Science et professorat

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Science et professorat
Préface de Capillarité - Phénomènes superficiels
1917


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NOTE DE L’ÉDITEUR



Les thèses scientifiques et la méthode pédagogique qui font l’originalité de ce Cours sont exposées, tant dans la préface que parfois aussi dans le corps du volume, avec une précision et une vigueur dont la vivacité de forme et l’énergie d’affirmation peuvent heurter certains points de vue et certains modes d’enseigner habituellement admis. Mais il doit être compris dès le principe que ces discussions et ces critiques, à l’égard desquelles l’éditeur ne saurait prendre parti, ne visent en rien les personnes ni le principe des Institutions.


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SCIENCE ET PROFESSORAT



Je n’ai pas d’illusion sur les sentiments que j’inspire à la plupart des savants français ; les étrangers me rendront cette justice que je ne m’occupe que de leurs travaux, trop ignorant de l’organisation des études et du travail scientifiques hors de nos frontières pour avoir la prétention sau­grenue de leur donner des conseils. Ce qu’on appelle la coopération intel­lectuelle me semble une vaste blague, sinon pour des travaux de manœuvre comme la Carte du ciel, la confection d’une bibliographie générale ou l’échange des livres entre bibliothèques : dans ces besognes l’intelligence n’a que faire. Les étrangers demandent aux Français d’être français avec leurs qualités et leurs défauts ; nous demandons aux étrangers d’être eux-mêmes : ce qui par définition exclut toute coopération intellectuelle, autrement que dans ce sens général que chacun s’efforcera, à sa manière et de son mieux, de pousser le Char de la Science.

Mes chers compatriotes me reprochent in petto (ce ne sont pas choses à proclamer) d’essayer, suivant mes moyens, un tableau général de la Science acquise. Je suis un gâcheur, un empêcheur de danser en rond parce que le tableau, pour mal brossé qu’il soit, ne laisse pas de servir de repoussoir aux œuvres géniales qui grandissent autour de nous comme champignons en forêt après l’orage. S’il faut en croire les interviews que publient les journaux, les littérateurs modernes ne lisent rien, les peintres seraient joyeux que le Louvre flambât, les musiciens supprime­raient allègrement les œuvres de Bach ou de Beethoven.

Les savants ne demandent pas encore qu’on relègue Newton et Fresnel dans le placard aux vieilles lunes : mais cela viendra.

Il est clair que si l’on annulait à mesure tout le passé, les vivants nous paraîtraient beaucoup plus grands, faute d’un étalon de mesure ; ils sont dans la logique de leur vanité en demandant qu’on déblaie : « Enlevez les vieux, car ils sentent ! »

Tout élève du Conservatoire à qui l’on apprend à prononcer les mots, pense qu’on éteint son génie, qu’on brise ses ailes, qu’on atrophie son idéal artistique. Jusqu’à présent les savants ne tombaient que par excep­tion dans ces godants ridicules ; mais voici qu’ils élèvent à la hauteur d’un

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principe le mépris de toute instruction. Je vous laisse à penser de quel œil ils voient le monsieur qui rend accessible la Science acquise, et qui, bon gré mal gré, les oblige à se mettre au courant pour que leur ignorance foncière n’apparaisse pas trop grotesque.

Les conséquences de cet état d’âme méritent qu’on les tire : mes savants compatriotes m’en voudront un peu plus ; mais ils ne peuvent ignorer à quel point leurs sentiments à mon égard me sont indifférents.

Et quum in alto jacet, despicit.




C’était fatal : ne sachant rien, incapables de s’exprimer autrement que dans un incompréhensible charabia, nos savants devaient mépriser le professorat, qui exige un minimum de connaissances et se concilie mal avec le bégaiement physiologique et intellectuel. D’où la classification commode : au sommet les hommes de génie, les découvreurs, dont ils sont naturellement de merveilleux exemplaires et à qui l’on doit siné­cures et respect ; très au-dessous, à une distance immesurable tant elle est grande, les pauvres hères de professeurs. Corollaire : il faut décharger ces messieurs très forts de toute occupation servile qui les distraie de leurs éminents travaux ; nous, contribuables, devons suer pour les nourrir , à méditer si les limites du monde sont planes ou courbes.

Le bœuf Apis se révélait par un croissant sur le front et quelques autres signes caractéristiques ; vous déterminez sans peine si le nouveau-né est manchot ou cul-de-jatte, aveugle ou bossu. Malheureusement le génie se distingue plus malaisément : c’est à l’œuvre qu’il apparaît.

Par malchance, pour les sciences expérimentales, les enfants prodiges n’existent pas : comment faire la sélection ?

Ne dites pas qu’elle résultera d’un examen, puisque l’examen porte nécessairement sur la science acquise, science que vous méprisez cordia­lement (retournez-vous de grâce et l’on vous répondra !).

La sélection résultera-t-elle d’un premier mémoire ? Bon prince, je vous l’accorde. Vous avez donc accouché d’un travail pas trop insigni­fiant ; vous donnez de grandes espérances ; on vous sacre génie en herbe, on vous paie pour travailler dans un laboratoire. Soit ! mais à une con­dition : on vous coupera les vivres si vous ne produisez pas régulièrement du bon travail et si vos mémoires ne montrent pas un progrès systéma­tique vers la perfection, toute relative, exigible, d’un monsieur renté par les contribuables ad majorem gloriam patriæ.

Eh bien ! souffrez que moi, contribuable français, je repousse ce système, parce que je connais notre administration.

On vous nommera génie en herbe parce que fils à papa ; on vous conservera votre sinécure même si vous ne faites rien qui vaille, primo parce que fils à papa, secundo parce qu’en France dès qu’on tient une place, il n’y a pas d’exemple qu’on la perde par incapacité.

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Votre système nous le connaissons. Lorsque Liard reconstitua les facultés (c’est une manière de parler), on décréta que les maîtres de conférences qui ne publieraient rien ne seraient pas renommés (leur nomi­nation était annuelle). Je connais deux exemples de cette rigueur ; ils datent de trente-cinq ans. Ai-je besoin de vous apprendre qu’aujourd’hui vous pouvez, s’il vous plaît, dormir sur vos deux oreilles : non seulement personne n’y trouve rien à reprendre, mais vous êtes le chou­chou d’une administration imbécile ?

Votre système est, dit-on, pratiqué en Amérique : outre-océan on paie pour « travailler » ; si vous ne rendez pas, on vous dégomme. Mais nous ne sommes pas en Amérique ; le mot efficiency n’est pas français.




Encore si l’on vous entretient dans un laboratoire pour l'avancement de la science, faut-il ne pas voler à l’État les heures qu’il paie.

Or nous savons ce qui arrive en pareil cas.

Jadis les professeurs du Collège de France étaient astreints à 40 leçons annuelles, ce qui n’est pas la mer à boire. Ils ont crié comme des bridés qu’une telle forcerie les détournait de leurs admirables travaux. Je ne sais quel fut le résultat d’aussi patriotiques remontrances ; mais je prie mon lecteur de s’enquérir des occupations de ces savants émi­nemment désintéressés, en dehors de leur présence au Collège de France, occupations officielles ou industrielles, s’entend.

Le scandale est tel que naguères une circulaire interdisait aux professeurs de faculté d’administrer une exploitation industrielle. Mais si l’État est tout à coup pris de scrupules, comment souffre-t-il les cumuls dont il me serait trop facile d’allonger le catalogue. Au surplus dire que la science doit aider l’industrie, ne signifie pas qu’un professeur, payé par l’État pour travailler dans son laboratoire, peut, sans voler le contri­buable, administrer une mine, un chemin de fer, un office de brevets, une fabrique de produits chimiques.

Qu’on les paie davantage, dites-vous ; ils ne compléteront pas ailleurs leur matérielle ! Certes il y a matérielle et matérielle ; mais je crains que payés le double, ils ne trouvent pas davantage la matérielle suffisante pour ne faire que leur métier.

Un professeur me disait : « On ne peut vivre à moins de cinquante mille francs. » De fait il est professeur ici, professeur là, expert ailleurs, chargé de missions, que sais-je encore ! Il gagne largement les 50 000 balles. Voulez-vous qu’on le paie 50 000 francs pour s’occuper au laboratoire de la science qu’il professe ? Tel que je le connais, il trouverait bien moyen de cumuler autre chose !

Mais les règlements s’y opposeront ?

Vous êtes candide ! Nous payons des gens dans les facultés de médecine pour travailler à l’avancement de la science : dans leurs laboratoires ils

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ne fichent pas les pieds. À Toulouse je pourrais vous nommer tel prépa­rateur, payé 15 000 balles, qui ne paraît à la Faculté que pour toucher ses appointements !

Encore si ces cumuls se justifiaient !

Mais ils sont ordinairement d’une évidente absurdité.

Vous prétendez donner aux enseignements de la Sorbonne, de l'École Polytechnique, de l’École Centrale… des caractères différents… ; et ce sont les mêmes individus qui viennent y débiter les mêmes cours !

À moins de supposer que ces messieurs s’adaptent au milieu comme des caméléons, leurs cours ne peuvent simultanément satisfaire aux besoins différents de leurs élèves : un cours acceptable à la Sorbonne devient stupide à l’École Centrale.

Que dire d’un professeur à la Sorbonne qui enseigne à Sèvres ou à Saint-Cloud, ou d’un mathématicien au Collège de France qui dirige une école pratique de physique et de chimie.

Un fait entre mille pour fixer les idées.

Un professeur à la Sorbonne, mort aujourd’hui, fut nommé directeur d’un laboratoire d’essai aux Arts et Métiers. Naturellement il n’y mettait jamais les pieds. Malheureusement pour lui, il n’était pas l’ami du ministre des Travaux publics qui, sans tambour ni trompette, vint un beau jour visiter son laboratoire. Ledit professeur naturellement absent perdit sa place. Inutile d’établir pour tous ces laboratoires une feuille de pré­sence : le garçon aurait la main, comme on disait au grand siècle.




Voyons ce qu’on exige de nos génies et si vraiment ils ont le droit de se plaindre.

Dans les facultés de province nous devons 3 cours par semaine, plus exactement 2 cours et une conférence. L’année scolaire étant de sept mois, chaque mois contenant environ 13 cours ou conférences, on nous demande une centaine de leçons au maximum. Les professeurs de la Sorbonne ne faisant que 2 cours par semaine, le nombre des leçons se réduit à une soixantaine ; enfin certains d’entre eux, ayant des cours semestriels, donnent environ 30 leçons par an.

Si ces messieurs arguent la fatigue que nécessite la préparation de leurs cours, j’en conclus leur ignorance, les cours portant toujours sur le même programme, celui de licence, qui n’a rien de particulièrement relevé. J’imagine qu’on ne doit pas beaucoup se fouler les méninges pour enseigner l’électricité ou l’optique élémentaires, sujets de deux cours semestriels à la Sorbonne.

Quant aux expériences de cours, outre que je pourrais citer nombre de cours (voire de chimie) où l’on n’en fait pas, nous avons des aides pour les préparer. Alors même que nous serions obligés de les mettre au point de nos propres mains (tel Nadar qui opérait lui-même !), si nous

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savons notre métier il ne faut pas grand temps pour cela : au surplus je vous montrerai que c’est tout bénéfice pour nous-mêmes.

En définitive une heure de cours à la Sorbonne est payée 500 ou 1 000 francs, suivant qu’il est annuel ou semestriel ; un cours en province est payé 200 francs. À ce prix on peut légitimement exiger du professeur qu’il fasse quelque chose entre ses cours que généralement un pho­nographe réciterait aussi bien que lui. J’en sais qui débitent mot à mot leurs cours imprimés, y compris le numérotage des paragraphes et des équations.


Mes chers collègues l’oublient trop facilement : le public, qui les paie, trouvera qu’il n’en a pas pour son argent quand il saura comment on le gagne.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je dis : il faut des professeurs, il faut qu’ils vivent décemment. Mais il ne faut pas que le professeur de faculté se croie quitte envers le contribuable quand il a fait ses cours : ils seraient alors ridiculement trop payés.

Et l’on voit maintenant la sottise de distinguer deux ordres de savants : ceux qui enseignent, ceux qui découvrent.

Ceux qui enseignent sans vivre dans leur laboratoire, enseignent en dépit du sens commun ; il me reste à vous montrer que la nécessité d’ensei­gner ne peut qu’être utile pour la découverte. 
Certes je suis avec les professeurs de faculté qui demandent qu’on les débarrasse de l’odieux bachot. Leur imposer cette corvée n’a d’autre excuse que la peur inavouée d’abandonner le bachot aux professeurs de lycée ou le désir d’une économie de bouts de chandelles. Les profes­seurs de lycée déclarent que nous y sommes ridicules et n’ont pas tort ; qu’ils le gardent pour eux seuls puisqu’ils le croient nécessaire ! Quant à l’argument que messieurs X, Y, Z, illustres savants, ne jugeaient pas au-dessous de leur génie de le faire passer, je conseille de ne pas trop le faire sonner ; la vérité est que les illustres X, Y, Z, y étaient honteuse­ment malhonnêtes, corrigeant les copies par-dessous la jambe, expédiant 20 oraux entre 9 h. et demie et 11 heures !




Ce qui manque le plus à nos savants contemporains est une connais­sance un peu générale de la science et de son agencement ; tranchons le mot, c'est un minimum d'instruction scientifique. La science d’aujourd’hui paraît merveilleuse à ceux qui n’y regardent pas de près ; pour les autres, c’est le plus invraisemblable gâchis.


Ce que je vais montrer par quelques exemples.


Quand j’ouvre un traité de chimie physique, je me demande avec une réelle angoisse qui est fou de l’auteur ou de moi. Je connais naturellement la théorie des systèmes homogènes et hétérogènes ; je sais à quelles condi­tions certaines formules ont chance d’être exactes comme première et

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grossière approximation. Et voilà que ces formules sont appliquées à tort et à travers, dans des cas où manifestement elles ne signifient rien.

Par exemple une loi vraisemblable pour un gaz parfait ou pour une solution infiniment diluée, est utilisée pour représenter les propriétés d’une solution quasi saturée.

Une loi qui implique la constance d’une chaleur de transformation et son indépendance de la température, est traînée tout le long du volume sans aucune restriction ni spécification.

Nous avons une théorie classique de la Capillarité, sujet pour lequel la bibliographie compte au moins deux mille numéros ; j’en ai bien lu 500. Des gens très habiles ont peiné pour nous dire quand elle vaut et quand elle ne vaut pas : nos chimico-physiciens n’en connaissent pas le premier mol.

Pourquoi cet effroyable gâchis ? Tout simplement par ce qu’on veut aujourd’hui découvrir sans fatigue quelque loi bien générale, ce qui est beaucoup plus avantageux et plus facile que de faire en conscience un bon travail expérimental. Certes la loi générale sera reconnue fausse dans quelques années ; qu’importe, si d’ici là nous avons récolté des honneurs et de profitables récompenses !

Il est clair que si nos physico-chimistes connaissaient un peu mieux la nature et la complexité des problèmes qu’ils résolvent si allègrement, ils auraient honte de leurs approximations insoutenables et de leurs généralisations précipitées. Aussi voient-ils sans enthousiasme des ouvrages comme les miens qui les forcent à réfléchir sur l’ensemble de la question et mettent en garde le lecteur contre leurs élucubrations hâtives.

J’avais dans le temps un collègue qui disait : « Seule m’intéresse la constitution de la matière. » Comme sur ce point, assurément fondamental, des expériences bien faites ne fournissent des lumières qu’à la longue et après beaucoup de travail, il se contentait de ne rien faire.

Nos physico-chimistes n’en font pas davantage mais découvrent une loi générale tous les matins : une idée par jour !

Et les idiots les trouvent très forts.




Voilà le lecteur prêt à comprendre le profit à tirer du professorat : un peu de modestie et de conscience.

Que nos illustres chimico-physiciens soient astreints à faire un cours sur la Capillarité, à moins que le bluff ne fasse essentiellement partie de leur nature, voyant le problème des actions superficielles dans son ensemble ils nous feront grâce de leurs imaginations désordonnées. Nous ne perdrons à leur prudence que des lois inexistantes et des aperçus hasardeux. À cette étude ils gagneront quelque pudeur. S’ils ont de la valeur, ils trouve­ront matière à exercer leur sagacité : à l’édifice ils apporteront leur pierre de taille, au lieu des pavés de carton peint dont ils nous gratifient généreusement. Ils perdront peut-être l’admiration des imbéciles et des Membres

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du Dépôt ; grand dommage, il est vrai, pour les fumistes qui encombrent la science française.

Je ne leur demande pas de se tenir au courant, de feuilleter hâtivement les périodiques pour voir s’ils ne pourraient ajouter une sottise à celles qu'inlassablemenl on déverse sur nos tètes ; je leur demande de connaître l’ensemble de la question telle que l’ont posée les efforls d’un siècle entier.

Nos jeunes savants ont une outrecuidance que rien n’égale ; pour eux la science date du jour qu'ils font à un problème l’honneur de s’en occuper. Naturellement dans l'ensemble ils le situent tout de travers. Sous prétexte qu’on ne connaît la forme d'une loi que depuis peu, ils s'imaginent les expériences antérieures bonnes à jeter au panier. Ils ignorent, les malheureux, que la meilleure méthode pour découvrir, je ne dis pas un fait nou­veau (c’est affaire de chance le plus souvent) mais une loi capitale, est de prendre la file. Toute la théorie de l'émission repose sur la loi de Stefan ; qu’ils apprennent dans le mémoire de Stefan de quelles expé­riences sort la loi.

Vous objectez que nos jeunes savants sont bien trop malins pour s'oc­cuper d’autre chose que des phénomènes les plus récemment découverts ; on se met alors très vite à la page. Malheureusement tout est dans tout ; ils sont nécessairement conduits à parler des phénomènes connus depuis longtemps et déraisonnent à qui mieux mieux.

Il y a quelque vingt ans, comme j’avouais mon intention d'écrire un traité de physique, un physicien s’étonnait de l’énormité de la tâche entreprise ; je lui répondis qu'il n'y a d’autre manière d’exposer raisonna­blement un point que d’exposer l’ensemble. La démonstration de cet aphorisme est fournie par les multiples encyclopédies où de nombreux auteurs se partagent la besogne : l’incohérence y règne souverainement.

Autant qu’il est permis à l’esprit humain de juger l’ensemble par le peu que nous en connaissons, les questions sont d’importances très diverses ; entre elles existe une hiérarchie. Comment l’étroit spécialiste peut-il la respecter ? Comment ne fera-t-il pas sa part trop belle au petit problème qui l’occupe et dont son intérêt est de gonfler le rôle ?

Après tout n’est-il pas excusable et ne suis-je pas naïf ? Quand on a beaucoup travaillé malgré l’hostilité générale, on est tellement habitué à être volé comme dans un bois qu’on finit par trouver cela tout naturel ; on se console en travaillant de plus belle. Mais le jeune savant est excusable d’avoir moins de philosophie : il voit les nullités prétentieuses entourées d’égards, comblées d’honneurs ; il lui faudrait une force de caractère peu commune, une honnêteté aujourd’hui bien rare, pour ne pas suivre d’aussi pernicieux exemples. Puisque la fortune scientifique s’acquiert par des procédés de charlatan, seuls Don Quichotte et Alceste, conseillent le travail honnête. Il n’en sera ni plus ni moins ; mais le rôle des Don Quichotte et des Alceste est de conserver l’idéal, comme à Rome les Vestales entretenaient le feu sacré !

Ni Don Quichotte ni Alceste n’empêcheront nos jeunes savants de

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couvrir quelque nullité d’un manteau de gloire, manteau si vaste, aux plis si larges, qu’ils abritent dessous leur impatient arrivisme. C’est un spectacle bouffon, attendrissant, du soin qu'ils prennent de raccommoder les trous du pallium pour y trouver un abri commode ; ils poussent la Nullité pour avancer avec elle, ils l’étaient contre les cabots, écartent de leur mieux les pommes cuites, finalement l’abandonnent quand déci­dément la Nullité ne tient plus : tels les rats quittent le navire qui sombre. S’ils ne sont pas trop vieux, ils cherchent une autre Nullité auprès de laquelle la comédie recommence : la bande se reconstitue autour de la nouvelle idole. Naturellement les étrangers adoptent ces idoles succes­sives, heureux de nous juger sur des échantillons de pacotille. La comédie va plus loin : s’ils ont un fils à caser, les arrivés décatis adoptent pour leur progéniture un chef de file parmi de plus jeunes, sans souci de sa valeur, uniquement pour ses chances d’arriver à son tour.

Jadis le père choisissait une bru pour son fils, maintenant c’est un chef de bande, dont il devient le comparse.




Le professorat donne une notion exacte du rôle des théories el de leur vraie nature. C’est en enseignant, en résumant pour les débutants les résultats acquis qu’on aperçoit l’inutilité des grandes synthèses dont nos contemporains se gargarisent, et qu’on juge du peu d’avancement réel de la Science. Je voudrais qu’on donnât pour pénitence à tous les auteurs qui ont écrit sur Einstein la tâche de faire un cours sur les Interférences : il serait plaisant de les voir se débattre entre la nécessité d’être compré­hensibles et le désir de ne pas lâcher leur grand homme. Ce serait d’autant plus amusant que sur cent on n’en trouverait certainement pas deux qui connussent le sujet : il faudrait l’apprendre. Naturellement en France, malgré qu’ils en eussent, ils achèteraient le livre de ma collec­tion. Une des raisons qui me font détester de mes chers collègues est qu’il est bien difficile en France de se passer de mes livres, tout simple­ment parce qu’il serait invraisemblable qu’un des auditeurs au moins ne les eût pas entre les mains : le professeur risquerait de se faire coller par l’élève qui m’aurait lu, disgrâce qu’il redoute. On ne me cite jamais, les journaux scientifiques français vont même jusqu’à supprimer d’of­fice les renvois à mes livres (je sais là-dessus de bonnes histoires) ; que m’importe puisque mes livres sont sur toutes les tables ?

Rien n’est amusant comme le soin que prennent nos professeurs de Faculté (l’École normale donne le branle) de détourner leurs élèves de la lecture de mes livres. « Gardez-vous, disent-ils, d’en apprendre autant ! Votre crâne éclaterait ! Tâtez le nôtre : il est vide. Ce qui prouve qu’on arrive sans rien savoir. Ménagez-vous, bachotez. Ayez pourtant le soin d’apprendre un historique et de mettre des renvois bibliographiques au bas des pages : c’est facile et donne l’illusion de la Science. »

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Hélas ! ces conseils désintéressés ne sont pas suivis, au moins hors de nos frontières : en file mes livres font le tour du monde.

Quoi qu’il en soit, nos amateurs de théories générales et transcendantes en arriveraient bientôt à la conviction que les grandes synthèses ne servent ni pour renseignement, ni pour la découverte. Pour renseignement, c’est évident : pour la découverte, c’est un fait d’expérience.

D’une découverte quelconque, même parmi les plus importantes, étu­diez la genèse. Vous trouverez toujours une hypothèse directrice réalisée sous forme concrète dans l'esprit du savant qui découvre ; vous serez surpris du peu de précision mathématique qu’avait ordinairement ce postulat.

L’erreur fondamentale des mathématiciens est de croire qu’on découvre grâce à des formules : on découvre avec des images, on organise avec des formules.

Les découvertes sont toujours dues à des hypothèses particulières, se traduisant par des mécanismes grossiers mais facilement imaginables ; souvent à l’origine d’une découverte est un raisonnement erroné, mais conduisant à une représentation concrète.

Cette règle s’applique même aux parties de la science assez avancées pour que rien n’eût empêché de tirer le fait des formules. Témoin la fameuse expérience du pendule de Foucault. Foucault part de l’hypothèse que le plan d’oscillation tourne le moins possible ; un raisonnement faux le conduit fi la loi du sinus de la latitude. Ensuite viennent les mathéma­ticiens qui, dans les équations du mouvement relatif, retrouvent la loi vérifiée par l’expérience.

Depuis un demi-siècle ils connaissaient les équations ; ils n’avaient pas été capables d’y voir le phénomène.




On ne peut certes m’accuser de croire aux théories. Les jeunes savants d’aujourd’hui ne devraient pas oublier qu’ils tétaient encore quand Duhem et moi montrions, chacun de notre côté et par des arguments différents, le caractère pragmatique des théories physiques. Mais si Duhem vivait encore, il serait de mon avis que, si l’on ne doit pas chipoter sur les postulats, faut-il encore qu’on les puisse comprendre ; faut-il aussi ne pas dénuder Jacques pour vêtir Paul.

Mais la condition essentielle d’un procédé honnête vis-à-vis-de Jacques est de soupçonner son existence, ce qui me ramène à mes moutons.

Parlons un peu de la théorie d’Einstein.

Je n’y comprends rien et ne suis pas le seul dans mon cas puisque quel­ques centaines, pour ne pas dire quelques milliers de personnes nous expliquent ce qu’elle signifie. Apparemment s’ils comprenaient eux-mêmes, tant de gens n’éprouveraient pas le besoin de nous expliquer comment ils comprennent. C’est la première fois depuis que la physique existe, qu’une théorie a besoin de tant de commentateurs qui du reste ne

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s’entendent pas. Nous avons eu la joie d’assister à un procès (première instance et appel) où le demandeur montrait des lettres olographes d’Einstein déclarant que nul n’avait aussi bien saisi le fonds de sa pensée, alors que le défendeur s’efforçait de prouver que nul n’avait aussi complètement déraisonné.

Je n’ai pas à prendre parti. Ces messieurs ont trouvé une nouvelle définition du sens commun qui devient naturellement leur propre manière de penser : aujourd’hui les mots perdent leur sens vulgaire.

Dans une brochure qui les mit hors de leurs gonds, je me suis borné à leur demander comment ils voulaient qu’on enseignât l’optique, tout disposé à les suivre si leur méthode était plus courte et plus facile que la méthode traditionnelle. On ne saurait croire les sottises qui m’ont été répondues : ces messieurs auraient bien mieux fait d’avouer, ce qui se trouve imprimé dans la thèse de l'un d'eux, que l’optique des interférences, de la diffraction, de la polarisation elliptique et rotatoire est une vieille rengaine dont ils n’ont cure ; qu’il s’agit de l'émission ; que le reste s’ar­rangera comme il pourra, ayant perdu toute actualité, par suite tout intérêt scientifique (toute chance de valoir des prix académiques et des places au Dépôt).

L’un a bien voulu m’apprendre qu’aux dernières nouvelles Einstein retrouvait l’éther au bout de sa théorie ; l’autre que cete théorie conser­vait l’éther comme première approximation, mais par rapport à un sys­tème particulier de référence ; un troisième que grâce à cette théorie on peut faire presque complètement abstraction de l’éther ; un quatrième qu’il existe un milieu transmettant les perturbations, mais qu’il faut le considérer comme un pur espace géométrique.

À quoi je réponds en toute humilité que je ne tiens pas spécialement au mot éther, mais qu’indépendamment de toute existence réelle de l’éther, existence dont je me soucie comme d’une noisette, il n’est peut-être pas inutile de se rappeler le sens des mots.

Il est entendu, dans ce qui suit, que l’existence est pour moi une exis­tence fictive, un postulat que nous mettons à la base d’un système d’ex­plications, une manière commode de grouper les résultats pour les mieux retenir et pour en découvrir de nouveaux.

Il est d’abord évident que cette existence, toute fictive, toute prag­matique qu’elle soit, est ou n’est pas : jusqu’à présent on a toujours admis que l’existence n’a pas de degré. On n’existe pas en première approxi­mation ou presque complètement ; on existe ou l’on n’existe pas : je vous laisse l’alternative. Je ne défends à personne de reléguer dans le placard aux accessoires inutiles l’existence d’un milieu qui transmet l’énergie, de remettre en honneur les théories d'émission. Je demande simplement qu’on dise si l’on maintient les théories ondulatoires ou si l’on est décidé à les abandonner.

Dans la seconde hypothèse je demande à nouveau comment enseigner l’optique classique qui implique essentiellement l’existence d’un milieu.

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Au cas où l’on maintient, le milieu, force est bien de lui supposer des propriétés : c’est un non-sens de le considérer comme un espace purement géométrique. Mais, insiste-t-on, qu’est-ce que cela peut vous faire puisqu'en tout état de cause vous ne soutenez pas l’existence réelle de ce milieu.

Moi, ça m’est bien égal ; cela ne m'empêchera ni de dîner ni de dormir ; seulement je trouve que vous raisonnez comme des pantoufles. Quand on admet un système d’explications, la règle du jeu est de faire comme si son existence était réelle.

Partons-nous du postulat d’un milieu (par opposition aux actions à distance) : nous devons lui prêter les propriétés qui conviennent ; ce n’est donc pas un pur et simple espace géométrique.




Un de leurs grands arguments en faveur de la théorie d’Einstein est qu’elle réalise l’unité.

L’unité de quoi, Seigneur ! Si ces messieurs se donnaient la peine d'apprendre la physique classique, ils y verraient un invraisemblable enchevêtrement d’hypothèses particulières, plus arbitraires les unes que les autres. Nous passons notre temps à donner aux atomes, aux molécules, aux ions, aux électrons des propriétés qui n’ont rien de nécessaire et qui ne sont là que pour amener certains résultats expérimentaux.

C’est ce que nous appelons expliquer les phénomènes.

Alors même que vous admettriez la multiplicité des temps, vous n’en serez pas moins forcés d’introduire le fait expérimental (par exemple) que certaines radiations, repérées comme il vous plaira, sont les unes absorbées, les autres transmises par un certain milieu matériel.

On dirait à vous entendre que la physique est dans un état si avancé qu’il suffit maintenant d’en coordonner les diverses parties. Ignorez-vous que les phénomènes qui consentent à rentrer dans nos théories parti­culières, constituent pour l’heure une honorable exception ? Ignorez-vous que l’on ne retrouve au bout d’un sorite que ce qu’on a mis dans les prémisses ? Comment avez-vous l’impudence de dire au public qu’une formule simple contient l’armée des hypothèses particulières que nous avons été forcés d’introduire le long du chemin ?

Sinon, à quoi rime votre soi-disant unité ?

Mais il est moins pénible d’écrire des équations que de faire des expériences ; à les résoudre on remplit beaucoup plus de pages en un temps donné ; qu’importe le contenu puisque personne ne le lira ! Il y a 30 ans on se plaignait en France de ce que les expérimentateurs ignoraient les théories. La roue a tourné : il n’y a plus d’expérimentateurs parmi les jeunes ; on ne voit que des mathématiciens ignorant les phénomènes.

Leurs thèses soi-disant expérimentales sont d’une pauvreté navrante.

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Qu'ils enseignent la physique : ils seront forcés de l’apprendre. Peut-être alors finiront-ils par comprendre l'inutilité foncière des vastes synthèses !

Peut-être éviteront-ils le ridicule de tonnes de papier noircies à propos d’une théorie qui, aux dernières nouvelles, s’effondre piteusement par la base. L'éminent savant Lorentz assistait à cette expérience cruciale : on nous raconte qu’il en fut vivement impressionné.


Je n’ai pas de peine à le croire.


Une seule chose m’étonne : qu’on ait tant tardé à réaliser sur une montagne l’expérience fondamentale Michelson-Morley, alors que tout le monde savait que, vu l’énorme volume de. la Terre, un entraînement de l’éther à sa surface était vraisemblable.

Je suis loin de regretter toute cette histoire, d’abord parce qu'elle est amusante, ensuite parce que peut-être elle amènera nos jeunes savants à plus de respect pour la science traditionnelle.




Vous connaissez assurément l’histoire de la Dent d’Or.

En ce temps-là on apprit dans les Académies qu’un enfant avait une dent d’or. Immédiatement les Membres se divisèrent en deux dans, l’un pour l’existence, l’autre contre. Rapidement on en vint aux injures : des procès naquirent, de mauvaises paroles volèrent, des mariages furent rompus, des neveux déshérités, des familles désunies.

Le désir de se distinguer créa bientôt des sous-partis. Ceux qui soute­naient l’existence, se disputèrent sur les modalités. L’un prétendait que la dent ne pouvait être qu’à droite, l’autre à gauche… ; toute la rose des vents y passa. Certains démontrèrent que l’or de la dent était, non de l’or minéral, mais bien un or animal de poids spécifique moindre ; la théorie des isotopes (alors connue sous le nom de grand œuvre) fut invoquée. Un autre admettait l’existence, mais pourvu qu’on accordât qu’il s’agissait d’un lusus naturæ, qualificatif sous lequel il désertait dans le camp adverse : on y consentit pour ne pas perdre une voix.

La tranquillité publique était compromise, la discorde descendait dans les masses qui, sans y rien entendre, prenaient violemment parti : on était dentiste ou anti-dentiste. Ce fut une plateforme pour les élections législatives. Un dentiste ayant été malmené par un antidentiste, on craignit des émeutes. Le gouvernement dut renforcer la police : mais on se battit dans les corps de garde.

La situation devenait critique quand un sage fit observer qu’il était prudent de vérifier le fait.

On nomma des experts ; mais onques ne retrouva-t-on l’enfant ni la dent.

Les sages s’en firent une pinte de bon sang ; les autres faillirent en crever de dépit.

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Le mépris de toute instruction, je ne dis pas érudition, par suite le mépris du professeur est la caractéristique de nos polytechniciens si bien décrits par la formule : « Remplis d’eux-mêmes, vides de tout le reste ». Jadis on croyait ces messieurs nuls en pratique mais très forts en théorie. La guerre a passé : tout le monde sait aujourd’hui qu’ils sont aussi nuls en théorie qu’en pratique. Ignorance foncière, manque absolu d'esprit scientifique, telle est leur adéquate définition.

Voici du reste ce que je trouve dans leur journal quasi officiel sous la signature d’un général ; voici ce qu’ils n’ont pas scrupule d’imprimer en l’approuvant, je suppose.

« Tout d’abord si les compositions écrites fermaient la porte d’entrée à l’École à de très bons élèves, incapables de faire la moindre application d’un cours qu’ils possèdent et comprennent très bien toutefois, je dirais tant mieux. Qu’est-ce qu’un très bon ouvrier connaissant fort bien l’usage d’un outil, mais incapable de s’en servir ? Qu’est-ce qu’un ingénieur incapable de faire des applications de l’enseignement théorique qu’il a reçu ? Un pur érudit. Un reflet fidèle des idées d’autrui, mais dépourvu de toute personnalité, un abstracteur de quintessence, un métaphysi­cien, non un physicien — peut-être un excellent professeur. L’École Nor­male lui ouvrira ses portes, l’École Polytechnique devra lui fermer les siennes. S’il y est entré par surprise, il ne sera jamais un technicien, ni un théoricien de la technique, rien qu’un rhéteur scientifique. »

Ce texte est effrayant ! Je pensais qu’on ne pouvait comprendre sans savoir appliquer ; que le critérium de la réelle compréhension résultait de l’usage. Je croyais qu’un très bon ouvrier ne connaissait l’usage d’un outil que parce qu’il était capable de s’en servir ; avant de décrire un rabot, j’ai pris la peine de raboter des hectomètres de planches. Je m’imaginais qu’à vingt ans on n’est pas encore « ingénieur » et qu’on ne peut exiger une « personnalité » d’un blanc-bec à peine sorti de page.

Mais laissons ces incohérences !

Contentons-nous de noter l’opinion de ces braves gens sur les professeurs. Souvenez-vous de la Guerre, ô professeurs mobilisés dans les poudreries et arsenaux ; rappelez-vous avec quelle stupeur vous entendiez les techni­ciens patentés dégoiscr leurs sottises, perpétrer leurs âneries.

Rappelez-vous comment ces hommes éminents, ignorants comme des carpes, nous démontrèrent d’abord l’impossibilité théorique de la Grande Bertha, quittes, trois jours après, à la retrouver dans leurs formules.

Certes pour être un bon ingénieur il ne suffit pas de savoir, il faut savoir appliquer. Mais dans mon humble bon sens je croyais qu’on appli­quait seulement des choses connues, par suite qu’on avait apprises. Ces messieurs n’ont pas besoin d’apprendre ; ils ont tous le flair de l'ar-

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tilleur. Il leur suffit d’être anciens élèves de l’X pour tout savoir sans avoir rien appris, en conséquence, pour devenir la risée universelle.

Le malheur est, ô polytechniciens, que vous êtes en train de déteindre sur ces professeurs que vous méprisez tant. La Science française ne se maintenait que grâce à leurs efforts ; s’ils vous imitent, c’est la fin de tout.

Et c’est précisément ce que je désire empêcher.




Je vous entends : la preuve que vous n’êtes pas ridicules est qu’on s’incline devant votre compétence.

On s’incline parce que vous êtes socialement les plus forts : derrière votre dos on ne se gêne pas.

Voyez ce béjaune nouvellement sorti de l’École des Mines, chargé d’inspecter un boisage. Il en remontre aux vieux ouvriers qui se tordent ; il récite son cours technique qu’il n’a pas compris, se trompe de côté, Anonne, mais conserve sans broncher son outrecuidance. Que faire ? lui prouver qu’il est un âne ? ce ne serait pas difficile, mais coûterait bon : il exigerait des travaux inutiles, mais ruineux. On se contente de hausser les épaules… et de lui offrir le champagne. Il s’en va fier comme un paon.

Voyez cet inspecteur général qui préside une commission. Ayant vieilli, il a tout de même un peu de jugeote ; il n’en sait pas plus qu’à vingt ans, mais il commence à ne plus ignorer qu’il est ignorant comme un dindon : c’est un progrès. Conséquence : il se tait. Son silence départage les opinions. Quand les uns et les autres ont tout dit, il tâche de comprendre où réside son intérêt : il opine alors du bonnet.

Si par hasard ces messieurs ont retenu quelques bribes, l’exemple sui­vant vous montrera ce qu’ils en font. Dans une poudrerie quee je sais bien, on voulait refroidir de l’eau. L’X en question se rappelait vaguement qu’en faisant couler l’eau sur des fagots, on obtenait ce résultat. Il applique donc le procédé dans un espace entièrement clos : il n’oubliait qu’une moitié de la méthode, au surplus l’essentiel.

Peut-être aurait-il évité la gaffe et qu’on se fichât de lui, s’il avait un peu mieux appris sa physique… élémentaire.

« La preuve que nous sommes très forts est qu’on nous prend dans les usines ! »

On vous prend pour profiter de la bonne camaraderie et sans illusions sur vos moyens. On vous prend pour avoir des commandes qui seront reçues sans examen. On vous prend comme assurance contre les inspec­tions. On vous prend pour votre titre et malgré votre nullité.

Si je puis vous servir aussi brutalement ces vérités, c’est que je ne suis pas industriel, que je me fiche, refiche et contrefiche de votre colère. Que pouvez-vous contre moi ? dire du mal de mes livres ? C’est, vous

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qui seriez ridicules. On vous conseillerait, avant d’en parler, de savoir ce qu’ils renferment ; et dès que vous auriez fait le nécessaire pour rap­prendre, vous seriez si honteux de votre ignorance passée que vous auriez grand soin de vous taire !

Ne comprenez-vous pas que j’ai derrière moi la masse des gens qui vous connaissent à l’user, vous détestent et dont j’ai reçu les confidences ? que nous, contribuables, avons plein le dos de vos loups ruineux qu’en lin de compte nous acquittons de nos sous ? Dans votre intérêt tenez compte de mes critiques ; les mobilisés dans les poudreries ou dans les arsenaux, les officiers de complément vous ont trop vu pendant la Guerre. Pour prendre un peu de modestie allez à la Joliette voir pourrir la Hotte d’État dont nous ont gratifiés vos ingénieurs des constructions navales !

Nous avions encore un cuirassé ; grâce à vos ingénieurs hydrographes il est au fond de l’eau.

Que vous importe ? vous avez de l’avancement et c’est la princesse qui paie ! Rappelez-vous que la princesse, c’est nous tous, et qu’elle peut à la fin se lasser.




Le professorat n’est donc pas une tâche servile sans utilité pour le savant. Je vais plus loin : si l’on supprimait le professorat obligé, les savants dignes de ce nom le rétabliraient bénévole.

J’affronte ici le suprême ridicule de croire qu’il existe en France des hommes qui pensent comme moi.

À notre époque de battage, poser que c’est un plaisir d’avoir des dis­ciples, de former des intelligences, d’influer sur la manière de penser, dénote une ignorance absolue des goûts et des aspirations de la masse de nos professeurs si désireux de ne pas professer. Peut-être se doutent-ils que pour avoir des disciples, il est nécessaire d’avoir des idées : ils en sont totalement dépourvus ; ils les remplacent par des formules algébriques.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Avoir des élèves ne signifie pas qu’à des heures déterminées on se place derrière une table et qu’on récite un cours. On peut envisager le professorat sous un autre aspect : le direc­teur scientifique d'un laboratoire n'est qu'un professeur.

De même que dans un hôpital on professe au lit des malades, de même on professe en expliquant le mâniment d’un appareil. En ce sens le chef de travaux pratiques est le plus complet des professeurs ; c’est une aber­ration que dans nos facultés, dans nos écoles techniques, on considère comme inférieur le métier de chef de travaux, réservant les gros traite­ments à des gens qui arrivent tout suants deux minutes avant l’heure officielle, rassemblent hâtivement des notes mal classées et ânonnent un cours fait à la hâte. Pressés de courir à d’autres occupations, ils ne pensent en parlant qu’à leur réunion électorale ou à l’assemblée de leurs

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actionnaires. Ils ont débité leur cours à la Sorbonne, vite ils prennent le métro pour le dégoiser à l’École centrale ; un second métro les mène à Sèvres ou à Saint-Cloud faire une troisième ressucée.

Des professeurs ça ! vous plaisantez : de mauvais phonographes !

Et je finis par comprendre pourquoi, dans certaines écoles, on affiche un si beau mépris pour le professorat !




Résumons.

On n’enseigne bien que si l’on vit dans un laboratoire ; inversement on n’a chance d’aider à l’avancement de la science que si l’on ne se borne pas à en connaître un petit coin ; on doit posséder le minimum d’érudition qu’exige le professorat.

Diviser le personnel scientifique en deux catégories, les découvreurs, les professeurs, est absurde en théorie, irréalisable en pratique.

La France n’est pas assez riche pour doubler le personnel. Il serait impossible de ne pas donner des laboratoires aux professeurs ; impossible de les payer convenablement sans alors exiger un nombre de cours tel qu’ils iraient à l’abrutissement par les voies les plus rapides ; impossible de payer les découvreurs sans exiger des découvertes, et les découvertes ne se commandent pas.

Le système actuel est le meilleur, à la condition que les professeurs d'enseignement supérieur ne se croient pas quittes envers le public pour 3 cours par semaine pendant 7 mois de l’année.

Inversement on ne s’improvise pas professeur. Un ingénieur éminent peut être absurde parce que trop spécialisé. Les ouvrages écrits par les ingénieurs peuvent être excellents comme aide-mémoires ; ils sont généralement ridicules au point de vue scientifique, faute d’une vue d’ensemble de la question traitée.

C’est une erreur néfaste de croire que le flair suffit à l’ingénieur : pour appliquer, il faut savoir. Que pour le futur ingénieur on choisisse les parties de la science les plus immédiatement applicables, je me tue à le répéter ; mais il faut être polytechnicien pour mépriser la science acquise. Comme au jeune homme de 18 ans on ne peut demander une expé­rience technique qu’aussi bien il n’acquiert jamais comme Ingénieur des Ponts ou des Mines, force est d’exiger de lui un minimum de connaissances théoriques et expérimentales. Son mépris pour ses professeurs est la preuve que ses professeurs sont mauvais.

Il n’existe pas de plus parfaite jouissance intellectuelle que de former des cerveaux, d’imposer ses idées, d’amener les autres à penser comme l’on pense. Le professeur d’enseignement supérieur qui fait son métier comme un chien qu’on fouette, devrait avoir la pudeur de ne pas s’en vanter.

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Tout savant digne de ce nom demanderait des élèves si ses étu­diants réguliers disparaissaient. Certes la science en train de se faire n’est pas matière à enseignement officiel ; mais le professeur doit y pré­parer ses élèves. Et puisque aujourd’hui la science se mêle à tout, les savants peuvent avoir sur la manière de penser de leurs contemporains l’action jadis réservée aux philosophes.




Monsieur Fortépaule m’a fait l’amitié de relire les épreuves de cet ouvrage et d’en composer la table des matières. Je l’en remercie cor­dialement.