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Schelling/01

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SCHELLING.

PRERMIÈRE PARTIE.[1]

ESQUISSES DE LA PHILOSPHIE


DE LA NATURE.

Les pages suivantes sont consacrées à la philosophie de la nature de M. de Schelling.

Je désirerais que le lecteur pût y trouver quelques-uns des points de vue principaux, des résultats essentiels de cette philosophie ; mais je ne me suis rien proposé au-delà de ce but, je me hâte de le déclarer. Le tableau complet d’un système aussi vaste que celui dont nous allons nous occuper, n’aurait pu entrer dans le cadre rétréci où je dois m’enfermer en ce moment. D’un autre côté, une trop légitime défiance de mes propres forces m’aurait sans doute empêché d’essayer de tracer ce tableau sur des dimensions plus considérables, et par cela même mieux en rapport avec l’importance de son sujet.

Toutefois, si je dois me borner pour aujourd’hui à la seule analyse de quelques parties détachées de cette philosophie célèbre, je m’efforcerai du moins de montrer le lien qui unit entre elles ces parties diverses ; je m’efforcerai de faire ressortir, de mettre en relief l’idée dominante, l’idée fondamentale du système entier ; je ferai en sorte enfin de résumer, en terminant, ce système en une espèce de formule générale, et de le montrer ainsi tout entier dans son élément générateur, n’ayant pu le suivre dans ses développemens extérieurs. Il ne serait donc pas impossible que la petite exposition qui va suivre pût suffire, malgré sa brièveté, à donner au lecteur une idée qui ne fût pas dépourvue de toute justesse, de l’ensemble des spéculations philosophiques de M. de Schelling.

Aucune réflexion étrangère ne se mêlera d’abord au simple exposé des doctrines de ce philosophe. Je n’interviendrai par aucune discussion. Ce sera, pour ainsi dire, lui-même qui parlera. Je voudrais du moins, pour parler plus exactement, que cela pût être. Je me bornerai donc, je le redis encore, à répéter brièvement ce que j’ai cru lui entendre raconter dans son noble et poétique langage.

DU DUALISME.

La clef de voûte et le fondement du système entier, c’est le dualisme.

Deux principes contraires sont en lutte.

Ils se font équilibre à des conditions diverses. Ils se combinent de façons différentes.

Les points de l’espace où ils se font équilibre sont partout en opposition symétrique les uns à l’égard des autres. Il en est de même des combinaisons différentes, qui sont la manifestation de leur lutte.

Voilà l’unique cause de l’infinie multitude de phénomènes qui se montrent sur la surface de la terre ; voilà la raison première et dernière de la réalité elle-même.

DE L’ÉTHER.

Avant la création, l’espace n’était pas vide. Le néant n’était pas seul à exister.

Une matière d’une ténuité, d’une subtilité extrême, l’éther s’étendait comme un océan sans rivage dans les espaces infinis.

C’est dans le sein de cette mer éthérée, qu’à la parole de Dieu sont nés les mondes.

DE LA MATIÈRE.

Au son tout-puissant de cette parole créatrice, la matière sortant du néant entra dans les domaines de la création où elle venait d’être appelée.

Les molécules matérielles durent alors se mouvoir en tous sens, dans toutes les directions.

Elles obéirent en ce moment à une force d’expansion ; mais elles ne pouvaient continuer d’obéir indéfiniment à cette force unique, car si cela eût été, la cohésion et la continuité de parties n’auraient été nulle part. Les molécules matérielles se seraient perdues dans l’immensité sans limites. La matière n’aurait pas existé.

Pour que la matière existât, il a donc fallu qu’une seconde force entrât en opposition avec cette première force ; et, afin que cette opposition fût possible, il a fallu, de plus, que cette seconde force fût elle-même une force de contraction.

Chacune des molécules matérielles, soumise dès-lors à l’action de ces forces opposées, a dû s’arrêter au point de l’espace où l’équilibre s’établissait entre ces forces. Toutes les molécules ont fini par remplir ainsi des lieux déterminés de l’espace. Le lien, la cohésion, la continuité se sont établies entre parties diverses ; en un mot la matière a paru.

En même temps, par suite de causes qui nous sont demeurées inconnues, ce n’a été qu’à des conditions différentes que l’équilibre s’est établi entre toutes les molécules matérielles. C’est un lien différent qui a uni les parties diverses. C’est à des degrés différens que la cohésion et la continuité ont existé entre ces parties. De là les formes différentes revêtues par la matière. De là les propriétés distinctes manifestées par la matière.

DU MOUVEMENT.

À tout mouvement en ligne courbe[2] concourent nécessairement deux forces analogues à celles que nous venons de voir agir.

De ces forces, l’une éloigne le corps en mouvement d’un centre donné, l’autre l’attire au contraire vers ce centre.

Dans un corps qui se meut, il se fait ainsi un effort perpétuel, par lequel le corps tend à s’éloigner d’un point donné de l’espace ; mais cet effort est sans cesse annulé. On peut encore dire que ce corps commence sans cesse à décrire une ligne droite, mais que cette ligne est sans cesse brisée.

On a sans doute reconnu dans ces deux forces, les forces d’impulsion et d’attraction qui déterminent le mouvement des planètes.

Suspendez un instant dans le monde la force d’attraction, les planètes s’échappant par la tangente de leurs orbites, iront se perdre au sein de l’infini. Suspendez au contraire la force d’impulsion, et bientôt se précipitant à la fois vers un centre commun, les planètes iront se briser, se dissoudre en une masse inerte, un informe chaos. Mais une main toute puissante sait maintenir l’équilibre entre ces forces opposées. Depuis l’origine des âges, les planètes n’ont jamais cessé de décrire dans les cieux d’harmonieuses évolutions, et il en sera de même, sans doute, jusqu’à la consommation des temps.

DES COMBINAISONS CHIMIQUES.

L’équilibre des forces constitutives de la matière s’exprime extérieurement par la permanence de la matière dans le même état.

Mais il s’en faut de beaucoup que cette permanence d’état soit perpétuelle dans la matière. Plusieurs causes concourent, au contraire, à faire passer la matière par diverses sortes de modifications. Entre ces causes, les plus remarquables, sont les affinités chimiques.

Deux matières douées d’affinités chimiques à l’égard l’une de l’autre se trouvent-elles en contact ?

De nouvelles propriétés se développent aussitôt chez toutes deux.

Ces propriétés n’existaient pas dans l’instant qui a précédé le contact des deux matières. Elles n’existeront pas dans celui qui suivra.

Ces propriétés nouvelles ne sont réellement qu’autant de manifestations extérieures, d’efforts cachés, de vacillations invisibles, au moyen desquelles les forces opposées cherchent à se mettre en équilibre sous d’autres conditions que celles où elles l’étaient précédemment. Et, en effet, un moment arrive où cet équilibre nouveau est trouvé, où le conflit que nous venons de décrire a cessé pour faire place au repos.

Toutefois, il a suffi du peu d’instans qu’a duré ce conflit pour que les forces opposées, dans les efforts qu’elles ont faits pour se combattre, aient franchi les limites au dedans desquelles elles étaient primitivement enfermées. Elles se sont emprisonnées dans de nouvelles limites en même temps qu’elles se trouvent combinées sous de nouvelles conditions d’équilibre. En d’autres termes, des deux matières mises en contact, il s’est formé une matière nouvelle, et cette matière est revêtue de formes, douée de propriétés différentes, des formes et des propriétés des deux matières dont elle a été formée.

Il se passe donc dans le lieu d’une combinaison chimique, dans cette sphère d’un infiniment petit rayon, précisément ce qui se passe en grand, sur de gigantesques proportions, dans la sphère immense de la création.

DES FORCES PRIMITIVES DE LA NATURE.

On donne ce nom, dans la philosophie de la nature, aux quatre fluides électrique, magnétique, calorique et lumineux.

Le fluide électrique se décompose, comme tout le monde le sait, en fluide électrique positif, et fluide électrique négatif.

Ces deux fluides n’apparaissent jamais isolés l’un de l’autre. Ils s’éveillent réciproquement. Ils disparaissent simultanément.

Le même phénomène n’est pas moins visible dans le fluide magnétique : il ne se manifeste à nous qu’après s’être partagé entre le pôle positif et le pôle négatif de l’aimant.

Mais M. de Schelling pense, en outre, que le même mode de composition se retrouve aussi dans les fluides calorique et lumineux. Il les admet formés de même de deux élémens intégrans, non-seulement distincts, mais opposés.

Le fluide calorique se trouve ainsi composé d’un fluide calorique négatif[3] et d’un fluide calorique positif.

De même, le fluide lumineux, d’un fluide lumineux positif, et d’un fluide lumineux négatif.

La conséquence à tirer immédiatement de l’hypothèse de cette similitude, dans la composition de ces deux derniers fluides, avec celle des deux premiers, c’est sans doute qu’ils doivent leur ressembler de même par le mode de leurs manifestations extérieures, par les phénomènes qu’ils produisent : c’est aussi ce qu’admet M. de Schelling.

Les phénomènes produits par le calorique et la lumière lui semblent le résultat d’une action et d’une réaction entre des principes contraires, tout aussi bien que ceux de l’électrisation et de la magnétisation des corps.

À ce point de vue, l’échauffement d’un corps est le produit d’un conflit qui se passe entre une certaine quantité de calorique engagée dans la constitution de ce corps, et le calorique extérieur qui fait effort pour pénétrer dans ce corps.

Un conflit analogue produit la transparence des corps, la clarté dont ils brillent à leur exposition à la lumière, les couleurs variées sous lesquelles ils se montrent. Dans ce cas, le conflit doit avoir lieu entre un fluide lumineux, partie intégrante du corps, et un fluide lumineux qui agirait de même à l’extérieur pour pénétrer dans ce corps, comme nous venons de dire que faisait le calorique. Partout identique à lui-même, ce conflit aurait lieu partout au sein de circonstances diverses : c’est ce qui produirait soit le plus ou moins de clarté des corps, soit leurs degrés divers de transparence, soit encore leurs couleurs variées.

Ces deux grands phénomènes de l’échauffement et de la transparence ou de l’illumination des corps seraient ainsi les produits d’un procédé de la nature tout-à-fait inverse de celui auquel on l’attribue d’ordinaire ; car les corps s’échaufferaient ou bien s’éclaireraient alors, non pas en raison de la quantité de calorique ou de lumière qu’ils recevraient du dehors, à laquelle ils s’ouvriraient, pour ainsi dire, mais tout au contraire en raison de la quantité de calorique ou de lumière qu’ils repousseraient.

Les corps sembleraient, en un mot, s’échauffer ou s’éclairer, au moyen d’un ressort qui se développerait en eux, sous une pression extérieure.

Une expérience bien simple suffit à démontrer la dualité des élémens intégrans de la lumière.

Placez un morceau de bois dans l’eau à une profondeur de quelques pouces : au moyen d’une lentille, rassemblez ensuite les rayons du soleil sur le morceau de bois. Au bout de peu d’instans, et pendant que l’eau ne donnera pourtant aucun signe d’échauffement, vous verrez le bois se noircir, se charboniser peu à peu.

Il est donc bien évident que la partie de la lumière qui agit sur le corps transparent, n’est pas celle qui agit sur le corps opaque, pour l’échauffer.

Cette expérience prouve en outre que cette partie de la lumière n’est autre que du calorique contenu dans le fluide lumineux. Beaucoup d’autres expériences, s’il en était besoin, confirmeraient d’ailleurs le même fait.

D’expériences en expériences, d’analogies en analogies, M. de Schelling va ensuite bien au-delà de ce dernier fait. Il arrive à reconnaître dans les quatre fluides la présence d’une même base, toujours identique à elle-même, mais en même temps toujours variée dans ses manifestations extérieures.

Cette diversité de manifestation tiendrait alors, comme on l’a peut-être déjà pressenti, aux différentes façons dont cette base se combinerait avec un autre principe, un principe contraire.

Dès ce premier coup-d’œil jeté sur le monde extérieur, ou du moins sur les parties de ce monde extérieur les plus subtiles, les plus déliées, les plus spiritualisées, pour ainsi dire, nous nous trouvons donc ramenés à l’hypothèse, déjà indiquée, d’une identité primitive entre toutes les matières créées. On peut encore se représenter toutes les matières existantes, comme ayant commencé par être en dissolution dans un même milieu, où elles se seraient mutuellement mélangées, réciproquement pénétrées. Cette seconde hypothèse, cette seconde manière d’envisager les choses aurait de plus l’avantage de nous aider à concevoir comment les matières les plus diverses ont conservé des moyens d’agir les unes sur les autres, sans que nous puissions nous expliquer le plus souvent quels sont ces moyens.

DE L’ATMOSPHÈRE.

Personne n’ignore que la chimie moderne a décomposé l’air atmosphérique en deux gaz.

L’un de ces gaz est l’oxigène, l’autre l’azote.

Elle leur reconnaît plusieurs propriétés distinctes.

Elle leur en reconnaît même d’absolument contraires par rapport à la vie animale, que l’azote détruit et que l’oxigène alimente.

En tout cela, la chimie nouvelle semble avoir été inspirée de l’esprit de la philosophie de la nature.

Mais celle-ci ne s’en tient pas à la dernière opposition que j’ai signalée entre les deux gaz.

Elle voit entre eux un grand nombre d’oppositions analogues ;

Elle multiplie, pour ainsi dire, à l’infini ces oppositions ;

Elle voit enfin dans l’oxigène et l’azote les enveloppes visibles, les formes apparentes de deux principes contraires en conflit dans toute l’étendue de l’atmosphère.

Là, comme ailleurs, le conflit est permanent ; mais là, comme ailleurs, il se passe aussi à des conditions variables d’instant à instant.

Ces variations dans les conditions du conflit sont le résultat d’autres variations dans les proportions où doivent se trouver à l’égard l’un de l’autre les deux gaz qui se mélangent au sein de l’atmosphère.

Or, ces dernières variations sont les causes directes ou indirectes des phénomènes dont l’atmosphère est le théâtre.

Elles sont d’abord, selon la philosophie de la nature, les causes directes des variations qui surviennent dans la pesanteur de l’air atmosphérique ; ce qui donnerait une nouvelle base à la science de la météorologie, assez incertaine jusqu’à présent dans son principe.

Mais la philosophie de la nature considère en outre ces variations dans les proportions des gaz, comme les causes indirectes de beaucoup de phénomènes, où, d’après les mêmes doctrines, il ne faut voir qu’autant de moyens employés par la nature pour rétablir l’équilibre, momentanément troublé, que doivent se faire les deux gaz.

À ce point de vue la végétation des plantes et la respiration des animaux seraient, par exemple, des moyens constamment mis en œuvre par la nature pour obtenir le même résultat. Par la végétation, la nature se proposerait de fournir à la consommation d’oxigène que font les animaux ; car la végétation est une production constante d’oxigène. Par la respiration des animaux, elle se proposerait au contraire un résultat opposé, c’est-à-dire, de fournir à la consommation d’azote des plantes ; car on sait que les animaux dégagent l’azote de l’air atmosphérique qu’ils respirent. Les diverses combinaisons de matières où entrent l’oxigène et l’azote, se feraient de même un équilibre analogue.

Ce ne sont là, toutefois, que les moyens ordinaires et permanens mis en œuvre par la nature. Mais lorsque, par suite de causes qui nous demeurent inconnues, ils deviennent insuffisans pour maintenir cet équilibre de proportions auquel elle ne cesse de tendre, elle a recours alors, comme à d’autres moyens plus efficaces, à la pluie, aux vents, aux orages. À l’approche de ces grandes variations atmosphériques, les êtres animés, par le malaise indicible, par les inexplicables angoisses qui se manifestent surtout par la grande difficulté qu’ils ont à respirer, paraissent annoncer, en effet, par autant de signes certains, qu’il s’est opéré une diminution momentanée de la portion respirable de l’air atmosphérique ; d’un autre côté, à peine l’orage est-il passé, que leur respiration devient libre et facile : tout trahit en eux un bien-être évident ; tout indique que la diminution d’air respirable dont ils ont souffert quelques instans a été réparée.

Ce peu de mots suffirait déjà à indiquer, sans doute, le rang élevé que la philosophie de la nature assigne à l’atmosphère terrestre dans l’ensemble des choses créées.

Mais il faut encore ajouter à cela, que cette philosophie considère en outre l’atmosphère comme contenant l’esquisse, ou, pour parler philosophiquement, le schéma de toute création. C’est en effet dans l’atmosphère que nous pouvons saisir, pour la première fois, sous forme visible et palpable, le conflit des principes contraires. Jusque-là, c’est-à-dire dans les quatre fluides dont nous avons parlé, ils ne sont manifestés que par certains phénomènes, mais sont demeurés eux-mêmes invisibles.

Bacon semble donc avoir été inspiré d’une vue anticipée de la philosophie de M. de Schelling, quand il a énoncé le vœu de voir les explorateurs de la nature s’occuper de l’étude des phénomènes atmosphériques, de préférence à celle de tous les autres phénomènes.

On conçoit facilement d’ailleurs qu’il n’existe pas de système de physique où l’atmosphère ne doive occuper une place importante. En contact par ses sommités avec les espaces incommensurables, avec le pur éther qui remplit ces espaces, elle enveloppe la terre entière. Elle est le milieu où se meuvent et respirent les êtres animés. Elle est le véhicule du son, l’organe, pour ainsi dire, de la vision, l’aliment de la vie. Elle est le théâtre des phénomènes naturels qui frappent le plus vivement notre imagination. Elle est le lieu où la nature évoque tour à tour, habile magicienne ! les rians enchantemens d’un jour d’été, ou les sombres terreurs d’un ouragan d’hiver.

DE L’ORGANISME.
I.


Supposons l’animal animé, vivant ;

Dès-lors, et par le fait même de son existence, une certaine quantité de matière phlogistique se développe au dedans de lui.

En même temps il s’assimile par la respiration une certaine quantité de l’air atmosphérique qu’il respire.

Dans la plante le contraire a lieu.

La plante développe en soi, par le fait même de la vitalité, une certaine quantité de matière antiphlogistique ; en même temps c’est l’azote de l’air atmosphérique qu’elle s’assimile par la respiration. Dans les deux cas, le mécanisme organique est donc le même.

C’est toujours le même mouvement de va et vient qui se trouve avoir lieu.

C’est toujours un même balancement que se font deux matières opposées.

Dans les deux cas, ces matières semblent peser, pour ainsi dire, aux extrémités d’un même levier. Seulement ces deux matières changent de place, alternent de côté, selon que c’est dans l’organisme animal ou dans l’organisme végétal que s’engrène ce levier.

Or, les oscillations de ce levier sont régulières ou irrégulières.

Elles sont régulières lorsque la quantité de matière qui se développe au dedans de la plante ou de l’animal est égale à la quantité de matières que s’assimile par la respiration la plante ou l’animal.

Dans le cas contraire, ces oscillations deviennent irrégulières.

Alors l’un des poids pesant aux extrémités du levier l’emporte sur l’autre.

Dans l’animal, la chose arrive au moment où l’oxigène respiré l’emporte sur la matière phlogistique se développant dans le corps de l’animal.

L’équilibre serait alors détruit, si la nature n’avisait à de nouveaux moyens de le rétablir.

Mais alors l’animal éprouve la faim.

Il mange, et les alimens dont il se nourrit, fournissent au développement phlogistique qui se fait en lui ; la balance penche même dès-lors en faveur de ce nouvel élément.

Mais l’animal éprouve la soif :

Il boit ; or l’eau, ou les autres boissons rafraîchissantes dont il étanche sa soif, sont autant de matières antiphlogistiques qui contrebalancent le surcroît de matière phlogistique qu’il a récemment développée.

Dans la plante, des résultats analogues ont lieu par des moyens analogues aussi. On sait, toutefois, que la plante n’a pas, comme l’animal, la conscience des mouvemens organiques auxquels elle obéit.

Tel est le mouvement essentiel, principal de tout mécanisme organique.

Parmi les faits qui confirment cette théorie, il n’est peut-être pas hors de propos d’en citer deux, qui lui prêtent un appui direct, bien que cette citation s’éloigne quelque peu de la sphère de généralité où j’ai voulu me tenir jusqu’à présent. On sait que la quantité d’air vital consommée par les animaux n’est nullement en raison de leur masse, mais, au contraire, de la rapidité de leurs mouvemens, de l’énergie de leur vie organique, c’est-à-dire, d’après ce qui précède, en raison de l’intensité du développement phlogistique qui s’opère en eux. Les oiseaux, par exemple, dont les mouvemens sont continuels et fréquens, les oiseaux qui, dans le même temps, vivent plus, vivent davantage que les autres animaux, sont ceux à qui une plus grande quantité d’air vital est nécessaire. D’un autre côté, la quantité d’alimens dont un animal a besoin pour se nourrir, n’est nullement, non plus, en raison de sa masse, mais de sa respiration plus ou moins fréquente. Le chameau, par exemple, a besoin de moins de nourriture que le cheval, quoiqu’il soit plus gros, parce qu’en raison de la lenteur de sa respiration, il consomme moins d’air vital que le cheval.

II.

Le mécanisme que nous venons de décrire se développe au dedans de certaines limites, dans le rayon d’une certaine sphère d’activité.

Cette sphère est ce qu’on appelle l’organisme, l’organisation.

Mais ce n’est pas partout aux mêmes conditions que les principes contraires se font équilibre, que se combinent les matières qu’ils mettent en jeu.

Les diverses sortes de combinaisons de ces matières donnent naissance aux divers organes qui constituent une organisation complète, de telle sorte qu’on peut regarder ces organes comme autant de sphères de moindres rayons, inscrites dans une autre sphère de rayon plus considérable.

D’un autre côté, les combinaisons diverses des deux principes contraires doivent se poser nécessairement en opposition symétrique les unes à l’égard des autres ; nous l’avons déjà dit. Les organes qui entrent dans une organisation complète doivent donc se répéter, se réfléchir mutuellement.

En envisageant le même fait sous un autre point de vue, on peut dire encore que la plante et l’animal, à chacun des degrés du développement organique par lesquels ils passent, doivent résumer tous les degrés de ce développement par lesquels ils ont précédemment passé. Ainsi fait la plante, par exemple ; car à peine est-elle parvenue à sa maturité, qu’elle pousse un bouton : or ce bouton est déjà toute une plante, qui, pour n’être encore qu’un germe, n’en est pas moins parfaitement semblable à la plante complètement développée, dont ce bouton a été le produit.

Du reste, il ne suffit pas de ces oppositions secondaires, renfermées dans les limites d’un même organisme, pour satisfaire à toutes les exigences de la loi du dualisme. Cette loi veut que tout ce qui existe ait son opposé. Cette loi veut, par conséquent, qu’à l’organisme tout entier corresponde un autre organisme, qui en soit la répétition exacte en même temps que l’opposition symétrique. C’est ce qui donne lieu à la distinction des sexes dans la nature organisée.

III.

Il faut voir dans la dualité des sexes une des innombrables formes que revêtent les principes contraires pour se faire opposition.

Les individus se lient les uns aux autres dans la suite des temps par la naissance et la reproduction. Il n’est donc pas un seul des êtres organisés qui, dans chacune des espèces qui couvrent la surface de la terre, ne se rattache à tous ceux qui l’ont précédé, à tous ceux qui le suivront. On peut se représenter chacune de ces espèces comme une chaîne dont les anneaux se déroulent dans la série des temps, en même temps que sa trame s’étend dans l’espace. Puis, en outre, il faut aussi, en raison de la différence des sexes, se représenter chacun des anneaux de cette chaîne comme double, c’est-à-dire comme formé de deux anneaux, qui se rattachent tous deux, par le haut et le bas, aux mêmes anneaux, mais dont chacun est la répétition symétriquement exacte de celui qui lui est opposé.

IV.

Outre cette opposition des sexes, il s’en trouve encore une autre non moins remarquable dans la nature organisée. Celle-ci a lieu entre le règne végétal et le règne animal. Le végétal, avons-nous dit, s’assimile l’azote de l’air atmosphérique qu’il respire, puis il exhale l’oxigène ; l’animal fait tout le contraire.

Or, cette opposition radicale n’est, pour la philosophie de la nature, qu’une sorte de germe dont elle fait sortir une multitude d’autres oppositions, et de telle sorte, qu’elle arrive à nous faire apercevoir dans tout ce qui est organe, ou fonction dans la plante, le contraire d’un autre organe, d’une autre fonction dans l’animal ; elle opère de même ensuite pour l’animal à l’égard de la plante. Ces oppositions sont assez analogues à celles que le grand Haller exprimait d’une façon pittoresque, en disant que la plante avait son estomac dans ses racines, et l’animal, ses racines dans son estomac.

Il serait, en tout cas, superflu de nous arrêter à la signaler au grand nombre. Il suffit de dire qu’au point de vue de la philosophie de M. de Schelling, la grande sphère de la nature organisée se divise comme en deux hémisphères : l’hémisphère végétal et l’hémisphère animal ; qu’en conséquence, tous les points de l’un ou de l’autre de ces deux hémisphères se trouvent nécessairement avoir des points analogues et correspondans dans l’hémisphère opposé.

OBSERVATION.

Il y a déjà quelque temps que j’entretiens mes lecteurs d’organisme et d’organisation ; cependant je n’ai point encore parlé de la vie. Il est possible que quelques-uns en éprouvent une sorte d’étonnement, mais cela dénoterait peut-être, en eux, quelque préoccupation des doctrines de la philosophie sensualiste : or, c’est d’un point de vue tout autre que la philosophie de la nature considère la vie.

La philosophie matérialiste regarde la vie comme le produit de l’organisation : la philosophie de la nature voit, au contraire, dans l’organisation, le produit, le résultat de la vie.

Bien loin de considérer la vie comme un produit des choses, ce sont les choses qu’elle considère en général comme un produit de la vie. Jacobi semble avoir résumé les doctrines de M. de Schelling, sur ce point, dans le peu de mots qui suivent : « Je ne sache rien de plus absurde, dit-il, que de voir dans la vie le produit des choses ; ce sont bien plutôt les choses qui sont un produit de la vie, dont elles ne sont en définitive que des expressions, des manifestations variées. » L’essence des choses, dit aussi en propres termes M. de Schelling, ce qui, dans les choses, n’est pas une simple ou passagère apparition, c’est la vie : l’accidentel est le mode de la manifestation extérieure de la vie.

En un mot, dans les doctrines de la philosophie de la nature, la matière ne vit pas : la matière est vivifiée. Mais, dans ce cas, et d’après ces doctrines, quel peut être ce principe vivifiant ? Qu’est-ce que la vie ?

DE LA VIE.

De tous les phénomènes qui éclatent sur la surface du globe, la vie est sans aucun doute le plus merveilleux. La vie est comme le résumé, et, pour ainsi dire, la couronne de la multitude des autres phénomènes. Elle ne saurait donc échapper aux lois du dualisme, ou bien de quel droit ce dualisme s’appellerait-il universel ?

Mais il n’en est pas ainsi. Loin de là ! Dans la vie se manifeste d’une éclatante manière cette loi de dualisme dont nous avons fait jusqu’à présent de fréquentes applications.

La vie, comme tous les autres phénomènes de la nature, sera donc aussi le résultat d’une action et d’une réaction de principes contraires.

Elle se montrera comme une combinaison nécessairement variable de ces principes toujours les mêmes ;

Elle naîtra de leur contact, elle jaillira, pour ainsi dire, de leur choc.

Il s’agit par conséquent de déterminer seulement quels sont ces principes, dont le contact et les combinaisons diverses produisent la vie.

Or, une observation bien simple suffit pour nous le révéler.

La vie dans son principe, dans son essence, dans ce qui la constitue, est nécessairement une. Elle est identique à elle-même chez tous les êtres animés. En même temps elle éclate pourtant partout sous formes différentes.

De là résulte que des deux principes qui concourent à produire la vie, l’un est un, identique à lui-même ; l’autre, divers, multiple, partout différent de lui-même.

On peut encore dire que l’un est positif, l’autre négatif. — On sait qu’il n’y a qu’une manière d’être une chose, et qu’il y a mille manières de ne pas être cette chose.

D’un autre côté, les formes diverses sous lesquelles se montre la vie, ne sont autres que les diverses conditions organiques, au milieu desquelles elle agit.

Cette diversité des conditions organiques représente donc la multiplicité du principe négatif.

Donc aussi le principe négatif se trouve dans l’organisme, ou, pour parler plus exactement, n’est autre que l’organisme même.

Mais alors le principe positif doit être en dehors de l’organisme.

Or, ce principe positif de la vie, qui constitue la vie, est, à vrai dire, la vie elle-même. L’autre n’est, au contraire, qu’une limitation, qu’une négation d’une certaine quantité de vie ; la vie est donc aussi en dehors de l’être animé.

La vie n’appartient donc pas exclusivement, et comme leur propriété, aux êtres en qui elle se manifeste. La vie remplit l’espace où elle s’épanche dans tous les sens, dans toutes les directions. Elle est en tout et partout. Il ne nous est pas donné, à la vérité, de l’apercevoir dans cette sublime pureté de son essence. Elle ne saurait se montrer à nous qu’au moyen seulement de sa rencontre avec un autre principe, qui, la limitant en sens divers, lui impose une forme, sous laquelle elle nous devient visible et palpable. C’est ainsi que la rosée du matin échappe à nos yeux au milieu de l’atmosphère qu’elle remplit, mais que nous l’apercevons au fond du calice de la fleur qui l’a recueillie.

De même encore, au fond de toutes les intelligences, il existe un principe partout un, partout identique, l’infini, l’absolu. Mais ce principe ne se montre à nous que combiné avec un autre principe, le fini, le relatif. De là viennent tout à la fois l’identité et la diversité des intelligences individuelles.

Dans cette dernière sorte d’opposition, il s’agit sans doute encore des mêmes choses considérées d’un point de vue différent… Néanmoins ce n’est pas le moment d’insister sur cette observation.

DE LA POLARITÉ.

Magnétisez en l’échauffant une pierre de turmaline. Le fluide magnétique se scindant comme en deux autres fluides, l’un négatif, l’autre positif, se portera à deux points extrêmes de la pierre.

Électrisez-la ; le fluide électrique se scindant de la même façon, se portera de même aussi aux deux extrémités de la pierre.

On appelle ces points extrêmes les pôles de la turmaline. On appelle en même temps polarité de la turmaline, la propriété qu’a cette pierre de manifester de semblables pôles.

L’électricité positive occupera le même pôle que le magnétisme négatif ; réciproquement, le magnétisme positif occupera le même que l’électricité négative.

À chacun des pôles de la turmaline, il existe donc aussi une sorte de polarité.

À chacun de ces pôles, entre le magnétisme positif et l’électricité négative, ou bien entre l’électricité positive et le magnétisme négatif, il existe donc une polarité analogue à celle qui se trouve dans la pierre elle-même, entre le magnétisme positif et négatif, entre l’électricité positive et négative. Je veux dire que l’électricité positive appelle inévitablement le magnétisme négatif, ou bien le magnétisme positif, l’électricité négative.

Lorsque la turmaline se refroidit par degré, on voit les pôles changer successivement de place. Le pôle positif du magnétisme en devient le pôle négatif ; la même chose a lieu pour l’électricité ; à un autre degré de refroidissement les pôles reprendront leurs premières places, pour les changer encore plus tard. Mais, pendant tout ce temps, les fluides différens n’en continueront pas moins à faire éclater entre eux, à chacun des pôles qu’ils occupent, l’opposition déjà signalée.

Brisez-vous la turmaline en deux, en trois, en quatre, en un nombre quelconque de morceaux, chacun de ces morceaux continuera à manifester les mêmes phénomènes de polarité que la pierre entière. On la réduirait en une sorte de poussière impalpable, qu’il en serait de même de chacun des grains de cette poussière. C’est ainsi que les moindres fragmens d’un miroir brisé continuent de réfléchir la même image que réfléchissait le miroir, quand il était entier.

D’où viennent ces propriétés singulières de la turmaline ? À quelle cause est-elle redevable ?

Cette cause consiste, suivant toute probabilité, dans une sorte d’hétérogénéité primitive que recèlerait la turmaline ; car on conçoit que la chaleur, n’agissant pas d’une manière uniforme, sur toute la pierre, en raison de cette hétérogénéité, puisse éveiller ici l’électricité positive, là l’électricité négative ; ici le magnétisme négatif, là le magnétisme positif. Mais rien ne s’oppose à ce que nous imaginions la turmaline divisée en deux parties par rapport à cette hétérogénéité, et de telle sorte que l’une de ces parties de turmaline, ou pour mieux dire, de ces turmalines d’espèce nouvelle, recélât la propriété de la turmaline qui la rend propre à manifester le magnétisme positif et l’électricité négative ; que l’autre partie de la turmaline, ou bien que cette autre turmaline d’espèce nouvelle que nous avons imaginée, recélât au contraire les propriétés inverses de la turmaline, c’est-à-dire, celle qui la rend propre à manifester le magnétisme négatif, et l’électricité positive. La polarité qui existait précédemment dans une seule pierre, se trouvera de la sorte exister en deux pierres séparées : en même temps, rien ne sera pourtant changé, dans les phénomènes qu’elle manifestait. Aux deux turmalines d’espèce nouvelle, que nous avons mises en regard l’une de l’autre, on peut substituer deux autres corps quelconques ; aucun changement n’en résultera dans les phénomènes de la polarité, que nous venons de décrire, si nous supposons ces corps doués des mêmes propriétés que ceux qu’ils remplacent par rapport à la polarité magnétique ou électrique. À cette dernière condition, on peut remplacer de même chacun de ces corps, par deux, par trois, par un nombre quelconque d’autres corps, sans que rien ne soit changé, non plus dans les phénomènes. L’un de ces systèmes de corps représentera ce qui se passe à l’un ou l’autre des pôles de la turmaline ; l’autre ce qui se passe au pôle opposé. On peut multiplier par la pensée le nombre de corps qui entre dans les deux systèmes de corps, de telle sorte qu’ils finissent par comprendre tous ceux qui existent dans le monde entier ; de telle sorte enfin que les deux systèmes de corps, embrassant le système même de l’univers, finissent par se confondre avec ce système. Alors encore, ce sera toujours les phénomènes de la polarité magnétique et de la polarité électrique qui se manifesteront tels qu’ils ont été décrits. D’un autre côté, comme nous avons déjà eu l’occasion d’en faire la remarque, ces deux fluides n’ont pas un mode de manifestation qui leur appartienne en propre ; ils partagent celui que nous venons d’observer, avec le calorique, le fluide lumineux, avec toutes les forces primitives de la nature ; il se passera par conséquent dans les deux systèmes de corps que nous avons imaginés, c’est-à-dire dans l’univers, une multitude d’autres phénomènes de polarité, analogues à ceux de la polarité électrique et magnétique.

Il se manifestera un nombre infini de polarités analogues à celle de la turmaline, mais qui en seront néanmoins distinctes.

Entre la turmaline et l’univers, il existe donc une sorte de correspondance vraiment merveilleuse. Cette pierre est comme un symbole, un abrégé de l’univers. L’agrandissez-vous par la pensée de manière à ce qu’elle remplisse l’espace ; l’univers vous apparaît : par la pensée, amoindrissez-vous, au contraire, l’univers ; l’amoindrissez-vous de telle sorte qu’il en vienne à tenir dans les étroites limites qui renferment cette pierre, vous retrouverez la turmaline. Dans l’un et l’autre cas, on verra se reproduire les mêmes phénomènes, on verra dominer les mêmes lois il n’y aura de changé que les seules proportions des choses.

D’UNE FORMULE GÉNÉRALE DU SYSTÈME.

Admettons dans l’espace deux principes contraires.

Admettons qu’en vertu d’une force intérieure qui leur soit propre, ces deux principes se meuvent librement dans l’espace.

Admettons de plus, pour fixer nos idées, pour savoir en quelque sorte où les prendre au sein de l’immensité, qu’ils ne se meuvent que le long d’une seule ligne, d’une ligne droite.

Par la même raison, au lieu d’essayer d’abord de nous en saisir dans toute leur abstraction, représentons-nous-les au contraire sous la forme des forces vives de la mécanique, en ayant soin, toutefois, d’en spiritualiser, pour ainsi dire, la notion, autant que possible, de la purger, autant qu’il est en nous, de ses élémens matériels.

Admettons, enfin, que ces deux principes se meuvent en sens contraire.

Un moment viendra où ils se rencontreront à un point donné de la ligne.

Là un conflit s’établira entre eux.

De plus, un autre moment viendra où sur un autre point ce conflit deviendra définitif, c’est-à-dire que l’équilibre se trouvera établi entre les efforts opposés des principes contraires.

Les conditions de cet équilibre seront nécessairement variables, car elles dépendront de l’énergie avec laquelle les deux principes agiront et réagiront l’un contre l’autre, et de bien d’autres circonstances encore qu’il est inutile de raconter.

D’un autre côté, la position du point de la ligne où se passera le conflit définitif sera sujette à varier.

Si la force motrice est égale dans les deux principes au moment où ils se rencontrent, au point où ils se heurtent, c’est à ce point même que le conflit deviendra définitif entre eux, que l’équilibre s’établira entre leurs efforts contraires.

Si la force motrice est inégale dans les deux principes, le conflit ne deviendra définitif que sur un autre point que celui de rencontre.

Ce sera en-deçà de ce point, par rapport au principe dont la force est la moins considérable ; au-delà, par rapport à celui où elle l’est le plus.

Le point d’équilibre avancera ainsi, ou reculera le long de la ligne, suivant les accroissemens ou les diminutions qui surviendront dans l’énergie motrice des principes contraires.

Mais on peut supposer ces accroissemens et ces diminutions de forces motrices, comme se succédant avec régularité et avec égalité dans les deux principes ; je veux dire que si l’on admet que l’un des deux principes se trouve être inférieur au principe opposé, de tant de degrés, par exemple, en énergie motrice, on peut admettre qu’il l’emportera nécessairement et infailliblement, en énergie motrice, de ce même nombre de degrés dans l’instant qui suivra. Il n’y a rien là-dedans qui soit contradictoire avec la donnée première.

Dans ce cas, le point de conflit ne cessera d’avancer ou de reculer symétriquement sur la ligne. En ce moment, en-deçà d’un point de conflit précédent par rapport à la force qui vient de faiblir, il se trouvera au-delà de ce même point dans l’instant qui suivra, et dans les deux cas, à une égale distance d’un même point. Sur toute la ligne il se trouvera, par conséquent, un certain nombre de points de conflit, toujours placés deux par deux, à une égale distance d’un même point ; toujours se répétant, se réfléchissant symétriquement les uns les autres.

Les accroissemens d’énergie motrice des deux principes peuvent se faire au moyen d’un nombre infini de degrés d’accroissement, et de même les diminutions d’énergie, au moyen d’un nombre infini de degrés de décroissement d’énergie. Il en résultera, d’après tout ce que nous venons de dire, que le nombre des points de conflit, se trouvant sur la ligne, devra être aussi illimité, infini.

Mais il est une chose déjà indiquée, sur laquelle le moment est venu d’insister. Nous avons admis que le mouvement des principes contraires, dans le déploiement de leur activité, se faisait en ligne droite : or, c’était là une pure hypothèse dont le seul objet était de nous rendre plus facile, de nous représenter ce qui devait avoir lieu à leur rencontre ; il n’en est pas ainsi, il n’en peut être ainsi dans la réalité. Au lieu de se mouvoir le long d’une seule ligne droite, les principes opposés se meuvent sans doute au contraire dans tous les sens, rayonnent dans toutes les directions, et, en même temps sur chacune des lignes de cette innombrable multitude de lignes qu’ils parcourent, ont nécessairement lieu tous les phénomènes que nous venons d’observer sur une seule.

Au sein de l’immensité tout entière, il ne saurait donc se trouver un seul point de l’espace qui ne soit le lieu d’un conflit entre les principes contraires. Il ne saurait en exister un seul qui ne soit en rapport d’opposition symétrique avec quelque autre point de l’espace.

Il faut bien que cela soit ainsi, car si nous supposons que chacun des conflits des principes contraires ait pour expression une des choses quelconques de l’univers ; si nous supposons que chacun des rapports d’opposition qu’ont entre eux ces conflits divers, se trouve être exprimé, d’une manière visible pour nous, par les rapports que ces choses ont, entre elles dans l’espace et dans le temps, on reconnaîtra, dans le dualisme que je viens de décrire, la loi générale de l’univers ; on reconnaîtra dans les diverses combinaisons de ce dualisme tout un ordre de choses invisibles et cachées, dont l’univers est une visible, une éclatante manifestation.

Toutefois, je me hâte d’en faire la remarque, je ne me suis proposé de ne contempler que sous un seul point de vue cet ordre de choses invisibles.

C’est dans ce dessein que je me suis borné à ne considérer l’opposition des principes contraires que sous un seul rapport, celui où ils se feraient opposition, à la façon de deux forces agissant et réagissant l’une contre l’autre ; mais ce rapport d’opposition, bien loin d’être le seul qui existe entre les principes opposés, n’est au contraire que le plus visible, le plus saisissable, de tous ces rapports différens ; car nous ne saurions imaginer un seul rapport d’opposition possible, qui ne se trouvât pas réellement exister entre les principes contraires.

À vrai dire, il n’existe pas un seul fait, une seule chose, une seule idée ; il n’existe pas pour nous, soit dans le monde moral, soit dans le monde physique, un seul point, où ne se passe une opposition analogue à celle que nous avons décrite. Si je me suis attaché de préférence à celle-ci pour la raconter, c’est uniquement parce que, plus facile à saisir que les autres, elle en était comme un symbole visible.

Il serait même de toute impossibilité que sur un point quelconque de la connaissance humaine, cette opposition constante n’eût point lieu ; car c’est elle-même qui constitue la connaissance humaine.

Le lecteur en sera peut-être convaincu par le peu de lignes qui vont suivre, s’il consent à s’élever avec moi de quelques degrés de plus dans la sphère de l’abstraction philosophique.

AUTRE POINT DE VUE DU DUALISME.

La connaissance est l’expression d’un rapport entre deux termes.

Elle est un lien entre ces deux termes.

L’un de ces termes est la représentation dans l’intelligence d’un objet en dehors de l’intelligence.

L’autre est la chose même dont celui-ci est la représentation. De ces deux termes, le premier se rattache à l’intelligence humaine, puisque c’est là qu’il existe ; c’est un produit de moi.

Le second se rattache de même à la chose en dehors du moi, c’est-à-dire au monde, à la nature.

On peut encore appeler subjectif, l’ensemble des représentations des choses. On peut de même appeler objectif l’ensemble des choses représentées.

On pourrait donc dire aussi de la connaissance en général, qu’elle est l’expression de l’ensemble des points de contact qui se trouvent entre le moi et le monde, l’intelligence et la nature, le subjectif et l’objectif.

Par cela même que la connaissance établit un lien entre les deux termes du rapport, elle les fond, les absorbe, pour ainsi dire, en une sorte d’identité.

Mais pour analyser la connaissance, il est évident qu’il faut la décomposer en ses élémens intégrans.

Il faut rompre le lien des deux termes du rapport, il faut briser l’identité où ils se confondent.

Cela fait, il s’agit d’examiner d’abord en lui-même l’un ou l’autre de ces deux termes.

Il s’agit ensuite d’examiner aussi, de déterminer rigoureusement comment ce terme se rattache à l’autre terme ; quelles sont les conditions sous l’empire desquelles il va se confondre avec cet autre terme.

Cette analyse est susceptible d’être tentée de deux manières différentes.

On peut examiner séparément, ou bien cette portion de la connaissance qui est fournie par le moi que nous avons appelé le subjectif ;

Ou bien on peut faire l’inverse, c’est-à-dire examiner d’abord l’autre terme du rapport, la portion de la connaissance fournie par le monde extérieur, l’objectif.

Mais en même temps, il ne suffit pas d’examiner séparément l’un ou l’autre de ces termes du rapport, il faut examiner aussi comment ce terme se rattache à l’autre.

Quand on part du moi, il faut donc aller du moi à la nature ; quand on part de la nature, il faut aller de la nature au moi.

Or, en raison de ce lien qui se trouve être établi entre les deux termes du rapport, en raison de leur identité primitive, il faudra faire retrouver, pour ainsi dire, celui d’où l’on part dans celui où l’on arrive.

Il arrive de là que les sciences dont le point de départ est dans l’observation de la nature, ont pour but de généraliser de plus en plus les rapports qu’elles ont saisis entre les choses. Elles font de plus abstraction des choses et des phénomènes, elles tendent à ne plus voir dans la nature que des lois générales ; puis à établir ensuite l’identité de ces lois et de celles de l’intelligence ; leur marche tend de la sorte à spiritualiser la nature entière. Les sciences dont le point de départ est dans le moi, suivent une marche inverse, étendent au contraire de cas en cas, d’analogie en analogie, les lois de l’intelligence humaine. On voit qu’elles se proposent de soumettre à l’empire de ces lois l’universalité des choses et des phénomènes ; qu’elles visent à aller écrire les lois de l’intelligence dans l’immensité même.

CONCLUSION.

La philosophie, science des sciences, dont le but doit être surtout de créer un lien entre toutes les sciences, ne pourrait donc se dispenser d’embrasser les deux termes du rapport de la connaissance humaine. Elle manquerait essentiellement à sa mission en s’enfermant exclusivement dans l’un ou l’autre.

Il faut donc que tout système de philosophie commence par l’analyse de ce rapport lui-même ; qu’il pénètre jusque dans l’essence même de la connaissance, qu’il ne néglige aucune des conditions qui rendent la connaissance possible. C’est à cette hauteur d’abstraction que le philosophe devra se faire une hypothèse générale, au moyen de laquelle il tentera de s’expliquer les faits primitifs et fondamentaux, une sorte de formule générale, en un mot, qu’il n’aura plus qu’à vérifier dans les sphères diverses de la connaissance humaine.

Dans toutes ces applications, la formule devra rester identique à elle-même. C’est ainsi qu’une équation demeure toujours la même, bien qu’on puisse remplacer, par des valeurs particulières et déterminées, les valeurs générales et absolues, sur lesquelles elle a été établie.

Et c’est réellement de la sorte qu’a procédé le philosophe célèbre dont nous nous occupons. M. de Schelling a commencé par se faire aussi une sorte d’hypothèse fondamentale, de formule générale, pour se rendre compte des faits primordiaux de la connaissance humaine, c’est-à-dire du moi, du monde et des rapports du monde et du moi ; puis il a ensuite appliqué cette sorte d’hypothèse ou de formule à diverses branches d’études.

La philosophie de la nature a été l’une de ces applications, ou si on l’aime mieux, l’une des transformations de la formule générale.

Cette philosophie, comme on pourrait peut-être le supposer d’abord, si l’on voulait s’en faire une notion, en se plaçant au point de vue du sensualisme, n’est nullement une science d’observation : sa manière de procéder n’est pas de conclure des faits particuliers aux faits généraux ; de s’élever de l’observation des phénomènes aux lois qui régissent ces phénomènes, aux théories qui les expliquent. Son point de départ est tout au contraire celui que nous venons d’indiquer, c’est-à-dire, une hypothèse primitive, fondamentale qu’elle pose à priori ; puis dont elle va chercher ensuite la vérification dans le domaine de la nature, au moyen de l’observation. Imaginez une des idées de Platon, tombant du royaume intelligible, et s’incarnant par degrés au sein de la réalité terrestre : telle est sa marche.

Pour donner au lecteur quelque notion de cette philosophie, je devais donc, avant tout, m’attacher à lui faire connaître l’hypothèse à priori dont elle fait son point de départ. Je devais m’attacher à lui faire entrevoir, à travers ses diverses transformations, l’idée dont cette philosophie semble poursuivre les incarnations successives. Une autre raison devait, en outre, me déterminer à agir, comme je l’ai fait : c’était de rendre plus manifeste le véritable rang qu’occupait la philosophie de la nature dans l’ensemble des spéculations philosophiques de M. de Schelling.

M. de Schelling n’a jamais, en effet, développé d’une manière très complète ou du moins très détaillée cette portion de sa philosophie, qu’à défaut d’une expression plus propre à rendre ma pensée, j’ai appelée sa formule générale. À peine lui a-t-il consacré, il y a déjà de longues années, quelques pages d’un recueil périodique devenu fort rare. Il n’en a pas non plus fait un usage très varié en dehors de la philosophie de la nature, tandis qu’il a voué à cette dernière d’importans et de nombreux travaux. Il est arrivé de là que cette face de son système a pu paraître à beaucoup de gens comprendre le système entier ; que cette partie du tout a semblé le tout lui-même. Peut-être n’était-il pas tout-à-fait inutile d’essayer de faire apercevoir au lecteur que la portée des idées de M. de Schelling allait au-delà de la philosophie de la nature, où s’étaient toutefois presque exclusivement renfermés ses travaux. C’est pour cela que j’ai mis une sorte d’insistance importune d’ailleurs, je ne saurais me le dissimuler, à lui faire apercevoir derrière cette philosophie de la nature, une autre philosophie plus générale, d’ordre plus relevé que cette dernière, dont cette philosophie de la nature n’était elle-même qu’une sorte de traduction en langage plus vulgaire.


Barchou de Penhoën.
  1. La seconde partie de ce travail aura pour objet la philosophie de l’histoire.
  2. Tout mouvement en ligne droite peut se ramener à un mouvement en ligne courbe au moyen de la considération de l’infini. Nous avons donc pu nous borner à ne parler que de cette seconde sorte de mouvement.
  3. M. de Schelling appelle phlogistique cet élément négatif du calorique. Il prend ce mot dans une acception un peu différente de celle que lui donnaient les anciens chimistes ; mais il est superflu d’insister sur ce point, car il suffit, pour ce que nous avons à dire, de le considérer dans son rapport d’opposition avec le calorique positif. Cette remarque s’applique encore à ce qui sera dit plus bas, à propos de l’organisme, où il nous suffira alors de voir dans le phlogistique une matière opposée à l’oxigène.