Scènes et souvenirs de la vie politique et militaire en Orient/01

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Scènes et souvenirs de la vie politique et militaire en Orient
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 1169-1216).
SCENES ET SOUVENIRS


DE


LA VIE POLITIQUE


ET MILITAIRE EN ORIENT.




I.


OMER-PACHA ET L'ARMEE TURQUE.





I

On connaît peu en Occident la vie aventureuse d’Omer-Pacha. Michel Lattas (c’était son nom parmi les chrétiens) est né au commencement du siècle dans le royaume d’Illyrie. Comme plusieurs de ses compatriotes, et notamment le trop fameux Djezzar, Pacha de Saint-Jean-d’Acre, il fut obligé, dans sa première jeunesse, de quitter son pays et de s’enfuir en Turquie pour échapper à la rigueur des lois militaires. Hâtons-nous de dire que Lattas n’était coupable qu’envers la discipline. Il fut d’abord soumis aux plus rudes épreuves, et dut même contre la misère recourir à des travaux manuels ; mais il embrassa de bonne heure l’islamisme comme le seul moyen, à cette époque, de faire disparaître eu Turquie les obstacles qui gênaient l’essor de son ambition, ou simplement les progrès d’une carrière qui s’annonçait alors comme bien modeste, car il est douteux que le petit officier fugitif ou le Croate devenu musulman se soit vu à cette époque, même dans ses rêves les plus audacieux, généralissime de l’armée ottomane et l’objet des plus hautes distinctions de la part des souverains de l’Europe. Michel Lattas appartenait à une famille obscure, et son éducation n’avait pu être achevée ; il est surtout probable que l’enseignement religieux avait laissé des traces peu profondes dans son âme. Je ne chercherai pas à le justifier, mais la facilité avec laquelle j’ai vu en 1849 les débris de l’insurrection magyare, des Croates, des Polonais, des Hongrois, abandonner la noble et antique religion de leurs pères, le signe sacré des croisades, avec lequel leurs ancêtres avaient si souvent vaincu, pour embrasser l’islamisme, a dû m’inspirer des réflexions moins sévères, sans effleurer mes croyances.

Le fameux comte de Bonneval disait : « On se casse la tête en Europe pour savoir pourquoi je me suis fait musulman. Mon Dieu, c’est uniquement pour aller en robe de chambre et en pantoufles toute la journée. » Michel Lattas, qui n’était pas né comte et qui devait se créer une position à force de travail, ne pouvait pas imiter le célèbre renégat français ; il entra dans l’armée turque, eut des commencemens lents, difficiles, semés d’incidens curieux, et parvint par son propre mérite, et de grade en grade, aux plus hautes dignités de l’armée ottomane. Ses premières études dans une école militaire européenne lui furent d’une grande utilité, et le placèrent tout de suite dans une situation de supériorité réelle à l’égard de ses nouveaux coreligionnaires. Aussi le prince Schwarzenberg, ce brillant homme du monde dont les révolutions avaient fait un grand ministre en quelques mois, était-il plus spirituel que juste lorsqu’il disait en 1850 à l’auteur de ces souvenirs, en parlant d’Omer-Pacha : « Vous en faites trop de cas ; c’est un Croate, et c’est tout dire ; nous avons deux mille capitaines de cette force-là dans l’armée autrichienne. »

Ce fut en Syrie, où il était commandant militaire du Liban en 1842, qu’Omer-Pacha commença à se faire connaître et apprécier du gouvernement turc et de l’Europe. Il déploya dans les difficiles fonctions qui lui furent confiées une fermeté quelquefois cruelle, mais le plus souvent juste, et se rendit si populaire, que les Maronites le souhaitèrent un moment pour chef de la montagne. Lui-même dit volontiers que si la Porte l’eût fait prince du Liban, elle eût comblé les vœux des Druses comme des Maronites. Déjà il se laissait tromper par les mirages de l’ambition : on le verra plus tard sourire à l’idée d’une autre principauté ; la gloire s’habitue volontiers à regarder la domination comme la seule récompense digne d’elle. Dès cette époque, l’Oriental avait chez Omer-Pacha remplacé petit à petit l’Européen. Seulement c’était un Turc discutant en allemand ou en italien avec les consuls étrangers à Beyrouth et gardant toute la netteté de l’intelligence occidentale. D’ailleurs il réunissait déjà ce mélange de ruse et de violence qui est le trait caractéristique des Orientaux. On peut en juger par le fait suivant, que je tiens de lui-même. Il était à Deir-el-Kamar, cette citadelle naturelle du Liban, dans le palais mauresque et féodal de Betteddin, où M. de Lamartine a vu l’émir Béchir dans les derniers jours de sa splendeur. Il venait de recevoir du gouverneur général de la province l’ordre d’arrêter un des cheiks druses les plus dangereux, lorsqu’on annonça le cheik druse lui-même, qui venait lui rendre visite. Le cheik est introduit et prend place sur le divan, à côté du commandant militaire. Après les complimens d’usage, Omer- Bey (c’était alors sa qualité) est obligé de quitter le divan où il était assis et de passer dans une autre pièce. Son absence ne dure que quelques minutes, mais à son retour il est frappé du changement qu’a subi la physionomie du cheik druse ; il le trouve préoccupé, sombre ; un coup d’œil rapide l’a bientôt instruit de la cause de l’émotion de son hôte. Il s’aperçoit qu’il a eu l’imprudence de laisser sur la place vide, entre le cheik druse et celle qu’il occupait lui-même, l’ordre d’arrestation à moitié ouvert. Le cheik, poussé d’abord sans doute par une simple curiosité (dans le Liban, on ne se pique pas d’être discret), avait ensuite lu avec un avide empressement cette pièce, qui était pour lui d’un intérêt si grave, et n’avait pas pu cacher son émotion avant la rentrée d’Omer-Bey. Celui-ci ne se trouble pas. Tout en entretenant le cheik avec une parfaite liberté d’esprit, il fait sur place une réponse au pacha, représente le cheik druse comme un homme revenu de ses erreurs, ayant cessé d’être dangereux pour l’ordre public, et termine en annonçant au pacha que, loin de vouloir l’arrêter, il est décidé à lui offrir un emploi important. La lettre achevée, Omer-Bey la dépose sur le divan sans affectation, et prétexte l’obligation où il est de sortir de nouveau de la salle. Au bout d’un quart d’heure d’absence, il rentre et trouve le calme et la sécurité revenus sur les traits du cheik, qui avait lu avec une curiosité qu’Omer-Bey avait facilement pressentie le papier laissé sur le divan. Complètement rassuré, le cheik accepte l’hospitalité que lui offre le commandant militaire, soupe avec lui, couche sous le même toit. Le lendemain il avait sans doute oublié les incidens de la veille et s’apprêtait à monter à cheval pour retourner chez lui, quand il fut arrêté, conduit à Beyrouth et livré au pacha.

Après les affaires de Syrie, Omer, devenu pacha, fut envoyé en Albanie pour dompter l’insurrection et opérer le recrutement. Sa mission eut un plein succès malgré les difficultés qu’elle présentait, et il fut désigné pour aller faire les mêmes opérations dans le Kurdistan. Depuis lors, il fut considéré par tous les vrais musulmans. À Constantinople même, dans les plus hautes régions du pouvoir, comme un homme ferme, habile, heureux dans les entreprises difficiles. Sa supériorité autant que son ambition devait désormais lui interdire tout repos et lui susciter des rivaux et des ennemis. Ce n’est guère que le privilège de la médiocrité patiente de s’avancer par des voies faciles et de désarmer les rivalités en évitant les luttes.

Telle était la situation d’Omer-Pacha lorsque dans le mois de juin 1848 une révolution éclata à Bucharest. Le prince Bibesco, impuissant à comprimer l’agitation, qu’on l’accusait, ainsi que son frère, d’avoir en partie suscitée, quitta les principautés sans essayer la lutte, et Soliman-Pacha, envoyé par le divan pour rétablir l’ordre en Valachie, se borna à régulariser pour ainsi dire la révolution, à l’installer et à assister plutôt encore comme spectateur bienveillant, mais inactif, que comme tuteur intelligent et ferme aux tentatives stériles et aux troubles inévitables d’un gouvernement qui n’avait pas de conditions de durée. La Porte-Ottomane, voulant réparer les fautes commises par Soliman-Pacha, mise d’ailleurs en demeure d’agir par la Russie, qui était armée par les traités, et surtout par son ascendant, du droit d’intervenir dans les principautés, résolut d’y envoyer un commissaire impérial et un nouveau chef militaire. Le commissaire impérial était Fuad-Effendi, aujourd’hui Fuad-Pacha et ministre des affaires étrangères, alors grand-référendaire du divan. Omer-Pacha commandait le corps d’occupation.

Il n’entre pas dans notre plan de raconter aujourd’hui la mission de Fuad-Effendi ; c’est le rôle du général appelé à le seconder qu’il s’agit surtout de faire connaître. Omer-Pacha passa le Danube à Giurgevo au mois de septembre 1848, non loin du village d’Oltenitza, et tout près de l’île de Ramadan, dont les noms ont été rendus célèbres par les armes turques en 1853 et 1854. Il se trouvait sur un grand théâtre, mais il ne jouait pas encore le premier rôle. Revêtu de pouvoirs considérables, représentant la personne du sultan, envoyé pour organiser le gouvernement des deux principautés, doué de qualités brillantes, Fuad-Effendi dirait pour la première fois aux yeux étonnés des Moldo-Valaques un diplomate musulman, jeune encore, d’une physionomie agréable, d’un esprit charmant, récemment chargé de missions importantes auprès de trois reines. Nul ne pouvait parmi eux soupçonner ce qui se cachait d’étude sous l’apparent abandon de Fuad-Effendi parlant de la grandeur de l’Angleterre et de l’éloquence de ses hommes d’état, des merveilles de l’Alhambra et des beautés du Tage. La poitrine couverte d’ordres de chevalerie qui ornaient pour la première fois l’uniforme d’un musulman, Fuad-Effendi devait absorber presque toute l’attention et presque tout l’intérêt dans les capitales de la Valachie et de la Moldavie. Les diplomates et les généraux russes n’étaient pas hommes à lutter avec Fuad-Effendi pour les qualités extérieures, et devaient vaincre par d’autres armes. Quant à Omer-Pacha, il semblait attendre patiemment son heure, celle des combats, qui devait lui donner l’importance à laquelle il aspirait. Il sentait déjà sa valeur, et tout en s’effaçant devant le commissaire ottoman, il commençait à se faire remarquer : de son séjour en Valachie date sans doute la grandeur exceptionnelle à laquelle il est parvenu dans son pays d’adoption.

Comme tout Ottoman, Omer-Pacha prévoyait depuis longtemps la possibilité et même la nécessité d’une guerre entre la Turquie et la Russie, et il était heureux d’une circonstance qui lui permettait d’étudier de près les Russes avant de les combattre, de mettre les soldats turcs en contact avec les soldats russes, et de leur inspirer peu à peu la confiance sans laquelle une armée ne peut espérer de vaincre. L’armée russe, à vrai dire, celle qui occupait les principautés sous les ordres de l’aide-de-camp général Lüders, ne gagnait pas à être mise en présence des Turcs, si l’on en exceptait la cavalerie et peut-être le matériel de l’artillerie. La nourriture saine et abondante distribuée aux Ottomans, comparée aux détestables alimens qui font l’ordinaire du soldat russe, donnait à penser à ce dernier, qui faisait volontiers taire quelquefois l’amour-propre national au profit de son estomac. La comparaison qu’Omer-Pacha fit à cette époque entre ses troupes et les soldats russes lui inspira dès lors de la confiance et de grands projets. Après plusieurs mois de manœuvres et d’exercices à feu dans lesquels les Turcs montrèrent une grande promptitude et une rare précision, une occasion s’offrit au commandant en chef de les faire admirer à ses amis et à ses ennemis, et il la mit à profit. Le 1er septembre 1849, il invita toutes les autorités et les principaux habitans de la ville de Bucharest à assister à la cérémonie du licenciement des soldats qui avaient terminé leur temps de service. L’armée ottomane était sous les armes dans la vaste plaine de Banneassa, près de la chaussée qui fait le prolongement de la promenade publique appelée Jardin de Kisselef. Sur cette plaine s’élevaient les tentes vertes des Turcs surmontées du croissant, et teintes des derniers rayons du soleil. Là Omer-Pacha déploya et fit manœuvrer ses bataillons et sa cavalerie. Il était monté sur un superbe cheval arabe dont il contenait avec aisance la fougueuse ardeur. Près de lui était l’hospodar Stirbey, fort embarrassé de l’honneur qu’on lui faisait de passer en revue les troupes turques, allant du commissaire ottoman, Fuad-Effendi, au commissaire russe, le général Du Hamel, s’étudiant à ne montrer de préférence ni à l’un ni à l’autre. Autour d’eux se groupaient les pachas turcs à la tournure lourde, mais au visage résolu, et les généraux russes, la tête surmontée du casque prussien, le corps emprisonné dans l’uniforme, exprimant tout haut leur admiration, raillant tout bas chez les Turcs ce qu’ils appelaient les prétentions à la tenue européenne, mais visiblement étonnés des progrès de l’armée ottomane. Parmi les généraux russes, il y en avait que le commandant turc devait plus tard rencontrer et battre plus d’une fois. Des rafraîchissemens avaient été servis sous une vaste tente, et Omer-Pacha y fit les honneurs de son camp aux dames qui avaient été invitées, et dont quelques-unes étaient d’une rare beauté, avec une aisance et une rondeur toute militaires, si ce n’est avec grâce. La revue fut fort belle, un temps admirable la favorisait, et une éclipse de lune, qui fut visible au commencement de la soirée, et qui donnait à cette planète la forme d’un croissant, fut accueillie par les Turcs comme un bon augure. Les troupes licenciées ne devaient pas regagner immédiatement leurs foyers, elles devaient rester encore sous les drapeaux ; mais ce temps devait compter pour les réserves. Le général en chef avait jugé à propos de faire lire le firman de licenciement avec solennité, et de désigner ainsi publiquement les bataillons appelés à rentrer dans leurs foyers, afin de calmer l’impatience de ses troupes et de tromper pour quelque temps l’ardent désir qu’elles avaient de retourner en Turquie [1].

Si la conduite du général en chef comme militaire et administrateur avait révélé des qualités estimables, ses débuts comme homme politique ne furent pas heureux, et il ne se fit pas toujours remarquer par la modération et l’esprit de suite dans les actions. Contrairement aux vœux secrets de son gouvernement, qui désirait le triomphe de l’insurrection magyare, alors menaçante pour la cour de Vienne, puisque celle-ci fut obligée de recourir à l’intervention armée de la Russie, contrairement au moins à l’attitude de parfaite neutralité qui était imposée à l’armée ottomane par les ordres du divan et par les intérêts de la Porte (qui avait déclaré qu’en faisant occuper la Moldo-Valachie, elle n’avait voulu que sauvegarder son propre territoire), Omer-Pacha, lorsque l’aide-de-camp général Lüders franchit pour la première fois les Carpathes avec son corps d’armée pour pénétrer en Transylvanie, fit connaître aussi son désir d’imiter les Russes, afin de contribuer à la réduction des rebelles. L’inaction lui pesait. Il fallut la haute raison et l’éloquence persuasive de Fuad-Effendi pour le contenir et le convaincre de son erreur. Quelque temps après, il passa d’un extrême à l’autre et se montra hostile aux Autrichiens, qui n’avaient pas su ou n’avaient pas voulu ménager sa vanité. Voici dans quelles circonstances. Au mois de février 1849, le général autrichien Puchner fût complètement battu aux environs d’Hermanstadt par Bem, qui avait réussi à le séparer des Russes commandés par le colonel Skariatin. Poussé l’épée dans les reins, il fut contraint de chercher un refuge sur le territoire de la Valachie, que sa neutralité aurait cependant dû faire respecter. Puchner et Skariatin furent tous deux récompensés, l’un pour n’avoir pas désespéré de l’Autriche dans les mauvais jours, l’autre parce que la Russie ne pouvait pas admettre que ses troupes eussent été battues par les insurgés magyares. De tout temps, dans la guerre comme dans la diplomatie, on a vu des défaites récompensées comme des succès. Les soldats de Puchner entrèrent ou plutôt se précipitèrent en désordre dans le défilé de la Tour-Rouge, et, n’étant plus contenus par leurs officiers, se livrèrent, dans les villages qu’ils traversèrent ou qu’ils occupèrent, à tous les excès, à toutes les violences d’une soldatesque indisciplinée. On allégua pour les excuser le complet dénûement dans lequel ils se trouvaient, et le gouvernement valaque, de concert avec les autorités ottomanes et russes, déploya une grande activité pour venir à leur secours. Le gouvernement autrichien reconnut ces services par des récompenses honorifiques dont il avait été jusque-là fort avare, mais qui, à partir de cette époque, furent décernées avec assez de prodigalité, surtout dans l’armée russe et l’administration valaque. Fuad-Effendi reçut la couronne de fer de première classe, ainsi que le général Du Hamel. Constantin Cantacuzène, qui était caïmacan de la principauté, eut la croix de commandeur de Saint-Léopold, et le consul-général de Russie, M. de Kotzebue, qui, fidèle au génie paternel, avait joué la comédie sur le théâtre de Bucharest au profit des soldats de Puchner et des vaincus de Bem, eut la couronne de fer de seconde classe. Omer-Pacha fut seul oublié, et il n’eut pas le bon goût ou la dignité de se taire ; il fit entendre des plaintes amères et saisit bientôt l’occasion de se venger.

Lorsque l’insurrection magyare fut vaincue, bien plus par la discorde et l’esprit injustement exclusif des Hongrois que par les armes russes, les chefs de cette insurrection se retirèrent sur le territoire valaque et ottoman par toutes les issues que gardaient les officiers du corps d’armée d’Omer-Pacha, et furent reçus par son ordre avec des honneurs qui irritèrent les Russes comme les Autrichiens, qui firent prévoir aussi les longues discussions que devait soulever un peu plus tard l’affaire des réfugiés. Omer-Pacha ne s’en tint pas là. Une foule de réfugiés obscurs, et qui n’étaient réclamés ni par l’Autriche ni par la Russie, — Hongrois, Allemands, Polonais, — affluaient à Bucharest et apostasiaient publiquement dans le palais occupé par Omer-Pacha, devenu la principale autorité ottomane en Moldo-Valachie après le départ de Fuad-Effendi pour Saint-Pétersbourg. Chaque nouveau converti recevait trois ducats au moment où il était coiffé du fez et la promesse d’une somme égale par mois. Du reste la somme donnée à chaque nouvelle recrue variait suivant l’importance de l’individu. Voici à peu près le dialogue qui s’établissait entre le muchir de Roumélie et les nouveaux soldats qu’il recrutait pour la Porte : « Vous voulez devenir Turc ? — Oui, excellence. — C’est bien, vous n’êtes pas pour cela obligé de changer de religion. — Je ne le savais pas, j’en remercie votre excellence. — Mais vous savez qu’il faut en Turquie une obéissance passive, et qu’il n’y a là d’autre loi que le sabre. Demain vous serez dirigé sur Routschouck. » Les nouveaux Turcs n’étaient pas obligés de passer par les épreuves qui étaient exigées jadis, et qu’Omer-Pacha connaissait par expérience ; mais, bons ou mauvais, ils devenaient musulmans. C’était là un scandale profondément attristant, et qui surtout blessait le consul d’Autriche, bien qu’il n’osât pas réclamer, tant la cause de l’insurrection était populaire parmi les milliers de sujets autrichiens qui habitent Bucharest, et tant elle inspirait de sympathie même à la noblesse valaque, que le naufrage des institutions hongroises alarmait pour le sort des institutions de son pays.

....... Jam proximus ardet
Ucalegon…

D’ailleurs à cette époque l’Autriche, dans les principautés, était tombée dans un entier discrédit et n’exerçait aucune influence. Ses agens se bornaient depuis longtemps à marcher avec une parfaite discipline dans la voie tracée par ceux de la Russie ; ce fut donc l’agent de France qui, par un sentiment de convenance, fit auprès d’Omer-Pacha une démarche toute personnelle, et obtint du général ottoman l’atténuation du scandale, bien que celui-ci continuât de maintenir son droit d’agir comme il le faisait. Bien plus, Omer-Pacha parlait hautement et en toute occasion des nombreuses apostasies qui se déclaraient dans les rangs les plus élevés de l’émigration hongroise, et enregistrait avec plaisir les noms des généraux et des nobles qui se faisaient musulmans. Renégat lui-même, il n’était pas fâché, bien que sa conscience le troublât peu, d’avoir des imitateurs du nom et du rang de ceux qui augmentaient le nombre des sectateurs du prophète.

Ce fut à cette époque qu’Omer-Pacha présenta dans les salons de Bucharest, comme sa femme, une jeune allemande dont l’histoire est à la fois bien simple et bien singulière. Elle était de Cronstadt en Transylvanie, et, comme un grand nombre de ses compatriotes, elle était venue chercher à Bucharest un peu d’aisance par le travail. Bucharest et Yassy sont la Californie de la Transylvanie et de la Bukovine, et le luxe de ces deux grandes villes a enrichi plus d’un pauvre enfant des frontières de l’Autriche. Omer-Pacha avait alors, — novembre 1849, — une petite fille de cinq ou six ans qui était pleine de vivacité et d’intelligence. Ses femmes étaient mortes, ou il les avait renvoyées, et ses coreligionnaires ne manquaient pas de dire qu’il en changeait trop souvent, même pour un Turc. Il voulut faire apprendre le piano à sa fille, et on lui indiqua la jeune Saxonne, qui fut bientôt après installée dans son palais. Elle-même était très timide et sortait à peine de l’enfance. Elle avait le teint très blanc, les cheveux d’un blond très clair, du reste ni beauté ni expression. Il paraît qu’elle avait du talent comme musicienne ; elle plut à Omer-Pacha, et l’institutrice de la petite Éminé devint bientôt sa belle-mère. Elle parut dès lors dans le monde avec les plus riches toilettes et sans voile ; son mari la traitait comme une Européenne et avec les plus grands égards. Omer-Pacha est très sensible aux charmes de la musique et de la conversation ; il aime l’esprit et a sur le rôle des femmes dans le monde et dans leur intérieur des idées fort justes ; mais on dit que la pratique ne s’accorde pas toujours chez lui avec la théorie. Lors de son dernier séjour en Valachie, où elle avait de nouveau accompagné son mari, Mlle Omer-Pacha, devenue tout à fait khanoum, ne sortait plus qu’avec le voile, précédée d’affreux eunuques noirs ; on l’appelait, en lui parlant ou en parlant d’elle à Omer-Pacha, en français ou en allemand, madame la maréchale. Omer-Pacha, qui a l’esprit de famille à un haut degré, combla les parens de sa femme. La mère, apprenant la fortune de sa fille, était venue de Cronstadt à Bucharest, sans être annoncée et sans avoir prévenu de son arrivée ; elle monte, vêtue comme les paysannes saxonnes et chaussée de grosses bottes, dans l’appartement de son gendre. On allait se mettre à table. Omer-Pacha la reçoit comme sa mère, aide sa femme à la débarrasser de ses bottes, fait apporter un bassin pour lui laver les pieds, et lui prodigue les démonstrations respectueuses d’un fils musulman.

Cependant Omer-Pacha, qui avait été nommé muchir de l’armée de Roumélie, c’est-à-dire commandant des forces ottomanes dans la Turquie d’Europe, et que ne contenait plus l’esprit prévoyant et conciliateur de Fuad-Effendi, se laissait aller de nouveau à sa nature impétueuse et à son antipathie contre les Russes et leurs partisans, bien qu’il se parât volontiers néanmoins du grand-cordon de Sainte-Anne, qu’il avait reçu, ainsi que Fuad-Effendi, après le rétablissement de l’ordre légal en Valachie. Il tenait un langage imprudent, mais qui témoignait de la confiance qu’il avait en lui-même et de son désir d’effacer les humiliations de la Turquie. Il ne parlait plus de la guerre comme d’une dure nécessité à laquelle la Turquie pouvait être contrainte pour le maintien d’un droit sacré (il s’agissait toujours de la question des réfugiés) ou la défense de son honneur, mais presque comme d’un événement heureux dont il fallait saisir l’opportunité, et qui devait affranchir l’empire ottoman d’une influence étrangère qui avait trop longtemps pesé sur lui. C’était le sujet favori des conversations d’Omer-Pacha, qui aimait à faire le dénombrement des forces dont la Porte pouvait disposer. Il comptait sur soixante-douze officiers supérieurs nouvellement acquis à l’islamisme, six mille soldats réfugiés, huit grands bâtimens à vapeur, quinze petits, quarante bâtimens à voile, cent vingt mille hommes de troupes régulières en Europe, quarante mille en Asie et autant de troupes irrégulières. Puis, parlant de la Russie, il disait : « Ses forces ne sont pas aussi formidables qu’on se l’imagine ; elle ne peut pas mettre plus de trois cent mille hommes sous les armes pour marcher contre nous, et nous pouvons en mettre deux cent cinquante mille sur pied, en comptant notre réserve. Nous avons d’ailleurs pour nous l’avantage du terrain. » Il ajoutait : « Mon plan, pour le cas où la guerre éclaterait, est fait, il a été communiqué à la Porte. Nous repasserions le Danube, parce qu’une province occupée par l’ennemi est une province prise ; mais les Russes seront bien vite obligés d’évacuer la Bulgarie, et nous pourrons alors reparaître dans les principautés. Les soldats turcs sont pleins d’ardeur, et il ne faut rien moins que la discipline la plus sévère pour les empêcher de se jeter sur les Russes. La population de Constantinople, qui donne l’impulsion à la Roumélie comme à l’Asie-Mineure, s’est prononcée pour la guerre, elle est prête à aider le gouvernement de ses bras et de sa bourse. Les officiers instruits, élevés en Europe, manquent beaucoup moins qu’on ne le croit ; d’ailleurs le corps des officiers russes est très faible. Le général Lüders, sous prétexte de ne pas savoir assez bien l’allemand, qu’il parle comme moi, a toujours refusé la conversation sur la guerre de Transylvanie. Nous n’avons rien à craindre des populations chrétiennes de la Roumélie. Les Serbes seuls sont agités, mais ils ne se lèveront pas. La guerre de Hongrie, dont les Russes sont si vains, n’est pas si honorable pour eux. La trahison de Gœrgey a fait leur victoire. Dès le mois d’avril, il était, par l’intermédiaire du comte Zichy, en relations avec le maréchal Paskievitch. »

À travers quelques exagérations, on conviendra qu’il y a dans ce fidèle résumé des sentimens d’Omer-Pacha des idées justes et quelques vues prophétiques à force de perspicacité. Bien souvent par malheur la passion et les préjugés aveuglaient le muchir de Roumélie. Ainsi il comptait surtout dans ses plans sur l’alliance active de la Grande-Bretagne, il ne demandait et n’espérait même que la neutralité de la France. Il la croyait disposée à l’alliance russe et ne rendait pas justice à sa puissance militaire. À l’époque dont je parle, il est vrai, c’est-à-dire au sortir de l’affaire des réfugiés, dans les premiers mois de 1850, l’Angleterre jouait un rôle prépondérant en Orient. Plus tard Omer-Pacha prit de nous une tout autre idée, quand il vit l’armée française réunie à Varna et qu’il assista à la revue passée par le maréchal Saint-Arnaud, surtout quand il apprit la victoire de l’Alma et les sanglans triomphes d’Inkerman. Que doit-il dire après la prise de Sébastopol, maintenant qu’il voit la France, semblable à l’aigle de Shakspeare,

Towering in her pride of place !

La conduite d’Omer-Pacha répondait à ses discours. Il commettait des actes arbitraires, tels que les pachas s’en permettent quelquefois dans les provinces les plus reculées de l’empire. Ainsi, ses gens s’étant querellés au marché avec des Valaques, il avait fait arrêter ces derniers et les avait fait bâtonner devant son palais, sans autre forme de procès, et sans donner le moindre avis à l’autorité locale. Au théâtre, il faisait faire la police par ses soldats au bas de l’escalier par lequel il arrivait à sa loge, et cette police se faisait assez brutalement [2]. Comme gouverneur militaire de Bucharest, il croyait pouvoir infliger lui-même des punitions et faire acte de souveraineté sans ménager l’autorité de l’hospodar, tandis que les Russes, plus habiles, se servaient du chef du pays pour faire tout ce qu’ils voulaient, mais sans éclat. Un autre procédé du muchir ajouta aux déboires du prince de Valachie. Le sultan, sur la proposition de Fuad-Effendi, avait accordé des décorations à quelques boyards ; Omer-Pacha les remit lui-même, tandis que le général Du Hamel et le général Lüders s’étaient adressés au prince pour la remise de celles qui avaient été conférées par l’empereur de Russie. Il est vrai que parmi les boyards, objet des faveurs du sultan, il y avait trois fils de feu l’hospodar Grégoire Ghika, qui avaient déclaré qu’ils ne recevraient jamais les décorations du prince Stirbey, qui leur avait baisé la main pendant le règne de leur père.

Dans toutes ces occasions, c’était à l’agent de France que le prince de Valachie avait recours, soit pour se soulager en versant ses plaintes dans une oreille bienveillante, soit pour obtenir, par l’influence de son impartialité reconnue et des bonnes relations qui existaient entre Omer-Pacha et lui, que la fougue de ce dernier fût légèrement tempérée. Ce caractère, longtemps contenu par une position secondaire, prenait en effet largement sa revanche [3]. Omer-Pacha ne cachait plus son désir de voir la guerre déclarée entre la Turquie et la Russie. Employé par son gouvernement dans toutes les occurrences sérieuses et difficiles, vainqueur des Druses, des Albanais et des Kurdes, considéré comme le premier homme de guerre de l’empire, il avait de lui-même une haute opinion, et souhaitait vivement une occasion de se mesurer avec des adversaires européens. Il parlait des généraux Haynau, Lüders, Rudiger, Jellachich, du maréchal Paskievitch lui-même, comme s’il avait parlé d’égaux avec lesquels il lui tardait de se rencontrer sur un champ de bataille. Cette confiance ne déplaisait pas : mais on eût voulu la voir s’exprimer avec moins d’assurance. Notre excessif respect des convenances nous rend insupportable le naïf aveu de la supériorité, plus modeste cependant, quelquefois qu’une modestie affectée. Les événemens de 1853 et 1854 ont donné en partie raison à Omer-Pacha, et, de l’avis de tous les juges impartiaux, il s’est montré supérieur à ses adversaires.

Parmi les généraux russes qui se trouvaient alors à Bucharest, il y en avait qui venaient de jouer un rôle dans la campagne de Transylvanie, ou qui devaient plus tard se mesurer avec les Turcs ou leurs alliés sur les bords du Danube ou en Crimée. Les généraux Lüders, Dannenberg et Niépokoëtchinski étaient ceux qui commandaient le plus l’attention, soit par leur rang, soit par leurs qualités et leur caractère. Le général Lüders, commandant du cinquième corps qui avait opéré en Transylvanie, serré comme un jeune homme dans son uniforme, aussi empressé dans un salon auprès des femmes qu’audacieux devant l’ennemi, payait partout de sa personne, le compliment à la bouche ou le pistolet au poing, sans être arrêté par son âge ou par son rang ; ses manières étaient simples, son langage dépouillé de toute affectation et de toute emphase. Il venait de remporter de grands succès en Transylvanie ; ses flatteurs l’appelaient le libérateur de la Transylvanie, et lui donnaient le surnom de Zakarpatsky, qui n’a été consacré ni par un ukase ni par l’histoire. Il racontait lui-même la campagne qu’il venait de faire avec une modestie qui rehaussait son mérite, qu’il ne croyait dû qu’au bonheur ; mais ce bonheur avait été égalé par son activité. La calme franchise de son langage étonnait beaucoup ceux qui croyaient que les Russes tiennent leurs pensées prisonnières, et qui ne savent pas que la plus grande liberté anime et relève souvent leurs conversations. D’ailleurs, à l’époque dont nous parlons, les Russes se croyaient parvenus à un tel degré de supériorité, qu’ils ne pensaient plus avoir à garder d’autres ménagemens que ceux commandés par la politesse ou le respect des convenances. Parlant de la Transylvanie et de la campagne qu’il y avait faite, le général Lüders disait : « Il règne entre les Autrichiens et les Hongrois une haine profonde, et ces derniers sont également détestés par toutes les races qui couvrent le territoire de la Hongrie, Saxons, Serbes, Croates, Valaques. Ceux-ci surtout sont, à l’état de parias, et forment en Transylvanie la population la plus malheureuse ; ce sont eux qui ont, dès le commencement de l’insurrection, soutenu l’armée autrichienne, et les Russes ont eu beaucoup à se louer de leur concours pour les approvisionnemens. Dès le principe, leur union avec les Hongrois aurait probablement donné une autre tournure à l’insurrection. Sans les provisions que j’ai trouvées dans les principautés et sans Yanco, le chef des Valaques de Transylvanie, je n’aurais pu réussir. Aussi, parmi les correspondances que j’ai interceptées, ai-je trouvé des lettres de Kossuth à Yanco, dans lesquelles il disait que les Hongrois se repentaient d’avoir méconnu les droits de leurs frères valaques, et qu’en cas de succès ceux-ci pourraient compter sur toutes les concessions qu’ils demanderaient. Les Valaques, ajoutait le général Lüders, sont très dignes d’intérêt, et j’ai adressé en leur faveur un mémoire à l’empereur, qui m’a répondu qu’il ne pouvait pas intervenir en pareille matière, mais qu’il avait transmis le mémoire à la cour de Vienne. L’Autriche sera obligée de donner aux Valaques des droits égaux à ceux des autres nationalités ; mais ils sont dans un abaissement complet. »

Le général Lüders n’était pas le seul à s’exprimer avec cette franchise : un autre général russe trouvait que la facilité avec laquelle l’armée d’intervention avait vaincu diminuait infiniment l’importance du triomphe. Le général Dannenberg était un homme d’une grande instruction, d’une conversation pleine d’attrait, et du commerce le plus agréable et le plus doux. Son langage, avec les formes les plus réservées, était dans le fond d’une hardiesse qui se plaisait à aborder les questions de philosophie ou de religion les plus délicates. Il n’occupait pas à cette époque le rang dû à ses services et à son mérite, et il passait pour avoir encouru la disgrâce de l’empereur Nicolas ; mais rien dans son langage ou dans son attitude ne sentait l’aigreur, et son mécontentement ne se devinait qu’à une tristesse douce et à la fine ironie qui était un des attraits de sa conversation. Quant au général Niépokoëtchinski, il était entré connue capitaine en 1848 en Valachie ; ses talens comme officier d’état-major lui avaient valu un rapide avancement, et il avait été fait général à la mort de Skariatin, tué près de Cronstadt.

À cette date, Fuad-Effendi était parti pour Constantinople, où il allait remplir les fonctions de conseiller du grand-vizir, qui équivalent à celles de ministre de l’intérieur ; il quitta les principautés après avoir grandi en influence, mais avec une santé profondément altérée. Fuad-Effendi avait perdu ce charme qui attirait et commandait la confiance, et qui avait disparu avec les espérances qu’il avait fait naître et les honneurs dont il avait été comblé. Il fut remplacé par Achmet-Vefyck-Effendi, l’un des hommes les plus distingués et l’un des esprits les plus fermes que nous ayons rencontrés. Le muchir de Roumélie quitta la Valachie peu de temps après Fuad-Effendi pour se rendre à Constantinople, où il était appelé et où on devait lui confier le commandement de l’armée destinée à opérer en Bulgarie et en Bosnie. La situation de ces deux provinces appelait la plus sérieuse attention de la Porte-Ottomane. Avant de suivre Omer-Pacha sur un nouveau théâtre, nous devons reprendre les choses de plus haut.


II

La Bulgarie a été un royaume indépendant avant de tomber sous la domination ottomane, et malgré la division en pachaliks, au moyen de laquelle la Porte facilitait l’administration en même temps qu’elle brisait l’unité des pays conquis, cette province a conservé une homogénéité qui tend chaque jour à se fortifier et à se développer. Le gouvernement russe s’en est toujours beaucoup occupé ; depuis 1806 surtout, il avait fait à plusieurs reprises lever la carte du Danube, et à partir de 1840, dix-huit officiers russes parcoururent pendant plus de quinze mois la Bulgarie pour étudier les trois routes de Toulcha à Varna, de Routschouk à Andrinople par Janboli, et de Widdin à Philippopoli, au point de vue de la marche de trois corps d’armée, l’un de trente mille hommes, le second de soixante mille hommes, et le troisième de la même force que le premier, envahissant en même temps ce territoire. Toutes les étapes avaient été soigneusement déterminées ; les noms des villages, les ressources que les armées pouvaient trouver sur leur passage, tout avait été relevé avec une rare exactitude [4]. Les émissaires russes faisaient en même temps une propagande active. Tant que l’Autriche maintint en Orient une politique contraire à celle de la Russie, une initiative qui était un puissant obstacle aux projets des tsars, ou plutôt un antagonisme de rivalité en ce qui touchait les provinces de la Turquie d’Europe, le sourd travail de la Russie n’eut que des résultats partiels et n’amena que des insurrections locales facilement réprimées, ce qui ne donnait malheureusement pas à la Porte une inquiétude assez grande pour lui faire ouvrir les yeux ; mais depuis les événemens de 1848, l’Autriche, justement alarmée de sa situation intérieure, avait dû subir souvent, sans les approuver peut-être, les vues et les passions de sa trop puissante amie. L’Autriche avait cessé d’être pour la Porte un appui, et pour la Russie un obstacle en Bulgarie et en Bosnie.

La question des réfugiés, cette suite malheureuse de l’insurrection de Hongrie, avait apporté de nouveaux changemens et beaucoup d’aigreur dans les rapports du cabinet de Vienne avec le gouvernement ottoman. On eut dit que l’Autriche cherchait tous les moyens de nuire à la Turquie, et le mal que cette puissance peut faire à l’empire ottoman est considérable. D’ordinaire, par exemple, dans cet empire les populations catholiques ont été plus fidèles, plus soumises au sultan que les chrétiens des rites non unis, et cela s’explique bien aisément. Les catholiques rayas n’ont pas, comme les chrétiens grecs, hors des frontières de la Turquie, un chef spirituel disposant d’un pouvoir immense et attirant sans cesse leurs regards : le pape ne règne que sur les cœurs et les consciences, il ne demande aucune allégeance temporelle. La religion catholique prêche partout le respect et la soumission au souverain, qu’il soit catholique, sépare de l’église romaine, ou musulman. C’est aussi le rôle qu’a toujours rempli la France. Elle est la protectrice des populations et des intérêts catholiques, qu’un glorieux passé a mis sous son patronage, mais elle les protège pour ainsi dire par la Porte et pour la Porte. C’est là le principe qui a dirigé la diplomatie française en Syrie, et c’est à notre influence que le Liban doit sa pacification. L’Autriche, à l’époque où elle était la rivale autant que l’amie de la Russie, s’était également bornée à maintenir son influence parmi les populations catholiques de la Turquie d’Europe, comme moyen de balancer l’influence russe, qu’elle n’osait attaquer de front, sur les populations grecques, et probablement aussi pour se préparer un lot à sa convenance quand les événemens viendraient mettre à la disposition des plus forts l’héritage de Mahomet II et de Soliman le Magnifique, héritage que la politique du cabinet de Vienne a toujours considéré comme devant passer, dans un avenir plus ou moins éloigné, aux mains des grandes cours européennes. Cependant après l’affaire des réfugiés l’Autriche chercha ou contribua à agiter les populations catholiques, comme en Bulgarie, ou à les protéger contre la Porte, comme en Bosnie, et par là elle unit son influence à celle de la Russie, avec ou sans préméditation, mais au grand détriment de la Turquie. Ainsi à Routschouk le consul d’Autriche fréquentait beaucoup les Bulgares schismatiques, assistait à leurs noces, à leurs réunions, hissait son pavillon et se rendait à l’église en uniforme à chaque fête bulgare. L’évêque venait au-devant de lui accompagné de son clergé. Tout ceci se passait en 1850 ; un consul de Russie n’aurait pas agi autrement.

Ces faits préoccupaient justement la Porte. Si en effet l’influence catholique de l’Autriche venait à s’unir à celle que la Russie possède sur les chrétiens grecs, les dangers pour la Porte en seraient augmentés, car c’est surtout au sein des populations chrétiennes que se trouve le secret de la faiblesse de l’empire ottoman et que gît l’incertitude de son avenir. La Porte n’avait devant elle, avant son alliance avec la France et l’Angleterre, que des routes semées de difficultés qui n’ont pas encore entièrement disparu. Il n’est pas douteux que l’esprit musulman s’affaiblit en Turquie, surtout dans les hautes régions, et que l’esprit de tolérance a fait de grands progrès, avec ou sans le consentement de la Porte. Si, émue des conséquences de l’affaiblissement de l’esprit musulman, la Porte veut revenir sur ses pas, abandonner le système de douceur et de tolérance politique dans lequel elle est entrée à l’égard des populations chrétiennes, ou seulement même s’opposer au développement désormais irrésistible de ces populations, des luttes et l’effusion du sang attristeront les nations chrétiennes ; les soulèvemens pourront être réprimés, mais pour recommencer, et quand la lutte aura duré assez pour avoir du retentissement en Europe, l’humanité blessée, la politique, l’opinion publique, forceront les gouvernemens à intervenir, et la Porte devra remettre le glaive dans le fourreau, ainsi que cela s’est vu lors de la campagne contre le Monténégro, chaque fois que, contrainte par la pression européenne, la Porte a été amenée à des concessions envers les chrétiens sujets du sultan, elle a perdu une portion de sa force intérieure. Si au contraire, ce qui ne parait plus douteux maintenant, le divan continue à marcher dans la voie très louable et très prudente où il est entré, les populations chrétiennes s’avanceront d’un pas encore plus rapide vers un développement de race, de religion, d’industrie, de richesse, et, il ne faut pas se le dissimuler, cette issue n’est pas non plus sans danger pour la Porte-Ottomane. Certainement la race turque a de son côté de notables avantages : les Turcs sont habiles à la guerre, ils sont unis sous un drapeau qui a eu des jours glorieux et dont de nouveaux triomphes ont rajeuni l’éclat. Les chrétiens sont pour la plupart peu habitués sinon au maniement des armes, du moins à la discipline. La race turque a une longue habitude du gouvernement et en quelque sorte la tradition de l’autorité ; elle connaît l’art, familier aux races que la conquête a placées au-dessus de plusieurs races vaincues ou enchaînées dans leur orbite, de maintenir une population par une autre, de balancer un culte par un autre. Quoi qu’il en soit, on doit espérer qu’un gouvernement juste, une administration ferme, une autorité paternelle, pourront guérir bien des plaies, effacer bien des rancunes, adoucir bien des ressentimens. Des populations satisfaites seront moins aisément remuées par des conspirateurs ou des fanatiques. Une autre chance de paix et de tranquillité, c’est l’absence en Turquie, et on peut le dire en Orient, du sentiment et des passions révolutionnaires ; nulle aspiration à une fausse et impraticable égalité, nul désir de conquérir un droit abstrait et philosophique n’agitent et ne troublent ces natures simples et ces intelligences droites. Les populations de la Turquie veulent un bien-être modéré ; elles ont des intérêts de race, des passions religieuses, et ne demandent qu’à ne plus gémir sous l’oppression et à pratiquer librement leur culte.

Néanmoins ceux qui connaissent bien les populations chrétiennes de l’empire ottoman (et nous entendons parler surtout de celles du rite grec) savent qu’elles gardent profondément gravé dans leurs cœurs le souvenir de l’humiliation que leur culte a subie pendant les rigueurs du despotisme musulman, dont la mémoire se transmet de générations en générations. Même sans l’influence étrangère, la Porte a déjà une partie assez difficile à jouer ; mais les difficultés augmentent et prennent des proportions redoutables quand elle rencontre à chaque pas l’action de la Russie et celle de l’Autriche unies contre elle, et c’est ce qui avait lieu en 1850, au moment même où Omer-Pacha était à Bucharest, et alors que le sultan le nommait muchir de Roumélie. Les moyens d’agir sur les Bulgares, les Serbes, les Bosniaques, ne manquaient pas à ces deux puissances ; ces populations n’ont pas oublié que leurs ancêtres ont vécu sur un sol libre et ont obéi à des rois indépendans, dont quelques-uns ont été des guerriers illustres. Les traditions et les poésies populaires, qui leur rappellent sans cesse un passé glorieux, entretiennent parmi elles des désirs qu’il est désormais impossible à la Porte-Ottomane de comprimer, et qu’elle peut tout au plus endormir par la satisfaction des intérêts. L’Autriche pouvait plus qu’aucune autre puissance balancer dans la Turquie d’Europe l’immense influence religieuse de la Russie, parce qu’elle compte dans ses états plusieurs millions de Slaves du midi professant la religion catholique, et que l’on peut opposer aux Slaves du nord professant le rite grec, comme on a si souvent opposé les Allemands catholiques du midi aux Allemands protestans du nord. Pendant longtemps l’Autriche, ainsi que nous l’avons dit, avait agi dans la Turquie d’Europe en faveur des catholiques de cette partie de l’empire, sans perdre de vue son action diplomatique, mais sans mauvais vouloir apparent contre la Porte. En 1850, ses journaux prenaient parti ouvertement pour les Bosniaques contre l’autorité turque, — et que la cour de Vienne ait eu raison ou non dans les accusations qu’elle lançait contre les Turcs, la conséquence de sa politique était l’affaiblissement de la Porte-Ottomane, en lui aliénant les populations chrétiennes. Un haut intérêt s’attachait donc aux événemens qui se passaient alors en Bosnie, et dans lesquels Omer-Pacha joua le rôle principal.

Comme la Bulgarie, la Bosnie a été un royaume, dont quelques portions sont maintenant sous le sceptre de la maison de Lorraine. Ce royaume n’a perdu son indépendance que vers la fin du XVe siècle, lors de sa conquête définitive par Bajazet II. Ses princes, qui avaient commencé par professer l’hérésie des Albigeois, reconnurent l’église romaine et la religion catholique, qui brilla d’un tel éclat dans leur royaume, qu’en 14444 le pape Eugène IV pouvait dire dans une bulle : Fratres vicariœ Bosnoe facti sunt murus inexpugnabilis pro fide catholica. La conquête musulmane n’affaiblit la foi que chez les grands. En Bosnie comme en Albanie, ceux-ci embrassèrent l’islamisme pour conserver leurs rangs et leurs privilèges ; mais ils ont toujours gardé leurs anciens noms slaves, par lesquels ils sont connus dans le pays, et ce n’est que dans leurs relations avec les fonctionnaires turcs ou dans les documens émanés de la Porte qu’ils sont appelés de leurs noms musulmans et désignés par leurs qualités ottomanes de bey, pacha, etc. [5]. Le nombre des catholiques est considérable en Bosnie ; ils ont trois couvens avec leurs églises : ce sont ceux de Saint-Jean-Baptiste à Sudinsk, du Saint-Esprit à Fojnica, de Sainte-Catherine vierge et martyre à Kreshevo, où l’on voit des moines de l’ordre de Saint-François ; il y a en outre un couvent à Rome destiné aux Bosniaques, et qui est celui de Saint-Barthélemy-en-l’Ile. Il y a deux églises paroissiales sans couvens, et les paroisses dans toute la province sont au nombre de cinquante. On compte aussi trois chapellenies locales, quatre-vingt-onze prêtres ayant charge d’âmes, et treize qui habitent hors de la province, en tout cent cinquante-trois piètres, en y comprenant les religieux. Il y a en Italie et en Hongrie de nombreux étudians bosniaques qui se destinent aux ordres. La Bosnie a un évêque ; il est le successeur des prélats qui se sont transmis régulièrement la crosse épiscopale depuis l’an 1315. Le saint-siège y est représenté depuis 1340 par des vicaires apostoliques ; leurs noms ont été conservés ainsi que ceux des évêques. La conquête musulmane a détruit beaucoup de couvens, et le nombre des ecclésiastiques est certainement insuffisant pour la population catholique. Les moines et les catholiques de Bosnie sont attachés au saint-siège ; il y a parmi eux deux partis, l’un qui penche pour l’Autriche et l’autre pour la Porte-Ottomane. La Bosnie est d’une part limitrophe de la Serbie, dont les habitans ont été souvent sollicités, mais en vain, par les Bosniaques, de s’unir à eux ; d’un autre côté, les Bosniaques donnent la main aux Albanais catholiques ou mirdites, qui comptent plus de quarante mille familles, population belliqueuse établie sur les rives du Drin et en communication avec l’Adriatique par Sculari et Durazzo. Il est tout naturel que l’Autriche attache un grand intérêt à établir son influence sur ces populations, et cette influence une fois acceptée, le boulevard de la Turquie d’Europe contre cette puissance est battu en brèche ; mais il n’est pas moins naturel que la Porte-Ottomane veuille y maintenir sa prépondérance. Pour atteindre ce but, elle fit à plusieurs reprises des expéditions dans cette province, qui n’a jamais été complètement assimilée au reste de la Turquie, et où le pouvoir des sultans est loin d’avoir été toujours paisiblement reconnu. Là comme en Égypte, le conquérant avait été obligé de respecter des intérêts, des institutions, des privilèges, et la conquête avait pris le caractère d’une transaction. Cet état de choses ne pouvait convenir au sultan Mahmoud, qui avait décidé l’abolition du système féodal dans l’empire, et qui réussit à peu près à accomplir cette grande tâche. En Bosnie comme en Albanie, il voulut faire sentir sa force et briser toutes les résistances locales en faisant exécuter la loi du recrutement, dont les nouvelles institutions rendaient l’application indispensable pour tout l’empire, afin d’avoir une armée permanente respectable. Le sultan chargea Rechid-Méhémet-Pacha d’exécuter ses ordres en Bosnie. Cet homme, que l’on peut appeler le dernier des Osmanlis, qui, sous le nom de Kutaya-Pacha, avait fait avec succès la guerre en Grèce, qui fut depuis rouméli-valessi, seraskier, grand-vizir avec un pouvoir immense, est le même qui fut battu par Ibrahim-Pacha à Koniah, et dont la cruelle fermeté soumit les Albanais et les Kurdes.

En 1831, Mébémet était grand-vizir et rouméli-valessi, ou gouverneur de toute la Turquie d’Europe, charge qui n’existe plus aujourd’hui ; il faisait gouverner par ses lieutenans toute cette partie de l’empire. Il chargea l’un d’eux, Daoud-Pacha, d’exécuter en Bosnie le firman qui y décrétait le recrutement. Un soulèvement général éclata ; Daoud-Pacha fut chassé de Vechetrin, où il s’était laissé surprendre, et obligé par les insurgés de se réfugier à Betolia. Rechid-Méhémet-Pacha détacha alors de son armée six mille hommes, dont il donna le commandement à Mahmoud-Pacha, qui avait commencé par être son schamdangi-bachi, c’est-à-dire son chef du luminaire, et il l’envoya châtier les rebelles, qui avaient à leur tête un bey bosniaque du nom de Hussein, auquel est resté dans le pays le nom de capitaine Hussein. C’était un homme de trente-un ans, d’une grande bravoure, d’une grande audace, d’un esprit très ouvert et fertile en expédiens. Mahmoud-Pacha était soutenu par le grand-vizir, qui s’était avancé avec son corps d’armée jusqu’à Vechetrin, sur les frontières de Bosnie, et qui était prêt à y entrer, si son lieutenant n’avait pas pu venir à bout des insurgés. Mahmoud les battit dans trois rencontres successives, et obligea Hussein-Bey à chercher un refuge en Autriche. Resté maître de toute la Bosnie, il la parcourut en faisant exécuter partout le firman et opérer le recrutement. Il fit rentrer tout l’arriéré des impôts que la Porte n’avait pu se faire payer depuis plusieurs années, et gouverna tranquillement la Bosnie comme vizir pendant deux ans. C’était un homme de facultés ordinaires, mais ayant de l’aptitude pour la guerre, heureux dans tout ce qu’il entreprenait, et d’une bonté, d’une longanimité qui contrastaient avec la férocité et l’impétuosité de caractère de son chef et de son protecteur. Un voyageur anglais, à qui l’on doit un livre plein d’intérêt [6], nous a donné le portrait de Mahmoud-Pacha en quelques lignes, où la plaisanterie n’a pas cependant altéré la ressemblance. Il était alors à Janina, et c’était peu de temps avant sa mort. « A neuf heures du matin, j’allai présenter mes respects au vizir Mahmoud-Pacha, un homme avec un long nez, et qui ressemblait tout à fait au pape Benoît XIV. Je restai quelques heures avec lui, parlant des affaires turques, et nous entrâmes dans une vive discussion sur la question de savoir si l’Angleterre était une partie de Londres, ou si Londres faisait partie de l’Angleterre. Il me parut un homme remarquablement bon ; il prit un grand intérêt à entendre parler des affaires de l’Égypte, que j’avais récemment visitée… »

Mahmoud-Pacha, devenu à son tour rouméli-valessi, mourut à Prisrend. Après lui, la Bosnie échappa de nouveau au contrôle de la Porte, qui, pendant plusieurs années, chercha vainement à y introduire, ainsi que dans l’Herzégovine, le tanzimat-haïrïé (littéralement règlement d’équité). En septembre 1849, elle se décida à confier cette grave question à Tahir-Pacha, alors gouverneur civil et militaire de la Bosnie, en invitant les beys héréditaires des districts à user de toute leur influence sur les propriétaires turcs pour mettre en vigueur les nouvelles dispositions du tanzimat. Ces beys, comme on l’a vu, ont le titre de pachas, qu’ils doivent à la grande autorité qu’ils exercent dans le pays et aux cadeaux considérables qu’ils font aux hauts fonctionnaires du divan. Tahir-Pacha est un personnage déjà connu du public français, et nous n’aurons à dire que quelques mots avant de le montrer aux prises avec les événemens qui marquèrent la fin de sa carrière et de sa vie.

Tahir avait été marchand dans sa jeunesse, puis armateur et propriétaire d’un bâtiment de commerce. De 1816 à 1819, il exerça la piraterie, tantôt redouté, tantôt persécuté par la Porte. Au moment où éclata la guerre de l’indépendance grecque, il fut gracié et chargé de hautes fonctions dans la marine. On sait que ce fut lui qui commandait la flotte turque à la bataille de Navarin, et qui eut l’honneur d’être vaincu par les trois plus grandes puissances maritimes du monde. Triomphe sans gloire, défaite sans déshonneur ! Après la guerre, il fut investi des plus hautes dignités et envoyé, mais sans succès, en Algérie, pour opérer une entente avec le dey d’Alger. Plus tard, Tahir-Pacha fut nommé gouverneur-général de Tripoli de Barbarie, et son administration a été racontée ici même par un juge compétent [7]. Tombé de nouveau en disgrâce, il fut enfin nommé, en août 1849, gouverneur général de la Bosnie. Tahir-Pacha avait conservé le caractère d’un pirate barbaresque et les passions d’un vieux janissaire ; il ne croyait pas la réforme possible dans l’empire ottoman, se moquait de toutes les idées étrangères, et était fort contrarié de la mission que la Porte lui avait confiée. Dans ses rares momens de bonne humeur, il se moquait lui-même des vaines tentatives qu’on l’obligeait à faire pour détruire le système féodal en Bosnie et dans l’Herzégovine. Cependant, pour se donner auprès de la Porte les apparences du zèle et de l’activité, il se prononça contre Ali-Stolatchovitch, pacha héréditaire de l’Herzégovine, dont la domination, maintenue par la terreur, enlevait aux populations chrétiennes toute confiance dans le succès des entreprises du divan. De son côté, Ali-Pacha se plaignait d’être obligé d’entretenir une très nombreuse milice pour réprimer les incursions des brigands monténégrins. Il avait corrompu les hauts fonctionnaires qui pouvaient servir ses vues et fait des comptes de dépenses tellement exagérées, que, loin de tirer quelque profit de l’Herzégovine, la Porte était forcée d’y mettre du sien. Vers le mois d’octobre 1849, fin de l’année financière en Turquie, Ali-Pacha devait à la Porte le tribut tout entier, c’est-à-dire qu’il le portait en compte comme ayant été employé pour les dépenses de l’état.

Ali-Pacha, de la famille de Stolatchovitch, prenait son nom de Slolatch (au moyen âge Stolzenburg), château fortifié où l’on peut lire encore des versets de la Bible écrits en vieux caractères gothiques. Ce château est situé à trois lieues environ au nord-est de Mostar, capitale de l’Herzégovine. Ali était un vieillard plein d’orgueil farouche, et dont l’œil contemplait avec complaisance, sur les murs d’enceinte de son palais de Mostar et de ses châteaux d’été de Buna et de Stolatch, les pals garnis des têtes de chrétiens décapités par ses ordres ou par ceux de son cavas-bachi (chef de ses gardes), qu’il avait armé d’un pouvoir absolu. Il régnait véritablement et se flattait de l’espoir de voir rétablir en sa personne la dignité de krall (roi) de l’Herzégovine [8]. La Sublime-Porte, impuissante pour réprimer et punir la férocité d’Ali-Pacha, envoya cependant des commissaires pour examiner l’état des choses dans l’Herzégovine ; c’est un des moyens le plus fréquemment employés par le divan, soit pour se débarrasser d’une question incommode et gagner du temps, soit pour s’assurer de la vérité. Les commissaires furent corrompus par Ali-Pacha, et s’en retournèrent avec des rapports mensongers. Les abus continuèrent donc comme par le passé.

Tahir-Pacha, au milieu de pareilles conjonctures, renonçant à s’occuper de l’Herzégovine, se mit à lutter en Bosnie contre les menées des pachas et des beys indigènes des différens districts. D’après les termes de son firman de gouverneur général, ces pachas et ces beys étaient placés sous son commandement et ne devaient agir que d’après ses ordres, mais ils se moquaient du firman et ne lui obéissaient pas. Ces chefs indigènes avaient le tanzimat en horreur, parce que l’exécution et l’application sérieuse de ce règlement les menaçaient de la perte de toutes leurs prérogatives et dignités en mettant un terme à leur pouvoir arbitraire. Ils avaient résolu d’user de tous les moyens à leur portée pour s’opposer à l’introduction des réformes. Une véritable conspiration s’organisa. Fazli-Pacha de Serajevo, Mahmoud-Pacha de Tousli, Mustahi-Pacha de Bihatch et Ali-Bey de Bania-Luca, qui étaient les plus marquans des conspirateurs, ne voulurent ou n’osèrent pas se mettre ostensiblement à la tête d’un soulèvement. Ils feignirent de se soumettre à la Porte et firent susciter adroitement une insurrection par des hommes presque inconnus, tels qu’Ali-Keditch, Méhémed-Riditch et autres, dont la résidence était dans la Croatie turque, siège traditionnel de tous les soulèvemens bosniaques.

Ali-Keditch avait jadis commandé des bandes de voleurs, et avait fait plusieurs excursions sur le territoire autrichien ; depuis, il s’était retiré dans ses terres, qu’il administrait paisiblement. Par ordre des pachas conjurés, il réunit autour de lui les principaux propriétaires turcs de la Craïne [9], leur fit une petite allocution qui expliquait à la fois ce que c’est que le tanzimat, et surtout quelles passions et quelles antipathies soulevait ce seul nom. « Seigneurs propriétaires, leur dit Ali, la Sublime-Porte, en voulant introduire parmi nous le tanzimat sans en avoir le droit, puisqu’elle ne possède pas la souveraineté absolue sur la Bosnie, qui n’a été liée à l’empire ottoman qu’en vertu de conventions, cherche à supprimer tous les droits inhérens à la possession héréditaire des fiefs. De cette façon, chaque propriétaire de fief devra : 1° payer l’impôt foncier ; 2° fournir à des conditions fixées par la Porte le terrain nécessaire à l’existence des giaours (chrétiens) ; 3° la Porte a l’intention d’examiner les documens de chaque propriétaire de fief, et de le punir sévèrement de la non-exécution des conditions féodales pour le passé ; 4° enfin la Sublime-Porte veut établir pour l’avenir de nouvelles règles, telles que la conscription générale pour le service militaire régulier, institution qui n’est point d’accord avec nos anciennes traditions, et qui nous assimilerait aux giaours comme les autres troupes régulières ottomanes. Souffrirons-nous de pareilles injustices ? » Ce discours suffit pour exciter les esprits des Bosniaques, et il fut résolu qu’on résisterait opiniâtrement à la Porte. Habitués au pillage, les Bosniaques ne connaissent le Coran que de nom ; mais ils n’en sont pas moins musulmans fanatiques, en ce sens qu’ils ne veulent pas de l’égalité avec les chrétiens.

Tahir-Pacha ne tarda pas à apprendre la résolution des insurgés ; il voulut les punir et marcha contre les places fortifiées qu’ils occupaient ; ses débuts furent heureux. Il les chassa de Passavina, de Bania-Luca, et les cerna même dans Swornik ; mais après s’être avancé jusque-là sans s’être assuré de ses derrières, il craignit avec raison de tomber dans une embuscade, et se retira en toute précipitation pour gagner la Croatie turque. S’étant frayé un passage entre Priédor et Stari-Maidan, il était au moment de franchir la rivière de l’Ouna, lorsqu’il fut cerné de si près par les insurgés, qui avaient replis l’offensive à la nouvelle de sa retraite, que toute communication avec la Bosnie lui fut coupée. La situation de Tahir-Pacha fut un moment très critique. Au commencement de février 1850, il fut même sur le point de chercher un refuge sur le territoire autrichien avec son corps affamé, décimé par le typhus et réduit alors à trois bataillons d’infanterie, deux escadrons de cavalerie et six canons. Tahir-Pacha put du moins se procurer en Autriche des provisions qui le mirent en état d’attendre pendant quelques semaines un temps plus favorable pour opérer sa retraite à travers les marécages de l’Ouna. Cette opération lui réussit, et les insurgés, axant appris son passage, retournèrent dans leur ville de Bihatch, située dans une île marécageuse de l’Ouna, cherchant l’occasion de traiter avec Tahir-Pacha au moyen de cadeaux qu’ils échangèrent. C’est ainsi que se termina, sans le moindre avantage pour la Porte, cette campagne si maladroitement combinée par Tahir-Pacha, et dont le double objet était de châtier les Bosniaques et d’introduire le tanzimat en Bosnie. Les Bosniaques au contraire puisèrent dans leur succès plus de confiance en leur valeur, et s’imaginèrent que la Sublime-Porte ne parviendrait jamais à les soumettre.

Pendant cette campagne, les chrétiens de Bosnie ne purent former aucun parti, et leur sort fut des plus tristes. Tour à tour jouets de la Porte et de l’esprit insurrectionnel des musulmans bosniaques, ils flottèrent constamment entre la crainte et l’espérance. Divisés en catholiques romains et catholiques grecs, se haïssant d’ancienne date, ils ne voulurent pas entendre parler d’un rapprochement entre eux, qu’avaient tâché d’amener leurs prêtres, les seuls hommes intelligens de leur race. L’Autriche, qui désirait se créer un parti en Bosnie, flattait le clergé catholique ; elle ne put se concilier le clergé grec, qui tous les jours fait des prières pour la santé du corps et le salut de l’âme de l’empereur de Russie. Elle tenta d’organiser sous main une propagande panslaviste par des Croates catholiques ; mais cette propagande, peu comprise par les catholiques, échoua auprès des Grecs comme ayant une tendance opposée à leur religion. Eu résumé, les chrétiens portèrent presque tout le poids de la guerre, servant tour à tour celui des deux partis avec lequel les circonstances les mettaient en contact. Tout le travail des transports de l’armée turque fut fait ainsi forcément par des chrétiens qui ne reçurent pas le moindre salaire [10].

Pendant que Tahir-Pacha et les insurgés s’épuisaient en marches et contre-marches sans résultats et occasionnaient à la Porte une dépense de plus de 9,000 bourses (environ 1,125,000 fr.), Fazli-Pacha, Mahmoud-Pacha et Mustahi-Pacha, chacun pour son compte, intriguaient à Constantinople pour obtenir la place de gouverneur général de la Bosnie, alléguant que cette province ne pouvait être administrée d’une façon profitante pour la Porte que par un Bosniaque ; mais la Porte, à qui ce thème était parfaitement connu, et qui savait à qui elle avait affaire, répondit en engageant ces fonctionnaires à user de leur influence pour introduire le tanzimat et se préoccuper sérieusement des moyens de changer l’ancien état de choses en vue du plus grand bien de l’empire.

Dans le mois de janvier 1850, au moment où Tahir-Pacha se voyait dans la situation la plus critique, on tint enfin conseil à Constantinople sur les affaires de Bosnie et sur les moyens de résister avec vigueur à un soulèvement qui menaçait de devenir général dans cette province. On manquait de soldats, on ne pouvait pas rappeler d’Asie les corps qui s’y trouvaient. Les garnisons de la Roumélie étaient faibles ; douze mille hommes avaient été envoyés dans la Valachie. Les finances étaient en mauvais état, l’occupation des principautés ayant depuis dix-huit mois coûté beaucoup d’argent. Le crédit était affaibli ; les banquiers arméniens ne voulaient plus rien prêter. Les difficultés de la situation se présentèrent alors au divan dans toute leur force. Il supposa, non sans raison, que l’Autriche, qu’il avait heurtée de front en accordant l’hospitalité aux réfugiés hongrois, et que la Russie, avec laquelle la Turquie était en collision en Valachie, verraient avec plaisir le soulèvement de la population musulmane en Bosnie, que ces deux puissances le favoriseraient même au besoin, pour occuper et affaiblir la Porte par des troubles continuels. Si les motifs d’inquiétude et de crainte ne manquaient pas au gouvernement ottoman, on était loin d’apercevoir encore les moyens de faire face à cette crise, lorsque la Porte reçut de l’Angleterre le conseil de prendre énergiquement l’offensive. Décidé par cette démarche du cabinet britannique, le divan désigna les réserves de la Roumélie pour entrer en Bosnie, soumettre cette province et y introduire le tanzhnat. Omer-Pacha fut nommé commandant en chef de l’expédition.


III

Dans les premiers jours d’avril 1850, le nouveau commandant en chef reçut l’ordre de se rendre à Constantinople pour être investi de ses pouvoirs et en même temps donner son opinion sur la manière d’opérer en Bosnie. Omer-Pacha, comme nous l’avons dit, quitta son poste de Bucharest vers la fin du même mois, fut reçu le 3 mai par le sultan de la façon la plus bienveillante, et obtint pour ses services rendus en Valachie une gratification de 1,000 bourses (125,000 fr.). On lui enjoignit de s’entendre avec le ministère de la guerre pour prendre connaissance de l’état de la Bosnie et se concerter sur les détails de l’expédition ; mais, ainsi qu’il arrive ordinairement en Turquie, Omer-Pacha rencontra dans le ministère de nombreux ennemis, malgré la haute protection dont l’honoraient le sultan lui-même et son premier ministre Rechid-Pacha. On ne pouvait pardonner au renégat son mérite personnel et surtout la confiance qu’il avait inspirée à son souverain comme homme de guerre. On chercha à le contrarier de toutes les manières, on rejeta ses plans comme ne répondant pas au but de l’expédition, et on voulut l’amener à en suivre d’autres. Toutes ces contrariétés décidèrent Omer-Pacha à demander au sultan une audience particulière, dans laquelle il lui déclara que les conjonctures au milieu desquelles il se trouvait l’obligeaient à se démettre du commandement. Le sultan, qui avait à cœur le rétablissement de son autorité en Bosnie, calma le général, lui conseilla d’adopter les plans du ministère, et de choisir quelques bons officiers hongrois et polonais pour former son état-major. Omer-Pacha put en même temps espérer qu’on le laisserait par la suite libre d’agir d’après ses propres inspirations.

On a beaucoup parlé des abus que crée le despotisme ministériel dans un gouvernement parlementaire ; mais ce despotisme devient une monstruosité sous une monarchie absolue comme celle des sultans. Au moins, sous le gouvernement parlementaire, les ministres portent le poids de la responsabilité et peuvent être attaqués par droit de légitime défense ; mais quand la souveraineté réside tout entière, soit par la force des traditions, soit par le vœu des peuples, dans la main du monarque, toute sécurité disparaît, s’il n’est pas la fontaine de grâce et de justice même contre les instrumens de son propre pouvoir.

Omer-Pacha se soumit à la nécessité, adouci par les paroles flatteuses du sultan, l’un des hommes dont les manières ont le plus de grandeur simple et de grâce souveraine. Il consentit à suivre les plans qu’on lui proposait, et quitta Constantinople le 10 mai 1850, accompagné de trente officiers polonais et hongrois, mais sans connaître même les forces placées sous son commandement. Après s’être rendu d’abord à Monastir, siège de son pachalick militaire, et y avoir réglé ses affaires particulières, il partit pour Pristina, où, d’après les avis du ministère de la guerre, il devait trouver son corps d’armée concentré. Chemin faisant, il recueillit quelques données sur les bataillons qui l’attendaient, et, arrivé à Pristina, il sut à quoi s’en tenir sur la force de ces troupes et sur l’état où elles se trouvaient. Onze bataillons d’infanterie formant un effectif de huit mille deux cents hommes, deux régimens de cavalerie, huit canons de différens calibres et deux cent cinquante artilleurs, en tout environ dix mille hommes, ici était l’effectif réuni à Pristina. En Bosnie, Omer-Pacha devait trouver encore quatre mille hommes, ce qui porterait son armée à quatorze mille hommes, avec lesquels il devait occuper cette province.

Ces forces lui semblèrent insuffisantes. Les munitions étaient en abondance : l’infanterie était assez bien équipée, l’artillerie également ; mais la cavalerie était presque hors d’état de servir. Sur ces entrefaites, Tahir-Pacha était mort le 12 mai 1851, — naturellement, disent les uns, — de colère et de rage, disent les autres, — de poison, prétendent les mieux informés. On doit dire cependant que ce genre d’exécution est beaucoup moins à la mode maintenant en Orient. On y assassine bien quelquefois, mais les meurtres officiels y sont devenus rares. Quoi qu’il en soit, la Bosnie se trouvait sans gouverneur. Les pachas indigènes et les beys voulurent mettre à profit cette circonstance pour maintenir l’ancien état de choses. Les plus résolus d’entre eux, Fazli et Mahmoud-Pacha, sollicitèrent de nouveau la place de gouverneur. Les beys les plus puissans appuyèrent ces deux candidats, afin de mieux garder par la suite leur influence dans le pays. Tout en excitant sous main les chefs insurgés (Méhémed-Riditch et Ali-Keditch), ils ne doutaient nullement du maintien de l’ancien système. Telle était la situation de la province où Omer-Pacha allait avoir à exercer les fonctions de commandant militaire.

Omer-Pacha ne connaissait pas encore ses troupes, à l’exception de deux bataillons ; il avait sous ses ordres des régimens dont il ne savait que le nom, et qu’il n’avait jamais commandés en personne. Il chercha à les connaître en avançant lentement. Il fit bientôt la triste expérience que ces soldats avaient été négligés et commandés jusqu’alors par des officiers incapables et surtout peu habitués à la discipline. Le corps d’officiers supérieurs était composé d’hommes qui dans un conseil de guerre osèrent prétendre qu’il « ne fallait pas prendre au sérieux l’ordre du sultan de transformer tous les habitans des provinces en giaours, que Dieu et le prophète ne favoriseraient pas une pareille entreprise, que les Bosniaques étaient très belliqueux, et qu’il y avait peu d’espérance de voir une fin glorieuse à la lutte qu’on allait tenter. » Comment compter, avec de pareils officiers, sur le succès d’une expédition ? Mais Omer-Pacha arrêta ses plans de manière à laisser dans l’inaction, lors des rencontres importantes, ceux des officiers supérieurs qui lui paraissaient le plus suspects, et il chercha à gagner les soldats et les sous-officiers en leur parlant d’avancement et de butin.

Avant d’arriver à la frontière de la Bosnie, Omer-Pacha accueillit avec une satisfaction dédaigneuse les hommages des beys bosniaques venus à sa rencontre pour le recevoir et le complimenter, d’après un ancien usage, en sa qualité de haut fonctionnaire de la Porte. Cette cérémonie rappelle encore les vieilles mœurs de l’Orient. Les génuflexions, le baisement des pieds et des robes, les protestations de la plus complète soumission aux ordres de la Porte, présentent un spectacle intéressant pour qui sait y discerner ce mélange de politesse et d’humilité, de dissimulation et de dignité qui compose le caractère oriental. Omer-Pacha, né et élevé parmi les Croates, qui d’ailleurs était allié par le sang et le caractère à la race serbe et illyrienne, ne tarda pas à pénétrer les intentions de ces chefs et à découvrir les diverses nuances de chaque parti. Il donna en secret des espérances à chacun d’eux, et, comptant par ce moyen se rendre la tâche facile, il employa largement la corruption, fit aux uns des promesses d’emplois lucratifs, laissa entrevoir aux autres les biens de l’état comme pouvant bientôt leur appartenir. À l’aide de ces artifices, dont l’usage n’a pas été moins fréquent en Occident qu’en Orient, il forma un réseau d’espions, et en arrivant à Iéni-Bazar le 13 juin 1850, il était déjà au courant de tout ce qui se passait non-seulement en Bosnie, mais encore dans les provinces voisines, notamment en Bulgarie, où il s’attendait d’un moment à l’autre à faire une excursion. Dès son arrivée, tous les pachas civils, beys, mussélims et cadis, tous les principaux employés et prêtres des provinces de Bosnie et d’Herzégovine furent imités à se rendre à Serajevo, capitale de la Bosnie, pour y former une assemblée, y apprendre les volontés de la Sublime-Porte et se concerter sur les moyens de les mettre à exécution. En même temps le commandant des troupes concentrées à Serajevo avait reçu l’ordre secret d’obliger tous les membres de l’assemblée qui avait été convoquée à occuper des tentes dans l’intérieur du camp même, et de les tenir sous la surveillance militaire.

Omer-Pacha n’avait eu que trop raison de se tenir prêt à faire une excursion en Bulgarie. Au moment où il pénétrait sur le territoire bosniaque, un mouvement des chrétiens bulgares autour de Widdin, Nissa et Liscovatch venait susciter de nouveaux embarras à la Porte. Le muchir, conformément à des instructions secrètes, dut se rendre en Bulgarie pour comprimer le soulèvement. Il quitta, dans la nuit du 26 juin 1850, la ville de Iéni-Bazar avec deux bataillons d’infanterie et deux escadrons de lanciers, s’avança à marches forcées à’ travers les forêts par Cassova et Coursumblia, et entra inopinément le quatrième jour à Nissa. Plusieurs des individus les plus compromis dans l’insurrection n’eurent que le temps de quitter la ville et de se réfugier sur le territoire serbe. Omer-Pacha donna l’ordre de rechercher plusieurs fugitifs jusque dans leurs retraites au fond des forêts de Procup, Cuménitza, Liscovatch, et sur la frontière de Serbie, près de Widdin. Ces fugitifs furent ramenés à Nissa pour rendre compte de leur conduite, et condamnés à envoyer une députation à Constantinople pour y exposer leurs griefs. Ce soulèvement, qui n’avait pas laissé d’être sérieux, n’était cependant pas arrivé au point de justifier des accusations malveillantes contre les populations des contrées où il avait éclaté. Les habitans de Liscovatch et d’autres lieux avaient déjà précédemment, en s’appuyant sur les principes mêmes du tanzimat, sollicité la suppression de nombreux abus ; mais toutes leurs prières avaient été passées sous silence et leurs pétitions supprimées par les pachas de Nissa et de Widdin. Tel était l’état des choses, lorsqu’au printemps de 1850 les paysans de Nissa et de Liscovatch s’étaient plaints aux pachas de Widdin et de Nissa des injustices et de l’oppression des employés turcs. Ils avaient été dispersés, et la députation qu’ils voulaient envoyer à Constantinople avait été arrêtée en chemin. Les pachas avaient fait savoir à cette époque à tous les chrétiens que, s’ils continuaient à murmurer, ils exciteraient la population turque contre eux, attendu qu’étant les maîtres du pays, ils ne permettraient jamais que la Bulgarie prit exemple de la Serbie, où le Turc est soumis aux institutions des chrétiens [11]. Ces menaces de la part des pachas, l’action de la propagande serbe et russe, avaient motivé une supplique adressée à l’empereur de Russie, « par laquelle trois cent onze Bulgares sollicitaient une intervention russe, ou, pour mieux dire, demandaient à être délivrés du joug turc. » Tous ces faits furent exposés au conseil ou mejlis de Nissa, devant lequel comparurent les fugitifs bulgares. Le conseil décida donc qu’une députation bulgare partirait pour Constantinople, et au départ cette députation fut accompagnée d’une forte escorte qui devait, pendant sa marche vers la capitale de l’empire, la préserver de la vengeance des Turcs.

Ayant ainsi, en trois semaines, accompli sa tâche en Bulgarie, Omer-Pacha s’en retourna en toute hâte, avec sa suite seulement, rejoindre son corps d’année à Iéni-Bazar. Là, il reçut de Serajevo et de la Craîne l’avis que les Bosniaques mahométans regardaient son hésitation à pénétrer dans l’intérieur de la Bosnie comme une preuve de faiblesse, et qu’ils prédisaient d’un ton railleur « qu’Omer-Pacha laisserait sa réputation en Bosnie, » ajoutant que, si leurs compatriotes les pachas et beys retenus dans le camp de Serajevo ne leur étaient pas rendus sous peu, ils iraient les délivrer. Ces menaces engagèrent Omer-Pacha à hâter sa marche sur Serajevo, et ce mouvement fut effectué malgré de graves difficultés de terrain. La Bosnie n’est qu’une grande forteresse défendue au sud et à l’ouest par d’énormes crêtes de rochers que traversent un petit nombre de défilés, tandis qu’à l’est se trouvent les montagnes qui s’étagent du nord-ouest au sud-est, de Vischegrad à Senitza, et le profond fossé de la Drina. Pour être maître de la Bosnie, il faut pénétrer à Travnik et à Serajevo, c’est-à-dire dans la grande, concavité triangulaire qui occupe le centre de cette forteresse naturelle, et qui présente à son angle septentrional le château élevé de Vranduk, à son angle oriental Serajevo et son amphithéâtre de montagnes formidables, à son angle occidental le défilé de Travnik, et plus loin la forteresse de Jaïtza. Il suffit de jeter les yeux sur la carte de cette province pour reconnaître combien sont justes les expressions par lesquelles les Hongrois, pour excuser leur retraite de ce pays en 1464, caractérisaient la Bosnie : Arces jugis impositoe opere et naturâ munitoe, regio minantibus in coelum scopulis aspera !

Des députations de chrétiens bosniaques vinrent près de Serajevo au-devant d’Omer-Pacha. Leur attitude était embarrassée, et il était facile de deviner à leur maintien que la crainte qu’ils avaient de leurs compatriotes musulmans les empêchait seule de se prononcer plus nettement pour le commissaire impérial, afin de ne pas être soupçonnés de vouloir lui venir en aide pour l’accomplissement de sa tâche. Cependant alors les chrétiens de la Bosnie n’étaient pas sans espérer beaucoup d’Omer-Pacha, mais en même temps ils avaient peu de confiance dans ses forces matérielles, et ils craignaient, en se mettant de nouveau en contact avec les musulmans, d’être exposés de leur part à une double vengeance. Ils étaient donc fort circonspects, et la terreur tenait même leurs langues captives. Omer-Pacha leur fit l’éloge du tanzimat et leur développa les avantages qu’ils pouvaient en retirer ; mais l’abattement peint sur leurs visages montrait bien qu’ils ne croyaient pas encore à l’introduction de la réforme en Bosnie. Omer-Pacha leur rappela qu’ils devaient prêter leurs services à l’armée impériale, et les chrétiens promirent comme des gens habitués depuis longtemps à ne jamais recueillir le prix de leurs efforts.

Omer-Pacha se préparait à faire une entrée solennelle dans la capitale de la Bosnie. Il voulait faire comprendre aux Bosniaques comment il entendait les traiter à l’avenir. Tous les notables de la ville et tous les membres des députations de la province avaient été, d’après l’ordre secret donné par Omer-Pacha, placés sous la surveillance militaire dans le camp turc, près de Serajevo. Ils voulurent, conformément à un ancien usage, aller au-devant du commissaire impérial et l’accompagner dans la capitale comme leur hôte ; mais Omer-Pacha prévint cette démarche en envoyant à leur rencontre un détachement de troupes qui les retint en ville, et leur fit signifier qu’il ne venait point comme leur hôte, mais bien comme un envoyé plénipotentiaire du sultan en Bosnie, chargé de juger ceux qui n’avaient pas encore exécuté les ordres de leur souverain. Cet acte hardi d’autorité jeta la confusion dans l’assemblée des notables. Ils ne surent rien résoudre. Ils auraient voulu tenir un conseil, mais on ne leur laissa ni le temps ni le lieu pour se réunir : la foule encombrait les rues, et Omer-Pacha était attendu d’un moment à l’autre. Ils furent mis en ligne par un officier de l’avant-garde sur le passage d’Omer-Pacha, et se virent obligés de le saluer comme le reste de la population. Cette conduite du commissaire impérial fit sensation dans son année, qui avait pu voir que son chef ne respectait guère les pachas des bachi-bousouks et les heurtait de front, comme aussi dans la population bosniaque. Celle-ci put se convaincre en effet qu’Omer-Pacha était décidé à exercer son autorité en maître fier et absolu, et qu’il n’était pas homme à se laisser intimider par les primats du pays, ainsi que cela se passait jadis à l’arrivée d’un commissaire extraordinaire.

Cette première impression était bonne et l’occasion bien choisie, car l’année, qui avait fait son entrée en Bosnie avec hésitation, et le corps réuni autour de Serajevo, qui avait jusqu’alors marché sans succès, avaient douté des talens de leur chef. Les soldats prirent courage dès qu’ils virent dans Omer-Pacha un homme sous les ordres duquel les combats pouvaient être glorieux. Cette attitude inspira également de la confiance aux chrétiens, qui commencèrent à croire à l’introduction du tanzimat, puisque la tâche de le faire exécuter était confiée à un chef qui bravait avec tant de dédain et de courage le vieux parti turc. Les beys et les pachas, installés dans le camp impérial, étaient profondément affligés et n’osaient pas relever la tête ; ils ne pouvaient tomber d’accord sur la conduite qu’ils devaient suivre, lorsque, trois jours après l’entrée d’Omer-Pacha dans Serajevo, arriva Rustem-Hafiz-Pacha, fils d’Ali-Pacha, gouverneur de l’Herzégovine. Il était chargé d’excuser son père et de le remplacer à l’assemblée des notables. C’était là le but avoué de sa mission, mais en même temps il venait annoncer en secret aux primats bosniaques que son père promettrait pour le moment d’introduire le tanzimat dans son gouvernement, et qu’il ne s’en préparait pas moins à expulser le corps d’occupation. Rustem-Hafiz-Pacha engagea les pachas et les beys à promettre de leur côté tout ce que le commissaire impérial leur demanderait ; on remettait à l’automne un soulèvement qui aurait pour résultat la destruction complète des troupes affaiblies des giaours. Omer-Pacha, blessé de l’absence d’Ali-Pacha Stolatchovitz et en pénétrant les motifs, n’accepta pas les excuses apportées par son fils et déclara à Rustem-Hafiz-Pacha qu’il considérait son absence comme un refus d’accepter le tanzimat. Rustem-Hafiz-Pacha dut donc écrire à son père de se rendre à Serajevo ; mais Ali-Pacha s’arrangea de manière à n’y arriver que deux jours après la promulgation du tanzimat et la prestation de serment qui la suivit. Cette promulgation n’eut lieu que le 2 août 1850, parce que l’absence d’un homme aussi considérable qu’Ali-Pacha avait retardé les opérations de l’assemblée. La lecture du tanzimat eut lien avec beaucoup de solennité et de pompe religieuse, en présence d’Omer-Pacha, du nouveau gouverneur de la Bosnie, Hafiz-Pacha, de tous les pachas, beys et hauts fonctionnaires de la Bosnie, qui prêtèrent chacun entre les mains d’Omer-Pacha le serment d’observer fidèlement les principes du tanzimat. Après cette cérémonie, Omer prononça un discours qui, au dire d’un témoin oculaire, émut l’auditoire jusqu’aux larmes. Fazli-Pacha et Mahmoud-Pacha demandèrent l’autorisation de porter le tépélik (insigne de l’armée régulière), ce que leur accorda Omer-Pacha. C’était la scène du baiser Lamourette renouvelée en Bosnie par des acteurs dont la plus grande partie ignorait certainement l’histoire de l’assemblée constituante.

Deux jours après arriva Ali-Pacha ; il se fit rendre compte du nouvel état de choses qui devait être introduit en Bosnie et en Herzégovine, prit connaissance du firman impérial, promit de conformer sa conduite aux ordres de la Porte et prêta lui-même serment de fidélité entre les mains d’Omer-Pacha et en présence du grand mejlis. Le retard d’Ali-Pacha avait rendu les Bosniaques fiers et hautains ; mais en le voyant arriver, ils commencèrent à douter de sa fermeté, et le parti des beys perdit courage. Cependant les pachas et les hauts fonctionnaires bosniaques-herzégoviens s’entendirent en secret avec le nouveau gouverneur civil, Hafiz-Pacha, le même qui avait été battu par Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha à Nezib, partisan du système rétrograde et ennemi personnel d’Omer-Pacha. Leur abattement cessa, et ils partirent avec de nouveaux plans et de nouvelles espérances. Chacun retourna dans son district sous prétexte de veiller à la fourniture des vivres et aux autres besoins de l’armée d’occupation ; mais dès les premiers jours ils firent valoir les nombreuses difficultés qui les empêchaient de tenir leurs promesses, et Omer-Pacha fut obligé d’envoyer dans les districts des officiers d’état-major pour faire exécuter ses ordres. Cette mesure donna lieu à des collisions, d’ailleurs fréquentes en Turquie, où les employés civils et militaires agissent chacun suivant sa volonté, sans intérêt et sans profit pour le gouvernement. Omer-Pacha, ne pouvant compter sur le concours de l’autorité civile, voulut veiller lui-même aux besoins de ses troupes. Hafiz-Pacha ne vit pas sans plaisir les difficultés qu’il rencontrait, et exigea que tout passât par ses mains. Moins de quinze jours de la réunion des deux chefs avaient suffi pour mettre la confusion dans les affaires, et après trois semaines les rapports entre les deux gouverneurs étaient tels qu’en plein conseil ils se renvoyaient les aménités les moins polies, et se séparaient avec des projets de vengeance. Omer-Pacha reprochait à Hafiz-Pacha de lui susciter des embarras, et celui-ci reprochait à Omer-Pacha de vouloir ruiner les bons Bosniaques musulmans. D’injure en injure, Hafiz-Pacha appela le commandant en chef infâme renégat, et celui-ci traita Hafiz-Pacha de vieille bête de somme.

Il entrait dans les plans d’Omer-Pacha, au cas même où les notables bosniaques se fussent montrés plus soumis, de parcourir le pays avec un appareil militaire imposant, d’abord pour montrer aux Bosniaques son activité et leur inspirer le respect, ensuite pour ne pas laisser ses troupes s’amollir dans la vie des camps. Dès le 18 août 1850, craignant que les pachas et les beys ne le laissassent sans vivres, il entreprit de faire une expédition dans la Craïne, contrée doublement importante sous le rapport politique et militaire, et s’avança par Travnik, Soitza et Bania-Luca sur Priédor. Cette tournée produisit son effet et lui procura des vivres pour une année. Non-seulement il força par sa présence le mejlis à fournir sans retard le double de la quantité de blé qui avait été commandée, mais il entrava aussi l’exportation des céréales en Autriche en mettant arrêt sur les magasins de l’état et des particuliers. Pendant qu’Omer-Pacha obtenait de bons résultats de son excursion, les affaires se brouillaient à Serajevo. Hafiz-Pacha, déjà dénoncé à la Porte par le commandant en chef à raison de son mauvais vouloir et accusé de conspirer avec les primats bosniaques, avait donné aussitôt après le départ d’Omer-Pacha des preuves non équivoques de son entente avec le parti des beys ; il était parvenu même à mettre dans ses intérêts le commandant de la garnison de Serajevo. C’était un motif plus que suffisant pour qu’Omer-Pacha demandât à la Porte la destitution d’Hafiz-Pacha ; mais avant qu’elle arrivât, Omer-Pacha se vit obligé de se rendre en toute hâte à Serajevo pour comprimer un soulèvement populaire contre la garnison qu’il y avait laissée. Il partit donc à l’improviste avec une petite escorte et parut à Serajevo, où sa seule présence mit fin à toutes les mutineries. Huit jours plus tard, c’est-à-dire le 6 octobre, arriva de Constantinople le firman de destitution d’Hafiz-Pacha, nommé gouverneur civil du pachalik d’Andrinople, un des plus considérables de la Turquie d’Europe.

L’administration d’Hafiz-Pacha n’avait duré que deux mois. Pendant ces deux mois, Hafiz avait non-seulement conservé les plus mauvais employés de Tahir-Pacha, mais il avait placé tous les misérables qui composaient sa suite. Hafiz-Pacha partit en toute hâte pour son nouveau gouvernement, sans prendre congé d’Omer-Pacha et sans lui remettre la direction des affaires civiles, mais non sans avoir presque ouvertement excité Ali-Pacha et les autres chefs bosniaques à une levée de boucliers. Aussi, à partir du mois de septembre 1850, la situation de la Bosnie faisait appréhender un soulèvement général, et Omer-Pacha craignit avec raison d’être exposé pendant l’hiver à des attaques de la part des Bosniaques. Il en était très préoccupé, et malgré sa tendance à temporiser, il résolut de brusquer la guerre civile. Il chercha donc à exciter Mustahi-Bacha et Mahmoud-Pacha, qui se préparaient en secret, afin d’avoir, en les poussant à des actes d’hostilité ouverte, des motifs suffisans pour attaquer les rebelles. Dans la guerre, l’audace est quelquefois de la prudence. Au surplus il est naturel de penser qu’Omer-Pacha n’aurait pas vu avec plaisir la soumission pacifique de la Bosnie. Son amour-propre et son ambition lui faisaient rechercher les difficultés et les triomphes. Pour rester volontairement dans l’obscurité quand on peut passer le seuil de la gloire, il faut une grandeur native dans le caractère ou avoir ressenti de bonne heure la tristesse qui s’empare des âmes d’élite, quand elles voient sur quels fronts s’égarent quelquefois les rayons de la renommée.

Avant de raconter les opérations militaires d’Omer-Pacha, il ne sera pas inutile de dire quelques mots des rapports de l’Autriche avec la Bosnie. L’Autriche a toujours eu le droit, en vertu de ses traités avec la Porte, d’avoir des agens consulaires en Bosnie et en Herzégovine pour la protection de ses intérêts politiques et commerciaux ; mais jusqu’en 1850 elle n’avait aucun agent dans ces provinces. Le motif de cette abstention semble avoir été la haine implacable que les Bosniaques ont de tout temps portée aux Autrichiens, et qui était telle que la Porte-Ottomane n’avait pu garantir au cabinet de Vienne l’inviolabilité de ses consuls, attendu que les Bosniaques pouvaient se porter contre les agens de l’Autriche à de graves voies de fait, ce qui eut lieu malheureusement il y a peu d’années. L’occupation du pays par Omer-Pacha parut donner suffisamment de garanties au cabinet de Vienne pour qu’il demandât au divan l’installation de ses consuls, qui reçurent en effet leurs bérats de la Porte-Ottomane. Le cabinet d’Autriche nomma un consul-général en Bosnie, M. Demitri Athanascowitz, Slave de naissance, grec de religion, et, si nous ne nous trompons, proche parent de l’archevêque de Carlowitz. D’abord agent à Galatz, plus tard à Trébisonde, consul en Serbie au temps du prince Michel Obrenovitch, M. Demitri Athanascowitz avait été en disponibilité depuis la chute du prince Michel jusqu’en 1850. À l’époque où Omer-Pacha faisait son excursion de Serajevo à Priédor, le consul-général d’Autriche s’était joint à lui, et ils étaient arrivés en même temps à Travnik. M. Athanascowitz avait demandé à Omer-Pacha de lui prêter ses bons offices. Omer-Pacha avait tout promis, mais il était au fond très mécontent de voir que l’Autriche, qu’il aimait peu, avait placé près de lui un surveillant. Le gouverneur civil ayant sa résidence à Serajevo, le consul d’Autriche s’y rendit pour s’y installer, tandis qu’Omer-Pacha continuait ses excursions autour de Priédor. Il parait que le commandant en chef ne se fit pas scrupule de plaisanter à table en présence de ses officiers sur le gouvernement autrichien et son consul-général. On put prévoir dès-lors que ces deux hommes seraient bientôt ennemis déclarés.

Peu préoccupé des suites que pouvait avoir cette affaire et décidé à provoquer un mouvement, Omer-Pacha envoya des officiers de son état-major avec une très faible escorte de cavalerie à Mahmoud-Pacha à Tousla et à Mustapha-Pacha à Bihalch, pour les obliger au paiement d’anciennes contributions arriérées. Ces officiers avaient l’ordre secret d’irriter les pachas afin de les forcer à jeter le masque. Cette ruse réussit pleinement. Kadyr-Bey, lieutenant-colonel, joua si bien son rôle à Tousla, qu’il faillit y perdre la vie la seconde nuit de son arrivée, et qu’il échappa avec peine aux rebelles en se réfugiant en Serbie. Il perdit trois hommes de son escorte. Huit jours après, la plus grande partie de la Bosnie était soulevée. Les habitans de la Craïne se rassemblèrent à Bania-Luca pour prendre position à Jaïtza. Les Passaviniens, ou habitans de la rive droite du Verbas jusqu’à la frontière de Serbie, devaient marcher avec les Bosniaques du sud de Novibazar sur Serajevo pour cerner le giaour pacha et l’anéantir. Les Herzégoviens, de leur côté, gardaient leur frontière pour s’opposer à l’entrée des troupes impériales. Omer-Pacha, exactement informé des forces et des plans des rebelles, s’était préparé en silence. Il renforça le faible bataillon qui était en garnison à Coénitza, sur la frontière de l’Herzégovine, de deux cents hommes et de trois canons, et mit cette garnison sous le commandement d’Ibrahim-Pacha, dit Toufektchi, qu’il chargeait d’occuper une position forte près de Coénitza, et de ne l’abandonner dans aucun cas. Il le pourvut de vivres pour un mois. Il envoya un régiment de cavalerie, avec deux canons, à Jaïtza, sous le commandement d’Ali-Saroch-Pacha, avec ordre d’empêcher l’occupation de Jaïtza par les Bosniaques, de s’y établir, et, s’il était possible, d’avancer jusqu’à Bania-Luca pour observer et occuper la colonne des Craïniens. Dans le cas où les Bosniaques abandonneraient Bania-Luca, Ali-Saroch-Pacha devait y prendre position, menacer la ville de pillage et d’incendie, et au besoin mettre ces menaces à exécution. Le lendemain, quatre compagnies se mirent en marche par Travnik pour occuper Jaïtza et voir si Ali-Saroch-Pacha pourrait exécuter sa marche sur Bania-Luca. Un seul bataillon resta en garnison à Travnik ; il devait mettre le feu aux quatre coins de la ville, si elle se montrait hostile. De Iéni-Bazar, on n’avait aucune attaque à craindre, parce que tous les hommes en état de porter les armes s’étaient rendus à Tousla, où était le corps principal des révoltés, et parce que deux mille Albanais irréguliers, arrivant de l’Albanie, se dirigeaient de ce côté. Ils devaient laisser cinq cents hommes en garnison à Iéni-Bazar, et le reste devait continuer sa marche vers la frontière serbe jusqu’à Tousla.

Aussitôt qu’Omer-Pacha se fut assuré qu’Ibrahim-Toufeklchi-Pacha s’était emparé de la position qu’il lui avait indiquée près de Coénitza, et qu’Ali-Saroch-Pacha avait quitté Jaïtza après s’en être rendu maître, il partit de Serajevo avec cinq bataillons complets, quatre canons, deux escadrons de hussards et cent Albanais, en tout quatre mille hommes, suffisamment pourvus de vivres pour un mois. Il laissa à Serajevo, pour la garde du mejlis, huit cents hommes, sous le commandement du général de division Abdi-Pacha, qui avait ordre, en cas de soulèvement, de bombarder la ville et d’y mettre le feu sans ménagement. À cet effet, on prépara publiquement les cercles à feu, afin d’intimider les habitans, et on les transporta en plein jour dans le camp situé aux portes de la ville. En ce moment, le nouveau gouverneur civil de la Bosnie, Haïreddin-Pacha, s’embarquait à Constantinople, avec mille hommes nouvellement recrutés, pour se rendre par Cattaro et l’Herzégovine à Serajevo. Omer-Pacha marcha avec ses quatre mille hommes sur Travnik, mais il fit un détour près de Ktez-Han pour rencontrer l’avant-garde des insurgés, forte de trois mille hommes, à Zenitza. Il la culbuta le 18 octobre, occupa Zenitza, y laissa cent hommes et chercha à tourner le corps principal de l’ennemi, qui occupait la forte position de Vranduk avec huit mille hommes et deux canons. Le mouvement fut exécuté avec un plein succès. Mustahi-Pacha, chef des insurgés, qui avaient leur quartier-général dans cette forteresse, s’étant avancé à la rencontre d Omer-Pacha dans l’espoir de le surprendre, fut obligé de se replier sur la place, tandis que les trois mille hommes réunis sous ses ordres étaient dispersés par l’armée turque. Bientôt Vranduk même fut attaqué et dut se rendre. Une position qui dominait la forteresse était tombée aux mains des troupes d’Omer-Pacha. Celui-ci fit préparer sous les murs mêmes de Vranduk, pour fêter sa victoire, un festin avec les bœufs et les moutons abandonnés par les insurgés [12]. Dans l’après-midi du même jour, la garnison du fort de Vranduk voyait apporter dans le camp d’Omer-Pacha de grandes pièces de bois qui devaient servir à la construction d’une écurie provisoire. Croyant qu’on préparait des échelles d’assaut, les insurgés envoyèrent avant la nuit des parlementaires pour demander l’aman. Omer-Pacha le leur accorda après quelques momens d’hésitation, et entra le même soir, au bruit du canon, dans le fort de Vranduk, qu’il occupa ainsi que les maisons abandonnées, où furent déposés les blessés. Une petite garnison, retirée sur un rocher imprenable, attendit la nuit, et, à la faveur de l’obscurité, disparut malgré la vigilance des sentinelles, sans laisser de traces de sa fuite.

Le lendemain, Omer-Pacha fut informé que la plupart des fuyards de Vranduk avaient pris un sentier détourné à travers les montagnes pour se rendre à Tousla, que les insurgés n’étaient guère disposés à se battre contre lui, et que Mustahi-Pacha et Mahmoud-Pacha étaient seuls résolus à lutter jusqu’à la dernière extrémité. Omer-Pacha comprit qu’il ne fallait laisser aucun repos aux fugitifs. Il atteignit les insurgés près de Catarsko, les repoussa sur Dervent, les battit de nouveau et marcha sur Tousla, où Mustahi, disait-on, voulait encore résister ; mais à Tousla même on trouva la population décidée à se soumettre, et Omer-Pacha put retourner à Serajevo, où, au début des opérations, s’était manifestée une agitation qui avait fait place, dès la prise de Vranduk, à un morne abattement. Dans l’Herzégovine aussi, la nouvelle des victoires d’Omer-Pacha avait délivré un de ses lieutenans, Ibrahim-Pacha, assiégé par un corps de rebelles, et l’avantage restait ainsi aux Turcs sur tous les points.

Ce fut le 4 décembre 1850 qu’Omer-Pacha fit sa rentrée à Serajevo. Il y trouva l’administration civile et militaire dans le plus triste désordre. En attendant l’arrivée de Haïreddin-Pacha, successeur d’Hafiz-Pacha, le commandant en chef restait chargé de la surveillance des affaires civiles. Le mejlis, profitant de son absence, avait agi selon son bon plaisir. Omer-Pacha reçut des plaintes contre les abus nombreux commis surtout à l’égard des chrétiens, qui avaient compté sur la loyauté du commandant en chef. Le général, qui attendait de jour en jour le nouveau gouverneur, qui ne voulait pas non plus se faire un ennemi du mejlis, employa des palliatifs qui, on peut bien se l’imaginer, n’offraient aucune garantie pour l’avenir. Il destitua quelques employés prévaricateurs et en nomma provisoirement d’autres. Les désordres militaires parurent le toucher davantage. Omer-Pacha se fit donner des éclaircissemens sur la conduite d’Abdi-Pacha, qui avait mal secondé ses opérations pendant sa campagne contre Mustahi, et il fut assez heureux pour se procurer la preuve qu’une correspondance intime et suivie existait entre Abdi-Pacha, Ali-Pacha Stolatchovitz et les insurgés de la Craïne. Omer-Pacha renvoya Abdi-Pacha et Ali-bey, un de ses officiers, devant un conseil de guerre, après les avoir tous deux destitués provisoirement de leurs fonctions. Il attendit ensuite les décisions du cabinet de Constantinople à leur égard. De leur côté, Abdi-Pacha et Ali-bey ne restèrent point inactifs. Le ministère de la guerre maintint Abdi-Pacha dans son grade de férik (général de division), en le déplaçant simplement de la Bosnie pour l’envoyer à Monastir. Ali-bey reçut l’ordre de quitter le service militaire et le conseil de demander un emploi civil : il suivit ce conseil, donna sa démission, et sollicita la place de pacha civil. Cette démarche fut couronnée d’un plein succès, et quatre mois plus tard il fut nommé gouverneur civil de Travnik, où il avait été en garnison comme colonel. Au départ d’Abdi-Pacha pour la Roumélie, Omer-Pacha fut obligé de lui rendre les honneurs dus à son rang, et en considération des hauts protecteurs qu’Ali-Bey sut se procurer par le fruit de ses dilapidations, le commandant en chef dut lui accorder, à sa sortie du service militaire, un certificat de bravoure.

Après la campagne dont on vient de lire le récit, Omer-Pacha espérait avoir convaincu les Bosniaques de l’impossibilité de lutter avec avantage contre une armée bien organisée et bien commandée. On devait croire en effet qu’il en serait ainsi en voyant de tous les coins des montagnes arriver des chefs de rebelles qui donnaient des marques de repentir et faisaient leur soumission. Le général ottoman avait fait occuper les principaux points de la Bosnie, et l’organisation du pays allait commencer. Le 22 décembre 1850, le nouveau gouverneur civil, si longtemps attendu, arrivait de son côté à Serajevo. Omer-Pacha, qui retrouvait en lui un ancien ami, conçut les meilleures espérances sur la facilité que donnerait une bonne entente entre les administrations civile et militaire pour opérer la pacification et l’organisation définitive de la Bosnie, avec d’autant plus de promptitude qu’Haïreddin-Pacha avait la réputation d’un homme sévère et honnête.

Haïreddin-Pacha, qui était venu par l’Adriatique, avait traversé l’Herzégovine pour arriver en Bosnie. Il fut retenu avec toute sa suite par Ali-Pacha Stolatchovitz, sous le prétexte que les Herzégoviens étaient en révolte. Plus tard, lorsque la nouvelle des victoires d’Omer-Pacha arriva à Bihatch, Haïreddin-Pacha continua son voyage par des chemins détournés, avec une nombreuse escorte, jusqu’à Serajevo. Il confirma à Omer-Pacha un fait dont celui-ci ne doutait pas, à savoir qu’Ali-Pacha Stolatchovitz, malgré ses protestations, était l’âme des meneurs qui agitaient l’Herzégovine. Ali-Pacha prétendait qu’il ne pouvait soumettre la révolution avec ses propres ressources, et il n’osait pas, ajoutait-il, remplir les promesses qu’il avait faites à Omer-Pacha, parce que lui et sa famille couraient le danger d’être exterminés par les insurgés, à la tête desquels se trouvait son ancien kavas-bachi Méhémed. La conduite hypocrite d’Ali-Pacha Stolatchovitz aurait donné peu de soucis à Omer-Pacha sans le bruit qui commençait à se répandre que la Craïne préparait une nouvelle levée de boucliers, dont Ali-Keditch était le chef. Cette circonstance décida Omer-Pacha à envoyer l’ordre à Iskender-Bey, commandant du petit corps d’observation à Coénitza, sur la frontière de l’Herzégovine, de se préparer à forcer les passages dans les gorges des montagnes occupées par les Herzégoviens.

Iskender-Bey, aujourd’hui lskender-Pacha, est Polonais de naissance. Il se nomme le comte Hinski, d’une famille noble de l’Ukraine, qui donnait depuis longtemps des hetmans aux Cosaques. Il prit part, fort jeune encore, au soulèvement de la Pologne en 1831, et fut obligé de s’expatrier. Il visita l’Europe, séjourna en France, passa en Algérie, dans la légion étrangère, et étudia l’arabe. Il se rendit ensuite en Espagne, où il prit du service, puis en Amérique. Enfin son humeur remuante le conduisit en Turquie, où il embrassa l’islamisme bien avant les événemens de 1848. Après avoir habité quelque temps Constantinople, Hinski se rendit au milieu des Cosaques établis aux environs de Varna, et parvint à se créer une telle influence parmi ces populations, à les animer d’un tel esprit d’inimitié contre la Russie, que des mesures sévères furent prises contre lui. Il fut arrêté, conduit à Constantinople, et jeté dans les prisons de l’arsenal avec les malfaiteurs, sans être interrogé et sans avoir le temps de faire prévenir ses amis. Il passa huit mois dans cette horrible captivité, où la fermeté et l’élasticité de son esprit et de son caractère lui conquirent sur les brigands retenus dans la même prison l’ascendant qu’il avait le secret d’exercer sur tous ceux qui l’approchaient. Le comte Hinski s’en servit pour faire enfin parvenir à un Polonais de ses amis, qui jouissait auprès du divan d’une considération méritée, une lettre où il racontait son arrestation et son affreuse captivité ; dès le surlendemain il était libre, et on lui exprimait à la fois la surprise la plus profonde et les regrets les plus sincères. Aucun ministre n’avait donné ordre de l’arrêter, tous les membres du divan ignoraient ce qu’il était devenu, et sa disparition avait même causé une inquiétude sérieuse. Le comte intenta tout de suite une action au capitan-pacha, demanda satisfaction et des dommages-intérêts. Ces réclamations étaient pendantes lorsqu’éclata la révolution hongroise. Iskender-bey ne manqua pas de s’y mêler et d’en suivre toutes les vicissitudes. Après la soumission de la Hongrie, il se retrouva en Turquie et s’attacha à la personne d’Omer-Pacha, à qui le séraskier l’avait recommandé. Il y a tout lieu de croire que c’était sur un ordre du patriarche grec, sollicité par une légation étrangère, qu’il avait été arrêté. On va maintenant le voir agir.

Au moment où Iskender-bey recevait les ordres d’Omer-Pacha, il apprit que les Herzégoviens fortifiaient leur frontière, et que des renforts leur arrivaient de la Caïne. Il demanda donc au général en chef l’autorisation d’attaquer immédiatement les rebelles pour ne pas leur laisser le temps de se réunir. En effet les insurgés commençaient à se concentrer à Bania-Luca et à Priédor, et Omer-Pacha dut songer sérieusement à prendre des mesures efficaces pour les repousser. Son principal but devait être de se rendre maître de la frontière de l’Herzégovine, attendu que les insurgés s’étaient emparés des défilés depuis Coénitza jusqu’à Mostar. Il n’avait que peu d’officiers supérieurs sur lesquels il pût compter, et ses plans rencontraient de l’opposition dans le conseil de guerre. Ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à confier à Iskender-bey le commandement de la petite troupe destinée à agir contre les Herzégoviens à Coénitza et la mission de marcher sur Mostar. À la même époque, Ali-Pacha Stolatchovitz envoya au camp une lettre dans laquelle il faisait savoir qu’il ne pouvait pas fournir les impôts arriérés ni livrer les provisions qu’il avait promises. Omer-Pacha vit dans cette démarche une déclaration de guerre, et lui répondit en le rendant responsable des suites de l’invasion qui allait frapper la province. Il ordonna sur-le-champ à Iskender-bey de prendre l’offensive contre les Herzégoviens, de purger la route de Mostar, par les défilés de Coénitza, Barka-Han et Kulé-Han, des bandes qui s’y trouvaient fortifiées, de s’arrêter au ravin de Parim, près de Mostar, et de s’y retrancher à tout prix. Il fit en même temps marcher Mustapha-Pacha Mélémitchi sur Travnik avec cinq bataillons d’infanterie, deux escadrons de hussards et huit canons, pour empêcher au besoin les insurgés d’avancer sur Serajevo.

Pendant qu’Omer-Pacha faisait ces préparatifs pour combattre les rebelles, les principaux chefs de l’insurrection de l’automne précédent sortirent de leur retraite dans l’intention de se réunir à Vakup et de s’y concerter. Un chef de pandours bosniaques prévint cette réunion. Informé à temps du chemin que devaient prendre les chefs insurgés, il se mit en embuscade avec cinquante hommes bien armés, les surprit et fit huit prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Mustahi-Pacha et Mahmoud-Pacha, qui furent conduits à Serajevo. Omer-Pacha espérait que les insurgés de Bihatch, Novi-Bazar, Priédor et Bania-Luca seraient découragés par cette capture importante ; mais il se trompait. Le 20 janvier 1851, les chefs des insurgés, Ali-Keditch. Méhémed-Reditch, Mujo-Bégatch et autres, jurèrent, par la barbe du prophète, d’en tirer vengeance. Ils s’avancèrent par petits détachemens sur Jaîtza, où il n’y avait qu’un seul bataillon d’infanterie, et occupèrent cette forteresse, lâchement abandonnée par son commandant.

Mustapha-Pacha Mélémitchi devait, conformément aux instructions d’Omer-Pacha, marcher de Travnik sur Jaïtza ; mais, au lieu d’exécuter cet ordre, il se contenta d’observer les insurgés sans rien entreprendre. À Coénitza, les affaires prirent une autre tournure. Iskender-Bey avait sous son commandement deux bataillons d’infanterie avec deux majors, un escadron de hussards, trois canons et sept cents Albanais irréguliers, en tout deux mille hommes. Il campait sur la rive droite de la Narenta, près de Coénitza. L’avant-garde des insurgés, forte de quatre mille hommes, occupait Coénitza et les montagnes qui dominent le chemin de Mostar ; elle s’y était établie dans une position avantageuse. Dans les défilés de Barka-Han et de Ivulé-Han, il y avait sept mille Herzégoviens. Pour traverser ces défilés à peine frayés, on est constamment forcé de gravir le long de ravins tellement impraticables pour l’artillerie, que les insurgés pouvaient croire qu’il serait impossible de les y poursuivre avec des canons. Iskender-Bey, bien informé, s’attendait à ces difficultés de terrain ; il prit ses dispositions en conséquence, et enjoignit à ses deux chefs de bataillon (bim-bachi) de s’y conformer ponctuellement. Malheureusement il rencontra des obstacles d’une autre nature. Le bim-bachi Hayra, protégé de l’ex-vizir Khosref-Pacha, avait reçu de Mohaseptchi-Hayreddm-Eff’endi, commissaire de guerre de l’armée de Roumélie et personnage important dans le conseil d’Omer-Pacha, la recommandation secrète de ne pas obéir au giaour Iskender-Bey. En effet, fort de cet avis, le bim-bachi refusa d’exécuter les ordres qu’il avait reçus, Iskender-Bey lui fit des remontrances, et lui communiqua même les instructions écrites qu’il avait en mains. Hayra répondit en haussant les épaules qu’il ne savait pas lire, mais qu’il n’ignorait pas à qui il devait obéir. Il fallut se passer du concours de Hayra, et attaquer l’ennemi avec d’autres officiers plus soumis. Iskender-bey ayant cependant obtenu un premier avantage, Hayra montra de meilleures dispositions. L’attaque fut dès lors menée vigoureusement, et de laborieux combats s’engagèrent, à la suite desquels Iskender-bey, resté victorieux, s’avança en toute hâte sur Mostar, attaqua les rebelles devant ses murs, et y entra le 11 mars 1851. Il fit prisonnier Ali-Pacha Stolatchovitz et plusieurs beys herzégoviens.

On dit qu’Omer-Pacha ne s’attendait pas à voir Iskender-bey tourner avec cette promptitude les montagnes de Lepeta, qu’il connaissait très bien. Il aurait voulu se réserver la gloire de forcer le passage de ces montagnes, qu’aucune armée du grand-seigneur n’avait pu franchir encore ; la nouvelle de l’entrée d’Iskender-bey à Mostar le surprit donc assez désagréablement. Il se préparait à se rendre à Kulé-Han pour apparaître à l’improviste dans le camp d’Iskender-Bey et forcer en personne le défilé, lorsque la nouvelle de la prise de Mostar lui fut apportée. Iskender-bey, comme toute âme généreuse, préféra dans cette occasion la renommée à son avancement. Il est bien peu de chefs ou de supérieurs qui pardonnent à leurs subordonnés de briller à leurs dépens, et souvent l’on parvient plus vite en s’effaçant qu’en attirant les regards. Peu de jours après, Omer-Pacha entra dans Mostar avec un petit nombre de soldats, et il envoya Iskender-bey, avec deux bataillons d’infanterie et quatre canons, entreprendre une expédition difficile sur la frontière de la Caïne, en passant par Livno. Omer-Pacha, resté à Mostar, réorganisa l’administration de l’Herzégovine, et la confia à un nouveau mejlis. Ensuite il fit quelques excursions dans les environs du Montenegro pour intimider les chrétiens des districts de Gatchko, Nikchitz et Grahova, qui sympathisaient avec les Monténégrins. Lui-même pénétra secrètement, déguisé en paysan, dans le Monténégro, accompagné seulement de quatre cavaliers et de son médecin, pour voir de ses propres yeux et étudier le difficile terrain de ce petit, pays, sur lequel il avait toujours nourri des projets de conquête.

Pendant qu’Iskender-Bey opérait contre les insurgés de l’Herzégovine, Mustapha-Pacha Mélémitchi devait empêcher l’arrivée des Bosniaques à Jaïtza et à Travnik ; mais Mustapha-Pacha s’était contenté de rester devant Jaïtza et de camper à une bonne distance sur le versant d’une montagne. Omer-Pacha, ayant appris l’état des choses, se hâta de se rendre lui-même à Jaïtza pour chasser de cette forteresse les insurgés qui y étaient entrés sans obstacles. Les incidens de cette nouvelle campagne établirent une fois de plus la supériorité militaire du général ottoman. Les Bosniaques furent battus à Jaïtza, à Vatzar-Vakup, à Krupa, enfin à Bihatch, forteresse devant laquelle Iskender-bey était bloqué, et qu’Omer-Pacha enleva après un vigoureux assaut [13]. Après la prise de Bihatch et l’arrestation de la plus grande partie des chefs rebelles de la Bosnie, Omer-Pacha retourna à Krupa, d’où il fit une proclamation dans laquelle il déclara aux Bosniaques que les séducteurs du peuple étaient entre ses mains, et qu’il accordait une pleine et entière amnistie aux paysans qui s’étaient soulevés contre l’autorité du sultan. Il les exhorta à servir fidèlement leur padishah et à se soumettre aux agens de la Porte. Il leur ordonna de s’emparer de quelques-uns des chefs qui s’étaient enfuis et de les livrer à l’autorité. Ali-Keditch, qui avait joué le rôle le plus actif dans le soulèvement, se réfugia aussitôt en Autriche. La défaite des insurgés bosniaques avait intimidé la population musulmane, tandis que le triomphe d’Omer-Pacha, jadis chrétien lui-même et leur compatriote, avait rempli de joie les chrétiens de Bosnie et de l’Herzégovine. Ils se berçaient de l’espérance de voir leur position bientôt améliorée. Cet espoir paraissait d’autant plus fondé, qu’Omer-Pacha ne leur avait pas ménagé les promesses pendant toute la durée des opérations militaires. À son retour à Travnik, le 24 août 1851, Omer-Pacha fit entrevoir au clergé chrétien et aux députations des villes, qui étaient venues lui offrir leur soumission, que le temps n’était pas éloigné où les chrétiens de Bosnie seraient traités sur le même pied que leurs compatriotes musulmans. Le vainqueur de Bihatch avait terminé sa tâche comme général d’armée. Il avait recruté cinq mille Bosniaques musulmans, et s’était attiré par là une haine implacable de la part des Turcs. Ali-Pacha Stolatchovitz, qu’Omer-Pacha traînait après lui comme prisonnier de guerre, lui fit publiquement des reproches, et alla jusqu’à dire que lui et les Bosniaques le regardaient comme le plus misérable de tous les musulmans. La nuit suivante, Ali-Pacha mourut frappé au front d’une balle partie par maladresse du fusil d’un factionnaire qui nettoyait son arme devant sa tente. Ce soldat reçut en secret 2,000 piastres (400 francs), fut conduit enchaîné à Constantinople, mais il parvint en peu de temps au grade d’officier dans l’armée d’Arabie.

Le siège du gouvernement de la Bosnie fut transporté à Travnik, à la demande d’Omer-Pacha. Tous les tribunaux y furent également installés, ce qui obligea le consul-général d’Autriche à se rendre de Serajevo à Travnik. Mostar, Serajevo et les nombreux districts de la Bosnie furent administrés militairement. Le pays était pour ainsi dire en état de siège, et le gouverneur civil Haïreddin-Pacha n’avait presque aucune influence sur les affaires. Omer-Pacha ordonnait seul et faisait exécuter sa volonté par ses officiers. Il faut croire que la Porte lui avait donné des pouvoirs illimités. Ainsi, sans en informer préalablement le gouverneur civil, il défendit toute exportation de la Bosnie et de l’Herzégovine dans les provinces limitrophes de l’Autriche, fit détruire toutes les barques des particuliers sur la Save, mit sous séquestre tous les magasins de blé et de noix de galle, saisit tous les troupeaux. Il se déclara ouvertement, et de la manière la plus hostile, contre la politique autrichienne. Le consul-général de cette puissance protesta, mais il n’avait pas d’instructions pour se prononcer d’une manière ferme, et les vexations apportées au commerce autrichien à la frontière restèrent impunies. Il n’était pas non plus autorisé à traiter avec Omer-Pacha, gouverneur militaire, mais bien avec Haïreddin-Pacha, gouverneur civil, et se trouvait ainsi dans la position la plus critique, ne sachant à qui s’adresser.

Haïreddin-Pacha, qui était bien disposé pour les chrétiens et qui n’approuvait pas la conduite d’Omer-Pacha à l’égard de l’Autriche, ne tarda pas à se prononcer contre lui, et en peu de temps les deux anciens amis devinrent des ennemis déclarés. Les journaux autrichiens d’Agram et de Trieste attaquèrent vivement l’administration de la Bosnie ; mais Haïreddin-Pacha était un des rares Turcs insensibles aux espiègleries de la presse : tout en regrettant que la conduite d’Omer-Pacha donnât lieu à des plaintes, il se tenait dans une complète neutralité. Cette indifférence causa de l’ombrage à Omer-Pa-cha, qui résolut de renverser Haïreddin-Pacha, ce qui ne lui fut pas difficile à cause de l’influence dont il jouissait près du grand-vizir. Haïreddin-Pacha fut rappelé en mai 1851, et Omer-Pacha resta seul gouverneur militaire et administrateur civil par intérim de la Bosnie. Après le départ d’Haïreddin-Pacha, la mésintelligence entre le consul-général d’Autriche et l’administration du pays ne fit qu’augmenter. Omer-Pacha reprochait au consul de fournir aux journaux autrichiens des appréciations hostiles à son administration, se plaignant à lui-même que les chrétiens bosniaques reçussent par l’entremise de son consulat des journaux serbes et croates rédigés dans un esprit défavorable à la Porte-Ottomane. Il lui déclara donc qu’il entendait lui interdire toute distribution de journaux et même tous moyens de correspondance entre les chrétiens bosniaques et les Slaves de l’Autriche, qu’enfin il regardait comme nuls et non avenus tous les privilèges que le gouverneur civil de la Bosnie avait accordés aux spéculateurs autrichiens [14]. Omer-Pacha prétendit que les gouverneurs civils n’avaient pas le droit d’accorder ces privilèges, d’autant plus que toutes ces exploitations atteignaient des bois de l’état, dont les pachas ne pouvaient pas disposer. Il objecta aussi que la présence des nombreux ouvriers slaves de l’Autriche nécessaires à ces grandes exploitations propageait le panslavisme parmi les chrétiens bosniaques. À part le défaut de mesure et de forme, il y avait beaucoup de vrai dans cette manière de raisonner d’Omer-Pacha, et tout ce qu’il faisait n’était pas contraire au droit ni surtout à la sécurité de son pays. Le consul-général d’Autriche voulut résister ; mais il fut invité à faire valoir ses droits à Constantinople. Il fit en effet des démarches, mais sans aucun résultat, car pendant toute la présence d’Omer-Pacha en Bosnie jusqu’au mois d’avril 1852, aucun changement ne vint faciliter les opérations du commerce autrichien. Cependant M. Athanascowitz se conduisit toujours envers Omer-Pacha avec politesse et courtoisie, malgré des difficultés journalières et une absence trop sensible de toute espèce d’égards.

La défaite de l’insurrection de Bosnie n’avait pas seulement amené des rapports plus difficiles entre Omer-Pacha et les agens autrichiens. Les musulmans aussi avaient à souffrir des violences du vainqueur. Les insurgés captifs étaient dans une situation déplorable. Plusieurs pachas, entre autres Fazli, Mustahi, Mahmoud, étaient déposés dans les casernes, ceux d’un rang inférieur étaient dans les casemates du vieux sérail, continuellement remplies d’une eau boueuse. Des témoins oculaires disent qu’il est difficile de se faire une idée de l’état misérable dans lequel languissaient ces prisonniers, privés d’espace pour s’étendre, n’ayant pour toute nourriture qu’un pain dur ou des biscuits moisis, malgré les sommes suffisantes allouées par la Porte pour leur entretien. On appela l’attention d’Omer-Pacha sur ces malheureux, on l’engagea a les visiter, mais il s’y refusa constamment. Vers la fin de juin 1851, les deux tiers des prisonniers succombaient aux maladies les plus cruelles. À la souffrance on joignit l’humiliation. Omer-Pacha fit monter les principaux prisonniers, les pachas Fazli, Mahmoud, Mustahi et quelques autres, sur des ânes, et leur fit parcourir la ville, musique en tête, en présence d’une foule considérable accourue à ce spectacle. Ces insurgés, devenus des martyrs par leurs souffrances et des héros par la fermeté avec laquelle ils les supportaient, furent ensuite enchaînés et conduits à Constantinople avec leurs compagnons d’infortune. Trente-cinq d’entr’eux, environ un tiers, moururent en chemin ; les autres furent exilés en Asie.

Après les fêtes du baïram, Omer-Pacha résolut de transférer de nouveau le siège du gouvernement à Serajevo, et fit connaître sa résolution à Constantinople. En même temps il reçut l’ordre du divan de répartir une somme de 150,000 piastres parmi les chrétiens qui avaient le plus souffert pendant la guerre. Comme ils étaient presque tous catholiques, Omer-Pacha chargea un jeune prêtre, nommé Joukitz, de répartir cette somme. Ce Joukitz, connu par plusieurs écrits historiques et patriotiques, était peut-être le membre le plus remuant du clergé catholique. Il s’était fait remarquer par Omer-Pacha pendant l’insurrection en lui faisant connaître les mésintelligences qui existaient entre les Turcs et les chrétiens, et en lui offrant de contribuer de tout son pouvoir à la nouvelle organisation du pays. Il fit une liste de répartition des 150,000 piastres, et demanda à Omer-Pacha l’autorisation de destiner 20,000 piastres à la construction d’une église catholique à Jaïtza. Omer-Pacha y consentit verbalement et lui remit un ordre pour le commissaire de guerre Hayreddin-Effendi, l’autorisant à toucher les 150,000 piastres. Trois mois plus tard, une plainte formelle fut portée contre Joukitz. On l’accusait d’avoir soustrait 38,000 piastres des 150,000 qu’il devait distribuer. Joukitz fut conduit à Serajcvo et mis en jugement. Là, il allégua qu’Hayreddin-Effendi avait retenu 18,000 piastres pour son compte sur les 150,000 qu’il devait lui compter ; les autres 20,000 piastres étaient en réserve pour la construction de l’église de Jaïtza, d’après l’autorisation que lui avait donnée Omer-Pacha. Hayreddin-Effendi affirma n’avoir rien retenu, et présenta comme preuve la quittance de Joukitz, écrite en langue turque, que ce dernier ignorait. Omer-Pacha de son côté prétendit n’avoir jamais eu la moindre entente avec Joukitz au sujet d’une église. Joukitz s’évanouit de peur et fut remis en prison, où il chercha, dit-on, à se donner la mort en se coupant la gorge. On ajoute qu’il en fut empêché par un Turc, compagnon de sa captivité. Grièvement blessé, il fut transporté à l’hôpital, où il guérit après six semaines ; mais ce qu’il y a de curieux dans cet incident, c’est que Joukitz prétendit plus tard n’avoir jamais cherché à attenter à ses jours. Il assura que pendant son sommeil un Turc, prisonnier comme lui, avait cherché à l’assassiner, qu’il s’était débattu et avait appelé le gardien à son secours. Joukitz dut à l’intervention du clergé catholique de Constantinople d’être appelé dans cette capitale pour rendre compte de l’affaire : il prêta serment à l’appui de son innocence et fut acquitté ; mais, le séjour en Bosnie lui étant interdit, il partit pour Rome.

En août 1851, le siège du gouvernement fut reporté à Sarajevo, ainsi que l’avait résolu Omer-Pacha. Bien qu’il présidât à l’administration de la province, on n’entendit parler d’aucune amélioration ni d’aucun adoucissement au sort des chrétiens. Quelques paroles échappées d’Omer-Pacha firent penser qu’il croyait indispensable de les maintenir sous une règle sévère à cause de leur penchant au panslavisme ; le général en chef craignait aussi d’avoir tôt ou tard à réprimer de ce côté une nouvelle levée de boucliers en masse, excitée par l’Autriche et soutenue par la Serbie.

Le nouveau gouverneur civil de l’Herzégovine, Ismaïl-Pacha, arriva enfin et entra immédiatement en fonctions. Ismaïl-Pacha était un Turc de l’ancien régime, qui ne fit autre chose que remplir sa bourse pour payer les dettes qu’il avait laissées à Constantinople, et qui s’élevaient à plus d’un million et demi de piastres. On supposait que ses créanciers influens lui avaient procuré ce poste pour lui fournir l’occasion de remplir ses engagemens. Un mois plus tard, les chrétiens bosniaques furent consternés parmi ordre qui leur enjoignit de déposer leurs armes entre les mains dos agens du gouvernement. Omer-Pacha fit exécuter sans retard le désarmement en envoyant des officiers avec une faible escorte dans tous les villages. À cette occasion, la brutalité de la soldatesque se fit voir dans toute son horreur. Les officiers et les soldats ne se rendirent pas seulement coupables d’exactions ; ils maltraitèrent aussi les paysans et les prêtres, violèrent les femmes et les enfans. Des plaintes déchirantes arrivèrent à l’oreille d’Omer-Pacha ; mais ses réponses, sévères jusqu’à la dureté, découragèrent les malheureux chrétiens, qui n’eurent plus qu’à gémir en silence. Le général en chef ne voyait en eux que les instrumens du panslavisme et de l’Autriche : aussi les frappait-il sans pitié. Les Turcs applaudissaient à ces violences, et quelques-uns même profitèrent de l’occasion pour se débarrasser de leurs créanciers, qu’ils faisaient arrêter comme suspects, et qui ne recouvraient leur liberté qu’à prix d’argent. Le désarmement avait donné à la fin de février 1852 dix-huit mille fusils, soixante-dix fusils de rempart, vingt et un mille paires de pistolets, quatre mille cinq cents sabres et sept mille yatagans, qui furent déposés dans l’arsenal de Sarajevo. Des Turcs en mesure d’être bien informés prétendaient cependant que ce nombre ne représentait que le tiers des armes aux mains des chrétiens.

La mission d’Omer-Pacha en Bosnie touchait à son terme, et le séraskier ne tarda pas (mars 1852) à recevoir l’ordre de se rendre à Constantinople. Il se mit immédiatement en route, accompagné de tout le personnel de sa chancellerie de guerre. On apprit plus tard qu’il avait été appelé à Constantinople, ainsi que l’intendant de son corps d’armée, pour rendre compte de ses opérations administratives. De sérieuses accusations étaient articulées contre Omer-Pacha, Ce qui est notoire, c’est que le résultat de l’enquête de la Porte fut la destitution de tout le personnel de l’administration de l’armée elle renvoi des secrétaires particuliers d’Omer-Pacha, à qui on en imposa d’autres. Le vainqueur des insurgés bosniaques fut maintenu dans son poste de gouverneur militaire de Roumélie, mais il n’exerça plus aucune influence dans la province qu’il avait soumise, et où la supériorité du général d’armée n’avait pu faire oublier les fautes du chef politique. Une époque plus glorieuse allait cependant s’ouvrir pour le muchir devenu serdar.


EUGENE POUJADE.


  1. La nostalgie poussait quelquefois les soldats turcs à des actions désespérées. Il y avait peu de jours qu’un certain nombre d’entre eux, en garnison à Craïova, dans la Petite-Valachie, avaient formé le complot de mettre le feu à la ville, et de profiter du désordre pour piller et s’enfuir. Ce complot avait été découvert, et Omer-Pacha en avait fait périr les chefs sous le bâton.
  2. C’est surtout depuis qu’Omer-Pacha réunissait, par le départ de Fuad-Effendi pour Saint-Pétersbourg, les fonctions de gouverneur militaire à celles de commissaire impérial, qu’il se laissait aller à ces regrettables mouvemens de passion. Un soir il assistait avec sa femme, encore vêtue à l’européenne, à un concert où l’élite de la société de Bucharest s’était donné rendez-vous. À la fin du concert, l’aga de la ville, préfet de police, fit d’abord avancer la voiture d’Omer-Pacha comme celle du principal personnage présent à la soirée. On doit le dire, les préfets de police valaques déploient dans ces circonstances-là beaucoup pins de zèle et d’autorité que de dignité. Le public s’en trouve bien et eux aussi sans doute, mais pour cette fois M. Alexandre Plagino (c’était le nom de l’aga) fut bien mal récompensé des peines qu’il s’était données. Omer-Pacha ne se hâtait pas et descendait majestueusement les escaliers, donnant le bras à sa femme, pendant que d’autres personnes attendaient en bas avec impatience. Parmi elles se trouvait le consul-général de Russie, qui témoigna son mécontentement à l’aga. Celui-ci, ne voyant pas venir Omer-Pacha, donna l’ordre au cocher du muchir de faire place à celui de M. de Kotzebue ; mais à peine celui-ci est-il parti, que le muchir de Roumélie parait et ne trouve pas sa voiture, qu’il dut attendre plus d’un quart d’heure, parce que, le passage étant très étroit, le cocher avait été obligé de faire un long détour pour venir reprendre la file. Omer-Pacha entra alors dans un véritable accès de fureur, traita l’aga, qui était un des gendres de l’hospodar, de coquin [spitzbube) et leva même la canne sur lui. Ce qui avait exaspéré Omer-Pacha, mais ce qui ne justifiait pas sa violence, c’était l’obséquiosité des autorités valaques pour les Russes dans toutes les occasions.
  3. Homme d’impressions, le muchir tenait souvent un langage aussi variable que ses impressions mêmes ; c’est ainsi qu’à une époque où il avait espéré être ministre de la guerre, son désappointement, en apprenant la nomination d’un concurrent, lui arracha les discours les plus amers contre la Porte et les plus imprudens, puisqu’il dévoilait, avec l’autorité d’un homme du métier, les côtés faibles de la Turquie comme puissance militaire.
  4. Les lettres écrites par les officiers russes en mission étaient adressées au colonel de Grammont, qui prétendait appartenir à une ancienne famille de gentilshommes français, ancien aide-de-camp du général comte Kisselef, et qui resta en la même qualité auprès des hospodars de Valachie jusqu’à sa mort, qui eut lieu eu 1851. M. de Grammont, après avoir reçu les lettres et en avoir pris connaissance, les faisait passer à Saint-Pétersbourg.
  5. Beaucoup de familles ont aussi gardé plus que le souvenir de la foi de leurs ancêtres, et il n’est pas très rare de voir un seigneur bosniaque faire venir un prêtre catholique ou grec au lit de mort et recevoir les sacremens avant de paraître devant Dieu. Peut-être la peur est-elle alors la principale conseillère ; Ce qu’il y a de certain, c’est que cette peur ne trouble guère les Albanais ni pendant leur vie ni à l’heure de la mort. Presque tous les beys albanais des districts habités par les chrétiens grecs, et notamment les Toskes, sont ce que l’on a appelé, très faussement à mon avis, des esprits forts ou de libres penseurs. Ils s’appellent eux-mêmes francs-maçons, et pensent volontiers, au rebours de Voltaire, que si Dieu n’existait pas, il serait inutile de l’inventer.
  6. Visites aux monastères du Levant, par l’honorable R. Curzon.
  7. Voyez, dans la Revue du 1er octobre, l’étude de M. Pellissier sur Tripoli.
  8. L’Herzégovine était jadis unie au sandjack de Bosnie, mais elle forme maintenant un pachalik séparé. La Bosnie et l’Herzégovine se trouvent donc à peu près dans la situation où étaient ces provinces alors qu’il y avait un roi en Bosnie et un duc (Herzog) en Herzégovine. Ce dernier mot veut dire le duché. On sait qu’en 1440 l’empereur Frédéric reconnut le titre de duc à Etienne, chef de la province. Ce duché ne cessa d’exister politiquement qu’en 1483 par la conquête des Turcs.
  9. On appelle ainsi la Croatie turque.
  10. Tahir-Pacha mit en réquisition six cents chrétiens et douze cents chevaux pour les transports ; quatre cent seize hommes avec six cents chevaux seulement retournèrent chez eux, et encore dans un état déplorable. Dans le camp des rebelles bosniaques, les chrétiens furent encore plus maltraités.
  11. Il y a encore dans les districts du sud de la Serbie plus de huit mille musulmans qui sont obligés de suivre les lois établies dans cette principauté.
  12. Les Bosniaques avaient eu dans ce combat trois cent quarante-un morts et quatre-vingt-treize blessés. Du coté des troupes impériales, il y eut quinze morts et cent neuf blessés.
  13. Iskender-Bey, chargé d’opérer sur la frontière de la Craïne, avait rempli sa mission et s’était avancé jusqu’à Bihatch en passant par Livna, Glamatsch et Blay. Il campait à deux heures de Bihatch, lorsqu’il fut entouré et bloqué par une partie des insurgés, qui voulaient couper ses communications avec Omer-Pacha. Sur ces entrefaites, le séraskier partit de Priédor, s’avança sur Krupa, bombarda la forteresse, et le 1er avril, sous une grêle de balles, fit établir un pont par Émin-Aga, officier de sapeurs (l’ex-officier autrichien Calmar). Les chefs albanais Guoleka et Osman-Aga montèrent les premiers à l’assaut avec leur infanterie irrégulière, mais ils furent culbutés. Omer-Pacha, voyant que les Albanais perdaient courage, fit avancer son infanterie régulière, qui, malgré un feu bien nourri et après une demi-heure de combat, s’empara des principaux points. La garnison se rendit, et les chefs rebelles furent faits prisonniers. Les Turcs eurent cent trente Albanais tués et soixante et onze blessés ; dans leurs troupes régulières, ils comptèrent sept cent cinq morts et cent quarante-deux blessés. Les Bosniaques eurent quatre cent quatre-vingts morts et cent soixante-quinze blessés. La bataille avait été acharnée, et Omer-Pacha s’était exposé aux plus grands dangers. De Krupa, où le séraskier apprit la position critique d’Iskender-Bey, il partit en toute hâte et se dirigea vers Bihatch. Cette forteresse est bâtie sur une île au milieu des marais formée par l’Ouna. Les insurgés firent un dernier effort pour se défendre sur les retranchemens de la ville. Le 18 avril, Omer ordonna l’assaut et y entra le même jour. Cette prise coûta aux Turcs quatre-vingt-trois morts et soixante-six blessés.
  14. Parmi ces privilèges, il y en avait d’importans, tels que la coupe des bois, les scieries sur la Narenta et la Save, les fabriques de potasse et la récolte des noix de galle.