Sept pour un secret/26

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Traduction par Maurice Rémon.
Éditions du siècle (p. 299-307).

CHAPITRE XXVI

L’alphabet à l’enseigne de la « Sirène ».


L’été déployait sur la lande ses ailes brûlantes. Les fleurs tombaient, les fruits se formaient. Les tiges du blé s’allongeaient, ondulaient, s’affaissaient en masses brunes et vertes quand tombait la pluie, puis se redressaient lentement pour onduler de nouveau. On commençait à faire les foins. Aux premières heures du jour, Gillian voyait circuler la faucheuse mécanique de son père dans la grande prairie et savait que c’était Robert qui la conduisait. Les roses fleurissaient et se fanaient, des fruits mûrissaient, et Gillian avec Ruth les cueillait et faisait des confitures, sous l’œil moqueur de Fringal. Mais, quelles que fussent leurs occupations, elles disparaissaient toujours sitôt le couvert du dîner enlevé. Elles ne disaient rien, elles n’étaient plus là, simplement, comme des hirondelles en décembre. Elles éludaient les questions et, avec une paisible obstination d’abeilles — qui un jour restent en dehors de la ruche, malgré tous les efforts qu’on déploie pour les y faire entrer et, un autre, demeurent à l’intérieur, quoi qu’on fasse pour les en chasser — elles continuaient à se retrouver dans la mansarde de Ruth. La brise fraîche de l’été y pénétrait, chargée de senteurs de foin, de mousse et de fougère. La ferme de Dysgwlfas, en miniature, mais nette, s’offrait à leur vue quand elles levaient les yeux de leur travail. Parfois même, quand le vent était favorable, — elles entendaient avec plaisir le bruit de la machine et les appels, adoucis et abrégés par l’éloignement, de Jonathan, de Robert et de leurs aides en train de charger le foin. Ensuite, les prés se détachaient comme d’immenses plaques de jade sur le fond sombre de la lande. Du bétail y mettait des taches rouges et blanches, ainsi que des moutons dont la toison était éclaircie par la tonte. Les merles se taisaient, les courlis faisaient moins souvent retentir leurs cris d’elfes, et leurs petits, mouchetés, couraient dans la bruyère autour des sources. Les fraises mûrissaient et les revendeurs, qui s’en allaient avec leurs carrioles vides ou les ramenaient pleines, s’arrêtaient devant l’auberge et criaient à Fringal de leur apporter un quart d’ale fraîche.

Elmer s’absentait beaucoup : Isaïe et lui allaient maintenant ensemble aux foires et aux ventes, et « le manteau d’Elie s’étendait sur Élisée ». Elmer jouissait du succès qu’il s’était promis. Les hommes de son âge lui montraient de la déférence, on lui attribuait un peu de l’omniscience d’Isaïe. Le conseil de fabrique s’était réuni et, sur la proposition d’Isaïe, Elmer avait été élu marguillier à sa place. Ainsi Gillian, à la grande satisfaction d’Isaïe, prenait place au second banc à côté de la femme du Recteur. Le soir, Gillian jouait quelquefois du piano, et si, par hasard, Robert passait alors, conduisant une charrette ou le cabriolet, il s’arrêtait, à l’abri derrière la haie, sur le côté de l’auberge, et écoutait quelques instants. Isaïe venait prendre le thé, en grande cérémonie, et Gillian lui rendait sa visite avec Elmer. Souvent, dans l’après-midi, elle mettait sa plus jolie robe, en percale ornée de roses et de rubans roses, et traversait les champs pour aller voir son père. D’autres fois, elle allait avec Elmer chez les femmes ou filles de fermiers qui étaient de ses amies. Ou bien, escortée de Ruth, elle partait cueillir des baies à travers la lande. Mais, en tout cas, elles se retrouvaient toujours, pour la leçon d’écriture, dans la petite chambre nue du grenier. Et Gillian, en qui s’était éveillée une douceur et une perspicacité exceptionnelles, s’efforçait de faire de ces heures un plaisir pour la petite bonne à tout faire. Elle disait à Ruth de mettre la bouilloire sur le feu et, dès que les hommes étaient sortis, elle préparait le plateau avec les jolies tasses décorées de violettes que lui avait données sa tante Fanteague, puis elles faisaient le thé, installaient le plateau sur l’appui de la fenêtre du grenier, et rapprochaient leurs chaises, comme des enfants qui font la dînette en se cachant. L’application de Ruth faiblissait-elle, Gillian n’avait qu’à lui rappeler que Robert désirait qu’elle apprît vite, et le visage sombre rougissait, les mains rudes et noueuses couraient sur le papier. Elles y passaient parfois l’après-midi entière ; il arrivait même que Gillian, après s’être mise au lit de bonne heure, grimpât en secret à la chambre de Ruth pour continuer la leçon à la clarté de la lune.

Un jour, un merveilleux et mémorable jour, Robert était venu pour couvrir de chaume la meule. Elmer ne savait pas le faire et Fringal, très paresseux, avait suggéré d’en charger Robert. Celui-ci prit donc son dîner et son thé à l’auberge. Comme un lot de moutons récemment achetés s’était égarés et qu’EImer et Fringal avaient dû partir à sa recherche, elles servirent le thé dehors, sur la lande, et passèrent un joyeux moment. Robert demanda comment marchaient les leçons, il fallut donc lui montrer comme Ruth écrivait bien son nom. Il fut très surpris — peut-être manifesta-t-il même plus d’étonnement qu’il n’en éprouvait — quand s’étalèrent sur la page les quatre grandes lettres carrées et un peu tremblées R U T H. :

— Voilà bien un beau nom, dit-il de son ton bien veillant, plaisant et paternel. Et que savez-vous encore, Ruth ?

Elle regarda le papier, puis Gillian, et enfin Robert. Rien ne lui venait, elle ne trouvait rien d’autre.

— Elle ne peut encore rien écrire d’elle-même, expliqua Gillian, inquiète comme la mère d’un enfant arriéré. Elle est incapable de se rappeler et de tracer quelque chose, elle ne sait écrire que ce que je lui dis.

— Eh bien, dit Robert, avant que je ne revienne, apprenez-lui à écrire Esmeralda.

— Esmeralda ?

— Oui. Ruth, connaissez-vous ce nom-là, Esmeralda ?

Était-ce un vacillement des grands yeux sombres, ou n’y avait-il en eux qu’amitié, gratitude et confiance ?

— Peu importe, continuez, dit Robert.

Ah, quelle soirée ! Comme l’or du couchant coulait du ciel dans leurs cœurs ! Comme les deux amoureux, qui ignoraient mutuellement leur amour, et celle qui les aimait tous les deux, jouissaient de la pure camaraderie, ravis d’être réunis. Quel goût merveilleux avaient les tartines de pain et de beurre coupées par Robert — dont les mains, pour dire toute la vérité, n’étaient pourtant pas très propres —, parce qu’il avait porté la bouilloire. Et quel breuvage divin que ce thé fait par Gillian ! Avec quel air heureux Ruth courait de côté et d’autre ramasser du bois pour le feu ! Et comme Robert et Gillian étaient contents que celle-ci fût avec eux ! Sinon, comment Mme Elmer de La Sirène et le vacher de son père auraient-ils pu prendre le thé ensemble dans la lande, si Ruth n’avait pas été là pour donner à cette réunion l’air d’un pique-nique ordinaire ? Quelle tristesse enfin, quand ces bêlements assourdis et incessants, qui annoncent le retour de moutons égarés, retentirent faiblement sur la bruyère, d’avoir à ramasser tous les ustensiles du thé et de se séparer !

Mais cette journée donna un prodigieux élan aux progrès en écriture et, bientôt, Ruth sut écrire Esmeralda.

C’est vers la fin d’août que Gillian obtint un triomphe. Soudain, en effet, un dimanche soir où Elmer était à l’église, sans Gillian qui avait prétexté une migraine, Ruth, après avoir écrit trois fois Esmeralda, écrivit « Als » sans l’aide de Gillian. Elle écrivit d’abord « Als », puis, non satisfaite, elle ajouta un « e ». Alors Gillian, qui lui avait enseigné le son des voyelles doubles, dit : « Y a-t-il encore une autre lettre dans ce nom ? » Sur quoi Ruth l’écrivit encore avec un « i », et on put lire : « Ailse ».

Gillian plia la feuille, la mit dans une enveloppe et envoya Ruth la porter au cottage où Robert était seul. Il accourut à toute allure à travers champs.

— Je ne vous ai pas dit ce nom-là, n’est-ce pas ? demanda-t-il à Gillian.

— Pourquoi me l’auriez-vous dit ? Je n’ai jamais connu personne de ce nom-là. Et vous ?

Robert était frappé de stupeur par l’étrangeté du destin. Car c’était là une mémoire d’oiseau ou d’écureuil, une mémoire non éduquée et s’exprimant avec une extrême difficulté. Le nom d’Esmeralda n’avait pas été une illumination immédiate pour Ruth, mais il avait frappé une corde qui avait fait entendre un autre nom.

— Maintenant, dit Robert, il faut travailler uniquement sur ces deux noms-là. Je ne vous dis rien de plus, d’abord parce que je ne dois souffler mot à âme qui vive, ensuite parce que vous pourriez lui mettre des idées dans la tête, et ce que je veux savoir, c’est ce qui y est à présent : je veux la vérité, et, par Dieu, il semble que nous en approchons.

Il considérait longuement le visage impassible de cette Ruth qui était Ailse, de Ruth la bonne à tout faire, qui était la fille d’une sorte de prince bohémien — d’Ailse, qui avait babillé au milieu de la joie des Bohémiens et qui n’était plus que Ruth-la-muette, d’Ailse, l’enfant de l’amour, la fille d’une femme comparable à une étoile, et qui était, ou avait été, jusqu’à l’arrivée de Gillian, l’enfant trouvée, la muette dépendant de la charité d’Elmer, le pauvre être qui savait — Robert le soupçonnait fort — ce que c’est que d’être battue.

— Vous saisissez ce que vous avez à faire ? demanda-t-il en s’en allant, et Gillian resta toute la soirée éperdue de joie d’avoir reçu un ordre de Robert. Peu de jours après, il lui en donnait un autre. Jonathan, en se rendant à la Croix-des-Pleurs, apporta un bout de papier où avaient été hâtivement griffonnés quelques mots, fourré dans une enveloppe ayant contenu un prospectus pour du suint de mouton et fermée avec un peu de poix de cordonnier. Elle l’ouvrit en riant en dedans, puis, tout à coup, très timidement, baisa le billet qui disait : « Tâchez d’apprendre des chansons bohémiennes, jouez-les-lui et voyez ce qu’elle écrira. »

Mais Gillian, qui ne connaissait aucune de ces chansons, dut écrire, pour en demander, à Silverton, où il n’y en avait pas. Alors Robert s’adressa à Johnson et finit par recevoir une lettre lui indiquant quelqu’un qui était capable, non seulement de chanter ces airs, mais de les écrire. Mais avant qu’ils n’arrivassent, Gillian était partie pour Silverton, en sorte que l’épreuve de la mémoire de Ruth fut remise à plusieurs mois et qu’on continua les exercices d’écriture.

Cependant le blé mûrissait et bientôt tout le monde fut trop occupé pour penser à autre chose qu’à la moisson. Ruth-Ailse travaillait à fabriquer de la bière, et bien souvent Gillian mettait un grand tablier et l’aidait. Fringal allait presque tous les jours porter des barils de bière à telle ou telle ferme et revenait parfois avec de l’argent, d’autres fois avec un quartier de mouton, quelques douzaines d’œufs ou un sac de pommes de terre nouvelles. Tout doucement, shilling par shilling, ses gages augmentaient. Un jour que Ralph se faisait trop longtemps tirer l’oreille pour payer, il choisit un moment où Gillian était dans la pièce pour dire tout doucement, avec un mouvement de tête du côté de Ruth. « La patronne d’ici… »

Gillian n’y prit pas garde, mais ce fut suffisant pour Ralph, qui donna l’argent, furieux, mais impuissant. Fringal était exactement le type sardonique, insensible, intelligent, quoique ignoble, pour faire du chantage avec succès.

Robert ne revint pas à l’auberge avant que la moisson fût en sûreté, ou du moins avant que les dernières gerbes fussent mises en tas. Quand il n’y a qu’un homme jeune dans une ferme, il a toujours fort à faire, toutes les besognes dures, dangereuses, ou très matinales lui incombant. En outre, Jonathan s’était depuis des années affaibli peu à peu. Personne ne le remarquait parce qu’on le voyait tous les jours, mais on laissait de plus en plus de travaux à Robert. Aussi le mystère de La Sirène fut-il pour le moment laissé de côté, et non seulement Ailse, mais Gillian elle-même tenait fort peu de place dans les pensées de Robert, tendues vers la moisson, dont l’importance surpassait tout. Mais il se promettait d’aller au fond des choses dès qu’elle serait terminée. — Il n’y avait pas à se hâter, car Johnson ne reviendrait pas avant novembre, vu qu’il était alité avec une violente attaque de rhumatisme, dans une petite ville galloise, et hors d’état de voyager. Ainsi une paix absolue régnait sur l’auberge, sur la lande et sur la ferme.

Ralph, Fringel et Ruth avaient été complètement pris par la vie de leur maison et les difficultés éprouvées à leur arrivée s’étaient apaisées. Ralph se considérait déjà comme un second Isaïe, faisant la loi, invitant les gens à boire, tolérant mais juste, bien vu dans la noblesse et parmi les propriétaires, avec sa jolie Gillian lui tenant son ménage, gagnant tant d’argent que les piètres exigences de Fringal étaient sans conséquences, tandis que Ruth demeurait comme toujours humble, soumise et muette. Il n’aurait jamais imaginé une seconde que cet homme aux yeux gris, d’une intensité si étrange, qui menait les moutons aux foires, tandis qu’Isaïe y allait en voiture avec lui, ce garçon à la bouche calme et arquée qui pouvait si brusquement se serrer et prendre une expression implacable, en savait sur lui plus que les troupeaux bêlants qu’il conduisait ; que ce garçon avait reconstitué une partie de son histoire, qu’il croyait inconnue de tous en dehors de Fringal, si facile à acheter, et de Ruth, la muette incurable ; qu’il avait percé à jour son caractère avec une précision parfaite et qu’il le guettait en silence, mais de façon impitoyable, lui laissant le temps de se compromettre et n’attendant avec patience que pour le mettre à l’épreuve. Tout cela était aussi loin des pensées heureuses d’Elmer en pleine prospérité que les menaces depuis longtemps oubliées qu’avait proférées Isaïe aux « Armes du bouvier ».

Aurait-il eu peur s’il avait su que Johnson était l’ami de Robert, s’il avait deviné que la seule chose qui empêchait Robert de le confronter avec le Bohémien était l’amour de Gillian pour son mari, et que Robert sur veillait et écoutait les sous-courants, de leurs existences pour s’assurer si cet amour existait toujours ? Aurait-il continué à vivre heureux, sans une culpabilité secrète pour l’épouvanter, ou aurait-il quitté et Gillian et son auberge et ses troupeaux, pour fuir ? Alors, les événements qui arrivèrent par la suite à l’auberge de la Sirène ne se seraient pas produits, et l’esprit malfaisant qui devait surgir du sol comme une flamme dévastatrice et menacer l’âme même de Gillian, n’aurait peut-être jamais entendu, dans sa quiétude, sous les choses existantes, le bruit qui devait le réveiller, le pas furtif de Ralph Elmer dans la friche sauvage.