Section des Piques

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Section des Piques.

Discours
prononcé à la Fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de Marat et de Le Pelletier, par Sade, citoyen de cette section, et membre de la Société populaire.



Première édition : 1793


CITOYENS
,

Le devoir le plus cher à des cœurs vraiment républicains, est la reconnaissance due aux grands hommes ; de l’épanchement de cet acte sacré naissent toutes les vertus nécessaires au maintien et à la gloire de l’État. Les hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera pas au mérite, trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de s’en rendre dignes ; trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par une loi sévère, exigeaient un long intervalle entre la mort de l’homme célèbre et son panégyrique ; n’imitons point cette rigueur : elle refroidirait nos vertus ; n’étouffons jamais un enthousiasme dont les inconvénients sont médiocres et dont les fruits sont si nécessaires : Français, honorez, admirez toujours vos grands hommes. Cette effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si jamais la postérité vous accusait de quelque erreur, n’auriez-vous pas votre sensibilité pour excuse ?

Marat ! Le Pelletier ! ils sont à l’abri de ces craintes ceux qui vous célèbrent en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera qu’ajouter aux hommages que vous rend aujourd’hui la génération qui fleurit. Sublimes martyrs de la liberté, déjà placés au temple de mémoire, c’est de là que, toujours révérés des humains, vous planerez au-dessus d’eux, comme les astres bienfaisants qui les éclairent, et qu’également utiles aux hommes, s’ils trouvent dans les uns la source de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres l’heureux modèle de toutes les vertus.

Étonnante bizarrerie du sort ! Marat, c’était du fond de cet antre obscur où ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d’ardeur, que le génie de la France indiquait ta place dans ce temple où nous te révérons aujourd’hui.

L’égoïsme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines ; il n’en est aucune, assure-t-on, qui n’ait l’intérêt personnel pour premier motif, et, s’appuyant de cette opinion cruelle, les terribles détracteurs de toutes les belles choses en réduisent à rien le mérite. O Marat ! combien tes actions sublimes te soustrayent à cette loi générale ! Quel motif d’intérêt personnel t’éloignait du commerce des hommes, te privait de toutes les douceurs de la vie, te reléguait vivant dans une espèce de tombeau ! Quel autre que celui d’éclairer tes semblables et d’assurer le bonheur de tes frères ? Qui te donnait le courage de braver tout… jusques à des armées dirigées contre toi, si ce n’était le désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le civisme le plus ardent dont on ait encore vu l’exemple !

Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme a brillé ; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus la carrière de l’homme libre ! Que d’épines entravèrent ta route avant que d’atteindre le but. C’était au milieu des tyrans que tu nous parlais de liberté ; peu faits encore au nom sacré de cette déesse, tu l’adorais avant que nous la connussions ; les poignards de Machiavel s’agitaient en tout sens sur ta tête sans que ton front auguste en parût altéré ; Scévole et Brutus menaçaient chacun leurs tyrans : ton âme, bien plus grande, voulut immoler à la fois tous ceux qui surchargeaient la terre, et des esclaves t’accusaient d’aimer le sang ! Grand homme, c’était le leur que tu voulais répandre ; tu ne te montrais prodigue de celui-là que pour épargner celui du peuple ; avec autant d’ennemis, comment ne devais-tu pas succomber ? Tu désignais les traîtres, la trahison devait te frapper.

Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates ayent saisi le poignard que la sédiction aiguisait ?… Ah ! votre empressement à venir jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple, nous fait oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le barbare assassin de Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous deux, n’appartient directement à aucun. Il faut qu’un voile funèbre enveloppe à jamais sa mémoire ; qu’on cesse surtout de nous présenter, comme on ose le faire, son effigie sous l’emblème enchanteur de la beauté. Artistes trop crédules, brisez, renversez, défigurez les traits de ce monstre, ou ne l’offrez à nos yeux indignés qu’au milieu des furies du Tartare !

Ames douces et sensibles ! Le Pelletier, que tes vertus viennent un instant adoucir les idées qu’ont aigries ces tableaux. Si tes heureux principes sur l’éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont nous nous plaignons ne flétriront plus notre histoire. Ami de l’enfance et des hommes, que j’aime à te suivre dans les moments où ta vie politique se consacre tout entière au personnage sublime de représentant du peuple ; tes premières opinions tendirent à nous assurer cette liberté précieuse de la presse sans laquelle il n’est plus de liberté sur la terre ; méprisant le faux éclat du rang où des préjugés absurdes et chimériques te plaçaient alors, tu crus, tu publias que s’il pouvait exister des différences entre les hommes, ce n’était qu’aux vertus, qu’aux talents qu’il appartenait de les établir.

Sévère ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui avait osé comploter celle de tout un peuple ; un fanatique te frappa, et son glaive homicide déchira tous nos cœurs ; ses remords nous vengèrent, il devint lui-même son bourreau : ce n’était point assez… Scélérat ! que ne pouvons-nous immoler tes mânes. Ah ! ton arrêt est dans le cœur de tous les Français. Citoyens, s’il était des hommes parmi vous qui ne fussent pas encore assez pénétrés des sentiments que le patriotisme doit à de tels amis de la liberté, qu’ils tournent un moment leurs regards sur les derniers mots de Le Pelletier, et remplis à la fois d’amour et de vénération, ils éprouveront plus que jamais la haine due à la mémoire du parricide qui put trancher une si belle vie.

Unique déesse des Français, sainte et divine liberté, permets qu’aux pieds de tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte de tes deux plus fidèles amis ; laisse-nous enlacer des cyprès aux guirlandes de chêne dont nous t’environnons. Ces larmes amères purifient ton encens, et ne l’éteignent pas ; elles sont un hommage de plus à tous ceux que nos cœurs te présentent… Ah ! cessons d’en répandre, citoyens ; ils respirent, ces hommes célèbres que nous pleurons ; notre patriotisme les revivifie ; je les aperçois au milieu de nous… Je les vois sourire au culte que notre civisme leur rend. Je les entends nous annoncer l’aurore de ces jours sereins et tranquilles où Paris, plus superbe que ne fut jamais l’ancienne Rome, deviendra l’asile des talents, l’effroi des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes libres. D’un bout de la terre à l’autre, toutes les nations envieront l’honneur d’être alliées au peuple français. Remplaçant le frivole mérite de n’offrir aux étrangers que nos costumes et nos modes, ce seront des lois, des exemples, des vertus et des hommes que nous donnerons à la terre étonnée, et si jamais les mondes bouleversés, cédant aux lois impérieuses qui les meuvent, venaient à s’écrouler… à se confondre, la déesse immortelle que nous encensons, jalouse de montrer aux races futures le globe habité par le peuple qui l’aurait le mieux servie, n’indiquerait que la France aux hommes nouveaux qu’aurait recréés la nature.                       SADE, rédacteur.


L’assemblée générale de la Section des Piques, applaudissant aux principes et à l’énergie de ce discours, en arrête l’impression, l’envoie à la Convention nationale, à tous les départements, aux armées, aux autorités constituées de Paris, aux quarante-sept autres sections et aux sociétés populaires.

Arrêté en assemblée générale, ce 29 septembre 1793, l’an II de la République française, une et indivisible.

                    VINCENT, président.

                  GÉRARD, MANGIN, PAlUS, secrétaires.