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Science et Non-violence ─ Présentation

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Science et non-violence Découverte de la non-violence





Présentation
par Yann Forget, 1993
Publié dans le cadre d’un mémoire de Maîtrise de philosophie à Ahmedabad



En 1977, à Ahmedabad, Lanza del Vasto délivra trois conférences à l’université « Gujarat Vidyapith » dans le cadre d’un séminaire « Science et non-violence ». Cette institution, fondée en 1920 par Gandhi lui-même, faisait partie du programme constructif de la lutte pour l’indépendance. Contrairement à la mode qui prévalait et qui est à nouveau en vigueur, l’enseignement est exclusivement en gujarati, centré sur les langues, les sciences humaines et le travail manuel. Aujourd’hui, elle gère une centaine d’écoles et de centres d’apprentissage dans l’Etat du Gujarat. Elle forme les enseignants des écoles gandhiennes et la plupart des travailleurs sociaux. Les étudiants doivent filer au moins une heure par jour et porter des vêtements khadi, fabriqués selon des méthodes traditionnelles. Elle abrite un Centre de Recherche pour la Paix qui organise régulièrement des séminaires sur la non-violence et des sujets connexes avec des intervenants du monde entier. La bibliothèque, l’une des plus importante du Gujarat, contient l’œuvre intégrale de Gandhi et la plupart des documents le concernant, en anglais et dans les langues indiennes tout au moins.

Lanza del Vasto est né en 1901 en Sicile dans une famille aisée. Très jeune, il apprend le français, puis l’anglais et l’espagnol. Il conclut ses études de philosophie à Florence en présentant sa thèse La Trilogie Spirituelle. Suite à des revers de fortune, il vient en France où, autant par conviction que par nécessité, il exerce divers emplois manuels. En décembre 1936, il gagne l’Inde où il rencontre Gandhi. En juin 1937, alors qu’il se rend en pèlerinage dans l’Himalaya, une vision l’appelle à rentrer en France et à y appliquer les principes de Gandhi. Il commence alors à publier de la poésie, des chants grégoriens et des récits moraux inspirés de la Bible.

En 1948, il fonde la première Communauté de l’Arche. Mais c’est un échec. Il repart donc pour l’Inde où il participe à la campagne du « don de la terre » sous la direction de Vinoba Bhave, qui a pris la suite de Gandhi. En 1954, une nouvelle Communauté est créée à St-Pierre-de-Bollène, dans la vallée du Rhône. Les lieux devenant vite trop étroits, elle déménage en Haut-Languedoc en 1963 où elle est toujours située. Lanza del Vasto meurt en 1981 dans l’une des nouvelles communautés créées en Espagne. Aujourd’hui une dizaine de communautés essaient de mettre en pratique l’idéal de la non-violence sous des formes variées. Son œuvre comprend des ouvrages de toutes styles : poésie, récit autobiographique, chansons, essais, journal, etc. Catholique fervent mais réformateur, il s’inspire de la thématique chrétienne pour transmettre son message.

Ces trois conférences, dans une langue familière parsemée d’onomatopées, résument sa philosophie, et donc celle de Gandhi, et exposent l’origine des maux qui nous accablent et le moyen d’y échapper. Elles contiennent quelques succulents exemples de l’humour de Lanza. Elles ne doivent pas être considérées comme une œuvre littéraire, mais comme un plaidoyer pour un retour à des principes moraux oubliés par notre société. On y retrouvera quelques-uns des thèmes abordés dans Unto This Last. Ces conférences en constituent une suite logique, chronologiquement et dans l’ordre des idées. Mais la critique de Lanza est plus radicale. Ici il n’est plus question de richesses ou d’inégalités « justement acquises » qui seraient profitables pour tous. Lanza ne récuse pas seulement la recherche du profit personnel, mais attaque la base de toute la société occidentale moderne : la science et la technique. Il critique d’abord la suprématie de la science comme idéologie absolutiste sans contrôle éthique.

La Science contre le progrès[modifier]

La science et la technique modernes ont créé la plus grande menace qui a jamais existé pour l’homme et toute la vie terrestre : la bombe atomique. L’origine de ce péril n’est pas la méchanceté de certains individus, mais la recherche du profit personnel qui existe dans tout homme. Il ne suffit donc pas de combattre tel gouvernement ou tel dictateur pour supprimer cette menace. Un tel changement ne peut venir que d’une remise en cause profonde de nos motivations.

Pour beaucoup de scientifiques, de techniciens, et d’autres personnes, la science et la technologie sont intrinsèquement bénéfiques à l’humanité. Son principe n’est jamais questionné en tant que tel. Pourtant cela doit être fait. Les accidents de la navette spatiale Challenger (réputée sûre à 99,99 % !) et du réacteur nucléaire de Tchernobyl, pour ne citer que deux exemples récents très connus, montrent que la science et la technologie ne sont pas exemptes d’erreurs graves entraînant la mort. Par ailleurs, on sait à quoi on aboutit les conceptions scientifiques du communisme et du nazisme. Il s’agit donc de se demander, si la science et la technique ne sont pas génératrices d’erreurs inhérentes à leurs principes et à leurs méthodes. On doit s’interroger sans a priori sur les conséquences et les implications de celles-ci sur l’être humain et la société avant d’entreprendre ou de financer une recherche. Et l’on peut envisager que des découvertes soient, en elles-mêmes, dans un contexte donné, nuisibles pour l’homme et son environnement. Par exemple, il semble que la découverte des réactions nucléaires à notre époque où nous sommes incapables d’orienter les recherches dans la bonne direction, a créé plus de problèmes que ne nous a apporté de solutions. Je pense, comme Jim Douglass, que toute découverte scientifique devrait être accompagnée d’une évolution sociale et spirituelle. Cette évolution doit permettre de diriger les résultats potentiels vers des domaines où ils sont requis d’urgence. Je propose, par exemple, de créer des Comités d’Ethique qui soient, comme celui qui existe « pour les sciences de la vie et la santé », des organismes de réflexion et de conseil en amont de toute recherche. L’énergie intellectuelle et matérielle engagée dans celle-ci n’est pas infinie. L’esprit imaginatif ne doit pas être éparpillé dans des recherches futiles alors que la nourriture, le logement, l’éducation et la santé de millions d’êtres humains requièrent des solutions urgentes. C’est à cela que doivent être attribués en priorité les crédits de recherche.

Ne cherchons pas a posteriori une application aux découvertes, mais plutôt dans quels domaines entreprendre en priorité des recherches. C’est un renversement complet de méthode. Louis Géli écrit : « La recherche scientifique, depuis 1945, est caractérisée, sauf au Japon et en Allemagne, par la prééminence du secteur militaire ». Ce qui explique en partie comment est déterminée la finalité de celle-ci. Par ailleurs, l’analyse de cet article ne porte que sur les pays capitalistes et n’aborde pas la question essentielle, à savoir, la finalité de la recherche. Aujourd’hui, elle n’est en général pas orientée vers un bénéfice pour l’humanité dans son ensemble, mais vers un profit à court terme pour celui qui la finance. Elle ne peut donc engendrer aucun progrès véritable, mis à part des effets secondaires noyés dans un flot de nuisances. En fin de compte, quel bien ces recherches apportent à l’individu et à l’humanité ? Cela les commanditaires comme les exécutants n’en ont que faire.

Par exemple, en essayant, de plus en plus, de faire par des machines, des opérations essentielles jusqu’à présent réalisées manuellement, non seulement on prive de travail de nombreuses personnes, origine des problèmes sociaux qui nous submergent, mais nous allons au devant de graves problèmes conceptuels. Car la machine ne pourra jamais, et il faut s’en féliciter, analyser des sensations, des sentiments ou prendre en compte la subjectivité. Dans « L’Ordinateur et le cerveau », qui vient d’être publié en français, John von Neumann avance « qu’il n’y a pas d’obstacle a priori infranchissable à la modélisation du cerveau par une machine artificielle ». Plus la science progresse, plus s’accroît le nombre d’aberrations de ce genre. Car le cerveau n’est pas seulement le lieu de réflexions intellectuelles, mais aussi où se forment les sentiments et l’intuition. Même si un grand nombre de fonctions intellectuelles de l’être humain peuvent être exécutées par un ordinateur, celui-ci ne pourra jamais reproduire certains caractères propres à l’homme. Tout ce qui n’est pas du domaine du raisonnement est et restera étranger à la machine. Et c’est parce que la science oublie cela qu’elle devient monstrueuse. Ne laissons pas les fantasmes futuristes des scientifiques nous envahirent. Neumann dit encore : « Pour toute fonction calculable par l’esprit humain, il existe une machine capable de calculer cette fonction, et une machine universelle peut simuler toutes les autres machines et donc calculer toutes les fonctions calculables par l’esprit humain. » Et beaucoup en déduisent que l’esprit humain peut être remplacé par une machine ! Mais celui-ci ne réduit pas à une somme de fonctions calculables. Il est d’abord, quoi qu’en disent les rationalistes, gouverné par des émotions, des intuitions et des sentiments.

L’humanité a progressé et l’homme est devenu plus humain parce que l’influence des sentiments, des intuitions et des émotions sur son esprit s’est accrue. Quand la science moderne n’intègre pas ces éléments constitutifs de l’être humain dans ses méthodes, elle ne conduit pas vers le progrès, mais vers une régression. Et ceci, même si l’objet de l’étude n’est pas directement l’individu. Voici pourquoi Gandhi et Lanza s’y opposent.

Le principe de la non-violence est de sensibiliser chez un adversaire son sens de la justice et ses sentiments. Les rationalistes récusent son efficacité car ils considèrent que l’esprit humain fonctionne comme une machine, suivant des raisonnements logiques. La non-violence ne peut, en effet, s’employer avec une machine ou un animal, car ils sont dépourvus du sens de la justice et de sentiments. Chez un animal, règne la loi de la force, dans une machine, celle de la logique, pour un être humain, celle de l’amour. Même si elle est parfois transgressée. La non-violence ne peut donc être considérée uniquement comme une méthode d’action, car elle procède d’un a priori philosophique. Sans cette base, elle n’existe plus. Mais tout ceci demande une étude à part et devra être développé en son temps.

Aujourd’hui, tous ceux qui critique la science en tant que telle, sont accusés de folie et d’esprit rétrograde. Ils sont considérés comme des hérétiques, comme l’étaient ceux qui critiquaient la toute puissance de la religion sous l’inquisition. Heureusement pour eux, on ne brûle plus les contestataires sur le bûcher. La société occidentale a supprimé la référence religieuse pour la remplacer par la référence scientifique. Celle-ci est devenue un nouveau Dieu. C’est justement cela que Gandhi et Lanza reprochent à l’esprit moderne. Et bien peu ont été aussi loin dans cette critique.