldats ; d’ici à ce soir tu auras peut-être ton congé définitif ! »

Tous se mirent à rire. Il ne s’était pas passé deux heures, le soir n’était pas encore venu, que deux d’entre eux avaient effectivement reçu leur congé définitif, cinq avaient été blessés, mais le reste continuait à plaisanter comme auparavant.

Au matin, deux mortiers furent remis en état, et Volodia reçut, sur les dix heures, l’ordre du commandant du bastion de rassembler ses hommes et d’aller avec eux sur la batterie. Une fois à la besogne, il ne leur resta plus trace de cette terreur qui, la veille encore, se manifestait si franchement. Vlang seul ne parvenait pas à la vaincre, il se cachait et se baissait à tout instant. Vassine aussi avait perdu son sang-froid, il s’agitait et saluait ; quant à Volodia, excité par une satisfaction enthousiaste, il ne pensait plus au danger. La joie qu’il éprouvait à bien remplir son devoir, à ne plus être un lâche, à se sentir au contraire plein de courage, le sentiment du commandement et la présence de vingt hommes qui, il le savait, l’observaient avec curiosité, en avaient fait un véritable héros. Tirant même vanité de sa bravoure, il montait sur la banquette, la capote déboulonnée pour se bien faire remarquer. Le commandant du bastion, en faisant sa tournée, ne put s’empêcher, quoiqu’il se fût habitué, huit mois durant, au courage sous toutes ses formes, d’admirer ce joli garçon au visage et aux yeux animés, à la capote déboutonnée laissant passer une chemise rouge qui emprisonnait un cou blanc et délicat, frappant dans ses mains, criant d’une voix de commandement : « Premier, second », et montant gaiement sur le rempart pour voir où tombait sa bombe. À onze heures et demie, le tir cessa des deux côtés, et à midi juste commença l’assaut du mamelon Malakoff, ainsi que des deuxième, troisième et cinquième bastions.


XXIII


De ce côté de la baie, entre Inkerman et les fortifications du nord, au milieu de la journée, sur la butte du télégraphe, se tenaient deux marins ; à côté d’eux, un officier examinait Sébastopol à travers une lunette d’approche, et un autre à cheval, accompagné d’un Cosaque, venait de le rejoindre près de la grande perche à signaux.

Le soleil planait au-dessus du golfe, dont les eaux se jouaient gaiement dans ses rayons chauds et lumineux, couvertes de navires à l’ancre, de voiliers et d’embarcations en mouvement. Une légère brise agitant à peine les feuilles de quelques buissons de chênes rabougris, qui croissaient à côté du télégraphe, gonflait les voiles des bateaux et faisait onduler doucement les vagues. De l’autre côté du golfe se voyait Sébastopol, toujours le même : avec son église inachevée, sa colonne, son quai, le boulevard qui tranchait en vert sur la montagne, l’élégant édifice de sa bibliothèque, ses petits lacs d’un bleu azur avec leur forêt de mâts, ses aqueducs pittoresques, et, au-dessus de tout cela, des nuages d’une teinte bleuâtre, formés par la fumée de la poudre, éclairés de temps à autre par la flamme rouge des décharges ; c’est toujours le même Sébastopol fier et beau, avec son air de fête, entouré d’un côté de montagnes jaunes couronnées de fumée, de l’autre de la mer d’un bleu profond et brillant scintillant au soleil. À l’horizon, là où la fumée d’un bateau à vapeur trace une ligne noire, rampent des nuages blancs, étroits, précurseurs du vent ; sur toute la ligne des fortifications, le long des montagnes, du côté gauche surtout, jaillissent, tout à coup déchirés par un éclair visible, quoique en plein jour, des panaches d’une fumée blanche et épaisse, qui, revêtant des formes variées, s’étend, s’élève et se colore sur le ciel de nuances sombres ; ces jets de fumée s’échappent de partout, des montagnes, des batteries ennemies, de la ville, et s’élancent vers le ciel ; le bruit des explosions ébranle l’air par ses roulements continus. Vers midi, ces jets de fumée deviennent de plus en plus rares, et les vibrations des couches d’air moins fréquentes.

« Savez-vous que le deuxième bastion ne répond plus ? dit l’officier de hussards à cheval ; il est tout démoli, c’est affreux !

— Oui, et de Malakoff on leur répond deux fois sur trois, répliqua celui qui regardait dans la lunette ! Ce silence m’enrage ; ils tirent toujours droit sur la batterie de Korniloff, et là on ne répond pas.

— Tu verras, ce sera comme je l’ai dit : vers midi ils cesseront de bombarder ! c’est toujours comme ça ; allons déjeuner, on nous attend ; il n’y a plus rien à voir ici.

— Attends, ne me gêne pas, reprit celui qui regardait dans la lunette avec une agitation marquée.

— Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ?

— Du mouvement dans les tranchées. Des colonnes serrées sont en marche.

— Mais oui, je le vois bien, dit un des marins : on avance par colonnes ; il faut donner le signal.

— Mais vois donc, vois ! ils sortent des tranchées ! »

On voyait effectivement à l’œil nu des taches noires descendre de la montagne dans le ravin et se diriger des batteries françaises vers nos bastions. Au premier plan, devant elles, on pouvait remarquer des raies noires tout près de nos lignes ; sur les bastions jaillirent soudain de différents points à la fois les panaches blancs des décharges, et, grâce au vent, on percevait le bruit d’une vive fusillade, pareil à la crépitation d’une pluie serrée contre les vitres. Les raies noires avançaient, enveloppées d’un rideau de fumée, et se rapprochaient : la fusillade augmentait de violence ; la fumée s’élançait à intervalles de plus en plus courts, s’étendait rapidement le long de la ligne en un seul nuage lilas clair se déroulant et se développant tour à tour, sillonné çà et là par des éclairs ou troué de points noirs : tous les sons se confondaient dans le fracas d’un seul roulement continu. « C’est l’assaut », dit l’officier, pâlissant d’émotion et tendant la lunette au marin.

Des Cosaques, des officiers passèrent à cheval sur la route, précédant le commandant en chef en calèche accompagné de sa suite ; leurs figures exprimaient l’émotion pénible de l’attente.

« C’est impossible qu’il soit pris ! dit l’officier à cheval.

— Dieu du Ciel, le drapeau ! regarde donc ! » s’écria l’autre, suffoqué par l’émotion, et il s’écarta de la lunette. Le drapeau français sur le mamelon de Malakoff !

— Impossible ! »


XXIV


Koseltzoff aîné, qui avait eu le temps pendant la nuit de gagner et de reperdre tout son gain, y compris même les pièces d’or cousues dans les parements de son uniforme, dormait vers le matin dans la caserne du cinquième bastion d’un sommeil lourd mais profond, lorsqu’éclata le cri sinistre, répété par différentes voix : « Alarme ! »

« Réveillez-vous, Mikhaïl Sémenovitch ! c’est l’assaut ! lui cria une voix à l’oreille.

— Une farce d’écolier », répondit-il en ouvrant les yeux sans croire à la nouvelle. Mais, lorsqu’il aperçut un officier pâle, agité, courant égaré d’un coin dans un autre, il comprit tout, et la pensée qu’on le prendrait peut-être pour un lâche se refusant de rejoindre sa compagnie dans un moment critique lui porta au cœur un coup si violent qu’il se précipita dehors et courut d’un trait retrouver ses soldats. Les canons étaient muets, mais la fusillade battait son plein, les balles sifflaient, non pas isolément, mais par essaims, comme passent au-dessus de nos têtes en automne les volées des petits oiseaux. Tout l’espace occupé la veille par son bataillon était rempli de fumée, de cris et d’imprécations ; sur son chemin il rencontra une foule de soldats et de blessés, et, trente pas plus loin, il aperçut sa compagnie acculée à la muraille.

« La redoute de Schwarz est occupée, lui dit un jeune officier ; tout est perdu !

— Quelle baliverne ! » lui répondit-il avec colère, et, tirant de son fourreau sa petite épée émoussée : « En avant, mes enfants ! hourra ! » s’écria-t-il.

Sa voix forte et retentissante le ranima lui-même, il courut en avant le long de la traverse ; cinquante soldats s’élancèrent sur ses pas en criant ; ils débouchèrent sur un espace libre, une grêle de balles les assaillit : deux le frappèrent simultanément, mais il n’eut pas le temps de comprendre où elles l’avaient atteint et si elles l’avaient contusionné ou blessé, car dans la fumée devant lui se dressaient les uniformes bleus, les pantalons garance, et l’on entendait des cris qui n’étaient pas russes. Un Français, assis sur le rempart, agitait sa coiffure en criant. La conviction qu’il serait tué aiguillonnait le courage de Koseltzoff ; il courait toujours en avant, quelques soldats le dépassèrent, d’autres apparurent tout à coup d’un autre côté et se mirent à courir avec lui ; la distance entre eux et les uniformes bleus, qui, en le fuyant, regagnaient leur tranchée, restait toujours la même, mais ses pieds heurtaient des blessés et des tués ; arrivé au fossé extérieur, tout se brouilla devant ses yeux et il ressentit une violente douleur dans la poitrine : une demi-heure plus tard, il était couché sur un brancard près de la caserne Nicolas. Il savait qu’il était blessé, mais n’éprouvait plus aucun mal ; il aurait pourtant vivement désiré boire quelque chose de froid et se sentir couché plus commodément.

Un gros petit médecin à favoris noirs s’approcha et lui déboutonna sa capote. Koseltzoff regarda par-dessus son menton la figure du docteur, qui examinait sa plaie sans lui causer la moindre douleur ; celui-ci, l’ayant recouverte de la chemise du blessé, essuya ses doigts aux pans de son paletot et, détournant la tête, passa, silencieux, à un autre. Koseltzoff suivait machinalement des yeux ce qui se faisait autour de lui, et, se reportant par le souvenir au cinquième bastion, ce fut avec une douce satisfaction qu’il se rendit justice : il avait vaillamment rempli son devoir ; c’était même la première fois, depuis qu’il était au service, qu’il l’avait rempli de façon à n’avoir rien à se reprocher. Le médecin, qui venait de panser un autre officier, l’indiqua au prêtre qui avait une grande et belle barbe rousse, et qui se tenait là avec une croix.

« Est-ce que je vais mourir ? » lui demanda Koseltzoff en le voyant s’approcher.

Le prêtre ne répondit rien, récita une prière et lui présenta la croix.

La mort n’effrayait pas Koseltzoff ; portant de ses mains affaiblies la croix à ses lèvres, il pleura.

« Les Français sont-ils repoussés ? demanda-t-il au prêtre d’une voix ferme.

— La victoire est à nous sur toute la ligne, répondit ce dernier, pour consoler le mourant en lui cachant la vérité, car le drapeau français flottait déjà sur le mamelon de Malakoff.

— Dieu merci ! » murmura le blessé, dont les larmes coulaient, sans qu’il s’en doutât, le long de ses joues. Le souvenir de son frère traversant pour une seconde son cerveau : « Dieu veuille lui accorder le même bonheur ! » se dit-il.


XXV


Mais tel ne fut pas le sort de Volodia. Pendant qu’il écoutait une histoire que lui contait Vassine, le cri d’alarme « les Français approchent » lui fit instantanément refluer le sang au cœur, il sentit ses joues pâlir et se glacer, et resta une seconde frappé de stupeur ; puis, jetant les yeux alentour, il vit les soldats boutonner leurs capotes et se glisser dehors, les uns après les autres, et il entendit l’un d’eux, Melnikoff probablement, dire en plaisantant : « Allons, mes enfants, offrons-lui le pain et le sel ».

Volodia et Vlang, qui ne le quittait pas d’une semelle, sortirent ensemble et coururent à la batterie. D’un côté comme de l’autre, l’artillerie avait cessé son tir. La méprisable et cynique poltronnerie du junker, plus encore que le sang-froid des soldats, eut pour effet de ranimer son courage. « Lui ressemblerais-je ? » se dit-il en s’élançant vivement vers le parapet auprès duquel étaient placés les mortiers. De là il vit distinctement les Français franchir en courant un endroit libre de tout obstacle et venir droit sur lui. Leurs baïonnettes, étincelant au soleil, s’agitaient dans les tranchées les plus voisines. Un zouave de petite taille, aux épaules carrées, un sabre à la main, courait en avant des autres, sautant par-dessus les fossés. « À mitraille ! » cria Volodia en s’élançant de la banquette ; mais les soldats y avaient déjà pensé, et le bruit métallique de la mitraille lancée d’abord par le premier mortier, ensuite par le deuxième, gronda au-dessus de sa tête. « Premier, second », commanda-t-il, et il traversa en courant l’espace entre les deux canons, oubliant complètement le danger. Des cris et le crépitement des fusils du bataillon chargé de la défense de notre batterie s’entendaient d’un côté, et tout à coup, à gauche, s’éleva une clameur désespérée répétée par plusieurs voix : « Ils viennent par derrière », et Volodia, se retournant, aperçut une vingtaine de Français ; l’un d’eux, un bel homme avec une barbe noire, courut vers lui et, s’arrêtant à dix pas de la batterie, tira sur lui à bout portant et reprit sa course. Volodia, pétrifié, n’en croyait pas ses yeux ! Devant lui, sur le rempart, des uniformes bleus et deux Français qui enclouaient déjà un canon. Excepté Melnikoff, tué d’une balle à côté de lui, et Vlang, qui, les yeux baissés, le visage enflammé par la fureur, brandissait l’anspect, il n’y avait plus personne.

« Suivez-moi, Vladimir Sémenovitch, suivez-moi ! » criait Vlang d’une voix désespérée en se défendant avec le levier contre les Français venus par derrière. L’aspect menaçant du junker et le coup dont il assomma l’un d’eux les arrêtèrent. « Suivez-moi, Vladimir Sémenovitch ; qu’attendez-vous ? fuyez ! » et il se précipita dans la tranchée d’où notre infanterie tirait sur l’ennemi. Il en ressortit pourtant aussitôt, pour voir ce qu’était devenu son lieutenant adoré. Quelque chose d’informe, revêtu d’une capote grise, gisait la face contre terre, à la place où s’était tenu Volodia, et l’espace tout entier était occupé par les Français, qui tiraient sur les nôtres.


XXVI


Vlang retrouva sa batterie sur la deuxième ligne de défense, et, des vingt soldats qui la composaient naguère, huit seulement étaient restés en vie.

Vers les neuf heures du soir, Vlang avec ses hommes traversaient la baie en bateau à vapeur dans la direction de la Sévernaïa. Le bateau était chargé de blessés, de canons et de chevaux ; le tir avait cessé partout. Comme la veille, les étoiles brillaient au ciel, mais le vent soufflait avec force et agitait la mer. Sur le premier et le deuxième bastion, des éclairs s’allumaient partout à ras de terre, précédant quelques explosions qui ébranlaient l’atmosphère et permettaient de voir des pierres et des objets noirs d’une formé étrange lancés dans les airs ; quelque chose brûlait près des docks, et une flamme rouge se réfléchissait dans l’eau ; le pont, couvert de monde, était éclairé par des feux sur la batterie Nicolas ; une grande gerbe de flammes semblait s’élever au-dessus de l’eau sur la pointe éloignée de la batterie Alexandre et illuminait la couche inférieure d’un nuage de fumée qui se balançait au-dessus ; comme la veille, les feux de la flotte ennemie brillaient au loin dans la mer, calmes et insolents : les mâts de nos vaisseaux coulés à fond et s’enfonçant lentement dans les eaux profondes se dessinaient sur la lueur rouge des incendies. Sur le pont du bateau, personne ne parlait ; de temps à autre, au milieu du clapotement régulier de la vague que fendaient ses roues et du bouillonnement de la vapeur qui s’échappait, on entendait s’ébrouer les chevaux, dont les fers frappaient sur le plancher, on entendait le capitaine prononcer quelques paroles de commandement, et aussi les douloureux gémissements des blessés. Vlang, qui n’avait pas mangé depuis la veille, tira une croûte de pain de sa poche et y mordit, mais à la pensée de Volodia il éclata en sanglots si bruyants que les soldats en furent surpris.

« Tiens, il mange du pain et il pleure, notre Vlang, dit Vassine.

— Étrange ! ajouta l’un d’eux.

— Vois donc, ils ont brûlé nos casernes ! poursuivit-il en soupirant. Combien des nôtres y sont morts, et pourtant le Français s’en est emparé.

— C’est avec peine que nous en sommes sortis vivants, il faut en remercier Dieu, dit Vassine.

— C’est égal, c’est enrageant.

— Pourquoi ça ? crois-tu donc qu’ils y mèneront joyeuse vie ! Attends un peu, nous les reprendrons. Nous en perdrons encore des nôtres, possible ; mais, aussi vrai que Dieu est saint, si l’empereur l’ordonne, on les reprendra ! Est-ce que tu crois qu’on les lui a laissées telles quelles, allons donc ! il n’a eu que des murailles nues ; on a fait sauter les retranchements ! Il a planté son drapeau sur le mamelon, c’est vrai !… mais il ne se risquera pas en ville !… Attends un peu, on ne sera pas en reste avec toi ! Donne-nous seulement le temps, dit-il en regardant du côté des Français.

— Ce sera ainsi, c’est certain », dit un autre avec conviction.

Sur toute la ligne des bastions de Sébastopol, où pendant des mois entiers la vie bouillonnait, ardente et énergique, où pendant des mois la mort seule relevait les héros agonisant les uns après les autres et inspirant la terreur, la haine et enfin l’admiration à l’ennemi ; sur ces bastions, dis-je, il n’y avait plus une âme, tout y était mort, farouche, épouvantable, mais non pas silencieux : car tout croulait autour avec fracas. Sur la terre labourée par une récente explosion gisaient çà et là des affûts brisés, des cadavres russes et français écrasés, de lourds canons de fonte renversés dans le fossé par une force effroyable, à moitié enterrés dans le sol et pour toujours muets, des bombes, des boulets, des éclats de poutres, des fossés, des blindes et encore des cadavres en capotes bleues ou grises qui semblaient secoués par de suprêmes convulsions et qu’éclairait par instants le feu rouge des explosions qui retentissaient dans l’air.

Les ennemis voyaient bien qu’il se passait quelque chose d’insolite dans le redoutable Sébastopol, et ces explosions, ce silence de mort sur les bastions les faisaient trembler : sous l’impression de la résistance calme et ferme de cette dernière journée, ils n’osaient encore croire à la disparition de leur invincible adversaire et attendaient avec anxiété, silencieux et immobiles, la fin de cette nuit lugubre.

L’armée de Sébastopol, semblable à une mer dont la masse liquide, agitée et inquiète, se répand et déborde, avançait lentement, par une nuit sombre, en ondulant dans l’obscurité impénétrable, sur le pont de la baie, se dirigeant vers la Sévernaïa, s’éloignant de ces lieux où étaient tombés en si grand nombre les héros qui les avaient arrosés de leur sang, de ces lieux défendus pendant onze mois contre un ennemi deux fois plus fort et qu’elle avait reçu l’ordre d’abandonner aujourd’hui même sans combat.

La première impression causée par cet ordre du jour pesa lourdement sur le cœur de chaque Russe, ensuite la crainte de la poursuite fut le sentiment dominant chez tous. Les soldats, habitués à combattre sur les lieux qu’ils abandonnaient, se sentirent sans défense aussitôt qu’ils s’en furent éloignés ; inquiets, ils se massaient à l’entrée du pont, soulevé par de violentes rafales. À travers l’encombrement des régiments, des milices, des voitures, se poussant les uns les autres, l’infanterie, dont les fusils s’entre-choquaient, et les officiers porteurs d’ordres, se frayaient avec peine un chemin ; les habitants et les domestiques militaires accompagnant les bagages suppliaient et pleuraient pour qu’on les laissât passer, pendant que l’artillerie, pressée de s’en aller, roulait avec bruit en descendant vers la baie. Bien que l’attention fût distraite par mille détails, le sentiment de la conservation et le désir de fuir au plus vite cet endroit fatal remplissaient l’âme de chacun : chez le soldat mortellement blessé, couché parmi cinq cents autres malheureux sur les dalles du quai Paul et demandant à Dieu la mort, chez le milicien épuisé qui, par un dernier effort, pénètre dans la foule compacte pour laisser le chemin libre à un officier supérieur, chez le général qui commande d’une voix ferme le passage et qui retient les soldats impatients, chez le matelot égaré dans le bataillon en marche et presque étouffé par la foule mouvante, chez l’officier blessé porté par quatre soldats qui, arrêtés par la foule, déposent le brancard à terre près de la batterie Nicolas, chez le vieil artilleur qui durant seize ans n’a pas quitté le canon que, avec l’aide de ses camarades et sur l’ordre incompréhensible pour lui de son chef, il est en train de culbuter tout droit dans la baie, et enfin chez les marins qui viennent de couler leurs bâtiments et qui rament avec vigueur en s’éloignant dans leurs chaloupes. Arrivé au bout du pont, chaque soldat, à peu d’exceptions près, ôtait son bonnet et se signait ; mais, en dehors de ce sentiment, il en éprouvait un autre, plus cuisant, plus profond, un sentiment voisin du repentir, de la honte, de la haine, car c’est avec une inexprimable amertume au cœur que chacun d’eux soupirait, proférait des menaces contre l’ennemi et jetait, en atteignant le côté nord, un dernier regard sur Sébastopol abandonné.



FIN



  1. Boisson populaire.
  2. Tireurs.
  3. C’est le titre du « Moniteur de l’armée » russe.
  4. Treillage en bois couvert en lierre, à la mode à une certaine époque dans les salons.
  5. Sous-officier noble.
  6. Nos soldats, habitués à se battre avec les Turcs et à entendre leurs cris de guerre, racontent toujours que les Français criaient de même : « Allah ! »
  7. En français dans le texte.
  8. Dernière station avant Sébastopol.
  9. Traduction littérale du salut habituel du soldat à ses supérieurs.
  10. Dans certains régiments d’armée, les officiers avaient surnommé les soldats « Moscou », appellation moitié méprisante, moitié caressante.
  11. Vêtement un peu long porté au Caucase.
  12. Soupe polonaise et petite-russienne faite au jus de betteraves avec de la viande et des légumes.
  13. Mesure d’avoine.
  14. Viande hachée.
  15. Plat petit-russien à la crème aigre.
  16. Américaine.