Scaramouche/2

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Le grand-duc de Toscane se promena, pendant un quart d’heure d’une matinée de printemps, dans son cabinet tendu de velours rouge ; puis, s’étant gratté le front d’un air vivement contrarié, il sonna. Un chambellan entrouvrit la porte avec respect, et présenta son visage dévoué et prêt à obéir.

— Qu’on fasse venir M. Cigoli, dit Son Altesse.

Un moment après, Scaramouche s’inclinait devant le prince.

— Je t’aime, lui dit son souverain, et je crois t’en avoir donné mille preuves. Par toi, mes soirées sont devenues charmantes, piquantes et variées au-delà de toute expression ; comme auteur, tu es sans égal ; comme musicien, sans rival ; et même comme conseiller privé, je fais cas de tes avis, bien que tu n’aies point de titre officiel qui t’oblige à me les donner. Rien ne me coûterait plus que de me séparer de toi. Croirais-tu cependant, mon pauvre ami, que la comtesse Bernardina ne peut pas te souffrir ? Son antipathie est décidée, et ses boutades à ton sujet sont tellement vives que, tout en la blâmant, je ne puis m’empêcher d’en rire ; car tu connais toute la grâce et la causticité de son esprit. Je sais que tu vas encore m’objecter ses avances repoussées par toi, et ta chasteté vis-à-vis de cette belle amoureuse… S’il faut te dire la vérité, je ne crois pas un mot de cette histoire-là ! Laisse-moi parler !…

Quoi qu’il en soit, Bernardina veut que tu t’en ailles. Tu comprends bien que j’ai résisté avec énergie, avec emportement même ; mais enfin la femme qu’on adore - tu le sais, pardieu ! comme moi - est une divinité qui n’admet pas la discussion de ses ordres : aussi faut-il que tu partes. Il m’en coûte, et beaucoup ; j’ai le cœur déchiré ; ton aspect me fait un mal que je ne puis te dire. Adieu donc, mon pauvre Scaramouche ; épargne à un prince qui t’aime de pénibles explications ; de loin comme de près, je garderai le vif souvenir des moments agréables que je t’ai dus. Adieu, adieu…

Ce disant, le grand-duc tendit la main à Matteo, qui, plongé dans la stupeur la plus profonde, la baisa machinalement, et il disparut.

Ce qui distingue tout homme habitué aux brusques revirements de la fortune, et, partant, tout homme vraiment digne de ce titre si estimé des anciens Grecs, c’est la facilité avec laquelle il accepte les coups les plus funestes. Scaramouche tourna sur ses talons sans rien dire et se mit en devoir de regagner son logis. Ses camarades, qui, par hasard, s’y trouvaient réunis au grand complet, n’apprirent pas sans le plus vif chagrin la désastreuse nouvelle qu’il apportait ; elle était d’autant plus inopportune qu’avec son imprévoyance habituelle la digne compagnie avait d’avance dilapidé les traitements échus et à échoir, et contracté des dettes pour plusieurs milliers de livres.

Or, le prince, en renvoyant les comédiens, ne leur donnait pas un sou. Dame Barbara le qualifia de tyran et de sangsue du pauvre peuple ; mais cela ne détruisait nullement la difficulté, tout en prouvant que le bonheur public n’était pas indifférent à l’antique comédienne. Chacun ne manqua pas de proposer son moyen pour sortir de cette terrible gêne ; mais, suivant l’usage, le moins extravagant de ces moyens était encore inexécutable. Enfin on venait d’arrêter le plan d’une représentation extraordinaire au profit des pauvres et que devait défrayer une pièce à grand succès, intitulée Castor et Polynice ; Colombine devait remplir le rôle du grand prêtre Polysperchon, et toute la troupe couvait déjà des yeux l’idéal de la recette, quand la destinée jugea à propos de renverser cette dernière espérance.

Elle entra, la malicieuse, sous l’humble contenance d’un valet de chambre du grand-duc, aux livrées de la marquise Bernardina, et remit à Matteo un papier plié, d’une couleur désagréable. C’était un ordre du chef de la police, engageant les comédiens à partir le soir même et redemandant les clefs du théâtre sur lequel ils avaient si longtemps paradé. Ce fut un concert unanime de gémissements et de plaintes. Arlequin et dame Barbara, se tenant étroitement embrassés, versaient d’abondantes larmes ; Polichinelle et l’Amour criaient de concert comme les estropiés un jour de foire. Pour Tartaglia, sa douleur passait toutes les bornes, et lorsque Matteo, Pantalon et Colombine, qui s’en étaient tenus à une morne consternation, jetèrent un coup d’œil sur le désespoir général, ce furent aussi ses gémissements qui les étonnèrent davantage. Il se tenait couché sur le sofa, embrassant un coussin avec fureur, criant et pleurant et frappant le bois avec ses pieds, à coups redoublés.

— Que diable ! imbécile, lui dit en riant Matteo, ne peux-tu te comporter d’une manière plus décente ? Le chagrin n’excuse pas tout ; et n’as-tu pas honte de t’abandonner, comme un enfant, à tes lubies ?

— Cela vous est bien facile à dire, en vérité, répondit Tartaglia en gémissant. Vous en serez quittes pour courir les grandes routes et pour mourir de faim ; vous ne risquez pas la prison comme moi.

— Nous ne risquons pas la prison ! dit Polichinelle d’un air indigné. Et qui donc, si ce n’est moi, doit mille ducats à ce damné parfumeur qui demeure en face ? Le pâtissier d’Arlequin n’a-t-il pas obtenu une prise de corps contre lui ? Colombine n’est-elle pas brouillée avec sa modiste, Barbara avec la crémière, Pantalon avec le carrossier, et jusqu’à ce pendard d’Amour avec le plumassier ?

— Holà, holà ! continua Tartaglia en pleurant plus fort, vous n’avez pas vu que ce damné domestique vient de me remettre une missive ; sa maîtresse s’imagine que c’est ma pauvre langue qui a raconté au prince son intrigue manquée avec Matteo, et elle m’informe qu’avant une heure je serai au cachot, pour ce qu’elle appelle mes crimes.

Il avait à peine terminé, qu’un coup violent ébranlait la porte de la rue. Colombine courut à une petite fenêtre et revint en riant aux éclats.

— Sauve qui peut ! dit-elle ; le plumassier, le pâtissier, le parfumeur, le carrossier, la modiste et la crémière, le tout soutenu d’un piquet de fantassins, à l’adresse de Tartaglia, assiègent la maison ! Envolons-nous, mes oiseaux !

Tout le monde fut debout, Polichinelle laissa son chapeau d’homme du monde et sauta sur son costume de théâtre ; il n’en trouva qu’une partie, mais ce fut autant d’emporté. Arlequin brandit sa latte, chercha sa bourse et la trouva vide. Il l’emporta de même. Barbara embrassa une casserole d’argent, l’Amour prit ses jambes à son cou, et tout le monde, y compris Matteo, s’enfuit vers le jardin et en arpenta les allées. Par bonheur, la petite porte était ouverte. Les fugitifs se jetèrent dans la rue, chacun se sauva de son côté et, pour se rejoindre, Matteo cria ce mot d’ordre :

— A Santa-Honorata !

En effet, le soir, assez tard, chacun se trouva au rendez-vous. Un seul manquait : c’était Tartaglia qui, trop gros pour courir et moins ingambe que Polichinelle, avait cru faire merveille en se mettant derrière un arbre et s’y était fait prendre. Il ignorait, hélas ! que cette ruse, découverte primitivement par l’autruche, n’a jamais sauvé son inventeur. Ainsi donc, au moment de la réunion générale, le pauvre garçon se trouvait prisonnier sous n’importe quel prétexte ; mais, dans le fait, victime innocente et infortunée de la vindicative comtesse Bernardina.

Lorsqu’on eut assez déploré l’absence du malheureux Tartaglia, on s’achemina, pour tenir conseil, vers un cabaret champêtre qui étalait sur le bord de la route ses tonnelles de vigne vierge quelque peu poudreuse. Matteo fit venir l’hôtelier et, après un examen assez triste des finances de la troupe, fit apporter un broc de gros vin de la Romagne et quelques menues victuailles.

La situation, embarrassée quelques heures auparavant, était désormais des plus simples, et c’est là le bon côté des catastrophes. La délibération fut très courte, et voici ce qu’on résolut : d’abord de vendre les habits assez propres dont chaque comédien s’était trouvé couvert au moment de sa fuite ; d’y joindre les quelques anneaux dont Colombine avait ses doigts ornés et, avec l’argent qui en reviendrait, de se procurer des vêtements plus simples et des costumes de théâtre, afin de pouvoir continuer l’exercice de leur profession.

Ainsi pourvu du nécessaire, il fallait se mettre en route au plus tôt pour Naples et ne s’arrêter en chemin que le temps nécessaire pour donner quelques représentations et augmenter ainsi le trésor commun. Naples était l’Eldorado qu’il fallait atteindre à tout prix ; c’était dans cette cité bénie que le sage Pantalon et le judicieux Polichinelle espéraient revoir les beaux jours que ne voulaient plus leur accorder Venise ni Florence.

Arlequin fut chargé de la vente des dépouilles ; il s’en acquitta à merveille, et le lendemain matin la troupe des ci-devant acteurs, revenus à leur état premier de comédiens ambulants, frisant le saltimbanque, se trouva vêtue d’une manière aussi modeste que sa fortune et propriétaire d’une longue charrette où chacun se casa comme il put. Les temps étaient changés, la garde-robe de la troupe n’était ni de velours, ni de soie, ni garnie de dentelles comme par le passé ; mais sous la serge et la bure bariolée, on avait conservé tout entiers cette verve et cet esprit qui avaient enthousiasmé deux grandes capitales. On se mit donc joyeusement en voyage pour gagner Naples. On cheminait comme au jour où l’on avait rencontré Matteo sur la grand-route : Arlequin faisait cette fois l’office de cocher et laissait dormir le fouet sur le dos de son paresseux cheval, tandis que Polichinelle raclait sa guitare, assis les jambes pendantes sur le devant de la charrette.

Pendant plusieurs jours, nos amis ne rencontrèrent aucune aventure qui mérite d’être rappelée ; je laisse de côté les épisodes vulgaires, les bons ou les mauvais chemins et le séjour des auberges, et je conviens que l’ennui commençait à peser de tout son poids sur la compagnie, habituée aux émotions continuelles par la vie que chacun de ses membres avait menée à Florence. Mais, le soir du quinzième jour, la scène changea, et c’est aussi à cet endroit que je rattache les deux bouts de mon récit.

C’était quelques heures avant le coucher du soleil, et la charrette descendait lentement un chemin creux qui se contournait à chaque instant, de sorte qu’on ne voyait la route qu’à dix pas devant soi. Tout le monde, hormis Matteo, dormait, et surtout le cocher, quand tout à coup des cris lamentables se firent entendre. Scaramouche, surpris, mais brave comme un César, y répondit par un holà belliqueux, et, sans attendre que ses camarades fussent bien éveillés, il arrêta le cheval, sauta en bas du chariot et courut en avant. Voici ce qu’il trouva. Un vieillard richement vêtu était couché dans le sentier. Il ne bougeait pas ; il ne prononçait plus un mot. Au bruit que fit Scaramouche en s’approchant de lui, il s’écria :

— Eh bien, monsieur, puisque c’est votre métier, qu’attendez-vous ? Fouillez dans ma poche et prenez-y ma bourse ! Faut-il que j’aie l’honneur de vous la remettre moi-même ?

Matteo protesta qu’il n’avait aucune prétention au bien d’autrui et, avec toutes les formes de politesse imaginables, il remit le vieillard sur ses deux pieds. Celui-ci paraissait étonné ; il chercha dans ses poches et trouva apparemment que tout était en bon ordre, car il se dit à lui-même :

— On ne m’a rien pris ! c’est donc… décidément il faut m’attendre à tout ; mais je ne céderai pas.

Polichinelle, qui s’était approché avec toute la bande, offrit à cette nouvelle connaissance le flacon de sels de dame Barbara ; mais le vieillard, sans le regarder et sans lui répondre, ramassa sa canne et s’en alla tout droit devant lui. Les comédiens marchaient derrière en se communiquant à demi-voix leurs sentiments sur ce brusque personnage, et c’est ainsi qu’en moins de trois minutes ils se trouvèrent à l’entrée d’un village d’où sortaient deux vigoureux paysans. Les nouveaux venus mirent le chapeau à la main et, s’approchant du vieillard, ils lui dirent :

— Excellence, venez-vous du chemin creux ? Le petit Pierre, qui gardait ses chèvres dans le bois, nous a dit qu’on y poussait des cris à fendre les rochers ! Que s’y passe-t-il donc ?

— Rien, doubles sots que vous êtes ! Retournez chez vous et laissez-moi tranquille.

— Ah ! répondirent les paysans d’un air de compassion ironique, c’est quelque nouveau tour de…

— Vous êtes d’impudents menteurs ! s’écria le gentilhomme en continuant sa route.

Les paysans se rangèrent de côté pour voir défiler la caravane, et, lorsqu’ils eurent reconnu la profession de Matteo et de sa bande, ils en témoignèrent leur joie de mille manières ; puis ils partirent en toute hâte pour annoncer dans le village l’heureuse arrivée d’une troupe de comédiens.

A peine s’étaient-ils éloignés que deux autres personnages d’un extérieur respectable se présentèrent sur le chemin et abordèrent le vieillard :

— Seigneur podestat, et vous, seigneur curé, apprenez qu’il vient de m’arriver un nouveau malheur.

— Cela ne nous étonne point, don Geronimo, répondit le curé ; jusqu’à ce que vous vous soyez rendu plus raisonnable, je ne doute pas qu’il n’en soit toujours ainsi.

— Cela peut être, répondit sèchement le vieux gentilhomme. Mais deux drôles, que je suspecte depuis longtemps, vont répandre dans le village la nouvelle de ma mésaventure : ne pourrait-on pas en rejeter le méfait sur ces histrions qui me suivent ?

Le podestat leva les épaules sans répondre et, s’approchant avec le curé des nouveaux arrivants, il leur fit un compliment de bienvenue qui sentait son amateur forcené de théâtre.

— Vous êtes, si je ne me trompe, de véritables enfants de Melpomène ?

— Point ! dit le curé d’un air de mépris ; oubliez pour aujourd’hui, seigneur podestat, votre goût déraisonnable pour les fades peintures de la vie réelle, qu’il vous plaît de nommer comédies ; laissez les gens à courte vue mettre leur plaisir dans la copie léchée et sans grâce de la nature, et apprenez une fois à comprendre l’idéal, dont la comédie de l’art nous présente une des innombrables faces. N’est-ce pas, mes amis, que je comprends bien vos intentions !

Scaramouche allait faire une réponse polie et affirmative ; mais Polichinelle se dressa sur la charrette et adressa à la compagnie un compliment macaronique, qui fit rire tout le monde, hors don Geronimo, et qui put convaincre le judicieux curé du talent réel et profond que ses nouvelles connaissances possédaient dans son art favori.

Cependant la charrette allait se remettre en route pour chercher un gîte, quand le digne ecclésiastique, arrêtant Matteo par la basque de son habit, lui dit :

— Monsieur le directeur, si un dîner de presbytère ne vous effraye pas, je vous emmène afin de faire avec vous plus ample connaissance. Nous aurons pour convives le seigneur don Geronimo, mon digne ami le podestat et un jeune homme que je vous présenterai, et qui n’est pas tout à fait indigne de notre réunion, puisqu’il a jadis écrit pour le théâtre.

On arriva au presbytère ; le nouveau convive fut présenté à Matteo, et la surprise et la joie furent égales des deux côtés ; car, sous l’habit fort propre d’un homme du monde, Scaramouche reconnut son ancien confident, le cher Corybante.

Il avait des manchettes brodées, un habit gris-perle et l’épée au côté ; cette parure annonçait suffisamment que ses affaires étaient dans un état florissant ; mais, du reste, son ami le retrouva si pâle et si embarrassé qu’il ne put s’empêcher d’en faire l’observation en riant, et qu’il lui dit :

— Pardieu ! mon pauvre Corybante, serais-tu donc toujours le souffre-douleur des héritières ?

Cette plaisanterie ne réussit point. Le podestat et le curé prirent un air fort sérieux ; don Geronimo fronça le sourcil, et Corybante devint blême. Sur ces entrefaites, on se mit à table ; mais à peine avait-on expédié les premiers mets qu’un gros domestique accourut tout effaré et annonça au gentilhomme que le feu était à sa grange. Tout le monde se leva.

— Vous n’en croyez pas nos avis, don Geronimo, dit le podestat ; vous payerez cher votre obstination.

— Cela doit vous être fort indifférent, répondit le vieillard.

Il prit sa canne et sortit.

— Décidément, messieurs, s’écria Matteo que la curiosité exaspérait, votre village est le séjour des mystères ; et, pour n’y pas courir le risque de devenir indiscret, il faudrait être muet et aveugle de naissance. Je n’y tiens plus, je vous l’avoue, et j’ose vous supplier très humblement de me dire quel est ce don Geronimo, qui me parait un entêté fort déraisonnable, d’après vos propres paroles ; qui, à coup sûr, a le langage peu avenant, et sur lequel tombe un déluge incessant de disgrâces.

— Monsieur Cigoli ; dit le podestat, je me ferais un vrai plaisir de satisfaire votre curiosité sur ce point, s’il me fallait pour cela entrer dans certains détails très compromettants pour l’honneur d’une noble famille. Permettez-moi donc de faire le discret ; peut-être les choses en viendront-elles à ce point que le scandale se fera jour, mais jusque-là tous les confidents doivent se taire, et j’ose même vous demander votre parole de ne parler à personne, pas même à vos camarades, de la manière dont vous avez fait connaissance avec don Geronimo.

Matteo fit un signe d’acquiescement.

Le podestat reprit :

— C’est fort bien, je vous crois honnête homme ; et comme malheureusement il n’y a pas de temps à perdre, permettez-moi d’engager devant vous M. Corybante à faire une démarche qui ne peut plus être retardée. Levez-vous, mon cher ami, dit-il au jeune homme, qui laissa tomber sa fourchette d’un air consterné ; courez au château et prévenez M. le comte Jean Foscari qu’il ne saurait trop se hâter de conclure.

A ce nom de Jean Foscari, Matteo faillit tomber à la renverse.

— Quoi ! dit-il, ce scélérat est ici !

— Comment, scélérat ? dit le curé scandalisé. Pesez mieux vos paroles, je vous prie : M. le comte Foscari est un gentilhomme vénitien fort respectable ; on voit bien que vous ne le connaissez pas.

Scaramouche, en donnant une description détaillée de la personne de son ancien rival, prouva qu’il en savait aussi long sur cet article que les autres assistants, et il invoqua même le témoignage de Corybante ; celui-ci ne le démentit point, mais fit la grimace. Scaramouche s’en soucia peu et, après avoir raconté à ses nouveaux amis l’origine de sa connaissance avec ce seigneur, narration qu’il faisait volontiers, il les régala du récit de quatre ou cinq aventures de jeu peu honorables pour le comte et qui d’ailleurs étaient tellement vraies que le pauvre Corybante, interpellé, ne put s’empêcher de joindre son récit à celui de Matteo.

— Pourquoi donc, lui dit sévèrement le podestat, n’avez-vous jamais confié des choses aussi graves à don Geronimo ?

— On se fait déjà, sans le vouloir, assez d’ennemis ! répondit Corybante en cachant sa confusion derrière un cure-dent.

— Je reconnais le doigt de Dieu dans cette aventure, dit le curé d’un air sentencieux. Je ne vois pas trop, à la vérité, ce qui pourra sortir de tout ceci, mais évidemment il y a quelque chose qui passe ma compréhension, et, dans ce cas-là, je m’incline devant la toute-puissance. Seigneur podestat, je ne sais si vous partagez mon avis, mais il ne me semble pas juste de laisser un homme aussi indigne que ce Vénitien épouser la fortune de dona Paula. Puisque M. Corybante est un homme sans caractère, ce que je n’aurais jamais cru de lui, le seigneur Matteo saura remplir un devoir ; levez-vous donc, monsieur Cigoli ; faites-vous conduire au château ; ma gouvernante va vous y mener ; vous raconterez à don Geronimo tout ce que vous m’avez dit, et vous aurez eu le double mérite de démasquer un fripon et d’arracher une jeune fille, d’ailleurs peu intéressante, à un hymen qu’elle déteste.

— Votre Révérence peut ajouter à ces deux plaisirs, dit Scaramouche, la joie de ruiner les espérances d’un traître que je voudrais voir pendu la tête en bas !

Il serra le poing pour assurer l’effet de son imprécation et, précédé de Jacinthe, il s’avança joyeusement vers le château qui s’élevait sur une colline à quelque cent pas seulement du presbytère.

Pendant que tout ceci se passait, la troupe comique laissée aux soins de Polichinelle qui ne manquait jamais de reprendre le commandement lorsque Matteo s’absentait, la troupe comique, disons-nous, avait continué son voyage dans la rue et enfin, après avoir longtemps regardé en l’air, elle découvrit, à l’enseigne de Sainte-Euphrosine, une auberge qui parut à nos voyageurs la meilleure du village, attendu qu’elle était la seule. D’ailleurs, le peu d’argent qui restait dans la bourse commune était une raison de ne pas se montrer difficile. L’hôte, actif et intelligent, eut relayé la charrette, en un tour de main, et quant aux logements il fut aisé d’y pourvoir. La maison était petite, mais l’imagination était grande. Dans la cuisine fut servi le repas. Une chambrette devint le partage de dame Barbara et de Colombine, et pour les hommes, il fut décidé qu’ils coucheraient dans la grange où le théâtre fut en outre établi. L’odeur du foin est si agréable ! Pantalon et Polichinelle se félicitèrent. Il n’y eut qu’Arlequin qui chercha à réclamer ; mais on lui prouva qu’il avait tort et qu’il n’était pas aussi grand seigneur qu’il voulait en avoir l’air devant la servante. A la fin, il se rendit. Les choses étaient ainsi convenues et, pendant qu’on apprêtait le repas, Colombine vint prendre l’air sur la porte. A peine avait-elle jeté un coup d’œil dans la rue, qu’elle vit accourir un jeune garçon bien tourné qui, de la voix la plus insinuante, lui demanda la faveur d’un entretien particulier. A coup sûr, cette demande n’avait rien d’extraordinaire pour Colombine ; on la lui avait souvent présentée, et j’aime à me persuader qu’en toute innocence elle avait pu y consentir quelquefois ; or, toujours on avait traité la même affaire. La bonne fille, ne s’imaginant donc pas qu’il pût être question d’autre chose entre elle et le jeune homme si empressé, leva les épaules en riant et se prépara à rentrer dans l’auberge ; mais son interlocuteur l’arrêta par sa jupe.

— Vous vous trompez sans doute, mon bel ange, lui dit-il. Il est vrai que je suis amoureux fou de vos beautés et que, pour vous plaire, j’irais aux grandes Indes sur les genoux ; mais il ne s’agit pas de cela en ce moment ; je veux faire partie de votre troupe ; à toute force, il faut que vous m’y trouviez un rôle et, si vous saviez tout mon savoir-faire, je ne doute pas que vous ne m’admissiez avec enthousiasme.

— Tout cela est fort possible, répliqua Colombine ; mais je ne vous connais pas, et vous m’avez l’air d’un petit effronté bien avancé pour son âge.

— Peut-être plus que vous ne pensez, répondit cavalièrement le jeune homme ; mais réfléchissez à ma proposition et faites en sorte d’y donner une réponse favorable. Là, croyez-moi, je dois avoir l’air de valoir quelque chose ; mais, sans vanité, je tiens plus que je ne promets. Et, entre nous, vous n’aurez à craindre de moi aucune perfidie.

— A bas les mains ! dit Colombine en riant ; voilà un petit bonhomme qui n’a guère plus de quinze ans et qui est déjà bien délibéré.

— Ah çà ! mais, je ne me trompe pas, dit une voix à côté des deux causeurs.

C’était don Geronimo. Il saisit le garçon par le bras, le regarda bien en face, et, d’un ton très sec, il continua :

— Ma foi, il y a plaisir à lutter avec vous ; tous moyens vous sont bons ; des petites espiègleries vous passez aux médiocres, et de celles-là aux plus grosses ; aujourd’hui vous en êtes à me faire assommer, à mettre le feu chez moi, à… Vous avez peu d’imagination, mon enfant, et vous en venez trop vite aux extrêmes. Allons, suivez-moi, il est temps de rentrer.

Ce disant, le vieux gentilhomme tira à lui le jeune garçon qui n’eut que le temps d’envoyer, à la dérobée, un baiser à Colombine. De ce moment, celle-ci, jugeant que son amoureux était persécuté, lui fit une petite part dans sa sympathie.

De cette façon, don Geronimo était à peine rentré quand Scaramouche se présenta chez lui. Un domestique l’introduisit dans un cabinet somptueusement décoré, où le vieillard se trouvait assis sur un grand fauteuil, ayant à sa droite une jeune fille qui brodait et vis-à-vis de lui messer Jean Foscari, vêtu d’une manière convenable à son rang, mais cependant avec plus.de sévérité que de coutume. Il faut le dire à la honte de notre ancienne connaissance, à force de faire des présents à la Fiorella et à d’autres, à force de mener joyeuse vie et de courtiser le pharaon, sa fortune, naturellement égale à zéro, avait rapidement dépassé cette base négative, et il se trouvait, dans ce moment même, sous le coup de plus de cent mille ducats de dettes criardes qu’il lui fallait payer. Voilà pourquoi le comte Jean Foscari cherchait à se marier.

Quand Scaramouche entra et se fit reconnaître, son antagoniste de Venise ressentit quelque trouble. Malgré sa colère et l’intérêt qu’il avait à nier les faits que le comédien s’empressa d’exposer, en s’autorisant de l’avis du curé, il se défendit très mal car, malgré ses vices, il avait de l’orgueil et ne se sentait pas fait pour le rôle d’accusé. Enfin il se laissa démasquer, et l’œil dur et sévère de don Geronimo lui dit assez, avant qu’aucune parole lui eût signifié son arrêt, que toute la faveur du vieillard lui était retirée.

— Monsieur le comte, dit enfin celui-ci, vous sentez que nos positions sont bien changées ; je ne me faisais nul scrupule de faire plier la volonté de ma nièce devant la mienne, lorsque je vous prenais pour un gentilhomme aussi honorable de cœur que de nom. Désormais, je vous retire ma parole, et dona Paula peut remercier le hasard qui me force à rompre un mariage pour lequel elle montrait assez étourdiment une répugnance irréfléchie.

La jeune brodeuse leva la tête à ces mots et, regardant en face le comte Foscari, elle lui dit :

— Vous n’êtes donc point un homme suivant le cœur de mon oncle ? amoureux des vieux livres et avare de votre argent ?

— Cela me semble assez prouvé désormais, mademoiselle, répondit le Vénitien en souriant amèrement.

— S’il en est ainsi, je ne vois plus d’obstacle à notre mariage, dit la jeune fille avec le plus grand sang-froid, et je vous épouse très volontiers.

— Je m’attendais presque à cette algarade, reprit don Geronimo, et elle ne me déconcerte pas. Quand je voulais cette union et qu’elle était raisonnable, vous n’en vouliez point et vous sortiez de toutes les bornes pour m’y faire renoncer ; aujourd’hui qu’elle devient impossible et que tous mes sentiments s’y opposent, vous la désirez. Avant une heure, vous serez amoureuse folle de monsieur, cela est dans l’ordre ; mais, mademoiselle, vous me connaissez, et je ne céderai point. Sortez et rentrez dans votre chambre.

Dona Paula se mit en devoir d’obéir ; mais, regardant le seigneur Foscari d’un air d’impératrice, elle lui dit en se retirant, de manière à être entendue de tout le monde :

— Je vous aime, et je vous épouserai.

"Quel démon de femme ! pensa Scaramouche ; et elle semble à peine avoir seize ans ! Je n’y entends rien, mais ce que je sais, c’est que ce faquin de Foscari ne l’épousera pas, ou j’y perdrai ma réputation d’homme d’esprit." Le vieux gentilhomme, après avoir congédié sa nièce, était rentré dans son appartement, et le Vénitien, sans regarder Matteo, était parti. Celui-ci crut convenable d’en faire autant, mais, voulant à tout prix s’opposer au bonheur de l’homme qu’il détestait, il s’achemina vers le presbytère et vint demander au curé et au podestat de lui découvrir tous les mystères de cette étrange histoire, et surtout celui du caractère déterminé de l’héroïne.

A cette fois, les deux vénérables fonctionnaires ne résistèrent plus ; ils comprirent, par ce que leur dit Matteo, que celui-ci tenait déjà une partie des secrets : à quoi bon lui faire mystère du reste ? En outre, Corybante, dont ils se méfiaient, était retourné au château du vieux gentilhomme, où il avait un appartement ; on se pressa donc autour de la petite table, et l’on raconta au comédien ce qu’il avait tant envie de savoir.

Don Geronimo était le dernier rejeton d’une famille qui, sans être illustre, était néanmoins des plus recommandables dans l’ordre de la noblesse. Ses aïeux n’avaient point été courtisans des papes ni des ducs ; mais, dans quelques républiques comme Pérouse ou Lucques, plusieurs d’entre eux avaient exercé des charges, quelquefois s’étaient enrichis, plus souvent encore avaient été dépouillés, bannis ou pendus ; bref, ils avaient légué à leur dernier rejeton une fortune très honorable et un caractère fort têtu et très entier. Don Geronimo, en se mariant, avait espéré acquérir une nombreuse postérité, mais ses espérances furent déçues ; la signora resta stérile et, au bout de dix années qui ne furent qu’un long ouragan, attendu que les deux époux étaient à peu près de la même humeur, la noble dame décéda, laissant son mari dans la cruelle expectative de rendre à sa mort tous ses fiefs au marquis de Bianconero, son suzerain. Rien ne pouvait lui être plus désagréable car, dans toutes les circonstances de sa vie, don Geronimo avait trouvé le marquis sous ses pas : affaires d’amour, affaires d’argent, affaires d’ambition avaient, par une fatalité extraordinaire, placé toujours ces deux originaux nez à nez, et, comme le grand seigneur l’avait généralement emporté sur le simple gentilhomme, celui-ci lui en voulait un mal de mort.

Il ne lui restait plus qu’une chance de lui faire pièce, c’était de rechercher si son frère, qu’il avait perdu de vue depuis plus de trente ans, existait encore ou avait laissé des traces de son passage sur cette terre. Une fois cette idée dans la tête, don Geronimo y sacrifia tout. Pendant dix ans, il fit les recherches les plus actives, et enfin il apprit que don Giulio Torrevermiglia, son frère, avait eu deux enfants de deux maîtresses différentes ; que ce pauvre seigneur avait été tué en duel par le prince Jérôme Boccatorta et que, pour ce qui concernait les deux enfants, l’un était resté aussi inconnu que sa mère, l’autre était la fille d’une bohémienne qui avait reçu l’éducation de sa famille maternelle, et qui, âgée déjà de quatorze à quinze ans, courait les grandes routes avec sa tribu, dont elle était le plus bel ornement.

Don Geronimo Torrevermiglia ne fut point effrayé des mœurs patriarcales de sa nièce ; il se promit au contraire un vif plaisir des soins généreux, des combats que nécessiterait la transformation de ce naturel probablement sauvage et, s’étant mis en route pour les Apennins, il eut le bonheur d’embrasser sa nièce, qui vint lui demander l’aumône à l’entrée d’un village. A vrai dire, le marquis de Bianconero courait grand risque d’être frustré de ses espérances, si jamais il les avait eues.

Quand la jeune dona Paula se vit installée dans le château de son oncle, elle commença, dès le premier mois, à donner les marques du caractère le plus impétueux et le plus indépendant. Sans respect pour sa propre dignité, elle aimait à jeter ses livres par les fenêtres, prenait grand soin de maintenir son ignorance intacte ; dérobait çà et là ce qui lui faisait plaisir, les pâtisseries, l’argent même, et en accusait intrépidement les domestiques.

Du reste, comme elle semblait faire grand cas des jouissances matérielles et de la vie luxueuse qui l’entourait, don Geronimo, d’ailleurs captivé par l’amour de la lutte, se frottait les mains de satisfaction et espérait bien finir par dompter sa nièce. Ses amis, le curé et le podestat, ne partageaient plus ses espérances, qu’à peine ils avaient nourries pendant les premières années. Le naturel sauvage des bohémiens, l’entêtement de cette race paraissaient avoir pris trop de développement dans le cœur de dona Paula, pour qu’elle pût en revenir jamais. Quoi qu’il en soit, don Geronimo se tenait sûr de son fait, et, pour ne rien négliger de ce qui pouvait rendre brillante l’éducation de sa pupille, il écrivit à Rome à un de ses amis, afin qu’on lui envoyât quelque professeur capable de faire de son héritière un sujet merveilleux. L’ami eut la main malheureuse, car il dépêcha au gentilhomme notre pauvre Corybante qui, après avoir déposé le manteau d’abbé par suite de la mort de sa tante, mangeait mesquinement sa succession, et qui accepta la place qu’on lui offrait, moitié par faiblesse de caractère et pour ne pas dire non, moitié aussi parce qu’il ne savait que faire de lui-même.

La rusée Paula avait bien vite reconnu le naturel de lièvre de son pédagogue : il était devenu son très humble serviteur ; il vivait sous sa pantoufle de la même manière qu’il avait vécu sous celle de Rosetta ; avec cette différence cependant que cette dernière ne l’eût jamais employé qu’à des étourderies, tandis que sa nouvelle maîtresse était fort capable de le mêler à des entreprises scabreuses. Cependant, malgré toute l’attention possible, l’éducation de l’héritière de Torrevermiglia n’avançait point ; on eût pu croire, au contraire, que le contact des bons principes exaspérait cette âme endurcie dans le mal, car tous les jours elle devenait pire. La seule chose qu’elle eût apprise, c’était à tirer le pistolet.

Force fut bien à don Geronimo de comprendre qu’il n’en ferait jamais une sainte personne ; et, bien que dans ses entretiens avec le curé et le podestat, il se montrât toujours plein d’espérance, les deux amis s’aperçurent un jour qu’il était à peu près convaincu de l’inutilité de ses efforts, puisqu’il annonça l’intention de la marier. Pour dona Paula, elle reçut cette proposition avec de grands éclats de rire et le refus le plus formel ; elle dit à son oncle, et lui fit dire par Corybante que jamais elle ne consentirait à devenir l’esclave d’une poupée : c’était ainsi qu’elle qualifiait tous les honorables gentilshommes des environs ; et enfin elle jura ses grands dieux que, si on la poussait à bout, elle ferait voir ce dont elle était capable. Bien entendu, don Geronimo renferma en lui-même le secret de ce qu’il pensait être des fanfaronnades, et il commença ses recherches pour déterrer un homme de bien qui consentît tout à la fois à le débarrasser de sa nièce, ce qui pouvait n’être pas séduisant, et à frustrer les Bianconeri du retour de ses fiefs, ce qui n’était qu’agréable. Nous devons aussi. ajouter que, jusqu’à ce moment, hors les confidents intimes de la famille et les domestiques, tout le pays était tenu dans une quasi-ignorance des singulières allures de dona Paula. Son oncle s’en faisait un point d’honneur : il regardait la réputation de sa famille comme engagée à ce que le dernier rejeton jouît d’une bonne renommée ; et si dans le village des propos de laquais avaient réussi à éveiller l’attention, on jasait très bas, de peur d’éveiller la colère implacable du vieux gentilhomme.

Messer Foscari, prévenu de l’existence de la riche Paula, et réduit aux abois par ses créanciers, avait pris la poste et était venu offrir sa personne et son nom à don Geronimo. Sur ces deux articles, il n’y avait point de difficultés à faire. Il était beau garçon et des mieux nés. Quant à sa conduite, on sait que la censure eût pu en devenir dangereuse pour sa gloire ; il sut donc habilement en passer sous silence les traits les plus remarquables, et la mine austère qu’il affecta de prendre rejeta le reste dans la catégorie insignifiante des aventures de jeunesse. Corybante aurait pu le trahir ; mais, outre que le brave homme n’en aurait jamais trouvé le courage, il souhaitait, pour sa part, encore plus ardemment que don Geronimo, le mariage de dona Paula ; son plus beau rêve était de s’en voir débarrassé, et il soupirait après le jour où la jeune fille, prenant le chemin de l’autel, le laisserait libre de prendre celui de Rome où il comptait aller passer des jours pleins de repos. Le comte Foscari n’avait donc dans la maison que des amis ; le curé et le podestat étaient ses alliés pour la même raison que Corybante ; et dona Paula seule lui tenait tête.

C’était avoir affaire à assez forte partie. Sûre d’elle-même et parfaitement certaine que son courage ne plierait devant aucune attaque, la jeune bohémienne organisa un système de défense qui la faisait rire aux éclats quand elle était seule dans sa chambre à le combiner. Un jour, elle faisait venir tous les domestiques, en l’absence de son oncle, et, soi-disant par son ordre, les mettait tous à la porte ; don Geronimo, au retour, était obligé de courir après eux ; allait-on se mettre à table, elle renversait les plats, les assiettes, et faisait un carnage complet de toute la vaisselle ; elle ne dédaignait pas même de descendre à la ferme pendant la nuit, d’ouvrir elle-même les étables, et de chasser devant elle lés bestiaux, qu’il fallait ensuite plusieurs jours pour ramener au complet. Quand le comte Foscari s’aperçut de tout cela, on peut croire qu’il en prit quelque inquiétude ; pas le moins du monde. Il en fut ravi. "Toute autre femme me gênerait, se dit-il ; pour celle-ci, en la claquemurant dans un cloître, je lui rendrai justice, et tout le monde, loin de m’accuser, me plaindra." Don Geronimo pénétrait peut-être les sentiments de son futur gendre, mais il n’en donnait pas signe et chacun continuait à jouer son rôle : l’oncle promettait le mariage ; le futur le sollicitait, et la fiancée faisait le diable. En définitive, que voulait-elle, me demanderez-vous, ami lecteur ? Elle voulait que don Geronimo Torrevermiglia la mît à la porte et que sa famille campée dans les Apennins lui rouvrît ses bras et lui rendît sa liberté. Pour cela, jamais elle ne put l’obtenir, comme on va le voir.

Enfin, lorsqu’elle fut bien assurée que ce mariage, qu’elle redoutait parce qu’elle voyait la contrainte au bout, se devait faire, elle se jura à elle-même d’assommer son oncle ou son fiancé. On sait qu’elle y aurait réussi sans l’arrivée inopinée des comédiens. Le reste de l’histoire est connu jusqu’ici ; nous n’avons plus besoin que de suivre ce qui va arriver.

Après cette révélation, Scaramouche sortit de chez le curé, tout pensif. Il comprit fort bien que du côté de dona Paula, comme de celui de son oncle, les choses en étaient à toute extrémité, et que, si la première voulait sincèrement se marier, elle ne manquerait pas d’accepter un enlèvement que le comte Foscari ne se ferait, lui, aucun scrupule de proposer. Il se promit donc bien de veiller à ce que cela n’eût pas lieu ; et, pensant qu’il ne pouvait trop se hâter, il se rendit au château. Comme il faisait nuit close, la porte en était fermée ; Matteo fit le tour du bâtiment. en se tenant pourtant à quelque distance et sous les arbres, afin de n’être point vu. Tout à coup, à quelques pas de lui, il aperçut le comte Jean, qui s’avançait avec précaution vers une partie de l’édifice qui faisait face à l’endroit où était caché le saltimbanque. Arrivé là, le Vénitien fit un signal, une fenêtre s’ouvrit ; à la clarté des étoiles, Matteo reconnut parfaitement Paula ; le comte, en s’aidant d’une treille, escalada le mur, arriva à la fenêtre et sauta dans la chambre. "Comme j’ai bien fait de venir ! pensa le Cigoli. Je vais les laisser dans cet appartement tant qu’ils voudront ; mais, s’ils essayent d’en sortir, je me mets à crier au voleur, et il faudra bien que le comte lâche sa proie."

Il finissait à peine cette réflexion mentale que, d’un autre coin du parc, s’avança un second personnage : c’était Corybante. Il regarda la fenêtre, poussa un profond soupir et, comme un homme qui accomplit un devoir pénible à bien des titres, il s’accrocha aux barreaux de l’espalier et grimpa dans la chambre, comme le patricien l’avait fait avant lui. "Il parait décidément que cette chambre virginale est comme la place d’armes", pensa Matteo.

Puis il ajouta, comme frappé d’une idée subite : "Puisque tout le monde y entre, pourquoi n’y serais-je pas reçu, moi aussi ? Je ne serais peut-être pas un membre inutile de la conférence qui se tient ? " Et, sans hésiter davantage, il prit la route que lui avaient enseignée ses prédécesseurs, et tomba dans le boudoir de dona Paula, avec la grâce et l’aisance d’un homme auquel pareille manière de s’introduire n’était pas tout à fait nouvelle.

— Voilà un conseiller de plus qui nous arrive, dit la jeune bohémienne sans montrer le moindre étonnement. Donnez-moi votre avis, monsieur le comédien ; je voudrais que le comte m’enlevât cette nuit même, et il n’y veut point consentir, de peur de se brouiller avec don Geronimo, et par conséquent avec sa fortune.

— Chère Paula, interrompit galamment le patricien, vous vous méprenez étrangement.

— Point, rêpliqua-t-elle ; je vous connais parfaitement et, si je tiens à vous épouser depuis que j’ai su que vous étiez mauvais sujet, c’est que j’ai trouvé mille manières de vous mettre hors d’état de me nuire comme vous l’auriez pu faire impunément étant homme grave et respecté.

— Mais, madame, en accordant votre main à M. le comte, insinua Scaramouche, quel projet poursuivez-vous ?

— De me rendre libre, répondit-elle ; il a de l’argent, je n’en ai point, attendu que mon oncle se méfie de l’usage que j’en pourrais faire, et je ne puis m’enfuir assez loin pour ne pas être reprise, si je n’ai quelque bonne somme.

— Qu’à cela ne tienne, reprit Matteo, venez avec nous, nous vous cacherons.

— J’y ai pensé, mon digne Scaramouche ; mais, décidément, votre Colombine me déplaît et je ne serais pas en sûreté parmi vous. Décidément j’épouserai le comte, puisque lui seul peut me donner de l’argent pour ma fuite.

Foscari tomba aux genoux de la belle Paula et jura par tous les saints du Paradis qu’elle se méprenait sur ses intentions, qu’il l’adorait en toute conscience et qu’il faudrait bien qu’elle en restât convaincue. Pour Scaramouche, voyant qu’il n’avait rien à faire dans ce boudoir et qu’il lui fallait de toute nécessité empêcher la fuite des deux amants, il souhaita le bonsoir à la compagnie, repassa par la fenêtre et, quand il se trouva seul dans le parc, il réfléchit profondément à ce qu’il convenait de faire. Avertir don Geronimo, c’était retarder l’événement, mais point l’empêcher. Le gentilhomme, fidèle à son culte pour le nom que portait dona Paula, aurait cherché de mille façons à étouffer tout scandale ; Foscari, éloigné pendant quelques jours, serait revenu ferme dans son projet ; Paula l’aurait attendu et l’enlèvement, tenté une seconde fois, aurait réussi. Décidément, Matteo ne vit qu’une seule chose à faire, et cette chose était de s’emparer lui-même de dona Paula.

Voici comment il combina cette grande entreprise.

Il courut en toute hâte à l’auberge de Sainte-Euphrosine qu’il n’eut aucune peine à trouver par la raison que nous avons donnée plus haut et qui obligeait ses camarades à y planter leur tente. A grands cris, il se fit ouvrir la porte, enseigner le chemin de la grange et, secouant vigoureusement Polichinelle et les autres, endormis sur des bottes de paille, il les eut bientôt arrachés aux voluptés du premier somme.

— Es-tu possédé du diable, grommela Pantalon en s’étirant les bras, pour venir nous faire un pareil vacarme ? On dort la nuit et on ne court pas les champs.

— C’est pourtant ce que vous allez tous faire, mes chers amis, reprit Scaramouche.

Il leur raconta comment il avait retrouvé Corybante et le comte Foscari ; et il insista sur sa ferme volonté de se venger du patricien en empêchant son mariage.

— Comment t’y prendras-tu ? objecta Arlequin, qui aurait voulu soulever des difficultés insurmontables afin de pouvoir regagner sa couche champêtre.

— Voici ce que nous allons faire, dit Scaramouche ; réveillez Colombine et Barbara, et partons tous ensemble. Il n’y a qu’une route possible pour sortir de la vallée au bout de laquelle le château est bâti ; nous allons nous mettre en embuscade dans un recoin du bois. Aussitôt que nos fugitifs passeront devant nous, chacun s’élancera avec courage, nous les saisirons, nous prendrons le Vénitien que nous attacherons à un arbre, en le bâillonnant pour que personne ne le puisse délivrer avant demain matin ; et pour Paula, nous l’emmènerons avec nous.

— Je suppose qu’après cette équipée, il nous faudra quitter le village, dit Pantalon, auquel cette extravagance ne plaisait pas.

— Ainsi ferons-nous, continua Scaramouche. Allons, leste ! attelez la charrette, payez l’hôte, que ces dames s’habillent, et partons.

On obéit, et Colombine fit hâter tout le monde ; au bout de peu d’instants, on se mit en route. A la clarté de la lune, Arlequin se posait en chef de brigands ; Pantalon s’était fait une ceinture redoutable avec sa cravate, et il manœuvrait un long bâton, comme s’il eût eu dans les mains la plus terrible des carabines. Cependant on avançait lentement, grâce à la charrette ; et Scaramouche, impatient, précédait la troupe de quelque cinquante pas. Tout à coup, il revint en toute hâte et s’écria :

— Dépêchez-vous ; laissez l’Amour garder la voiture ! J’entends le bruit d’une chaise de poste, et à peine si nous arriverons à temps.

En effet, chacun prêta l’oreille ; le bruit rapide des roues et le pas des chevaux retentissaient sourdement sur le chemin couvert de mousse de cette forêt.

Les comédiens coururent ; ils brandirent d’un air effroyable leurs grands bâtons : le postillon épouvanté se laissa tomber sous le ventre des chevaux, la voiture s’arrêta, et Scaramouche, ouvrant la portière, s’écria d’un air de triomphe :

— Eh bien, monsieur le comte, vous ne m’attendiez pas ?

— Plût au Ciel que le comte fût ici ! répondit en sanglotant la voix bien connue du désolé Corybante : je ne serais pas aussi compromis.

Matteo, stupéfait, détacha une des lanternes de la chaise de poste, regarda dans l’intérieur ; et il n’y vit que dona Paula, qui descendit gaiement le marchepied en s’aidant de sa main, et M. Corybante tout en larmes. Voici ce qui était arrivé : le comte Foscari avait fait préparer sa voiture, dona Paula s’était mise en disposition de partir, et, au moment fatal, craignant que son précepteur ne trahît le secret de sa fuite, elle s’était résolue à l’emmener. En vain celui-ci, épouvanté, avait-il protesté contre cette décision, la jeune fille n’avait voulu rien entendre ; elle l’avait fort maltraité et, le menant elle-même à sa chambre, à travers les corridors déserts, elle l’avait forcé de faire son paquet devant elle, tandis que Foscari achevait ses préparatifs. C’est ainsi qu’elle découvrit un secret que Corybante lui avait toujours soigneusement caché. Il avait de l’argent, le rusé ; il avait même quelques milliers de livres ; jamais il n’en avait soufflé mot et s’en était même donné de garde, sachant fort bien l’humeur de son écolière. Mais cette prudence ne le sauva point. Dona Paula bâtit un nouveau projet sur cette découverte. Elle ne se faisait enlever par le comte que pour pouvoir gagner sa liberté ; elle trouvait beaucoup plus commode de se passer d’un compagnon auquel, après tout, le pouvoir de la régenter pouvait échoir. Elle ramena Corybante dans son propre appartement et, lorsque Jean Foscari fut de retour et annonça que tout était prêt, elle trouva moyen, sous un prétexte quelconque, de faire entrer le comte dans une petite chambre noire et sans issue ; un tour de clef lui répondit de son prisonnier ; il réclama vivement, elle n’en fit que rire.

— Allons vite, Corybante, prenez les paquets et partons.

Corybante, en pleurant, lui obéit ; ils gagnèrent ensemble la chaise de poste ; le postillon, ne sachant rien, ne s’étonna de rien ; la voiture partit au galop ; les comédiens l’arrêtèrent. Paula riait, Corybante sanglotait, protestant de la pureté native de ses intentions, et suppliait Matteo de le délivrer.

Il était aussi bien triste de voir la position malheureuse de l’ex-abbé ; Colombine, après avoir beaucoup ri, cherchait à le consoler de son mieux ; mais, pour les hommes, pas un d’eux, y compris même Scaramouche, ne prenait son sort en pitié ; chacun, au contraire, le raillait, sans daigner réfléchir qu’un bonheur n’est un bonheur qu’autant qu’on le croit tel.

Tout ce tumulte avait pris du temps, et les explications assez bruyantes qui avaient eu lieu avaient même concentré l’attention à tel point que nul ne s’était aperçu qu’une large voiture de voyage passait à côté d’eux. Au moment où la clarté de ses falots tomba sur la scène grotesque que nous avons essayé de peindre à nos lecteurs, les glaces de la nouvelle voiture furent baissées précipitamment ; le cocher violemment interpellé s’arrêta, la portière s’ouvrit et le gros Tartaglia, oui Tartaglia lui-même, la tête et le corps soigneusement enveloppés contre les froids nocturnes, tomba dans les bras de ses camarades. Cette nouvelle péripétie fit à tout le monde le plus vif plaisir ; dona Paula elle-même, comprenant ce qui se passait, se joignit à la satisfaction générale et, avec la légèreté de caractère qui s’alliait chez elle à l’entêtement, elle ne montra aucune envie de presser sa fuite. Tartaglia raconta en peu de mots à ses collègues ce qui lui était arrivé. D’abord jeté en prison pour dettes, par les soins de la marquise Bernardina, le chagrin et l’ennui l’avaient fait considérablement maigrir. La seule consolation qu’il eût dans son malheur, c’était d’écrire sur grand papier vélin, en écriture moulée, de lamentables placets au grand-duc. Pendant dix jours, il n’avait reçu aucune réponse et tous les jours il expédiait une nouvelle requête. Enfin, un matin, un valet de chambre était venu le chercher, en lui annonçant que toutes ses dettes étaient payées, ainsi que celles de ses camarades, puis il l’avait conduit chez Son Altesse. Le prince lui avait fait le meilleur accueil, et il avait pu comprendre aisément que la marquise était en complète disgrâce, ce dont il s’était réjoui. Après quoi, le grand-duc l’avait chargé d’inviter ses camarades à revenir et lui avait fait remettre dix mille livres, tant comme dédommagement que comme marque de sa faveur.

— Pendant vingt-quatre heures, ajouta Tartaglia, j’ai couru les rues de Florence, enchanté d’être libre ; décidé à hâter votre retour, j’ai même loué une maison ravissante sur le bord de l’Arno. Mais le lendemain, qui fut un peu dégrisé ? Votre serviteur. Je reçus un billet de la marquise Bernardina, qui m’invitait fort sèchement à passer chez elle. Je me suis étonné, j’ai été aux informations et j’ai bientôt appris que, raccommodée avec le prince, elle jouissait d’une faveur plus grande que jamais. Alors, en général habile, j’ai exécuté ma retraite avec précipitation, laissant là notre palais, sans payer le propriétaire, bien entendu, et je vous suis à la piste, désireux de déposer entre les mains de notre digne caissière, dame Barbara, la dépouille des Philistins.

Et Tartaglia, finissant sa harangue, remit le portefeuille à la matrone qui s’écria : "Après tout le prince marquera dans l’histoire ! "

Il était temps que le saltimbanque se tût ; sans quoi le lecteur aurait ignoré les circonstances intéressantes que nous avons écrites sous sa dictée. Car à peine fermait-il la bouche que l’on put apercevoir de nombreuses lumières qui éclairaient les fenêtres du château, et qui paraissaient descendre vers le village.

— On va chercher les paysans pour courir après nous, s’écria dona Paula. En route !

Elle rentra dans sa voiture, entraîna Corybante… Il réclama, il est vrai, mais personne n’avait le loisir de l’écouter ; Polichinelle le poussa dans la chaise de poste et ferma la portière ; le postillon partit au galop… Pour nos amis… Mais je pense qu’il est bon d’en finir avec l’histoire de dona Paula, d’autant plus que nous n’aurons plus occasion de la retrouver sous les pas triomphants de Scaramouche.

Quand sa mère, pour une modique somme, l’avait livrée à don Geronimo Torrevermiglia, la jeune bohémienne n’avait ressenti de douleur que pour la perte de sa liberté. Les entraves que la civilisation lui imposait lui devinrent bientôt insupportables, et elle s’était décidée à tout risquer pour les rompre. Mais, si le devoir et la contrainte ne pouvaient convenir à cette nature déjà imprégnée des goûts de la vie sauvage, les jouissances du luxe l’avaient bien vite conquise et, à son insu, elle ne pouvait même plus s’en passer. Elle partait du château de son oncle, en faisant avec elle-même un compromis qu’elle n’analysait pas. "Tant que j’aurai de l’argent, se disait-elle, je mènerai joyeuse vie ; quand tout me manquera, je rejoindrai ma tribu et je vivrai comme elle."

Bientôt les ressources de Corybante furent dévorées ; dans la compagnie assez délurée où Paula se lança bientôt, elle trouva des adorateurs ; sans goût et sans plaisir, sans amour de l’argent, elle céda, pour éloigner le terme qu’elle avait fixé à sa réunion avec sa famille. Enfin arrivée à trente ans, la vieillesse précoce, ordinaire à sa race, flétrit sa beauté ; elle sentit que l’insolence et la rudesse de ses manières allaient manquer de ce qui les faisait adorer ; elle se résolut, ruinée d’ailleurs qu’elle était, à recommencer la vie de son enfance, qui, après tout et de loin, lui paraissait pleine de charme ; et, ayant donné une grande fête qui devait être ses adieux à la vie élégante, elle gagna une fluxion de poitrine et en mourut.

Retournons vers la grande route, où nos amis sont à délibérer sur le parti qu’ils ont à prendre. Ils s’imaginent qu’on va poursuivre dona Paula et peut-être les impliquer dans cette affaire. Ils se trompent bien ; don Geronimo, réveillé avec toute sa maison par les cris de fureur du comte Foscari, s’occupe paisiblement à transférer le patricien dans la prison du village, pour scandale nocturne, trop heureux qu’il est de ne pas payer plus chèrement sa folie. Cependant les comédiens sont loin de croire à cette indifférence. Effrayés qu’ils sont, et comptant sur les dix mille livres apportées par Tartaglia, ils abandonnent la charrette, le cheval et les costumes de bure à leur malheureux sort ; Barbara, Colombine et l’Amour se mettent dans la voiture. Scaramouche les suit, Tartaglia fait de même ; Pantalon, Arlequin et Polichinelle se hissent sur l’impériale comme les masques un jour de mardi gras, et fouette cocher ! les voilà tous partis, au triple galop, sur la route de Naples, où nous les retrouverons.