Science et foi

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Publications mensuelles de L’IDÉE LIBRE. Brochure n°104


AUGUSTE BLANQUI







SCIENCE
ET FOI


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PRIX : 25 CENTIMES


ÉDITION DE LA REVUE L’IDÉE LIBRE
CONFLANS-HONORINE (SEINE ET OISE)

1925









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Nos papillons gommés (10 modèles)
– 8 fr. le mille –


SCIENCE ET FOI





Le Révérend Père Gratry a voulu courir deux lièvres en même temps[1] : la Foi et la Science. Les deux lièvres ont détalé et il est revenu bredouille, comme tous les chasseurs qui font la même école.

« En ce temps-là, dit non pas Jésus-Christ, mais le Père Gratry, en ce temps-là, j’étudiais les sciences et lisais beaucoup l’Évangile. Un jour, une parole du Sauveur me perça l’esprit comme une flèche : « Les étoiles tomberont du ciel. » Je croyais voir, dans le texte, des soleils tomber sur la terre et ici l’Évangile était évidemment absurde. Malentendu ! L’Évangile disait – Les étoiles tomberont », l’absurdité n’existe plus. Je ne fis cette remarque que vingt ans après. »

« Il est certain que plusieurs nébuleuses en spirales sont des amas d’étoiles. Or, les spirales sont des systèmes nécessairement instables, dont toutes les lignes tombent sur le centre, et ces lignes sont des lignes dont les points sont des étoiles ; de sorte que j’aurai assez vécu pour voir moi-même, par mes propres yeux, l’Évangile palpablement réalisé en ce point qui semblait impossible. »

Ouf ! quelle cathédrale !… mais laissons le style, il s’agit du fond, non de la forme. — Je ne ferai pas reproche au révérend d’avoir enseigné et prêché vingt ans des choses qu’il tenait pour absurdes. Ma simplicité donnerait à rire. Ce qui serait chez les savants un opprobre ou plutôt un suicide, n’est pas même un peccadille pour des catholiques, je sais cela. Dans la religion des fraudes pieuses, le mensonge est presque toujours une sainte inspiration qui rachète de très grosses fautes. Il ne figure donc pas à la cote des péchés, non plus que la mauvaise foi. En tout cas, le Père Gratry a une excuse ; il avait l’esprit percé. Cela gêne les fonctions d’un organe. Enfin, il a retiré la flèche. Après vingt ans de séjour dans la plaie, c’est une cure remarquable.

Mais s’il est innocent du péché de mensonge, péché véniel après tout, il ne l’est pas d’un péché capital, l’orgueil, et d’un autre encore, l’incrédulité. Ah ! mécréant, l’Évangile est absurde, s’il fait tomber les étoiles du ciel ! Et quand même ce serait absurde, est-ce une raison pour n’y pas croire ? au contraire. Credo quia absurdum. Depuis quand ne croyez-vous qu’aux choses rationnelles ? infortuné chasseur, voilà un de vos lièvres décampé, tandis que vous poursuivez l’autre.

Qu’alliez-vous faire, hélas ! dans la galère scientifique ? Et qu’y avez-vous déniché ? « des nébuleuses en spirales instables, tombant ou tombées sur le centre par toutes les lignes d’étoiles. » – Miséricorde ! en lorgnant vos nébuleuses, vous êtes tombé vous-même de votre long sur le centre, et vous avez dû voir trente-six millions d’étoiles.

Buvez un verre d’eau, ça ne sera rien. Le bon Dieu vous a puni d’avoir trouvé vingt ans l’Évangile absurde, et, entre nous, je crains qu’il ne vous garde encore quelque fâcheux croc-en-jambe pour votre excès de modestie. « J’aurai, dites-vous, assez vécu pour voir moi-même, par mes propres yeux, l’Évangile palpablement réalisé en ce point qui semblait impossible. »

Ainsi donc, c’est vous qui avez désabsurdifié l’Évangile, et sans vos nébuleuses tombantes, il restait condamné à l’absurde in perpetuum ! Ceci est grave, car vous n’aviez plus l’esprit percé quand vous avez lâché cette spirale.

Le Père Gratry me donne de vives inquiétudes. Il a complètement égaré sa foi dans les carrefours de l’Espace. Il ne croit pas à l’omnipotence divine. Absurde, que Dieu fasse tomber les étoiles chez nous ! Saint Jean ne nous dit-il pas : « Les étoiles du ciel tomberont sur la terre, comme un figuier, agité par un grand vent, jette ça et là ses figues vertes.

Ajoutons : « et ses figues mûres », qui ont bien autant de raison de choir que les vertes… Doucement, doucement, ce n’est pas sûr, j’ai parlé trop vite. Les figues vertes pourraient bien avoir la queue plus cassante. En y songeant mieux, c’est assez mon avis. Jean tout court en sait plus que Gros Jean. Ne versons pas dans l’insupportable orgueil de ce père Gratry qui se scandalise de l’Écriture Sainte.

Mais qu’en dit cette fois le Révérend ? Le texte de Jean n’est n’est-il pas assez carré ? Les étoiles tombent bien sur la terre. Plus moyen de se réfugier dans les nébuleuses en tire-bouchons. Jean est-il apocryphe, ou le Saint-Esprit lui a-t-il soufflé une absurdité ? Il faut choisir entre ces deux blasphèmes.

Hélas ! oui, la foi de notre fusioniste est bien envolée. Et, s’il vous plaît, malheureux incrédule, qui empêche Dieu de faire tomber les étoiles sur la terre ? Serait-ce la petitesse de notre planète, qui est, aux astres scintillants des nuits, comme une graine de tabac est au Roi des potirons, promené en triomphe à la halle ? Assurément une pluie de potirons sur une graine de tabac est peu convenable. Mais très Révérend Père, avez-vous défendu au Tout-Puissant de changer d’abord la graine de tabac en Roi des potirons et les potirons en graines de tabac ?

Serait-ce encore la distance incommensurable, qui exige vingt, cent, et mille ans pour l’arrivée de la lumière, et dix ou douze mille fois davantage pour l’arrivée des étoiles en personne ? Pourquoi d’un signe, le Père éternel n’effacerait-il pas la distance, en supprimant la distance qui s’étend des astres à nous ? Rien de plus simple. N’est-il pas maître même, pour faire tout à fait honneur à la signature de Jean, son serviteur, d’attacher les étoiles aux branches d’un grand figuier, comme les Allemands pendent les œufs de Pâques à Noël, de façon à nous envoyer d’une chiquenaude, la pluie de figues en étoiles, ou d’étoiles en figues, sans laisser les curieux le nez en l’air, quelques millions d’années, position fatigante à la longue ?

Celui qui de rien a créé l’univers, ne peut-il se donner le passe-temps de jouer aux osselets avec les mondes dans les champs de l’infini, sans tenir compte ni des volumes, ni des distances, ni des lois mathématiques ? Osez-vous bien mesurer la puissance à l’Éternel ? Ah ! j’en appelle aux souvenirs de votre conscience bourrelée. Elle a dû entendre, par là… dans quelque coin… une voix d’en haut lui crier : « Père Gratry, père Gratry, tu as méconnu l’omnipotence de ton Dieu. Pour expier un si grand crime, tu feras deux fois le pèlerinage de Jérusalem, en marchant sur la tête. »

Le père Gratry n’a pas toujours si malencontreusement embourbé sa foi dans les fondrières de la science. Il explique le miracle de Josué avec une orthodoxie toute cavalière « Josué, dit-il, s’est exprimé comme un ignorant. Mais le Seigneur voulant exaucer son vœu, a arrêté le mouvement de la terre. » Son vœu, non ; dites son ordre impérieux, l’ordre d’un capitaine à sa troupe. À ce commandement du capitaine Josué, le soleil continue à marquer le pas. Le lieutenant Jéhovah arrête la terre « Halte ! fixe ! en place repos ! »

Très bien. Ici le révérend père à eu de la chance et son ignorance l’a sauvé d’un mauvais pas. Mais ce n’est que partie remise. En attendant, la substitution de la terre au soleil dans la manœuvre du colonel Josué, reste un escamotage à demi réussi. La science, bonne jeune femme, en passe beaucoup à la foi que est rageuse comme toutes les vieilles filles, jaunes et édentées. Une moue dédaigneuse, un petit sourire moqueur pour le tour de passe-passe, voilà tout. D’ailleurs, quand la science a dit, c’est dit. Elle ne rebâche pas sempiternellement comme sa pie-grièche de rivale.

Cependant, puisque notre docteur prétend aux explications scientifiques, c’était ici le cas de faire ses preuves. « Le Seigneur a arrêté le mouvement de la terre », c’est bref, mais bien vague. La terre a un double mouvement, celui de translation autour du soleil ou mouvement annuel, celui de rotation sur elle-même en 24 heures, ou mouvement diurne. Ont-ils été suspendus tous deux, ou seulement la rotation ? La science les déclare connexes et inséparables. Qu’en dit le Révérend Père conciliateur ?

Si la terre a continué sa marche, en cessant simplement de tourner sur elle-même, comme la roue ensabotée d’une diligence qui enraie, une moitié de la planète a eu double journée, l’autre double nuit. Grande surprise à coup sûr pour les quatre parties du monde qui, excepté ce petit coin de Chanaan, ne savaient absolument rien de la fameuse bataille du général Josué. Or, l’histoire ne dit nulle part un mot de cette aventure extraordinaire. Serait-ce parce qu’il n’y avait pas de pendules ?

Si la terre a fait une halte complète de 24 heures, même observation, d’abord, quant au silence universel de l’histoire. Mais cette difficulté n’est rien. Il s’agit de bien autre chose. Par la cessation du mouvement centrifuge, notre globe, en vertu du mouvement centripète (ou attraction), a dû piquer une tête droite sur le soleil, avec une vitesse accélérée selon la loi connue du carré des distances. Après 24 heures de chute, une poussée du bon Dieu sans doute lui a fait reprendre sa marche circulaire… ou elliptique, ne chicanons pas, et comme elle s’était rapprochée de l’astre central, elle a parcouru dès lors une orbite plus petite. Donc l’année a été raccourcie. Était-elle plus longue avant l’aventure Josué ? Notre docteur n’en souffle mot. Cependant puisqu’il concilie la foi avec la science, le miracle avec les lois générales de l’univers, il devait au public sur ce point un bout d’explication. Cela m’afflige.

Malgré sa gravité, cette culbute de notre planète n’est pourtant encore une plaisanterie, comparée aux conséquences vraiment sérieuses de la fantaisie du maréchal Josué. On sait depuis peu que le mouvement se transforme en chaleur, comme la chaleur en mouvement. Le père Gratry l’ignorait, il le sait aujourd’hui.

Comment va-t-il se tirer de là ? D’après l’équivalence de ces transformations, la terre, par l’arrêt subit de sa course, aurait été fondue comme une cuiller d’étain, dans la marmite d’un rétameur de casseroles, et le genre humain frit, instantanément, sans beurre ni saindoux.

Ces astres qui se promènent poétiquement dans l’espace sont tout à fait aimables et gracieux. Mais il ne fait pas bon les déranger dans leur promenade. Ils deviennent brutaux en diable et cognent dur. Le colonel Josué n’était pas seulement un ignorant, comme l’appelle avec assez d’irrévérence le savant oratorien, c’était un mal avisé, et il lui en aurait cuit de sa pétulance, si Jéhovah, son ami intime, n’eût paré le coup. Heureusement, Jéhovah savait sa théorie mécanique de la chaleur, puisqu’il l’a inventée, ainsi que l’attraction et le reste. « Tout beau, mes lois ! » s’est-il écrié, « ici derrière ! » Et sur ce, la terre s’est arrêtée honnêtement, gentiment, sans omelette ni scandale, comme un omnibus bien appris.

Le Père Éternel, de toute évidence, a donc mis au panier les lois de l’univers, pour les beaux yeux de Josué, son Benjamin, qui avait besoin de prendre sans retard cinq roitelets et d’égorger quelques milliers d’Amorrhéens. Le Père Gratry, lui, n’admet pas cette confiscation et affirme la concordance du miracle avec les lois. Il légitime de même par la science toutes les aventures et tous les dires bibliques.

Ce n’est certainement ni chrétien, ni raisonnable… deux épithètes bien étonnées de marcher ensemble pour la première fois. Des qu’on suspend une des lois générales, pourquoi pas les autres ? Il n’en coûte pas davantage. On s’épargne du moins ainsi l’inconséquence et la contradiction, et on né discrédite pas soi-même les miracles par une visible répugnance au merveilleux. Prétendre combiner la violation avec le maintien de l’ordre naturel, dire à la fois oui et non, c’est le pire des partis.

Mais voilà ! dans un temps d’ignorance, alors que l’erreur commune faisait du soleil une espèce de fonctionnaire terrestre, se levant à gauche et se couchant à droite après sa petite course quotidienne, un capitaine, très pressé d’en finir, lui ordonne de s’arrêter. Peu de chose en somme, un chariot qui fait halte avant de rentrer sous la remise. Le miracle est simple, il devient dogme religieux. Mais un beau jour, il se complique. Des curieux impertinents découvrent que le soleil n’est point du tout un meuble ambulant de notre domicile sublunaire, mais un astre gigantesque, immobile à des profondeurs formidables.

Surprise… désarroi… confusion… fureur… vengeances ! On brise les os de ces perturbateurs de l’ordre et de la religion. Peine perdue ! la vérité reste… l’ignorance aussi par malheur. Cela rassure. On se familiarise avec l’épouvantail. Le nombre et la sottise aidant, on reprend ses esprits, bientôt de l’audace et de l’arrogance. « La terre tourne ?… Peuh !… belle affaire ! Eh bien, c’est la terre qui s’est arrêtée, non le soleil, voilà tout. La Bible n’est pas confondue, mais glorifiée. »

On prend même l’offensive. Du haut de la force matérielle, on tranche du mépris et de la superbe. On traite ses adversaires d’ignorants. Il faut parler haut dans ce monde. On ne réussit que par l’insolence. Fort bien. Le mariage du miracle et de la nouveauté est conclu, pas un mariage d’inclination ni même de raison… un mariage forcé. Il y a eu des rires sous cape à la noce. Aussi en parle-t-on le moins possible. On flaire le divorce.

En effet, la rupture ne tarde pas. Une nouvelle découverte, l’équivalence de la chaleur et du mouvement met le contact en morceaux. La terre, s’arrêtant, entrerait en fusion. Qu’en dites-vous, Révérend Père ? Comment le Seigneur s’y est-il pris pour exaucer le vœu de « l’ignorant Josué », sans escamoter la théorie ? Ce n’est pas tout d’arrêter la planète, il faut l’empêcher de fondre. Savez-vous concilier la halte avec l’équivalence mécanique de la chaleur ? Alors, vous êtes un habile homme. On serait curieux de connaître votre procédé.

Allons ! vous essayez en vain d’ajuster la Foi et la Science. Cette œuvre impossible se brise à chaque instant sous vos doigts. Les pièces éclatent d’elles-mêmes. Laissez-là ce piteux amalgame. Il faut choisir. Point de thé de Me Gibou. Faites votre deuil de la Science, tenez-vous à la Foi. Du moins, elle vous conservera une affirmation franche et nette : Ordre et Dieu. Le surnaturel… sans limites… sans entraves… sans explications ! L’évangile a dit que les étoiles tomberaient sur la terre ? elles tomberont. — Comment ? — Peu importe. Dieu tiendra sa parole. — La chose est impossible… — Rien n’est impossible à Dieu, — contraire aux lois naturelles… Dieu n’obéit pas aux lois. Les lois lui obéissent…

Ainsi de suite. Avec cela et des écus, on est à cheval. Ça fait des mécontents, mais encore plus brutes ; il reste un bénéfice. Laissez donc rire ou pleurer le bon sens. Les idiots sont à vous. Ce stock en regorge pour longtemps, et d’ailleurs vous avez soin de le tenir au complet.

M. Gratry, le mémorable polytechnicien, prouve la fin du monde par le mouvement de la terre, combiné avec ces paroles d’un père de l’Église : « Rien ne se meut pour se mouvoir, mais pour arriver. Voyez un peu ! On croit le contraire de tant de gens ! ce n’est plus permis désormais après un tel oracle. Sans doute, dans son temps, le Petit Père de l’Église, astronome façon-Josué, prouvait la fin du monde par l’immobilité de la terre. Tout chemin mène à Rome.

Pour moi, j’ignore où, quand et comment notre planète se propose d’arriver. Elle ne m’a pas fait ses confidences. Je vois seulement qu’elle n’est pas pressée et s’obstine à prendre par le grand tour avec un singulier acharnement. C’est peut-être pour vexer les curieux. Quel dommage de ne pouvoir lui faire demander son passeport par un gendarme ! On connaîtrait sa provenance et ça destination.

Il y a des gens qui ont vraiment la rage de l’immobilisme. À peine viennent-ils d’apprendre à leur grand désespoir que la terre n’est point cul-de-jatte, et circule même d’un assez grand pas, que déjà ils intriguent pour couper court à sa promenade. Ils démontrent à cette curieuse que le vagabondage indéfini est prohibé par la métaphysique et par l’algèbre, et qu’il faut absolument faire une fin.

Soit ! mais ne jouons pas sur les mots. La fin de la terre n’est pas la fin du monde. L’une n’est qu’un éphémère grain de sable. L’autre, c’est l’infini et l’éternité. Les astres, comme les animaux, comme les plantes, naissent, vivent, meurent et de leurs éléments, il se reconstitue des globes nouveaux. Rien n’est anéanti. Pas un atôme ne se perd. Les formes sont passagères et périssables, la matière est éternelle. Tous les corps célestes commencent et finissent ; l’univers n’a pas commencé, il ne finira pas.

Le père Gratry peut donc disposer de notre planète à sa convenance et lui tirer la bonne aventure, soit avec le grand jeu, soit avec la Bible ou les Pères de l’Église. Ce n’est pas moi qui contredirai ses horoscopes. Je me borne à conseiller la prudence. Les prophètes n’ont pas eu de chance jusqu’à présent. La terre s’est moquée d’eux et de leurs prédictions. En bon chrétien, le Révérend Père a naturellement la monomanie de la fin du monde. Dans cette religion-là, c’est une maladie chronique, incurable et passée dans la moelle des os, car elle est aussi vieille que le christianisme lui-même et date de l’annonce un peu hâtive du jugement dernier par le seigneur Jésus.

Cette erreur de calcul, si l’on veut, cette méprise du fils de l’homme a été l’origine des plus bizarres aventures. Tout d’abord, elle avait déchaîné une véritable épidémie de déménagement. On regardait chaque matin si le soleil, la lune et les étoiles n’étaient pas tombées pendant la nuit, comme des figues vertes. Tel devait être le commencement de la débâcle. Par malheur, tout cela s’entêtait à rester en place, malgré la prédiction. Il tombait beaucoup de figues vertes, mais pas une pauvre petite étoile. La crédulité tint ferme longtemps contre la mystification. Puis, on se résigna, par lassitude, à l’ajournement du programme.

En l’an mil, recrudescence furieuse de l’épidémie. Toutes les malles étaient faites pour l’autre monde. Il fallut les défaire. Quel crève-cœur ! Heureusement, bon nombre d’honnêtes voyageurs n’eurent pas cette peine, s’étant délestés de leur bagage au profit du clergé, en échange d’un passeport pour le paradis. L’histoire ne dit pas s’ils intentèrent un procès en restitution pour défaut de paiement à l’échéance. C’est peu probable. Les tribunaux sans doute auraient décidé qu’il y avait eu bonne foi réciproque dans le contrat, et que les intimés n’étaient pas tenus en cas de force majeure. Les passeports d’ailleurs restaient valables pour les déménagements individuels.

Ah ! ce bon petit commerce de l’autre monde, les maudits astronomes lui ont fait bien du tort ! Il est presque perdu. La science du père Gratry le remettra sur pied, espérons-le.

Elle a déjà tenté un grand coup : rajeunir les guenilles de la vieille métaphysique. Une définition de Dieu dans le goût moderne, une définition scientifique, quelle bonne aubaine pour cette infortunée Sorbonne qui, depuis si longtemps, a vidé son sac jusqu’à la dernière formule !

Naïf oratorien ! Après avoir usé ses foudres et ses poumons contre le matérialisme, il passe brusquement à l’ennemi et matérialise à son tour… Qui ? le croit-on… Dieu lui-même ! Ce n’est plus le pur esprit, l’être absolu, l’être des êtres, l’intelligence suprême… Du tout. C’est « la force infinie des forces finies, le moteur immobile du mouvement ! »

Ô grand saint Thomas d’Aquin et vous tous, pères des vieux conciles d’Asie, n’avez-vous pas voilé votre face sur les marches de l’Empire ? Dieu tombé en mécanique, devenu force et moteur ! Dieu affublé de l’uniforme de l’athéisme ! terrible signe des temps ! Le venin s’est infiltré au cœur même du tabernacle. Satan va s’asseoir sur l’autel.

Hé ! Je vous prie, mon révérend Père, qu’est-ce qu’une « force divine infinie et qu’un moteur immobile ? » En quoi ce logogriphe diffère-t-il de tous ses aînés ? Allons ! mascarade perdue ! Votre définition ira rejoindre au grenier le bric-à-brac de la Sorbonne.

Ce n’est là, au surplus, qu’une bien petite perte pour le Révérend et il peut faire sans regret ce léger sacrifice. Ne lui reste-t-il pas le plus beau diamant de sa couronne universelle, la gloire médicale ? Astronome, mathématicien, théo-géo-zoo-psychologue, il est encore, il est surtout le plus extraordinaire médecin de l’époque. Pas n’est besoin de dire qu’il n’appartient à aucune des vulgaires écoles de la Faculté. C’est un génie créateur. Le système qu’il a inauguré est comme le couronnement ou plutôt l’incarnation de son grand œuvre : l’identification de la foi et de la science.

Son début est terrassant : guérison instantanée, miracle authentique. Qui résisterait à de tels arguments ? Les foules vont accourir comme elles accouraient jadis autour du Nazaréen, et en effet, notre docteur s’écrie : « Cette médecine-là, c’est celle dont Jésus-Christ se servait pour guérir les malades et ressusciter les morts. Il me semble que jusqu’à présent le monde moderne n’a rien fait pour exploiter le christianisme. Les hommes n’y comprennent encore rien et n’en savent encore rien tirer ».

Que les hommes ne comprennent rien au christianisme, c’est une vérité incontestable. Mais que le monde moderne n’ait pas su l’exploiter, l’assertion me paraît téméraire. Dans cette branche d’industrie, le monde moderne a fait preuve d’une écrasante supériorité sur le monde ancien qui, déjà, cependant, soyons justes, entendait fort bien l’article. Demandez plutôt à Saint-Jérôme. En somme, jamais industrie n’a été mieux organisée, ni plus constamment florissante. Le Père Gratry est trop modeste. Je lui reprocherai le même défaut dans les lignes qui suivent :

« Le progrès de la médecine se fera, quand de grands hommes ardemment chrétiens invoqueront Jésus-Christ et diront : faisons passer l’étincelle divine à travers ce monceau de matière scientifique. »

Il me semble que le grand homme demandé se révèle avec assez d’éclat dans la personne du Révérend père. On ne peut méconnaître ni son signalement, ni les preuves de sa mission. Il est « ardemment chrétien », sauf ses propos incongrus sur l’absurdité de l’Évangile et il opère des guérisons instantanées. Certes, voilà un progrès plus qu’honnête et de bien difficiles se contenteraient à moins.

Mais le Révérend, qui a repris la clientèle et la méthode de Jésus-Christ s’estime en défaut sur un point du programme. « Il n’a pas encore ressuscité les morts ». Est-ce bien sûr ? J’ai quelque peine à le croire. Il a dû « faire passer l’étincelle divine » milliardement supérieure à l’étincelle électrique (qu’on me pardonne ce trop insuffisant néologisme, la langue demeure impuissante devant de telles sublimités). Un mort traversé par « l’étincelle divine » doit rebondir sur ses pieds comme un cabri.

C’est ainsi que triomphe la sainte mixture de la Foi et de la Science. Elle s’opère par l’infusion de Jésus-Christ dans la médecine. Aujourd’hui, entre le médecin de l’âme et celui du corps, il n’y a pas seulement différence de personnes et de fonctions, mais incompatibilité radicale et guerre civile. Quand l’un arrive, l’autre se sauve. Cruel martyre pour le pauvre patient coupé en deux comme l’enfant de Salomon, moitié au docteur, moitié au curé ! L’illustre restaurateur de la méthode nazaréenne est venu mettre fin à ce schisme et rétablir l’unité du physique et du moral par l’amalgame complet des thérapeutiques. Prêtre et praticien désormais ne feront qu’un.

Rien de plus normal. Toutes les maladies, d’après le système Gratry, sont l’œuvre de démons enfermés dans le coffre humain. Ils tiennent singulièrement à leur caserne et on ne peut les déloger que par les armes théologiques. Donc identité parfaite de la médecine et de la religion, et, par suite, emprunt mutuel des idées et des termes dans la cure de l’âme et dans celle du corps. De là cette merveilleuse fusion de l’idiôme sacré avec le dialecte médical qui est le titre princeps, le trait de génie du grand oratorien.

Ainsi, selon les expressions mêmes du Révérend père, la pathologie de l’âme, le cancer de la moëlle de l’âme seraient traités par les amers, les drastiques, les désopilants ; et la fièvre, le le typhus ou la phtisie par l’eau bénite, les exorcismes, les neuvaines, en un mot « par l’étincelle divine ». Rien ne pourra tenir devant la puissance de cette méthode iatrique. Les affections les plus rebelles seront instantanément domptées, l’auteur en donne l’assurance. Qui oserait douter de sa parole ?

« Nous croyons, dit en toute humilité le Père Gratry, nous croyons avoir posé les bases de la psychologie et de la physiologie. Efforcez-vous de comprendre les thèses que j’ai établies sur ce point. Elles n’ont point été attaquées ».

Attaquées, ô ciel ! Quelle si noire ingratitude voudrait payer d’une telle monnaie les bienfaits de cette incomparable physiologie ! Efforçons-nous de la comprendre, selon les conseils du maître et si c’est absolument impossible, adorons du moins de si grandes merveilles. En voici le moindre échantillon.

« Est-ce qu’on n’a pas vu » crie avec enthousiasme le Père Gratry « est-ce qu’on n’a pas vu des morts produites en quelques instants par l’imagination seule ? Eh ! bien, si l’imagination peut produire la mort, pourquoi ne pourrait-elle pas produire la vie ? »

Gardons-nous de lui répondre, par cette raillerie dont serait peut-être tenté le vulgaire « On a vu des morts subites produites par un boulet de canon ? Eh ! bien ! Si un boulet de canon peut produire la mort, pourquoi ne pourrait-il pas produire la vie ? » Non ! ce serait méconnaître une pensée profonde. Notre grand mystagogue fait évidemment allusion à ces milliers et milliers d’heureux époux qui sont pères de leurs enfants par pure imagination.

La physiologie du Révérend a ici pour but manifeste de généraliser le mode tout chrétien de reproduction qui nous vient en droite ligne du Saint-Esprit. Il faut convenir que depuis cette divine opération le procédé vulgaire est resté choquant pour les âmes chrétiennes. On avait bien proposé de faire les enfants par les oreilles, mais cette chaste idée n’a pas eu de suites. Fidèle à la sainte méthode d’amalgame, le pudibond oratorien a voulu introduire l’immaculée conception dans la physiologie. Il ne fallait pas moins pour la purger des souillures du matérialisme.

Matérialisme ! la bête de l’apocalypse ! L’archange Gratry a tiré son glaive de flammes pour la terrasser. Par la masse ! qu’il est terrible aux impies ! son livre « les Sources » appelle l’exécration de l’univers sur le doyen de la faculté de médecine qui, en 1850, recommandait aux étudiants la lecture de Cabanis et de Condillac. Du haut de son tricorne, il foudroie toute impureté capable de troubler l’eau claire de l’enseignement orthodoxe. Écoutez ce nouveau saint Bernard doublé de saint Michel :

« Il faut ôter le scandale et l’obstacle de ce grand art (la médecine), savoir : le matérialisme. Je ne veux qu’un exemple. J’ouvre le dictionnaire médical le plus répandu et je trouve au mot idée cette définition « L’idée est le mode d’activité propre à chaque partie du cerveau. L’idée simple est le résultat d’action d’une seule partie cérébrale L’idée composée est le résultat commun de l’action de plusieurs parties. » N’est-il pas évident que la critique n’a pas assez de sifflets ni de fouets pour siffler et pour flageller et pour chasser du temple de la science la risible et pitoyable audace qui ose écrire ces platitudes dénuées de sens ? »

Cette tirade a certainement sa teinte d’évangélisme, mais pâle, bien pâle. On voit que l’orateur sort parfois, de l’Église et va s’affadir chez les profanes. C’est un tort. Qui se frotte à la caque finit par sentir le hareng. Pourquoi ne pas se désaltérer aux seules sources pures, la Bible, les bulles papales, les mandements épiscopaux ? Il fallait s’écrier avec le fulgurant laconisme de l’Écriture : « Taisez-vous, polissons ! Sortez, canaille, fils de Bélial, race de vipères ! » Voilà le grand style, le style mandementaire ! Lisez les Évêques, Père Gratry, lisez les Évêques, vous ne lisez pas assez les Évêques.

Quant à chasser les intrus du temple de la science, comme vous n’y avez pas vos entrées, je vous conseille d’attendre ces Messieurs derrière la porte, avec un bon manche de croix pour leur administrer une volée de remontrances catholiques. Nous qui ne prenons point ces licences sacrées, nous engageons simplement le Révérend Père, dans son intérêt, à élire un domicile fixe. Il est dangereux de voguer au hasard par les rues. On se trompe de porte, on entre écrire ses morceaux de science au séminaire et ses morceaux de foi à l’École polytechnique.

Ce n’est pas que cette méprise soit toujours funeste. Notre auteur lui-même sera une preuve du contraire. Ses hallucinations médico-dévotes lui vaudront au moins deux fauteuils. Je ne puis pas lui en promettre un à l’Académie de médecine ; elle me ferait un procès en diffamation. Mais, à coup sûr, le charabia du saint homme enfoncera les portes de l’ex-Académie française, et son radotage celles de l’Académie dite politique et morale.

Deux fauteuils, c’est même bien peu. L’Académie des Sciences s’empressera sans doute de lui en offrir un troisième, pour cause d’astronomie.

Or donc, maintenant que le Père Gratry, bien confessé, est assis à l’aise entre ses trois fauteuils… sur le plancher des vaches, on peut lui verser sur la tête en toute conscience la formule sacramentelle de l’absolution :

« Allez, ne péchez plus. Ne courez jamais deux lièvres à la fois, ne prenez point de thé chez Mme Gibou et n’oubliez mie le pèlerinage de Jérusalem. Au nom du père, du fils et du saint-esprit, je vous proclame un grand innocent. Ainsi soit-il ! »

Candide, nos 6, 7 et 8 (1865).

Libre-Pensée, nos 13, 14, 15, 16 (16-23 avril et 7 mai 1870).




LIGUE D’ACTION ANTI-CATHOLIQUE
Fondée par Léon PROUVOST et André LORULOT
Secrétaire Général ANDRÉ LORULOT

Siège de l’Association :

Conflans-Honorine (Seine et Oise)





Pour répondre aux provocations cléricales :

Répandez nos Tracts !


1/ Pourquoi l’Église a tué FERRER.

2/ Pourquoi nous combattons les Religions.

3/L’Église, Profiteur de la Guerre.

4/ Pourquoi nous sommes Anti-Catholiques.

5/ Dieu, c’est le mal !

6/ École laïque ou École libre ?

7 Les cléricaux en Alsace.

8 Les Sœurs dans les hôpitaux.

9/ L’ŒUVRE DE L’ÉGLISE, (dialogue contre les Jésuites).

10/ Abattons le Vatican !

11 La Vérité sur Jeanne d’Arc.

12/ LES ASSASSINS DE JAURÈS, (avec gravure).

13/ MORALE & RELIGION.

14/ Contre les Obsèques Religieuses, (avec modèle de Testament)

15/ Contre la « Répartition Proportionnelle Scolaire ».

16/ UN SOCIALISTE PEUT-IL ÊTRE CHRÉTIEN ?

17/ LE RETOUR DES IGNORANTINS.

18/ Exploiteurs de cadavres.


La plupart de nos tracts sont illustrés.


Le cent : 2 francs franco. Le mille (assortis ou non, au gré des militants) 16 francs franco.

Répandez les tracts de la Ligue ! C’est la meilleure propagande et la plus efficace.




Pour la propagande, la présente brochure est en vente au prix de 17 fr. le cent, franco.

  1. Allusion à deux publications que venaît de faire paraître le R P. Gratry : La Crise de la Foi et Les Sources.