100%.png

Sciences — De la Pluie et des inondations

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
SCIENCES

DE LA PLUIE ET DES INONDATIONS



Les heureux citadins de notre. civilisation moderne ne s’occupent guère des phénomènes météorologiques que comme de légers accidens atmosphériques qui n’apportent aux relations de la société que des agrémens ou des contrariétés. Parler de la pluie ou du beau temps signifie en général avoir une de ces conversations que l’on ne soutient que faute de mieux, et qui ne commandent qu’un intérêt des plus secondaires. Avec des précautions convenables, les personnes valétudinaires ou d’une organisation nerveuse savent elles-mêmes se mettre à l’abri des influences de la saison et des troubles exceptionnels de l’air où nous vivons. Il n’en est pas tout à fait de même pour les habitans des campagnes, qui sont mis forcément en relation avec les grandes forces de la nature. Pour l’homme isolé des habitations, le froid et le chaud, le temps sec ou pluvieux, le vent ou le calme, l’orage ou l’air serein sont des circonstances importantes qui agissent énergiquement pour la santé ou pour la maladie.

Mais quand on considère que les nombreuses populations de nos contrées s’alimentent du produit d’un petit nombre de plantes et d’animaux, et que cette production si essentielle dépend uniquement des influences du climat, les études météorologiques reprennent le haut rang qui leur est dû dans l’agriculture comme dans la médecine. Elles entrent par leurs résultats dans le domaine de l’économie politique. Il ne s’agit plus d’une partie de promenade contrariée par le mauvais temps ou d’une averse à éviter, mais bien de l’approvisionnement et de l’alimentation des deux cent cinquante millions d’hommes de notre Europe. En un mot, la question est celle de la subsistance facile ou de la disette, de l’abondance ou de la famine. Les pluies désastreuses qui ont ravagé la France par les inondations qui en ont été la suite dans ces derniers mois, et qui, chose singulière, ne se sont fait sentir que dans la France moyenne, dans les bassins de la Loire et du Rhône, entre les bassins non compromis de la Seine et de la Gironde, ont excité, par la grandeur du fléau, un étonnement général, une véritable consternation. Chacun a demandé quelle était la cause de ces désastres, et s’il était possible de les prévoir, de les prévenir, ou enfin de les réparer. Tous ceux que l’on présume s’occuper de la physique du globe ont été accablés de questions relatives à cet état météorologique si exceptionnel, et la réponse prudente : « Je ne sais pas ! « était loin d’être accueillie favorablement, elle provoquait infailliblement cette réflexion peu obligeante : « Mais à quoi donc sert la science? »

Avant de répondre, il faut savoir. Pour savoir, il faut observer et recueillir des instructions venues de diverses parties du globe. Il faut enfin connaître quel a été l’état météorologique du globe dans les années antérieures. On voit que dans une pareille situation de la science, l’ignorance et le doute sont bien pardonnables, ou plutôt qu’ils sont impérieusement commandés, sous peine de tomber dans les inconvéniens qui attendent ceux qui se croient obligés de tout savoir et d’avoir réponse à toutes les questions. En essayant aujourd’hui d’expliquer les inondations de la France centrale par la théorie de la pluie que j’ai donnée en 1848, je ne me flatte pas d’entraîner une conviction unanime. Je désire seulement qu’on pèse attentivement les faits que j’ai groupés et les analogies nombreuses d’où j’ai déduit mes conclusions.

Les lecteurs de la Revue connaissent déjà la cause à laquelle il faut rapporter principalement la précipitation de l’eau qui est contenue dans l’air et qui forme la pluie. J’en ai parlé dans plusieurs circonstances, et notamment dans une étude sur l’arrosement du globe terrestre [1]. Je me borne ici à rappeler les notions fondamentales de la théorie de la pluie.

L’air même, quand il est pur, transparent et bleu, est un vaste réservoir d’eau en vapeur mêlée à l’air sec et constituant avec lui ce qu’on appelle l’atmosphère. C’est cette vaste mer aérienne sans rivages et sans limites qui entoure la terre de toutes parts, et dont la profondeur peut être estimée à 60 kilomètres. L’homme, les animaux et les plantes vivent au fond de cet océan de fluide respirable, qui est environ huit cent fois moins compacte que l’eau, mais qui cependant, mobilisé par des vents impétueux, peut remplacer le poids qui lui manque par la grande vitesse qu’il acquiert et produire des effets tout aussi terribles que l’eau, ainsi qu’on l’observe dans les ouragans des Antilles et des contrées in 1er tropicales, qui rasent tout à la surface du sol qu’ils balaient.

La présence de l’eau dans, l’atmosphère est indispensable pour rendre l’air respirable. Un air trop sec dessèche les poumons et incommode les hommes, les animaux et même les plantes. C’est ce qu’on éprouve dans les ascensions en ballon ou sur les sommets des montagnes, car l’air y est presque privé totalement de vapeur d’eau. On connaît les effets désastreux du sémoun ou vent sec du désert. Une trop grande humidité de l’air a aussi ses inconvéniens pour l’hygiène, et tout le monde connaît la malaria des lieux chauds et humides. En comparant sous ce point de vue l’Angleterre et la France, Paris et Londres, nous trouvons qu’à Paris l’air contient en général moitié de la vapeur totale qu’il peut porter avec lui, tandis qu’à Londres cette quantité approche de l’humidité extrême, et les bois ne peuvent s’y conserver que sous une couche de vernis qui les préserve de cette influence destructive.

Au reste, rien n’est plus facile que de forcer l’air à déposer l’eau qu’il contient sous forme de vapeur : il suffit de le refroidir. Tout vase qui l’été contient de l’eau froide ou de la glace se couvre à l’extérieur d’une couche épaisse d’eau qui bientôt après ruisselle le long de ses parois et peut être recueillie en assez grande abondance. C’est ainsi que les larges feuilles des choux et des plantes potagères, refroidies par l’exposition à ciel découvert, rassemblent, non pas de simples gouttes, mais bien de petites flaques d’eau très pure qui en remplissent toute la concavité. C’est la théorie de la rosée.

Une donnée importante de la question qui nous occupe, c’est que l’air contient d’autant plus de vapeur d’eau qu’il est à une température plus élevée, en sorte que dans les régions équatoriales l’atmosphère porte une bien plus grande masse d’eau que dans nos climats. Chez nous même, il y a entre l’hiver et l’été une grande différence pour la vapeur mélangée à l’air. Il y en a six fois plus dans la saison chaude qu’au moment où il gèle. Aussi les pluies d’été, quoique moins fréquentes, sont bien plus abondantes que celles d’hiver, et les pluies tropicales sont de même très supérieures aux nôtres pour l’épaisseur de la couche d’eau qu’elles versent sur la terre.

Le refroidissement de l’air étant la cause que tout le monde assigne à la pluie, il reste à savoir comment se produit dans la nature ce refroidissement, généralement très subit. Là est le secret de la formation de la pluie.

De tous les moyens d’échauffer ou de refroidir l’air, il n’en est pas de plus efficace et de plus prompt que de le comprimer ou de le dilater. Ainsi l’air enfermé dans un étui de cuivre ou de verre et rapidement comprimé par une baguette garnie d’un tampon s’échauffe au point d’enflammer l’amadou. Si après avoir resserré de l’air dans un vase de cristal on lui ménage une sortie par une petite ouverture, cet air reprend son volume en sortant, il s’étend en tous sens, se dilate et devient très froid; il dépose de l’humidité et même de la glace sur les corps où il souffle. L’air qui s’échappe des lèvres quand on siffle donne, après avoir été comprimé dans la poitrine, une impression de fraîcheur bien connue, ce que ne fait point l’air qu’on exhale avec la bouche ouverte. On peut voir la fable de La Fontaine sur ceux qui soufflent le chaud et le froid. Au physique, tout le monde en est là. Cet effet se produisait en grand dans une machine des mines de Schemnitz en Hongrie. Là un vaste réservoir d’air humide portait le poids d’une colonne d’eau de 150 mètres. Quand on lui ouvrait une issue au moyen d’un robinet, on voyait cet air conserver pendant quelque temps sa transparence jusqu’à ce qu’il se fût dilaté convenablement dans l’espace où il se répandait librement. A une certaine distance de l’orifice, l’air refroidi par l’expansion subite changeait la vapeur transparente en nuage visible à l’œil. Plus loin, le nuage encore plus refroidi donnait des gouttes d’eau, c’est-à-dire de véritable pluie. Enfin, à une distance plus grande encore, l’humidité de l’air se transformait en neige et en glace que l’on recueillait sur un bonnet de mineur.

Les expériences de physique où l’air dilaté se refroidit sont innombrables. Ainsi les premiers coups de piston d’une machine pneumatique produisent un brouillard dans le récipient de cristal. Ainsi, quand on partage l’air d’un ballon de verre entre deux ballons pareils, un thermomètre fait d’une triple lame métallique extrêmement mince indique un froid supérieur à ceux qui règnent en Sibérie. Quand le baromètre baisse de 2 centimètres, l’air se refroidit de 3 degrés centigrades.

Maintenant par quel procédé la nature dilate-t-elle l’air pour le refroidir ainsi et lui faire donner de l’eau par la condensation de la vapeur? C’est tout simplement en le transportant dans des régions élevées où la pression est moindre, où par suite l’air se dilate, se refroidit et précipite la vapeur qu’il avait avec lui.

D’après ce qui vient d’être dit, soulevez une masse d’air à une hauteur de 200 mètres, elle portera un poids d’air moindre. Cette diminution de poids sera de 2 centimètres du baromètre. Cette masse se refroidirait donc de 3 degrés. Si l’élévation est beaucoup plus grande, par exemple de plusieurs milliers de mètres, comme le long des flancs d’une montagne, le refroidissement est énorme, et, si l’air est humide, il se produit une abondante averse d’eau ou de neige.

M. Le commandant Rozet, officier d’état-major, a bien voulu, à ma demande, vérifier directement cette assertion pendant ses beaux travaux géodésiques le long de la chaîne des Pyrénées. Ayant placé plusieurs observateurs munis de thermomètres le long des flancs d’une montagne, pendant qu’un vent constant et bien réglé poussait un courant d’air ascendant le long des pentes de cette montagne, il a reconnu que l’air, à mesure qu’il s’élevait, devenait de plus en plus froid, et cela de la même quantité que la théorie assignait à l’avance. Ceci nous explique la cause du grand froid qui règne au sommet des pics très élevés. Il est évident que tout l’air que les vents poussent dans ces hautes régions n’y arrive que très dilaté à cause de la très petite pression de l’atmosphère à ces hauteurs, et que cette dilatation cause un vif refroidissement de l’air qui se communique à la montagne que baigne cet air refroidi. Au reste, il y a aussi d’autres causes de refroidissement pour les sommets isolés, mais celle-ci est certainement une des plus efficaces. Il est des montagnes, telles que celles de l’Inde, au sommet desquelles le poids de l’air est réduit à la moitié de ce qu’il est ordinairement dans les plaines peu élevées ou sur le rivage des océans. Quand on voyage dans ces sites aériens, on voit souvent apparaître capricieusement de petits nuages dont la dimension n’est que de quelques mètres, et qui disparaissent aussi subitement qu’ils se sont formes. On voit qu’il suffit qu’une petite masse d’air humide ait été soulevée de quelques dizaines de mètres pour montrer sa vapeur en brouillard, et qu’au bout de quelque temps le réchauffement de ces petites masses au sein d’une atmosphère plus chaude doit y faire rentrer la vapeur, à peu près comme nous voyons les petits lambeaux de nuages que lancent nos locomotives flotter dans l’air et y disséminer leur vapeur blanche, qui reprend, en se mêlant à l’air, et de la chaleur et de la transparence.

Ce phénomène s’est montré à moi dans toute sa magnificence au milieu d’une des gorges élevées des Pyrénées entre la France et l’Espagne. Un vent violent poussait l’air des plaines françaises le long des flancs abrupts de la chaîne du Canigou. Par une circonstance particulière, cet air peu chargé d’humidité ne devenait brouillard et nuage qu’à la hauteur où j’étais placé; ensuite, en se précipitant vers l’Espagne, il se condensait, il regagnait la chaleur que la dilatation lui avait fait perdre, et à quelques mètres au-dessous de moi, il reprenait sa transparence et cessait d’être nuage. La persistance du petit nuage qui couronnait la hauteur, malgré un vent violent qui aurait semblé devoir l’entraîner rapidement, était un phénomène des plus curieux, que j’observais de tous mes yeux, mais dont je ne cherchais point alors la cause. La même observation a été faite par plusieurs des explorateurs de montagnes, et notamment par l’illustre M. Cordier.

On a dit très justement que les météores sont les expériences de physique de la nature. En voici une exécutée sur une échelle immense au centre de la France, dans l’atmosphère de cette vaste et riche plaine de la Limagne d’Auvergne, que dominent de loin la chaîne du Puy-de-Dôme et celle du Mont-d’Or. Un soleil brillant dardait ses rayons sur la contrée fertile qui environne Clermont et Riom. Pas un nuage dans toute cette vaste étendue, pas même cette teinte légèrement pâle qui, chez nous, ternit un peu l’azur du ciel et nous rend improbables les ciels d’outremer des peintres italiens. Partout le calme de l’air et la transparence la plus parfaite. Tout à coup un mouvement s’opéra dans cette masse précédemment immobile. Le vent d’après-midi la poussa vers le Puy-de-Dôme, et les arbres, inclinant légèrement leurs têtes vers la montagne, indiquèrent que c’était vers ce côté que le courant d’air prenait sa route. Forcément cette masse d’air devait se soulever en suivant les flancs herbeux de la montagne. En montant, elle devait être déchargée du poids de toutes ces couches d’air au-dessus desquelles elle se plaçait successivement. De là une dilatation, un refroidissement et toutes ses conséquences. En effet on vit bientôt la tête du courant ascendant se troubler, s’obscurcir et former un nuage dont on apercevait le dessus et le dessous, le commencement et la fin. Peu à peu, le courant continuant à se transformer en nuage, celui-ci occupa tout l’espace jusqu’à moitié hauteur du Puy-de-Dôme. Ultérieurement la tête du nuage offrit toutes les apparences de ces nuages lourds terminés en dessous par une base plane d’où s’échappe ordinairement la pluie. Celle-ci ne fit pas longtemps défaut, et la teinte du sol arrosé montra bientôt l’étendue de la portée du courant d’air d’où s’échappaient les gouttes d’eau d’une pluie abondante. Un peu plus tard, quand le vent eut encore élevé le nuage, la scène changea, et ce furent des flocons de neige qui sortirent du nuage encore plus refroidi pour joncher les hautes pentes du Puy-de-Dôme et donner aux habitans de la plaine le spectacle, habituel pour eux, d’une neige d’t’té. Les observateurs, placés sur la haute cime, purent vérifier l’image hardie de Huygens le père, qui, franchissant les Alpes, s’étonnait de porter ses pas au travers des neiges de juillet et d’août :

Ferre per æstivas torpida membra nives.


Une grande obscurité avait momentanément dérobé le ciel et la terre aux contemplateurs stationnés sur le pic le plus élevé. Un caprice du vent fit plier le courant d’air à droite, vers la chaîne du Mont-d’Or, et tira, pour ainsi dire, d’une manière magique le rideau qui leur avait dérobé pour quelque temps le spectacle de la belle Limagne d’Auvergne, avec ses cultures, ses moissons, ses arbres, ses roches volcaniques et ses rivières, dont les ondes étincelaient au grand soleil. Il ne restait du météore qu’une plaine de neige qui blanchissait momentanément la plus haute cime du mont, et, plus bas, les hautes herbes mouillées, qui réservaient au retour des explorateurs de la nature un bain à peu près aussi complet que s’ils eussent traversé à gué les eaux de l’Allier qu’ils apercevaient à l’horizon.

Il est bon d’observer cependant que les choses ne se passent pas toujours d’une manière aussi paisible. Les courans d’air n’accostent souvent les flancs des montagnes qu’avec de furieux ouragans qui ne permettent pas aux voyageurs de se tenir debout. D’autres fois de formidables coups de foudre, renouvelés à chaque seconde, sont échangés entre le nuage et la montagne. Alors les hommes et les troupeaux, sais. s d’une panique étrange, fuient à grande vitesse le théâtre du redoutable météore. Les moutons rivalisent de course avec les chiens pour aller chercher ailleurs un refuge, et tout disparaît en un instant d’alentour du voyageur, resté seul et que ses guides eux-mêmes ont abandonné.

Une chaîne de montagnes qui s’élève au centre d’une contrée est donc une véritable source de pluie par le refroidissement qu’elle occasionne dans les masses d’air humide qui franchissent ses sommets, et, je le répète, par cela seul que ces masses d’air se dilatent en montant dans l’espace, et en se trouvant déchargées du poids des couches inférieures qui les comprimaient. Remarquons ici que rien ne limite la quantité de pluie que peut donner une pareille disposition du terrain. Tant que le courant d’air continue à affluer pour franchir la barrière élevée que lui oppose la chaîne montagneuse, la pluie ne cesse de tomber de l’air refroidi de ce courant, en sorte que si le vent humide s’établit en permanence, il dépose des masses fluides telles que le lit des rivières est impuissant à les contenir, pour les conduire comme à l’ordinaire à la mer ou aux grands fleuves, dont les rivières sont tributaires.

Si l’on connaît le relief d’un pays et la nature des vents régnans, on peut vérifier que partout où ces vents trouveront un obstacle qui les forcera de s’élever, ils donneront naissance aux sources de rivières dont les eaux seront en proportion de la hauteur de l’obstacle qui leur a été opposé. Les Alpes nous offrent un exemple frappant de cette influence d’arrosement : les vents habituels de sud-ouest qui nous arrivent de l’Atlantique, en venant déposer leurs eaux à la barrière alpine, nous donnent le Rhône et le Rhin, deux des plus grands fleuves de l’Europe occidentale. Les vents chauds et humides de l’Italie et de la Lombardie, en franchissant les Alpes tyroliennes, nous donnent le Pô et tous ses affluens ou cousins (cognati suoi), pour me servir d’un mot de Dante. On sait que ce fleuve, au moment des crues, roule dans l’Adriatique un volume d’eau tel, que, pendant le blocus continental, les croisières anglaises pouvaient s’approvisionner d’eau douce hors de la portée des canons de la côte. Enfin ces mêmes Alpes, recevant dans leurs nombreux chaînons le vent de retour de la Russie, donnent naissance au Danube, le roi des fleuves d’Europe, qui, après avoir reçu cent affluens qui ont une origine analogue, va contribuer puissamment à dessaler cette Mer-Noire où viennent de s’illustrer de tant de gloire nos modernes argonautes de la justice et de la civilisation.

Mais, dira-t-on, il pleut dans les plaines dépourvues de hauteurs considérables, il pleut même en pleine mer, là où aucune barrière ne peut forcer les courans d’air à se soulever, à se dilater, à se refroidir et à précipiter leur humidité. Les bassins de la Somme, de la Seine, de la Loire, de la Charente, de la Gironde, de l’Adour, ne sont qu’en très faible partie adossés à des chaînes montueuses. D’où vient ici l’ascension des masses d’air qui doit produire leur refroidissement et la pluie qui en est la suite? Je vais le dire.

Il est impossible de ne pas admettre que quand un grand courant d’air s’est établi dans une direction quelconque, il est souvent ralenti dans sa marche soit par les aspérités du terrain qui le retardent, soit par les forêts et les plantations au travers desquelles il ne se fraie un passage qu’avec des difficultés et des retards qui se communiquent à la masse entière mobilisée; de plus, il faut pour que le courant s’avance que l’air qui le précédait lui ait livré passage en se déplaçant lui-même. Or un changement de direction, ou la rencontre d’un courant d’air opposé, ou encore l’obstacle d’un air allant moins vite que celui qui le suit, mille causes enfin, sans compter l’influence calorifique des rayons solaires, doivent fréquemment retarder la marche de ces courans capricieux. Or tout courant qui sera arrêté ou seulement retardé dans sa route se renflera, se soulèvera en augmentant de hauteur tout comme s’il eût été soulevé dans toute son épaisseur en glissant le long d’une pente inclinée. L’effet sera donc le même, il y aura dilatation et refroidissement. Telle est l’origine de la pluie qui alimente nos rivières des plaines. Alors la pluie s’échappe de toute la masse du courant d’air qui s’est dilaté en s’arrêtant, et on explique ainsi comment il tombe plus de pluie dans une plaine que sur une hauteur saillante au milieu, et comment, par exemple, on recueille sensiblement plus de pluie dans l’appareil qui est placé au pied de l’Observatoire que dans celui qui est sur la plate-forme élevée de ce grand édifice. Il y a un petit nombre d’années, il ne pleuvait point dans la Basse-Egypte. Les vents constans du nord, qui y règnent presque exclusivement, passaient sans obstacle sur cette terre privée de végétation, et, sur les toits d’Alexandrie, on conservait les grains sans les recouvrir ou les préserver des injures de l’atmosphère; mais depuis que des plantations y ont été faites, il en résulte un obstacle qui retarde le courant d’air septentrional. Cet air retardé se gonfle, se dilate, se refroidit et donne de la pluie. Les forêts des Vosges et des Ardennes produisent le même effet pour le nord est de la France, et nous donnent une forte rivière, la Meuse, aussi remarquable par le volume de ses eaux que par le peu d’étendue de son bassin. Sous le point de vue du retard d’un courant et des effets de ce retard, un de mes illustres confrères, M. Mignet, non moins penseur profond qu’écrivain éloquent, me suggérait que, pour produire de la pluie, une forêt valait une montagne. Cette remarque est vraie à la lettre. Enfin eu plein océan, où le retard d’un courant aérien ne peut provenir ni des inégalités du terrain, ni de la présence des forêts, ni du contournement des vallées, il a bien d’autres causes, par exemple la rencontre de courans contraires, l’effet des vents d’est et d’ouest que chaque jour amène le soleil, peut-être même l’agitation que le vent imprime à la mer pour faire les vagues, agitation qui ne peut être produite par l’air sans que celui-ci ne perde de son mouvement, en en communiquant une partie aux flots qu’il tourmente de mille manières.

Si l’on jette les yeux sur une mappemonde et qu’on soit instruit de la marche générale des courans de l’atmosphère, on aura le secret de tout ce que fait la nature pour l’arrosement de notre globe. Partout où il y aura une cause de soulèvement des masses d’air soit à raison des chaînes de montagnes soit par un arrêt des masses d’air mobilisées, il devra pleuvoir, et on verra naître des rivières. Un seul mot cependant sur ces pluies tropicales qui sont si abondantes dans la zone torride où l’air, étant très chaud, contient par là même une grande quantité de vapeur d’eau. Lorsque le soleil arrive d’un côté ou de l’autre de l’équateur sur la tête des habitans de ces régions, il détermine par la chaleur de ses rayons, tombant à plomb, un courant ascendant semblable à celui qui s’élève au-dessus de tous les corps échauffés ; c’est ce courant qui fait monter la flamme et la fumée de nos foyers domestiques ou des feux qu’on allume en plein air. On sait que ces courans qui s’élèvent de la zone torride vont ensuite se déverser vers les deux pôles et y tempérer la rigueur du froid. Or ce courant ascendant, emportant avec lui sa vapeur, est précisément dans le même cas que celui qui s’élève le long de nos montagnes. Il monte en vertu du mouvement primitif qu’il reçoit de l’action du soleil et va se refroidir en se dilatant dans les régions supérieures de l’atmosphère, d’où résultent ces pluies qui font de l’Amazone une mer d’eau douce dont la longueur se compte par milliers de kilomètres, et la largeur par centaines des mêmes mesures.

Voici maintenant la cause qu’on peut assigner à la catastrophe météorologique qui a désolé naguère la région moyenne de la France.

Tout le monde connaît l’immense courant d’air chaud qui, sous le nom de vents alisés, marche vers l’ouest entre les tropiques. Une portion de ce courant se déverse sur l’Atlantique et revient des États-Unis à la France et à l’Europe, en passant sur un courant d’eau chaude qui suit la même route, et qui tempère ce vent de retour de manière à produire pour la France un climat d’une qualité supérieure à toute autre contrée située à pareille distance de l’équateur. D’après les lignes de chaleur tracées par M. de Humboldt, si on prend une localité quelconque au milieu de la France, par exemple en Champagne ou en Bourgogne, on ne trouvera qu’en se rapprochant du midi des localités également favorisées pour la chaleur et les productions du sol qui en dépendent. Ce courant d’air tempéré, qui jette sur la France une sorte de manteau protecteur, se déverse par un premier embranchement vers Marseille, puis, par une seconde branche, il entre par Trieste dans la mer Adriatique, puis encore il redescend en partie vers l’équateur par la Mer-Noire, par la mer Caspienne, par la Perse et par l’Inde. Il rejoint ainsi le grand courant des vents alises. Plus loin, les chaînes de l’Himalaya et de l’Altaï de Sibérie lui opposent une barrière infranchissable, et stérilisent ainsi toute la Chine occidentale. Voilà donc établi le régime normal de notre atmosphère française et européenne. Or depuis plusieurs années ce courant, qui accostait l’Europe par le milieu de la France, s’était peu à peu déplacé; il était remonté jusqu’à la Baltique et au nord de l’Allemagne, et il avait interrompu le décroissement régulier de la chaleur à mesure qu’on s’élève vers le pôle, à tel point que le nord de l’Allemagne se trouvait momentanément plus chaud que le milieu de cette vaste contrée.

C’est sans doute cette circonstance qui a rendu les dernières années remarquablement sèches dans l’Angleterre du sud. Le courant humide passait plus haut. Je n’ai pas besoin de dire que cet état de choses était exceptionnel et pour ainsi dire forcé. Ce n’est point là le régime habituel du courant atlantico-européen, lequel passe d’ordinaire par le milieu de la France. Cette année, une rechute s’est opérée. Le courant a repris son ancienne direction, et il est venu aborder la France par son milieu, revenant ainsi à son cours ordinaire; mais il n’a point trouvé les voies préparées; il n’a point trouvé établis les déversemens naturels vers le midi dont nous avons parlé plus haut. Il a trouvé un obstacle dans l’immobilité de l’air de la France, jusqu’à ce que le régime primitif des déversemens naturels ait été rétabli. Cet air humide a donc dû s’entasser au-dessus de l’atmosphère du milieu de la France, et par suite il a été soulevé, dilaté, refroidi, et nous a donné des pluies désastreuses. Il est évident que la surcharge de l’air a rétabli les anciens courans, et que sans doute les pluies de 1856 ne se renouvelleront pas en 1857. On voit, par ce qui vient d’être dit, combien il est important de jeter un coup d’œil d’ensemble sur le globe entier, et combien il est nécessaire d’en connaître le régime normal et les exceptions qui viennent suspendre le cours régulier des météores, car on est alors menacé d’un retour brusque au régime naturel avec les inconvéniens attachés à tout changement violent dans l’ordre de la nature. Les communications par voie électrique nous promettent beaucoup pour le perfectionnement de la météorologie, et l’observatoire de Paris, soutenu par une volonté puissante, a déjà pris pour la connaissance de l’ensemble des faits de la physique du globe la plus utile et la plus honorable initiative. Espérons qu’à une époque prochaine les peuples ne seront jamais pris à l’improviste par aucun des grands phénomènes de la nature.

Mais ce n’est pas tout que de prévoir la possibilité ou l’imminence d’une crise météorologique, il faut organiser les moyens d’en atténuer les effets désastreux, à peu près comme on cherche à s’approvisionner de céréales dès le moment où l’on prévoit une récolte insuffisante. Ici toutefois les difficultés sont bien autrement grandes.

En effet, la nature et les travaux d’art ont établi le lit de nos fleuves et de nos rivières de manière à permettre aux grandes crues de s’écouler jusqu’à la mer sans dépasser certaines limites au-delà desquelles il y aurait dégâts et catastrophe. Or, comme les phénomènes de la nature peuvent outrepasser les prévisions les plus étendues, il semble qu’il n’y ait plus pour ces circonstances exceptionnelles, comme pour tous les fléaux irrémédiables de la société, qu’à attendre la cessation du mal. Quelles digues auraient pu contenir les inondations des mois derniers dans les bassins de la Loire et du Rhône? Il me paraissait donc complètement impossible de parer à de si redoutables éventualités. Une autorité souveraine, après avoir consulté les lumières pratiques de nos ingénieurs qui tiennent le premier rang dans le monde entier, n’a pas jugé la chose désespérée. Il s’agit de mettre des obstacles temporaires à la réunion trop prompte de toutes les inondations partielles et de donner le temps de s’écouler aux masses d’eaux déjà accumulées avant de laisser d’autres masses destructives arriver pour augmenter le désordre et le rendre irrémédiable. Gagner du temps est tout dans cette circonstance, et si l’on peut retarder la marche d’une rivière de manière à la faire aller deux fois moins vite, c’est comme si on en réduisait les eaux à moitié, puisque l’on gagne deux fois plus de temps pour en opérer l’écoulement. J’adopterai cette manière de voir, qui me paraît très rationnelle. Il s’agira donc de placer au travers des cours d’eau qui deviendront menaçans des barrages momentanés qui diminueront la pente et la dépense de ces cours d’eau, et par suite les rendront inoffensifs.

La question ainsi posée, il nous faut imaginer un barrage momentané, facile à établir sans travaux préparatoires longs et dispendieux, — et qui puisse entraver la marche du courant jusqu’au moment où la masse de ses eaux n’offrira plus de danger. En ce genre, rien ne me paraît plus praticable que d’avoir de grandes caisses creuses en fonte, pareilles à celles dans lesquelles on embarque des provisions d’eau à bord des grands bâtimens de la marine. Ces caisses, d’ailleurs très solides, flottent facilement quand elles sont vides, et sont par suite d’un transport aisé. Après les avoir amenées en travers du courant, on les relierait l’une à l’autre par des chaînes courtes et solides, et on ferait de leur ensemble une espèce de pont flottant. En les laissant ensuite se remplir d’eau par une ouverture convenable, ces caisses s’enfonceraient jusqu’au seuil de la rivière, et mettraient à l’écoulement des eaux un obstacle dont l’ingénieur réglerait à volonté la puissance et l’effet. La pose d’un pareil barrage ne serait guère plus difficile que l’établissement d’un passage sur pontons au travers d’une rivière quelconque, et plus tard, pour rendre les caisses susceptibles de flotter de nouveau et d’ètre transportées ailleurs, il suffirait de les vider de l’eau qu’on aurait laissée s’y introduire. J’avais à deux reprises fait proposer au pacha d’Egypte ce système de barrage pour élever le niveau des eaux du Nil sans constructions difficiles ou dispendieuses; malheureusement c’était en 1840, lors de l’expédition anglaise, et je n’ai point reçu de réponse à mes communications. Plusieurs de nos ingénieurs les plus illustres ont donné leur approbation à ce système de barrage mobile, mais c’est surtout en matière d’hydraulique qu’il faut laisser à l’expérience le droit de prononcer. Le maître souverain, c’est le succès, usus magister. C’est une autorité irrécusable.

Voilà donc ce qu’on peut faire pour diminuer les effets des grandes crues subites, prévues ou non. Un préservatif extemporané et momentané est opposé à une menace passagère et à un danger de courte durée. Ici tout est logique. Mais ne conviendrait-il pas d’organiser le sol même de manière à prévenir ces entassemens d’eaux si menaçans, qui semblent se former aujourd’hui plus fréquemment que dans les siècles passés?

On peut déjà reconnaître que la culture, qui, par l’établissement de fossés et de tuyaux de drainage, rend l’écoulement des eaux pluviales plus prompt et leur arrivée plus rapide dans les cours d’eau permanens, que la culture, disons-nous, a contribué à donner à nos rivières un régime torrentiel. Les cours d’eau, par le rapide écoulement des produits de la pluie, s’enflent démesurément et ravinent leur lit. En même temps la terre végétale des collines est entraînée loin des hauteurs qu’elle devrait continuer à recouvrir et à rendre fertiles. Pour éviter cet inconvénient, tout le monde a pensé à des fossés creusés en travers de la pente pour arrêter les eaux et les terres qu’elles entraînent. Ces fossés devraient être plantés et défendus contre la dévastation ordinaire des bûcherons et du bétail. Toutes les crêtes des collines devraient sans retard être boisées, ce qui aurait le double avantage de produire la pluie, comme nous l’avons dit déjà, et ensuite d’en retenir les eaux bienfaisantes. Ensuite, de proche en proche, la végétation gagnerait de l’espace et refertiliserait la terra. Quant à la mise à exécution de ces travaux, dont la dépense serait en partie supportée par les propriétaires, je me hasarderai à reprendre une idée que j’ai déjà émise dans cette Revue, à savoir l’organisation de régimens de planteurs pris parmi les vétérans de l’armée. On utiliserait ainsi, dans des travaux qui seraient à peu près analogues à ceux des jardiniers, la vieillesse et une partie de l’âge mûr d’hommes estimables dont on assurerait la subsistance jusqu’à leur mort. Leurs habitudes de subordination, la régularité de leur travail, le bas prix auquel on s’assurerait leurs services, comme complément de pension de retraite, feraient de ces corps d’utiles auxiliaires à l’agriculture. Nos ancêtres, qui n’avaient pas notre puissante organisation financière, donnaient les invalides à des bandes nombreuses d’anciens soldats, en les employant à bâtir des monastères ou des basiliques dont la dimension nous étonne aujourd’hui, et qu’ils terminaient rarement. On pourrait les employer plus utilement aujourd’hui à fertiliser le sol, et à porter remède aux dévastations que des exploitations peu prudentes ont commises en déboisant des contrées entières outre mesure, en faisant même disparaître toute trace de végétation sur des coteaux autrefois productifs. Ils pourraient aussi exécuter une portion des travaux d’irrigation ou de drainage que réclame l’état agricole actuel de la France. On les appliquerait à la fertilisation des vastes terrains qui sont perdus à l’embouchure de nos rivières et sur les côtes de la mer, ou recouverts de sables susceptibles de culture par l’amendement du sol et la fixation des dunes. C’est aux hommes d’état qu’il appartient de réclamer de nos sciences modernes tous les services que demande la société actuelle, il n’est point de gloire qui vaille le bonheur d’être utile, ou plutôt c’est la plus brillante de toutes les gloires que celle de faire quelque chose pour le bien public. Deus est juvare mortalem. Suivant cette belle pensée de Pline, c’est même participer à la divinité que de venir en aide aux hommes.


BABINET, de l’Institut.

  1. Voyez la Revue du 1er octobre 1854.