Scènes et Mœurs de la vie des Ouvriers en Angleterre, la grève de Preston

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LA
GREVE DE PRESTON



Les années 1853 et 1854 ont été fécondes pour l’Angleterre en faits industriels qui méritent au plus haut degré l’attention des économistes, soit par les enseignemens généraux qu’en peut tirer la science, soit par la lumière qu’ils jettent sur les ressources de l’industrie anglaise et sur l’état moral des populations qu’elle occupe. C’est à ce double titre que le plus remarquable de ces faits, — la grève de Preston, — nous paraît appeler une étude à laquelle nous invitent des souvenirs, des observations recueillis sur place, et qui, dans les conditions où se poursuit aujourd’hui le développement industriel de l’Angleterre, n’a peut-être rien perdu de son opportunité. Les circonstances au milieu desquelles s’est produit le mouvement de Preston demandent avant tout à être indiquées rapidement, car le lien qui rattache cette grève aux changemens apportés par sir Robert Peel dans la législation de son pays en ressort avec une pleine évidence, et les événemens dont Preston a été le théâtre offrent ainsi l’occasion de préciser quelques résultats de ces réformes au point de vue économique comme au point de vue moral.

Personne n’ignore quel prodigieux essor le commerce et l’industrie prirent en Angleterre après l’établissement du nouveau régime commercial. La navigation et l’agriculture, stimulées par la concurrence et favorisées par la prospérité générale, loin de succomber aux désastres qu’on leur avait prédits, entrèrent l’une et l’autre dans une voie de progrès et de profits inespérés. Jamais, dans l’histoire d’aucun pays, on n’avait vu la richesse publique se développer aussi rapidement. Vainement les manufactures se multipliaient et se fortifiaient chaque année ; elles n’en restaient pas moins impuissantes à suffire aux commandes qui affluaient de toutes parts, du dedans et du dehors. Malgré le secours du pavillon étranger, malgré l’activité du travail sur tous les chantiers de construction et l’achat des navires partout où il y en avait à vendre, la marine faisait défaut aux besoins du commerce, et le prix du fret s’était élevé au double et souvent même jusqu’au triple de l’ancien taux. L’agriculture elle-même, qui un moment avait paru hors d’état de se relever du rude coup que la libre introduction des grains étrangers lui avait porté, s’était résolument mise à l’œuvre et luttait contre la difficile position qu’on lui avait faite. Abandonnant ses pratiques de routine invétérée, elle demandait à la science de l’éclairer de ses enseignemens, à la mécanique de lui fournir des instrumens meilleurs, et, grâce à des efforts soutenus et intelligens, elle se préparait à reprendre dans un avenir prochain le premier rang parmi les intérêts du pays. Déjà, à chaque renouvellement de bail, le loyer de la terre se relevait sensiblement de la dépréciation qui avait suivi la loi de 1847.

Tels étaient en 1853 les résultats incontestables des conceptions de sir Robert Peel et de ses hardies innovations : la reconnaissance publique lui en tient compte, et sa mémoire grandit tous les jours dans l’estime de ses concitoyens. Sur presque tous les points, le succès avait justifié ses vues : en même temps que les vides du trésor s’étaient comblés, la prospérité commerciale de l’Angleterre réalisait les prévisions de l’habile ministre, et, dans l’opinion de tous, celle même de ses anciens adversaires, le temps ne pouvait que se charger de les confirmer. Cependant, si les industriels, les commerçans, les armateurs, les fermiers, tous ceux enfin qui ont un capital à mettre au service de leur travail profitaient largement de l’activité imprimée aux affaires, il y avait à côté d’eux une classe nombreuse qui était loin d’être aussi satisfaite des résultats du nouveau système : c’était celle des ouvriers. On leur avait promis que les réformes projetées s’accompliraient à leur profit, et que le premier effet qui en sortirait pour eux serait de leur donner à tous la vie à bon marché : dans la lutte entreprise contre les vieilles lois du pays, les promoteurs et les partisans des mesures nouvelles avaient sollicité le concours du peuple en proclamant bien haut qu’ils travaillaient à diminuer ses misères, et il n’est pas douteux que pour beaucoup d’entre eux ce but était celui qu’ils avaient le plus à cœur d’atteindre ; mais l’événement sur ce point avait trahi leur attente, et là peut-être est le côté vulnérable du système. En effet, si les exigences provoquées par ce mécompte chez les ouvriers avaient eu gain de cause, si les élévations de salaire qu’ils ont réclamées avaient dû leur être accordées dans les proportions et dans les conditions qu’ils prétendaient imposer, le commerce de l’Angleterre au dehors ne pouvait manquer d’en être gravement affecté ; il aurait perdu sa position de vendeur à bas prix, et la faveur dont le free trade avait joui jusque-là dans l’opinion publique aurait rapidement décliné.

Durant les premières années qui suivirent le rappel des lois sur les céréales et les changemens apportés aux lois de douane et de navigation, la condition de la classe ouvrière en Angleterre était incontestablement devenue meilleure. Le prix de presque toutes les denrées de première nécessité avait baissé, et l’impulsion donnée au commerce et à l’industrie fournissait abondamment du travail à tous les bras ; mais ce bien-être fut de courte durée. La prospérité et l’aisance générales amenèrent une plus grande consommation de toutes choses, et cette plus grande consommation détermina un renchérissement. À l’exception du pain, que la libre entrée des grains étrangers garantit efficacement contre le retour des hauts prix des temps du monopole, tout le reste, les alimens et les vêtemens, les logemens et les objets d’utilité domestique, en un mot tout ce que la vie de chaque jour exige avait augmenté de prix d’année en année, et bientôt était devenu plus cher qu’à aucune époque antérieure. L’ouvrier prétendait donc n’avoir obtenu dans sa situation que bien peu de changemens ; il avait pris d’ailleurs, pendant les quelques années d’abondance qui avaient suivi la réforme, l’habitude d’une vie plus douce ; il s’était accoutumé à de certaines jouissances, nouvelles pour lui, dont il trouvait dur de se priver, et l’amertume qui suit les espérances trompées le laissait moins disposé que par le passé à la résignation. Une autre circonstance encore vint aigrir son mécontentement. Si le régime nouveau n’avait été pour lui qu’une déception, ses patrons en recueillaient tout le profit qu’ils avaient jamais pu s’en promettre. Les manufactures florissaient : sur tous les points du royaume, il s’en élevait de nouvelles, et le travail y était en pleine activité ; aussi ne parlait-on que des énormes profits des fabricans. Les ouvriers le savaient : ils supputaient ce que leurs bras rapportaient à ces heureux capitalistes dont les habitudes dispendieuses révélaient l’opulence, tandis que le mercenaire qui travaillait pour eux trouvait à peine dans le fruit de son labeur de quoi suffire à ses besoins de chaque jour. Ces rapprochemens et ces contrastes produisaient l’effet accoutumé, et dès l’année 1852 de sourds mécontentemens grondaient au cœur de toutes les populations ouvrières de l’Angleterre. Exagérés plus tard et exploités par des meneurs habiles, il faut croire que dans le principe ces mécontentemens étaient légitimes, et que le rapport véritable entre les profits du maître et le taux des salaires de l’ouvrier combiné avec les besoins de sa vie n’existait plus, puisque partout ou presque partout, en ces premiers temps d’agitation, les maîtres et les patrons entrèrent en composition avec les hommes qu’ils employaient. Les uns le firent spontanément, d’autres ne cédèrent qu’à la menace de la suspension des travaux, ou même ne se soumirent qu’après que les travaux avaient été abandonnés. Partout néanmoins, nous le répétons, le résultat fut le même. À l’exception peut-être des portefaix de Liverpool, tous les ouvriers de l’Angleterre obtinrent que leurs salaires fussent augmentés.

Ce fut un spectacle curieux à observer que l’agitation qui se produisit aussitôt au milieu de ces masses de travailleurs. On était alors vers la fin du mois de juin de l’année 1853. Tout à coup, à Liverpool, à Manchester, dans le comté de Chester et dans le pays de Galles, dans tout l’ouest de l’Angleterre enfin, les ouvriers de presque tous les corps d’états et de métiers exigèrent une augmentation de salaire, et quand ils ne l’obtenaient pas, on les vit se mettre en grève. Tant que cette augmentation ne fut réclamée que par les ouvriers de métiers et d’industries de peu d’importance, l’attention publique ne s’en préoccupa guère. On laissa les maîtres tailleurs, bottiers, charpentiers et autres accommoder leurs différends avec les hommes qu’ils occupaient, régler eux-mêmes du mieux qu’ils pourraient des intérêts qui semblaient ne regarder qu’eux ; mais le mouvement s’étendit rapidement, et gagna les mines de charbon, les usines de fer et les manufactures de coton. À Liverpool les portefaix et les hommes de peine employés dans les docks se retirèrent du port, au nombre de 5,000. Ils demandaient que le prix de leur journée fût augmenté de 6 deniers, et porté à 4 shillings 1/2 par jour. À Stockport, vingt mille ouvriers des filatures quittèrent le même jour leurs ateliers, réclamant tout à la fois une augmentation de 10 pour 100 dans leur salaire et une diminution dans les heures de leur travail ; 6,000 ouvriers firent de même dans les mines du pays de Galles, mais ce n’était pas 10 pour 100 d’augmentation auxquels ils prétendaient : ils en exigeaient 15. À Manchester, les hommes même de la police suivaient l’exemple de plusieurs des corporations de la ville, et 250 constables se démettaient de leur emploi, au grand embarras des magistrats, qui, dans un pareil moment, ne pouvaient se passer d’eux pour protéger l’ordre public. Quelques semaines plus tard, le mouvement s’étendait sur tout le pays, et se faisait sentir à Nottingham, à Bristol et à Hull. Les ouvriers constructeurs de la Clyde, du Wear et de la Tamise y prenaient part. Personne alors ne resta plus indifférent à cette question des salaires ; on sentit que la prospérité du pays, l’intérêt de la communauté tout entière, y étaient engagés. Les journaux intervinrent dans le débat, quelques-uns, mais en petit nombre, en prenant ouvertement la défense des patrons, moins peut-être par sentiment d’équité que par souci de leur clientèle, les autres en laissant voir que leurs sympathies étaient pour les ouvriers, et en prêtant leur appui à des prétentions qui leur paraissaient légitimes. De nombreux meetings se réunirent de toutes parts ; ouvriers et patrons eurent les leurs, et des deux côtés, après avoir délibéré, on remit à des comités permanens le soin de veiller à l’exécution dès résolutions arrêtées.

Les grèves ont été fréquentes autrefois en Angleterre. On se rappelle encore celles de 1829 et de 1840 et les excès de toute nature auxquels les ouvriers se sont portés à ces époques : c’était alors une sorte de guerre déclarée aux fabricans et aux manufacturiers, et on n’entendait parler que de meurtres, de pillages et d’incendies. La grève de 1853, non-seulement à son début, quand elle était pour ainsi dire spontanée et qu’une sorte, de nécessité pour les ouvriers la légitimait, mais plus tard même, alors qu’elle prit à Preston le caractère d’une révolte organisée, ne se laissa jamais entraîner à ces coupables excès. Dans cette première période surtout, les ouvriers montrèrent une louable modération. Habiles à tirer parti du sentiment général de sympathie si souvent et officiellement proclamé dans le pays pour les classes souffrantes, pour leur amélioration morale surtout, s’ils demandaient des salaires plus élevés, c’était, disaient-ils, que leur salaire actuel, entièrement absorbé par les nécessités de la vie, ne leur laissait rien pour adoucir la condition de leurs femmes et pourvoir à l’éducation de leurs enfans. L’aigreur ne se mêlait à leurs plaintes que lorsqu’ils en venaient à ce qu’ils appelaient les déceptions des nouvelles lois sur la liberté du commerce. La prospérité du pays s’en était accrue, leurs patrons y avaient trouvé une source féconde de bénéfices et de richesse ; mais elles avaient été pour eux sans effet, et c’est vainement qu’ils en avaient espéré plus de bien-être et d’aisance. Que leur servait-il qu’il y eût eu des dégrèvemens et des suppressions de droits, si le profit le plus clair en demeurait aux mains des commerçans, des manufacturiers et des marchands [1], et si les consommateurs n’en payaient pas moins tout à des prix plus élevés que par le passé, objets d’habillement et denrées alimentaires de toute sorte ?

De tels griefs, à quelques exagérations près, avaient un grand fonds de vérité. Aussi les patrons cédèrent-ils presque toujours dans le premier moment aux réclamations qui leur furent présentées. À Stockport, ville manufacturière de premier ordre, la concession fut entière, et depuis on a beaucoup reproché aux fabricans de ce pays ce que l’on a nommé leur acte de faiblesse. À Manchester, les hommes de la police et les magistrats n’ayant pu réussir à tomber d’accord, ces derniers s’étaient adressés aux polices des villes voisines, ou cherchaient des recrues parmi les Irlandais ; mais les nouveau-venus étaient mal accueillis dans la ville, les enfans les suivaient avec des huées, et l’on fut forcé de satisfaire aux exigences des anciens constables pour les amener à reprendre le bâton, signe de leurs fonctions. Dans le pays de Galles, les mineurs, dont plus de 8,000 se préparaient à émigrer en Australie, avaient obtenu le surcroît de salaire qu’ils avaient mis pour condition à la reprise du travail. Dans tous les chantiers de constructions maritimes, le prix de la journée avait été augmenté de 2 et 3 shillings, et plus tard, mais cette fois sans qu’il y eût coalition des ouvriers et par l’effet seul du besoin qu’on avait de leurs bras, il fut porté dans certains ports jusqu’à l’énorme somme de 15 et même 16 shillings. Si dans quelques localités on essaya de résister à toutes ces prétentions, un peu plus tôt ou un peu plus tard il fallut finir, sinon par se soumettre absolument, du moins par entrer en transaction. À Liverpool seulement, les ouvriers du port furent contraints de céder ; l’opinion était unanime à trouver leurs exigences exorbitantes, et comme en définitive ils n’avaient à mettre au service de ceux qui les employaient que de la force physique, les remplacer eût été chose facile. Au premier appel qui lui aurait été fait, l’Irlande y aurait abondamment pourvu : on le leur fit sentir, même assez durement ; mais cet exemple a été unique, et partout ailleurs la victoire est restée aux ouvriers, partout ils ont obtenu une augmentation de salaire, moindre pour les uns, plus forte pour les autres, selon les lieux et la situation plus ou moins prospère des industries auxquelles ils appartenaient. Dans cette première période de la crise en effet, les ouvriers et les maîtres discutaient encore à l’amiable leurs conditions, et au besoin savaient se faire de mutuelles concessions.

Trois mois s’étaient ainsi passés en débats presque partout terminés à l’avantage des ouvriers : on espérait se remettre promptement de cette crise, et l’on se préparait à faire face à des difficultés d’un autre ordre dont on pressentait l’approche. En Angleterre et sur tout le continent, la moisson avait été mauvaise, et sans avoir une année de famine à craindre, on s’attendait à un excessif renchérissement du pain et de toutes les autres subsistances. Dans les régions politiques, on voyait la question d’Orient se compliquer chaque jour, et déjà l’on pouvait prévoir que la guerre en sortirait. Sous le poids de cette double appréhension, l’industrie et le commerce se sentaient atteints d’une sorte de malaise : non seulement les commandes diminuaient, mais le fabricant et le manufacturier en étaient venus à décliner souvent celles qui leur étaient faites pour un avenir éloigné ; ils répugnaient à prendre des engagemens à longs termes, dans la crainte que les événemens ne les laissassent à leur charge. C’est alors que plusieurs retirèrent une partie des concessions précédemment faites à leurs ouvriers ; ils leur demandaient de se soumettre à cette situation nouvelle, de prendre leur part dans la mauvaise fortune, comme ils avaient réclamé et obtenu qu’on leur en fît une dans la bonne. Beaucoup d’entre les ouvriers, il faut le reconnaître, entendirent ce langage, et, se prêtant aux circonstances, consentirent au rétablissement de l’ancien taux du salaire ; mais d’autres au contraire (c’étaient surtout les ouvriers des manufactures de coton du district de Manchester) ne répondirent aux demandes des maîtres que par un redoublement d’exigences. Il y avait parmi eux des meneurs imbus des doctrines socialistes qui avaient, quelques années auparavant, si tristement agité la France. Le moment leur parut propice pour s’insurger contre le capital et le dominer à leur tour. Telle fut la redoutable influence sous laquelle s’organisa la grève de Preston, l’une des plus dangereuses et des plus longues par lesquelles l’Angleterre ait passé. Par le nombre des adhérens, l’habileté des chefs et les sympathies qu’elle excita parmi les classes ouvrières, cette grève fera époque dans les annales de l’industrie anglaise ; elle se recommande surtout à la sérieuse attention des gouvernemens de tous les pays à raison du caractère menaçant des prétentions des ouvriers et du renversement qu’ils essayèrent d’introduire dans leurs rapports avec les patrons. Pour les économistes aussi, nous l’avons dit, la grève de Preston doit être un sujet de sérieuses méditations. Jusqu’à présent, il était passé en principe qu’aucune grève ne pouvait aboutir au succès, et qu’après avoir enduré les misères auxquelles il se condamne en quittant son travail, l’ouvrier ne pouvait pas échapper, un peu plus tôt ou un peu plus tard, à la nécessité de rentrer dans les ateliers à des conditions presque toujours plus dures que par le passé. Cette fois encore l’événement a donné raison à la science ; mais combien il s’en est peu fallu que le contraire arrivât ! Les manufacturiers étaient beaucoup moins rassurés que les théoriciens ; plus d’une fois ils ont désespéré de leur cause, plus d’une fois ils ont délibéré s’il ne valait pas mieux passer immédiatement sous les fourches caudines que de s’épuiser en une résistance impossible. Les conseils des plus fermes l’ont emporté ; mais aujourd’hui encore, et malgré le succès, on se dit tout bas en Angleterre que ce succès est venu d’ailleurs, et que, sans la perspective d’une guerre imminente et la cherté des grains, c’est-à-dire sans le travail arrêté dans les manufactures et une pression plus dure exercée sur l’ouvrier par les besoins de la vie, les coalisés de Preston, loin de recevoir la loi, l’auraient imposée. On va juger de ce qu’il y a de fondé dans cette assertion par le récit même des événemens.


I

L’ancienne bourgade de Preston, patrie d’Arkwright [2], est, après Manchester, le centre le plus important des fabriques de coton du comté de Lancastre. Parmi ces fabriques, il en est peu même qui semblent plus avantageusement situées. Bâtie sur une éminence qui domine les eaux du Rible, elle est affranchie de l’atmosphère de fumée qui trop souvent attriste les villes manufacturières. Le rideau pittoresque des collines qui bornent son horizon et la beauté renommée des promenades qui l’entourent en font un séjour délicieux, dont le charme s’est, pour ainsi dire, communiqué au caractère des habitans : il règne à Preston, dans toutes les classes, même chez les ouvriers, qui n’ont rien de la rudesse de leurs camarades des autres parties du royaume, une grande aménité de mœurs et le goût des plaisirs tranquilles et décens. Seulement le Prestonien, fier de ces avantages, de l’antiquité de sa ville, de ses franchises municipales d’autrefois et de sa prospérité commerciale d’aujourd’hui [3], passe pour être enclin à l’orgueil, et ses compatriotes du royaume-uni ne le désignent guère que sous le nom du dédaigneux Prestonien. La ville a derrière elle d’immenses plaines où l’agriculture est florissante, et qui approvisionnent abondamment son marché. Elle se relie par un canal et par un chemin de fer aux parties les plus reculées du royaume, ce qui fournit un facile accès chez elle au coton, au charbon, aux autres objets qu’emploient ses manufactures, et un moyen d’écoulement également facile à ses produits fabriqués. On y travaille le coton sous toutes les formes, de telle sorte que l’ouvrier anglais y trouve toujours, et plus facilement qu’ailleurs, à s’employer ; aussi cherche-t-il de préférence à entrer dans les manufactures de Preston. Certain d’y vivre à meilleur marché, il y trouve de plus des associations de secours mutuels établies entre les diverses corporations depuis les temps les plus reculés, et les vieilles et riches familles du pays s’y recommandent par leurs sentimens de sympathie pour les classes que la fortune a moins bien partagées qu’elles.

On comprend que dans de telles conditions les ouvriers des manufactures de Preston fussent peu disposés à rompre les liens d’union et d’harmonie qui existaient entre eux et leurs maîtres. Ils avaient été les derniers à prendre part à la grève de 1836 ; celle de 1853 était générale dans le pays ; tout autour d’eux, elle avait réussi dans les manufactures de coton, au profit de leurs camarades, sans qu’aucun symptôme d’agitation se fût encore fait voir à Preston. Cependant il importait aux meneurs d’engager les Prestoniens dans leur cause ; ils y étaient poussés par un double motif. Si les ouvriers de Preston, les mieux traités et les plus favorisés de l’Angleterre, élevaient la voix contre leurs maîtres ; si eux aussi ils se plaignaient de leur sort, quel est celui qui pouvait se résigner au sien et n’avait pas le droit de demander le redressement des torts dont il souffrait ? Victorieuse à Preston, là où la résistance devait être la plus opiniâtre, la ligue le serait facilement devenue dans tout le pays. C’était là, disaient les instigateurs à leurs camarades pour les entraîner, qu’était la citadelle de la corruption, et cette citadelle tombée, ils n’auraient plus qu’à demander partout acquiescement et soumission aux conditions qu’il leur plairait de dicter. Tous leurs efforts tendirent à ce résultat.

En conséquence, une réunion de délégués des divers districts manufacturiers ayant été tenue à Stockport, il y fut résolu qu’on irait à Preston pour y organiser une grève, et quelques jours plus tard, les meneurs se rendaient dans cette ville, après y avoir fait annoncer qu’ils venaient pour délibérer avec leurs camarades de Preston sur les moyens de leur faire concéder les 10 pour 100 qu’ils avaient eux-mêmes obtenus. L’assemblée était nombreuse ; son président, un agitateur bien connu, leur dit : « Vos camarades de Stockport ont noblement engagé la bataillé et l’ont gagnée ; ils viennent aujourd’hui à votre aide, secondez-les en les imitant. Leur appui vous est assuré, et ce n’est pas seulement les 10 pour 100 qui vous seront donnés : il se passera peu de temps avant que cette augmentation de salaire ne soit portée au-delà du double. » Ces paroles, combattues par quelques-uns des plus sages, qui s’en effrayaient, furent malheureusement accueillies par le plus grand nombre, et la résolution qui les sanctionna décidait que les ouvriers de Preston signifieraient immédiatement à leurs patrons qu’ils les quitteraient dans huit jours ; si d’ici là les salaires, des plus bas aux plus élevés indistinctement, n’avaient pas été augmentés de 10 pour 100, et si, pour l’avenir, on ne formulait pas un tarif des prix d’ouvrages, tarif qui serait rendu obligatoire dans toutes les fabriques de la ville, et d’après lequel il y aurait salaire uniforme pour tout ouvrier employé au même genre de travail, selon le nombre de pièces qu’il aurait tissées ou la longueur de fil qu’il aurait filé pendant la semaine. Cela s’appelait equalization or standard list of prices. Un comité devait en outre (et ce n’était pas là le point le moins important de la délibération) exiger des fabricans un règlement d’ordre et d’intérieur qui limitât leur autorité sur leurs ouvriers, surtout en ce qui touche au renvoi de ceux-ci de la manufacture.

Avant de dire par quels efforts désespérés cette grande lutte contre le capital a été soutenue du côté des ouvriers, et quelles phases diverses elle a traversées, il convient d’examiner les prétentions qui en ont été le point de départ.

C’était, en premier lieu, une augmentation de 10 pour 100 sur tous les salaires. Or il est un principe universellement admis aujourd’hui par les économistes de toutes les écoles, si ce n’est par ceux dont les doctrines mèneraient vite au bouleversement de la société : c’est que le taux des salaires né peut pas être réglé a priori. Dans le même pays et pour chaque industrie en particulier, ce taux varie selon les lieux, selon les temps et les circonstances ; il ne dépend ni de la volonté de l’ouvrier qui loue son travail, ni de celle du capitaliste qui l’emploie. L’un ne peut pas plus l’abaisser que l’autre ne peut l’élever à son gré : la loi qui en est l’unique et suprême arbitre, c’est l’état du marché avec ses chances présentes de profits, ou de pertes, avec l’offre du travail qui y abonde ou qui s’en retire. Si la chose est vraie partout, elle l’est peut-être moins, et ceci à l’avantage de l’ouvrier, en Angleterre, centre d’un mouvement immense de commerce et d’affaires. Le capital y est trop abondant, et la concurrence entre ceux qui le possèdent y est trop vive. Aussi le capitaliste y est-il beaucoup plus à la merci du travailleur qu’il ne le tient sous sa dépendance. Les chefs de la ligue projetée à Preston le savaient : ils avaient abusé de cet avantage à Stockport, à Blackburn et en d’autres lieux ; mais cette fois l’enivrement du succès les emporta trop loin, et ils dépassèrent le but. Mieux que personne, eux qui étaient des ouvriers de manufactures, qui plus ou moins connaissaient quelque chose de l’économie de ces établissemens, ils auraient dû savoir que ces 10 pour 100 d’augmentation, indistinctement imposés à tous les manufacturiers, n’étaient pas acceptables : peut-être fallait-il demander plus à l’un et moins à l’autre, selon le besoin de travail que l’un ou l’autre avait en ce moment et la quotité des profits qu’il tirait de sa manufacture. Ce niveau, qu’on prétendait faire passer également sur toutes les fabriques, n’eût été légitime en tout cas, si jamais il pouvait l’être, qu’autant qu’il y eût eu alors uniformité de gages payés par tous les maîtres de Preston, et cela n’était pas. Depuis 1847, époque de souffrances pour l’industrie et le commerce pendant laquelle tous les salaires avaient subi une réduction, la paie de l’ouvrier, dans certaines manufactures avait été élevée de 20, de 30 pour 100, dans quelques autres de 10 seulement ou de moins encore. Fallait-il donc exiger autant de celui qui avait tout donné que de celui qui, à tort où à raison, persistait à tout refuser ? Mais les meneurs ne s’y étaient pas trompés, ils visaient à un autre but qu’une équitable rémunération du travail ; ils voulaient que le capital leur fût soumis, et qu’à sa tyrannie, longtemps exercée sur eux, disaient-ils, succédât enfin l’empire de l’ouvrier, instrument réel de la richesse publique. Au fond, il leur importait peu que les 10 pour 100 ou plus ou moins fussent accordés ; ils ne s’inquiétaient pas qu’il y eût iniquité, vis-à-vis de leurs propres camarades, à demander autant pour les uns et à ne pas exiger plus pour les autres : avant tout, ils songeaient au succès, à la domination qu’ils mettraient entre leurs mains, et dix pour cent n’était qu’un cri de guerre qu’ils avaient cru propre à rallier les masses et à les animer au combat. Il leur fallait un mot clair, intelligible et invariablement répété : ils trouvèrent celui de dix pour cent, et ils l’adoptèrent comme ils auraient fait de tout autre, sans tenir au sens qu’il semblait avoir et sans prendre la peine de le définir à ceux qui le poussaient. Leur calcul avait été juste : s’ils s’étaient laissé aller à la discussion raisonnée du gouvernement et de l’exploitation d’une manufacture, s’ils avaient essayé de discourir sur les prix de la matière première comparés à ceux des produits fabriqués, sur les gains et profits du maître mis en regard de ceux de l’ouvrier, quelque éloquence qu’ils y eussent dépensée, les masses seraient restées plus froides. On leur aurait répondu d’ailleurs, et souvent de manière à faire douter les plus intéressés de l’excellence de leurs argumens, car la réforme demandée était en définitive impraticable, et on l’eût assurément abandonnée le lendemain du succès, si le succès fût venu. Mais les chefs du mouvement déclamaient, sans sortir de la phraséologie, sur les riches habitations des manufacturiers, leurs nombreux serviteurs, leurs tables bien servies, leurs coûteux équipages ; ils jetaient en finissant leur cri de « dix pour cent, point de capitulation, » et l’effet était irrésistible. Répété de bouche en bouche, salué par les hurrah aux meetings, invoqué au foyer domestique comme une panacée assurée contre tous les maux, ce mot finit par acquérir une incroyable puissance. À chaque réunion, on se séparait en jurant de ne reprendre les travaux qu’après la concession pleine, entière et sans condition des dix pour cent ; plutôt mourir que de renoncer aux dix pour cent !

Le tableau régulateur des salaires tel que les ouvriers exigeaient qu’on le déterminât à l’avance, et d’après lequel la confection de chaque pièce particulière d’ouvrage aurait été payée d’un prix égal dans toutes les fabriques, n’était pas plus admissible que l’augmentation uniforme des 10 pour 100. Cette prétention portait atteinte aussi bien aux droits de l’ouvrier lui-même qu’à ceux du manufacturier. Tel fabricant a renouvelé ses machines, ou en a introduit chez lui de plus perfectionnées ; en moins de temps et sans plus d’efforts de travail de la part de l’ouvrier, elles produisent plus d’ouvrage : était-il juste que l’ouvrier en tirât profit au détriment du patron qui avait fait la dépense ? Était-il équitable vis-à-vis de ses propres camarades qu’à la fin de la semaine il fût plus rémunéré que celui d’entre eux qui, moins favorisé que lui et travaillant sur des métiers usés ou inférieurs en force, n’avait pas pu, avec autant d’assiduité et de peine, livrer autant d’ouvrage ? L’ouvrier encore à qui on avait mis en main de la matière première grossière et résistante n’avait-il pas le droit de se plaindre que l’on mesurât le salaire sur la quantité seule des produits fabriqués — pour lui comme pour celui à qui il était échu un lot de matière fine et facile à manier ? Il suffit, à ce qu’il semble, d’énoncer ces propositions pour en faire justice.

Plus tard, cette même question de l’égalité des salaires fut portée sur un autre terrain. Les ouvriers demandèrent qu’on en réglât le taux à Preston sur le taux des salaires à Blackburn, à Stockport, ou dans telle ville qu’ils désigneraient. Cette exigence était également déraisonnable. Chaque centre manufacturier a ses avantages ou ses désavantages particuliers qui se contre-balancent les uns par les autres, et empêchent que toute l’industrie d’un pays ne se concentre sur un même point. À Stockport et à Manchester, par exemple, villes situées près des mines de charbon, qui leur fournissent le combustible à meilleur marché, et près de Liverpool, d’où arrive la matière première et par où s’écoule presque toute la fabrication à de moindres frais de transport, les manufacturiers travaillent dans de meilleures conditions que leurs confrères des autres districts, et le taux des salaires de l’ouvrier y est d’ordinaire plus élevé. Les manufacturiers de Preston au contraire, qui, sous d’autres rapports, ont des charges plus lourdes que leurs concurrens de Manchester, paient leurs ouvriers moins cher. C’est à ceux-ci, à leur tour, de voir s’il leur convient mieux de rester à Preston, où leurs gages sont moindres, mais où la vie est à meilleur marché, que d’aller à Manchester, où le haut prix des subsistances fait échec à l’élévation des salaires. Quant aux manufacturiers des deux villes, ils louent le travail comme ils l’entendent, aux conditions en harmonie avec leur situation spéciale, et sans qu’il leur soit possible, à moins de s’exposer à une ruine prochaine, de se déterminer par ce qui se fait ailleurs.

En même temps que ces principes désorganisateurs de toute industrie, et qui s’attaquaient au capital dans sa liberté, étaient manifestement et hardiment promulgués, les meneurs combinaient entre eux d’autres arrangemens, mais qu’ils tenaient secrets, car à ce début de la querelle ils semblèrent avoir honte de leurs excitations au désordre. Ils jetaient les bases de ce qu’ils appelaient le nouveau code des fabriques, code destiné à régir les rapports des ouvriers avec leurs maîtres, et d’après lequel l’autorité de ces derniers serait passée entre les mains de leurs employés. L’existence de ces règlemens, d’une nature particulière, fut bientôt révélée par des faits graves et nombreux, et plus tard attestée par les témoignages des ouvriers cités devant les magistrats. Ces réformes portaient, entre autres dispositions, que si un fabricant renvoyait un de ses ouvriers pour quelque cause que ce fût, tous quitteraient la manufacture, et n’y rentreraient qu’autant que leur camarade expulsé y rentrerait avec eux. En plus d’une circonstance, il se forma des sortes de tribunaux auxquels le fabricant n’était pas appelé, et où l’on discutait les motifs de plainte qui l’avaient fait sévir contre tel ou tel de ses employés. Quand on les trouvait insuffisans, ce qui arrivait d’ordinaire, on statuait qu’il lui serait enjoint de reprendre l’ouvrier, sous peine de voir le travail cesser chez lui et son établissement mis hors la loi (c’était la sanction de l’arrêt). Il serait trop long du reste de relater tous les actes d’indiscipline qui s’ensuivirent : nous nous bornerons à en mentionner quelques-uns.

Un manufacturier chez lequel les salaires se payaient aux taux les plus élevés, et qui, refusant de faire cause commune avec ses confrères, n’avait pas, comme eux, fermé ses ateliers et renvoyé ses ouvriers, se vit contraint lui-même de suivre à la fin cet exemple, et les motifs de sa détermination sont restés consignés dans une déclaration qu’il a rendue publique. « Mes ouvriers, dit-il, ont fait voir un tel esprit de prépotence sur moi, ils se sont livrés à une telle insubordination, que mon autorité dans ma fabrique a été annihilée. J’avais besoin de certains ouvriers pour un travail, je le leur ai commandé, et ils ont refusé de le faire. Un jour que je voyais mes ouvriers, par groupes de cinq ou six, occupés dans chaque salle à lire des imprimés ; qui contenaient les comptes-rendus financiers de la grève de Stockport, je leur adressai des remontrances ; mais ils me répondirent que si cela ne me convenait pas, je pouvais leur donner congé. Et comme la chose se passait devant des enfans et de jeunes filles, ceux-ci en prirent occasion de se mutiner et de négliger leur travail. Je renvoyai deux des jeunes filles, et j’en pris à leur place trois autres qui furent, le jour même de leur entrée, mises à la porte par les autres ouvriers. Un autre jour, j’avais renvoyé un de mes hommes : au moment où son remplaçant était à l’ouvrage, une dizaine d’ouvriers s’approchèrent de lui, lui présentant son habit et son chapeau, le poussèrent dehors, et l’avertirent de ce qui l’attendait s’il osait revenir. Un autre cas plus grave fut celui d’une de mes femmes que l’on sut n’avoir pas voulu payer sa contribution pour la grève de Stockport ; elle fut frappée et maltraitée au point de ne pouvoir pas travailler pendant trois semaines, et quand elle reparut à l’atelier, ses camarades ne l’y admirent qu’après qu’elle eut soldé toute sa part arriérée de la contribution. Les magistrats d’ailleurs ont eu à s’occuper de quelques-unes de ces affaires, et cinq des hommes employés chez moi ont dû donner caution de bonne conduite pendant un an. »

Un autre manufacturier ayant résolu de suspendre le travail de quelques métiers par suite de la diminution des commandes, une députation de ses ouvriers vint le trouver, et lui annonça, par ordre du comité, que si un seul métier s’arrêtait, ils quitteraient tous les autres. Chez un troisième, des ouvriers qui s’étaient mis en grève à l’instigation de leurs camarades, se ressouvenant de la bienveillance que leur maître leur avait toujours témoignée, étaient revenus à l’atelier ; mais quelques-uns apportaient tant de négligence et de dégoût au travail, qu’on leur donna congé. Tous sortirent avec eux, et, rencontrant près de là une troupe de musiciens ambulans, ils la firent jouer et ils dansèrent devant la porte de la manufacture, en signe de défi et de bravade contre le propriétaire. Dans deux ou trois fabriques alors encore en activité, le salaire avait été tout récemment augmenté de 5 pour 100, et les ouvriers s’en montraient contens ; le comité exigea l’augmentation uniforme des dix pour cent, et les maîtres ayant cru y satisfaire en ajoutant 5 pour 100 d’augmentation aux cinq déjà donnés, leur offre fut refusée, et leur manufacture mise en interdit. On barrait le passage aux ouvriers qui voulaient s’y rendre. Ces exemples d’insubordination et d’intimidation se reproduisaient chaque jour. C’était, comme on le voit, la destruction de toute discipline dans les manufactures et leur ruine prochaine ; c’était la force du nombre substituée à la liberté que tout homme doit conserver d’administrer sa propriété selon sa volonté. Il ne s’agissait plus du salaire des ouvriers, mais du libre arbitre des maîtres, que l’on prétendait soumettre chez eux à la loi de ceux qu’ils payaient, et aussi bien que de leur indépendance il s’agissait de celle des ouvriers, auxquels il n’était plus loisible de choisir leurs patrons, puisque souvent le travail cessait et était frappé de suspension là où ils auraient voulu rester occupés.

La situation était devenue des plus graves, et tout le pays commençait à s’en émouvoir. On comprenait que la question qui se débattait à Preston intéressait l’industrie de toute l’Angleterre. Preston n’était plus, à proprement parler, qu’un champ de bataille, et suivant que la victoire s’y déciderait pour les maîtres ou pour les ouvriers de cette ville, la cause commune de ceux-ci ou de ceux-là devait être gagnée ou perdue dans toute l’Angleterre. D’un bout du pays à l’autre les ouvriers anglais ne s’y méprenaient pas, on pouvait le reconnaître à l’ardent intérêt que sur tous les points du territoire ils portaient à leurs camarades de Preston. La lutte que les Prestoniens soutenaient était l’objet de toutes leurs préoccupations ; ils en suivaient les phases avec la plus vive curiosité, et déjà ils se préparaient à leur prêter une aide plus efficace que de stériles vœux et de vaines paroles d’assentiment. De leur côté, les manufacturiers et les industriels des autres comtés encourageaient leurs confrères de Preston à la résistance ; ils se prêtaient à tous les tempéramens possibles dans l’exécution des contrats précédemment passés avec eux. La presse également mettait à leur service sa publicité et son influence, et à l’exception d’un ou deux journaux dont les tendances inclinent au nivellement social, et dont la voix, dans un pays comme l’Angleterre, n’est écoutée que d’un petit nombre et reste sans autorité dans la nation, tous les autres prenaient parti contre les ouvriers. Ceux-là même qui, trois mois auparavant, leur témoignaient plus ou moins explicitement leurs sympathies, alors que leur cause paraissait légitime, s’étaient aujourd’hui retirés d’eux, et se refusaient à soutenir des exigences aussi exagérées au fond qu’elles étaient dangereuses par la forme comminatoire sous laquelle on les produisait. Enhardis dès-lors par ce mouvement général de l’opinion publique, qui de toutes parts se prononçait en leur faveur, les manufacturiers et les fabricans de Preston firent tête à l’orage : quelques-uns, qui déjà y avaient cédé ou se disposaient à le faire, se rallièrent au parti de la résistance, et, tournant machine de guerre contre machine de guerre, à la coalition des ouvriers ils opposèrent la leur.

Les rares, mais très ardens publicistes qui avaient pris en main la défense des ouvriers et qui, durant toute la lutte, n’ont rien négligé pour exciter leurs passions, se sont fait une arme de cette coalition des maîtres. Selon eux, elle justifiait la coalition des employés et elle l’avait rendue nécessaire. L’argument vaut la peine d’être examiné, car il a joué un grand rôle dans le débat. Appliqué à la résolution prise par les manufacturiers de se lier mutuellement entre eux et de combiner leur résistance, cet argument n’était qu’un pur sophisme, puisque la ligue des ouvriers avait précédé celle des maîtres. Du côté des ouvriers était la coalition d’attaque : celle des maîtres, qui la suivit, n’était plus qu’une coalition de défense ; mais depuis longtemps, disait-on au nom des ouvriers, qui assurément s’étaient mis en mouvement sans songer à ces subtilités, depuis longtemps il y avait association des maîtres, the masters association, formée entre eux pour protéger leurs industries, amoindrir par leurs efforts combinés les charges de leur fabrication et en augmenter les profits. Les ouvriers n’avaient-ils pas le droit de s’associer, eux aussi, de leur côté, pour forcer leurs patrons à mieux rémunérer leur travail, à leur attribuer une part plus large dans les gains dont ils étaient les instrumens les plus efficaces ? La question ainsi présentée a pu égarer beaucoup de bons esprits : il importe donc d’opposer à des argumens sophistiques une plus exacte appréciation des faits.

La loi anglaise autorise les associations, elle autorise même les coalitions. Cette loi est d’une date assez récente, et il y a dix ans à peine, nos voisins n’avaient pas de ces tolérances. Le régime de répression établi par nos codes dans l’intérêt de l’ordre public était, il y a dix ans, à très peu de chose près, en Angleterre, ce qu’il est aujourd’hui chez nous. Les coalitions y étaient interdites aussi bien aux maîtres qu’à leurs ouvriers. Cependant l’Angleterre a pour maxime (et c’est le caractère qui domine toute sa législation) que la société se défend par elle-même, et que l’individu a droit à la plus grande somme possible de liberté. D’après ce principe, elle a abrogé la loi contre les coalitions. Plus d’une fois, pendant la longue et périlleuse épreuve par laquelle la grève de Preston a fait passer l’industrie du pays, l’Angleterre a pu douter de la sagesse de ses législateurs et accuser leur imprévoyance ; mais la faute, si c’en est une dans le système général des institutions anglaises, avait été commise : la loi existait, et il est de fait que depuis plusieurs années déjà la majeure partie des manufacturiers de Preston, usant de la faculté qu’elle leur donnait, s’étaient formés en association. Seulement il importe d’examiner ce qu’était cette association des manufacturiers : il convient de ne pas en juger sur le nom seul, et nous n’hésitons pas à dire qu’il y a mauvaise foi ou ignorance à l’assimiler à la ligue ouvrière, que l’on a représentée après coup comme un acte de légitime défense, et à prétendre, ainsi qu’on l’a fait, que l’association primitive des fabricans menaçait tout aussi bien la liberté des ouvriers que la coalition des ouvriers a menacé plus tard la liberté des fabricans. Pour quiconque est familier avec les habitudes des manufacturiers de tout pays, il est notoire qu’ils répugnent aux associations. D’ordinaire chacun gouverne sa fabrique bien plutôt dans un esprit de rivalité et de compétition contre ses voisins que de confiance et d’union avec eux. Chacun d’eux s’ingénie à introduire chez lui de meilleures machines que n’en ont ses confrères, et il met tout en œuvre pour s’initier aux perfectionnemens que tel autre a apportés aux siennes. Tout manufacturier, en un mot, aime à garder son indépendance, et il n’en aliène que le moins possible. En Angleterre surtout, dans ce pays de concurrence effrénée, et où le capital est si souvent engagé en de téméraires entreprises, on peut dire hardiment que jamais ceux qui le possèdent ne s’associent dans une pensée hostile aux ouvriers ; jamais ils ne combinent leurs efforts ni pour augmenter les heures de travail, ni pour réduire le taux du salaire. Si quelquefois ils s’unissent, comme à Preston, ce sera contre les marchands de coton et les propriétaires des mines de charbon, ou contre les acheteurs de leurs produits fabriqués, pour forcer les premiers à abaisser leurs prix, et les autres à souscrire à des prix plus élevés. Quant aux questions de travail et de salaire, ils les regardent comme dépendant des besoins du moment. Selon les circonstances, ils comprennent qu’ils doivent consentir à donner plus, ou que leurs ouvriers doivent se soumettre à recevoir moins.

L’association des manufacturiers de Preston, dont on a fait si grand bruit, n’avait donc en elle-même rien de contraire aux intérêts des ouvriers, rien qui leur fût agressif : elle ne prit ce caractère qu’après que la guerre eut été commencée et que les fabricans attaqués durent songer à leur défense. C’est alors, mais seulement alors, qu’ils se coalisèrent dans toute la rigueur du mot, et que ceux-là mêmes qui jusqu’à ce moment avaient refusé de faire partie de l’association, mais qui n’hésitèrent plus à y donner leur adhésion, s’engagèrent solennellement les uns envers les autres à fermer leurs ateliers et à ne les rouvrir que quand tous les ouvriers en grève auraient fait leur soumission et auraient consenti à reprendre leur travail aux conditions débattues individuellement par chacun d’eux avec le maître.

C’était une mesure désespérée que cette fermeture des ateliers, car déjà on y avait eu recours en 1837, et si elle avait jeté la misère et la détresse parmi les ouvriers, elle avait été la ruine de plus d’un parmi les fabricans. On a dit que les manufacturiers de Preston, dans leur propre intérêt et dans un sentiment d’humanité, auraient pu ne pas aller jusqu’à cette extrémité. Nous ne sommes pas de cette opinion, et l’événement a failli prouver que les manufacturiers n’avaient pas eu trop de toutes leurs armes pour se défendre. Ils ne se dissimulaient aucune des tristes conséquences de leur résolution pour eux-mêmes et pour les autres, mais ils croyaient de leur devoir, pour eux et pour le pays tout entier, de ne pas reculer. En conséquence, le 15 septembre 1853, une affiche placardée sur tous les murs de la ville faisait connaître aux ouvriers qu’ils avaient jusqu’au 15 du mois suivant pour aviser à ce qu’ils avaient à faire et réfléchir sur les maux auxquels leur foi entêtement allait les exposer.


II

Cette déclaration produisit une sensation extrême. Dans un langage modéré, mais très ferme, les filateurs se plaignaient de ce que leurs ouvriers, sans tenir compte des concessions récentes qu’on leur avait faites, ni des embarras que leurs patrons éprouvaient en ce moment, cédaient à des suggestions étrangères et prétendaient dicter par la force des conditions que pas un d’eux n’essayait de discuter, tant ils en sentaient tous l’exagération. Ils leur reprochaient de s’être placés sous le joug de quelques misérables venus du dehors, sans relations avec eux, vivant à leurs dépens, et qui s’arrogeaient le droit de les conduire et de déterminer à quelles conditions il leur était permis d’user de leurs bras et de vivre de leur travail. Que les ouvriers, disaient-ils, se soumettent à cette tyrannie, ils en sont les maîtres ; mais, quant à nous, nous ne transigerons pas avec elle, et si dans un mois tous ne sont pas rentrés dans les ateliers, nous sommes fermement résolus à les fermer, quelques conséquences qui puissent en résulter pour nous-mêmes et pour les malheureux qui en seront victimes avec nous. Ceux-là seuls qui nous auront forcés d’en venir à cette extrémité en porteront la responsabilité devant le pays et devant leurs propres familles. En tête des signatures de la déclaration figurait celle d’un fabricant qui, à lui seul, occupait plus de cinq mille ouvriers.

Les ouvriers, étourdis un moment du coup qui leur était porté, semblèrent fléchir dans leur résolution. Leur comité, par l’organe de son président et de son secrétaire, demanda aux fabricans de se réunir en conférence pour y régler la querelle, mais ceux-ci répondirent qu’ils ne connaissaient rien de ce soi-disant comité, et qu’il était à leurs yeux sans qualité pour s’interposer entre eux et leurs hommes. Les manufacturiers de toute l’Angleterre applaudirent à cette énergie, et sans aller aussi loin que leurs confrères, parce que l’attitude des ouvriers chez eux n’était encore que menaçante, la plupart se préparèrent à la lutte pour le cas où elle s’ouvrirait, et presque partout ils se formèrent en association. Dans les villes de fabrique qui avoisinent Preston, plus de quatre-vingt-dix chefs de maisons s’unirent entre eux sous le nom d’association de défense. À Manchester, on se hâta de jeter les bases d’une semblable organisation. À Burnton, on fit plus : quelques hommes, dans deux manufactures, ayant demandé une augmentation de salaire et ne l’ayant pas obtenue, leurs camarades avaient tous quitté le travail ; les fabricans, alors au nombre de cinquante-sept, pour arrêter le mal à son principe, s’engagèrent mutuellement, sous peine de 2,000 livres sterling de dédit, à fermer tous leurs ateliers, si les ouvriers ne reprenaient pas leurs travaux dans les deux manufactures abandonnées. À Blackburn cependant il n’en fut pas ainsi : huit manufactures étaient fermées et plus de quinze mille ouvriers s’étaient mis en grève ; mais les maîtres n’agirent pas de concert, chacun avisant à ce qu’il croyait avoir de mieux à faire pour son propre compte, et les uns transigèrent avec leurs ouvriers, tandis que les autres leur résistaient. On le voit, toute l’industrie cotonnière de l’Angleterre était en émoi : pas une ville qui n’eût ses grèves, ici persistantes, là passagères, victorieuses sur un point, vaincues sur un autre, et dont il serait difficile de suivre les phases dans ce pêle-mêle de concessions et de résistances. L’intérêt dominant se concentrait en définitive à Preston ; là était le véritable champ de bataille sur lequel les deux camps avaient réuni toutes leurs forces, et où il y allait de la victoire ou de la défaite pour l’un ou l’autre parti. La lutte y fut longue et acharnée, et quoique les ouvriers aient dû finir par céder, ce sont eux qui ont montré le plus d’énergie et de ténacité. Il y a eu là, au service d’une mauvaise cause, une puissance d’organisation et une habileté de tactique de la part des chefs du mouvement, — et de la part de ce peuple d’ouvriers une docilité à se soumettre à leurs directions, une ardeur de haine contre leurs anciens patrons, une patience et une résignation à supporter les plus dures misères, — qui ont dû provoquer de sérieuses réflexions en Angleterre. Ce grand pays doit se tenir pour averti des périls qui menacent son industrie : ceux qui ont essayé d’y faire brèche ont été trop près d’atteindre leur but pour qu’au fond de leur cœur ils n’aient pas gardé l’espoir d’être une autre fois plus heureux, et pour qu’à la première occasion ils ne soient pas disposés à rentrer en lice.

Le terme fatal marqué par les fabricans allait expirer ; leur résolution de fermer les ateliers était irrévocable. Pas un ouvrier ne pouvait se faire illusion sur le sort qui l’attendait : ceux qui jusque-là s’étaient maintenus en bonne harmonie avec leurs patrons et qui n’avaient pas discontinué leur travail, comme ceux qui avaient déjà rompu avec eux et qui s’étaient mis en grève, tous allaient cesser de recevoir leur paie, et plus de vingts-cinq mille individus, hommes, femmes et enfans, dont les salaires réunis montaient à 12 ou 13,000 livres sterling par semaine, allaient dépendre de la charité publique, ou plutôt de l’assistance de leurs camarades des autres villes. Le moment était solennel, et le courage dut faillir à plusieurs. Quand, le soir, le père d’une nombreuse famille rentrait au logis, et que, soustrait aux excitations du dehors, il jetait son regard sur l’avenir pour le ramener ensuite autour de lui, sur sa compagne et les pauvres créatures — fruit de leur union, plus d’une fois son cœur dut s’émouvoir à la pensée des souffrances réservées à ces chers objets de ses affections ; mais le malheureux était passé sous un joug mille fois plus dur que n’avait pu l’être celui de ses patrons les plus impitoyables : il avait asservi sa volonté à celle d’autrui ; il était sous l’esclavage de sa fausse honte. Vis-à-vis de ses camarades, qui au fond peut-être n’étaient pas plus résolus que lui, mais qui affectaient de l’être, il appréhendait de passer pour timide, pour traître à la cause commune, et le lendemain son ardeur factice le poussait souvent au milieu des plus forcenés. Les chefs du mouvement d’ailleurs, les agitateurs étaient là, qui, par leurs discours et leurs excitations, enflammaient les passions et interdisaient tout accès aux pensées de sagesse et de conciliation. Ils tenaient meetings sur meetings ; ils s’y répandaient en invectives contre les manufacturiers, exagérant leurs profits et leur opulence, énumérant, au milieu des cris d’exécration de l’assemblée, les actes de rigueur que l’on pouvait reprocher à quelques-uns d’entre eux, et qu’ils avaient soin de grossir. Ils parlaient surtout avec emphase des preuves de sympathie que leur donnaient les ouvriers des autres villes, des envois d’argent déjà reçus et de ceux qu’on leur promettait, beaucoup plus abondans, pour l’avenir. Invariablement ils finissaient en poussant le cri, répété avec enthousiasme par la foule, « de dix pour cent, et point de capitulation ! »

Ces chefs de la ligue, au nombre de huit ou dix, qui d’ordinaire montaient sur les hustings pour haranguer le peuple, étaient la plupart des hommes d’un incontestable talent, de celui du moins qui agit sur les masses et les entraîne. Chacun d’eux avait son thème favori, approprié à la nature particulière de son esprit ; chacun d’eux, à son apparition, était salué par un surnom tiré de la similitude plus ou moins réelle qu’on lui prêtait avec tel ou tel membre du parlement. « Voilà, disait-on, Smith, notre président, que n’égale pas le président de la chambre des communes. Voilà Cheetam, notre Disraeli. Voilà Whittle, notre Hume. » Il y en avait d’autres encore dont le peuple comparait la voix à celle du tonnerre : c’était Gallagher et Mortimer Grunwhaw, « la tempête du comté de Lancastre. » Ces derniers jouissaient l’un et l’autre d’une grande faveur auprès des masses ; ils étaient moins bien vus des autres chefs de l’agitation, qui doutaient de la délicatesse de Grunwhaw, et qui, jaloux sans doute de la supériorité d’éducation de Gallagher, disaient de lui : « C’est un homme de collège, mais qui ne saurait se tenir entre les deux roues d’une machine. » Gallagher était en effet le seul lettré parmi les chefs de la ligue : secrétaire du comité, il était chargé de rédiger les proclamations aux ouvriers, et son style, tout en figures et en images, recouvrait de paroles emphatiques d’ardens appels aux plus mauvaises paissions de ceux à qui il s’adressait. Mais l’agitateur hors ligne, celui à qui tous les autres cédaient le pas, et qui en réalité menait le mouvement, c’était George Cowel. Il était l’idole de la foule, qui avait mis en lui toute sa confiance, et qui la lui a conservée jusqu’au dernier moment. Simple filateur à Preston, la nature l’avait fait orateur, et sa voix avait une rare puissance, qui tenait moins encore peut-être à son talent qu’aux sympathies pour sa personne et son caractère. Le romancier Dickens, qui s’était rendu à Preston pour y recueillir des études de mœurs, et qui écrivait dans un journal, le Daily News, regardé de tout temps comme favorable à la cause des ouvriers, a tracé de Cowel le portrait suivant : George Cowel est le plus populaire auprès des ouvriers, et, selon nous, il mérite de l’être, car c’est en toute chose un homme vraiment remarquable. Sa taille est au-dessus de la moyenne, son visage est pâle ; il a l’œil clair, ouvert et joyeux, le front large ; toute sa personne respire un air de résolution et de sincérité qui dès le premier abord lui concilie les sympathies de son auditoire ; il parle le rude dialecte de sa contrée, il connaît tous les mots de convention en usage parmi les ouvriers, et il en use avec la conscience de la force que cela lui donne sur eux. Si une objection s’élève de la foulé, sa répartie vive et d’ordinaire facétieuse fait taire aussitôt l’interrupteur. C’est en un mot un des plus parfaits orateurs populaires que nous ayons jamais entendus. Les adversaires mêmes de Cowel louaient son talent et professaient de l’estime pour sa personne. « Abstraction faite, disaient-ils, de ses opinions fondées nous ne savons sur quels motifs, et qui, si elles sont sincères, méritent d’être respectées, nous le tenons pour un homme digne d’honorer une juste cause. »

Au second rang, mais très loin après Cowel, venait Swingkhurst, qui, comme il s’en vantait lui-même, avait été depuis trente ans mêlé à toutes les agitations populaires de son pays. Sa taille athlétique, son geste hardi et sa figure impudente, toute couturée par la petite vérole, l’avaient comme prédestiné à ce rôle de tribun. Il affectait de porter les vêtemens les plus communs et d’être inculte dans tout son extérieur. Bien différent de Cowel, qui gardait toujours une certaine mesure de langage dans ses attaques contre les patrons, Swingkhurst prodiguait l’injure et les expressions grossières ; il était loin cependant de manquer d’habileté et de finesse dans le raisonnement, et pour défendre ses opinions il avait une certaine somme de connaissances à sa disposition.

Tels étaient les chefs de bataille dans le camp des ouvriers. Trois ou quatre autres à côté d’eux, sans être orateurs, avaient aussi leur influence stratégique ; mais les véritables meneurs étaient ceux que l’on vient de nommer. Ce sont eux qui, pendant six mois, ont tenu la population de Preston en haleine, l’ont, malgré des tiraillemens de toute sorte, poussée à un but commun, compacte et serrée comme un seul homme. Il faut tenir compte sans doute de l’ignorance et de la faiblesse d’esprit du plus grand nombre de ceux qui s’étaient livrés à leur direction. On se ferait en effet une fausse idée du mouvement de Preston, si l’on croyait que les vingt-cinq mille individus qui y ont pris part étaient des chefs de famille, des hommes que l’âge et l’expérience de la vie avaient mûris. Plus de la moitié se composait de femmes et de jeunes filles, ou de jeunes garçons à peine sortis de l’enfance. Pour comprendre cependant le prestige que les agitateurs ont aussi exercé sur les ouvriers mieux préparés par l’âge à discerner leurs intérêts, il faut se rappeler le soin jaloux que le peuple anglais apporte à maintenir ce qu’il croit être son droit. Tout homme qui s’en porte le défenseur est assuré d’être écouté. L’ignorance même des masses, dont elles ont le sentiment et dont elles se tourmentent, ne les dispose que mieux à la docilité. Là où elles ne voient pas clair, elles acceptent un guide avec empressement.

Déjà l’on a vu qu’un des secrets de la tactique des chefs de la ligue avait été de choisir un mot de ralliement court, précis et rapidement saisissable, tel que celui de dix pour cent. Ils ne faisaient pas preuve d’une moindre habileté en s’appuyant sur les sentimens d’humanité et de religion : soit respect humain chez les uns et domination sur eux de l’opinion publique, soit chez les autres (et, à l’honneur de la nation, c’est l’immense majorité) conviction sincère, tout le monde en Angleterre a ces sentimens au fond du cœur ou les professe de bouche. L’esprit du christianisme y prévaut et s’y révèle, non pas seulement par la soumission aux pratiques extérieures que la religion commande, mais surtout par la commisération pour les classes souffrantes. Nous en avons eu de nos jours une manifestation éclatante dans la persévérance du pays à demander l’abolition de l’esclavage, et dans la résignation du gouvernement à souscrire à cette mesure, nonobstant le sacrifice de près de 25 millions sterling qu’il fallut imposer au trésor public et la ruine dont l’émancipation menaçait les colonies. Depuis, ce même esprit est resté vivace au cœur de la nation. Chaque année, le parlement s’en fait l’interprète par des lois et des règlemens nouveaux, tous destinés à adoucir la condition des travailleurs, Les chefs du mouvement de Preston ne pouvaient donc mieux faire pour leur cause que de l’identifier avec celle de la religion et de la justice. Ainsi firent-ils, peut-être par calcul, peut-être avec sincérité. Il est certain du moins que, parmi les ouvriers, pas un ne doutait que leurs maîtres ne manquassent à ces lois vis-à-vis d’eux. Nul n’avait cherché à se rendre compte de la situation actuelle des manufactures, de leurs profits ou de leurs pertes, et de la résistance motivée ou arbitraire que leurs patrons opposaient à leurs demandes. La question pour eux avait passé du domaine de l’économie dans celui de la morale ; pour eux, la dispute soulevée se débattait entre la pauvreté sans appui et la richesse forte de sa puissance. Qu’était-ce qu’un shilling à donner par semaine pour celui qui en possédait des millions ? Que penser de lui s’il le refusait, sinon qu’il était un homme sans entrailles et sans pitié, qu’il n’était pas un chrétien, et qu’il répondrait de cette insensibilité au tribunal de Dieu ?

Les passages destinés à provoquer ces sentimens abondent dans les placards affichés tous les jours sur les édifices publics pendant la grève, comme dans les discours prononcés aux meetings. Ici on lisait : « Devant le Dieu de justice et devant notre pays, si renommé pour son humanité, nous protestons solennellement contre la dureté des chefs de manufactures envers leurs employés. » Plus loin : « Un mois s’est écoulé depuis que plus de trente mille ouvriers sont sans ouvrage et réduits à vivre de la charité publique. Depuis ce temps, les pleurs versés par la veuve aux pieds de l’oppresseur ont été recueillis dans le vase de la justice de Dieu. Les cris de l’orphelin affamé sont montés aussi haut que ceux des Juifs esclaves en Égypte. Pour ces veuves, pour ces orphelins, nous implorons votre pitié. » Les orateurs des meetings comparaient les ouvriers en grève à des « âmes en peine. » Les comptes-rendus de ce long débat s’appelaient « le récit des souffrances des travailleurs. » L’union entre eux, c’était « la rédemption de l’industrie. » Dans une assemblée tenue à Stockport, l’orateur, s’adressant au peuple, lui dit : « Les travailleurs du Lancashire, chassés aujourd’hui de leurs ateliers, sont le Lazare de ce pays ; ils gisent couchés aux portes de ces ateliers, réclamant de l’ouvrage. Le Lazare de l’Évangile est mort, et il a été porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche de l’Évangile est mort aussi, et il a été jeté dans les tourmens de l’enfer. Le jour viendra où le filateur de coton paraîtra à la barre de la justice de Dieu côte à côte avec celui à qui il a refusé du travail. C’est ainsi qu’à ce peuple accoutumé à voir les riches et les puissans de son pays s’occuper de son sort et de l’adoucissement de ses misères, on représentait comme des cœurs endurcis et insensibles à ses maux ceux avec qui il avait ses rapports les plus intimes, et dont l’existence était le plus étroitement liée à la sienne. À ces fils des puritains de Cromwell, qui, ainsi que leurs pères, se nourrissent de la lecture de la Bible et qui ont gardé quelque chose de leur fanatisme religieux, on parlait le langage des livres saints, pour attiser leurs haines contre les hommes qu’ils considèrent comme les cavaliers de notre temps.

Dans un autre ordre d’idées moins sombre, mais avec une égale connaissance des instincts de la multitude et un égal succès d’entraînement, on échauffait l’imagination des masses par des compositions littéraires mises à leur portée ; et dont le sujet ordinaire était tiré de la vie de l’ouvrier avec ses souffrances et de celle du manufacturier avec ses plaisirs et ses joies. Des satires, surtout des chansons et des ballades, se succédaient, les unes plaintives et émouvantes, les autres pleines de colère et d’imprécations ; elles étaient la plupart l’œuvre des ouvriers eux-mêmes ; on les chantait dans les rues et dans toutes les réunions : les adresses affichées sur les murs portaient pour épigraphes des strophes tirées de ces poèmes. C’était en les chantant qu’on ouvrait et terminait les meetings, et quand des milliers de voix unies, s’animant l’une par l’autre, répétaient en chœur ces paroles cadencées, la foule n’était plus saisie d’enthousiasme, elle était en proie à une sorte de délire et de frénésie : l’air retentissait des cris de dix pour cent ! vengeance sur nos oppresseurs, les lords du coton ! mille fois la mort plutôt que de nous soumettre à ces tyrans ! » Sans aucun doute, ces effusions lyriques ont été l’un des principaux instrumens de l’agitation et l’un de ses soutiens les plus puissans. Le recueil en existe, et il est volumineux. Des citations prises au hasard donneront l’idée de l’esprit de colère qui les inspirait toutes ; mais quelques-unes, que nous allons citer, se recommandaient en outre par un réel mérite poétique, qu’une traduction en prose et en langue étrangère reproduira, nous le craignons, difficilement.


DIX POUR CENT.
Chanson nouvelle sur la grève de Preston.

« Allons, vous tous, hommes de la liberté, en quelque lieu que vous soyez, prêtez l’oreille, je vous prie ; écoutez-moi. Je chante la grève des Prestoniens ; armés d’un bon courage, ils tiendront fermes, par ma foi, tant qu’ils auront la vie et du sang dans les veines.

« Chœur. — Or ça, mes gars, ne vous laissez pas abattre, mais raidissez-vous pour la lutte. Nous ne céderons pas, nous ne quitterons pas le champ de bataille que la journée ne soit gagnée !

« En mil huit cent quarante-sept, mes gars, — c’est triste à dire, — on nous enleva le dix pour cent, et cela sans faire de façons. Aujourd’hui que nous voulons le ravoir, nos maîtres, dans leur mauvaise humeur, nous répondent : « Vous ne l’aurez pas, » et nous voilà sur le pavé.

« Chœur. — Or ça, etc.

« Il y a aussi les hommes de Blackburn et de Stockport, —.je l’ai entendu de leur bouche, — qui sont prêts à nous donner leur appui et à nous suivre dans la carrière. Unissez-vous donc en phalange compacte, et ne consentez jamais à retourner à vos métiers sans le dix pour cent.

« Choeur — Or ça, etc.

« Dans la ville de Preston, je le crois, les maîtres sont nos ennemis ; mais quelques-uns d’entre eux, avant qu’il soit longtemps, porteront des habits en lambeaux. Nous resterons unis comme un seul homme, et nous n’aurons plus lieu de gémir, lorsque sera finie cette grande guerre du dix pour cent.

« Chœur. — Or ça, etc.

« L’hiver approche ; il fera bien froid, mais nous persévérerons dans notre demande, comme des guerriers pleins d’audace. Et si les maîtres ne cèdent pas et ne consentent pas nettement à la chose, nous tiendrons bon jusqu’à ce que leurs fabriques s’écroulent pour la cause du dix pour cent.

« Chœur- — Or ça, etc.


COMPLAINTE DE LA MÈRE QUI A PERDU SA FILLE.

« Venez et consolez-moi dans ma douleur. Je reste seule à gémir sur cette terre. Mon enfant chérie m’est ravie, et je dois maintenant pleurer à jamais. Elle était pour moi tout ce que je pouvais souhaiter. Si elle m’avait été conservée, j’aurais été contente ; mais, hélas ! elle est morte martyre de la cause du dix pour cent.

« Quand vint cette triste nuit où elle devait mourir, son cœur était léger et gai. Elle se rendit avec les autres au lieu fixé pour y recevoir son salaire. Elle parla en termes chaleureux d’un avenir meilleur, elle exprima l’espoir que les patrons consentiraient enfin à donner aux ouvriers du Card Room leur juste et légitime dix pour cent.

« La chambre qu’on s’était engagé à leur donner leur fut refusée, parce que leur pauvreté choquait l’orgueil de leur maître. On les entassa dans une toute petite chambre, qui s’écroula bientôt, et précipita dans les bras de la mort ma fille unique, victime du dix pour cent.

« Oh ! puisse le Dieu du ciel jeter un regard sur le pauvre qu’on opprime et punir sans merci les orgueilleux contempteurs du droit ! car mon enfant chérie a disparu pour toujours. Pour moi, plus de bonheur ; mais j’espère vivre pour voir l’indigent en possession de son dix pour cent.

« Adieu donc, Jeanne, ma bien-aimée ; mais bientôt, j’en suis sûre, nous nous reverrons dans ce monde serein où nul maître n’osera nous opprimer ni nous affliger. Je murmurerai une prière au Très-Haut, afin qu’il redresse nos griefs et qu’il donne à ses pauvres, désarmés qu’ils sont, leur juste et légitime dix pour cent.


JAMAIS LES ANGLAIS NE SERONT ESCLAVES.

« Anglais, compatriotes, levez-vous ! La lutte dure encore, la lutte entre les enfans du travail et la bande des maîtres. Notre cause est juste, aidez-nous dans toute votre force, et prêtez votre appui à ceux qui combattent pour nos droits.

« Les tyrans ont parlé ; ils ont dit avec orgueil qu’ils fermeraient les fabriques et nous priveraient de notre pain, qu’ils nous forceraient à recevoir, humbles et soumis, les gages qu’on jugerait à propos de nous donner.

« Sans doute ils ont oublié, eux les forts et les orgueilleux, que nous sommes décidés à revendiquer notre héritage ; mais, quoique nous soyons pauvres et indignement opprimés, le vieux courage anglais vit encore dans nos cœurs.

« Comment ! nous, enfans de l’Angleterre, nous qui nous vantons d’un sol inviolable, retournerons-nous au travail, et nous soumettrons-nous humblement à recevoir les gages que ces maîtres opulens voudront bien nous donner ?

« Nous ne voulons pas en imposer, nous ne visons pas à la souveraineté ; nous ne demandons que des gages qui nous fassent vivre. C’est là ce que nous réclamons énergiquement, et nous ne faiblirons pas avant d’avoir obtenu notre dix pour cent.

« Étrangers et amis, de près et de loin, vous avez versé à pleines mains les fonds pour nous aider dans cette guerre. Nous avons toujours besoin de votre aide, et nous comptons que vous ne cesserez pas d’appuyer la cause commune.

« Faut-il que ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front courbent la tête devant les décrets des tyrans ? Ouvriers anglais, c’est à vous de décider si les citoyens de Preston seront esclaves ou libres.


Chaque semaine, le comité chargé de recevoir les offrandes des ouvriers du dehors et de les distribuer entre ceux de Preston rendait compte de ses opérations, et ce rapport, envoyé par toute l’Angleterre, était toujours précédé de stances dans le style de celles que l’on va lire :


« Tyrans ! suspendez vos desseins ; le ciel prend parti pour la cause de la liberté. De nobles cœurs battent en ce moment, décidés à vaincre ou à mourir. Forgez de nouveaux fers pour le genre humain, insensés ! vous ne sauriez commander aux âmes. Mettez les instrumens de la mort aux mains de vos mercenaires et de vos esclaves, la liberté triomphera tout de même.

« Enfans de cette magnifique terre, vous êtes égaux dès votre naissance. Unissez-vous d’une commune volonté ; nul ne vous dépouillera de votre petit avoir. Anglais, vous qui êtes les rois de l’onde, qui dites que vous ne serez jamais esclaves, oh ! je le demande avec douleur, êtes-vous encore des hommes libres ?

« Nous que l’on dit être l’œuvre chérie de Dieu, pourquoi souffrons-nous sous la verge du tyran ? Nous qu’on appelle les cœurs de chêne, nous nous sommes courbés trop longtemps sous le joug de la servitude ; nos membres robustes, soutenus par des muscles vigoureux, ont supporté trop longtemps le fouet des suppôts de l’oppression. Il est temps, mes amis, de commencer à être des hommes.

« Levez le front, milliers de travailleurs ! Il y a une bande d’hommes au cœur de lion qui ont fait vœu de balayer l’oppression du sein de votre pays, devenu la proie des tyrans. Allez, ralliez-vous autour de l’étendard arboré pour conquérir la paix suprême, et ne quittez point le terrain que le cri de celui qu’on pressure n’ait cessé. »


À ces excitations puissantes se joignaient celles des meetings qui se tenaient plusieurs fois par semaine. Tout devenait occasion d’assemblées et de discours : l’arrivée d’un délégué d’une ville voisine, l’arrestation d’un ouvrier condamné par les magistrats pour avoir troublé la paix publique, une proclamation du comité des maîtres que l’on tenait à ne pas laisser sans réponse, etc. C’était dans ces réunions que le pouvoir des meneurs se fortifiait ; ils y recouraient quand il leur paraissait que les ouvriers se laissaient aller à la défaillance, et dans les momens d’effervescence ils en profitaient pour échauffer encore plus les têtes. Un placard affiché sur les murs annonçait alors qu’on se réunirait le lendemain, et bien avant l’heure indiquée on voyait de longues files de ce peuple qui ne savait que faire de son oisiveté forcée, et pour qui ces spectacles étaient un passe-temps favori, se diriger vers une immense salle qui de temps immémorial a été en grande faveur chez les Prestoniens. Elle s’appelle aujourd’hui Tempérance hall, du nom de la société qui a entrepris de faire renoncer à l’usage des liqueurs spiritueuses et qui y tient ses séances ; mais le peuple lui a conservé son vieux nom de Cockpit, en mémoire des combats de coqs qui s’y donnaient autrefois. Depuis, le mormonisme y avait prêché ses rêveries naissantes, Robert Owen son socialisme étrange, Cobbett y avait dénoncé le papier-monnaie, et Feargus O’Connor y avait expliqué les cinq points de son chartisme. Les doctrines commerciales que Covvel et ses associés y professèrent après eux n’allaient pas sans doute aussi directement à la subversion de la société, mais elles n’en avaient pas moins leur danger pour le pays. Des feuilles anglaises qui, sans se faire ouvertement les organes de la cause des ouvriers, y donnaient leur assentiment dans une certaine mesure, ont dit que ces meetings, par le bon ordre et la modération du langage qu’on y faisait entendre, auraient pu servir d’exemple à plus d’une réunion de ceux qui se nommaient l’élite du pays, à la chambre des communes elle-même. Il se peut que l’éloge ait été mérité souvent, car le caractère de la grève de Preston a essentiellement différé de celui des précédentes, dont la violence était l’arme ordinaire. En 1853, les chefs du mouvement furent plus habiles ou moins emportés. Évidemment leur premier soin avait été de ne point alarmer la société par le renouvellement des actes de barbarie qui l’avaient mise en émoi à une autre époque : autant qu’il leur était possible, ils se contenaient dans leurs discours. Rarement il y eut de leur part provocation directe au désordre, et quand leurs sentimens, leurs théories, leurs récriminations étaient le mieux faits pour enflammer leur auditoire, ils lui recommandaient l’ordre et la tranquillité. Le plus souvent, il faut le dire, ils étaient obéis, tant leur influence sur les masses était puissante et la discipline respectée. Vers la fin de cette longue dispute cependant, quand la cause était perdue aux yeux des moins clairvoyans et que les ménagemens ne pouvaient plus la servir, plus d’un orateur s’en affranchit. On ne prononçait plus alors les noms des manufacturiers sans les accompagner d’épithètes injurieuses, dont les moins outrageantes étaient celles de cotoncrates et shoddyocrates [4]. On les appelait aussi les vampires du peuple, les suppôts de Satan. C’est surtout dans les adresses écrites, dans les communications faites par le comité de secours aux travailleurs, que la haine débordait. On s’adressait alors aux plus mauvais instincts du peuple, à ses passions les plus basses, à celles qui partout, quand elles prévalent, le poussent à la guerre sociale.


« Bien longtemps (lisait-on dans une lettre de remercîment adressée aux ouvriers d’une ville voisine), bien longtemps avant que les ouvriers de Preston se fussent résolus à revendiquer leurs droits, ils n’étaient plus que les serfs maltraités et méprisés de leurs maîtres : nos bras étaient pour eux comme une mine d’or de la Californie, et chaque jour nous descendions d’un degré de plus dans la fosse de misères et de souffrances. Qu’était-ce que cette prospérité commerciale tant vantée de notre pays ? Plus de richesse pour le riche et plus de pauvreté pour le pauvre. Et parce que nous avons demandé à prendre notre part dans cette fortune que nous créons, parce que nous nous sommes unis, comme c’était notre droit, pour l’obtenir, ces maîtres impitoyables, les lords du coton de Preston, nous ont jetés hors de leurs manufactures, et trente mille créatures de Dieu souffrent de la faim et en périssent. Espérons des temps meilleurs ! un jour viendra où le monde sera ce que le grand architecte a voulu qu’il fût, non un lieu de malheur, d’oppression et de souffrance, mais un séjour de paix, d’abondance et d’amour ; l’avarice en sera bannie, et avec elle toutes les mauvaises passions nées du système actuel de fraude et d’injustice… La terre n’est pas faite pour le malheur du peuple ; le Dieu impartial n’entend pas que les biens qu’il lui fait produire soient inégalement partagés. Il est contre sa volonté que celui qui sème et moissonne le grain en manque pour se nourrir, que ceux qui filent et tissent les étoffes n’en aient pas pour se couvrir, tandis que celui qui ne travaille pas possède plus de toile, de soie et de satin pour sa seule personne qu’il n’en faudrait pour satisfaire aux besoins de douze ouvriers et de leurs familles. Cette société, dans laquelle un petit nombre est gorgé de toutes choses et le plus grand nombre dénué de tout, a duré trop longtemps ; nous en appelons au peuple de notre pays pour qu’il nous aide à établir un autre système, un système qui procurera à tous ceux qui travaillent la jouissance de ce qu’ils produisent. Nous voulons, en un mot, l’application de la divine sentence qui dit que celui-là ne mange pas qui ne travaille pas. »


Dans une adresse aux ouvriers filateurs, on lisait encore : « Cette terre d’Angleterre est appelée la terre de justice et de liberté. Amis, cela n’est pas : l’oppression règne sur ce pays, ce prétendu pays d’indépendance, où le despote et le tyran, c’est-à-dire les possesseurs du capital, ont le droit d’impunité pour leurs extorsions de toute sorte sur le pauvre et le faible ; mais le temps du redressement est venu. » Dans une autre, « deux forces, disait-on, se sont dressées contre nous : l’aristocratie qui nous a volé la terre, et les capitalistes qui nous broient, ces capitalistes sortis du fumier. Nous ne tuerons pas nos tyrans, mais nous leur arracherons les dents et nous jouirons alors de l’Angleterre à notre guise et sans partage. »

Ces sauvages provocations ne furent pas entendues. Heureusement pour l’Angleterre, elles s’adressaient à des hommes chez qui domine le sentiment religieux ; elles ne sortaient d’ailleurs, il faut le répéter, que de la bouche d’un petit nombre et des moins considérés parmi ceux qui se disaient les défenseurs du peuple et les soutiens de ses droits ; elles émanaient la plupart du comité dirigeant de l’association des ouvriers fileurs, association qui, quoiqu’elle fît cause commune avec le reste des ouvriers de la ville et qu’elle déléguât quelques-uns de ses membres aux assemblées générales, s’était constituée sur des bases particulières, avait ses propres règlemens et ses propres chefs, dont la violence contrastait avec la modération habituelle que ceux des autres comités s’étudiaient à garder, et dépassait toujours les emportemens auxquels par momens ces derniers se laissaient aller aussi.

L’une des proclamations citées plus haut confondait dans une même malédiction la noblesse du royaume et les propriétaires des manufactures ; mais ce sentiment d’une haine indistinctement vouée à ces deux classes de la société n’était propre qu’à celui qui s’en faisait l’organe en termes aussi grossiers : la masse des ouvriers ne le partageait pas. Les chefs surtout, qui se dirigeaient d’après une politique plus habile, avaient le soin d’établir à chaque occasion une différence entre l’aristocratie et ce qu’ils nommaient la shoddyocratie, entre les possesseurs de la terre et les manufacturiers, les land-lords et les coton-lords ; ils comptaient ou feignaient de compter sur les sympathies et l’appui des premiers, et leurs efforts tendaient à raviver les fermens de discorde qui, à l’époque du rappel des lois sur les céréales, avaient éclaté entre ces représentans des deux grands intérêts du pays, et qui avaient laissé dans le cœur des vaincus de sourdes colères et d’âpres rancunes. Ils rappelaient avec complaisance, car c’était une arme à l’appui de leur propre cause, qu’à cette époque, les manufacturiers avaient souscrit des fonds pour le soutien de la ligue contre les lois sur les céréales, et qu’ils avaient eu leurs meetings et leurs comités auxquels ils conviaient jusqu’à leurs ouvriers, leur promettant qu’après l’abolition des droits sur les grains, les salaires hausseraient. Rétorquant l’argument, ils disaient : « Maintenant ces mêmes hommes que l’on a vus s’unir et se combiner pour accomplir cette œuvre qui n’a été pour nous qu’une déception et dont ils ont seuls profité, ces mêmes hommes prétendent que les ouvriers à leur tour n’ont pas le droit de s’associer, de former des comités, de fournir des contributions à la défense de leur cause ; ils nous appellent des agitateurs gagés, et ils disent qu’ils ne rouvriront pas leurs ateliers tant que ces associations ne seront pas dissoutes. Voilà quelle est leur impartialité, leur justice ! Quant à la hausse des salaires, ils justifient aujourd’hui les prédictions des propriétaires de la terre qui nous annonçaient qu’en poussant au rappel des lois sur les céréales, les manufacturiers n’avaient en vue que leurs propres fins. » De leurs adversaires ainsi attaqués les orateurs populaires se retournaient ensuite vers ceux dont ils voulaient se faire des auxiliaires : ils savaient par quels côtés ils étaient le plus sensibles, sur quel point le plus irritable il fallait porter la main pour rouvrir les blessures qui leur avaient été le plus douloureuses. Dans une adresse à la noblesse anglaise, on lisait ces mots perfides, écho des tristes appréhensions dont elle est tourmentée : « Il est bien connu que les lords du coton, dont chaque mouvement révèle l’hostilité contre vous, convoitent vos propriétés pour arriver avec cette possession au gouvernement de l’état. » Quelques partisans du vieux système protecteur, quelques lords irrités encore du coup que le succès de la ligue de Manchester avait porté tout à la fois à leur fortune et à leur influence, s’imaginèrent que le moment de la revanche était venu, et ils auraient voulu le mettre à profit. Les journaux qui recevaient leurs inspirations essayèrent de plaider de nouveau auprès des masses une cause récemment perdue, avec quel éclat, on le sait, mais à laquelle les circonstances présentes paraissaient venir en aide. On tint même des meetings dans lesquels on ne ménageait pas plus l’injure aux manufacturiers que l’assurance de la compassion à leurs ouvriers. Il fut aisé de voir bientôt que ces ouvriers que l’on caressait ne se méprenaient ni sur les motifs, ni sur le but des attaques ainsi dirigées contre leurs ennemis du moment, et que ces affectations de souci et de sympathie pour leur bien-être ne les touchaient que faiblement. Les travailleurs en Angleterre pouvaient croire, et ils le croyaient alors, que les nouvelles lois commerciales ont servi d’autres intérêts que les leurs, ou que l’application n’en a pas été faite à leur profit autant qu’elle devait l’être ; mais parmi ces lois il en est une, celle sur les céréales, qui, du moins, n’a pas trompé leurs espérances. Les effets de cette loi bienfaisante sont de tous les jours, et si l’on y portait la main, ils sont prêts à la défendre au cri répété avec plus d’ardeur encore qu’en 1847 : No bread tax ! Malgré les ambages dont on cherchait à voiler une pensée qu’on n’osait pas produire ouvertement, l’instinct populaire la devinait donc, et il la repoussait de toutes ses forces.

Si l’on a mentionné ici cette tentative de retour à un temps qui ne peut plus revivre, c’est qu’elle a été un des incidens, quoique très éphémère, de la lutte que l’on raconte ; mais il y aurait injustice à imputer de tels sentimens à l’aristocratie entière. Les manifestations contre les lois nouvelles n’ont été l’œuvre que de certains de ses membres obstinés ou aventureux, des enfans perdus de son parti, si l’on peut parler ainsi. Plus d’un vieux lord sans aucun doute, tout en se tenant à l’écart de ce mouvement, en souhaitait le succès, et il y aurait applaudi : il aurait joui de ces représailles exercées contre des rivaux qu’il déteste, et dont il a peur ; mais aux uns l’entreprise a paru folle et impraticable, et les autres, en plus grand nombre, y répugnaient par esprit de probité, — c’est leur honneur, — et dans un intérêt bien entendu de propre conservation, — ç’a été leur sagesse. Si l’aristocratie anglaise avait été assez peu clairvoyante pour croire qu’elle pouvait recouvrer par le moyen des classes ouvrières ce qu’elle a perdu de son influence politique, dévolue aujourd’hui en partie à l’industrie et au commerce, si elle eût prêté son assistance aux insurgés de Preston dans leurs projets de domination sur leurs patrons, le moment n’aurait pas tardé à venir où elle aurait eu besoin de se défendre elle-même contre les tentatives de ces dangereux alliés.


III

Toutes les ressources mises en œuvre par les conducteurs du mouvement, et que l’on vient d’énumérer, ne formaient en quelque sorte que le levier moral de la machine d’agitation, à laquelle il fallait un support matériel. Ce n’était pas assez que de faire redire à la foule : « Dix pour cent et pas de capitulation ! » En attendant ces 10 pour 100 promis et toujours remis au lendemain, elle était privée de son salaire du temps passé, et il n’en fallait pas moins qu’elle se nourrît et qu’elle vécût. Des douze ou treize mille livres sterling qu’elle recevait autrefois par semaine, elle ne touchait plus un seul penny ; les épargnes avaient été promptement épuisées. Les vêtemens, les ustensiles de ménage les plus indispensables avaient été vendus ou mis en gage : le dénûment et la faim parlaient alors plus haut que les orateurs, et bientôt on se serait résigné à obéir à leurs injonctions avec plus de soumission qu’à la voix de Mortimer Grunwhaw et à celle même, si puissante qu’elle fût, de George Cowel. Ce n’étaient plus des paroles, c’était du pain que vingt-cinq mille individus, hommes, femmes et enfans des deux sexes, demandaient chaque jour. On va voir comment la ligue pourvut à cette impérieuse nécessité, non pas assurément dans toute la mesure des besoins de ces malheureux, mais assez pour qu’avec leur incroyable patience et le fanatisme qui les exaltait, ils soient restés dociles sous le joug, et que leur héroïque constance, digne d’une meilleure cause, ait soutenu cette longue lutte, réputée impossible, jusqu’au jour où leurs conducteurs, contraints d’avouer leur impuissance, les dégagèrent de leurs sermens. Nous entrons ici dans la partie la plus dramatique de cette histoire, dans cette période des trois mois les plus rigoureux de l’hiver de l’année 1853, pendant lesquels l’agitation avait réuni toutes ses forces et s’est montrée le plus acharnée.

Toute l’Angleterre était attentive à ce qui se passait dans une de ses bourgades, car elle sentait la portée de la lutte qui y était engagée. La question ne regardait pas seulement les ouvriers de Preston et leurs maîtres, elle était celle des ouvriers et des chefs de toutes les industries du pays. Si on avait pu le mettre en doute, les ouvriers de ces diverses industries l’auraient fait comprendre par les encouragemens qu’ils adressaient à leurs camarades et par les nombreux secours d’argent qu’ils leur envoyaient. Les chefs des établissemens manufacturiers à leur tour allaient eux-mêmes témoigner de leurs appréhensions en se cotisant au profit de leurs confrères, qui, faute de ces contributions, pouvaient mettre en péril la cause commune en perdant la leur. De ce côté pourtant, le concours n’eut pas le caractère de généralité qu’il avait pris du côté des ouvriers. Tandis que les artisans de tous les métiers et les ouvriers de tous les corps d’état les plus étrangers à la fabrication du coton s’unissaient, par leurs dons et leurs offrandes, aux tisseurs et fileurs de Preston, les manufacturiers de cette ville ne furent secourus que par ceux du comté de Manchester, engagés dans la même industrie, et encore l’intérêt commun, le souci de l’avenir, ne furent-ils pas l’unique mobile qui fit agir ces auxiliaires ; il y eut de leur part des calculs d’intérêt personnel : ils ne furent pas sans tenir compte du profit qui revenait à leurs fabriques du long chômage de celles de leurs concurrens.

Il y avait, comme on l’a dit, urgence pour George Cowel et ceux qui s’étaient associés à lui dans la direction du mouvement à se procurer le nerf indispensable à toute guerre : c’est là qu’ils se montrèrent de véritables et dignes chefs de parti. Leur fertilité d’expédiens, l’habile emploi de leurs moyens, justifièrent la confiance que leurs camarades avaient mise en eux.

La campagne s’ouvrit par une longue adresse élaborée avec soin : on y rappelait l’origine et les divers incidens de la dispute, tous présentés à l’honneur de l’ouvrier ; on y vantait son bon droit et sa modération mise en regard de la dureté impitoyable de ses patrons, et après une peinture navrante des souffrances qu’il endurait à Preston et qu’il était prêt à supporter jusqu’à la dernière extrémité pour défendre la cause de tous ses frères, on invoquait l’assistance de ceux-ci au nom de l’humanité et de leur propre intérêt. Cette adresse fut répandue avec profusion dans le royaume. À la première réception des secours qu’elle avait provoqués, on en fit une autre de remerciemens, et ce moyen de tenir le peuple en haleine ayant été trouvé efficace, on y recourait à toute occasion, un jour pour signaler au pays la libéralité des ouvriers de telle ville ou de tel corps d’état, un autre jour pour stimuler l’émulation de ceux qui s’étaient montrés moins généreux. Les comptes-rendus hebdomadaires envoyés dans tous les grands centres de manufactures et d’industries n’étaient eux-mêmes, sous une autre forme, qu’un appel incessant à l’assistance publique, car ils étaient tous précédés de quelques lignes énergiques sur la misère croissante du peuple de Preston et la nécessité de soutenir ses efforts. On variait les tons selon les sentimens supposés de ceux que l’on voulait émouvoir. Il y avait des adresses au clergé, dont on sollicitait l’aumône que la loi de Dieu lui impose comme le premier de ses devoirs envers les souffrans et les opprimés ; il y en avait au peuple de l’Irlande pour lui recommander ses nombreux coreligionnaires en détresse sur la terre étrangère. « Vainement, lui disait-on, vos pauvres frères ont essayé de se soustraire à la tyrannie de vos landlords, ils en ont trouvé une beaucoup plus dure chez nos manufacturiers et nos capitalistes de l’Angleterre. » Il y eut une adresse spécialement destinée aux femmes et aux filles de tout le royaume ; on invoquait leur humanité poulies orphelins de Preston en proie aux horreurs de la faim, et pour les pauvres créatures que la misère exposait aux tentations du vice. La passion la plus amère respirait dans toutes ces communications ; dans quelques-unes, l’exagération et la violence du langage dépassaient toutes les bornes. Ainsi, après un essai de conciliation qui n’avait pas réussi, les fabricans s’étaient déterminés à appeler des ouvriers étrangers. Une proclamation intitulée le travail en danger, et signée cette fois des noms réunis des dix membres qui s’appelaient le comité exécutif de l’association, fut affichée à Preston ; elle était adressée aux ouvriers et au peuple du royaume d’Angleterre. Entre autres passages, on y lisait :

« Les droits inhérens à tout Anglais nous ont été déniés. Pour perpétuer leur système d’oppression, nos tyrans ont condamné à la faim et à la mort vingt-cinq mille d’entre nous, dont plusieurs n’étaient que des femmes inoffensives et sans moyens de défense ; mais l’humanité n’a pas d’accès en leurs cœurs, les cris de l’orphelin affamé, les soupirs et les sanglots de la mère, le deuil de la veuve, n’excitent que leur dédain et leur mépris… Pour nous dompter et nous amener à leur merci, ils ont d’abord fermé leurs ateliers, maintenant ils y appellent des étrangers. Voilà par quels moyens ils espèrent écraser et dégrader le travail, achever leur œuvre de monstrueuse injustice et de perversité : que la responsabilité en retombe sur leurs têtes ! Braves compatriotes, nous invoquons de nouveau vos sympathies et votre assistance dans ce grand combat que nous livrons pour rédimer le travail et l’arracher des tenailles de fer du capital : notre lutte est celle du droit contre la force, de l’opprimé contre son tyran, de l’esclave contre son maître ; nous combattons contre l’infâme système des bas salaires. Au nom de l’humanité souffrante, au nom de la liberté immuable et éternelle, au nom du lien qui unit les frères entre eux, au nom de Dieu, nous invoquons votre assistance.

« Au secours, ouvriers de la Grande-Bretagne ! le travail est en danger, notre ennemi tourne et rugit autour de nous : il convoite sa proie, comme le lion des saintes Écritures, et va la saisir ; mais venez en aide à vos amis de Preston, et le travail est sauvé ! Au secours donc, enfans et filles de la Grande-Bretagne ! Souscrivez, souscrivez pour la rédemption du travail ; finissons-en avec le système des bas salaires. Un effort encore, un vigoureux effort, et ce système qui a engendré pour nous tous la pauvreté, la misère, les privations de toute sorte, ce système aura fini pour jamais, et nous nous établirons sur ses ruines amoncelées.

« Dix pour cent, et point de capitulation ! »


Ces adresses furibondes, émanées des comités de Preston, en partaient chaque semaine pour aller se répandre dans les ateliers et les fabriques de toute l’Angleterre. Elles y étaient colportées par des agens actifs et infatigables qui les commentaient, les exagéraient encore, et avaient pour mission de leur faire produire leur effet et de recueillir les secours qu’elles provoquaient. Ces agens, sous le nom de délégués, ont tenu une place importante dans la grève de Preston ; ils en étaient les instrumens et les bras au dehors, comme les comités en étaient l’âme et le soutien au dedans. Choisis avec soin dans chaque grand centre manufacturier parmi les ouvriers que l’on avait jugés les plus propres à l’accomplissement de cette œuvre délicate, ils venaient chercher à Preston leurs instructions et leur mot d’ordre ; ils y combinaient ensemble et sous l’inspiration des chefs leurs moyens d’action : de là ils partaient pour les diverses régions qui leur avaient été assignées. Pendant trois mois, ils sillonnèrent le pays en tous sens : on les rencontrait partout, sur les chemins de fer, dans les voitures publiques, dans les auberges, tantôt mornes et taciturnes, si, à un mot prononcé, ils avaient reconnu que leur cause répugnait à la compagnie au milieu de laquelle ils se trouvaient, tantôt ardens au prosélytisme et à la propagande quand on se prêtait à les écouter et à discuter avec eux. Il y en avait toujours dans les lieux de grandes réunions et de foule, aux foires, dans les fêtes de village, aux courses de chevaux, aux meetings de toute nature, si fréquens en Angleterre. Souvent dans ces réunions, quand le débat sur la question spéciale qui en faisait l’objet était terminé, ils demandaient la parole pour exposer les misères de leurs frères de Preston et solliciter en leur faveur la commisération publique. Leur appel n’était jamais fait en vain ; mais les récoltes les plus abondantes provenaient des contributions prélevées sur les ouvriers de tous les états dans les villes et dans les centres manufacturiers.

Dans une première visite, les délégués y avaient fait le recensement du montant des salaires de chaque semaine, et ils avaient fixé, de concert avec les ouvriers les plus influens du lieu, ou qui se donnaient pour tels, la part qui devait en revenir à la défense de la cause commune. Leur grand souci était de ne pas manquer à la promesse de secours qu’ils avaient apportée à Preston ; ils se regardaient comme engagés d’honneur à tenir cette promesse, et tous les moyens leur étaient bons pour atteindre leur but. Le samedi, jour de paie, des collecteurs, leurs affidés, se tenaient aux portes des manufactures et des ateliers, et réclamaient de tout ouvrier qui en sortait la quote-part à laquelle il avait été taxé. Le plus grand nombre la payait de bonne volonté, spontanément et avec une sorte d’ostentation, tant les esprits étaient alors surexcités. Les délégués d’ailleurs allaient d’un établissement à l’autre pour surveiller la recette ; si la semaine précédente elle avait baissé quelque part, ils se chargeaient de l’y faire en personne. C’est dans ces occasions qu’ils usaient de moyens d’intimidation qu’on ajustement blâmés. Ils prenaient les noms de ceux qui refusaient leur offrande et les accompagnaient dans leur rapport d’une épithète injurieuse ; ils les menaçaient des colères du Punch, le satirique redouté de l’Angleterre, de celles de Calico-Park et de la vieille Paddy, ces épouvantails du peuple, que les femmes et les enfans se chargeaient le plus souvent de représenter au moment même, en poursuivant le récalcitrant de leurs railleries et de leurs insultes. Ces scènes se sont reproduites partout, et plus d’une fois la force publique a dû intervenir. Un tel système de coercition ne se limitait pas aux seul ouvriers, il s’étendait aux propriétaires des magasins, boutiques et autres lieux dont le peuple forme la clientèle ordinaire. Les délégués les imposaient à des contributions arbitrairement calculées d’après l’importance du trafic et des profits présumés, et sur leur, refus de s’y soumettre, on mettait leur maison en interdit ; ils trouvaient le matin le signe d’anathème crayonné sur leurs portes, et leurs pratiques n’osaient plus les franchir. Ces traits épars, ces modes divers d’intimidation ne sont pas des fictions ; on les trouve tous constatés dans les feuilles publiques de l’époque, et ils ont fait l’objet de nombreuses plaintes portées devant les magistrats.

Chargés du tribut octroyé par la sympathie des uns, et que la contrainte ou la peur avait arraché aux autres, les délégués retournaient alors à Preston. Avec la rapidité des voies de communication d’aujourd’hui, une nuit suffisait presque à tous pour y arriver, et au grand scandale d’un pays où, comme on le sait, la sanctification du dimanche est religieusement observée, c’est ce jour-là qui avait été choisi pour la distribution des secours. On peut facilement s’imaginer avec quelle impatience elle était attendue. Dès le matin, des groupes stationnaient aux portes de la ville ou s’avançaient à une demi-lieue au-delà, jusqu’à la station du chemin de fer, pour y recevoir les délégués et connaître les premiers quel avait été le produit des collectes. La bonne ou la mauvaise nouvelle circulait de bouche en bouche ; les comités s’assemblaient, mais les distributions ne commençaient pas encore ; il fallait entendre les rapports des délégués sur la situation des esprits dans les contrées qu’ils avaient parcourues : selon les cas, ils se plaignaient du refroidissement qu’ils avaient rencontré dans les uns, ou ils vantaient l’ardeur persistante dont les autres se montraient toujours animés. Celui-ci était reçu avec enthousiasme, car il apportait une grosse somme, et il promettait mieux encore pour la semaine suivante ; celui-là était sifflé parce que ses poches étaient à peu près vides. Il s’en excusait sur les empêchemens de toute sorte qu’il avait rencontrés, sur l’intervention toujours hostile des chefs des manufactures, qui ne laissaient pas pénétrer dans leurs ateliers, sur la difficulté, naïvement avouée, qu’il y avait à obtenir de l’argent des ouvriers quand ils étaient rentrés au logis et qu’ils n’étaient plus sous les yeux les uns des autres. La discussion terminée, on procédait au partage. La somme totale apportée chaque dimanche à Preston était réellement considérable. Ni les manufacturiers, quand ils avaient fermé leurs fabriques, ne pouvaient prévoir que les ouvriers recevraient une telle assistance, ni les agitateurs espérer qu’ils seraient aussi puissamment secondés. C’était d’ordinaire de 2 à 3,000 livres sterling qui arrivaient chaque dimanche à Preston. Aux fêtes de Noël, la recette s’éleva au-delà de 4,000. Dans cette semaine, que l’usage du pays consacre aux réjouissances de famille, les ouvriers avaient voulu que leurs camarades de Preston eussent aussi, sinon leurs joies, du moins un surcroît d’allégement à leurs souffrances. Qu’était-ce cependant que cette somme répartie entre vingt ou vingt-cinq mille individus ? Et combien peu il en revenait à chacun ! 4 ou 5 shillings aux adultes, deux au plus aux jeunes filles et aux enfans, qui encore avaient coutume de changer cette monnaie au bureau même de distribution, pour solder leur propre contribution de 1 penny par 6 pence en faveur de ceux de leurs camarades qui étaient chargés de famille.

À l’occasion des délégués, il ne faut pas omettre de dire qu’un jour de distribution il s’éleva contre eux un violent orage. Un organe important de la presse de province, le Manchester Guardian, qui, pendant toute la lutte, plaida chaleureusement la cause des chefs des manufactures, et qui ne laissait échapper aucune occasion de faire brèche à celle des ouvriers, se rendit l’écho des accusations alors assez généralement répandues, à tort ou à raison, contre la probité des délégués. On les soupçonnait d’être des dépositaires infidèles. On se plaignait également que le salaire qui leur était alloué, que leurs dépenses, comme celles des comités avec leurs présidens, secrétaires et employés de toute sorte, absorbaient au-delà du quart des sommes recueillies. Les malheureux affamés, qui, quelle que fût la somme distribuée chaque semaine, n’en restaient pas moins soumis aux plus dures privations, prirent feu à la pensée qu’une grosse partie des dons de leurs camarades leur était soustraite ou détournée de sa destination. Il y eut de vives récriminations échangées. Les comités produisirent leurs comptes, et les ouvriers, en ayant reconnu, à ce qu’il paraît, la régularité, continuèrent leur confiance à ces administrateurs, ils la continuèrent également aux délégués ; mais l’opinion publique, qui avait suivi le débat avec curiosité, ne se tint pas pour complètement convaincue de la délicatesse de ces derniers.

À l’époque où nous sommes arrivés, c’est-à-dire à la fin de l’année 1853, la crise avait déjà près de cinq mois de durée. L’enivrement de ceux qui conduisaient le mouvement était alors à son comble : tout avait marché au gré de leurs désirs, et ils croyaient toucher au succès. Les malheureux qu’ils tenaient assujettis à leur direction avaient sans doute beaucoup à souffrir, car l’hiver était dur et le prix des subsistances allait toujours en augmentant ; mais les contributions de secours prélevées sur les ouvriers de toute l’Angleterre arrivaient, elles aussi, dans une proportion toujours croissante. La collecte de la première semaine de la grève n’avait produit que 80 livres, elle fut de 381 dans la seconde, de 1,100 dans la sixième, de plus de 2,000 dans la neuvième, et, comme on l’a dit plus haut, dans la semaine de Noël elle dépassa 4,000 livres. Comment les ouvriers auraient-ils pu douter de la victoire avec de tels moyens mis en leurs mains pour la conquérir ?

Vers le même temps cependant, il survint deux incidens qui durent faire comprendre aux meneurs, l’un, que le gouvernement du pays était peu disposé à se ranger de leur côté contre leurs patrons, et l’autre, qu’ils avaient trop présumé de leur influence sur les classes ouvrières du royaume. Au commencement du mois de décembre 1853, ils avaient pris occasion d’une expression assez vague d’intérêt et de compassion prononcée par lord Palmerston, alors ministre de l’intérieur, dans un meeting de la ville de Leeds, pour s’adresser à lui et solliciter son intervention dans leur dispute avec leurs maîtres. Leur mémoire n’était guère autre chose qu’un acte d’accusation contre les manufacturiers, et ils demandaient que l’autorité prît en main la cause des opprimés. Le procédé en lui-même avait blessé l’opinion publique, car en Angleterre on n’accorde pas volontiers au gouvernement le droit d’intervenir dans les affaires entre particuliers. On ne vit donc pas de bon œil les agitateurs de Preston faire bon marché de cette susceptibilité nationale. Lord Palmerston en jugea de même. Après un long délai, qui déjà était de défavorable augure pour les ouvriers, il leur répondit qu’ils s’étaient mépris dans leur démarche, que le gouvernement n’avait ni le droit ni l’intention de s’ingérer dans une question de salaires, et que c’était aux deux parties intéressées seules à la régler entre elles. Il finissait par recommander aux ouvriers de s’efforcer d’entrer en arrangement avec leurs patrons, et d’accepter d’eux les meilleures conditions que la situation actuelle de leur industrie leur permettrait d’accorder.

Dans une seconde circonstance, ai-je dit, les meneurs de Preston échouèrent également. Cette fois leurs prétentions étaient plus ambitieuses, et l’on ne comprend guère qu’ils aient pu sérieusement se proposer un but aussi chimérique. Il ne s’agissait de rien moins pour eux que d’établir ce qu’ils appelaient un parlement du travail (labour parliament), réunissant un certain nombre de délégués élus par les ouvriers du pays, gouverné par un comité dirigeant et soutenu par une contribution hebdomadaire de 2 pence, prélevée sur chaque membre de la confédération. Ce parlement particulier devait avoir pour mission de se faire concéder une diminution dans les heures de travail, la limitation du nombre des femmes dans les manufactures et l’exclusion absolue des enfans ; il devait poursuivre la destruction des truk mill, l’abolition de la règle qui prescrit le silence pendant le travail, et obtenir en un mot le redressement de tout ce que les ouvriers appelaient le système inhumain sous lequel gémissaient leurs industries. Au nombre des signatures apposées au bas de ces statuts, on lisait celles de deux réfugiés français, Nadaud et Louis Blanc. « Par ce qui se passe à Preston, lisait-on dans la circulaire destinée à les appuyer, vous voyez trop qu’il ne s’agit pas d’une question de salaires et de vos droits plus ou moins légitimes à en obtenir de meilleurs que par le passé : il s’agit pour vos patrons de vous maintenir en une soumission absolue, d’être, en tout temps et en toute circonstance, les maîtres arbitraires de votre sort. Dans Preston, vingt-cinq mille de vos camarades peuplent les rues, livrés au désespoir. N’est-il pas lamentable que cet exemple et tant d’autres avant celui-là n’aient pas prouvé aux ouvriers de l’Angleterre que, tant qu’ils resteront isolés, sans lien entre eux qui fasse leur force, ils seront à la merci de l’influence et du pouvoir gigantesque du capital ? Venez donc en aide à ceux qui combattent pour votre indépendance de travailleurs, fournissez-leur le moyen de faire l’expérience et de voir si à tout jamais les ouvriers doivent vivre esclaves des hommes d’argent. »

Malgré l’esprit tolérant de la législation britannique, malgré la liberté, on pourrait dire illimitée, d’association qu’elle autorise, il est douteux que le gouvernement fût resté témoin impassible de celle que l’on projetait alors, et qu’il ne se fût pas alarmé de ce nouvel état que l’on prétendait constituer dans l’état. Le bon sens des ouvriers lui épargna heureusement cet embarras : ils ne prêtèrent pas l’oreille aux appels qui leur étaient faits ; ils continuèrent de payer leurs contributions à leurs camarades de Preston, mais ils refusèrent celles qu’on leur demandait pour l’établissement d’un parlement du travail. Le journal de M. Reynold, the Reynold’s paper, celui de M. Ernest Jones, the People’s paper, eurent beau vanter l’excellence de l’institution : le peuple se souvint de ce que lui avaient coûté les prédications socialistes d’O’Gonnor et de Hunt, et il dédaigna celles de Jones, qui se vantait d’être le disciple de ces deux apôtres.


IV

Ces deux échecs portés à la cause des ouvriers n’empêchaient pas toutefois que la position des fabricans ne devînt de jour en jour plus critique. Le chômage de leurs métiers menaçait d’être bientôt une cause de ruine pour beaucoup d’entre eux, à qui la banqueroute apparaissait déjà en perspective. Avec un capital fixe de plus de 1 million sterling devenu tout à fait improductif, les pertes que chaque mois de résistance accumulait devaient nécessairement aboutir à une catastrophe. Les meneurs ne l’ignoraient pas ; leur langage respirait une superbe confiance ; ils annonçaient hautement aux ouvriers que la partie allait enfin être gagnée par eux, et qu’il ne restait à leurs patrons d’autre ressource que de se rendre à discrétion. Il en eût été ainsi en effet, si un seul des manufacturiers eût cédé ; la cause de tous était perdue, et cependant quelques-uns étaient hors d’état de soutenu, plus longtemps la lutte. Nul ne peut dire ce qui serait résulté d’une victoire de la ligue de Preston pour l’industrie du pays tout entier : elle aurait eu, pour le moins, à passer par un moment de désorganisation, car assurément l’agitation aurait poursuivi son œuvre ; elle n’en faisait pas mystère d’ailleurs, et l’on eût vu successivement les ouvriers de tous les grands centres de travail se mettre en grève, exaltés par le succès des Prestoniens. Les manufacturiers du Lancashire, plus menacés que les autres, le comprirent des premiers. L’intérêt de conservation et une sorte de honte de ne pas faire pour leurs confrères en danger ce que leurs ouvriers faisaient pour leurs camarades les arrachèrent à une inaction qui avait duré trop longtemps. Le 3 janvier 1854, une réunion des maîtres tisseurs et filateurs de Manchester, Bolton, Burnley, Stockport, et de dix autres villes du même district, eut lieu à Manchester. Avant toute chose, les assistans exprimèrent leur regret de se mêler d’une discussion de salaires entre les ouvriers et les patrons d’une autre localité, et ils tinrent à constater que le caractère particulier de la grève de Preston les avait seul amenés à se départir d’une réserve qu’autrement ils se seraient fait une loi de garder. À cet effet, ils représentèrent que la crise actuelle avait été fomentée et soutenue par des agitateurs, la plupart étrangers, dont l’intérêt était de prolonger la lutte, et qui ne cachaient pas leur intention d’aller subjuguer, comme ils disaient, les manufacturiers des autres villes quand ils auraient forcé ceux de Preston à se soumettre : l’intérêt de tous se trouvait dès-lors mis en péril, et tous avaient le droit d’y aviser. On décida en conséquence que de même que les ouvriers se cotisaient pour soutenir leurs camarades, les manufacturiers se cotiseraient également pour aider leurs confrères dans la résistance, et immédiatement chaque membre présent s’engagea à verser à un fonds commun une somme égale à 5 pour 100 des salaires qu’il payait par semaine à ses propres ouvriers. Cette contribution devait durer autant que durerait la grève de Preston. Un comité de confiance, revêtu de pouvoirs sans contrôle, fut chargé de la distribution des secours entre les manufacturiers de Preston. La plus sévère discrétion y serait apportée ; le comité seul connaîtrait le montant des sommes recueillies et la part qui en serait affectée à chacun de ceux que l’on secourrait.

La bataille engagée entre le travail et le capital prenait ainsi une nouvelle face. L’un des deux camps voyait ses ressources augmentées d’un renfort puissant, et l’on pouvait croire que le découragement se mettrait dans l’autre. Le moment parut propice à tous ceux qui gémissaient de cette longue lutte, et des maux sans nombre qu’elle entraînait avec elle, pour chercher un moyen d’accommodement ; mais dans les deux camps, et surtout du côté des patrons, on se montra peu disposé à la conciliation. La Société des Arts, qui occupe une place éminente dans l’opinion publique en Angleterre, fit la première une tentative d’intervention. Forte des relations qu’elle entretient avec le commerce et toutes les industries du pays, elle se flattait d’offrir un terrain neutre à la discussion. Elle se réunit donc avec un grand éclat, annonçant qu’elle admettrait les maîtres et les ouvriers à débattre leur différend par-devant elle. Les délégués des ouvriers se rendirent en assez grand nombre à l’appel de la Société des Arts ; mais les manufacturiers refusèrent de sanctionner par leur présence telles ou telles résolutions contraires à leurs intérêts qu’aurait pu adopter une assemblée dont ils ne reconnaissaient pas la compétence. Cette assemblée d’ailleurs se jeta dans des divagations indignes d’elle. Elle discourut sur la participation des ouvriers aux gains et pertes de leurs patrons, comme si depuis longtemps le bon sens n’avait pas fait justice de cette théorie séduisante, mais impraticable. Elle s’était posé dans son programme les questions les plus singulières, celle-ci par exemple : l’égalité des salaires est-elle possible dans toutes les manufactures ? La réunion eut le bon esprit de se séparer sans avoir abordé cette discussion ; mais elle employa deux de ses séances à débattre les avantages et les inconvéniens des coalitions, et, sans se mettre d’accord sur ce point, elle exprima le regret que la législation de son pays, moins prévoyante que la législation française, n’eût rien établi qui ressemblât à nos conseils de prud’hommes.

Plus tard, une adresse signée par le maire de Preston et quelques-uns des principaux citoyens de la ville assurait aux fabricans que les ouvriers étaient prêts à reprendre le travail, et demandait que l’on mît cette bonne disposition à l’épreuve en rouvrant les ateliers. Les fabricans firent droit à la requête : ils annoncèrent par une affiche publique que le lendemain ils recevraient à l’ouvrage, au taux des anciens salaires, tous ceux qui se présenteraient, à la seule condition qu’ils cesseraient de faire partie de l’association de leurs camarades. Pas un ouvrier ne vint s’offrir. On a reproché, et avec toute raison sans doute, aux meneurs et délégués d’avoir été en cette occasion le seul obstacle à la réconciliation. L’immense majorité des ouvriers la souhaitaient, mais les chefs qu’ils s’étaient donnés se mirent à la traverse. N’eurent-ils, pour en agir ainsi, d’autre mobile que le souci de la cause qu’ils avaient prise en main ? Cela peut être, car c’était la ruine de cette cause que la reprise des travaux aux conditions posées parles maîtres ; mais il est permis de soupçonner que l’intérêt personnel des délégués fut pour quelque chose dans leur persistance : ils trouvaient leur compte à prolonger l’agitation et à vivre des profits qu’elle leur assurait. George Cowel lui-même se défendit assez mal du reproche que lui fit un des membres influens de l’association des maîtres, d’avoir gardé par-devers lui à cette époque, sans la communiquer aux ouvriers, comme il en avait été requis, une proposition acceptable d’arrangement. Un poète populaire, qui avait longtemps exercé sa verve contre les patrons, la tourna alors contre le champion le plus estimé de son parti. « Cowel, disait-il dans une chanson qui ne trouva point un mauvais accueil parmi les ouvriers, Cowel n’a pas la pensée de reprendre jamais le travail, soit avec le fuseau ou la navette, soit avec la pioche ou la bêche : il appartient aujourd’hui à une bande d’hommes qui savent bien que la meilleure besogne est celle de l’orateur. Cowel a une langue dangereuse : il nous a dit que nous aurions de plus beaux salaires ; mais Cowel nous a longtemps trompés, car cette lutte sans espérance ne finit pas. Nous mourons de faim ; mais qu’importe à nos délégués ? Réunis autour d’une table bien garnie, chaque jour ils deviennent plus gras, et nous devenons plus maigres. »

D’autres tentatives de conciliation se produisirent encore et avortèrent de même. Une fois les ouvriers filateurs demandèrent une entrevue avec leurs maîtres ; mais comme ils étaient venus accompagnés d’un certain nombre de délégués de villes éloignées, les maîtres refusèrent de les accueillir, disant qu’ils ne voulaient traiter qu’avec leurs ouvriers. Une autre fois, et ce fut la dernière, à la suite d’un meeting tenu parles habitans de la ville, une députation, sous le nom de comité de médiation et sous la conduite du chef du clergé de Preston, intervint auprès de l’association des maîtres. La demande resta sans résultat : les maîtres n’admettaient pas que la question regardât d’autres personnes qu’eux-mêmes. Fidèles à la règle de conduite qu’ils s’étaient faite, et à laquelle ils adhéraient plus fermement que jamais, ils maintenaient qu’un règlement de salaires était matière à traiter entre l’ouvrier seul et son patron, et que l’ingérence de tout autre était abusive. « Nous avons fait, disaient-ils, nos offres à nos ouvriers, offres justes, à ce que nous croyons ; nos ateliers leur sont ouverts, ils refusent d’y rentrer ; nous garderons, eux et nous, nos positions jusqu’à ce qu’il convienne à eux ou à nous d’en changer. » En droit strict, malgré une dureté apparente, ce langage n’était que juste : il était l’expression vraie de la loi économique qui régit les rapports des maîtres et des ouvriers en matière de salaires. Dans la circonstance présente, il était pour ainsi dire imposé aux manufacturiers de Preston. Après une querelle qui avait fait tant d’éclat, pouvaient-ils s’en départir sans péril pour eux-mêmes et sans félonie envers leurs confrères, dont l’aide seule les avait soutenus et empêchés de succomber ? Ces essais de conciliation cependant, si souvent tentés auprès des manufacturiers par des hommes honorables qui assurément ne voulaient ni leur ruine, ni celle de l’industrie ; ces appels faits de toutes parts à leur humanité et à leur commisération pour les souffrances de leurs ouvriers, par le clergé, par la presse même qui défendait leur cause ; tout ce mouvement en un mot de l’opinion publique compatissante autorise à penser que, quels que fussent les torts des ouvriers, et de quelques excès qu’ils les eussent aggravés, les maîtres n’étaient pas sans en avoir à se reprocher à eux-mêmes. On peut croire qu’au début de la querelle il aurait dépendu d’eux d’amortir un peu l’irritation des esprits, si ce n’est en se montrant plus traitables sur les principes, du moins en évitant dans leur attitude une roideur inopportune. Quoi qu’il en soit de cette supposition, que nous n’émettons ici qu’avec réserve, le temps des ménagemens était passé. Les choses avaient été poussées trop loin pour que l’un ou l’autre parti songeât à reculer. On a vu avec quelle ténacité les patrons défendaient leur droit de rester les seuls juges en leur cause. Les ouvriers de leur côté continuaient à invoquer, et avec des accens de plus en plus lamentables, les secours de leurs camarades. Ils refusaient obstinément de rentrer dans les manufactures tant qu’on n’aurait pas strictement accepté leurs conditions premières. « Assez longtemps, disaient-ils, on nous a traités comme des machines inanimées ; nous entendons qu’on nous traite dorénavant comme des hommes et comme des chrétiens. Nous avons, tout aussi bien que nos patrons, nos nécessités, nos espérances, nos craintes, nos devoirs et nos droits. Restons fidèles à notre devise : unis, nous résisterons ; divisés, nous tomberons. »

Les semaines cependant s’ajoutaient aux semaines. Depuis plus d’un mois, les manufacturiers de Preston ne continuaient leur résistance qu’au moyen des cotisations de leurs confrères des autres villes. Cette situation leur était dure, leur fierté en souffrait. Moins que les ouvriers, ils prenaient leur parti de vivre pour ainsi dire de l’aumône. Une fois encore ils firent savoir qu’ils étaient prêts à rouvrir leurs ateliers, toujours, il est vrai, au taux des salaires d’avant la grève ; mais ils condescendaient enfin à entrer en explications, et à prouver que, dans l’état actuel de leur industrie, ces salaires étaient tout ce qu’on pouvait exiger d’eux. Craignant en outre que quelques-uns de leurs ouvriers n’obéissent, comme précédemment, à la peur qu’ils avaient de leurs camarades, ils les assuraient que les mesures nécessaires étaient prises, de concert avec les magistrats, pour les garantir contre toute molestation. Ce nouvel appel ne fut pas mieux entendu que les autres. Convaincus alors qu’ils ne réussiraient pas à ramener leurs ouvriers, les manufacturiers durent chercher un moyen de se passer d’eux en faisant des recrues au dehors, parmi les Irlandais et les paysans de l’Ecosse et de l’Angleterre. Ils savaient que ces hommes ne pourraient guère être, dans les premiers temps, qu’impropres à un travail tout nouveau pour eux ; mais on les y formerait peu à peu, et plus tard ils deviendraient autant de concurrens qu’on opposerait aux ouvriers en grève pour les tenir en bride et mater leurs prétentions. On put croire à une pleine réussite de l’expédient : les agens envoyés en Irlande et en Ecosse enrôlaient facilement, et par centaines, de pauvres hommes de peine, peu accoutumés à des prix de journée tels qu’on les leur promettait à Preston ; mais ce fut l’occasion de nouveaux et très sérieux embarras pour les magistrats de la ville. Les ouvriers allaient attendre les arrivans à la station du chemin de fer pour les dissuader de passer outre par leurs exhortations, où les y contraindre par la violence. La police et la force armée, que l’on s’était hâté d’appeler, durent s’y rendre aussi pour protéger les Irlandais et leur servir d’escorte. Un jour la multitude se rua sur la police. Au bruit de la lutte, des milliers d’ouvriers accoururent des environs, et le désordre prit tant de gravité, que l’autorité se vit dans l’obligation de recourir au riot act, dont elle ordonna la lecture. Les émeutiers effrayés se dispersèrent ; mais le lendemain, au mépris de la défense proclamée par ordre du maire à son de trompe, ils se rassemblèrent en pleine campagne. Ils étaient là plus de trente mille, et après avoir délibéré au milieu de la plus vive effervescence, et en mêlant à des malédictions contre leurs patrons les cris répétés de : « Dix pour cent ! point de capitulation ! à bas les lords du coton ! » ils rentrèrent dans la ville, chantant en chœur une stance devenue populaire : « Fils de la Bretagne, pourquoi seriez-vous esclaves ? Dieu, votre créateur, vous a faits libres ; il donne la vie à tous les êtres, mais jamais, jamais il n’a créé un homme pour être esclave ! »

À la suite de ce meeting illégal et sur une dénonciation portée contre George Cowel et d’autres délégués, accusés d’avoir détourné et empêché des ouvriers étrangers d’exécuter leurs engagemens, on arrêta les meneurs au nombre de sept. Conduits dans les prisons de Liverpool sous la prévention du crime dit de conspiration, ils furent déférés par le grand jury aux assises ; mais la session était alors trop avancée. L’avocat des prévenus demanda que leur procès fût ajourné aux assises suivantes. Le magistrat fit droit à la requête et rendit aux prisonniers leur liberté sous caution. À leur retour à Preston, les inculpés trouvèrent la situation bien changée. PJus d’une manufacture était en pleine activité, plus d’une avait en nombre suffisant non-seulement des apprentis inhabiles venus de l’Irlande et de l’Ecosse, mais des ouvriers tout formés venus des villes manufacturières de l’Angleterre ou fournis par Preston même. Évidemment on touchait au déclin de la grève. Les ouvriers s’adressèrent de nouveau à lord Palmerston. Pendant deux heures, le ministre voulut bien discuter à fond la matière avec la députation, qui le quitta charmée de son affabilité, mais convaincue que sa seigneurie ne se mêlerait jamais d’une question de salaires, et que, dans son opinion, des considérations morales n’y avaient rien à faire.

La cause des ouvriers allait d’ailleurs être frappée d’un coup plus rude. La cherté du blé, les appréhensions croissantes causées par l’imminence de la guerre, une rareté subite du numéraire, qui avait fait monter le taux de l’escompte de son prix ordinaire de 3 pour 100 jusqu’à 5, et par momens jusqu’à 6, étaient autant de circonstances fatales dont le commerce et l’industrie de l’Angleterre avaient à souffrir tout à la fois. Les manufacturiers producteurs d’étoffes de coton s’en trouvaient atteints plus particulièrement, par suite de leur immense mouvement d’affairés et à cause du système de crédit en usage entre eux et leurs acheteurs ; la marchandise s’amoncelait dans leurs magasins. Pour faire face à ces embarras, les uns réduisirent les salaires de leurs ouvriers, les autres ne leur donnèrent plus à travailler que quatre ou trois jours par semaine. C’en était fait dès-lors des contributions, et par cela même de la grève, qui ne pouvait s’en passer. Dans l’une des dernières semaines du mois de mars, ces contributions s’étaient élevées à 3,337 livres ; dans la seconde du mois d’avril, la recette tomba à 946. Vainement les délégués cherchèrent-ils, par deux emprunts successifs, l’un de 400, et l’autre de 600 livres, à couvrir une partie du déficit. La ressource était insuffisante et devait même leur faire promptement défaut. Ils affectaient pourtant encore de la confiance pour en imposer aux ouvriers ; en ce moment encore, ils se faisaient forts d’être en mesure de donner, pendant six autres mois, 5 shillings par semaine à chaque individu en grève. Cette jactance ne pouvait tenir longtemps contre des difficultés trop évidentes.

Le dimanche 30 avril, à l’heure ordinaire de la distribution, il fallut confesser aux malheureux qui s’étaient assemblés au Cockpit pour y recevoir le denier hebdomadaire qui, malgré son insuffisance, était leur unique ressource, que ce denier même, on ne l’avait plus à leur disposition. Il y eut, à cette triste communication, un moment de morne silence, qu’un des délégués rompit en faisant remarquer que, dans l’état des choses, ils avaient besoin de délibérer en secret. La foule s’écoula, et le lendemain une adresse du comité exécutif des travailleurs, affichée sur les murs, annonçait la fin de la grève en ces termes :

« Amis et braves concitoyens,

« Nous, soussignés, membres du comité exécutif de l’association des tisserands, nous vous informons qu’une combinaison de circonstances fâcheuses nous oblige à vous exposer notre situation présente dans la lutte que nous avons entreprise pour les ouvriers de Preston.

« L’heureuse issue de la grève de Stockport, qui fut immédiatement suivie de la concession d’une augmentation de salaire à Blackburn et dans d’autres villes, nous avait donné lieu de croire que les manufacturiers de Preston pouvaient nous faire la même concession. Trente-deux s’y étaient soumis, mais quatre ont refusé de suivre ce digne exemple. Après trente-sept semaines de combat, nous sommes forcés d’y mettre un terme temporaire.

« Nous avons été conduits à cette extrémité par l’union qu’ont faite entre eux tous les manufacturiers du pays, dont les agens salariés sont allés ramasser des ouvriers dans les trois royaumes pour affamer ceux de Preston. Ces mercenaires ont été assistés, dans leurs funestes desseins, par une presse puissante et sans scrupule, et par ces soi-disant gardiens des pauvres, qui ont vidé leurs maisons de refuge de tous ceux qui étaient capables de se traîner hors des portes.

« Pour faire réussir leur croisade impie, ils ont fait circuler à prix d’argent dans le pays de faux rapports sur ce qui se passait à Preston, mensonges qui ont eu pour effet de nous frustrer d’une partie des contributions de nos camarades. À ces attaques infâmes contre notre cause sont venues se joindre une guerre étrangère et une cherté sans exemple des subsistances, et nous avons ainsi rencontré des difficultés insurmontables à continuer la lutte. Nous engageons en conséquence les ouvriers à reprendre leur travail jusqu’à une occasion plus opportune. Le temps viendra où ils obtiendront le 10 pour 100, qui leur est en ce moment si injustement refusé. »

L’adresse se terminait par la demande des secours nécessaires aux ouvriers qui ne trouveraient pas immédiatement du travail, et dont le comité avait également besoin pour satisfaire aux engagemens qu’il avait contractés. Nous avons fidèlement reproduit ce document, parce qu’il nous a paru résumer parfaitement la question envisagée au point de vue des ouvriers, et si nous ne nous trompons, malgré les omissions qui en altèrent l’impartialité, il est l’acte d’accusation le plus grave que les auteurs du manifeste aient pu dresser contre eux-mêmes. L’insuccès de la ligue y est attribué à des circonstances malheureuses, la guerre et la cherté des subsistances. Nous sommes en cela d’accord avec les chefs de la ligue de Preston ; leur cause a péri en partie par ces circonstances. Il est probable que, ces circonstances ne se produisant pas, elle aurait réussi ; mais une telle réussite, qui, en tout cas, ne pouvait jamais être que momentanée, n’aurait pas établi la justice de leurs réclamations. Les agitateurs se plaignent de ce que les manufacturiers des autres villes aient fait cause commune avec ceux de Preston, que ceux-ci aient recruté des ouvriers étrangers, et que tous ensemble ils aient eu recours à des manœuvres déloyales pour discréditer la cause des ouvriers de Preston et dénaturer souvent leur situation réelle. Nous ne savons pas si ce dernier reproche a quelque fondement, nous n’en avons trouvé la preuve nulle part ; nous sommes loin cependant de le contester, tant la querelle avait pris de vivacité dans les derniers temps, et tant des deux côtés on s’y sentait porté aux excès. Quant à l’union des manufacturiers de tout le district, le comité des délégués, qui était parvenu à réunir le concours de la population ouvrière de toute l’Angleterre, ne devait ni s’étonner, ni trouver illégitime que le besoin de se soutenir mutuellement à leur tour eût amené les manufacturiers à faire alliance avec leurs confrères, et lorsque ce comité mettait tout en œuvre pour empêcher les ouvriers de Preston de rentrer dans leurs ateliers, il réduisait du même coup les fabricans à la nécessité de recourir à d’autres bras. Toutefois ces détails, quelle qu’en soit l’importance, de quelque façon qu’on les interprète, ne sont qu’accessoires. Le premier paragraphe de l’adresse aux ouvriers formule la question dans toute sa netteté et dans toute sa simplicité : on y lit que trente-deux des manufacturiers de Preston avaient accédé avant la grève à la demande qui leur avait été faite d’une augmentation de salaire, mais que quatre s’étaient refusés à suivre ce digne exemple. Ainsi c’eût été pour amener à composition quatre seulement des manufacturiers d’une ville industrielle aussi considérable que l’est Preston que l’on aurait suscité et soutenu, pendant trente-sept semaines, la triste lutte qui l’a désolée. On s’étonne que les hommes sur qui en pèse la responsabilité aient laissé échapper un pareil aveu. S’il était sincère, il serait leur plus éclatante condamnation ; mais évidemment ils avaient d’autres desseins, et ils s’en taisent parce qu’ils seraient plus reprochables encore.

Par le fait même de cette adresse, la grève était finie à Preston. Quelques jours après, on essaya bien de la ranimer ; on voulut la transporter à Stockport. Ces tentatives demeurèrent sans résultat. Le 30 avril, le travail avait recommencé dans toutes les manufactures de l’Angleterre, et les ouvriers mettaient autant d’empressement à s’y faire admettre qu’ils avaient fait voir d’obstination, peu de semaines auparavant, à n’y pas rentrer.


Nous avons assisté pour ainsi dire en personne au débat que nous venons de raconter, car nous étions alors tout près des lieux où il s’agitait : notre devoir nous commandait d’en suivre attentivement le cours, et à cet effet nous avons recueilli, au fur et à mesure qu’ils paraissaient, les nombreux documens à l’aide desquels chaque parti plaidait sa cause devant l’opinion publique [5]. Ce sont ces documens qui ont servi de base à notre récit. Nous croyons n’avoir omis de relater aucun fait essentiel : nous voudrions pouvoir dire que nous les avons tous discutés avec impartialité, et cela était assurément dans notre intention ; mais nous ne nous dissimulons pas que nous avons écrit sous l’impression de nos souvenirs, qui nous rappelaient la vive anxiété du pays à cette époque et la réprobation unanime dont on frappait autour de nous la cause des ouvriers et leur conduite.

Comme on fait, après les batailles, le recensement de ses morts et de ses blessés, il ne nous reste plus qu’à énumérer brièvement les pertes essuyées dans celle de Preston par les vainqueurs et par les vaincus. On a estimé que, du côté des manufacturiers, ces pertes s’élevaient en argent à 165,000 livres sterling, dont 115,000 provenant de la détérioration des machines, de l’intérêt du capital resté improductif, des paiemens de gages de domestiques et entretien d’animaux non employés, — et 50,000 de l’absence des profits que l’exercice de leur industrie aurait rapportés aux fabricans. Ces évaluations ne sont qu’approximatives. Du côté des ouvriers, on procède avec plus de certitude. Les contributions de leurs camarades des autres villes se sont élevées à 97,000 livres, et leur propre perte, en salaires qu’ils ont cessé de recevoir, a été de 250,000. On comprend de combien de maux ce triste conflit a dû être la source. « Les résultats de la terrible catastrophe que nous venons de traverser, lisait-on le 6 mai dans un journal de Preston, dépassent les plus sinistres prévisions. Nos rues, sont encombrées de malheureux qui demandent vainement du travail ; leur place est prise par des ouvriers étrangers, ou de nouvelles machines suppléent au défaut des bras. D’ici à longtemps ils sont condamnés à rester sans occupation. Des milliers de familles ont enduré les plus sévères privations ; elles ont contracté des dettes qu’une génération ne parviendra pas à éteindre, et quelque déplorable que soit l’état présent de notre ville, nous sommes convaincus que nous n’en sommes pas encore aux dernières conséquences de ce mouvement insensé. »

On a vu plus haut que sept des délégués avaient été arrêtés. Les manufacturiers consentirent à retirer leur plainte, et, conformément à la loi anglaise, il n’y avait plus lieu à suivre contre les inculpés, que l’on déchargea de leurs cautions. Il est regrettable d’avoir à dire que quelques-uns d’entre les meneurs ainsi relâchés se montrèrent peu reconnaissans de ce bon procédé, car dès la semaine suivante ils tentèrent de soulever une nouvelle grève à Warrington ; mais la leçon infligée aux ouvriers de Preston avait été trop sévère, elle était trop récente pour que ceux d’une ville voisine fussent disposés à passer par la même épreuve.


HITIER.


  1. Le jour où le droit sur le thé fut réduit à Liverpool de quatre deniers par livre, les marchands de la ville rachetèrent en douane à deux deniers plus cher qu’ils ne le faisaient la veille : ils savaient que, nonobstant la réduction, ils abaisseraient d’un denier au plus leur prix de vente au détail, et qu’ainsi, même en ayant acheté plus cher, ils pouvaient encore compter sur un plus gros bénéfice que par le passé.
  2. On sait qu’Arkwright employa le premier, si même il n’inventa la mule jenny, (fui fit une révolution dans l’industrie manufacturière de son pays.
  3. Pendant des siècles, la population n’a été que de 6,000 âmes ; mais depuis que les manufactures de coton y ont été introduites, elle s’est rapidement élevée à 75,000.
  4. Aristocrates du coton, aristocrates de la bobine.
  5. Nous nous sommes surtout aidé d’un excellent opuscule publié sur le même sujet par M. Henry Ashworth, vice-président de la chambre de commerce de Manchester.