Sept pour un secret/23

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 273-280).

CHAPITRE XXIII

Isaïe dit « Ha ! ».


— Je vous serais obligé de me dire, commença Isaïe sitôt que Gillian eût quitté la salle, ce que cela signifie d’enlever ma fille de chez moi et de passer la nuit ici avec elle, pour en faire une fille perdue, et m’obliger à sauter à bas du lit et à partir de la ferme en un clin d’œil, sans avoir même avalé une soupe ou un morceau ? Un joli métier que vous me faites faire.

Sa voix montait en même temps que la colère et l’indignation.

Elmer versa une tasse de thé, beurra une rôtie et les passa à Isaïe qui était à présent muet de rage.

— Inutile de vous mettre si en colère, Monsieur Lovekin, j’arrangerai tout pour le mieux.

— Alors, c’est vrai ? — Il est vrai que le cob a perdu un fer.

— Est-ce que je ne vois pas la pince de forgeron qui sort de votre poche, espèce de fils de Satan que vous êtes ?

— Voyons, Monsieur Lovekin…

— L’avez-vous fait, oui ou non ?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Menteur !

Et Isaïe sonna, le tintement retentit quelque part dans la vaste maison et, au bout d’assez longtemps, la patronne parut.

— Combien de chambres, demanda-t-il, avez-vous réservées pour Monsieur ?

— Une seule, monsieur, nous n’en avions pas d’autres.

La curiosité la mettait sur des charbons ardents.

« Quel imbécile que ce bonhomme », songeait Elmer.

Mais Isaïe n’était pas si bête.

— Alors, si finalement j’étais venu, j’aurais été réduit à coucher par terre ! cria Isaïe à pleine voix. Quel fameux ami !

— Nous ne savions pas que vous aviez l’intention de venir, monsieur Lovekin, dit la patronne d’un ton conciliant, ni que vous connaissiez ce monsieur.

— C’est bien la dernière commission que je vous confierai, jeune homme, dit Isaïe. Merci, Madame, c’est tout ce que je désirais savoir.

— Quand vous voudrez, Monsieur Lovekin, pourvu que vous nous préveniez, murmura-t-elle, et elle se retira sans rien savoir.

— Est-ce que mille livres… ? commença Elmer.

— Mille livres, pour la réputation de ma fille ? Vous avez l’impudence… Isaïe ne put achever ; les mots se pressaient dans sa gorge et l’étouffaient.

— Deux mille ?

— Chut, silence ! Assez ! Vous n’avez pas l’intention de vous battre avec un vieil homme, hein ? Alors, écoutez ce que j’ai à vous dire. Il n’y a pas d’autre remède à ceci que de publier les bans dimanche prochain, suivant l’usage. Pas un mot à ajouter.

— Mais…

— Inutile de dire des mais et des si. Je vais vous expliquer ce qui arrivera si vous épousez ma fille, ou dans le cas contraire. Mariez-vous avec elle et je lui donne dix mille livres ; la ferme sera à elle quand je ne serai plus là, et puis il y aura un assez joli magot que je vous laisserai à tous les deux. Je vous apprendrai tout ce que je sais, je ferai de vous un homme riche, respecté, vous serez marguillier si vous voulez, juge de paix si ça vous plaît, et vous pourrez être membre de l’équipage de chasse de Silverton, à votre guise. Si vous désirez une plus belle maison, je vous en bâtirai une, un meilleur cheval, je vous en paierai un.

— Ce n’est pas tout ça, Monsieur Lovekin : pas besoin de m’acheter.

— Alors, au nom du ciel, qu’est-ce qu’il vous faut ?

— Je… je ne peux pas, Monsieur Lovekin.

— Vous ne pouvez pas ? Bonté divine ! Penser que Lovekin des Gwlfas aurait à en venir là, à se mettre à genoux devant un jeune vaurien pour qu’il épouse sa fille ! À présent, je vais vous dire ce qui se passera si vous ne consentez pas.

Il se redressa, et ses cheveux et sa barbe d’argent se détachaient sur la haute cheminée sombre où était sculptée une chasse au cerf. Il parlait doucement, d’un ton persuasif.

— Si vous ne cédez pas, dit-il, je ferai de vous la fable du pays, un de ces hommes… comme les excommuniés de l’ancien temps : vous ne serez plus qu’un Esaü parmi vos pareils. Je vous dépouillerai de votre argent, shilling par shilling, liard par liard ; je ruinerai votre crédit, je mettrai la police à vos trousses, je tournerai tout le monde contre vous. Vos meules flamberont sans que personne sache pourquoi ni comment. Toutes vos bêtes seront malades et personne ne viendra les soigner. Aux foires, j’enchérirai sur vous et quand vous aurez du bétail à vendre, je ferai baisser les prix. Je lancerai les Bohémiens sur vous… Ici, Elmer tressaillit visiblement. — Si vous quittez le pays, je vous suivrai. Tout sera à recommencer, mais j’ai pas mal d’années devant moi et l’argent ne me manque pas. Partout où vous irez, Isaïe Lovekin y sera avec vous. Et qui pensez-vous qu’on croira : un jeune propre à rien de votre espèce, ou un vieux respectable, à tête chenue ? Quand j’aurai fait de vous la risée de toutes les foires et de tous les publics, et que vous serez percé à jour, je n’en aurai pas encore fini avec vous. Non, quand vous serez brisé — saisissant le tisonnier dans ses larges mains, il le plia en deux et le lança dans le garde-feu — comme ça, alors, je ne vous tuerai pas. Vous aurez le désir de mourir, mais vous ne pourrez pas. Vous entrerez dans un asile, on vous conduira sur les routes comme un imbécile de mouton, et ma fille viendra en voiture se moquer de vous. Vous ne serez pas fou, mais je m’arrangerai pour que tout le monde croie que vous l’êtes, jusqu’à ce que vous le soyez… jusqu’à ce que vous baviez comme un chien enragé, et personne n’aura pitié de vous.

Et brusquement, Isaïe se laissa tomber sur une chaise, épuisé par sa haine.

— Voilà, conclut-il, ce que fera Isaïe Lovekin à celui qui aura perdu sa fille de réputation. Choisissez.

Elmer, pâlissant sous son hâle, subissait l’épreuve la plus épouvantable qu’il eût encore connue. Il ne pouvait pas épouser Gillian, et Fringal savait pourquoi. Pourtant il le fallait : il se rendait parfaitement compte qu’Isaïe pouvait faire comme il disait. Un homme qui avait une si prodigieuse réputation, appartenant à une vieille famille bien connue, d’une richesse presque fabuleuse — car à Dysgwlfas on avait son échelle à soi pour mesurer les fortunes — respecté jusqu’à l’idolâtrie, pouvait l’écraser aussi aisément qu’une guêpe sur une vitre. Ou bien il pouvait faire de lui quelqu’un. C’était un exemple qui montrait l’opposition de la récompense et du châtiment. Qu’il agît honnêtement, et non seulement il perdait Gillian, mais il passait sa vie dans des tourments infernaux et sombrait dans la folie. Qu’il agît mal, et il n’aurait pas seulement tout ce qu’il avait toujours désiré, mais encore Gillian. Qu’il prît ce dernier parti et on ne découvrirait jamais la vérité. Il n’y avait que Fringal… mais celui-là on pouvait l’acheter. D’ailleurs, il était vieux, et Ruth muette. Allons, la Providence était charitable… et Isaïe attendait.

Le jour qui tombait en plein sur Elmer révélait sur son masque tous les signes de la lutte intérieure qu’il soutenait. Isaïe était intrigué. Voilà un garçon, jeune, sans entraves, très épris de Gillian, et il lui avait offert non seulement sa fille, mais tout ce qu’il possédait. Que pouvait-il donc y avoir ? Qu’était-ce ? Cette arrogance de la jeunesse dépassait Isaïe, il en aurait pleuré.

— Elle est blanche comme neige, dit-il.

— Je sais, je sais.

— Et si ce que j’offre ne suffit pas, je pourrais mieux placer mon argent pour qu’il rapporte davantage, j’en suis sûr.

C’était intolérable. Après la nuit passée avec Gillian, Ralph aurait voulu se jeter, lui et tout ce qu’il possédait, à ses pieds. Et voilà que ce terrible vieux marchandait et lui offrait ceci et cela.

— C’est assez, dit-il, plus qu’assez : je ne demande qu’à épouser votre fille et à travailler pour elle.

— Vrai ? Isaïe en pleurait presque de joie. Vrai, vous voulez ? Alors, pourquoi diable… ?

— C’était simplement… je me figurais qu’elle aimait Rideout.

— Rideout ! Bonté du ciel, mon ami, imaginez-vous que Mademoiselle Lovekin des Gwlfas va épouser un lourdaud, une brute comme ça ? Elle ne le trouverait pas digne de lui baiser les pieds.

Rouge de joie, triomphant au souvenir de ses baisers à lui, Elmer se dirigea, la main tendue, vers le vieux.

— Monsieur, dit-il, voulez-vous me la serrer ? Je jure de faire de mon mieux pour Gillian, la plus jolie fille du pays.

Isaïe mit son énorme patte dans la main d’Elmer.

— Voilà qui est parler raisonnablement, mon garçon. Alors, vous serez publiés dimanche à l’église.

— Parbleu, oui.

— Vous voudrez probablement ramener Gillian dans votre cabriolet, hein ? Isaïe n’était plus que bonne humeur.

— Ce n’est pas de refus, Monsieur Lovekin.

— Et puisque personne ne connaît la petite à la Croix-des-Pleurs, personne ne sera au courant si vous n’y revenez pas de quelque temps. Ils ne feront pas le compte des jours, ils sont trop occupés de leurs affaires. Maintenant, je vais m’en retourner. Voulez-vous m’envoyer Gillian ?

Elle arriva pâle et toute en larmes.

— Allons, ma chère, je ne te gronderai pas… ce serait l’affaire de ta mère, si elle était de ce monde, la pauvre âme. Je ne dis rien, et voilà cinquante livres pour acheter des rubans et des colifichets, et il y en aura encore beaucoup d’autres. Et puis, les bans seront publiés dimanche.

— Oh, père !

— Il n’y a pas à dire « oh, père ! » Tu as passé la nuit avec ce garçon, tu sais mieux que personne pourquoi. À présent, pas de jérémiades. Achète tout ce que tu voudras, demande ce qui te plaît, mais il faut que tu sois Mme Elmer de lundi en trois semaines.

— Oh, je ne peux pas, je ne peux pas !

— Taratata. Tu ne veux pas avoir un « enfant d’orge[1] », hein ?

— Père, je ne l’aime pas.

— Alors, pourquoi lui as-tu donné ta virginité, mauvaise petite gueuse ? Et il se dirigeait vers la porte. Avec ou sans ta permission, ça se fera. Je t’engage donc à faire bonne figure et à acheter des falbalas. Demain je te mènerai à Silverton pour commander le gâteau du mariage et la robe de noce, mais plus de simagrées, compris ?

Gillian comprenait. Elle voyait où l’avaient menée la curiosité, la jeunesse et son sang chaud, et elle restait là, comme une fleur qui se fane, pendant qu’Isaïe montait dans sa charrette et s’éloignait, quand Elmer eut promis de le suivre de près. D’un air languissant, quand il vint la prendre dans ses bras, quand il lui baisa les pieds, les chevilles, les genoux, quand il la tint par la taille, serrée contre lui, et lui renversa la tête et l’embrassa sous le menton jusqu’à ce qu’il lui semblât que son dos allait se briser, d’un air languissant elle le supporta, comme absente. Robert en partant ne lui avait pas jeté un coup d’œil : sombre, distant, il avait regardé au loin. Elle était la propriété de Ralph Elmer. Elle n’avait personne à qui recourir. Elle avait trois semaines à rester chez elle, mais ensuite, il l’emmènerait à son auberge, et personne, ni son père, ni sa tante Fanteague. ni le recteur, ni Robert, personne ne lèverait le doigt pour la secourir. Et quand Elmer l’aida à grimper dans le cabriolet et se mit en route, en sifflant, le long des routes, dans la fraîcheur matinale, on aurait pu mesurer l’amertume de son cœur à ce fait qu’elle souhaitait d’être encore chez sa tante Fanteague, oui, même avec M. Gentil pour tout amoureux, et la tante Émilie ressassant éternellement ses rêves angéliques.

— Eh bien, fit Elmer, avec la grossièreté de la satisfaction égoïste, eh bien, ma chère, tout est arrangé et personne ne s’en trouve plus mal. Tout va bien, les bans seront publiés et vous à la Sirène avant que nous ayons le temps de nous reconnaître.

Il étouffait en lui un pressentiment.

Tout allait-il bien, vraiment ? Gillian écoutait sans rien dire. Car, hélas ! celui qu’elle voulait n’était-il pas parti sans elle ? N’était-elle pas dans le cabriolet de l’autre ? Ne s’était-elle pas réveillée à côté de celui dont elle ne voulait pas ?

Elle se demandait si sa tante Émilie avait éprouvé la même chose qu’elle quand la mort lui avait enlevé M. Gentil, ce qu’elle sentait maintenant que la vie lui dérobait son Robert Rideout. Elle commençait même à se demander si le canard ardoise avait souffert quand elle lui avait arraché la vie et les plumes, si les lapins souffraient quand elle achetait des leçons de musique au prix de leur existence. Elle comprenait pourquoi Robert l’avait obligée à faire la croix avec des épines. Elle avait l’impression qu’elle en ferait une jusqu’à la fin de ses jours. En somme, Gillian commençait à mûrir, à devenir plus sage, parce qu’elle commençait à souffrir. Et souffrir, c’est devenir sensible à l’univers et à tout ce qu’il contient, depuis un grain de poussière jusqu’à l’âme d’un poète.

  1. Enfant d’orge, c’est-à-dire un enfant né quelques mois après le mariage, dans le temps qui s’écoule entre les semailles et la récolte de l’orge. (Note de l’auteur.)