Sherlock Holmes triomphe/Texte entier

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Sherlock Holmes triomphe
Traduction par Henry Évie.
Sherlock Holmes triompheLa Renaissance du livre (p. 1-284).

I

CHARLES-AUGUSTE MILVERTON

Voilà des années que ces événements se sont déroulés, et, pendant longtemps, il m’eût été impossible de les raconter. Aujourd’hui, l’héroïne n’a plus de comptes à rendre à la justice humaine, et je puis, sans inconvénient pour qui que ce soit, les publier en modifiant, bien entendu, le nom des personnes et la date exacte des faits, pour conserver l’incognito des acteurs. On nous verra, M. Sherlock Holmes et moi, sous un jour absolument inconnu.

Nous venions de rentrer de promenade, tous les deux, vers six heures, un soir d’hiver, où il gelait à pierre fendre. Holmes alluma la lampe et son regard tomba sur une carte placée sur la table. Il l’examina, puis, avec un geste de dégoût, la jeta à terre. Je la ramassai et je lus :


Charles-Auguste Milverton,

Appledore Towers

Hampstead

Agent.


— Qui est-ce ? demandai-je.

— Un des hommes les plus infects de Londres, répondit Holmes en s’asseyant et en allongeant ses jambes devant le feu. Y a-t-il quelque chose d’écrit au dos ?

Je retournai la carte, et lus :

— Viendrai, 6 heures 30. C. A. M.

— Hum ! c’est à peu près l’heure. Avez-vous ressenti, Watson, une sensation de dégoût indéfinissable, lorsque, visitant les serpents au Jardin zoologique, vous avez pu examiner ces êtres venimeux, avec leurs yeux de cadavres et leur tête aplatie ? Eh bien, c’est l’impression que me produit Milverton ! J’ai eu dans ma carrière, à m’occuper de plus de cinq cents assassins ; aucun d’eux ne m’a fait éprouver le sentiment de dégoût que je ressens pour cet homme. Pourtant, je ne puis éviter d’avoir des rapports avec lui ; il vient même ici sur ma demande.

— Qui est-il donc ?

— Je vais vous le dire, Watson. C’est le roi des maîtres chanteurs. Que Dieu protège l’homme ou la femme dont le secret et l’honneur sont tombés entre les mains de Milverton ! Avec une face souriante et un cœur de marbre, il vous broie, vous presse jusqu’à la dernière goutte ! C’est un génie à sa manière, et il aurait pu se faire un nom dans un métier plus honnête. Voici comment il opère : il annonce qu’il payera très cher des lettres ou des documents pouvant compromettre des gens riches, ou d’un rang élevé. Il trouve une clientèle tout indiquée, non seulement parmi les valets ou les femmes de chambre, mais encore parmi certains hommes ignobles qui savent inspirer l’amour à des femmes trop confiantes. Il n’y va pas de main morte : je sais qu’il a payé une fois sept cents livres à un laquais, un mot de deux lignes qui causa la ruine d’une noble famille. Tout ce qui est à vendre va à Milverton, et il y a des centaines d’êtres humains, dans cette immense cité, qui pâlissent à son nom. On ne sait quand on sentira son étreinte ; il est si riche et si habile, qu’il peut et sait attendre pour agir, le moment propice. Il gardera son atout pendant des années pour l’abattre au moment où l’enjeu sera le plus élevé ! Je vous ai dit que c’était l’homme le plus abject de Londres. Comment, en effet, pourrait-on comparer un de ces bandits assassinant un homme, dans un moment de colère, à ce personnage, qui, méthodiquement, de sang-froid, torture l’âme, broie les nerfs, dans le but de grossir encore ses sacs d’or déjà si gonflés ?

J’avais rarement entendu parler mon ami avec autant de chaleur.

— Mais cet individu-là, dis-je, ne tombe-t-il pas sous le coup de la loi ?

— En droit, cela ne fait pas de doute, dit-il, mais, en fait, non. Quel intérêt aurait une femme à le faire condamner à plusieurs mois de prison, si le résultat devait être sa ruine immédiate ? Les victimes n’osent donc se plaindre. S’il lui arrivait de s’attaquer à une personne innocente, certes oui, nous pourrions le prendre sur le fait, mais il est rusé comme le diable en personne… Non, non, c’est sur un autre terrain qu’il faut chercher à le pincer.

— Pourquoi vient-il ici ?

— Parce qu’une cliente de la plus haute noblesse, lady Eva Brackwell, la plus élégante débutante de la dernière saison, a mis sa cause entre nos mains. Elle doit épouser dans quinze jours le comte de Dovercourt. Ce démon de Milverton a, en sa possession, plusieurs lettres imprudentes (imprudentes, Watson, et rien de plus), écrites par elle à un jeune homme de province sans fortune, qui les lui a vendues. Elles suffiraient à faire rompre le mariage. Milverton doit les envoyer au comte si la jeune fille ne lui verse une grosse somme d’argent. Elle m’a prié de le voir et, si possible, de traiter l’affaire avec lui.

Au même instant, j’entendis un remue-ménage dans la rue. Mettant la tête à la fenêtre, j’aperçus un superbe équipage, dont les lanternes se reflétaient sur la robe de deux superbes chevaux alezans. Un valet de pied ouvrit la portière, et un petit homme obèse, vêtu d’un pardessus d’astrakan, descendit de voiture. Un instant plus tard, il faisait son entrée dans l’appartement.

Charles-Auguste Milverton approchait de la cinquantaine. Il avait une tête large et intelligente, une figure ronde et rasée, un sourire faux figé sur ses traits, des yeux gris perçants qui brillaient à travers des lunettes d’or. Dans son aspect il y avait quelque chose de la bienveillance de M. Pickwick, que gâtait pourtant le mensonge de son sourire perpétuel et la dureté de son regard. Sa voix était mielleuse et douce comme sa physionomie. Il s’avança, sa petite main grasse tendue vers nous, et s’excusa de ne pas nous avoir rencontrés, lors de sa première visite. Holmes n’eut pas l’air d’apercevoir ce geste et examina le personnage d’un air glacial. Le sourire de Milverton s’accentua ; il haussa les épaules, enleva son pardessus qu’il plia avec le plus grand soin et le posa sur le dossier d’une chaise, puis il s’assit.

— Ce monsieur ? fit-il en me regardant… Il n’y a pas d’indiscrétion ?… Est-ce bien correct ?…

— Le docteur Watson est à la fois mon ami et mon associé.

— Très bien, monsieur Holmes. C’est uniquement dans l’intérêt de votre cliente que je parle…, l’affaire est si délicate !

— Le docteur Watson est au courant de tout.

— Alors nous pouvons continuer. Vous m’aviez écrit que vous étiez le mandataire de lady Eva. Vous a-t-elle donné mandat d’accepter mes conditions ?

— Qui sont ?

— Sept mille livres[1].

— Sinon ?

— Il m’est pénible, cher monsieur, de discuter cette question, mais je dois vous affirmer que, si les fonds ne sont pas versés le 14 de ce mois, le mariage n’aura pas lieu le 18 !

Son sourire insupportable était devenu plus mielleux encore. Holmes réfléchit un instant.

— Vous me semblez, dit-il, prendre vos désirs pour des réalités. Je connais, bien entendu, le contenu de ces lettres. Ma cliente suivra certainement mes avis ; je lui conseillerai de raconter tout à son fiancé et de s’en remettre à sa générosité.

Milverton ricana.

— Vous ne connaissez certainement pas le comte, dit-il.

Je vis à l’expression de Holmes qu’il le connaissait fort bien.

— Les lettres sont, en somme, bien innocentes !

— Elles sont plutôt légères, oui, plutôt légères ! répondit-il. Votre cliente était une correspondante délicieuse, mais je puis vous affirmer que le comte de Dovercourt ne les apprécierait guère. Cependant, si vous pensez autrement, brisons-là ; c’est une simple affaire pour moi. Si vous croyez qu’il soit de l’intérêt de votre cliente de les laisser remettre au comte, il serait stupide de votre part de me payer une aussi forte somme pour les avoir en votre possession.

Il se leva et prit son pardessus. Holmes était blanc de colère et d’amour-propre blessé.

— Attendez un instant, dit-il, vous allez trop vite. Certainement, dans une affaire aussi délicate, nous ferons tous nos efforts pour éviter un scandale.

Milverton se rassit.

— J’étais bien sûr que c’est ainsi que vous comprendriez la chose, murmura-t-il.

— Je dois vous dire, continua Holmes, que lady Eva n’est pas riche. Je vous assure que deux mille livres constituent une somme considérable pour ses ressources, et que le prix que vous réclamez est absolument au-dessus de ses moyens. Je vous prie donc d’abaisser votre chiffre et de me remettre les lettres, contre le paiement de la somme que je vous propose ; il lui est impossible de la dépasser.

Milverton sourit encore.

— Je sais parfaitement que les ressources de cette jeune fille sont bien telles que vous me les indiquez, dit-il. Vous admettrez bien cependant qu’en vue d’un mariage projeté, ses parents et ses amis ne manqueront pas de faire quelques efforts en sa faveur. Ils peuvent hésiter sur le choix d’un cadeau à lui faire ; la remise du petit paquet de lettres en question, croyez-le, lui fera beaucoup plus de plaisir que tous les plats d’argent et les candélabres de Londres !

— C’est impossible ! dit Holmes.

— C’est vraiment dommage, dit Milverton, sortant de sa poche un gros portefeuille. Les femmes sont souvent mal avisées en ne voulant pas faire un petit effort. Voyez ceci !

Il montra à Holmes un billet enfermé dans une enveloppe à armoiries.

— Cela appartient, continua-t-il, à… mais je ne dois pas faire connaître le nom avant demain matin. À ce moment, ce billet sera entre les mains du mari de la dame, et, tout cela, parce qu’elle n’a pas voulu me verser une misérable somme qu’elle eût obtenue en moins d’une heure, en remplaçant ses diamants par des pierres fausses. C’est vraiment dommage ! Vous rappelez-vous la rupture brutale des fiançailles de l’honorable miss Miles et du colonel Dorkins ? Deux jours avant le mariage, il parut un entrefilet dans le Morning Post, annonçant à ses lecteurs que tout était rompu. Eh bien ! c’est incroyable ; une petite somme de douze cents livres aurait évité tout cela. N’est-ce pas triste ? Et c’est vous, un homme de bon sens, qui faites des difficultés sur le prix à payer, quand l’avenir et l’honneur de votre cliente sont en jeu ! Vous m’étonnez, monsieur Holmes !

— Je vous ai dit la vérité, répondit Holmes. Elle n’a pu se procurer la somme entière. Il vaudrait certainement mieux pour vous accepter la somme importante que je vous offre, plutôt que de ruiner l’existence de cette jeune fille sans aucun profit.

— En cela, vous vous trompez, monsieur Holmes. Un scandale me profite toujours, bien qu’indirectement. J’ai en ce moment huit ou dix affaires de ce genre sur la planche. Si les intéressés viennent à apprendre que j’ai fait un exemple en ce qui concerne lady Eva, je les trouverai bien plus faciles à raisonner. Vous voyez à quel point de vue je me place.

Holmes bondit sur sa chaise.

— Mettez-vous derrière lui, Watson, et ne le laissez pas sortir !… Maintenant, montrez-nous le contenu de votre portefeuille !

Milverton s’était glissé aussi vite qu’un rat, et se tenait adossé au mur.

— Monsieur Holmes ! monsieur Holmes ! dit-il en ouvrant son veston et en nous montrant dans la poche intérieure la crosse d’un revolver, je m’attendais bien à vous voir faire un acte original. On me l’a déjà souvent faite, celle-là… sans succès, d’ailleurs ! Je suis armé jusqu’aux dents et tout prêt à me servir de mes armes, car j’ai la loi pour moi. Et puis, vous vous trompez grossièrement, si vous croyez que j’ai les lettres dans ma poche. C’eût été trop bête ! Allons, messieurs, j’ai encore quelques rendez-vous ce soir et la course est longue pour retourner à Hampstead.

Il s’avança, reprit son pardessus tout en conservant une main sur la crosse de son revolver, et se dirigea vers la porte. Je saisis une chaise, mais Holmes secoua la tête et je la reposai. Après nous avoir adressé un dernier sourire et un profond salut, il disparut ; quelques instants après, nous entendions la portière de sa voiture se refermer et l’équipage partir au trot.

Holmes s’assit, écœuré, près du feu, les mains dans ses poches, la tête penchée, le regard fixé sur la flamme. Pendant une demi-heure, il resta sans bouger, et sans dire une parole. Enfin avec le geste d’un homme qui vient de prendre une décision, il se leva brusquement et passa dans sa chambre ; bientôt après, un jeune ouvrier avec une barbiche en sortit et avant de descendre dans la rue, alluma sa pipe en terre à notre lampe.

— Je reviendrai tôt ou tard, Watson, dit-il.

Et il disparut dans la nuit.

Je compris qu’il avait commencé sa campagne contre Charles-Auguste Milverton, mais sans soupçonner l’étrange tournure que les choses allaient prendre.

Pendant plusieurs jours, je vis Holmes à toute heure du jour et de la nuit, aller et venir dans ce costume ; mais, sauf qu’il m’affirmait ne pas perdre son temps à Hampstead, j’ignorais tout ce qu’il complotait. Enfin, un soir de tempête, il revint de sa dernière expédition, se débarrassa de son déguisement, se tint devant le feu et partit d’un rire joyeux.

— Vous ne soupçonniez pas que j’allais me marier, Watson, dit-il.

— Oh ! cela non !

— Eh bien, je suis heureux de vous annoncer que je suis fiancé.

— Mon cher ami, je vous félici…

— À la femme de chambre de Milverton !

— Grand Dieu ! Holmes !

— J’avais besoin de renseignements, Watson.

— Vous êtes allé bien loin !

— Il fallait faire le saut ; je suis, pour elle, un plombier dont le commerce marche bien, et je m’appelle Escott. Je suis sorti tous les soirs avec elle et j’ai pu lui parler. Ciel, quelles conversations ! Je suis pourtant arrivé à savoir ce que je voulais et je connais la maison tout entière, sur le bout du doigt.

— Mais cette fille, Holmes ?

Il haussa les épaules.

— Que voulez-vous, mon cher Watson ? Il faut jouer tous ses atouts pour gagner une pareille partie ; mais, rassurez-vous, j’ai un rival qui ne manquera pas de me remplacer quand je me serai retiré. Quel temps merveilleux, ce soir !

— Vous trouvez ?

— Oui, merveilleux pour mes desseins : j’ai l’intention, Watson, de cambrioler cette nuit la maison de Milverton !

J’en perdis le souffle ; je me sentis glacé par ces paroles prononcées d’un ton qui n’admettait pas la réplique. J’eus, comme dans un éclair qui découvre l’horizon, une entière vision de tout ce qui pourrait advenir ; sa découverte, son arrestation, toute une existence d’honneur se terminant dans une catastrophe irréparable ; mon ami à la merci d’un homme comme Milverton !

— Pour l’amour de Dieu, Holmes, réfléchissez à ce que vous allez faire ! m’écriai-je.

— C’est tout réfléchi, mon cher ami. Je ne m’emballe jamais, et je n’aurais jamais choisi un terrain aussi dangereux si j’avais pu faire autrement. Examinons les choses avec sang-froid et précision. Vous admettez bien avec moi qu’au point de vue moral, cette action est juste si elle ne l’est pas en droit strict. Cambrioler la maison de cet individu n’est pas un fait plus grave que de lui arracher de vive force son portefeuille, et pourtant, vous étiez prêt à m’aider à le faire.

Ceci me força à réfléchir.

— Oui, dis-je, cela peut se justifier au point de vue moral, si nous n’avons pour but que de nous emparer de ces lettres dont il veut se servir dans un but illégal.

— Précisément. Puisque vous estimez que la chose n’est pas contraire à la morale, il ne reste à envisager que la question des risques personnels à courir. Un galant homme n’a pas à se préoccuper de cette question lorsque c’est une femme affolée qui vient lui demander son appui.

— Vous vous mettrez dans une position bien fausse !

— C’est vrai, mais cela fait partie des risques. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre moyen possible pour reprendre ces lettres. Cette malheureuse femme n’a pas la somme suffisante, et elle ne peut se confier à aucun de ses parents. Demain est le dernier jour de grâce et, à moins que nous ne nous emparions cette nuit de la correspondance, le gredin tiendra parole et ruinera les projets de cette infortunée. Il me faut donc abandonner ma cliente à son triste sort, ou jouer ma dernière carte. Entre nous, Watson, c’est un duel entre Milverton et moi. Il a, comme vous le voyez, toutes les chances de son côté, mais mon amour-propre et ma réputation exigent que je gagne la partie.

— Tout cela ne me plaît pas, mais je crois que c’est nécessaire, répondis-je. Quand partons-nous ?

— Vous ne m’accompagnerez pas.

— Alors vous n’irez pas ! répondis-je. Je vous donne ma parole d’honneur, et, jamais je n’y ai manqué, que je sauterai dans un cab et me ferai conduire au bureau de police le plus proche pour vous dénoncer, à moins que vous ne me laissiez partager votre aventure.

— Vous ne pouvez m’être d’aucun recours.

— Qu’en savez-vous ? Il est impossible de prévoir ce qui peut arriver. En tout cas, ma résolution est prise. Vous n’êtes pas le seul à avoir souci de votre amour-propre et de votre réputation.

Holmes avait paru soucieux, mais son visage se rasséréna et il me frappa sur l’épaule.

— Allons, qu’il en soit ainsi ! Nous avons, pendant des années, partagé le même appartement, ce serait étrange s’il nous arrivait de partager aussi la même cellule. Voyez-vous, mon cher Watson, j’ai toujours eu l’idée que j’aurais fait un criminel de premier ordre… tenez, voyez donc !

Il prit un petit étui, l’ouvrit et me montra un certain nombre d’outils brillants.

— Voici une trousse de cambrioleur dernier modèle, avec une pince-monseigneur nickelée, un diamant, des fausses clefs, et tous les outils que réclame une civilisation avancée. Voici ma lanterne sourde… Allons, tout est en ordre. Avez-vous des souliers qui ne fassent pas de bruit ?

— J’ai des souliers de tennis, à semelle de caoutchouc.

— C’est parfait. Et un masque ?

— Je puis en faire deux avec de la soie noire.

— Je vois que vous avez des dispositions pour ce genre de travail. Eh bien ! vous ferez les masques. Il faut manger un peu avant de partir ; il est maintenant neuf heures et demie ; à onze heures nous prendrons un cab, jusqu’à Church Row, d’où il y a un quart d’heure de marche jusqu’à Appledore Towers. Nous serons au travail avant minuit. Milverton a le sommeil très dur et se couche toujours à dix heures et demie. Avec un peu de chance, nous pouvons être de retour ici à deux heures, avec les lettres de lady Eva dans ma poche.

Holmes et moi partons alors en habit de soirée, de manière à pouvoir passer pour des personnes sortant du théâtre. À Oxford Street, nous prenons un cab et nous nous faisons conduire jusqu’à Hampstead. Nous réglons le cocher, et, après avoir boutonné jusqu’au cou nos pardessus, car il faisait un froid glacial et le vent nous fouettait de face, nous marchons le long des bords de Hampstead Heath.

— Voilà une affaire qui demande à être traitée délicatement, dit Holmes. Ces documents se trouvent dans le coffre-fort placé dans le bureau qui précède sa chambre à coucher. Comme tous les hommes petits et obèses qui ne se refusent rien, Milverton a le sommeil très lourd. Agathe (c’est ma fiancée) dit que, dans le monde des domestiques, c’est une joie de savoir qu’on ne peut réveiller le maître. Il a un secrétaire, son âme damnée, qui ne quitte jamais son cabinet pendant la journée ; c’est pourquoi il nous faut y aller la nuit. Il a également un énorme chien, qu’il laisse errer en liberté dans le jardin. J’ai eu des rendez-vous avec Agathe ces deux dernières nuits, et elle a mis l’animal sous clef afin de me donner le champ libre ; tenez, voici la maison, au milieu de cette propriété. Traversons la grille et cachons-nous dans les lauriers ; c’est le moment de mettre nos masques. Vous voyez, il n’y a aucune lumière aux fenêtres ; tout marche donc à souhait.

Bientôt nous attachions nos masques de soie noire, qui nous faisaient ressembler tous les deux à des bandits de Londres, et nous nous dirigions vers la maison sombre et silencieuse. Une vérandah, percée de deux fenêtres et deux portes, s’étendait sur l’un de ses côtés.

— Voici sa chambre à coucher, murmura Holmes ; cette porte donne accès dans son cabinet. Ce serait par là qu’il faudrait entrer, mais elle est si bien verrouillée que nous ferions trop de bruit en essayant. Venez par ici ! Voici une serre qui donne dans le salon.

La porte était fermée, Holmes fit sauter un carreau de vitre et put faire tourner la clef. Un instant après nous étions devenus des criminels aux yeux de la loi.

La température chaude de la serre et le parfum des fleurs exotiques nous prenaient à la gorge. Holmes me saisissait la main dans l’obscurité et me conduisait à travers les arbustes dont les branches nous fouettaient le visage ; il avait, par une longue habitude, accoutumé ses yeux à voir dans les ténèbres. Tout en me tenant la main, il ouvrait une porte et nous pénétrions dans une pièce où mon odorat me faisait percevoir l’odeur d’un cigare. Il tâtonna alors le long des meubles, puis ouvrit une autre porte qu’il ferma derrière nous. Je sentis, contre la muraille, des vêtements suspendus, et je me rendis compte que nous nous trouvions dans un vestibule ; nous le traversâmes, et Holmes ouvrit sans bruit une autre porte à droite. Quelque chose bondit sur nous ; mon sang ne fit qu’un tour, je m’aperçus enfin, en souriant, que c’était un chat. Le feu brûlait dans la cheminée et l’atmosphère était également imprégnée de tabac. Holmes marcha sur la pointe des pieds et m’attendit ; puis, très doucement, referma la porte. Nous nous trouvions dans le cabinet de Milverton, séparé de la chambre à coucher par une seule portière.

Le feu brillait et éclairait toute la pièce. J’aperçus, près de la porte, le bouton électrique : c’eût été une imprudence inutile de le tourner, car il faisait suffisamment clair. À côté de la cheminée se trouvait, couverte par un rideau épais, la fenêtre que nous avions aperçue de l’extérieur ; de l’autre côté, la porte s’ouvrait sur la vérandah ; un bureau, près duquel était placée une chaise tournante en cuir rouge, occupait le centre. En face, une bibliothèque surmontée d’un buste de Minerve ; dans un coin, entre la bibliothèque et le mur, un immense coffre-fort en bronze vert, sur lequel étincelait la flamme de la cheminée, tel était l’ameublement. Holmes traversa la pièce, regarda le coffre-fort, puis se dirigea vers la porte de la chambre à coucher et introduisit la tête pour écouter. Aucun bruit ne s’y faisait entendre. Je pensai en moi-même qu’il serait prudent de se ménager une retraite par la porte extérieure et je l’examinai. À mon grand étonnement, elle n’était ni verrouillée, ni fermée à clef ! Je pris Holmes par le bras et il retourna sa face couverte de son masque dans cette direction. Je le vis sursauter ; il était, évidemment, aussi surpris que moi-même.

— Je n’aime pas cela, murmura-t-il à mon oreille. Je ne puis comprendre… en tout cas, nous n’avons pas de temps à perdre.

— Puis-je vous être utile ?

— Oui, tenez-vous près de la porte. Si vous entendez venir quelqu’un, poussez le verrou, et nous partirons par où nous sommes venus. Si l’on entre par l’autre porte, nous nous sauverons par celle-ci, si notre affaire est terminée ; dans le cas contraire, nous nous cacherons sous les rideaux de la fenêtre ; comprenez-vous ?

Je fis un signe affirmatif et je me tins près de la porte. Mon premier sentiment de crainte était disparu, et je sentais un frisson d’intérêt plus puissant que lorsque nous agissions pour l’exécution des lois. Le but élevé qui nous avait guidés, l’idée que nous obéissions à un sentiment chevaleresque, dans lequel l’égoïsme n’avait nulle part, le caractère odieux de notre adversaire, tout cela s’ajoutait à l’attrait de cette aventure de dilettante. Loin de me sentir coupable, je me réjouissais et m’exaltais à la pensée du danger que nous courions ; avec un sentiment d’admiration pour Holmes, je le regardais choisissant dans sa trousse les instruments nécessaires avec le sang-froid d’un chirurgien qui va procéder à une opération délicate. Je savais que l’ouverture d’un coffre-fort était un jeu pour lui, et je compris la satisfaction qu’il éprouvait à attaquer ce monstre de fer et d’or, ce dragon qui renfermait dans son sein la réputation et l’honneur de tant de femmes séduisantes. Après avoir relevé les manches de son habit, il posa son pardessus sur une chaise, prit deux vrilles, une pince-monseigneur et plusieurs fausses clefs. Je me tenais non loin de la porte, surveillant les entrées, et prêt à toute éventualité, tout en n’ayant pas une idée bien arrêtée de ce que nous ferions si nous étions interrompus. Pendant une demi-heure, Holmes travailla avec une énergie soutenue, posant un outil pour en reprendre un autre et se servant de chacun avec la force et l’adresse d’un mécanicien consommé. Enfin, j’entendis un « clic » ; la grande porte s’ouvrit, et j’aperçus un nombre considérable de petits dossiers, ficelés, scellés et portant tous une inscription. Holmes en prit un, mais, comme le feu s’éteignait, il était difficile de le lire ; il sortit donc sa petite lanterne sourde, car, Milverton devant se trouver dans l’autre pièce, il eût été fort dangereux d’allumer l’électricité. Tout à coup, je le vis s’arrêter, immobile, et écouter attentivement. En un clin d’œil il avait fermé la porte du coffre-fort, repris son pardessus, remis ses outils dans sa poche et s’était caché derrière un des rideaux de la fenêtre en me faisant signe de l’imiter.

Ce fut seulement en le rejoignant que je compris ce qui avait alarmé ses sens plus subtils que les miens. Un bruit se faisait entendre dans la maison ; une porte éloignée s’était fermée avec fracas. J’entends enfin un bruit de pas lourds qui s’approchent rapidement. Ils traversent la galerie, s’arrêtent à la porte qui s’ouvre. Un bruit métallique résonne dans l’obscurité, la lumière électrique jaillit, la porte se referme, et nous sentons l’odeur d’un cigare, tandis que les pas vont et viennent à quelques mètres de nous. Enfin j’entends remuer une chaise ; les pas cessent, une clé grince dans une serrure et je perçois un froissement de papiers.

Jusqu’alors, je n’avais pas osé regarder, mais enfin j’écartais doucement les rideaux et risquais un coup d’œil. Je sentais l’épaule de Holmes contre la mienne et je comprenais que, lui aussi, observait. À deux pas de nous, je distinguais le dos rond de Milverton. Il était évident que nous nous étions trompés sur ses agissements, qu’il n’avait pas mis le pied dans sa chambre à coucher, mais qu’il avait dû passer la soirée dans une salle quelconque de l’autre aile de la maison, dont nous n’avions pas aperçu les fenêtres éclairées. Sa tête grisonnante et chauve était dans notre axe ; il était étendu dans sa chaise en cuir rouge, les jambes allongées, et fumait un gros cigare. Il portait un veston d’appartement couleur lie de vin avec un col en velours noir, et tenait à la main un papier timbré qu’il lisait avec nonchalance, tout en lançant des bouffées de fumée. Son attitude confortable ne paraissait pas indiquer qu’il dût se décider bientôt à nous laisser le champ libre.

Holmes me serra la main pour me rassurer ; il voulait évidemment me faire comprendre qu’il était maître de la situation et que tout allait bien. Je ne savais pas s’il avait pu voir, comme moi-même, que la porte du coffre-fort était imparfaitement close et que Milverton pourrait le remarquer ; en moi-même j’étais décidé, si je me rendais compte par son regard qu’il s’en était aperçu, à me précipiter sur lui en lui jetant mon pardessus sur la tête, et de laisser à Holmes le soin de faire ce qu’il jugerait utile. Milverton ne leva pas la tête, intéressé sans doute par le document qu’il lisait en tournant les pages. Je pensais cependant qu’après avoir fini sa lecture et terminé son cigare, il passerait dans sa chambre ; mais avant qu’il en fût ainsi, notre attention fut détournée par un nouvel incident.

J’avais pu observer qu’à plusieurs reprises Milverton avait examiné sa montre, s’était levé, puis rassis avec un geste d’impatience. L’idée qu’il pouvait avoir un rendez-vous à pareille heure ne m’était pas venue à l’esprit jusqu’au moment où j’entendis un faible bruit dans la vérandah extérieure. Milverton laissa tomber ses papiers et se tint droit sur son fauteuil. Le bruit se renouvela, puis j’entendis un léger coup frappé à la porte. Milverton se leva et l’ouvrit.

— Eh bien, fit-il sèchement, vous êtes près d’une demi-heure en retard !

C’était donc là le motif pour lequel la porte n’était pas fermée, c’était là l’explication de l’attente de Milverton ! On entendit un frou-frou de robe. Je fermai les rideaux, car il avait regardé de notre côté. Quand il eut le dos tourné, je les entr’ouvris à nouveau. Il s’était assis, son cigare insolemment planté dans le coin de sa bouche ; devant lui, éclairée violemment par la lumière électrique, se tenait une femme grande, mince et brune, dont une voilette épaisse couvrait le visage ; un long manteau l’enveloppait tout entière. Sa respiration était haletante et l’on sentait que son visage devait frissonner sous l’empire d’une vive émotion.

— Eh bien, dit Milverton, vous m’avez fait perdre une bonne nuit, ma chère ! J’espère que vous me revaudrez cela. Vous ne pouviez donc pas venir à un autre moment, hein ?

La jeune femme secoua la tête.

— Eh bien, si vous n’avez pas pu, tant pis ! Si la comtesse est dure pour vous, vous la tenez maintenant ! Mais, pourquoi trembler ainsi, ma fille ?… remettez-vous. Allons ! à nos affaires maintenant. Vous m’avez écrit que vous aviez cinq lettres compromettant la comtesse d’Albret et que vous désiriez les vendre ; moi, je suis tout disposé à les acheter. Nous sommes donc d’accord et il ne nous reste qu’à fixer le prix. Je voudrais d’abord les examiner. Si elles sont intéressantes… Bonté divine ! est-ce vous ?

L’inconnue, sans une parole, releva sa voilette et laissa tomber son manteau. J’aperçus une figure sombre mais belle, un nez aquilin, des sourcils épais qui cachaient des yeux durs et brillants, des lèvres minces, sur lesquelles se dessinait un sourire menaçant.

— C’est moi, dit-elle, moi ! la femme dont vous avez ruiné la vie !

Milverton se mit à rire, mais on devinait la crainte sous ce rire.

— Vous avez été si entêtée, dit-il, pourquoi m’avoir poussé à bout ? Je ne ferais pas volontairement du mal à une mouche, mais chaque homme a son métier, n’est-ce pas ? Que pouvais-je faire ? Mon prix correspondait à vos moyens ; vous n’avez pas voulu payer.

— Alors vous avez envoyé les lettres à mon mari, à lui, l’homme le plus noble qui ait jamais existé, un homme dont je n’étais pas digne de dénouer les souliers. Cela lui a brisé le cœur et il en est mort. Vous vous rappelez la nuit où je suis venue ici pour vous supplier à genoux d’avoir pitié… vous m’avez ri au nez, comme vous le feriez en ce moment si vos lèvres ne tremblaient pas. Oui… vous pensiez bien ne jamais me revoir ici, mais, ce soir-là, j’avais compris ce qu’il fallait faire pour vous rencontrer seul à seul. Eh bien, Charles Milverton, qu’avez-vous à dire ?

— Ne croyez pas que vous pourrez m’intimider, fit-il en se levant, je n’ai qu’à élever la voix et appeler mes domestiques pour vous faire arrêter immédiatement. Mais je veux bien faire la part de votre colère légitime… Sortez d’ici de suite, et je ne dirai rien.

La femme se tenait la main cachée dans son corsage, elle avait aux lèvres le même sourire plein de menaces.

— Vous ne ruinerez plus une existence comme vous avez ruiné la mienne ! Vous ne briserez plus un autre cœur comme vous avez brisé le mien ! Je vais débarrasser le monde d’un reptile comme vous !… Ramassez cela, chien !… et cela ! et cela !… et cela !… et cela !

Elle avait saisi dans son corsage un petit revolver et avait vidé le barillet à bout portant dans la poitrine de Milverton qui, s’affaissant sur la table, essayait encore d’y reprendre ses papiers. Il se releva, reçut un dernier coup et roula par terre.

— Vous m’avez achevé ! dit-il.

Et il ne bougea plus.

La femme l’examina et lui porta un coup de talon au visage. Il ne fit aucun mouvement. L’air frais de la nuit pénétra dans la pièce surchauffée… la vengeresse avait disparu !

Rien ne pouvait sauver cet homme de son destin. Au moment où j’avais eu l’intention de me montrer pour enlever le revolver de cette femme, j’avais senti la main froide de Holmes saisissant mon poignet pour me retenir. J’avais compris la signification de cette étreinte. Nous n’avions pas à intervenir, c’était la Justice qui punissait un bandit ; nous ne devions pas perdre de vue le but de notre œuvre. À peine la femme avait-elle quitté l’appartement que Holmes se dirigeait vers l’autre porte. La clef était dans la serrure ; en même temps, nous entendions dans la maison le bruit de pas rapides. Les coups de feu avaient réveillé les domestiques. Avec un calme parfait, Holmes alla au coffre-fort, saisit un monceau de lettres dans ses bras, et les jeta au feu ; il recommença cette opération jusqu’à ce que le coffre-fort fût vide. On avait frappé à l’extérieur de la porte et tourné la poignée. Holmes jeta un regard rapide autour de lui. La lettre qui avait été la cause de la mort de Milverton était sur la table, tachée de son sang. Holmes la jeta au milieu des papiers enflammés ; puis il prit la clef de la porte extérieure, sortit après moi et la referma.

— Par ici, Watson ! nous pouvons escalader le mur du jardin de ce côté ! dit-il.

Je n’aurais jamais cru que l’alarme eût pu être donnée aussi rapidement. En regardant derrière moi, j’aperçus la maison et l’examinai ; la porte principale était ouverte et l’on voyait des ombres noires qui sillonnaient l’avenue. Tout le jardin semblait animé ; un garçon poussa un cri d’appel en nous voyant sortir de la vérandah et nous suivit de près. Holmes semblait connaître parfaitement les lieux, et il trouva également son chemin à travers un bosquet de jeunes arbres. Je le suivais tandis que le domestique essoufflé courait derrière moi. Un mur de six pieds nous barrait le passage : mon ami le franchit d’un bond et je l’imitais, quand je me sentis saisi par la jambe. Un coup de pied vigoureux me débarrassa de cette étreinte et je tombai de l’autre côté dans les buissons. En un instant, Holmes m’a relevé, et nous courons à travers Hampshead Hill, pendant deux milles au moins. Holmes s’arrête alors et écoute attentivement ; tout est silencieux derrière nous, notre piste est perdue, nous sommes sauvés !

Le lendemain de cette aventure, nous étions chez nous en train de fumer après notre déjeuner, quand M. Lestrade, de Scotland Yard, fut introduit dans notre modeste salle à manger. Il avait pris son air le plus solennel.

— Bonjour, monsieur Holmes, bonjour ! dit-il. Êtes-vous bien occupé en ce moment ?

— J’ai toujours le temps de vous écouter.

— J’ai pensé que, peut-être, si vous n’aviez rien de pressé, vous voudriez bien nous aider dans une affaire très grave qui s’est passée à Hampstead cette nuit.

— Vraiment ? dit Holmes, de quoi s’agit-il ?

— Un assassinat des plus corsés. Je connais votre habileté et je serais très heureux si vous vouliez nous accompagner à Appledore Towers, pour nous donner votre avis. Ce n’est pas un crime banal. Il y a longtemps que nous nous occupions de M. Milverton. Entre nous, c’était une profonde canaille. Nous savions qu’il collectionnait des papiers en vue de chantages ; tous ces papiers ont été brûlés. Aucun objet de valeur n’a été touché, il est donc probable que les assassins étaient des hommes du monde qui ont voulu empêcher un scandale.

— Les assassins ! dit Holmes, ils étaient plusieurs ?

— Oui, ils étaient deux, et on a bien failli les prendre en flagrant délit. Nous avons l’empreinte de leurs pieds, leur signalement, et par conséquent dix chances pour une de les découvrir. Le premier était très alerte, mais le second a été saisi par un aide jardinier et n’a pu s’échapper qu’après s’être débattu. Il est de taille moyenne, fortement bâti, la mâchoire cassée, le cou épais, une moustache épaisse, un masque sur la figure.

— C’est un peu vague, dit Sherlock Holmes. Cela correspondrait aussi bien au signalement de Watson.

— C’est vrai, dit l’inspecteur en riant. Ce serait bien là, en effet, le signalement du docteur Watson.

— Je crains bien de ne pas vous aider, dit Holmes ; je connaissais Milverton et le considérais comme un homme des plus dangereux de Londres. J’estime qu’il y a certains crimes que la loi ne peut atteindre et qui justifient une vengeance privée. Non, c’est inutile d’insister, j’ai des idées arrêtées là-dessus ; ma sympathie serait plutôt pour les assassins que pour la victime et je ne veux pas me mêler de cette affaire !

Holmes ne m’avait pas encore parlé du drame dont nous avions été les témoins et je remarquai que, pendant toute la matinée, il était resté pensif, il avait l’air d’un homme qui recherche dans ses souvenirs. Pendant notre déjeuner, tout à coup, il bondit.

— Pardieu ! Watson, j’ai trouvé, prenez donc votre chapeau et venez avec moi.

Il descendit vivement avec moi Baker Street, Oxford Street jusqu’à Regent’s Circus. Là, à gauche, se trouve un magasin à la vitrine duquel sont exposées les photographies des célébrités et des beautés du moment. Les yeux de Holmes se fixèrent sur l’une d’elles et j’aperçus l’image d’une femme à la beauté royale et grandiose, en costume de cour, avec un diadème de diamants sur sa noble tête. Je remarquai la courbe gracieuse de son nez, ses sourcils épais, sa bouche droite, son menton énergique. Ma respiration s’arrêta quand je lus le nom de l’homme politique aussi illustre par sa situation que par sa noblesse, dont elle avait été la femme.

Mes yeux rencontrèrent ceux de Holmes, qui posa un doigt sur ses lèvres quand nous nous détournâmes de la vitrine.

II

LES SIX « NAPOLÉONS »

Il arrivait assez souvent à M. Lestrade de Scotland Yard de venir causer avec nous dans la soirée, et ces visites faisaient grand plaisir à Sherlock Holmes, car elles lui permettaient de se tenir au courant de toutes les nouvelles apprises par la police. En retour des récits que faisait Lestrade, Sherlock Holmes prêtait une grande attention aux détails des affaires dont le détective pouvait être chargé ; de temps en temps, il lui donnait des avis que justifiait sa longue expérience des affaires, des hommes et des choses.

Ce soir-là, Lestrade avait parlé du temps, des journaux, puis la conversation était tombée tandis qu’il continuait à fumer son cigare. Holmes le regarda avec attention.

— Rien d’intéressant ? dit-il.

— Non, monsieur Holmes, rien de particulier.

— Alors… dites-le-moi.

Lestrade se mit à rire.

— Eh bien, monsieur Holmes, je n’ai pas besoin de nier. Oui, il y a bien quelque chose qui me préoccupe, et pourtant, c’est si stupide que j’hésite à vous ennuyer en vous le racontant ; d’un autre côté, l’événement, tout en ne sortant pas de la banalité, paraît cependant assez bizarre. Je sais, il est vrai, que vous avez un goût marqué pour ce qui sort de l’ordinaire, mais, à mon avis, cette affaire paraît plutôt ressortir du domaine du Dr Watson que du vôtre.

— Une maladie ? demandai-je.

— En tout cas, de la folie, et une folie extraordinaire. Croiriez-vous qu’il existe, de nos jours, un homme qui nourrit une telle haine contre Napoléon Ier, qu’il brise impitoyablement toutes les statues qui le représentent.

Holmes s’enfonça dans sa chaise.

— Cela ne me regarde pas, dit-il.

— C’est précisément ce que je viens de dire. Mais, comme l’homme en question se met à cambrioler des maisons dans le but de briser ces statues, il cesse d’appartenir au domaine du docteur pour passer dans celui de la police.

Holmes se redressa.

— Ah ! du moment où il y a des cambriolages, cela devient plus intéressant. Donnez-moi donc des détails.

Lestrade prit son carnet de rapports qu’il parcourut pour se rafraîchir la mémoire.

— La première affaire a eu lieu, il y a quatre jours, dit-il. Elle se passa chez M. Moïse Hudson, qui a un magasin de vente d’objets d’art dans Kennington Road. Le commis s’était un moment absenté du magasin, quand, tout à coup, il entendit du bruit à l’intérieur. Il revint en toute hâte et trouva, brisé en mille morceaux, un buste en plâtre de Napoléon qui était placé sur le comptoir, au milieu d’autres œuvres d’art. Il se précipita dans la rue, mais, malgré l’affirmation de plusieurs personnes, qui avaient vu un individu s’enfuir du magasin, il ne put le découvrir. Il crut donc voir dans ce fait un acte de vandalisme comme il s’en produit de temps en temps, et c’est dans ce sens que fut faite la déclaration à la police. Le buste ne coûtait que quelques shillings et l’affaire semblait trop anodine pour qu’on se livrât à une enquête.

Un second fait semblable se produisit, plus sérieux et plus étrange, la nuit dernière. Dans Kennington Road, à quelques centaines de mètres du magasin de Moïse Hudson, habite un médecin bien connu, le Dr Barnicot, qui a une clientèle très importante sur la rive gauche de la Tamise. Sa résidence, avec son cabinet de consultation, est dans Kennington Road, mais il a une clinique à Lower Brixton Road, distante d’environ deux milles. Le docteur est un admirateur enthousiaste de Napoléon ; sa maison est remplie de livres, de tableaux et de reliques se rapportant à l’histoire de l’empereur des Français. Il a acheté, précisément chez Moïse Hudson, des plâtres absolument pareils du buste de Napoléon, par le sculpteur français Devine. Il a placé l’un d’eux dans le vestibule de sa maison de Kennington Road, et l’autre sur la cheminée de son cabinet de Lower Brixton. Quand le docteur est descendu ce matin, il a constaté que sa maison avait été cambriolée pendant la nuit et que rien n’avait été volé, sinon le buste en plâtre du vestibule, qui avait été emporté et lancé avec violence contre le mur du jardin, près duquel en ont été découverts les débris.

Holmes se frotta les mains.

— Voilà qui n’est pas banal !

— Je pensais bien que cela vous intéresserait, mais ce n’est pas tout : le Dr Barnicot s’est rendu, à midi, à sa clinique, et jugez de son étonnement, en découvrant que la fenêtre avait été ouverte pendant la nuit et que les morceaux de son second buste jonchaient le sol. Il avait été réduit en miettes sur le lieu même. Nous n’avons pu découvrir aucun indice qui pût nous mettre sur la piste du criminel ou du fou qui avait causé l’accident. Maintenant, monsieur Holmes, vous connaissez les faits.

— Ils sont, en effet, assez bizarres pour ne pas dire grotesques, dit Holmes. Je dois pourtant vous demander si les deux bustes brisés chez le Dr Barnicot étaient des reproductions exactes de celui qui a été cassé dans le magasin de Moïse Hudson ?

— Oui, ils étaient sortis du même moule.

— Cette circonstance va à l’encontre de l’hypothèse que l’homme qui les a détruits a été poussé à cet acte par la haine de Napoléon en général. Si l’on considère le nombre immense de statues de Napoléon qui existent à Londres, il est impossible de supposer que c’est par une simple coïncidence que cet homme a mis en pièces trois spécimens du même buste.

— Je suis entièrement de votre avis, dit Lestrade. D’un autre côté, Moïse Hudson est le seul marchand d’objets d’art de ce quartier de Londres, et ce sont les seuls bustes de Napoléon qu’il ait eus en magasin depuis plusieurs années. Ainsi donc, bien qu’il existe à Londres, comme vous le dites, des centaines d’autres statues du grand homme, il est à présumer que celles qui ont été brisées sont les seules dans ce quartier. Dans ces conditions, il est tout naturel qu’un fanatique habitant de ce côté-ci ait commencé par elles. Qu’en pensez-vous, docteur Watson ?

— Il n’y a pas de limites à établir aux actes d’un fou ! répondis-je. « L’idée fixe », comme l’appellent les psychologues français, a pour effet de fausser l’intelligence sur un point, en laissant souvent toute la raison sur d’autres. Un homme qui a étudié à fond Napoléon, ou dont la famille, au cours de la grande guerre, aura reçu quelque mortelle injure, peut avoir été victime d’une idée fixe, sous l’empire de laquelle il aura accompli un acte de folie.

— Ce n’est pas cela, mon cher Watson, dit Holmes en secouant la tête, toutes les idées fixes du monde ne lui auraient pas permis de découvrir où les bustes se trouvaient.

— Alors, quelle explication ?

— Je n’essaierai même pas d’en donner ; tout ce que je remarque, c’est une certaine méthode dans les procédés de cet homme excentrique. Par exemple, dans le vestibule du Dr Barnicot, où le bruit aurait pu donner l’éveil, le buste a été porté à l’extérieur avant d’être brisé, tandis qu’à sa clinique, où ce danger n’existait pas, il a été cassé sur les lieux mêmes. Cette affaire paraît bien ordinaire, mais je ne l’affirmerais pas, car, souvent, les affaires les plus difficiles que j’ai eues à élucider ont commencé de cette manière. Vous vous rappelez, Watson, comment ce terrible drame concernant la famille Abermetty me fut révélé : je commençai, s’il vous en souvient, à remarquer que du persil avait été enfoncé dans le beurre au lieu d’être placé tout autour. Votre histoire du bris de ces trois bustes ne me fait pas rire, Lestrade, et je vous serai très obligé de me tenir au courant de tout nouvel incident qui se produirait.

Ces incidents, auxquels mon ami avait fait allusion, se produisirent plus rapidement et d’une manière plus tragique que nous ne l’aurions supposé. Le lendemain matin, j’étais en train de m’habiller dans ma chambre, quand on frappa à la porte. Holmes entra ; il tenait à la main une dépêche qu’il me lut :

« Venez de suite. 131 Pitt Street, Kensington. – Lestrade. »

— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas… Peut-être n’importe quoi, mais je soupçonne fort que c’est la suite de l’histoire des bustes. Dans ce cas, notre homme a dû recommencer ses opérations dans un autre quartier de Londres. Avalez vite votre café ; un cab nous attend à la porte.

Une demi-heure après, nous arrivions à Pitt Street, une petite rue bien tranquille dans un quartier des plus mouvementés de Londres. La maison portant le no 131 était, comme ses voisines, d’aspect très ordinaire, sans aucune ornementation. En arrivant, nous trouvâmes auprès du grillage une foule de curieux. Holmes laissa entendre un petit sifflement de plaisir.

— Pardieu ! s’écria-t-il, c’est au moins un meurtre ! Il faut un événement de cette sorte pour détourner de leurs occupations les commissionnaires de Londres. Rien qu’à voir le cou allongé par la curiosité de ce gaillard, là-bas, je devine qu’il s’agit d’un acte de violence. Qu’est-ce ceci, Watson ? Les marches supérieures de l’escalier ont été lavées à grande eau, et les autres sont sèches ! Ah ! voici Lestrade à la fenêtre, nous allons savoir le fin mot de l’affaire.

Le détective nous reçut d’un air très grave, et nous fit entrer dans une pièce où se trouvait un homme d’âge moyen, en proie à la plus vive agitation, qu’indiquait suffisamment le désordre de sa toilette. Il était vêtu d’une robe de chambre en flanelle. Il nous fut présenté comme le propriétaire de la maison : M. Horace Harker, membre du Syndicat de la presse.

— Encore une histoire du buste de Napoléon ! dit Lestrade. Vous avez paru vous y intéresser hier au soir, et, maintenant que l’affaire prend une tournure plus grave, j’ai pensé que vous seriez content de la suivre.

— Quelle tournure ?

— Un meurtre ! Monsieur Harker, veuillez avoir l’amabilité de raconter à ces messieurs ce qui est arrivé.

L’homme à la robe de chambre se tourna vers nous avec une figure des plus tristes :

— C’est extraordinaire ! dit-il. J’ai passé toute ma vie à collectionner les affaires des autres, et maintenant qu’un drame sensationnel m’arrive pour mon propre compte, je suis si agité et si émotionné que je ne puis trouver mes mots. Si j’étais venu ici comme journaliste, je me serais interwievé moi-même et j’aurais trouvé le moyen de pondre deux colonnes dans les journaux du soir. Actuellement, je passe mon temps à raconter mon histoire à tout le monde et suis incapable de l’utiliser pour ma profession. J’ai entendu parler de vous, monsieur Sherlock Holmes, et, si vous pouvez trouver la clef de cette énigme, je me considérerai comme payé de l’ennui que j’éprouve à vous la raconter.

Holmes s’assit et écouta.

— Toute cette aventure paraît rouler sur ce buste de Napoléon que j’ai acheté, il y a quatre mois, pour orner cette pièce. Je l’ai eu à bon compte, tout près de High Street Station. Je travaille souvent très tard, et j’écris jusqu’à l’aurore. C’est ce que j’ai fait cette nuit : j’étais assis dans mon cabinet qui se trouve sur le derrière de la maison, au dernier étage, quand, vers trois heures du matin, il me sembla entendre du bruit au rez-de-chaussée. J’écoutai et n’entendis plus rien ; j’en conclus qu’il venait de l’extérieur. Cinq minutes après, j’entendis tout à coup un horrible cri, – le plus épouvantable que j’aie jamais entendu, monsieur Holmes ! – et qui retentira toute ma vie à mes oreilles. Je restai quelques instants glacé de frayeur, puis je saisis le tisonnier et je descendis. Quand j’entrai dans cette pièce, je constatai aussitôt que la fenêtre était grande ouverte et que le buste avait disparu. Je me demande encore comment un voleur a eu l’idée de s’emparer de cet objet en plâtre qui n’avait aucune valeur.

Vous pouvez voir par vous-même que, de la fenêtre, il était facile, en faisant une longue enjambée, d’atteindre le perron extérieur. C’était, évidemment, ce que le malfaiteur avait dû faire. J’allai donc immédiatement ouvrir la porte. À peine sorti dans l’obscurité, je trébuchai contre un cadavre. Je me hâtai d’aller chercher une lumière et je trouvai un malheureux, la gorge coupée par une horrible blessure d’où le sang s’écoulait à flots. Il était couché sur le dos, les jambes pliées, la bouche démesurément ouverte… Je le reverrai toujours dans mes rêves ! Je n’eus que le temps de siffler pour appeler la police et je perdis connaissance, je ne me rappelle plus rien, sinon que je me trouvai dans le vestibule avec un policeman à côté de moi.

— Quel est l’individu assassiné ? demanda Holmes.

— Nous ne connaissons pas son identité, dit Lestrade. Vous verrez le corps à la Morgue ; jusqu’à présent, nous n’avons aucun indice. C’est un homme de taille élevée, au teint bronzé paraissant d’une force peu commune, âgé d’environ trente ans. Sa mise est modeste, mais il ne ressemble pas à un chemineau. À côté de lui, dans une mare de sang, nous avons retrouvé un couteau à virole avec manche de corne ; mais est-ce l’arme dont s’est servi l’assassin, ou appartenait-elle à la victime ? Je n’en sais rien. Aucun nom n’était inscrit à l’intérieur de ses vêtements et dans ses poches nous n’avons trouvé qu’une pomme, de la ficelle, un plan de Londres et la photographie que voici.

Cette dernière avait été prise au moyen d’un kodak. Elle représentait un homme alerte, aux traits simiesques très accentués, aux sourcils fort épais, avec la mâchoire inférieure proéminente comme celle d’un babouin.

— Qu’est devenu le buste ? demanda Holmes après avoir examiné avec soin la photographie.

— Nous venons de le savoir au moment où vous êtes arrivés. On l’a trouvé dans le jardin d’une maison inoccupée de Campden House Road. Bien entendu, il était en morceaux. Je vais de ce pas le voir. Venez-vous avec moi ?

— Certainement, mais attendez un instant que je jette un coup d’œil ici.

Il examina le tapis et la fenêtre.

— Le gaillard doit avoir les jambes très longues, ou c’est un homme très alerte, dit Sherlock Holmes. La maison ayant un sous-sol assez élevé, ce n’a pas dû être facile d’atteindre le rebord de la fenêtre et de l’ouvrir, la descente a dû être plus aisée. Venez-vous avec nous pour voir ce qui reste de votre buste, monsieur Harker ?

L’inconsolable journaliste s’était assis à son bureau.

— Il faut que j’essaie de faire la narration de tout ceci, dit-il, quoique, sans aucun doute, les journaux de ce soir, déjà imprimés, donnent force détails. C’est là ma veine ! Vous vous rappelez quand les tribunes des courses se sont effondrées à Doncaster ? J’étais le seul reporter à s’y trouver, et mon journal a été aussi le seul qui n’en ait pas donné le compte-rendu, car j’avais éprouvé une telle émotion qu’elle m’avait rendu incapable d’écrire. Cette fois-ci, je serai le dernier à donner des détails sur un assassinat commis à ma porte.

Quand nous quittâmes la pièce, sa plume cependant courait sur le papier.

L’endroit où les débris du buste avaient été retrouvés était à une distance de quelques centaines de mètres. Pour la première fois, Holmes et moi, nous pouvions voir les restes du grand Empereur qui semblait avoir provoqué une haine si violente dans l’esprit d’un inconnu. Les morceaux gisaient sur le gazon. Holmes en ramassa plusieurs et les examina avec soin ; à son attitude, je compris qu’il avait enfin trouvé une piste.

— Eh bien ? demanda Lestrade.

Holmes haussa les épaules.

— Nous avons encore du chemin à faire, dit-il. Et pourtant, pourtant, nous avons déjà un point de départ. La possession de ce buste sans valeur était certainement plus importante pour cet étrange criminel que la vie d’un homme ; voilà un point démontré. Il y a pourtant une circonstance à remarquer, c’est qu’il ne l’a pas brisé dans la maison ni même auprès, si toutefois son but unique était de le briser.

— Il était peut-être inquiet de la rencontre qu’il avait faite de sa victime… Il devait à peine savoir ce qu’il faisait.

— C’est possible, mais j’appellerai tout spécialement votre attention sur la position de cette maison dans le jardin de laquelle il a détruit le buste en question.

Lestrade regarda autour de lui.

— C’est une maison inoccupée, où il devait savoir qu’il ne serait pas inquiété.

— Oui, mais il y en a une autre, dans les mêmes conditions, un peu plus haut dans la rue, devant laquelle il a dû passer avant d’arriver à celle-ci. Pourquoi ne l’a-t-il pas choisie, puisque chaque pas qu’il faisait en portant le buste augmentait ses chances d’être rencontré ?

— Je n’y comprends rien ! dit Lestrade.

Holmes montra le bec de gaz au-dessus de nos têtes.

— C’est qu’ici, il pouvait voir ce qu’il faisait, alors que plus haut cela lui était impossible. Voilà le motif certain.

— Pristi ! c’est vrai ! dit le détective. Maintenant, je me rappelle que le buste du docteur Barnicot a été brisé tout près de sa lanterne rouge[2]. Eh bien, monsieur Holmes, quelle conclusion tirez-vous de ceci ?

— Simplement qu’il faut s’en souvenir et s’en servir au besoin. Nous trouverons peut-être quelque chose plus tard qui nous en donnera la raison. Quelle démarche proposez-vous de faire maintenant, Lestrade ?

— À mon avis, ce qu’il y a de plus pratique, c’est d’établir l’identité du cadavre, et cela ne doit pas être très difficile. Quand nous l’aurons démontrée, quand nous aurons trouvé quelles étaient ses habitudes, ses relations, ce sera un grand pas de fait pour deviner ce qu’il faisait à Pitt Street la nuit dernière, quel est celui qui l’a rencontré et tué sur le perron de M. Horace Harker. N’êtes-vous pas de mon avis ?

— Sans doute, mais ce n’est pas de cette façon que je prendrais l’affaire.

— Que feriez-vous alors ?

— Oh ! je ne veux pas vous influencer ! suivez donc votre idée et je suivrai la mienne ; nous comparerons ensuite nos résultats et nous nous aiderons mutuellement.

— Très bien ! dit Lestrade.

— Si vous retournez à Pitt Street, vous pourrez revoir M. Horace Harker. Dites-lui de ma part que je suis certain que l’auteur du crime est un fou qui a pris en haine Napoléon. Cela lui sera utile pour son article.

Lestrade le regarda bien en face.

— Vous ne le pensez pas sérieusement, dit-il.

Holmes sourit.

— Peut-être ! mais je suis sûr que mon renseignement sera d’un grand intérêt pour M. Harker et pour les abonnés des journaux. Et maintenant, Watson, je pense que le travail qui nous attend aujourd’hui sera long et compliqué. Quant à vous, Lestrade, je vous donne rendez-vous à Baker Street ce soir à six heures ; laissez-moi jusque-là la photographie trouvée dans la poche de la victime. Peut-être aurai-je besoin de votre concours pour une expédition relative à ce crime, que nous aurons à faire cette nuit si mes raisonnements sont exacts. Allons ; à ce soir, et bonne chance !

Sherlock Holmes et moi allâmes à pied jusqu’à High Street ; là, nous nous arrêtâmes au magasin de Harding frères, où le buste avait été acheté. Un jeune employé nous fit connaître que M. Harding n’était pas là, ne reviendrait que dans le courant de l’après-midi, et que lui-même, nouvellement arrivé dans la maison, ne pouvait nous donner aucun renseignement. Je lus le désappointement sur la figure de Holmes.

— Enfin, me dit-il, nous ne pouvons pas nous attendre à voir tout s’arranger comme nous le désirons, Watson. Il faudra revenir cette après-midi puisque M. Harding est absent jusque-là. Je recherche, comme vous avez pu le deviner, l’origine exacte de ces bustes, afin de m’assurer s’il n’y a pas là un détail particulier expliquant leurs aventures. Allons chez M. Moïse Hudson à Kennington Road, et nous verrons s’il peut nous éclairer sur ce point.

Après une heure de voiture, nous arrivâmes chez le marchand d’objets d’art. C’était un homme de petite taille, assez gros, au visage rubicond, aux manières vives.

— Oui, monsieur, dit-il ; sur mon comptoir ! Pourquoi nous fait-on payer des impôts puisqu’on laisse entrer le premier coquin venu chez nous pour briser nos marchandises ? C’est moi qui ai vendu au docteur Barnicot les deux statues… C’est honteux ! cela ne peut être que quelque complot !… seul un anarchiste a pu briser ces statues ; voilà ce que font les républicains rouges ! Vous m’avez demandé où je me les suis procurées ? Je ne vois pas en quoi cette question se rapporte au crime ; cependant si vous voulez le savoir, je les ai achetées chez Gelder et Cie, Church Street Stepeny, une maison honorable connue depuis vingt ans. Combien j’en ai acheté ? trois… deux et un font trois : deux que j’ai vendus à M. Barnicot, et celui qu’on a brisé en plein jour sur mon comptoir. Si je connais cette photographie ? non, je ne connais pas celui qu’elle représente. Si pourtant !… attendez !… Mais c’est Beppo, une espèce d’Italien, un homme à tout faire que j’employais dans le magasin, qui savait dorer, encadrer et me rendait quelques services. Cet individu m’a quitté la semaine dernière, et je n’en ai pas entendu parler depuis. Je ne sais ni d’où il venait ni où il allait. Je n’ai rien eu à lui reprocher pendant tout le temps qu’il est resté à mon service. Il est parti deux jours avant l’incident arrivé à mon buste.

— C’est tout ce que nous pouvions raisonnablement attendre de Moïse Hudson ! dit Holmes quand nous fûmes sortis du magasin. Nous avons trouvé que Beppo avait été employé à Kennington, peut-être l’a-t-il été aussi à Kensington ; cela seul vaut bien notre course. Maintenant, il faut aller chez Gelder et Cie à Stepeny, d’où viennent les statues. Je serais bien surpris si je n’y recueillais pas un renseignement précieux.

Nous traversâmes rapidement le Londres élégant, puis le Londres des hôtels, le quartier des théâtres, des auteurs et des commerçants, et enfin, nous atteignîmes les quartiers maritimes qui forment, au bord du fleuve, comme une ville cosmopolite où vivent des centaines de milliers d’âmes. Dans une large rue habitée jadis par les marchands les plus riches de la capitale, nous découvrîmes l’établissement que nous cherchions. Au dehors, se trouvait une immense cour remplie de pierres de taille ; à l’intérieur, une cinquantaine d’ouvriers étaient occupés à sculpter ou à mouler. Le directeur, un Allemand au type blond, nous reçut très poliment et répondit clairement aux questions posées par Holmes. En consultant ses livres, il constata que des centaines de moulages du buste en marbre de Napoléon sculpté par Devine avaient été faits et que trois d’entre eux avaient été envoyés à Moïse Hudson une ou deux années auparavant. La fournée était composée de six exemplaires ; les trois autres avaient été vendus à Harding frères de Kensington. Le directeur n’avait aucun motif de soupçonner que ces six statues fussent différentes des autres et qu’une raison quelconque pût décider quelqu’un à les détruire. Cette idée même le fit sourire. Leur prix de fabrique était de six shellings, mais le revendeur pouvait les vendre douze. Le buste avait été pris au moyen de deux moulages, un de chaque côté de la tête ; les deux profils en plâtre de Paris avaient été juxtaposés pour faire le buste complet. Ce genre de travail était ordinairement fait par des Italiens. Quand les bustes étaient terminés, on les plaçait sur une table dans le corridor pour les faire sécher ; ils étaient ensuite portés à l’atelier. C’était tout ce qu’il pouvait nous faire connaître ; mais l’exhibition de la photographie produisit un effet surprenant sur le directeur ; sa figure devint rouge de colère et ses sourcils se froncèrent sur ses yeux bleus de Teuton.

— Ah ! le gredin ! s’écria-t-il. Oui, vraiment, je le connais très bien ! Cette maison a toujours été honorable, et la seule fois que la police y mit les pieds, ce fut à propos de cet homme. Il y a de cela plus d’un an. Il donna, dans la rue, un coup de couteau à un autre Italien, puis il arriva ayant la police à ses trousses, et fut arrêté ici même. Il s’appelait Beppo, je n’ai jamais connu son nom de famille. Cela m’apprendra à engager un homme avec une pareille tête, c’était pourtant un bon ouvrier, un de nos meilleurs.

— À combien fut-il condamné ?

— La victime eut la chance de guérir ; il n’eut qu’un an de prison. Sans doute, il a fini son temps, mais il n’a pas eu l’aplomb de se montrer ici. Nous avons dans nos ateliers un de ses cousins, il pourra sans doute vous dire où il est.

— Non ! non ! dit Holmes, pas un mot au cousin, je vous en prie. L’affaire qui nous occupe est très importante, et plus je l’étudie, et plus elle me paraît grave. Quand vous regardiez dans votre livre pour chercher la date de la vente de ces statues, j’ai constaté qu’elle avait eu lieu le 13 juin de l’année dernière. Pouvez-vous me dire à quelle date Beppo a été arrêté ?

— Je puis vous le dire à peu près par notre registre de comptabilité. Oui, continua-t-il, après avoir feuilleté le registre, il a été payé pour la dernière fois le 20 mai.

— Merci, dit Holmes, je ne crois pas devoir abuser plus longtemps de vos instants.

Puis, après lui avoir recommandé la plus entière discrétion, nous nous retirâmes.

L’après-midi était déjà avancée quand nous prîmes un léger repas dans un restaurant. Un journal collé dans un cadre, à l’entrée, annonçait le crime de Kensington comme un assassinat commis par un fou, et la lecture du journal nous montra que M. Harker avait réussi à faire imprimer à temps son compte rendu. Deux colonnes faisaient le récit de l’événement du jour. Holmes acheta le journal et, tout en mangeant, le parcourut avidement, mais avec des sourires à certains passages.

— Ça va bien, Watson, dit-il, écoutez ceci : « Nous sommes heureux de faire connaître à nos lecteurs que les opinions les plus autorisées sont unanimes pour établir le mobile de cette affaire, car M. Lestrade, un de nos détectives les plus expérimentés de Scotland Yard, ainsi que M. Sherlock Holmes, l’expert bien connu, estiment tous les deux que les incidents qui se sont terminés d’une manière si tragique, sont l’œuvre d’un fou et non d’un criminel avéré. Aucune autre explication ne pourrait être donnée de faits semblables. » La presse, voyez-vous, Watson, est un instrument remarquable quand on sait s’en servir. Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons aller à Kensington voir ce que le directeur de Harding et frères pourra nous raconter.

Le fondateur du magasin était un homme de petite taille, à l’allure vive, vêtu avec le plus grand soin. Il avait les idées très nettes et la langue bien pendue.

— J’ai déjà lu le compte rendu de l’affaire dans les journaux du soir. M. Horace Harker est un de nos clients ; nous lui avons livré le buste il y a quelques mois. Nous en avions commandé trois semblables à Gelder et Cie. Ils sont tous vendus maintenant ; nous saurons facilement vous dire à quelles personnes, en consultant nos livres. Les voici, d’ailleurs. L’un a été vendu à M. Harker, vous voyez… un autre à M. Josiah Brown, villa des Acacias, Labernum Vale, Chiswick… le troisième à M. Sandeford de Lower Grove Road, Reading… Je n’ai jamais vu l’homme dont vous me montrez la photographie, je n’aurais jamais oublié cette figure si je l’avais vue, car on en rencontre rarement de plus remarquable par sa laideur… Nous avons plusieurs Italiens parmi nos ouvriers, oui, monsieur ; si l’envie leur en était venue, ils auraient évidemment pu regarder dans nos livres de vente ; nous n’avons aucune raison de les tenir cachés. En tout cas, voilà une affaire étrange et si j’ai pu vous être utile en quelque façon, j’espère, qu’en retour, vous voudrez bien m’en donner des nouvelles.

Holmes, pendant la déclaration de M. Harding, avait pris plusieurs notes et je voyais que la tournure que prenait l’affaire lui plaisait beaucoup. Il ne fit cependant aucune remarque et se borna à observer que, si nous ne nous hâtions pas, nous serions en retard au rendez-vous de Lestrade. En effet, quand nous arrivâmes à Baker Street, il était déjà là et se promenait de long en large, en proie à la plus vive impatience. Je vis, à son regard, qu’il n’avait pas perdu sa journée.

— Eh bien, demanda-t-il, quelles nouvelles, monsieur Holmes ?

— Nous avons eu une journée très chargée, qui n’a pas été inutile. Nous avons vu le fabricant qui a moulé les bustes et les négociants qui les ont vendus. Je puis, dès maintenant, suivre la piste de chacun des bustes depuis le commencement.

— Les bustes ! les bustes !… s’écria Lestrade. Allons, vous avez vos méthodes, monsieur Sherlock Holmes, et ce n’est pas à moi à en dire du mal, mais je crois que ma journée a été encore meilleure que la vôtre. J’ai établi l’identité du cadavre.

— Pas possible !

— J’ai même découvert le mobile du crime.

— Parfait !

— Nous avons un inspecteur chargé spécialement de Saffron Hill, le quartier des Italiens. Le cadavre portait une médaille au cou, et cette circonstance, jointe à la couleur de son teint, me fit penser que c’était un Méridional. L’inspecteur Hill le reconnut aussitôt qu’il le vit. Il s’appelle Pietro Venucci, originaire de Naples, et c’est un des plus redoutables égorgeurs de Londres. Il fait partie de la Maffia, une des sociétés secrètes qui ont pour objet la propagande par le fait. Vous voyez maintenant que l’affaire commence à s’éclaircir. L’assassin est sans doute, lui aussi, un Italien affilié à la Maffia. Il en aura probablement violé les règlements d’une façon ou d’une autre et Pietro aura été chargé de le découvrir. Sans doute, la photographie qui a été trouvée dans sa poche est celle de son assassin, qui l’avait reçue pour éviter toute erreur de personne. Il a donc dû le suivre, le voir entrer dans une maison, le quitter, et c’est probablement au cours de la discussion qu’il a eue avec lui qu’il a été tué. Qu’en pensez-vous, monsieur Sherlock Holmes ?

Holmes applaudit.

— Très bien, très bien ! Lestrade, s’écria-t-il, mais je n’ai pas bien suivi votre raisonnement sur la destruction des bustes.

— Les bustes ! vous ne voyez que cela ! Au fond, cela n’est rien, ce sont des larcins qui valent, tout au plus, six mois de prison. C’est sur le meurtre que porte notre enquête et je tiens, désormais, tous les fils dans ma main.

— Qu’allez-vous faire, maintenant ?

— Oh ! c’est bien simple : je vais aller avec Hill dans le quartier des Italiens, j’y trouverai l’homme dont nous avons la photographie et je l’arrêterai sous l’inculpation d’assassinat. Viendrez-vous avec nous ?

— Je ne crois pas. J’ai dans l’idée que nous arriverons au but d’une façon encore plus simple, je ne puis en être certain, tout cela dépend… d’un facteur qui est hors de notre contrôle ; cependant j’ai bon espoir. Je parierais même deux contre un, que, si vous nous accompagnez cette nuit, je vous ferai mettre la main dessus.

— Dans le quartier des Italiens ?

— Non, mais, je crois, à Chiswick. Si vous voulez venir avec nous, je vous promets que j’irai demain avec vous dans le quartier des Italiens, et que ce dernier retard ne gênera en rien notre information. Je crois, maintenant, que quelques heures de sommeil nous feront du bien. Il ne faut pas partir avant onze heures ; nous serons de retour, sans doute, avant le lever du jour. Dînez donc avec nous, Lestrade, et vous vous étendrez sur ce canapé jusqu’au moment du départ. En attendant, ayez donc l’amabilité de sonner, je vais faire venir un exprès, car j’ai une lettre à envoyer sans aucun retard.

Holmes passa la soirée à parcourir une pile de vieux journaux qui remplissaient notre grenier. Quand il descendit, ses yeux avaient une lueur de triomphe ; pourtant il ne nous fit part, ni à l’un ni à l’autre, du résultat de ses recherches. Pour ma part, j’avais suivi pas à pas la marche de cette affaire si compliquée et, tout en ne pouvant deviner le but que nous allions atteindre, j’entrevoyais clairement que, dans la pensée de Holmes, l’individu recherché ne manquerait pas de se livrer à un nouvel attentat sur l’un des deux bustes qui restaient et dont l’un, je me le rappelais, se trouvait à Chiswick. Le but de notre expédition était, sans doute, de le surprendre en flagrant délit et je ne pouvais qu’admirer la ruse de mon ami qui avait lancé une fausse piste dans les journaux afin de donner à cet individu l’idée qu’il pouvait continuer ses exploits avec impunité. Je ne fus donc pas surpris quand Holmes m’invita à prendre mon revolver. Lui-même emporta son casse-tête, son arme favorite.

Une voiture fermée nous attendait à la porte et nous conduisit jusqu’au delà du pont de Hammer Smith. Là, le cocher reçut l’ordre de nous attendre. Nous marchâmes à pied jusqu’à une rue assez isolée, bordée, de chaque côté, de maisons élégantes, entourées chacune d’un jardin. À la lueur du bec de gaz, nous pûmes apercevoir le nom de la villa des Acacias, inscrit sur la barrière. Le propriétaire devait être déjà couché, car on ne voyait aucune lumière, excepté au-dessus de l’imposte de la porte d’entrée, dont la lueur éclairait vaguement l’allée du jardin. La barrière en bois qui séparait la propriété de la route, rendait l’endroit plus obscur, et c’est là que Holmes nous fit cacher.

— Nous aurons, je le crains, longtemps à attendre, dit Holmes ; nous avons, au moins, la chance qu’il ne pleuve pas. Il est plus prudent de ne pas fumer, ce qui nous ferait passer le temps. Enfin nous avons deux chances contre une de réussir, ce qui compensera notre peine.

Cependant notre attente ne fut pas aussi longue que Holmes l’avait craint, et elle se termina de la façon la plus soudaine et la plus inattendue. Tout à coup, sans un bruit qui eût pu éveiller notre attention, la barrière du jardin s’ouvrit et un individu, alerte comme un singe, s’avança rapidement dans l’allée. Nous le vîmes passer dans la traînée de lumière venant de la porte et disparaître derrière la maison ; puis il se fit un long silence pendant lequel nous eûmes soin de retenir notre respiration. Nous entendîmes bientôt un grincement ; on ouvrait une fenêtre. Le bruit cessa ; l’individu avait pénétré dans la maison. Nous vîmes le rayon d’une lanterne sourde dans une pièce ; ce qu’il cherchait ne s’y trouvait pas, il passa dans une autre, puis dans une troisième.

— Allons à la fenêtre ouverte, dit Lestrade, nous le prendrons au moment où il sortira !

Avant que nous eussions pu faire un pas, l’homme était sorti. Nous pûmes constater qu’il portait, sous le bras, quelque chose de blanc. Il regarda tout autour de lui, le silence de la rue déserte le rassura. Il nous tournait le dos pour déposer son butin. Un instant après, nous perçûmes un bruit sec. L’homme était si absorbé qu’il ne nous entendît pas traverser la pelouse. Holmes bondit comme un tigre et le saisit. En un instant, Lestrade et moi le prenons par le bras et lui passons les menottes. Je n’ai jamais rencontré une figure plus hideuse. Il nous contemplait, les traits convulsés… C’était l’homme de la photographie ! Holmes, cependant, ne parut pas s’occuper de notre prisonnier. Assis sur les marches du perron, il examina avec le plus grand soin les débris de l’objet que l’homme avait emporté de la maison. C’était un buste de Napoléon, semblable à celui que nous avions vu le matin même, brisé de la même façon. Holmes regarda à la lumière chacun des morceaux de plâtre, mais ils étaient tous pareils. Il venait de terminer cet examen quand le vestibule s’éclaira et la porte s’ouvrit. Le propriétaire de la maison, un homme obèse, à l’air jovial, se présenta en bras de chemise.

— M. Josiah Brown, je pense ? dit Holmes.

— Lui-même, monsieur, et vous êtes, sans doute, M. Sherlock Holmes. J’ai reçu votre lettre que m’a apportée l’exprès et j’ai suivi ponctuellement les instructions que vous m’aviez envoyées. Nous avons fermé toutes les portes à clef à l’intérieur et nous avons attendu les événements. Je suis très heureux de voir que vous avez pris ce bandit. Veuillez entrer maintenant, messieurs, pour vous rafraîchir.

Mais Lestrade désirait vivement déposer son prisonnier dans un lieu sûr ; on envoya donc chercher notre fiacre et nous repartîmes pour Londres. Notre homme n’ouvrit pas la bouche pendant le trajet et se borna à nous regarder d’un air furieux. Profitant même d’un moment où ma main était à sa portée, il la saisit et essaya de la mordre comme un loup affamé. Nous attendîmes au bureau de police pendant qu’on le fouillait ; on ne trouva sur lui que quelques shillings et un long couteau, sur le manche duquel se voyaient des traces de sang.

— Ça va bien, dit Lestrade en nous quittant. Hill connaît toute la bande et il nous dira son nom. Vous verrez que mon hypothèse de la Maffia se trouvera justifiée, mais je vous suis très reconnaissant, monsieur Holmes, de m’avoir si bien secondé dans cette arrestation, quoique je ne comprenne pas encore très bien comment vous avez pu opérer.

— Il est trop tard pour vous l’expliquer, dit Holmes, et il y a un ou deux détails qui manquent encore à l’heure actuelle. C’est, croyez-le, une de ces affaires qui méritent d’être suivies jusqu’au bout. Si vous voulez, vous vous trouverez demain soir, à six heures, à mon appartement et je pourrai sans doute vous démontrer que vous n’avez pas encore compris ce mystère, absolument unique dans les annales du crime. Si jamais je vous permets, Watson, de raconter au public quelques-uns de mes problèmes, je prévois que vous ne manquerez pas de raconter celui des bustes de Napoléon.

Quand nous nous retrouvâmes dans la soirée, Lestrade nous donna de nombreux détails sur notre prisonnier. « Il s’appelait Beppo, dit-il, son autre nom était resté inconnu. Sa réputation était détestable dans la colonie italienne. Il avait été jadis connu comme un sculpteur remarquable et avait gagné honnêtement sa vie ; mais il n’avait pas tardé à entrer dans la mauvaise voie et avait subi deux condamnations l’une pour vol, l’autre pour tentative de meurtre sur l’un de ses compatriotes. Il parlait parfaitement l’anglais. On n’avait pu démontrer les motifs qui avaient pu le pousser à détruire les bustes, et il refusait de répondre à toute question posée sur ce sujet ; mais la police avait découvert que ceux-ci avaient probablement été faits par lui, car il avait été employé à ce genre de travail chez Gelder et Cie. » Holmes écouta poliment ces nouvelles que nous savions déjà, mais moi, qui le connaissais si bien, je voyais que sa pensée était ailleurs, je sentais dans son attitude un mélange d’inquiétude et d’impatience. Enfin, il fit un mouvement sur sa chaise et ses yeux étincelèrent : on venait de sonner. Un instant après, nous entendîmes des pas dans l’escalier, et la domestique fit entrer un homme d’un âge mûr, au teint coloré, avec des favoris grisonnants. Il tenait dans sa main un sac de voyage en tapisserie qu’il posa sur la table.

— M. Sherlock Holmes est-il ici ?

Mon ami salua et sourit.

— Vous êtes M. Sandeford de Reading ? dit-il.

— Oui, monsieur, et je crains d’être légèrement en retard, mais les trains sont si incommodes ! Vous m’avez écrit au sujet d’un buste que j’ai en ma possession ?

— Parfaitement.

— J’ai votre lettre sur moi, dans laquelle vous me dites que vous désirez avoir une reproduction du buste de Napoléon de Devine, et que vous êtes disposé à m’acheter dix livres celle que je possède.

— Parfaitement.

— Votre lettre m’a vivement surpris, et je me suis demandé comment vous aviez su que j’avais cet objet.

— Votre surprise ne m’étonne pas. M. Harding de la maison Harding et frères m’a affirmé vous avoir vendu le dernier et m’a donné votre adresse.

— Ah ! c’est cela ! Vous a-t-il dit combien je l’avais payé ?

— Non pas.

— Bien que je ne sois pas riche, je suis un honnête homme, et je tiens à vous dire que ce buste m’a seulement coûté quinze shellings ; je trouve qu’il est de mon devoir de vous en avertir avant d’accepter vos dix livres.

— Ce scrupule vous fait honneur, monsieur, mais j’ai fixé mon prix et je m’y tiens.

— Vous êtes très généreux, monsieur Holmes ; j’ai apporté avec moi le buste ainsi que vous me l’aviez demandé. Le voici !

Il ouvrit son sac, et enfin nous pûmes apercevoir sur notre table le buste entier que nous avions si souvent vu en morceaux.

Holmes tira de sa poche une feuille de papier et posa sur la table une bank-note de dix livres.

— Voulez-vous avoir l’amabilité de signer en présence de ces témoins ce reçu qui me délègue tous droits sur ce buste. Je suis un homme très méticuleux, voyez-vous, et on ne sait jamais la tournure que peut prendre une affaire… Allons, merci, monsieur Sandeford. Voici votre argent, je vous souhaite le bonsoir.

Quand notre visiteur eut disparu, les mouvements de Sherlock Holmes attirèrent notre attention. Il commença par prendre dans un tiroir une nappe qu’il étendit sur la table, puis il plaça au centre le buste qu’il venait d’acheter ; enfin, saisissant un casse-tête, il frappa un violent coup sur la tête de Napoléon. Le buste se brisa en morceaux et Holmes se pencha avec intérêt sur ces débris. Tout à coup, il poussa un cri de triomphe et nous montra un des morceaux dans lequel nous aperçûmes encastré un petit objet sombre ; on eût dit un raisin dans un pudding.

— Messieurs, s’écria-t-il, laissez-moi vous présenter la fameuse perle noire des Borgia.

Lestrade et moi restâmes tous les deux stupéfaits, puis nous applaudîmes comme au théâtre, au dénouement d’une scène palpitante. Un flot de couleurs envahit les joues pâles de Holmes, et il nous salua comme un acteur qui reçoit les applaudissements de son auditoire. Il cessait d’être une machine à raisonner, et montrait combien il était sensible à l’admiration. Cette même nature froide, qui ne se préoccupait pas de la gloriole aux yeux du vulgaire, était touchée par les louanges d’un ami.

— Oui, messieurs, dit-il, c’est une perle unique au monde, et j’ai eu la bonne fortune, par une chaîne ininterrompue de déductions, de la suivre depuis la chambre à coucher de l’hôtel Dacre, où était descendu le prince Colonna et où il l’avait perdue, jusque dans l’intérieur de ce buste, le dernier des six qui avaient été moulés à Stepeny par Gelder et Cie. Rappelez-vous, Lestrade, le bruit que fit la disparition de ce bijou de valeur et les efforts inutiles de la police métropolitaine pour le retrouver. Je fus jadis consulté à ce sujet et je ne pus trouver l’énigme. Les soupçons s’étaient portés sur la femme de chambre de la princesse, une Italienne ; il fut établi qu’elle avait un frère à Londres, mais on ne put trouver entre eux aucune trace de relations. La femme de chambre s’appelait Lucrezia Venucci et, sans nul doute, Pietro, qui a été assassiné l’autre nuit, devait être son frère. J’ai recherché les dates dans les journaux de l’époque, et j’ai découvert que la perle avait disparu deux jours avant l’arrestation de Beppo pour un fait de violences qui se passa à l’établissement de Gelder et Cie au moment même où l’on moulait ces bustes. Vous vous rendrez compte ensuite, bien que, dans l’ordre inverse, de la marche des événements. Beppo a eu la perle en sa possession ; peut-être est-ce lui qui l’a volée à Pietro, peut-être était-il son complice, peut-être enfin a-t-il servi d’intermédiaire entre Pietro et sa sœur ? peu importe !

Le fait certain est qu’il avait la perle par devers lui, et qu’à ce moment, il était poursuivi par la police. Il courut donc à l’atelier où il travaillait, car il se rendait compte qu’il ne lui restait qu’un instant pour cacher ce joyau inestimable qu’on n’eût pas manqué de trouver sur lui quand on l’aurait fouillé ; six bustes de Napoléon étaient en train de sécher ; l’un d’entre eux était encore mou. En un instant, Beppo, qui était un ouvrier très habile, fit un trou dans le plâtre humide, y cacha la perle, et, avec quelques retouches, parvint à recouvrir l’ouverture. C’était une cachette admirable que personne ne pouvait soupçonner. Il fut condamné à une année d’emprisonnement, et pendant ce temps, ces six bustes furent vendus. Il lui était impossible de savoir lequel contenait son trésor, et c’est seulement en le brisant qu’il pouvait y parvenir. Il n’eût obtenu aucun résultat en se bornant à le secouer, car la perle devait adhérer au plâtre encore humide, ce qui d’ailleurs s’est produit. Beppo n’a pas perdu courage, et il a pratiqué ses recherches avec habileté et persévérance. Par son cousin qui travaille chez Gelder, il a réussi à se procurer les noms des marchands qui avaient acheté les bustes ; il a pu obtenir une place chez Moïse Hudson et trouver aussi la trace de trois d’entre eux ; mais la perle ne se trouvait dans aucun. Avec l’aide, sans doute, de quelques employés de sa nationalité, il a su découvrir qui avait acheté les autres. Le premier était en la possession de Harker, chez qui Beppo, sans nul doute, fut suivi par son complice Pietro, qui le considérait comme responsable de la disparition de la perle. Une lutte eut lieu, au cours de laquelle Pietro trouva la mort.

— Si c’était son complice, pourquoi portait-il sur lui sa photographie ? demandai-je.

— Pour faciliter les recherches dans le cas où il aurait à la montrer à quelqu’un pour le faire reconnaître ; voilà évidemment la raison. À la suite du meurtre, j’ai pensé que Beppo presserait le mouvement, car il devait craindre que la police n’arrivât à pénétrer son secret, et tenait à ne pas être devancé par elle. Il m’était impossible d’être certain que la perle ne se trouvait pas dans le buste de Harker ; je ne pouvais même pas affirmer que c’était elle qu’il cherchait ; tout ce que je savais, c’est qu’il cherchait quelque chose, sans quoi, il n’aurait pas eu de motif de briser le buste dans le jardin éclairé par le bec de gaz, surtout ayant eu l’occasion de passer devant des maisons inoccupées plus rapprochées du lieu du crime. Néanmoins ce buste faisait partie des trois derniers, il y avait donc – ainsi que je vous l’ai dit alors – exactement deux chances contre une pour que la perle ne s’y trouvât pas. Restaient les deux autres bustes ; il était évident qu’il s’occuperait d’abord de celui qui se trouvait à Londres. Je prévins alors les habitants de la maison, afin d’éviter un nouveau drame, et nous avons obtenu le résultat désiré. À ce moment, j’étais sûr que c’était à la recherche de la perle des Borgia que nous nous étions attachés. Le nom de la victime avait été le trait d’union. Il ne restait plus enfin qu’un seul buste, celui de Reading, dans lequel devait se trouver la perle. Je l’ai acheté en votre présence à son propriétaire… et la voici !

Nous gardâmes le silence pendant quelques instants.

— Eh bien ! dit Lestrade, je vous ai vu entreprendre bien des affaires, monsieur Holmes, mais je n’en ai jamais vu de mieux conduite. Nous ne sommes pas jaloux de vous, à Scotland Yard… Non, monsieur, nous sommes au contraire très fiers de vous, et si vous y veniez demain, il n’y aurait pas un de nous, depuis le doyen des inspecteurs jusqu’au plus jeune de nos agents, qui ne serait heureux de vous serrer la main.

— Merci, dit Holmes, merci ! et tandis qu’il détournait la tête, il me parut plus ému que je ne l’avait jamais vu. Un instant après, il était redevenu le penseur froid et pratique que je connaissais.

— Mettez la perle dans le coffre-fort, dit-il, et examinons maintenant cette affaire de faux de Cork-Singleton ! Au revoir, Lestrade, et n’oubliez pas que, si vous avez d’autres affaires délicates en main, je serai toujours très heureux de vous prêter mon concours.

III[3]

LE PINCE-NEZ D’OR

En relisant les trois manuscrits qui résument nos aventures pendant l’année 1894, j’avoue qu’il m’est très difficile de préciser laquelle d’entre toutes est la plus intéressante et fait le plus d’honneur aux qualités qui ont consacré la réputation de mon ami. En tournant les feuillets, je revois successivement mes notes sur l’histoire de la Sangsue rouge, la Mort terrible du banquier Crosly, le Compte rendu du drame d’Addleton, la découverte singulière opérée dans un des vieux tumulus d’Angleterre, l’affaire concernant la fameuse succession de Smith Mortimer est de la même époque ainsi que l’arrestation de Huret, l’assassin du Boulevard, exploit qui valut à Holmes une lettre autographe du Président de la République française et la décoration de la Légion d’honneur.

Chacune de ces aventures pouvait être le sujet d’un récit captivant ; aucune, à mon avis, ne présente autant d’intérêt que l’épisode de Yoxley Old-Place, qui comprend, non seulement la mort tragique du jeune Willoughby Smith, mais les événements qui la suivirent.

Pendant une nuit de tempête de la fin de novembre, Holmes et moi étions restés assis toute la soirée en silence, lui déchiffrant, à l’aide d’une puissante loupe, un vieux palimpseste ; moi, étudiant un traité de chirurgie qui venait de paraître. Au dehors, le vent soufflait dans Baker Street et la pluie fouettait les vitres avec violence. Au milieu de cette capitale, œuvre gigantesque des humains, on entendait la voix puissante de la Nature et l’on sentait que les forces vives de ce Londres immense, comparées à celles de l’Univers, étaient comme une taupinière au milieu des champs. J’allai à la fenêtre et contemplai la rue déserte. Le gaz tombait à pic sur le macadam boueux et les trottoirs luisants. Un cab solitaire se dirigeait vers Oxford Street.

— Eh bien, Watson, nous avons de la chance de ne pas avoir à sortir ce soir, dit Holmes en abandonnant son étude. J’ai assez travaillé et j’ai la vue fatiguée. Je crois, d’ailleurs, qu’il ne s’agit que des comptes d’une abbaye qui remontent seulement à la seconde moitié du xve siècle ! Tiens, tiens ! qu’est-ce cela ?

Au milieu du fracas de la tempête, nous venions d’entendre le bruit des sabots d’un cheval et le grincement d’une roue contre le trottoir. Le cab que j’avais aperçu s’était arrêté à notre porte.

— Que diable nous veut-il ? m’écriai-je voyant un homme en sortir.

— Ce qu’il veut ? Nous, certainement ; et il nous faudra, sans doute, prendre nos caoutchoucs, nos pardessus, nos foulards, tout ce que l’homme a inventé pour lutter contre les intempéries des saisons. Attendons un peu ! Voilà le cab qui s’éloigne… il y a de l’espoir. S’il avait eu besoin de nous emmener, l’homme n’eût pas manqué de le garder. Descendez vite, mon cher ami, et ouvrez la porte, car tous les gens vertueux sont au lit depuis longtemps.

Dans le vestibule, je reconnus de suite, à la lueur du gaz, notre visiteur nocturne : c’était le jeune Stanley Hopkins, un détective sur l’avenir duquel Holmes fondait les plus grandes espérances et auquel il avait plusieurs fois témoigné un vif intérêt.

— Est-il là ? demanda Hopkins à la femme de ménage.

— Montez, mon cher ami, dit la voix de Holmes. J’espère que vous ne voulez pas nous faire sortir par une nuit pareille ?

Le détective monta l’escalier, son imperméable ruisselait ; je l’aidai à le retirer, tandis que Holmes attisait le feu.

— Maintenant, mon cher Hopkins, approchez-vous et chauffez-vous les pieds. Voici un cigare et le docteur connaît une certaine recette d’eau chaude et de citron mélangés, qui constitue un excellent remède contre la pluie. Il faut que la chose en vaille la peine pour que vous soyez sorti ce soir, par un temps pareil ?

— Oui, vraiment, monsieur Holmes, j’ai eu une après-midi fort agitée, je vous le promets. Avez-vous lu dans les journaux du soir le compte rendu de l’affaire Yoxley ?

— Aujourd’hui, je n’ai pas poussé mes études plus loin que le xve siècle.

— C’est d’ailleurs un article très court et très mal rédigé, de sorte que vous n’avez rien perdu. Oui, j’ai eu fort à faire ! C’est dans le comté de Kent, à sept milles de Chatham, à trois milles du chemin de fer que la chose s’est passée. J’ai reçu un télégramme à trois heures quinze, et je suis arrivé à Yoxley Old-Place à cinq heures. J’ai fait mon enquête, suis rentré à la gare de Charing Cross par le dernier train, et me voici !

— Ce qui veut dire, sans doute, que cette affaire vous embarrasse ?

— Cela veut dire que je n’y vois ni queue ni tête. C’est peut-être l’affaire la plus compliquée que j’aie eu à démêler et pourtant, au début, elle paraissait d’une simplicité élémentaire. Je ne puis découvrir le mobile et c’est ce qui me gêne, monsieur Holmes… Il y a un cadavre, voilà ce qui est certain, mais je ne vois personne qui ait pu en vouloir à la victime ou ait eu intérêt à sa mort.

Holmes alluma un cigare et s’allongea dans son fauteuil.

— Racontez-nous tous les détails, dit-il.

— Voici les faits, dit Stanley Hopkins, nous chercherons ensuite les déductions à en tirer. Il y a quelques années, la propriété de Yoxley Old-Place a été louée par un homme d’un certain âge, qui a déclaré se nommer le professeur Coram. Sa santé chancelante l’oblige à garder le lit la moitié du temps… Il passe l’autre moitié à se promener autour de la propriété, traîné dans une petite voiture par son jardinier. Les quelques voisins avec lesquels il est en relations, l’ont vivement apprécié et le considèrent comme un savant. Le personnel de la maison se compose d’une femme de charge, un peu âgée, Mrs. Marker, et d’une femme de chambre, Suzanne Tarlton. Toutes les deux vivent avec lui depuis son arrivée dans le pays ; elles jouissent d’une excellente réputation. Le professeur travaille, en ce moment, à un ouvrage scientifique et, depuis l’année dernière, il a pris un secrétaire pour l’aider. Les deux premiers qu’il avait eus ne lui avaient pas convenu, mais le troisième, M. Willoughby Smith, jeune homme sorti depuis peu de l’Université, lui plaisait à tous égards. Il passait toutes les matinées à écrire, sous la dictée du professeur et les après-midi à chercher des documents pour le travail du lendemain. La conduite de Willoughby Smith n’a jamais donné lieu à aucune remarque ni à Yppingham, ni à Cambridge : j’ai vu ses certificats, il est toujours resté un jeune homme tranquille, travailleur ; il n’a eu aucune faiblesse. Et pourtant, c’est lui qui a trouvé la mort, ce matin, dans le cabinet du professeur, dans des circonstances qui indiquent qu’elle est le résultat d’un crime.

Le vent soufflait toujours avec violence ; Holmes et moi nous approchâmes du feu, tandis que le jeune détective nous fit lentement le récit suivant :

— Il serait difficile de trouver, en Angleterre, une demeure plus tranquille et sur laquelle les bruits du dehors exercent une moindre influence. Des semaines se passaient sans que personne en sortît. Le professeur ne s’occupait que de son ouvrage ; le jeune Smith ne connaissait personne dans les environs, il vivait comme son maître ; les deux femmes n’avaient rien qui leur fît désirer sortir de la maison ; Mortimer, le jardinier chargé de pousser la petite voiture, est un militaire retraité, un des survivants de la guerre de Crimée, un homme qui ne donne prise à aucun soupçon. Il n’habite, d’ailleurs, pas la maison, mais un cottage composé de trois pièces situé au fond du jardin. Tels sont les seuls habitants de Yoxley Old-Place. La grille du jardin est à environ une centaine de mètres de la route de Londres à Chatham ; elle ouvre au loquet ; il est donc facile de pénétrer dans le jardin.

Je vais vous rapporter, maintenant, la déclaration de Suzanne Tarlton, la seule personne qui sache quelque chose de certain dans cette affaire. Dans la matinée, entre onze heures et midi, elle était occupée à pendre des rideaux dans une chambre à coucher du premier étage. Le professeur Coram était encore au lit, car, lorsque le temps est mauvais, il se lève rarement avant midi ; sa femme de charge travaillait derrière la maison. Willoughby Smith était aussi dans sa chambre, qui lui sert de cabinet de travail. La bonne l’entendit traverser le vestibule, descendre l’escalier et entrer dans le cabinet du professeur, placé juste au-dessous de la pièce où elle se trouvait. Elle ne l’a pas vu, mais elle a parfaitement reconnu son pas rapide et ferme. Elle n’entendit pas la porte du cabinet se fermer ; mais, quelques instants plus tard, un cri terrible retentit dans cet appartement : un cri sauvage, étrange, qui pouvait aussi bien avoir été poussé par un homme que par une femme. Un bruit sourd lui succéda et tout rentra dans le silence. La bonne resta un moment pétrifiée, puis, recouvrant son sang-froid, elle descendit. La porte du cabinet était fermée ; elle l’ouvrit et aperçut, étendu sur le sol, le jeune Willoughby Smith. Au premier aspect, elle ne vit aucune blessure, mais quand elle essaya de le soulever, elle constata que le sang coulait à flots sous son cou, où une blessure très petite, mais très profonde, avait tranché l’artère carotide. L’instrument qui l’avait faite gisait sur le tapis, à côté de lui ; c’était un poinçon au manche d’ivoire, à la lame très pointue, qu’on rencontre souvent sur les bureaux d’autrefois et qui se trouvait constamment sur celui du professeur.

Tout d’abord, cette fille crut que le jeune Smith était mort, mais, quand elle lui eut jeté un peu d’eau fraîche sur le visage, il ouvrit un instant les yeux et murmura : « Le professeurc’était ELLE ! » La bonne affirme, sous serment, que ce sont là ses propres paroles. Il fit un effort pour parler encore, puis il leva la main droite et retomba mort.

Pendant ce temps, la femme de charge arriva, mais trop tard pour entendre les dernières paroles du moribond. Elle laissa Suzanne auprès du cadavre et entra vivement dans la chambre du professeur, qu’elle trouva assis sur son lit, en proie à une vive agitation, car il avait dû en entendre assez pour comprendre que quelque chose de terrible était arrivé. Mrs. Marker est prête à jurer que le professeur était encore vêtu de ses effets de nuit. De plus, il lui était impossible de s’habiller sans l’aide de Mortimer qui ne devait venir qu’à midi. Le professeur a déclaré qu’il avait entendu le cri, mais rien de plus. Il ne peut donner aucune explication des dernières paroles du jeune homme : « Le professeur… c’était ELLE ! » mais il croit qu’elles ont dû être prononcées sous l’influence du délire. À son avis, Willoughby n’avait aucun ennemi et il ne peut attribuer aucun mobile à ce crime. Son premier acte a été d’envoyer son jardinier chercher la police et, quelque temps après, le constable m’a prié de venir. Rien n’avait été déplacé lors de mon arrivée et des ordres sévères avaient été donnés pour que personne ne marchât dans les sentiers conduisant à la maison. C’était une superbe occasion de mettre en pratique vos théories, monsieur Sherlock Holmes, rien ne manquait.

— Sauf moi-même ! dit mon ami avec un sourire, allons, racontez toujours. Qu’avez-vous fait ?

— Tout d’abord, monsieur Holmes, jetez un coup d’œil sur ce plan, qui vous donnera une idée générale de la situation du cabinet du professeur et des détails de l’affaire. Cela vous aidera à suivre mes investigations.

Il déroula un plan que je reproduis ici[4], et il le plaça sur les genoux de Holmes ; je me levai et le regardai par-dessus son épaule.

— C’est fait à la hâte et je n’y ai marqué que les points essentiels, vous verrez les détails plus tard, sur les lieux. Tout d’abord, supposons que l’assassin ait pénétré dans la maison. Par où est-il ou est-elle entré ? Sans doute par le sentier du jardin et par la porte de derrière, qui a directement accès dans le cabinet. Toute autre voie eût été plus compliquée. Il ou elle aura pris la fuite par le même chemin, car une des portes avait été fermée par Suzanne quand elle était descendue et l’autre conduit à la

Sherlock Holmes triomphe image p94.jpg

chambre du professeur. Je fis donc porter mes investigations sur le sentier du jardin. Il avait été détrempé par la pluie et je ne pus apercevoir aucune trace de pas.

J’ai compris que j’avais affaire à un criminel très habile et très prudent. S’il n’y avait pas de traces sur le sentier, tout au moins, je pus constater que le gazon le bordant avait été foulé, évidemment dans le but de ne pas laisser d’empreintes sur la terre. Je ne pus relever aucune trace bien nette, mais, comme il était certain qu’on avait passé là, je conclus que ce ne pouvait être que l’assassin, car ni le jardinier, ni aucune autre personne n’était venue de ce côté pendant la matinée et la pluie n’avait commencé à tomber que pendant la nuit.

— Un instant… dit Holmes. Où conduit ce sentier ?

— À la route.

— Quelle longueur a-t-il ?

— Une centaine de mètres, peut-être.

— À l’endroit où le sentier est coupé par la grille d’entrée, vous avez dû trouver des traces ?

— Malheureusement le sentier est pavé à cet endroit.

— Et sur la route ?

— Rien ; il n’y avait que de la boue.

— Tu ! tu ! tu !… et les traces de pas sur le gazon se dirigeaient-elles vers la maison ou en venaient-elles ?

— Impossible à déterminer.

— Était-ce un grand ou un petit pied ?

— Impossible également de préciser.

Holmes fit un mouvement d’impatience.

— Il pleut à verse depuis lors… ce sera plus difficile à déchiffrer que mon palimpseste. Allons, nous n’y pouvons rien ! Et après vous être rendu compte que vous n’aviez rien fait, qu’êtes-vous devenu ?

— Je crois bien m’être rendu compte de pas mal de choses, monsieur Holmes. Sachant que quelqu’un de l’extérieur était entré dans la maison, j’ai examiné le corridor, recouvert d’une natte grise, qui n’a conservé aucune trace de pas. Je suis ensuite entré dans le cabinet. C’est une pièce très nue, elle contient un bureau avec un pupitre. Ce bureau est surmonté, de chaque côté, de tiroirs séparés par une sorte d’étagère au milieu. Les tiroirs étaient ouverts, l’étagère fermée à clef. Il paraît, d’ailleurs, que ceux-ci n’étaient pas fermés, car on n’y plaçait jamais aucune valeur. L’étagère centrale contenait des papiers importants, mais ne portait aucune trace d’effraction, et le professeur m’a affirmé qu’il ne manquait rien. Il est donc indiscutable qu’aucun vol n’a été commis. Le cadavre du jeune homme était étendu à gauche du bureau, au point indiqué sur le plan. La blessure intéressait le côté droit et postérieur du cou ; il est donc impossible de songer à un suicide.

— À moins que le jeune homme ait fait une chute !

— J’y ai bien pensé, mais le poinçon était à terre assez loin du cadavre ; il faut donc écarter cette hypothèse… Nous avons d’ailleurs les dernières paroles prononcées par la victime. Enfin nous avons trouvé, dans sa main droite, crispée, cette pièce à conviction qui ne manque pas d’importance.

Stanley Hopkins tira de sa poche un petit paquet qu’il défit et nous montra un pince-nez en or, auquel pendaient encore les deux bouts brisés d’un cordon de soie noire.

— Willoughby Smith avait la vue excellente, il n’est pas douteux qu’il a arraché cet objet à son assassin !

Sherlock Holmes s’empara du lorgnon et l’examina avec la plus grande attention, le mit sur son nez, essaya de lire avec, alla à la fenêtre et regarda la rue, le plaça sous la lampe pour mieux le voir et enfin, avec un sourire de satisfaction, s’assit à la table et écrivit quelques lignes sur une feuille de papier qu’il lança à Stanley Hopkins.

— Voilà tout ce que je peux faire pour vous ; tâchez d’en tirer parti !

Le détective, étonné, lut tout haut ce qui suit :

« Il faut chercher une femme bien vêtue, au nez très gros, aux yeux très rapprochés l’un de l’autre, clignotants, au front très ridé ; ses épaules sont sans doute voûtées, et à deux reprises différentes au moins, elle a dû avoir recours aux soins d’un opticien. Comme les verres du pince-nez sont très forts et que les opticiens sont assez rares, il ne sera sans doute pas difficile de la retrouver. »

Holmes sourit de la stupéfaction peinte sur les traits d’Hopkins.

— C’est excessivement simple, dit-il, et il est même difficile de trouver un objet pouvant donner sur celui qui s’en sert des détails plus précis. Le lorgnon est si élégant qu’il dénote une femme… ce qui, d’ailleurs, concorde absolument avec les dernières paroles du jeune homme. La monture en or indique, à ne pas en douter, que la personne est d’un certain monde. L’écartement des pinces est trop large pour un nez moyen, ce qui établit que celui de cette femme est gros à la base ; si je ne m’en rapportais qu’à l’expérience, je pourrais même affirmer que ces sortes de nez sont courts et grossiers, mais il est inutile d’aller jusque-là. Mon visage est très étroit, et pourtant je ne puis placer le lorgnon de manière à ce que ma pupille soit en face du centre de chacun des verres. J’en déduis que les yeux de cette femme sont très rapprochés de son nez. Les verres sont extraordinairement concaves. Une femme aussi myope a, sûrement, les signes physiques de ces sortes de vues qui se caractérisent dans les plis du front, des paupières, dans l’arrondissement des épaules.

— Oui, dis-je à mon tour, je suis chacune de vos déductions ; j’avoue cependant que je n’ai pu comprendre comment vous avez découvert la double visite de l’opticien.

Holmes reprit les verres dans sa main.

— Le ressort est doublé de bandes de lièges afin d’en adoucir la pression. L’une d’elles est légèrement décolorée, tandis que l’autre est toute neuve. Évidemment, depuis peu de temps, cette dernière a été remplacée. Je crois même que la plus ancienne n’a pas été posée depuis longtemps ; quelques mois, tout au plus. Comme toutes les deux sont identiquement semblables, je pense que la dame a dû s’adresser au même magasin.

— C’est merveilleux ! s’écria Hopkins au comble de l’admiration, et penser que j’ai eu tout cela entre mes mains et que je n’ai rien deviné ! J’avais cependant l’intention de voir tous les opticiens de Londres.

— Naturellement ! En attendant, avez-vous autre chose à nous raconter sur cette affaire ?

— Rien, monsieur Holmes ; je crois que vous en savez aussi long que moi maintenant. Nous avons fait rechercher si l’on avait vu des étrangers descendre de la gare ou passer sur la route ; ces investigations sont restées infructueuses. Ce qui m’étonne, c’est le défaut de mobile du crime… il est difficile d’en trouver l’ombre d’un !

— Là, je ne puis vous aider ; je pense toutefois que vous désirez que nous allions là-bas demain ?

— Oui, si ce n’est pas abuser, monsieur Holmes. Il y a un train pour Chatham à six heures du matin. Nous arriverons à Yoxley Old-Place entre huit et neuf.

— Nous le prendrons ; votre affaire est intéressante, et cela me fera plaisir de l’examiner dans tous ses détails. Il est près d’une heure du matin, nous ferons bien de dormir un peu. Étendez-vous donc sur le sofa devant le feu ; j’allumerai mon réchaud à alcool et nous prendrons un peu de café avant de partir.

La tempête s’était apaisée. Le lendemain, par une matinée très froide, nous nous mîmes en route. Le soleil éteint de l’hiver brillait sur les marais bordant la Tamise et sur la rivière elle-même. Après un trajet long et fatigant, nous descendîmes à une petite station distante de quelques milles de Chatham. Tandis qu’on attelait pour nous une voiture à l’auberge la plus proche, nous déjeunâmes sur le pouce, et nous fûmes prêts au travail quand nous arrivâmes à Yoxley Old-Place. Nous trouvâmes un agent auprès de la grille.

— Eh bien, Wilson, y a-t-il du nouveau ? demanda Hopkins.

— Non, monsieur.

— On n’a vu aucun étranger au pays ?

— Non, monsieur ; il résulte de l’enquête faite à la gare qu’aucun étranger n’est venu ni parti hier.

— Avez-vous fait des recherches dans les auberges et les garnis ?

— Oui, monsieur, mais sans résultat.

— Allons, la distance est très courte d’ici à Chatham, et on a pu facilement prendre le train dans cette ville sans être remarqué. Voici le sentier du jardin dont je vous ai parlé, monsieur Holmes. Hier, j’en suis sûr, il n’y avait aucune trace de pas.

— De quel côté étaient les empreintes sur le gazon ?

— De ce côté-ci, monsieur, sur cette étroite bande qui se trouve entre le sentier et les corbeilles de fleurs. Je ne vois plus les traces maintenant, mais elles étaient alors très visibles.

— Oui, oui, quelqu’un est passé par là, dit Holmes en se penchant sur le gazon. La dame en question a dû y marcher avec beaucoup de précautions, sans quoi, elle n’eût pas manqué de laisser des marques, soit sur le sentier, soit sur la corbeille.

— Oui, elle n’a pas manqué de sang-froid !

Je remarquai, sur le visage de Holmes, une expression fugitive.

— Vous dites qu’elle a dû revenir par le même chemin ?

— Oui, monsieur ; il n’y en a pas d’autre.

— En suivant cette bande de gazon ?

— Certainement, monsieur Holmes.

— Hum ! voici quelque chose de bizarre !… Je crois que nous avons suffisamment examiné le sentier. Allons plus loin. Cette porte donnant sur le jardin est constamment ouverte, n’est-ce pas ? La femme que nous recherchons n’a donc éprouvé aucune difficulté pour entrer. L’idée de meurtre ne devait pas être arrêtée dans son esprit, car elle n’eût pas manqué de se munir d’une arme quelconque, tandis qu’elle s’est servie du poinçon placé sur le bureau. Elle a traversé le corridor sans laisser aucune trace sur la natte, puis elle a pénétré dans le cabinet. Combien de temps y est-elle restée ?… c’est impossible de le déterminer.

— Peu d’instants, certainement. J’ai oublié de vous dire que Mrs. Marker, la femme de charge, était, un quart d’heure auparavant, occupée précisément à ranger l’appartement.

— Cela nous fixe une limite. La dame entre donc dans cette pièce. Qu’y fait-elle ? Elle se dirige vers le bureau. Pourquoi ? Ce n’était pas dans le but de prendre quelque chose dans les tiroirs, car ils ne contenaient aucun objet de valeur, puisqu’ils n’étaient pas fermés à clef. C’est à l’étagère sans doute qu’elle en voulait… Mais quelle est donc cette rayure sur le vernis ? Craquez donc une allumette, Watson ! Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de ceci, Hopkins ?

La rayure qu’il examinait commençait sur le cuivre de la serrure du côté droit et s’étendait sur le vernis.

— Je l’ai bien remarquée, monsieur Holmes, mais il n’est pas rare de trouver des rayures autour d’une serrure.

— C’est vrai, mais celle-ci est toute récente. Voyez comme le cuivre brille à l’endroit où il a été touché. Une rayure ancienne serait de la même couleur que la surface. Voyez à la loupe. Le vernis a encore des éclats comme la terre soulevée de chaque côté d’un sillon. Mrs. Marker est-elle ici ?

Une femme âgée, au visage triste, entra dans la pièce.

— Avez-vous épousseté ce meuble hier matin ?

— Oui, monsieur.

— Avez-vous remarqué cette rayure ?

— Non, monsieur.

— J’en suis bien convaincu, car votre linge eût enlevé les éclats du vernis. Qui a la clé de ce meuble ?

— Le professeur la garde toujours attachée à sa clef de montre.

— Est-ce une clef ordinaire ?

— Non, c’est une clef de Chubb.

— Très bien, vous pouvez vous retirer, Mrs. Marker. Nous commençons à faire des progrès. La dame est donc entrée dans la pièce pour ouvrir l’étagère, ou tout au moins pour essayer de l’ouvrir. Pendant qu’elle se livrait à cette occupation, le jeune Willoughby Smith est entré. Dans son empressement à retirer la clef, elle a fait la rayure en question. Il a alors saisi la femme et elle, s’armant de ce poinçon qui était à sa portée, l’en a frappé dans le but de lui faire lâcher prise. C’est ce coup qui a entraîné la mort. Le jeune homme est tombé, et elle s’est enfuie, emportant ou non l’objet qu’elle était venue chercher. Suzanne Tarlton est-elle ici ?

La jeune fille entra.

— Est-il possible que quelqu’un ait pu s’enfuir par cette porte après le cri que vous avez entendu ?

— Non, monsieur, c’est impossible. En descendant l’escalier, je l’aurais aperçu dans le corridor. D’ailleurs, si la porte avait été ouverte, j’aurais tout entendu.

— Voilà qui nous fixe sur la sortie de ce côté. Alors la dame a dû s’enfuir par où elle était venue. Cet autre corridor conduit, m’avez-vous dit, à la chambre du professeur ? Il n’y a pas d’autres sorties par là ?

— Non, monsieur.

— Nous allons donc voir le professeur… Tiens, Hopkins, voilà quelque chose de très important : le corridor du professeur est également recouvert d’une natte.

— Eh bien, monsieur ?

— Vous ne voyez pas l’importance de ce fait ?… Allons, je n’insiste pas. Peut-être ai-je tort, mais cela me donne une idée bien concluante ; allons, venez avec moi et présentez-moi.

Nous descendîmes un corridor de la même largeur que celui conduisant au jardin. À l’extrémité se trouvait un petit escalier donnant sur une porte. Notre guide frappa, et nous pénétrâmes dans la chambre du professeur.

C’était une grande pièce pleine de livres qui, trop nombreux pour être renfermés dans les bibliothèques, étaient empilés dans les coins. Le lit se trouvait au centre et, appuyé sur les oreillers, se tenait le propriétaire de la maison. J’ai rarement vu un homme plus extraordinaire. Son visage maigre au nez aquilin, se tourna vers nous, ses yeux bruns et perçants nous examinèrent longuement. Ses cheveux et sa barbe étaient blancs, mais autour de sa bouche, cette dernière était jaunie. La lueur d’une cigarette brillait à ses lèvres, et l’atmosphère était imprégné de l’odeur du tabac. Il tendit la main vers Holmes, et je pus remarquer que ses doigts étaient noirs de nicotine.

— Je suis un grand fumeur, monsieur Holmes, dit-il dans un anglais très correct, mais avec un léger accent étranger. Prenez donc une cigarette… vous aussi, monsieur. Je vous les recommande tout particulièrement, car je les fais fabriquer spécialement pour mon usage par Ionides, d’Alexandrie. Je m’en fais envoyer un mille à la fois, et je dois avouer qu’il m’en fait un envoi tous les quinze jours. C’est malsain, très malsain, je le sais, mais un vieillard a peu de plaisirs : le tabac et mon travail, voilà tout ce qui me reste !

Holmes avait allumé une cigarette et regardait avec soin l’appartement.

— Le tabac et mon travail ! maintenant, je n’ai plus que le tabac ! murmura le vieillard. Hélas ; quelle malheureuse affaire ! Qui eût pu prévoir une catastrophe aussi terrible ? Un jeune homme aussi estimable, dans lequel, au bout de quelques mois, j’avais trouvé un collaborateur admirable ! Que pensez-vous de cette affaire, monsieur Holmes ?

— Je ne suis pas encore fixé.

— Je vous serai très reconnaissant si vous arriviez à l’élucider. Un coup aussi inattendu ne peut que paralyser un vieux bouquiniste comme moi. Il me semble que j’ai perdu la faculté de penser, mais vous, vous êtes un homme d’action et cette affaire fait partie de votre profession. Vous pouvez garder votre sang-froid, vous ! Ah ! nous sommes bien heureux d’avoir votre précieux concours !

Holmes, tandis que parlait le vieux professeur, marchait de long en large dans la pièce. Je remarquai qu’il fumait avec une rapidité extraordinaire ; il était évident qu’il partageait le goût du vieillard pour les cigarettes d’Alexandrie.

— Oui, monsieur, c’est un coup terrible pour moi, continua celui-ci ; voilà l’œuvre de ma vie sur cette table. C’est une analyse des documents découverts dans les monastères Cophtes de Syrie et d’Égypte ; c’est un travail qui est appelé à renverser toute révélation religieuse. Avec ma santé compromise, je crains bien de ne pouvoir l’achever maintenant que voilà mon collaborateur disparu. Mais vraiment, monsieur Holmes, vous fumez encore plus vite que moi !

Holmes sourit.

— Je suis un connaisseur, dit-il, tout en prenant dans la boîte une quatrième cigarette et en l’allumant à celle qu’il venait de terminer. Je ne vous fatiguerai pas par beaucoup de questions, continua-t-il, car j’ai appris que vous étiez au lit au moment du crime et que vous ne savez rien ; je vous demanderai seulement ce que vous pouvez penser des dernières paroles prononcées par ce pauvre garçon : « Le professeur… c’était elle » ?

Le professeur secoua la tête.

— Suzanne est une paysanne et vous connaissez la stupidité de ses pareils. À mon avis, le pauvre diable a prononcé quelques paroles dans un accès de délire et elle en a tiré cette phrase qui n’a pas de sens.

— Je comprends, vous ne pouvez me donner aucune explication de ce drame…

— C’est peut-être un accident… peut-être, je le dis entre nous, un suicide. Les jeunes gens ont parfois des douleurs cachées… une affaire de cœur que nous ignorons. C’est toujours là une hypothèse plus vraisemblable que celle d’un meurtre.

— Mais le lorgnon ?

— Ah ! je ne suis qu’un rêveur ! je ne peux expliquer les choses pratiques de la vie… peut-être pourtant lui rappelait-il une personne aimée… Prenez donc une autre cigarette, c’est un plaisir d’avoir affaire à un amateur comme vous… oui, les jeunes gens gardent parfois comme souvenirs un éventail, un gant, un lorgnon !… Qui peut prévoir l’objet qu’on gardera comme un trésor jusqu’à la fin de sa vie ?… Votre ami, là-bas, m’a parlé de traces de pas sur le gazon… il est facile de se tromper sur ce point. Quant au poinçon, il a très bien pu le jeter loin de lui en tombant. Je parle peut-être comme un enfant, mais, à mon avis, il est facile d’admettre que c’est Smith lui-même qui s’est donné la mort.

Holmes parut frappé de cette hypothèse et continua à marcher de long en large pendant quelque temps, perdu dans sa rêverie, tout en fumant des cigarettes.

— Dites-moi, monsieur le professeur, dit-il enfin, que renfermait l’étagère de votre bureau ?

— Rien qui pût être utile à un voleur… des papiers de famille, des lettres de ma pauvre femme, des diplômes des Universités que j’ai eu l’honneur de recevoir ; voici la clef, voyez par vous-même !

Holmes prit la clef, l’examina un instant et la remit.

— Non, je crois qu’elle ne peut m’être d’aucun secours. Je préfère faire un tour de jardin et me recueillir un instant. Votre hypothèse d’un suicide doit être envisagée. Excusez-nous, monsieur le professeur, du dérangement que nous vous avons causé, nous ne reviendrons qu’après déjeuner. Nous rentrerons à deux heures et nous vous donnerons, s’il y a lieu, de nouveaux détails.

Nous reprîmes, silencieux, le sentier du jardin, Holmes paraissait distrait.

— Avez-vous de nouveaux indices ? demandai-je enfin.

— Tout dépendra des cigarettes que j’ai fumées. Je puis me tromper ; les cigarettes me l’indiqueront.

— Mon cher Holmes ! fis-je, comment ?…

— Vous le verrez par vous-même. S’il n’y a rien, cela n’aura d’importance. Il nous restera toujours les recherches chez l’opticien, qui pourront donner un résultat, mais quand je le puis, je coupe au plus court. Ah ! voici cette brave Mrs. Maker, causons donc cinq minutes avec elle.

J’ai déjà peut-être dit que Holmes savait capter la confiance des femmes. En peu de temps, il ne tarda pas à obtenir celle de la femme de charge et se mit à parler avec elle comme s’il la connaissait depuis de longues années.

— Oui, monsieur Holmes, disait celle-ci, il fume d’une façon terrible toute la journée, parfois même toute la nuit. Je suis entrée quelquefois dans sa chambre le matin : on se serait cru au milieu d’un de ces brouillards de Londres. Ce pauvre Smith était, lui aussi, un fumeur, mais il n’approchait pas du professeur. Je ne sais si cela est nuisible à sa santé.

— Ah ! dit Holmes, cela doit lui couper l’appétit ?

— Je n’en sais rien.

— Allez, je suis bien sûr qu’il ne doit rien manger.

— Son appétit est assez variable.

— Je parie qu’il n’a pas déjeuné ce matin et qu’il lui sera impossible de luncher après toutes les cigarettes que je lui ai vu fumer.

— Vous vous trompez, car il a fort bien déjeuné ce matin ; je l’ai même rarement vu manger de si bon appétit et il a commandé des côtelettes pour le lunch. J’en suis étonnée moi-même, car, depuis que j’ai vu le cadavre de ce pauvre M. Smith, je n’ai pu rien prendre. Enfin, cela dépend des natures ; le professeur lui, n’en a pas perdu le boire et le manger.

Nous passâmes la matinée dans le jardin ; Stanley Hopkins était parti dans le village faire une enquête sur la présence d’une femme étrangère, qui avait été vue, la veille au matin, par des enfants sur la route de Chatham. Quant à mon ami, son énergie paraissait l’avoir abandonné et je ne l’ai jamais vu traiter une affaire avec plus d’indifférence. La nouvelle apportée par Hopkins qu’il avait découvert les enfants, que le signalement de la femme correspondait exactement à celui donné par Holmes et que celle-ci portait des lunettes ou un lorgnon, ne parut pas l’intéresser outre mesure. Il fit plus d’attention lorsque Suzanne, qui servait à table, nous apprit que M. Smith était sorti se promener dans la matinée et n’était rentré qu’une demi-heure avant le drame. Je ne voyais nullement l’importance de cet incident, mais je me rendis compte qu’il avait une place marquée dans le plan que Holmes avait tracé dans son esprit. Tout à coup, il bondit sur sa chaise en regardant sa montre.

— Il est deux heures, messieurs, dit-il, nous allons monter chez notre ami, le professeur.

Le vieillard venait de terminer son repas et son assiette, vide, témoignait de l’appétit que lui avait attribué sa femme de charge. Son visage avait une expression étrange quand il se tourna vers nous, ayant aux lèvres son éternelle cigarette. Il était maintenant habillé et assis dans un fauteuil, auprès du feu.

— Eh bien, monsieur Holmes, avez-vous trouvé la clef du mystère ?

Et il avança vers mon ami la boîte de cigarettes. Holmes allongea la main et renversa cette boîte. Nous nous mîmes tous à genoux pour ramasser les cigarettes. Quand nous nous relevâmes, je vis que les yeux de Holmes brillaient et que ses joues étaient devenues rouges, telles que je les voyais d’habitude quand il approchait d’un dénouement prévu à l’avance.

— Oui, dit-il, je l’ai trouvée !

Stanley Hopkins et moi-même le regardâmes d’un air étonné. Un sourire de mépris passa sur les traits du professeur.

— Vraiment, dans le jardin ?

— Non, ici.

— Ici ?… mais quand ?

— À l’instant même.

— Vous plaisantez, monsieur Sherlock Holmes, et l’affaire est trop grave pour prêter à la plaisanterie.

— J’ai forgé tous les anneaux de ma chaîne, professeur Coram, et je suis sûr de sa solidité. Quelle est votre part en tout ceci ? quel rôle avez-vous joué ? je ne puis encore le dire ; dans quelques instants, sans doute, c’est vous qui me le ferez connaître. En attendant, je vais vous reconstituer le passé et vous verrez ce qui me reste à apprendre :

Une dame est entrée, hier, dans votre cabinet avec l’intention de s’emparer de certains documents renfermés dans votre bureau. Elle en avait la clef, j’ai vu la vôtre et je n’y trouve pas d’éraflure. Vous n’étiez donc pas son complice et elle a dû venir vous voler sans que vous l’ayez su.

Le professeur tira une bouffée de sa cigarette.

— Ceci est très intéressant et très instructif, dit-il. N’avez-vous rien à ajouter ? Puisque vous avez suivi les traces de cette femme, il ne doit pas vous être difficile de nous dire ce qu’elle est devenue.

— C’est ce que je vais essayer. Tout d’abord, votre secrétaire l’a saisie, elle l’a poignardé pour pouvoir prendre la fuite. Je suis convaincu que cette femme n’avait aucune intention homicide, car un assassin ne vient pas sans arme. Effrayée de l’acte qu’elle avait commis, elle s’est enfuie aussitôt du théâtre du crime. Malheureusement pour elle, elle avait perdu son lorgnon dans la lutte, et, comme elle est extrêmement myope, elle se trouva toute désorientée. Elle suivit le corridor, croyant se trouver dans celui par lequel elle était arrivée. Tous les deux, vous le savez, sont recouverts de nattes. Elle comprit trop tard son erreur et se rendit compte que la retraite était coupée. Que pouvait-elle faire ? Impossible de retourner sur ses pas, impossible de rester là ! Il fallait avancer. C’est ce qu’elle fit ; elle monta l’escalier, poussa la porte et se trouva dans votre chambre.

Le vieillard regardait Holmes, les yeux agrandis, la bouche ouverte ; l’étonnement était peint sur ses traits ; il fit un effort sur lui-même, haussa les épaules et se mit à rire.

— Tout cela est très bien, monsieur Holmes, dit-il, mais il y a une petite erreur dans votre système, car j’étais moi-même dans cette chambre et je ne l’ai pas quittée de la journée.

— Je le sais, professeur Coram.

— Et vous insinuez cependant que j’ai pu rester au lit sans savoir qu’une femme était dans ma chambre ?

— Je n’ai pas dit cela… Vous le saviez, au contraire, vous avez même causé avec elle, vous l’avez reconnue et vous lui avez procuré une cachette.

De nouveau le professeur s’était mis à rire, il s’était levé et ses yeux brillaient comme des torches.

— Vous êtes fou ! s’écria-t-il, vous parlez comme un fou ! Si je l’ai cachée, où donc est-elle, maintenant ?

— Elle est là ! dit Holmes en désignant un placard qui se trouvait dans un des coins de la pièce.

Je vis le vieillard lever les bras en l’air et retomber sur son fauteuil avec un mouvement convulsif. Au même instant, le placard s’ouvrit et une femme parut dans la chambre.

— Vous avez raison ! s’écria-t-elle avec un accent étranger, me voici !

Elle était grise de poussière, ses vêtements étaient couverts de toiles d’araignée, son visage était souillé ; elle n’avait jamais dû être belle, car elle avait bien le physique que Holmes avait deviné. Sa myopie et le passage de l’obscurité à la lumière, lui firent clignoter des yeux dans le but de s’assurer où elle était et avec qui elle se trouvait. Malgré tout, il y avait, dans l’attitude de cette femme, une certaine noblesse ; dans son maintien, une certaine grandeur qui commandaient le respect et l’admiration. Stanley Hopkins lui posa la main sur le bras et la réclama comme sa prisonnière ; elle le repoussa doucement, avec une dignité qui l’obligea à obéir. Le vieillard était allongé dans son fauteuil et la contemplait, affaissé.

— Oui, messieurs, je suis votre prisonnière, dit-elle. J’ai tout entendu et j’ai compris que vous aviez découvert la vérité. Je l’avoue, c’est moi qui ai tué ce jeune homme, mais vous avez raison de croire que c’est par accident. Je ne savais même pas que c’était un poinçon dont je me servais pour le frapper. J’avais pris sur le bureau le premier objet qui m’était tombé sous la main. C’est la vérité et je vous le jure !

— Je le sais, madame, dit Holmes… mais vous paraissez souffrante.

La pauvre femme était devenue livide sous la poussière qui couvrait son visage. Elle s’assit au pied du lit et continua :

— J’ai peu de temps à rester ici, mais je dois vous dire tout. Je suis la femme de cet homme, il n’est pas Anglais, mais Russe, il est inutile de vous dire son nom.

Pour la première fois, le vieillard tressaillit.

— Que Dieu vous protège, Anna ! que Dieu vous bénisse !

Elle lui lança un regard empreint du plus profond mépris.

— Pourquoi tenez-vous tant à votre misérable vie, Serge ? dit-elle. Vous avez fait du mal à nombre de gens et du bien à personne, pas même à vous. Pourtant ce n’est pas à moi à couper le fil de vos jours avant que Dieu le veuille ; j’ai, moi-même, un poids assez lourd sur la conscience depuis que j’ai franchi le seuil de cette maison maudite. Mais il faut que je parle ou ce sera trop tard.

Je vous ai dit, monsieur, que j’étais la femme de cet homme, ajouta-t-elle en s’adressant à Holmes. Il avait cinquante ans et moi j’en avais à peine vingt quand nous nous sommes mariés. Notre mariage eut lieu dans une ville universitaire de Russie que je ne nommerai pas.

— Que Dieu vous protège, Anna ! dit de nouveau le vieillard.

— Nous étions des réformateurs, des révolutionnaires, en un mot des nihilistes lui et moi, et bien d’autres. Puis, au milieu d’une émeute, un officier de police fut tué, beaucoup d’entre nous furent arrêtés, mais les preuves manquaient. Alors, pour avoir la vie sauve et gagner une grosse somme, mon mari trahit sa femme et ses amis. Ce fut à la suite de ses aveux que nous fûmes tous arrêtés. Beaucoup des nôtres furent pendus, d’autres envoyés en Sibérie. Je fus de ces derniers, mais seulement condamnée à temps. Mon mari, emportant son bien mal acquis, passa en Angleterre, et il y vécut tranquille, sachant fort bien que si les Frères savaient où il se cachait, une semaine ne se passerait pas sans que l’œuvre de justice ne s’accomplît.

Le vieillard saisit une cigarette d’une main tremblante.

— Je suis entre vos mains, Anna… Vous avez toujours été bonne pour moi…

— Je ne vous ai pas encore fait connaître toute sa lâcheté. Parmi nos camarades, il y en avait un qui était l’ami de mon cœur. C’était un noble caractère, ayant toutes les qualités qui manquaient à mon mari. Il détestait tout acte de violence. Nous étions tous coupables aux yeux de la loi, lui seul ne l’était pas. Il nous écrivait sans cesse pour nous dissuader d’agir illégalement ; ses lettres auraient pu le sauver, ainsi que mon journal où, jour par jour, j’écrivais ses pensées et nos actions. Mon mari trouva le journal et les lettres, les conserva par-devers lui, les cacha et fit tous ses efforts pour faire pendre ce jeune homme. Il ne put réussir, mais Alexis fut envoyé comme forçat en Sibérie où il travaille dans une mine de sel. Oui, pensez à cela, lâche que vous êtes ! En ce moment même, Alexis, cet homme dont vous n’êtes pas digne de prononcer le nom, vit et travaille comme un esclave et moi, je tiens votre vie entre mes mains et je vous laisse vivre !

— Vous avez toujours été une noble femme, Anna ! dit le vieillard continuant à fumer.

Elle se leva et retomba aussitôt avec un cri de douleur.

— Il faut que je termine mon récit, dit-elle. Quand ma peine fut terminée, je recherchai mon journal et les lettres qui, envoyées au gouvernement russe, feront rendre la liberté à mon ami. Je savais que mon mari était en Angleterre, et, après de longs mois, j’ai pu découvrir sa retraite. Je savais qu’il avait toujours mon journal car, pendant mon séjour en Sibérie, il m’avait écrit des lettres de reproches dans lesquelles il m’en citait des passages. J’étais sûre, cependant, que jamais il ne consentirait à me le rendre ; c’était donc à moi de savoir me le procurer. Je réussis à faire entrer chez mon mari en qualité de secrétaire un agent secret. Ce fut votre second secrétaire, Serge, celui qui vous quitta si précipitamment. Il parvint à découvrir que les papiers étaient renfermés dans l’étagère du bureau et put prendre l’empreinte de la serrure, mais il ne voulut pas aller plus loin. Il me fournit cependant un plan de la maison et m’apprit que pendant la matinée le cabinet de travail était toujours inoccupé. Je pris mon courage à deux mains, et je vins dans le but de reprendre ces papiers. J’ai réussi, mais à quel prix !

Je venais de les prendre et je refermais l’étagère quand le jeune homme me saisit. Je l’avais déjà vu dans la matinée et je lui avais demandé où habitait le professeur Coram, ignorant qu’il était son secrétaire.

— C’est bien cela ! dit Holmes. Le secrétaire à son retour a parlé à celui-ci de la femme qu’il avait rencontrée, et ses dernières paroles faisaient allusion à celle qu’il avait vue le matin même…

— Laissez-moi parler, dit la femme d’une voix brève (et son visage se contracta sous l’empire de la douleur). Quand il est tombé, je me suis enfuie et, me trompant de porte, je me suis trouvée dans la chambre de mon mari. Il m’a déclaré qu’il allait me dénoncer. Je lui ai démontré que, s’il le faisait, sa vie serait entre mes mains, et que, s’il me livrait à la justice, je le livrerais à nos vengeurs. Ce n’est pas parce que je désirais la vie, mais parce que je voulais accomplir l’œuvre que je m’étais donnée pour but ; il savait que ce que je disais je le ferais, et que son sort suivrait le mien. C’est pour ce motif unique qu’il m’a cachée. Il me dissimula dans ce placard connu de lui seul, et prit ses repas dans sa chambre, afin de me faire partager sa nourriture. Il était entendu que lorsque la police aurait quitté la maison je disparaîtrais pour toujours. Vous avez deviné nos plans.

Elle sortit de son corsage un petit paquet.

— Voici mes dernières paroles, dit-elle, voici le paquet qui sauvera Alexis, je le confie à votre honneur et à votre amour de la justice. Prenez-le et remettez-le à l’ambassade de Russie ; maintenant, j’ai accompli mon devoir et…

— Empêchez-la, s’écria Holmes qui, traversant la pièce, lui arracha des mains un petit flacon.

— Trop tard, dit-elle en tombant sur le lit, trop tard ! j’ai pris le poison avant de quitter ma cachette !… La tête me tourne… je meurs !… N’oubliez pas ce paquet !…

— Cette affaire est simple et instructive, dit Holmes, tandis que nous rentrions à Londres par le chemin de fer. Depuis le début, le pince-nez en a été le pivot. Il est très heureux que le moribond ait eu le temps de le saisir ; sans cela, nous n’aurions peut-être jamais trouvé la solution. Il était évident, d’après la force des verres, que la personne qui les portait était très myope et ne pouvait rien voir si elle en était privée ; quand vous m’avez demandé, Hopkins, de croire qu’elle était revenue en suivant, sans faire un faux pas, cette étroite bande de gazon, vous vous rappelez que j’ai témoigné un vif étonnement. En moi-même, je me suis dit que c’était impossible, à moins qu’elle n’eût en sa possession – chose presque inadmissible – un second lorgnon. Je dus donc considérer comme fort probable l’hypothèse où elle serait restée dans la maison. Quand je me suis aperçu de la similitude des deux corridors j’ai compris qu’elle avait pu se tromper et qu’elle avait dû entrer dans la chambre du vieux professeur. Je recherchai donc tout ce qui pouvait corroborer cette hypothèse et j’examinai soigneusement la pièce dans le but d’y découvrir une cachette. Le tapis était cloué, l’idée de l’existence d’une trappe devait par là même être écartée. Il pouvait y avoir quelque cachette derrière les livres, ce qui n’est pas rare dans les vieilles bibliothèques. Je remarquai que tous les livres étaient empilés par terre, sauf sur un seul point où pouvait donc se trouver une porte. Je n’avais aucune trace pour me guider, mais la couleur brun foncé du tapis pouvait me venir en aide. J’ai donc fumé un grand nombre de ces excellentes cigarettes en ayant soin de laisser tomber la cendre devant l’endroit suspect. C’était un truc bien simple qui m’a réussi. Je suis ensuite descendu et me suis assuré en votre présence, Watson, sans que vous ayez soupçonné le but de mes questions, que la nourriture du professeur avait augmenté, ce à quoi je devais m’attendre s’il avait une seconde personne à nourrir. Nous sommes alors remontés dans la pièce et en renversant la boîte de cigarettes, j’ai pu voir le tapis de plus près et constater, par l’examen des traces laissées sur la cendre de cigarettes, que notre prisonnière était sortie de sa cachette pendant notre absence. Allons, Hopkins, nous arrivons à Charing-Cross ; je vous félicite du succès de votre affaire. Vous allez sans doute au bureau central… quant à nous, Watson, nous n’avons

qu’à nous rendre à l’ambassade de Russie.

IV

LE CHAMPION QUI MANQUE


Il nous arrivait souvent, à Baker Street, de recevoir des dépêches bizarres, mais je m’en rappelle surtout une qui nous parvint il y a sept ou huit ans par une triste matinée de février, et qui causa à M. Sherlock Holmes un quart d’heure de vive préoccupation.

Elle était ainsi conçue :

« Prière m’attendre. Malheur terrible, bras droit des trois quarts manque, présence indispensable demain. – Overton. »

— Le timbre de la poste est du bureau de Strand et elle a été expédiée à 10 heures 36, dit Holmes après l’avoir relue plusieurs fois. M. Overton était sans doute fort agité quand il l’a envoyée et cela explique son incohérence. Enfin, il arrivera au moment où j’aurai fini de lire mon Times, et nous verrons alors de quoi il s’agit. Une énigme, si insignifiante soit-elle, sera la bienvenue par ce temps de chômage.

En effet, depuis quelque temps, nous avions eu bien peu à faire, et j’en étais arrivé à redouter ces périodes d’inaction. Je savais, en effet, par expérience, que le cerveau de mon ami était si actif, qu’il était dangereux de le laisser sans occupation. Depuis des années, j’avais peu à peu réussi à lui faire perdre l’habitude des injections hypodermiques qui, une fois déjà, avaient failli rompre le cours de ses exploits. Je savais bien qu’en temps normal il n’éprouvait plus le besoin de ce stimulant artificiel, mais je sentais aussi que le démon n’était pas mort, mais endormi, le sommeil léger, le réveil proche, car, pendant les périodes d’inaction, j’avais vu le regard fatigué, les traits tirés du visage ascétique de Holmes et le désir qui brillait au fond de ses yeux caves ; c’est pourquoi je bénis ce M. Overton dont le message énigmatique avait rompu ce calme dangereux, plus périlleux pour mon ami que toutes les tempêtes de sa vie aventureuse.

Ainsi que nous l’avions prévu, la dépêche ne tarda pas à être suivie de la visite de son expéditeur, et la carte de M. Cyril Overton, du Collège Trinity à Cambridge, précéda l’entrée du personnage lui-même. C’était un jeune homme taillé en Hercule, dont les épaules remplissaient l’encadrement de la porte, et dont le visage bienveillant, mais empreint d’une vive inquiétude, se porta successivement sur chacun de nous.

— M. Sherlock Holmes ?

Mon ami salua.

— Je viens de Scotland Yard, monsieur Holmes, où j’ai rencontré l’inspecteur Stanley Hopkins, qui m’a conseillé de venir vous trouver, car, dit-il, l’affaire était plutôt de votre ressort que de celui de la police officielle.

— Asseyez-vous, je vous prie, et dites-nous ce qui vous arrive.

— C’est terrible ! tout simplement terrible ! je me demande comment mes cheveux n’en sont pas devenus blancs. Godfrey Staunton… vous n’êtes certainement pas sans avoir entendu parler de lui ? c’est le pivot de toute l’équipe ! je préférerais en voir manquer deux autres que de n’avoir pas Godfrey au nombre de mes trois-quarts. Aucun ne l’égale en force et en adresse ! C’est lui qui dirige tout… Que vais-je devenir ! C’est ce que je vous demande, monsieur Holmes ?… J’ai bien Moorhouse dans la réserve de l’équipe, mais il n’est entraîné que comme demi et, bien qu’il sache donner le coup de pied sur place, il manque de sang-froid et de fond. Nos rivaux d’Oxford, Morton et Johnson, n’en feraient qu’une bouchée. Stevenson, lui, est habile, mais il ne ferait pas l’affaire. Non, monsieur Holmes, nous sommes perdus si vous ne nous aidez pas à retrouver Godfrey Staunton.

Mon ami avait écouté, avec un sourire amusé, ce long discours débité avec une vigueur extraordinaire, et dont chaque point était souligné par une claque que s’appliquait le jeune homme sur chacun de ses genoux.

Quand notre visiteur eut terminé, Holmes allongea la main et saisit à la lettre S son dictionnaire biographique, mais il ne put y découvrir le nom qu’il cherchait.

— J’y trouve bien Arthur H. Staunton, le jeune faussaire qui a de l’avenir devant lui, dit Holmes ; il y a aussi Henry Staunton, que j’ai aidé à faire pendre, mais Godfrey Staunton est un inconnu pour moi.

C’était au tour de notre visiteur d’avoir l’air surpris.

— Comment, monsieur Holmes, vous n’êtes pas au courant ? Si vous n’avez pas entendu parler de Godfrey Staunton, vous ne connaissez pas davantage Cyril Overton, moi-même !

Holmes secoua la tête d’un air amusé.

— Grand Dieu ! s’écria l’athlète. J’ai été le champion du foot-ball de l’Angleterre contre le pays de Galles ; c’est moi qui suis le premier sauteur de l’Université cette année-ci, mais je ne suis rien auprès de Staunton ! Je n’aurais jamais cru qu’il se trouvât une personne en Angleterre à n’avoir pas entendu parler de mon ami, le fameux trois quarts dans notre noble jeu national pour l’Université de Cambridge, le vainqueur des matches de Blacheath et de cinq « internationals ». Bon Dieu ! monsieur Holmes, mais où diable vivez-vous donc ?

Holmes sourit de l’étonnement naïf du jeune géant.

— Vous vivez dans un autre monde que moi, monsieur Overton, dans un monde plus sain et plus agréable ; j’ai été, je crois, mêlé à presque toutes les classes de la société, sauf peut-être à la vôtre, à cette jeunesse adonnée au sport athlétique, qui constitue la partie la plus saine, la plus noble de notre vieille Angleterre. Cependant, votre visite inattendue de ce matin me montre que, même dans cette vie au grand air, il y a de quoi m’occuper. Aussi, cher monsieur, asseyez-vous donc et racontez-moi très exactement ce qui s’est passé et en quoi je puis vous être utile.

Le visage du jeune Overton prit aussitôt l’expression ennuyée d’un homme plus habitué à utiliser ses muscles que son intelligence et peu à peu, il nous raconta cette étrange histoire :

— Voici ce qui s’est passé, monsieur Holmes ; ainsi que je vous l’ai dit, je suis le capitaine de l’équipe de foot-ball Rugby de l’Université de Cambridge, et Godfrey est mon bras droit. Demain, nous jouons contre Oxford. Hier, nous sommes tous venus à Londres et sommes descendus à l’hôtel meublé de Bentley. À dix heures, j’ai fait un tour dans les chambres pour m’assurer que tout mon monde était au lit, car je suis très à cheval sur la question d’entraînement et je sais que le sommeil est indispensable pour avoir une équipe à hauteur. J’ai causé quelques instants avec Godfrey avant de me mettre au lit. Il me paraissait pâle et inquiet. Je lui ai demandé la cause de ses préoccupations, il m’a répondu qu’il avait seulement un léger mal de tête. Je lui ai souhaité le bonsoir et je suis allé me coucher. Une demi-heure plus tard, m’a dit le concierge, un homme du peuple portant toute la barbe est venu à l’hôtel remettre une lettre pour Godfrey. Ce dernier n’était pas encore couché ; on la lui apporta dans sa chambre, il la lut et tomba à demi évanoui dans un fauteuil. Le concierge était si effrayé qu’il voulait aller me chercher, mais Godfrey l’arrêta, absorba quelques gorgées d’eau qui, sans doute, lui firent du bien, car il descendit. Il parla quelques instants avec l’homme qui avait attendu dans le vestibule, puis ils partirent tous les deux ensemble et le concierge les vit prendre, en courant, la direction du Strand. Ce matin, la chambre de Godfrey était vide, son lit n’avait pas été défait et ses affaires étaient restées dans l’ordre où je les avais vues la veille. Il s’était enfui avec cet étranger et nous n’avons plus entendu parler de lui depuis lors. Je crains bien qu’il ne revienne jamais ! C’était un homme de sport jusque dans la moelle des os et, à moins d’un motif des plus graves, il n’aurait certainement pas compromis son entraînement et contrarié son capitaine… Je sens qu’il est parti pour toujours et que nous ne nous reverrons jamais !

Sherlock Holmes écouta ce récit avec la plus grande attention.

— Qu’avez-vous fait, alors ? demanda-t-il.

— J’ai télégraphié à Cambridge pour m’assurer si on l’avait vu là-bas. Je n’ai pas reçu de réponse ; personne ne l’a donc rencontré.

— Aurait-il eu le temps de retourner à Cambridge ?

— Oui, par le dernier train, celui de 11 heures 15…

— Mais rien ne vous indique qu’il l’ait pris ?

— Non, car on ne l’a pas vu.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— J’ai télégraphié à lord Mount-James.

— Pourquoi à lord Mount-James ?

— Godfrey est orphelin et lord Mount-James est son plus proche parent, son oncle, je crois.

— Vraiment, voilà qui jette une nouvelle lumière sur cette affaire, lord Mount-James n’est-il pas un des hommes les plus riches de l’Angleterre ?

— Oui, Godfrey me l’a dit.

— Votre ami était, m’avez-vous affirmé, son proche parent ?

— Oui, et même son héritier présomptif. Le vieillard a quatre-vingts ans et il est goutteux au dernier degré ; on dit même qu’il pourrait se servir de la craie de ses articulations pour frotter sa queue de billard ! il n’a jamais donné à Godfrey un shilling, car c’est un avare bien connu, mais toute la fortune du vieux lui reviendra sans nul doute un jour.

— Vous a-t-il répondu ?

— Non.

— Quel motif votre ami aurait-il pu avoir pour aller trouver lord Mount-James ?

— La veille, il paraissait préoccupé. S’il s’agissait d’une question d’argent, il est fort admissible qu’il soit allé trouver son riche parent, bien que sa démarche dût avoir peu de succès, à mon avis. Godfrey n’aimait pas le vieillard et il n’est certainement pas allé le trouver s’il a pu faire autrement.

— Nous le saurons bientôt. Si votre ami est allé trouver lord Mount-James, il faut expliquer la venue de l’homme à barbe, dont la visite à une heure si tardive lui a fait éprouver cette agitation dont vous avez parlé.

Cyril Overton passa ses mains sur sa tête.

— Je n’y comprends rien, dit-il.

— Allons, j’ai une journée libre et je ne demande pas mieux que de m’occuper de cette affaire, dit Holmes ; je vous conseille fortement de prendre des dispositions en vue de votre match, sans vous préoccuper de ce jeune homme. Si, comme vous le dites, il a fallu pour le retenir une nécessité absolue, il est probable que cette même nécessité l’empêchera de revenir. Allons ensemble à votre hôtel et voyons si le concierge peut nous donner quelques renseignements.

Sherlock Holmes était passé maître en l’art de mettre un témoin à son aise, et bientôt il réussit à tirer du concierge tout ce que celui-ci pouvait savoir. L’homme qui s’est présenté chez lui, la veille, n’était ni un gentleman ni un ouvrier, « il était entre les deux », déclara le concierge. Il paraissait âgé d’une cinquantaine d’années, portait une barbe grisonnante, avait le visage pâle, la mine modeste. Il semblait, de plus, très agité, sa main tremblait quand il lui avait remis la lettre. Godfrey Staunton l’avait glissée dans sa poche sans tendre la main au messager, et avait échangé seulement avec lui quelques paroles, parmi lesquelles le concierge avait pu distinguer le mot « temps ». Ils étaient partis rapidement tous les deux ; l’horloge du vestibule marquait alors dix heures et demie.

— Voyons, dit Holmes, s’asseyant sur le lit de Staunton, vous êtes le portier de jour ?

— Oui, monsieur, je quitte ma loge à onze heures du soir.

— Le portier de nuit n’a rien vu n’est-il pas vrai ?

— Non, monsieur, il n’a vu rentrer que quelques voyageurs sortant du théâtre et voilà tout.

— Êtes-vous resté de service toute la journée d’hier ?

— Oui, monsieur.

— Avez-vous porté quelques messages à M. Staunton ?

— Oui, monsieur, un télégramme.

— Voilà qui est intéressant. À quelle heure ?

— Vers six heures.

— Où se trouvait M. Staunton à ce moment ?

— Dans sa chambre, ici même.

— Étiez-vous présent quand il l’a ouvert ?

— Oui, monsieur, j’attendais pour voir s’il y avait une réponse.

— Vous en donna-t-il une ?

— Oui, monsieur, il écrivit un télégramme à son tour.

— L’avez-vous porté au télégraphe ?

— Non, il y est allé lui-même.

— Mais il l’a écrit en votre présence ?

— Oui, monsieur, j’étais resté debout près de la porte et lui s’était assis près de cette table pour écrire ; quand il eût terminé, il me dit : « Voilà qui est fait ! » Je porterai moi-même cette dépêche.

— L’a-t-il écrite avec une plume ou avec un crayon ?

— Avec une plume.

— Sur un de ces imprimés de dépêche qui se trouvent sur cette table ?

— Oui, monsieur, sur le premier.

Holmes se leva, il prit le bloc d’imprimés, les apporta près de la fenêtre et les examina soigneusement.

— C’est dommage qu’il ne l’ait pas écrite au crayon, dit-il avec un geste de désappointement, car, ainsi que vous avez pu le remarquer souvent, Watson, l’impression de la pointe laisse apercevoir en creux ce qu’on a écrit. Ici je trouve aucune trace. Cependant, je constate qu’il a dû se servir d’une plume d’oie et, sans nul doute, nous trouverons l’impression sur le buvard… Ah ! oui, la voici !…

Il arracha une feuille du buvard et nous montra l’hiéroglyphe suivant :

Sherlock Holmes triomphe image p141.jpg

Ciryl Overton était très agité.

— Présentez-le devant la glace, dit-il.

— C’est inutile, dit Holmes, le buvard est mince et au revers nous pouvons lire l’écriture, la voici…

Il retourna le buvard à la lumière et nous lûmes :

« Restez près nous pour amour Dieu ! »

— Voilà donc la fin de la dépêche que Staunton écrivit quelques heures avant sa disparition. Il y a six mots qui manquent, mais voici ce qui reste… Cela semble indiquer que le jeune homme se sentait menacé d’un danger terrible et que la personne à laquelle il s’adressait pouvait seule le protéger. Remarquez qu’il écrit « nous ». Ils étaient donc, au moins, deux. Quel pouvait être l’autre, sinon l’homme barbu qui semblait lui-même en proie à une vive agitation ? Quel est le lien entre Godfrey et cet homme, et quelle peut être cette troisième personne dont il demande l’aide dans ce danger si pressant ? Le but de notre enquête se précise déjà.

— Il faut établir à qui cette dépêche a été adressée, fit remarquer Watson.

— C’est vrai, mon cher Watson, j’y avais déjà songé, mais vous n’êtes pas sans avoir remarqué que si vous entrez dans un bureau de poste et si vous demandez à examiner l’original d’une dépêche envoyée par une autre personne, les employés ne veulent rien entendre : ils sont si formalistes ! Cependant, avec quelque finesse, nous arriverons au but. En attendant, et en votre présence, monsieur Overton, je voudrais bien jeter un coup d’œil sur ces papiers jetés sur cette table.

Il y avait un grand nombre de lettres, de factures, de papiers que Holmes examina avec la plus grande attention.

— Rien à faire ici, dit-il enfin. À propos, votre ami était-il bien portant ?

— Fort comme un turc !

— L’avez-vous jamais vu malade ?

— Pas un jour. Il lui est arrivé de garder le repos, une fois, pour une entaille reçue au jeu ; il avait ramassé un coup au genou, mais cela n’en a eu aucune suite.

— Peut-être n’est-il pas aussi solide que vous le pensez. Il devait avoir quelque ennui secret. Avec votre autorisation, je prendrai avec moi quelques-uns de ces papiers, ils pourront peut-être m’être utile.

— Un instant ! un instant ! s’écria une voix querelleuse.

Nous levâmes la tête et aperçûmes un petit vieillard, à l’aspect bizarre, qui se tenait près du seuil de la porte ; il était entièrement habillé de vêtements d’un noir usé, tirant sur le rouge, portait un haut de forme à bords très larges et une cravate blanche nouée à la main. Il ressemblait à un pasteur de province ou, mieux encore, à un employé des pompes funèbres. Et pourtant, malgré son aspect misérable, sa voix avait des accents d’autorité et son attitude, une énergie qui commandait l’attention.

— Qui êtes-vous, monsieur, et de quel droit touchez-vous aux papiers de ce jeune homme ? demanda-t-il.

— Je suis un détective qui n’a, il est vrai, rien d’officiel, et je cherche à expliquer sa disparition, dit Holmes.

— Vraiment !… et qui vous a chargé de cette mission ?

— Ce gentleman, que voici. C’est un des amis de Staunton qui m’a été adressé par Scotland Yard.

— Qui êtes-vous, monsieur ? dit-il en se tournant vers le jeune homme.

— Je m’appelle Cyril Overton.

— C’est donc vous qui m’avez envoyé une dépêche. Je suis lord Mount-James et je suis venu aussi vite que me l’a permis l’omnibus de Bayswater. Vous vous êtes adressé à un détective ?

— Oui, monsieur.

— Et vous êtes prêt à supporter les dépenses ?

— Je n’ai aucun doute que, lorsque nous retrouverons mon ami Godfrey, celui-ci ne demandera pas mieux que de les payer.

— Mais si on ne le retrouve jamais, que ferez-vous ?

— Dans ce cas, sans doute, sa famille…

— Pas du tout ! pas du tout ! s’écria le petit homme, vous n’aurez pas un sou, pas un sou de moi !… vous saisissez bien, monsieur le détective, dit-il en se tournant vers Holmes. Ce jeune homme n’a plus d’autre parent que moi, et moi, je ne paierai rien. S’il espère un jour avoir de la fortune, c’est que moi, je n’ai pas gaspillé la mienne et je ne commencerai pas aujourd’hui. Quant à ces papiers, que vous examinez, je vous préviens que dans le cas où j’apprendrais que parmi eux se trouvent des valeurs, vous en seriez responsable.

— Très bien, monsieur, dit Sherlock Holmes. En attendant, puis-je vous demander si vous avez quelques soupçons sur le motif de cette disparition ?

— Non, monsieur, aucune ; mon parent est assez grand pour se conduire et s’il est assez sot pour se perdre, je refuse entièrement d’endosser la responsabilité pécuniaire des recherches le concernant.

— Je vous comprends, dit Holmes en lui jetant un petit air malicieux, mais peut-être ne me comprenez-vous pas. Godfrey Staunton paraît n’avoir aucune fortune, si donc on lui a tendu un piège, ce n’est pas dans le but de lui soutirer de l’argent. Vos richesses considérables sont bien connues, lord Mount-James, et il est fort possible qu’une bande de voleurs se soit emparée de votre neveu avec l’intention d’obtenir de lui des détails sur votre maison, vos habitudes, vos trésors.

Le visage du petit vieillard blêmit.

— Ciel ! monsieur ! quelle idée ! Je n’aurais jamais songé à une telle infamie ! Quels bandits il y a dans le monde ! Cependant, comme Godfrey est un bon et brave garçon, rien ne le décidera à trahir son vieil oncle. Je vais envoyer toute mon argenterie à la Banque ce soir. En attendant, monsieur le détective, n’épargnez rien, employez tous vos moyens pour le ramener sain et sauf. Quant à vos honoraires, j’irai jusqu’à cinq livres… voire même jusqu’à dix.

Cependant, le vieil avare ne put nous donner aucune indication utile, car il connaissait peu la vie privée de son neveu. Notre seul indice était la dépêche tronquée et, après en avoir pris copie, Holmes se mit en route pour forger le second anneau de sa chaîne. Nous avions pu nous débarrasser de lord Mount-James, et Cyril était parti conférer avec les membres de son équipe sur les conséquences du malheur qui venait de le frapper.

Il y avait un bureau de poste à peu de distance de l’hôtel ; nous nous y arrêtâmes.

— Il faut toujours essayer, dit Holmes. Si nous avions une réquisition régulière, nous pourrions nous faire remettre l’original du télégramme ou, tout au moins, sa copie entière, mais ce n’est pas le cas. On ne doit pourtant pas se rappeler les figures des gens qui viennent au guichet dans un bureau aussi chargé. Nous pouvons toujours essayer.

Il s’avança dans le bureau.

— Je suis désolé de vous déranger, dit-il de sa voix la plus douce à la jeune employée ; il a dû se glisser une erreur dans la transmission de la dépêche que j’ai envoyée hier ; je n’ai pas reçu de réponse, et je crains fort de ne l’avoir pas signée. Pourriez-vous me donner ce renseignement ?

La jeune fille prit un paquet de dépêches.

— Quelle heure était-il ?

— Un peu après six heures.

— À qui était-elle adressée ?

Holmes posa ses doigts sur ses lèvres en jetant ostensiblement un coup d’œil dans ma direction… Les derniers mots étaient « pour amour Dieu », murmura-t-il confidentiellement… je suis très inquiet de ne pas avoir reçu de réponse !

La jeune femme retrouva le texte.

— La voici, elle n’est pas signée, dit-elle en la posant sur le guichet.

— Voilà qui explique le manque de réponse, dit Holmes. Quelle étourderie ! Bonjour, mademoiselle, merci de m’avoir ainsi tranquillisé.

Quand nous nous trouvâmes dans la rue, il se frotta les mains en riant.

— Eh bien ? demandai-je.

— Nous avançons, mon cher Watson, nous avançons ! J’avais trouvé sept moyens différents de me procurer le texte de cette dépêche et je ne comptais pas réussir du premier coup.

— Eh bien, qu’avez-vous trouvé ?

— Un point de départ pour notre enquête.

Il arrêta un cab.

— Cocher ! à la station de King Cross !

— Nous allons donc partir en voyage ? dis-je.

— Oui, nous irons ensemble à Cambridge. Tous les indices me conduisent dans cette même direction.

— Dites-moi, lui demandai-je tandis que notre cab montait Gray’s Inn Road, avez-vous des soupçons sur la cause de cette disparition ? Quant à moi, je vous avoue franchement que j’ai rarement vu une affaire dont le mobile soit plus obscur. Pensez-vous sérieusement qu’on se soit emparé de sa personne pour obtenir de lui des renseignements sur son oncle ?

— Je vous avoue, mon cher Watson, que cette hypothèse me semble absolument improbable, mais elle m’a paru la plus apte à toucher le vieillard si avare.

— C’est certain, mais quelle est votre idée véritable ?

— Je pourrais vous en indiquer plusieurs. D’abord, on peut admettre que c’est une coïncidence bizarre que cette disparition ait lieu à la veille d’un match et que le disparu soit précisément l’homme dont la présence était indispensable au succès de son équipe. C’est peut-être une pure coïncidence, mais cela doit néanmoins nous frapper. Les « matchs » entre amateurs ne comportent pas le « betting » officiel, cependant le public ne manque jamais d’engager des paris : il est possible que quelqu’un, dans un but intéressé, ait voulu empêcher notre jeune homme de prendre part au match, de même que certains bandits sur le turf retiennent un cheval dans une course. Voilà une hypothèse ; en voulez-vous une autre ? Ce jeune homme héritera d’une grosse fortune, bien qu’il soit pauvre maintenant ; il n’est donc pas impossible qu’on ait voulu s’emparer de lui dans le but d’en tirer une rançon.

— Mais ces hypothèses ne correspondent point avec la dépêche ?

— C’est vrai, Watson, la dépêche est notre seule base solide et il ne faut pas s’en écarter. C’est pourquoi nous voilà en route pour Cambridge. La piste que nous suivons est assez obscure mais je serais fort surpris si, d’ici ce soir, nous n’étions pas fort avancés.

Il faisait déjà nuit quand nous débarquâmes dans cette vieille cité universitaire. Holmes héla un cab et donna au cocher l’adresse du Dr Leslie Armstrong. Quelques instants après, nous nous arrêtions devant une grande maison, située dans une des rues les plus fréquentées. On nous fit entrer et, après un long séjour dans la salle d’attente, nous fûmes admis dans le cabinet de consultation où nous trouvâmes le docteur, assis à son bureau.

Le nom du docteur Leslie Armstrong m’était inconnu, ce qui démontre à quel point je m’étais peu à peu désintéressé de ma profession. Je sais maintenant qu’il est un des membres les plus en vue de la Faculté de médecine de cette Université et, de plus, un penseur d’une réputation européenne. Sans être fixé sur son prestige, on ne pouvait s’empêcher, en le voyant, d’être frappé par son visage carré et massif, par ses yeux profonds sous ses sourcils épais, par l’expression impérieuse de sa bouche. Je lus en lui la science unie à une vie sévère, ascétique, à un caractère triste et glacial. Il tenait à la main la carte de mon ami et nous salua d’un air contraint.

— J’ai déjà entendu prononcer votre nom, monsieur Sherlock Holmes, je connais votre profession et… elle ne me plaît guère !

— Vous êtes d’accord sur ce point, docteur, avec tous les criminels de l’Angleterre, dit mon ami tranquillement.

— Lorsque vos efforts tendent à empêcher ou à punir le crime, ils sont dignes de la sympathie générale, bien qu’à mon avis, la police officielle soit suffisante ; mais, où je trouve votre profession sujette à la critique, c’est lorsque vous cherchez à vous emparer des secrets des particuliers, lorsque vous vous mêlez à des affaires de famille qui doivent rester cachées, enfin lorsque vous faites perdre le temps à des hommes dont les occupations valent mieux que les vôtres. Ainsi, en ce moment, je devrais travailler à mon traité médical au lieu de causer avec vous.

— C’est possible, docteur, mais notre conversation peut cependant avoir plus d’importance que votre traité. Je dois vous dire, tout d’abord, que nous sommes justement occupés à faire le contraire de ce que vous blâmez, et que tous nos efforts tendent à empêcher que le public ne soit au courant d’affaires privées, ce qui arrive inévitablement quand l’affaire est confiée à la police officielle. Je suis venu vous demander des renseignements sur M. Godfrey Staunton.

— Eh bien, quoi ?

— Vous le connaissez, n’est-ce pas ?

— C’est un de mes amis intimes.

— Vous êtes au courant de sa disparition ?

— Ah ! il est disparu !

Il n’y eut aucun changement d’expression sur les traits du docteur.

— Il a quitté son hôtel la nuit dernière et depuis lors on n’a plus entendu parler de lui, dit Holmes.

— Il reviendra sans doute.

— Mais c’est demain le match de foot-ball de l’Université.

— Tous ces jeux de jeunes gens ne me conviennent pas ; je porte à ce jeune homme le plus vif intérêt et la plus profonde affection… mais le match de foot-ball m’est bien égal !

— C’est à votre sympathie, pour M. Staunton, que je fais appel. Savez-vous où il est ?

— Certainement non.

— Vous ne l’avez pas vu depuis hier ?

— Non.

— Était-il en bonne santé ?

— Absolument.

— A-t-il été parfois malade à votre connaissance ?

— Jamais.

Holmes montra au docteur une feuille de papier.

— Pouvez-vous m’expliquer, alors, l’existence de ce reçu d’une somme de treize guinées payée le mois dernier par M. Godfrey Staunton à vous-même, le docteur Leslie Armstrong, de Cambridge ? J’ai découvert cette pièce parmi les papiers de son bureau.

Le docteur rougit de colère.

— Je n’ai aucun motif de vous en donner l’explication, monsieur Holmes.

Celui-ci remit le reçu dans son portefeuille.

— Si vous aimez mieux vous expliquer publiquement, cela viendra tôt ou tard, répliqua mon ami, je vous ai déjà dit qu’à moi il m’est possible d’étouffer une affaire, tandis que la police ne peut faire autrement que de l’étaler au grand jour. Il vaudrait bien mieux que vous ayez confiance en moi.

— Je ne sais rien.

— Avez-vous reçu, de Londres, des nouvelles de M. Staunton ?

— Certainement non.

— Allons ! allons !… toujours cette maudite administration !… Godfrey vous a pourtant envoyé, de Londres, une dépêche urgente, à 6 heures 15, hier au soir ; cette dépêche est intimement mêlée à sa disparition et vous ne l’avez pas encore reçue ! C’est inimaginable, et j’adresserai une réclamation au bureau de Cambridge.

Le Dr Leslie Armstrong se leva, le visage en feu.

— Sortez d’ici, s’écria-t-il, et dites à celui qui vous emploie, à lord Mount-James, que je ne veux rien avoir à faire avec lui ou avec ses agents. Pas un mot de plus !

Il sonna furieusement.

— John ! reconduisez ces messieurs !

Le majordome majestueux, nous conduisit froidement à la porte et nous nous trouvâmes dans la rue. Holmes éclata de rire :

— Le Dr Leslie Amstrong est un homme d’un caractère plutôt énergique. S’il avait tourné sa carrière d’un autre côté, je suis persuadé qu’il eût remplacé dignement le professeur Moriarty d’illustre mémoire. Et maintenant, mon cher Watson, nous voilà sans aucune connaissance dans cette ville que nous ne pouvons quitter sans, du même coup, abandonner notre affaire. Cet hôtel modeste, en face de la demeure du Dr Leslie Armstrong, me paraît tout indiqué. Veuillez y louer une chambre sur la rue et acheter ce qu’il nous faut pour passer la nuit, puisque nous sommes partis sans bagages ; j’irai aux renseignements pendant ce temps-là.

Il fallut à Holmes plus de temps pour les recueillir qu’il ne l’avait pensé et il ne rentra à l’hôtel que vers neuf heures, pâle, fatigué, couvert de poussière, épuisé de faim et de fatigue. Un souper froid nous attendait sur la table et lorsqu’il eut repris des forces, qu’il eut allumé sa pipe, il prit l’air moitié figue moitié raisin qui lui était naturel quand ses affaires n’allaient pas comme il le désirait.

Le bruit d’une voiture le fit lever et regarder par la fenêtre. Un coupé attelé de deux chevaux gris s’était arrêté sous le bec de gaz du docteur.

— Voilà trois heures qu’il est sorti ! dit Holmes. Il est parti à six heures et demie et il rentre maintenant. Il a pu faire un parcours de six à douze milles, et cela lui arrive une fois et jusqu’à deux fois par jour.

— Cela n’a rien d’étonnant pour un docteur qui a une grande clientèle.

— Mais Armstrong n’a pas de nombreuses visites à faire ; c’est un conférencier et un médecin consultant, et il ne tient pas à avoir une clientèle régulière qui le troublerait dans ses travaux. Pourquoi donc fait-il ces longues tournées qui doivent lui être très pénibles ? Qui peut-il ainsi visiter ?

— Son cocher pourra…

— Mon cher Watson, vous pouvez bien vous douter que c’est à lui que je me suis d’abord adressé. Je ne sais pas s’il est doué d’un tempérament grincheux ou s’il avait reçu des ordres de son maître ; toujours est-il qu’à la première question il a lancé son chien contre moi ! Mais quand les deux animaux,… le cocher et le chien, aperçurent un certain moulinet de ma canne, l’entretien en resta là. Tout ce que j’ai pu apprendre, je l’ai tiré d’un naturel du pays fort aimable qui se trouvait dans l’hôtel. Il me raconta les habitudes du docteur et me fit part de la sortie quotidienne qu’il faisait maintenant. À l’instant même, comme pour appuyer son affirmation, la voiture est venue s’arrêter devant la porte.

— Il vous a été impossible de la suivre ?

— Vous êtes superbe, Watson, ce soir ! Vous avez des idées lumineuses. Cette pensée m’a aussi traversé l’esprit. Il y a, ainsi que vous avez pu l’observer, un marchand de bicyclettes auprès de votre hôtel. J’y suis entré, j’ai loué une machine et j’ai pu me mettre en route avant d’avoir perdu de vue la voiture que j’ai facilement rattrapée. Me tenant ensuite à une distance d’une centaine de mètres, j’ai suivi ses lanternes jusqu’à ce que nous nous trouvions hors de la ville. Une fois arrivés en pleine campagne, il s’est produit un incident quelque peu mortifiant pour moi. Tout à coup la voiture s’arrêta, le docteur en descendit, marcha vivement jusqu’à l’endroit où j’étais arrêté ; d’une voix sardonique il me dit qu’il craignait que le chemin devînt trop étroit pour sa voiture et ma machine… et que je ferais bien de passer devant lui. Il n’y avait pas à se tromper sur le sens de ses paroles ; je partis en avant et je continuai à pédaler sur la grand’route jusqu’à un endroit où je me dissimulai pour m’assurer si la voiture ne passait pas devant moi. Elle ne vint pas, et il me parut fort évident que le docteur avait pris une traverse dont j’avais remarqué la présence le long de la route. Je retournai et ne vis pas davantage la voiture. Vous voyez d’ailleurs qu’elle est rentrée après moi. Au début, je n’avais aucun motif d’associer ces voyages à la disparition de Godfrey Staunton, et je voulais seulement les tirer au clair, car, en ce moment tout ce qui touche le docteur Armstrong nous intéresse. Maintenant que j’ai pu constater qu’il ne veut pas être suivi, je ne serai satisfait que lorsque je me serai assuré du but de ses tournées.

— Nous pourrons le suivre demain.

— Vous croyez ? Ce n’est pas si facile que vous le pensez… Vous ne connaissez pas la topographie du comté de Cambridge ; il n’est guère facile de s’y cacher. Tout le pays que j’ai traversé ce soir est plat et dénudé comme le dessus de ma main, d’autre part, l’homme que nous suivons n’est pas un imbécile, il nous l’a montré d’ailleurs. J’ai donc télégraphié à Overton pour qu’il nous tienne au courant de ce qui s’est passé à Londres. En attendant, c’est sur le docteur Armstrong qu’il faut concentrer tous nos efforts, car c’est à lui qu’a été adressée la dépêche de Staunton que cette charmante employée des postes m’a laissé voir. Il sait où est le jeune homme, je le jurerais, et s’il le sait, ce sera de notre faute si nous n’arrivons pas à l’apprendre. Il a tous les atouts pour lui en ce moment, mais, vous le savez, Watson, je n’ai pas l’habitude de considérer facilement une affaire comme perdue.

Le lendemain pourtant, la solution du mystère n’avait pas fait un pas. Pendant notre déjeuner on apporta une lettre que Holmes me tendit avec un sourire.

« Monsieur,

« Je vous assure que vous perdez votre temps en me suivant ; j’ai, ainsi que vous avez pu vous en rendre compte cette nuit, une glace posée derrière mon coupé. Si vous désirez faire une course de vingt milles qui vous ramènera à votre point de départ, vous n’avez qu’à me suivre. En attendant, je dois vous dire qu’en m’espionnant vous ne serez d’aucune utilité à M. Godfrey Staunton, et je suis persuadé que le plus grand service que vous puissiez rendre à ce jeune homme, c’est de retourner de suite à Londres et de dire à celui qui vous emploie que vous n’avez pu le retrouver. Vous perdrez votre temps à Cambridge.

« Cordialement,

« Leslie Armstrong. »

— Ce médecin, dit Holmes, est un adversaire loyal. Enfin, il excite ma curiosité. Il faut que j’en sache plus long avant de le quitter.

— Voilà sa voiture à la porte ; le voici qui monte ; il a jeté un coup d’œil sur notre fenêtre en sortant. Voulez-vous qu’à mon tour je le suive en bicyclette ?

— Non, non, mon cher Watson, malgré la confiance que j’ai en votre intelligence, je ne crois pas que vous soyez de taille à lutter contre le docteur. Nous arriverons peut-être au but en faisant une enquête toute spéciale dont je me chargerai. Il va falloir sans doute que je vous laisse seul ici, car un seul homme attire moins l’attention que deux. Sans doute, vous trouverez de quoi vous occuper dans cette vieille cité, et j’espère avant ce soir vous apporter de meilleures nouvelles.

Une fois de plus, mon ami devait éprouver une déception. Il rentra le soir fatigué, sans avoir pu rien découvrir.

— Mauvaise journée, Watson ! dit-il. Après m’être formé une idée générale de l’itinéraire du docteur, j’ai passé tout mon temps à visiter les villages de ce côté de Cambridge où j’ai fait jaser les habitants, tout en prenant des notes. J’ai battu pas mal de terrain, parcouru les villages de Chesterton, Histon, Waterbeach et Oakington sans obtenir de résultat, et pourtant, un coupé à deux chevaux ne pouvait passer inaperçu dans ces villages endormis. Allons, le docteur l’emporte encore une fois !… Y a-t-il une dépêche pour moi ?

— Oui, je l’ai ouverte… la voici :

« Demandez Pompée de Jeremie Dixon, Trinity Collège. »

— Je n’en saisis pas un mot, dis-je.

— Moi je comprends très bien, expliqua Holmes. C’est de notre ami Overton, qui répond à une question que je lui ai posée. Je vais envoyer un mot à M. Jeremie Dixon, et sans doute la chance va tourner. À propos ! avez-vous des nouvelles du match ?

— Oui, le journal de Cambridge en donne le résultat dans sa dernière édition. Oxford a gagné par un point et deux essais. Voici ce qu’il dit :

« La défaite des Bleu pâle doit être attribuée à l’absence malheureuse du champion international Godfrey Staunton qui s’est fait sentir pendant toute la partie. Le défaut d’ensemble dans la ligne des trois quarts et leur faiblesse dans l’attaque et la défense ont neutralisé les efforts d’une équipe excellente sous tous les rapports. »

— Allons, dit Holmes, les craintes de notre ami Overton se sont justifiées ; mais en ce qui concerne le foot-ball, je suis aussi incompétent que le docteur Armstrong. Allons, Watson, nous nous coucherons de bonne heure, car je prévois que la journée de demain sera grosse d’événements.

Je fus terrifié le lendemain matin en voyant Holmes assis auprès du feu et tenant à la main sa seringue de Pravaz. C’était la seule faiblesse que je lui connusse, mais elle m’épouvantait. Il se mit à rire en voyant mon visage et la posa sur la table.

— Ne vous alarmez pas, mon ami. Ce n’est pas en ce moment un instrument de malheur, ce sera plutôt la clef qui nous ouvrira cette énigme. C’est sur elle que repose tout mon espoir. Je reviens d’une expédition, et tout est préparé ; faites un bon déjeuner, car j’ai l’intention, aujourd’hui même, de suivre les traces du docteur Armstrong. Dès que j’aurai relevé la piste, je ne m’arrêterai ni pour manger ni pour me reposer jusqu’à ce que j’aie découvert son terrier.

— En ce cas, lui dis-je, nous ferons bien d’emporter avec nous notre déjeuner ; il va partir de bonne heure, car voici sa voiture à la porte.

— Peu importe, laissez-le partir. Il sera très fort s’il peut aller à un endroit où il me soit impossible de le suivre. Quand vous aurez fini, descendez et je vous présenterai un détective dont la spécialité est précisément celle qui nous est nécessaire dans cette affaire.

Quand nous descendîmes, je suivis Holmes dans la cour. Il ouvrit la porte d’une écurie et fit sortir un chien blanc et feu aux oreilles tombantes, aux jambes torses, moitié basset, moitié terrier.

— Je vous présente Pompée, dit-il. Pompée est le roi des chiens courants du pays ; il ne court pas très vite, ainsi que vous pouvez le voir à sa structure, mais il a un flair étonnant. Eh bien, Pompée ! vous ne menez pas le train d’un lévrier, mais cependant nous aurons peut-être de la peine à vous suivre, et je suis obligé, dans ces conditions, de prendre la liberté d’attacher à votre collier cette laisse de cuir. Allons… montrez maintenant ce que vous savez faire.

Il conduisit le chien à la porte du médecin ; l’animal flaira un instant, puis, avec un petit aboiement de satisfaction, il descendit vivement la rue, tirant de toutes ses forces sur la laisse ; une demi-heure plus tard, nous étions sur une route, en pleine campagne.

— Qu’avez-vous donc fait, Holmes ? lui demandai-je.

— C’est une ruse bien ancienne, mais qui réussit parfois. Je suis allé ce matin dans la cour du docteur et, avec l’extrémité de ma seringue, j’ai arrosé la roue de derrière de sa voiture avec de l’essence d’anis. Un chien de chasse suivrait cette odeur pendant des lieues et des lieues, et notre ami Armstrong devra aller loin, bien loin, avant que Pompée perde la piste. Oh ! l’animal, voilà comment il m’a roulé l’autre nuit !

Le chien avait tout à coup quitté la route pour entrer dans un petit sentier rempli d’herbes. Un demi-mille plus loin, nous nous retrouvions sur une autre grand’route où nous tournions sur la droite, dans la direction de la ville que nous venions de quitter. Elle faisait un coude vers le sud de Cambridge et prenait une direction opposée à notre point de départ.

— C’est ce détour qui nous a trompés ! Ce n’est pas étonnant si mon enquête dans ces villages n’a pas abouti. Le docteur a bien joué son jeu, mais on peut se demander dans quel but. Voici à notre droite, je crois, le village de Trumpington… Voilà le coupé qui tourne le coin de la rue. Cachons-nous, Watson, ou nous sommes éventés.

Il ouvrit vivement une barrière et pénétra dans un champ, tirant Pompée derrière lui. J’aperçus un instant le docteur Armstrong la tête cachée dans ses mains ; il présentait l’attitude du désespoir. Je vis à l’expression de Holmes combien il était inquiet.

— Je crains un malheur, dit-il, nous allons bientôt le savoir. Venez, Pompée, c’est ce cottage là-bas dans le champ !

Nous arrivions au terme de notre voyage. Pompée nous entraîna en aboyant près de la barrière du champ où l’on voyait encore la trace des roues de la voiture. Un sentier nous conduisit au petit cottage isolé. Mon ami frappa deux fois à la petite porte sans avoir de réponse, et pourtant le cottage n’était pas vide, car nous entendions comme une plainte prolongée d’une tristesse infinie. Holmes s’arrêta, irrésolu, puis il jeta un coup d’œil sur la route que nous venions de traverser. Le coupé revenait vers nous, on ne pouvait s’y tromper, car on distinguait l’attelage composé de deux chevaux gris.

— Pardieu, voilà le docteur qui vient ! s’écria Holmes. Il faut prendre une décision avant son arrivée ; il faut que nous sachions tout !

Il ouvrit la porte et nous entrâmes dans le vestibule ; les plaintes que nous avions entendues ne faisaient que croître et devenaient de véritables sanglots. Holmes monta et je le suivis ; il poussa une porte entr’ouverte et nous nous arrêtâmes tous deux pétrifiés !

Une femme jeune et belle était étendue morte sur un lit. Son visage était pâle, encadré d’une masse de cheveux dorés, ses yeux bleus grands ouverts semblaient nous regarder. Auprès du lit, à genoux, la figure cachée dans le couvre-pied, se trouvait un jeune homme, le corps secoué par les sanglots. Il était si absorbé par sa douleur qu’il s’aperçut seulement de notre présence au moment où Holmes lui posa la main sur l’épaule.

— Vous êtes sans doute M. Godfrey Staunton ?

— Oui, mais vous arrivez trop tard… elle est morte !!

Le jeune homme était si affolé par sa douleur qu’il croyait voir en nous des médecins envoyés à son secours. Holmes, après lui avoir adressé des consolations de circonstance, commençait à s’efforcer de lui expliquer les craintes qu’avait causées à ses amis sa disparition subite, quand un pas résonna dans l’escalier, et le visage sévère du docteur Armstrong se montra à la porte.

— Ainsi, messieurs, dit-il, vous êtes arrivés à vos fins et vous avez choisi votre moment pour faire votre entrée ! Je ne veux pas vous adresser des injures en présence de la mort, mais je puis vous affirmer que si j’étais plus jeune, votre conduite honteuse ne passerait pas sans que je vous punisse comme vous le méritez.

— Excusez-moi, docteur, je crois qu’il y a méprise, dit mon ami avec dignité. Si vous voulez descendre avec nous, nous nous expliquerons loyalement sur cette malheureuse affaire.

Un instant plus tard, nous étions descendus tous les trois dans un petit salon.

— Eh bien, monsieur ? dit-il.

— Tout d’abord, je dois vous faire connaître que je ne suis pas au service de lord Mount-James et que mes sympathies, dans cette affaire, sont loin d’être pour lui. Quand un homme a disparu, je fais mon métier en le recherchant… et puisqu’il est retrouvé l’affaire se termine là, tout au moins en ce qui me concerne, car je ne manque jamais, sauf quand je me rencontre en face d’un crime, d’éviter tout scandale privé. Si, comme je le crois, la loi n’a en rien été violée dans cette affaire, vous pouvez entièrement compter sur ma discrétion.

Le Dr Armstrong s’avança vers mon ami et lui tendit la main.

— Vous êtes un brave homme ; je vous avais méconnu et je suis heureux d’avoir fait votre connaissance. La situation de ces pauvres enfants n’est pas difficile à expliquer après ce que vous avez vu. Il y a un an, Godfrey habitait à Londres un appartement meublé et il devint follement amoureux de la fille de sa propriétaire qu’il épousa. Elle était aussi bonne que belle et aussi intelligente qu’elle était bonne. Aucun homme n’eût eu à rougir d’une telle femme, mais Godfrey n’oublia pas qu’il était l’héritier présomptif du vieil oncle et il comprit, sans hésitation possible, que si celui-ci apprenait son mariage, il ne manquerait pas de le déshériter. Je connaissais beaucoup ce jeune homme ; j’appréciais vivement ses nobles qualités ; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui être utile et tous mes efforts ont eu pour but de tenir son mariage secret. Grâce à l’isolement de ce cottage et à ma discrétion, Godfrey, jusqu’à présent, a réussi. J’étais le seul, avec un fidèle domestique parti en ce moment chercher des secours à Trumpington, à connaître leur union. Enfin, le malheur s’abattit sur eux. La jeune femme tomba malade, d’une phtisie galopante. Le malheureux jeune homme était affolé de douleur et cependant il dut se rendre à Londres pour jouer dans le match de foot-ball, car il lui eût été difficile de donner des explications plausibles sans éveiller les soupçons. J’essayai de lui donner du courage en lui envoyant un télégramme ; il me répondit en me suppliant de faire l’impossible. C’est cette dépêche dont vous semblez avoir eu connaissance d’une manière que je ne puis m’expliquer. Je n’avais pas voulu lui dire combien le danger était grand, car je savais que sa présence ne pouvait rien changer, mais je fis connaître la vérité au père de la jeune femme et il a cru devoir en faire avertir Godfrey. Celui-ci est donc arrivé de suite, dans un état impossible à décrire… et il est resté ici, agenouillé près du lit jusqu’à ce matin, quand la mort est venue mettre un terme aux souffrances de sa jeune femme. Voilà tout, monsieur Holmes, je puis compter, j’en suis persuadé, sur votre discrétion et sur celle de votre ami.

Holmes serra la main du docteur.

— Venez, Watson, dit-il.

Et nous quittâmes cette maison remplie de douleur. Au dehors brillait le pâle soleil d’une

matinée d’hiver.

V

L’ABBAYE DE GRANGE


Par une matinée de forte gelée de l’hiver de 1897, je fus réveillé en sentant une main qui se posa fortement sur mon épaule. C’était celle de Holmes qui, tenant son bougeoir, s’était approché de moi. Son visage avait une expression à laquelle il était impossible de se méprendre et je compris qu’une nouvelle aventure commençait.

— Allons, levez-vous, Watson, il y a du nouveau… pas un mot… habillez-vous vivement et venez !

Dix minutes après, nous montions dans un cab qui nous conduisait à travers les rues silencieuses à la gare de Charing-Cross. L’aurore commençait à peine à se dessiner ; de temps en temps, nous dépassions un ouvrier se rendant à son travail. Holmes, enveloppé dans son grand pardessus d’hiver, gardait le silence et j’étais heureux de l’imiter, car l’air était très vif et nous étions partis sans déjeuner.

Ce ne fut qu’après avoir absorbé du thé au buffet de la gare et nous être installés confortablement dans un compartiment du train de Kent que nous fûmes en état, lui de parler, et moi d’écouter. Holmes tira alors une lettre de sa poche et me lut ce qui suit :

« Abbaye de Grange Marsham, Kent.
3 heures 30 du matin.
« Cher monsieur Holmes,

« Je serais très heureux d’avoir, d’urgence, votre concours dans une affaire qui paraît devoir sortir de l’ordinaire et rentrer tout à fait dans vos cordes. Je me suis borné à délivrer la femme et j’ai eu soin de laisser toutes choses en l’état. Je vous en prie, ne perdez pas un instant, car il me semble difficile de laisser ici sir Eustache.

« Bien vôtre,

« Stanley Hopkins. »

— Hopkins a déjà fait appel à mon concours à sept reprises différentes et chaque fois j’ai pu lui être utile, dit Holmes. Chacune de ces affaires, il me semble, a trouvé place dans votre collection. J’avoue que vous avez su faire un choix judicieux. Cependant, je déplore votre mauvaise habitude de vous préoccuper dans vos récits plutôt de l’intérêt de l’aventure que du point de vue véritablement scientifique. Le résultat de votre méthode est de détruire l’effet d’une série de démonstrations instructives, car, en négligeant les subtilités de mes déductions, vous vous attachez trop aux détails sensationnels qui passionnent le lecteur sans l’instruire.

— Pourquoi n’écrivez-vous pas vous-même vos aventures ? demandai-je avec quelque amertume.

— J’en ai bien l’intention, mon cher Watson, mais pour le moment, vous le savez, je suis trop occupé. Cependant, je compte bien, dans mes vieux jours, réunir en un volume tout l’art du détective… En ce moment, occupons-nous de notre affaire, dont le point de départ paraît être un meurtre.

— Vous pensez donc que sir Eustache est mort ?

— Je le crois, du moins. L’écriture d’Hopkins dénote une agitation profonde et ce n’est pas un homme facile à émouvoir… Oui, à mon avis, il doit s’agir d’un meurtre, et on a dû laisser le cadavre en l’état pour que nous puissions l’examiner. Hopkins ne nous eût pas dérangés pour un simple suicide. Quand il nous annonce qu’il a délivré la femme, cela semble indiquer que celle-ci a dû rester enfermée dans sa chambre pendant le drame. Les personnages en cause font sans doute partie du grand monde ; car le papier à lettre qui a servi à notre ami est fort riche et porte le monogramme E. B. avec des armoiries. Espérons que nous allons avoir une matinée intéressante… le crime a dû être commis hier au soir avant minuit.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Par un examen attentif de l’indicateur. On a dû appeler d’abord la police de l’endroit ; il a fallu ensuite le temps de communiquer avec Scotland Yard, puis de permettre à Hopkins d’arriver et enfin de nous prévenir. Toute une nuit a été nécessaire pour ces opérations… Enfin, nous voici à la gare de Chislehurst et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.

Après une promenade d’environ deux milles par des chemins étroits, nous arrivâmes devant une grille qui nous fut ouverte par un vieux concierge, dont le visage affligé laissait facilement deviner qu’un drame venait de se produire. L’avenue, formée de vieux ormes, traversait un parc magnifique et se terminait devant un château peu élevé mais très long, avec des colonnades fort élégantes. La partie centrale de la construction était fort antique ; elle était recouverte d’un épais tapis de lierre, au milieu duquel de larges baies montraient les perfectionnements apportés par l’art moderne. Une des ailes du bâtiment paraissait entièrement neuve. Sur le perron se détachait la silhouette jeune et alerte, le visage animé de l’inspecteur Stanley Hopkins.

— Je suis très heureux de votre arrivée, monsieur Holmes, et de celle du Dr Watson, dit-il, mais vraiment, si c’était à refaire, je ne vous aurais pas causé l’ennui d’un voyage, car la dame a repris ses sens et nous a donné de l’affaire un compte rendu si net qu’il ne nous reste plus grand’chose à rechercher. Vous vous rappelez la bande des cambrioleurs de Lewisham ?

— Comment, les trois Randalls ?

— Précisément, le père et les deux fils. Ce sont eux qui ont commis le crime, cela n’est pas douteux. Ils ont fait un coup à Sydenham, il y a quinze jours ; on les y a vus et leur signalement a pu être pris. Ils ont commis une rude imprudence en recommençant si tôt et si près, mais il n’y a aucun doute sur leur culpabilité. Cette fois-ci, c’est une affaire capitale.

— Sir Eustache est donc mort ?

— Oui, il a eu la tête fracassée d’un coup de tisonnier.

— Il s’agit de sir Eustache Brackenstall, m’a dit le cocher.

— C’est bien cela ; un des propriétaires les plus riches du comté de Kent. Lady Brackenstall est dans son boudoir. Pauvre femme ! elle a traversé une dure épreuve. Quand je l’aperçus, tout d’abord, elle était à demi-morte. À mon avis, vous ferez bien de la voir et recueillir de sa bouche le récit des faits ; nous examinerons ensuite la salle à manger.

Lady Brackenstall était d’une beauté remarquable. J’ai rarement rencontré une silhouette plus gracieuse, un visage plus beau. C’était une blonde aux cheveux d’or, aux yeux bleus ; son teint devait avoir cette délicatesse de coloris qui convient aux blondes, mais on ne pouvait que le deviner, car les émotions qu’elle avait subies avaient altéré ses traits si purs. Ses souffrances étaient, à la fois, physiques et morales. Un de ses yeux était entouré d’un cercle noirâtre – une ecchymose – qu’une femme de chambre, mince et sévère, était occupée à baigner avec du vinaigre et de l’eau. La pauvre femme était allongée sur un sofa, mais le regard vif qu’elle nous lança, quand nous entrâmes dans la pièce, nous démontra que ni son courage ni sa présence d’esprit ne l’avaient abandonnée dans ces moments terribles. Elle était enveloppée d’une ample robe de chambre bleu et argent et une robe noire pailletée était étendue à côté d’elle, sur le sofa.

— Je vous ai raconté tout ce qui est arrivé, monsieur Hopkins, dit-elle, ne pourriez-vous pas le répéter à ma place à ces messieurs ?… Enfin, si vous trouvez que c’est nécessaire, je leur dirai tout. Sont-ils allés dans la salle à manger ?

— J’ai pensé qu’il valait mieux qu’ils entendissent le récit du drame de vos propres lèvres.

— Je serai très heureuse de voir cette affaire terminée. C’est horrible pour moi de penser que le cadavre de mon mari est encore là !

Elle frissonna et se cacha le visage dans ses mains ; les longues manches de son vêtement laissaient apercevoir ses bras ; Holmes jeta un cri.

— Mais vous avez d’autres blessures, madame ! Qu’est-ce ceci ?

Et il montra deux taches d’un rouge vif qui se détachaient sur la blancheur de son bras. Elle les recouvrit rapidement.

— Ce n’est rien et cela n’a aucun rapport au drame de la nuit dernière. Veuillez vous asseoir, messieurs, et je vous raconterai tout ce que je sais.

Je suis la femme de sir Eustache Brackenstall, que j’ai épousé il y a à peu près un an. Il est inutile de chercher à cacher un fait connu de tous : notre mariage n’a pas été heureux. Tous mes voisins vous le diraient si je songeais à le nier. Peut-être y a-t-il eu de ma faute ! J’ai été élevée de la vie libre et facile de l’Australie du Sud ; la vie anglaise, avec sa sévérité, ne pouvait guère me convenir. Pourtant la principale raison de notre désunion était due à l’ivrognerie notoire de mon mari. Vivre avec un tel homme pendant une heure est déjà pénible à supporter, vous pouvez penser quel devait être le supplice pour une femme, élevée comme je le fus, de me trouver liée, jour et nuit, à ce personnage. Un tel mariage est pire que la mort !

Elle s’était assise, les joues enflammées, les yeux brillants sous l’ecchymose qui les entourait. Enfin, la main à la fois douce et forte de sa femme de chambre parvint à lui faire reposer la tête sur le coussin ; sa colère se dissipa pour faire place à des sanglots passionnés, et elle continua :

— Je vais vous raconter ce qui s’est passé hier au soir. Vous savez peut-être que les domestiques sont logés dans l’aile moderne du château. La partie centrale comprend les salles de réception, en arrière la cuisine et, au-dessus, notre appartement. Ma femme de chambre, Thérèse, couche seule au-dessus de moi. Aucun bruit ne peut parvenir dans les pièces habitées par les autres domestiques. Les voleurs devaient connaître cette particularité pour procéder ainsi qu’ils l’ont fait.

Sir Eustache s’était retiré à dix heures et demie. Les domestiques étaient couchés depuis longtemps ; seule une femme de chambre se trouvait debout, attendant dans sa chambre que je fisse appel à ses services. Je suis restée jusqu’après onze heures dans ce boudoir, absorbée dans la lecture d’un roman ; puis, avant de monter, j’ai fait le tour de la maison, pour m’assurer que tout était bien fermé. C’était là une de mes habitudes, car, ainsi que je vous l’ai déjà dit, il était impossible de se fier à sir Eustache. J’ai donc visité successivement la cuisine, l’office, le magasin d’armes, la salle de billard, le salon et enfin la salle à manger. En m’approchant de la porte-fenêtre couverte d’épais rideaux, je sentis un courant d’air et me rendis compte qu’elle était ouverte. Je soulevai un de ces rideaux et je me trouvai face à face avec un homme d’un certain âge, aux épaules larges, qui venait de pénétrer dans la pièce. Cette porte-fenêtre donnait sur la pelouse. Je tenais à la main un bougeoir allumé, et je pus apercevoir deux autres individus qui suivaient le premier de très près. Je me rejetai en arrière, mais ils bondirent sur moi et me saisirent les mains et me sautèrent à la gorge. J’ouvris la bouche pour crier, mais ils me portèrent un violent coup de poing qui me fit tomber sans connaissance. Je suis restée dans cet état pendant quelque temps ; quand je repris mes sens, je me rendis compte qu’ils avaient arraché le cordon de la sonnette dont ils s’étaient servis pour me ligotter solidement au fauteuil de la salle à manger. J’étais si étroitement attachée que tout mouvement m’était impossible et, de plus, un bâillon m’empêchait de pousser le moindre cri. C’est à ce moment que mon malheureux mari est entré dans la pièce. Il avait évidemment entendu des bruits alarmants et était arrivé, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon, ayant à la main un solide gourdin. Il se jeta sur les cambrioleurs, mais l’un d’eux, le plus âgé, se baissa rapidement, saisit le tisonnier et lui en porta un coup terrible. Il tomba sans un cri et ne bougea plus ! Je m’évanouis de nouveau, mais pour peu de temps. Quand je rouvris les yeux, je constatai que les malfaiteurs s’étaient emparés de toute l’argenterie placée sur le buffet et d’une bouteille de vin qui y était renfermée. Chacun d’eux avait un verre à la main ; je vous ai déjà dit, je crois, que l’un d’eux était assez âgé et portait toute sa barbe, et que les deux autres étaient des jeunes gens imberbes ; on eût pu les prendre facilement pour le père et les deux fils. Ils échangèrent à voix basse quelques paroles, puis s’approchèrent pour s’assurer que j’étais encore solidement attachée. Enfin, ils se retirèrent en fermant la fenêtre derrière eux. Il me fallut plus d’un quart d’heure pour me débarrasser du bâillon, et mes cris firent descendre ma femme de chambre. Les autres domestiques ne tardèrent pas à être réveillés et je fis prévenir aussitôt la police locale, qui se mit de suite en communication avec celle de Londres. Voilà tout ce que je puis vous dire, messieurs, et j’espère que je ne serai pas dans l’obligation de faire à nouveau le récit de ce drame douloureux.

— Avez-vous des questions à poser, monsieur Holmes ? demanda Hopkins.

— Je ne veux pas abuser plus longtemps de la patience et du temps de lady Brackenstall, mais, avant d’aller dans la salle à manger, je serais heureux d’entendre votre témoignage, répondit Holmes en regardant la femme de chambre.

— J’ai aperçu ces individus, dit celle-ci, avant qu’ils eussent pénétré dans la maison. J’étais assise près de la fenêtre de ma chambre, et j’ai pu distinguer au clair de lune ces trois hommes auprès de la grille, mais je n’y ai guère fait attention. C’est seulement une heure plus tard, accourant aux cris de ma maîtresse, que j’ai trouvé la pauvre femme dans l’état qu’elle vous a dépeint, son mari étendu à terre, la tête fracassée. Il y avait de quoi la rendre folle de se trouver ainsi ligottée, sa robe tachée du sang de son mari. Elle n’a jamais manqué de courage, miss Mary Fraiser d’Adélaïde, et son mariage ne l’a pas changée ! Voici assez longtemps que vous l’interrogez… elle va maintenant, messieurs, avec votre permission, rentrer dans sa chambre en compagnie de sa vieille Thérèse, afin de prendre le repos dont elle a tant besoin.

Avec la tendresse d’une mère, elle passa son bras sous la taille de la jeune femme et sortit de l’appartement.

— Cette gouvernante est avec elle depuis son enfance, dit Hopkins, et elle l’a accompagnée, il y a dix-huit mois, quand elle a quitté l’Australie pour venir en Angleterre. Elle s’appelle Thérèse Wright, et c’est chose rare d’avoir une domestique aussi dévouée. Venez maintenant par ici, monsieur Holmes, s’il vous plaît.

L’intérêt avait disparu du visage si expressif de Holmes, et je me rendis compte que la solution du mystère avait enlevé à ses yeux tout charme à cette affaire. Évidemment, il y aurait une arrestation à opérer, mais ces cambrioleurs vulgaires étaient indignes de lui et de son talent. Pourtant, l’état de la salle à manger de l’Abbaye de Grange ne manqua pas d’arrêter son attention et de réveiller son intérêt.

C’était une pièce haute et spacieuse, au plafond de boiseries de chêne, aux murs ornés de têtes de cerfs et d’armes anciennes. À l’extrémité se trouvait la porte-fenêtre dont on nous avait parlé. À droite, trois fenêtres plus petites étaient percées dans le mur, du même côté, et le soleil d’hiver brillait dans la salle. À gauche, se trouvait une cheminée monumentale en chêne sculpté ; à côté d’elle était placé un fauteuil massif du même bois, dans les barreaux duquel était encore enroulé un cordon rouge solidement attaché à ceux du bas. En délivrant la dame, le cordon avait été relâché, mais les nœuds étaient encore intacts. Ce détail ne frappa que plus tard notre attention, car nos pensées étaient entièrement absorbées par le cadavre allongé devant le feu sur une peau de tigre.

C’était celui d’un homme grand, âgé d’une quarantaine d’années. Il était là, étendu sur le dos, le visage tourné vers le plafond, la bouche entr’ouverte laissant apercevoir des dents blanches qui brillaient sous une barbe noire. Deux mains crispées allongées au-dessus de sa tête tenaient encore un énorme gourdin. Les traits étaient convulsés dans un spasme de haine donnant à son visage une expression terrible. L’homme était évidemment au lit au moment où l’alarme avait été donnée, car il portait une chemise de nuit brodée et ses pieds nus dépassaient son pantalon. La tête avait été broyée, et toute la pièce témoignait de la violence avec laquelle le coup avait été porté. À côté de lui se trouvait le tisonnier faussé ; Holmes l’examina, ainsi que toute la salle, avec la plus scrupuleuse attention.

— Ce vieux Randall doit être un solide gaillard, dit Holmes.

— Oui, répondit Hopkins, je me rappelle avoir entendu parler de lui. C’est un rude client.

— Vous n’aurez aucune difficulté à l’arrêter.

— Pas la moindre. Nous étions sur sa piste depuis quelque temps, mais le bruit courait qu’il était passé en Amérique. Maintenant que nous savons que la bande est dans le pays, je ne sais pas comment il pourra nous échapper. Son signalement a été transmis à tous les ports d’embarquement et une récompense a été offerte à qui le découvrirait. Ce qui me renverse cependant, c’est que les bandits aient eu le toupet de commettre ce crime sachant que la femme pourrait les reconnaître.

— C’est ce que je pense. C’est étonnant qu’ils aient épargné lady Brackenstall.

— Ils ne se sont pas rendu compte, sans doute, qu’elle était revenue de son évanouissement, suggérai-je.

— C’est cela, probablement. La voyant sans connaissance, ils ont pensé qu’un nouveau crime était inutile. Comment était la victime, Hopkins ? Nous avons entendu raconter bien des histoires sur son compte.

— Sir Eustache était un brave homme quand il n’avait pas bu, mais un véritable démon quand il était ivre, ou plutôt quand il l’était à moitié, car il était rare qu’il le fût entièrement. D’après ce que j’ai entendu dire, malgré sa noblesse et sa fortune, il a bien failli tomber entre nos mains. Il y a, sur son compte, une certaine histoire d’un chien arrosé de pétrole, auquel il mit le feu ! Ce fait fit grand bruit et l’affaire ne fut arrêtée qu’avec beaucoup de difficultés, car le chien appartenait à sa femme. Une autre fois, il jeta une carafe à la tête de la femme de chambre Thérèse et un procès-verbal fut même dressé à cette occasion. Évidemment, sa mort est plutôt un événement heureux pour tous. Mais que regardez-vous donc maintenant ?

Holmes se mit à genoux et examina avec la plus grande attention les nœuds du cordon rouge qui avait servi à lier lady Brackenstall, puis il regarda soigneusement l’extrémité à l’endroit où elle avait été rompue par le cambrioleur.

— Lorsque le cordon a été arraché, dit-il, la sonnette a dû tinter violemment dans la cuisine ?

— Personne ne pouvait l’entendre, car la cuisine se trouve sur le derrière de la maison.

— Comment le malfaiteur pouvait-il le savoir, et comment a-t-il osé tirer sur un cordon de sonnette avec une telle violence ?

— C’est vrai, monsieur Holmes, et je me suis déjà posé cette question. Sans aucun doute, il devait connaître les habitudes de la maison, savoir parfaitement que les domestiques se couchaient de bonne heure et que personne n’entendrait la sonnette dans la cuisine ; cela semble même indiquer qu’il avait un complice parmi les gens de service ; ils sont au nombre de huit et, pourtant, tous ont d’excellents certificats.

— On pourrait au besoin soupçonner la domestique à la tête de laquelle sir Eustache avait jeté la carafe, mais, somme toute, il paraît difficile d’admettre qu’elle se soit également prêtée à un acte de violence sur sa maîtresse, à laquelle elle semble toute dévouée. Enfin, ce détail a peu d’importance, et quand vous aurez arrêté Randall, vous aurez sans doute peu de difficulté à mettre la main sur ses complices. Le récit de cette dame paraît corroboré, s’il en était besoin, par tous les détails de nos investigations.

Il se rendit ensuite à la porte-fenêtre et l’ouvrit.

— Il n’y a aucune trace de ce côté ; car, il fallait s’y attendre, la terre est gelée. Je remarque cependant que les bougies des candélabres de la cheminée ont été allumés.

— Oui, c’est grâce à ces lumières et à celle du bougeoir de lady Brackenstall que les cambrioleurs ont pu s’éclairer.

— Qu’ont-il pris ?

— Oh ! pas grand’chose, une demi-douzaine de pièces d’argenterie placées sur le buffet. Ils ont sans doute, d’après la victime, été si bouleversés par la mort rapide de son mari qu’ils n’ont pas osé mettre à sac la maison, comme ils en avaient l’intention.

— C’est sans doute cela ! Pourtant, ils ont eu l’aplomb de boire du vin ici même.

— Probablement pour calmer leur émotion.

— Sans doute. Ces trois verres sur le buffet n’ont pas été touchés, je crois ?

— Non, et la bouteille est telle qu’ils l’ont laissée.

— Voyons-la donc. Tiens, qu’est-ce ceci ?

Les trois verres étaient groupés ensemble, tous trois étaient rougis de vin et un seul contenait un peu de lie. La bouteille se trouvait à côté, encore remplie aux deux tiers. Auprès d’elle était le bouchon long et rouge. L’aspect de la bouteille et la poussière qui la recouvrait démontraient que ce n’était pas du vin ordinaire que les malfaiteurs avaient bu.

L’attitude de Holmes s’était tout à coup modifiée ; il avait perdu son expression d’indifférence et je voyais dans ses yeux perçants s’allumer la flamme de l’intérêt excité. Il souleva le bouchon et l’examina avec le plus grand soin.

— Comment l’ont-ils débouchée ? dit-il.

Hopkins montra un tiroir entr’ouvert dans lequel se trouvait du linge de table et un énorme tire-bouchon.

— Lady Brackenstall a-t-elle dit qu’ils s’étaient servi de ce tire-bouchon ?

— Non, si vous vous le rappelez, elle était sans connaissance à ce moment-là.

— C’est vrai ; je suis convaincu qu’on ne s’est pas servi de cet objet. Cette bouteille a été débouchée avec un tire-bouchon adapté à un couteau de poche n’ayant pas plus de trois centimètres de longueur. Examinez le haut du bouchon : vous verrez qu’on s’est repris à trois fois avant de l’arracher et qu’il n’a pas été entièrement perforé, ce que n’eût pas manqué de faire du premier coup le tire-bouchon de tiroir. Quand vous arrêterez l’assassin, vous trouverez sans doute en sa possession un de ces couteaux.

— Voilà qui est à retenir, dit Hopkins.

— Ces verres m’embarrassent quelque peu, voyez-vous. Lady Brackenstall a bien vu les trois hommes en train de boire ?

— Oui, elle a été très affirmative sur ce point.

— Voilà donc ce qui renverse mon argumentation et, pourtant, il y a une remarque à faire au sujet de ces trois verres. Comment, vous n’y voyez rien ? Enfin, peu importe. Peut-être que l’homme qui, comme moi, a fait des études spéciales et rationnelles cherche toujours aux choses les plus simples des explications compliquées. Il y a sans doute là une simple coïncidence. Allons, bonjour, mon cher Hopkins ; je ne vois plus à quoi je pourrais vous être utile, et vous paraissez bien posséder tous les fils de cette affaire. Vous me ferez connaître, en temps opportun, l’arrestation des Randalls ainsi que le résultat de votre enquête, et j’espère que j’aurai bientôt à vous féliciter. Venez, Watson, nous emploierons, je crois, plus utilement notre temps à la maison.

Pendant le trajet, je vis bien, à l’expression du visage de Holmes, qu’il était très embarrassé au sujet des remarques qu’il avait faites. De temps en temps, il s’efforçait de parler comme si de rien n’était, puis ses doutes le reprenaient, ses sourcils se fronçaient, sa pensée se reportait vers la grande salle à manger de l’abbaye de Grange, où s’était passé ce drame nocturne. Tout à coup, agissant sous l’impulsion du moment, au moment où notre train allait quitter une des stations de la ligne, il sauta sur le quai en m’entraînant.

— Je vous demande pardon, mon cher ami, dit-il, tandis que notre train disparaissait à nos yeux dans une courbe. Je suis désolé de vous rendre victime de ce qui, peut-être, n’est qu’une manie ; mais, sur ma vie, Watson, il m’est impossible de laisser cette affaire dans cet état. Mon instinct me crie : tout cela est truqué !… oui, j’en jurerais ! Et pourtant le témoignage de la maîtresse concorde avec celui de la femme de chambre. Qu’y a-t-il à l’encontre ? trois verres à vin et voilà tout ! Si je n’avais pas, dès le premier moment, ajouté foi à ce récit, si j’avais examiné l’affaire avec le soin que j’apporte d’habitude aux questions qui me sont soumises ; si, dès le début, je n’avais pas eu ce roman pour fausser toutes mes impressions, j’aurais eu, sans doute, des données bien définies, sur lesquelles j’aurais pu tabler. Asseyons-nous sur ce banc, Watson, en attendant le prochain train pour Chislehurst, et laissez-moi vous exposer le problème en vous priant, tout d’abord, de chasser de votre esprit cette idée que les dépositions de la femme de chambre et de sa maîtresse constituent une vérité inattaquable. Il ne faut pas que le charme de lady Brackenstall fausse notre jugement.

Voyons, il y a dans ces déclarations certains côtés qui, vus de sang-froid, doivent éveiller nos soupçons. Ces cambrioleurs ont fait un gros coup à Sydenham il y a quinze jours, leur signalement a été donné dans tous les journaux ; ne semble-t-il pas tout naturel qu’on ait pu inventer un roman dans lequel on leur donne le rôle prépondérant ? Généralement les voleurs, quand ils ont fait une bonne affaire, ne demandent qu’à vivre tranquillement du produit de leur vol, tout au moins pour quelque temps, sans entreprendre aussitôt un nouvel exploit périlleux. Ensuite, il est rare que des cambrioleurs opèrent de si bonne heure. Ce n’est pas non plus dans leurs habitudes de frapper une femme pour l’empêcher de crier, car cela produit généralement l’effet contraire ; pas plus, d’ailleurs, que de commettre un assassinat quand ils sont en nombre suffisant pour n’avoir rien à craindre. Enfin, il est encore moins dans leurs usages de laisser une bouteille à moitié vide. Tous ces points ne vous frappent-ils pas ?

— En effet, l’ensemble de ces circonstances est à peser, bien que chacune d’elles soit possible ; mais, ce qui me paraît le plus extraordinaire, c’est que cette dame ait été ligottée sur un fauteuil.

— Eh bien, Watson, je ne suis pas encore sûr de la réalité du fait. Il leur fallait bien l’assassiner ou la ligotter afin qu’elle ne pût donner immédiatement l’alarme. Enfin, je vous ai démontré qu’il y avait quelques invraisemblances dans le récit qu’on nous a fait et pour couronner le tout, il y a ces trois verres.

— Que voyez-vous donc là de bizarre ?

— Les avez-vous bien présents à l’esprit ?

— Oui, très distinctement.

— Elle nous a affirmé qu’elle avait vu trois hommes boire. Est-ce probable pour vous ?

— Pourquoi pas ? il y avait du vin au fond de chacun des verres.

— Assurément, mais il n’y avait de la lie que dans un seul, vous avez pu le remarquer… Cela ne vous suggère-t-il rien ?

— Que le dernier verre rempli est celui qui devait contenir la lie ?

— Pas du tout. La bouteille en était pleine. Il n’est donc pas admissible que les deux premiers soient clairs et que le troisième en contienne. Il n’y a que deux explications possibles : la première, c’est qu’après que le second verre a été rempli, la bouteille a été fortement agitée, mais c’est peu probable, à mon avis, la seconde… Oui… je suis sûr que j’ai raison.

— Que pensez-vous donc ?

— Qu’on ne s’est servi que de deux verres et que la lie a été renversée dans le troisième afin de faire croire que trois personnes avaient bu. Dans ce cas, n’est-ce pas, toute la lie sera dans le même verre ? Pour moi, telle est ma conviction. Si je suis tombé sur la véritable explication de ce point douteux, l’affaire doit être examinée sous un jour nouveau. Lady Brackenstall et sa femme de chambre nous ont menti effrontément et il n’y a rien à croire dans la fable qu’elles ont inventée. Elles avaient, sans doute, un motif puissant pour dissimuler le vrai coupable. C’est alors à nous à reconstituer le drame sans le secours de personne. Telle est notre mission à Chislehurst, Watson, et voici notre train.

On fut très surpris, à l’abbaye de Grange, de notre retour ; mais Sherlock Holmes, ayant appris que Stanley Hopkins était allé faire son rapport à la Sûreté, prit possession de la salle à manger, ferma la porte à l’intérieur et passa deux heures à procéder à un de ces examens minutieux, base de ses succès.

Assis dans un des coins de la salle, je suivis, comme un étudiant consciencieux, tous les pas, toutes les démonstrations du savant professeur. La porte-fenêtre, les rideaux, le tapis, le fauteuil, le cordon furent successivement examinés avec la plus profonde attention. Le cadavre du malheureux baron avait été enlevé, mais tout le reste était resté en l’état où nous l’avions vu le matin. Tout à coup, à mon grand étonnement, Holmes grimpa sur la cheminée. Au-dessus de sa tête était suspendu un bout de cordon rouge de quelques centimètres, encore attaché au fil de fer. Il le contempla longtemps, puis il essaya de s’en approcher en posant son genou sur une étagère en bois, placée le long du mur. Il parvint presque à toucher l’extrémité du cordon, mais c’était surtout l’étagère qui semblait avoir attiré son attention. Enfin, il sauta à terre en poussant un cri de satisfaction.

— Ça va bien, Watson ! s’écria-t-il. Nous tenons notre affaire ; ce sera l’une des plus remarquables de notre collection. Vraiment, j’ai été long à comprendre, et j’ai failli commettre la première erreur de ma vie ! Maintenant, à part quelques anneaux, ma chaîne est complète !

— Vous avez trouvé vos hommes ?

— Mon homme, Watson, mon homme ! Il n’y en a qu’un seul, mais il est formidable. Il est fort comme un lion, voyez donc avec quelle violence a été porté le coup qui a faussé le tisonnier ! Il a plus de six pieds de haut ; il doit être alerte comme un écureuil et très adroit de ses mains. Il doit, de plus, avoir une grande présence d’esprit, car tout ce roman est de son invention. Oui, Watson, tout cela est l’œuvre d’un homme remarquable ; ce cordon de sonnette est pour nous un de ces témoignages muets qui ne trompent pas.

— Que signifie ?…

— Si l’idée de briser un cordon de sonnette vous venait, où pensez-vous qu’il se casserait ? sans nul doute, au point d’attache. Pourquoi se romprait-il à six centimètres de ce point comme dans notre cas ?

— Parce qu’il est usé à cet endroit.

— C’est exact, le bout que nous examinons parait usé… car l’homme a été assez intelligent pour gratter cette extrémité avec son couteau pour donner le change, mais celle qui est restée suspendue n’est pas usée ! D’ici, vous ne pouvez vous en apercevoir, mais si vous montiez sur la cheminée, vous verriez une section nette, sans aucune marque d’usure. Dans ces conditions, il est facile de deviner ce qui s’est produit : l’homme avait besoin de ce cordon et ne voulait pas l’arracher de crainte de donner l’alarme. Qu’a-t-il fait alors ? Monté sur la cheminée, il s’est aperçu qu’il ne pouvait atteindre le cordon ; il a posé un de ses genoux sur l’étagère (où on en voit encore la trace sur la poussière) et il a pu ainsi couper le cordon avec son couteau. Il s’en faut de six centimètres pour que je puisse l’atteindre à cet endroit, je puis donc affirmer que cet homme a six centimètres de plus que moi. Regardez donc cette tache sur le siège du fauteuil de chêne, qu’est-ce cela ?

— C’est une tache de sang.

— Oui, sans aucun doute, c’est du sang. Voilà encore qui renverse entièrement le roman qu’on nous a raconté. Si la femme était assise et ligottée sur ce fauteuil au moment où le crime a été commis, comment se fait-il que cette tache se trouve sur le siège même ? Non, non, elle a été placée sur ce fauteuil après la mort de son mari et je suis sûr que nous trouverions sur la robe pailletée qu’elle portait, une tache correspondante. Ce n’est pas, comme nous l’avions craint, notre Waterloo, mais bien notre Marengo, car, si la bataille a commencé par une défaite, elle s’est terminée par une victoire. Il faut pourtant que je parle à la femme de chambre, Thérèse Wright, mais j’aurai à peser mes paroles si je veux en tirer quelque chose.

C’était un vrai caractère, que cette bonne Australienne. Elle était d’un tempérament taciturne, soupçonneux, désagréable et il fallut quelque temps avant que les manières affables de Holmes eussent pu la faire parler. Elle ne chercha pas à dissimuler la haine qu’elle portait à son maître.

— Oui, monsieur, c’est exact qu’il m’a jeté une carafe à la tête, dit-elle. Je l’avais entendu adresser à sa femme une grossière injure et je lui avais déclaré qu’il n’aurait jamais osé se servir d’une telle expression si le frère de madame avait été là. C’est alors qu’il se livra sur moi à cet acte de violence… Il eût bien pu m’en jeter une douzaine si seulement il eût consenti à ne pas maltraiter ma maîtresse ! Elle était trop fière pour se plaindre, et elle ne disait à personne, pas même à moi, tout ce qu’il lui faisait. Elle ne m’a même pas montré la blessure qu’elle portait au bras et que vous avez pu constater ce matin, mais je sais bien qu’elle provenait d’une épingle à chapeau, qu’il avait eu la lâcheté de lui enfoncer. Ah ! le démon ! Que le Ciel me pardonne de parler ainsi de lui maintenant qu’il est mort, mais c’est la vérité. Il était tout sucre et tout miel quand nous l’avons rencontré, il y a dix-huit mois ; il me semble qu’il y a dix-huit ans de cela ! Elle venait d’arriver à Londres. C’était son premier voyage, c’était la première fois qu’elle quittait son home. Il sut gagner son cœur par son titre de noblesse, sa fortune, ses manières mielleuses. Elle a payé son erreur autant qu’il est possible à une femme de le faire. Nous avons fait sa connaissance aussitôt après notre arrivée, en juin. C’est au mois de juillet que nous l’avons vu pour la première fois et le mariage a eu lieu au mois de janvier de l’année dernière. Elle est encore en ce moment dans le petit salon et consentira certainement à vous recevoir à nouveau, mais ne la questionnez pas trop, car elle a éprouvé une terrible émotion.

Lady Brackenstall était étendue sur le même sofa, mais elle paraissait moins fatiguée. La femme de chambre nous accompagna et commença à baigner le front meurtri de sa maîtresse.

— J’espère, dit la jeune femme, que vous n’êtes pas venus pour m’interroger à nouveau ?

— Non, reprit Holmes de sa voix la plus douce. Je ne veux pas vous causer des ennuis inutiles, madame, et tout mon désir est de vous être utile, car je suis persuadé que vous êtes bien à plaindre. Si vous voulez me traiter en ami et vous confier à moi, vous verrez que je suis digne de votre confiance.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Que vous me disiez la vérité.

— Oh ! monsieur Holmes !

— Il est inutile de nier, lady Brackenstall. Vous n’êtes peut-être pas sans avoir entendu parler de ma modeste réputation ; j’ai la conviction intime que votre histoire a été inventée d’un bout à l’autre.

La jeune femme et sa maîtresse dévisagèrent Holmes, les yeux effrayés.

— Quelle insolence ! s’écria Thérèse, vous voulez donc dire que ma maîtresse a menti ?

Holmes se leva.

— Vous n’avez donc rien à me dire ?

— Je vous ai tout dit.

— Réfléchissez encore ; dans votre intérêt, il vaut mieux être franche.

Elle hésita quelques instants, puis, sous l’empire d’une pensée nouvelle, elle se raidit.

— Je vous ai déclaré tout ce que je savais.

Holmes prit son chapeau et haussa les épaules.

— Je ne puis que le regretter, dit-il.

Et, sans une parole de plus, nous quittâmes la pièce et la maison.

Dans le parc se trouvait une pièce d’eau, près de laquelle se rendit mon ami ; elle était gelée, mais un trou y avait été pratiqué pour permettre à un cygne solitaire de pouvoir nager. Holmes regarda l’animal, passa son chemin et franchit la grille. Là il écrivit un mot pour Stanley Hopkins et le déposa chez la concierge.

— Je me trompe peut-être, mais il faut que j’explique à Hopkins notre seconde visite. Je ne veux pas encore lui faire part de mes soupçons. Nous n’avons plus maintenant qu’à nous rendre aux bureaux des paquebots de la ligne Adélaïde-Southampton, qui, si je me le rappelle bien, sont situés au bout de Pall-Mall. Il y a bien une autre ligne de steamers qui font le service de l’Australie du Sud et de l’Angleterre, mais allons d’abord à la plus importante.

Holmes fit passer sa carte au directeur de la Compagnie et nous obtînmes une audience immédiate, au cours de laquelle il recueillit tous les renseignements voulus. Au cours du mois de juin 1895, un seul paquebot de cette ligne était arrivé en Angleterre ; c’était le Rocher-de-Gibraltar, le plus grand de la Compagnie. En se reportant à la liste des passagers, il trouva que miss Fraiser, venant d’Adélaïde, accompagnée de sa femme de chambre, avait fait la traversée. Ce navire était actuellement en route vers l’Australie et devait se trouver dans le canal de Suez. Ses officiers étaient, à part un seul, les mêmes qu’en 1895. Le premier lieutenant, M. Jack Croker, était passé capitaine et était désigné pour commander un nouveau navire, le Bass-Rock, devant quitter Southampton deux jours plus tard. Il habitait Sydenham, mais il devait venir au bureau ce jour-là, prendre ses instructions ; on offrit même à Holmes de l’attendre, mais il refusa, se bornant à demander des renseignements sur son existence et son caractère.

La carrière du jeune homme, lui dit-on, avait été superbe ; c’était un officier remarquable. Quant à son caractère, il était excellent à bord ; à terre, il passait pour avoir la tête près du bonnet ; c’était un homme loyal et un cœur d’or. Holmes quitta les bureaux après avoir recueilli ces renseignements. De là, il se fît conduire à Scotland Yard. Au lieu d’entrer, il resta dans le cab, absorbé par une rêverie profonde. Enfin, il se rendit au bureau du télégraphe de Charing-Cross, envoya une dépêche et nous rentrâmes enfin à Baker Street.

— Je n’ai pas eu le courage de le dénoncer, dit-il, quand nous fûmes rentrés dans notre appartement. Une fois le mandat lancé contre lui, rien au monde n’eût pu le sauver. Déjà, une ou deux fois dans ma carrière, je me suis rendu compte que j’avais, en faisant arrêter le criminel, causé plus de mal, que lui-même en commettant son crime. Cela m’a donné la prudence et je préfère donner une entorse à la loi qu’à ma conscience. Avant d’agir, il faut que j’en sache encore plus long.

Dans l’après-midi, nous reçûmes la visite de Stanley Hopkins. L’affaire n’allait pas comme il voulait.

— Je crois que vous êtes sorcier, monsieur Holmes. Vraiment, par moments, vous semblez doué d’une puissance surnaturelle. Comment avez-vous pu deviner que l’argenterie se trouvait au fond de cette pièce d’eau ?

— Je n’en savais rien.

— Pourquoi m’avez-vous écrit alors de la faire fouiller ?

— Vous l’avez donc trouvée ?

— Oui, je l’ai trouvée.

— Je suis ravi d’avoir pu vous être utile.

— Mais vous ne m’avez pas été utile, vous avez embrouillé les choses. Quels sont ces cambrioleurs qui volent de l’argenterie et la jettent dans la pièce d’eau la plus voisine ?

— Évidemment, c’est étonnant. En vous écrivant, je pensais que si l’argenterie avait été volée par des gens qui n’en avaient pas besoin et qui avaient voulu seulement donner une fausse piste en simulant un vol, ces gens devaient chercher à s’en débarrasser au plus tôt.

— Mais comment cette idée a-t-elle pu vous venir ?

— Je me suis figuré que c’était possible. En sortant de la porte-fenêtre, les malfaiteurs se sont trouvés devant cette petite pièce d’eau, avec ce trou si tentant. Aurait-on pu trouver une meilleure cachette ?

— Une cachette ! c’est le mot !… je vois la chose maintenant. Il commençait à faire jour, les bandits pouvaient rencontrer du monde sur les routes, et voilà pourquoi ils ont jeté l’argenterie dans la pièce d’eau avec l’espoir de venir la chercher plus tard, au moment opportun… C’est là la vérité… il n’y a pas besoin de chercher des choses plus compliquées.

— Allons, c’est cela, votre système est admirable ! Toute autre idée est inadmissible ; mais, toutefois, vous admettrez que c’est grâce à moi que vous avez découvert l’argenterie !

— Oui, monsieur, c’est à vous que l’honneur en revient. Quant à moi, je viens de subir un premier échec.

— Lequel ?

— Le trio Randalls a été arrêté ce matin à New-York.

— Vraiment, Hopkins ! Il est donc certain qu’ils n’ont pu commettre un crime hier au soir dans le comté de Kent.

— C’est de la guigne, cela ! monsieur Holmes, mais, enfin, il existe bien d’autres bandits, et il y a peut-être une nouvelle bande que la police ne connaît pas.

— C’est très possible… Comment ?… Vous partez ?

— Oui, monsieur Holmes, je ne prendrai aucun repos jusqu’à ce que j’aie tiré cette affaire au clair. Vous n’avez aucune idée à me donner ?

— Je vous en ai donné une.

— Laquelle ?

— Je vous ai suggéré l’idée d’une fausse piste.

— Mais quel serait le mobile ?

— Voilà la question ! je vous indique l’idée, c’est à vous d’y réfléchir. Peut-être y trouverez-vous quelque chose à approfondir. Vous ne voulez pas rester à dîner avec nous ?

— Non… Allons, au revoir, et donnez-nous des nouvelles.

Notre dîner ne traîna pas et la table fut desservie avant que Holmes fît une nouvelle allusion à cette affaire. Il avait allumé sa pipe et se chauffait les pieds. Tout à coup, il regarda sa montre.

— J’attends de nouveaux renseignements, Watson, dit-il.

— Quand ?

— D’ici quelques instants. Vous avez sans doute pensé que j’avais voulu faire poser Hopkins tout à l’heure ?

— Je m’en rapporte à vous.

— Vous êtes plein de bon sens. D’ailleurs, ce que je sais ne regarde que moi, tandis que lui est un agent officiel. J’ai le droit de juger ce que je dois faire, lui n’a pas ce droit ! son devoir est de faire connaître tout ce qu’il peut découvrir. Dans une affaire aussi délicate, je ne voudrais pas le mettre dans une position fausse, aussi je garde pour moi mon opinion jusqu’à ce que je sois moi-même fixé sur ce qu’il convient de faire.

— Quand le serez-vous ?

— Je crois que le moment est venu, et que vous allez assister au dénouement de ce drame.

Un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier et notre porte ne tarda pas à s’ouvrir pour laisser passage à un des plus beaux hommes que j’aie jamais vus. C’était un jeune homme de haute taille, aux moustaches dorées, aux yeux bleus, à la peau bronzée par le soleil des tropiques. Il poussa la porte derrière lui et se tint debout devant nous, les poings crispés, paraissant en proie à une vive agitation.

— Asseyez-vous, capitaine Croker. Vous avez reçu ma dépêche ?

Notre visiteur s’assit et nous jeta, à l’un et à l’autre, un regard interrogateur.

— J’ai reçu votre dépêche, et je suis venu à l’heure que vous m’avez fixée. J’ai su que vous étiez allé à nos bureaux, et j’ai compris qu’il était inutile de chercher d’échapper à vos griffes. Qu’avez-vous à m’apprendre et que voulez-vous de moi ? M’arrêter ? Voyons, parlez et ne restez pas à jouer avec moi comme un chat avec une souris.

— Offrez donc une cigarette au capitaine, dit Holmes. Allons, fumez et ne vous laissez pas vaincre par vos nerfs. Je ne vous offrirais pas de fumer avec moi si je vous croyais un criminel ordinaire. Soyez donc franc ; nous parviendrons peut-être à vous tirer d’affaire. Si, au contraire, vous vouliez jouer au plus fin avec moi, je vous préviens que vous sériez vaincu.

— Que désirez-vous que je fasse ?

— Dites-moi la vérité sur le drame de l’Abbaye de Grange, la vérité, voyez-vous, sans rien ajouter, sans rien omettre, entendez-vous. Je me rends compte déjà de la scène, de sorte que si je m’aperçois que vous me trompez je lancerai par la fenêtre un coup de sifflet et je me laverai les mains de ce qui pourra advenir.

L’officier réfléchit quelques instants.

— Enfin, dit-il, allons-y ! Je pense que vous êtes un homme de parole et je vous dirai toute la vérité. Je commence par vous déclarer que je ne regrette rien, que je ne crains rien et qu’en pareille circonstance j’agirais de même. Cet homme méritait ce châtiment, mais cette pauvre Mary Fraiser ! — je ne l’appellerai jamais d’un autre nom — quand je pense que je pourrais lui causer des ennuis, alors que je donnerais ma vie pour la voir sourire… c’est cela qui me terrifie !… Et pourtant… pourtant… pouvais-je faire autrement ? Je vais vous raconter mon histoire, messieurs, et vous jugerez !

Il faut que je revienne en arrière. Vous semblez connaître tout ; vous devez donc savoir que je l’ai rencontrée comme passagère à bord du Rocher-de-Gibraltar, dont j’étais le premier lieutenant. Du jour où je la vis, elle devint mon unique pensée, et pendant chaque jour de la traversée, j’appris à l’aimer de plus en plus. Bien souvent depuis, pendant les nuits obscures où je faisais le quart, je me suis agenouillé pour baiser le pont du navire où ses pieds s’étaient posés. Elle ne fut pas ma fiancée, et elle me traita toujours avec la plus entière franchise. Si je ressentais pour elle de l’amour, elle, de son côté, n’éprouvait pour moi que de l’amitié. Quand nous nous séparâmes, elle était restée libre, moi seul ne l’étais plus.

À mon voyage suivant, j’appris son mariage. Ne lui était-il pas permis d’épouser qui elle voulait ? Qui méritait, plus qu’elle, titres et fortune ? Son mariage ne m’affligea pas outre mesure, car je n’étais pas égoïste, je parvins même à me réjouir de son bonheur qui lui avait évité de m’épouser, moi, pauvre officier de fortune. Tel était l’amour que j’éprouvais pour elle. Je pensais bien ne jamais la revoir, mais au retour de mon dernier voyage je fus promu capitaine, et le navire que je devais commander n’était pas encore lancé. Je dus passer deux mois en famille à Sydenham. Un jour, dans un petit sentier, je rencontrais Thérèse Wright, sa femme de chambre, et elle me racontait la triste vie que menait sa maîtresse. J’ai failli en devenir fou… Penser que cet ivrogne avait osé lever la main sur elle ! Je rencontrai Thérèse de nouveau, puis Mary elle-même. Nous eûmes quelques rendez-vous ensemble, puis elle refusa de me recevoir. L’autre jour, je fus informé que mon départ devait avoir lieu dans huit jours, et je voulus à tout prix la revoir avant de la quitter peut-être pour toujours. Thérèse m’était restée fidèle, car elle adorait sa maîtresse et haïssait son bourreau autant que je le haïssais. Par elle, j’appris les habitudes de la maison. Mary se tenait souvent le soir dans un petit boudoir où elle lisait. Je m’y suis rendu la nuit dernière et j’ai gratté à la fenêtre. Tout d’abord, elle refusa de m’ouvrir. Elle m’aime… — je le sais maintenant — et elle n’eut pas le courage de me laisser exposé au froid glacial de la nuit. Elle me dit tout bas de me rendre à la porte-fenêtre que je trouvai ouverte et j’entrai dans la salle à manger. J’apprenais bientôt de sa propre bouche les violences dont elle avait été victime, et je maudissais son mari, qui osait maltraiter la femme que j’adorais. Je me tenais debout auprès d’elle dans l’embrasure de la porte, en toute innocence, je le jure, quand l’homme entre dans la pièce comme un fou, lui adressant l’injure la plus ignoble qu’un homme puisse lancer à une femme, et la frappe au visage avec un gourdin qu’il tenait à la main. Je me précipite sur le tisonnier pour avoir l’égalité dans une lutte devenue fatale entre nous. Voyez ici sur mon bras la trace de son premier coup — à mon tour, je le frappe et lui fracasse le crâne. J’ose le dire, je ne regrette rien : il fallait que l’un de nous deux disparût ! Bien plus ! C’était la vie de sa femme qui était en jeu ! Voilà dans quelles conditions je l’ai tué. Ai-je eu tort ? Qu’eussiez-vous fait à ma place ? Au moment où elle avait été frappée, la pauvre femme avait poussé un cri qui avait fait descendre la vieille Thérèse. Il y avait une bouteille de vin sur le buffet, j’en versai quelques gouttes entre les lèvres de Mary, que le coup avait à demi assommée, et j’en pris un peu moi-même. Thérèse, froide comme la glace, organisa autant que moi notre roman. Elle le répéta à plusieurs reprises à sa maîtresse, tandis que je montais sur la cheminée pour couper le cordon de sonnette. J’attachai Mary dans le fauteuil en ayant soin d’user le bout du cordon, car il eût été difficile de croire qu’un cambrioleur eût pris la précaution de monter sur la cheminée pour le couper ; puis, je saisis quelques pièces d’argenterie pour faire croire à un cambriolage. Je sortis enfin en invitant Mary et sa bonne à donner l’alarme seulement un quart d’heure après mon départ. En passant, je jetai l’argenterie dans la pièce d’eau et je rentrai à Sydenham en pensant que j’avais fait mon devoir. Voilà la vérité, toute la vérité, dût-elle me conduire à l’échafaud.

Holmes fuma quelque temps en silence, puis il traversa la pièce et donna une poignée de main à notre visiteur.

— C’est bien là la vérité, et je savais déjà tout cela. Aucune autre personne qu’un acrobate ou un marin n’aurait pu arriver jusqu’au cordon de la sonnette, et seul un marin savait faire les nœuds qui attachaient la jeune femme. Une fois seulement dans sa vie, elle s’était trouvée en contact avec des marins, c’était pendant sa traversée ; de plus, il était évident que c’était quelqu’un de son monde, car elle essayait de le sauver, établissant ainsi qu’elle l’aimait. Vous voyez combien il me fut facile d’établir votre culpabilité, du moment où j’eus découvert la bonne piste.

— Je pensais pourtant que la police ne découvrirait jamais notre secret.

— La police n’a rien découvert, et je crois bien qu’elle ne le découvrira pas, mais écoutez, capitaine, cette affaire est très grave, bien que vous ayez été certainement provoqué. Je suis même persuadé que vous pourriez soulever l’exception de légitime défense. Ce serait au jury de décider. En attendant, j’ai tant de sympathie pour vous que si vous voulez disparaître d’ici vingt-quatre heures, personne ne vous en empêchera.

— Croyez-vous donc que l’affaire sera ébruitée ?

— Certainement.

L’officier rougit de colère.

— Que me proposez-vous donc là ? Je suis assez au courant de la loi pour savoir que Mary sera poursuivie comme complice. Pensez-vous que je la laisserai affronter seule l’humiliation d’un procès ? Non, monsieur, faites de moi ce que vous voudrez, mais trouvez un moyen pour sauver ma pauvre Mary.

Holmes lui tendit la main.

— C’était une épreuve que je tentais, dit-il, et vous en sortez victorieux. C’est une grande responsabilité que je prends sur moi, mais j’ai donné d’excellents conseils à Hopkins et, s’il ne sait pas en profiter, tant pis pour lui ! Nous allons vous juger, capitaine, avec toutes les formes légales. Vous êtes l’accusé, Watson sera le jury — il en est digne d’ailleurs — et moi, je suis le juge. Messieurs les jurés, vous connaissez l’affaire… L’accusé est-il coupable ?

— Non, à l’unanimité, répondit Watson.

Vox populi, vox Dei. Nous vous déclarons acquitté, capitaine Croker. Tant que la justice n’accusera pas un autre homme du crime que vous avez commis, vous pouvez vivre en paix. Revenez dans un an auprès de votre amie, et que son avenir et le vôtre justifient notre jugement

de ce soir.

VI

LA SECONDE TACHE


J’avais l’intention bien arrêtée que l’aventure de l’abbaye de Grange fût le dernier des exploits de M. Sherlock Holmes que je communiquerais au public. Ce n’est pas le défaut de matériaux qui m’avait dicté cette résolution, car je possède des notes relatives à plusieurs centaines d’affaires auxquelles je n’ai jamais fait allusion. Je ne craignais pas davantage de lasser l’intérêt de mes lecteurs en leur faisant connaître le caractère surprenant et les méthodes uniques de ce personnage si remarquable. Le véritable motif était que M. Holmes éprouvait une invincible répugnance à voir se continuer la publication de ses expériences. Tant qu’il exerçait sa profession, la renommée de ses succès pouvait avoir pour lui quelque valeur pratique, mais, depuis qu’il a définitivement quitté Londres pour habiter les dunes du Sussex, où il se livre à ses études et à l’apiculture, toute réclame lui est devenue particulièrement désagréable. Il m’a donc prié de considérer désormais, à ce sujet, ses désirs comme des ordres. Cependant, après lui avoir affirmé que j’avais promis de raconter l’aventure de la seconde tache quand le moment serait venu, et lui avoir fait comprendre qu’il était indispensable que cette longue série de récits fût terminée par l’épisode soulevant la question internationale, la plus importante dont il eût jamais à s’occuper, j’arrivai enfin à lui arracher son consentement, à la condition, toutefois, de prendre toutes les précautions, afin d’éviter que les personnages réels fussent découverts. Si, au cours de ce récit, je reste parfois dans le vague, le public comprendra maintenant parfaitement la cause de mes réticences.

Ce fut donc un mardi matin de l’automne, d’une année dont je ne préciserai pas même la décade, que nous reçûmes, dans notre humble appartement de Baker Street, la visite de deux personnages dont la renommée était européenne. Le premier, au visage austère, au nez proéminent, au regard d’aigle, à l’aspect dominateur, n’était autre que l’illustre lord Bellinger, deux fois déjà premier ministre de la Grande-Bretagne. L’autre, aux cheveux bruns, au visage expressif, à la tenue élégante, encore jeune, paraissant doué de toutes les beautés du corps et de l’esprit, était le très honorable Trelawney Hope, secrétaire d’État pour les Affaires Européennes et l’homme politique qui donnait les plus belles espérances pour l’avenir. Ils s’assirent côte à côte sur notre canapé encombré de papiers et il fut facile, en voyant l’inquiétude et l’anxiété peintes sur leurs traits, de se rendre compte que c’était une affaire de la plus haute importance qui les avait amenés vers nous. Les mains maigres et sillonnées de veines bleues du premier ministre se contractaient sur la pomme d’ivoire de son parapluie et son visage ascétique se tournait tour à tour vers Holmes et moi-même. Le secrétaire d’État tordait nerveusement sa moustache d’une main et de l’autre jouait avec les breloques de sa chaîne de montre.

— Quand je me suis aperçu de cette perte, monsieur Holmes, il était huit heures, ce matin, et j’ai aussitôt prévenu le premier ministre. C’est lui qui m’a suggéré l’idée de venir vous trouver.

— En avez-vous informé la police ?

— Non, monsieur, dit le premier ministre avec sa vivacité bien connue, nous ne l’avons pas fait et il est impossible de s’adresser à elle, car ce serait rendre la chose publique et voilà ce que nous désirons particulièrement vivement éviter.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que le document en question a une telle importance, que sa publication pourrait facilement — je dirai même selon toute probabilité — amener les complications européennes les plus graves. C’est là, voyez-vous, une question de paix ou de guerre ! Si l’on n’arrive pas à le découvrir avec le plus grand secret, il vaut mieux ne pas le retrouver, car le but que poursuivent ceux qui s’en sont emparés, c’est d’en publier le contenu.

— Je comprends. Et maintenant, monsieur Trelawney Hope, je vous serai très obligé si vous voulez bien me faire connaître très exactement les circonstances dans lesquelles ce document a disparu.

— Je le ferai en très peu de mots, monsieur Holmes ; la lettre — car c’est une lettre d’un chef d’État étranger, — a été reçue par nous il y a six jours. Je la trouvai tellement précieuse que je n’osai même pas la laisser dans mon coffre-fort et que, tous les soirs, je la rapportai à mon domicile, à Whitehall Terrace, où je l’enfermai dans un coffret fermé à clef, placé dans ma chambre à coucher. Elle s’y trouvait encore hier au soir, j’en suis absolument certain, car, en m’habillant pour le dîner, j’ai ouvert le coffret et le document était à l’intérieur. Ce matin, il avait disparu ! Le coffret resta posé toute la nuit à côté de la glace, sur la coiffeuse de ma chambre. J’ai le sommeil très léger, ainsi que ma femme, et nous pouvons jurer que personne n’a pénétré dans notre chambre pendant la nuit. Et, pourtant, je ne puis que vous le répéter, le document a disparu.

— À quelle heure avez-vous dîné ?

— À sept heures et demie.

— Combien de temps s’est-il passé avant votre coucher ?

— Ma femme était allée au théâtre et je l’avais attendue. Il était onze heures et demie quand nous sommes montés dans notre chambre.

— Le coffret est donc resté quatre heures sans être surveillé ?

— Personne ne s’est jamais permis d’entrer dans cette pièce, à part la femme de charge qui y va le matin, mon valet et la femme de chambre de ma femme qui peuvent y pénétrer le reste de la journée ; ce sont deux domestiques dans lesquels j’ai la plus entière confiance et qui sont à notre service depuis longtemps. De plus, ni l’un ni l’autre ne pouvaient soupçonner qu’il y avait dans ce coffret une lettre ayant plus de valeur que les papiers de mon ministère, que j’avais l’habitude d’y déposer.

— Qui pouvait connaître l’existence de cette lettre ?

— Personne de la maison.

— Mais votre femme devait savoir ?…

— Ma femme ne savait rien jusqu’au moment où je me suis aperçu de la disparition de cette lettre, ce matin : je ne lui en avais pas parlé.

Le premier ministre fit un signe d’approbation.

— Depuis longtemps je savais, monsieur, quel soin vous apportez aux affaires publiques, dit-il, et je suis persuadé que vous avez su conserver par devers vous un secret de cette importance.

Le secrétaire d’État salua.

— Vous ne me rendez que justice, dit-il. Jusqu’à ce matin, je n’ai jamais dit un mot à ma femme de cette affaire.

— Pourrait-elle l’avoir devinée ?

— Non, monsieur Holmes, ni elle, ni personne.

— Avez-vous jamais constaté la disparition d’autres documents ?

— Non, monsieur.

— Quelles sont, en Angleterre, les personnes qui connaissaient l’existence de cette lettre ?

— Tous les membres du Cabinet en ont été informés hier, mais la garantie du secret qui entoure chacune des réunions du Conseil a été encore augmentée par l’avertissement donné par le premier ministre sur la gravité de la pièce communiquée. Et penser que quelques heures après, je l’avais moi-même perdue !

Son visage se contracta sous l’empire du désespoir et ses mains se portèrent, crispées, à sa chevelure. Pendant un instant, nous pûmes nous rendre compte de sa nature impulsive et ardente, mais bientôt il avait repris son extérieur aristocratique et il continua d’une voix plus douce :

— À part les membres du Cabinet, il y a donc peut-être deux ou trois personnages officiels de mon ministère qui connaissent son existence. Personne autre, en Angleterre, ne peut la soupçonner, je vous l’assure, monsieur Holmes.

— Mais à l’étranger ?

— Je crois bien qu’à l’étranger personne n’a pu voir cette lettre, à part celui qui l’a écrite. Je suis persuadé que ni ses ministres… ni aucun personnage de son entourage officiel ne sont au courant.

Holmes réfléchit quelques instants.

— Je me vois dans l’obligation de vous demander de préciser la nature de ce document et comment cette disparition peut entraîner des conséquences si graves.

Les deux hommes d’État échangèrent un regard et le premier ministre fronça ses sourcils épais.

— L’enveloppe est longue, mince, bleu pâle. Elle est fermée d’un sceau en cire rouge, représentant un lion couché. L’adresse, tracée d’une écriture large et forte…

— Je crains bien, monsieur, dit Holmes, malgré ces détails intéressants et essentiels, d’être obligé d’approfondir davantage cette affaire. Que contenait cette lettre ?

— C’est un secret d’État de la plus haute importance que je ne puis vous faire connaître, car je n’en vois nullement la nécessité. Si, à l’aide des facultés que vous possédez, au dire de tous, vous pouvez retrouver l’enveloppe que je vous ai décrite, avec son contenu, vous aurez bien mérité de votre patrie et vous aurez gagné toute récompense qu’il sera en notre pouvoir de vous donner.

Sherlock Holmes se leva en souriant.

— Vous êtes peut-être les deux personnages les plus occupés de ce pays, et moi, de mon côté, j’ai un grand nombre de clients qui ont recours à moi. J’ai donc le vif regret de ne pouvoir vous aider dans cette affaire. La continuation de cet entretien serait pour nous tous une pure perte de temps.

Le premier ministre bondit sur ses pieds. Dans ses yeux caves passa un regard de colère à faire trembler tout le cabinet.

— Je ne suis pas habitué, monsieur… commença-t-il.

Mais il maîtrisa sa colère et reprit son siège. Pendant un instant nous restâmes tous en silence ; enfin, le vieillard haussa les épaules.

— Nous sommes bien obligés d’accepter vos conditions, monsieur Holmes. Sans doute, vous avez raison, et il serait déraisonnable de notre part de penser que vous agiriez sans avoir notre entière confiance.

— Je suis absolument de votre avis, dit le secrétaire d’État.

— Alors je vous dirai tout, me fiant entièrement à votre honneur et à celui de votre collègue, le Dr Watson. Je fais aussi appel à votre patriotisme, car je ne puis prévoir, pour notre pays, un plus grand malheur que de voir cette affaire ébruitée.

— Vous pouvez avoir toute confiance en nous.

— Cette lettre provient d’un chef d’État qui a été froissé par les développements récents de nos colonies. Sous l’empire de cette préoccupation, il l’a écrite sans y réfléchir et sous sa propre responsabilité. Notre enquête a démontré que ses ministres n’étaient pas au courant de cette incartade. Les termes qui y sont employés sont si malheureux, certaines des phrases ont un caractère si provocant, que la publication du document amènerait, sans nul doute, une crise dans notre pays. Je n’hésite même pas à dire qu’une semaine après la publication de la lettre, une guerre terrible serait imminente.

Holmes écrivit un nom sur un bout de papier et le tendit au premier ministre.

— C’est bien lui ! C’est cette lettre, pouvant coûter plusieurs millions et des centaines de mille d’existences humaines, qui vient de disparaître d’une façon si inexplicable.

— En avez-vous informé celui qui l’a adressée ?

— Oui, monsieur, je lui ai adressé un télégramme chiffré.

— Peut-être désire-t-il la publication de cette cause ?

— Non, monsieur, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il comprend déjà qu’il a agi sous l’influence du premier mouvement et, si cette lettre venait à être publiée, ce serait un coup encore plus rude pour lui-même et pour son pays.

— S’il en est ainsi, qui peut avoir intérêt à la faire connaître ? Dans quel but l’aurait-on volée pour la publier ensuite ?

— Nous entrons, voyez-vous, monsieur Holmes, dans une des questions les plus délicates de la politique internationale. Si vous examinez la situation de l’Europe, en ce moment, vous n’aurez aucune difficulté à vous rendre compte du mobile. L’Europe est comme un vaste camp retranché. Les alliances entre les différents pays ont à peu près égalisé les forces militaires. La Grande-Bretagne tient la balance ; si elle se trouvait dans la nécessité de déclarer la guerre à une des puissances alliées, elle assurerait, par là même, la suprématie des autres puissances confédérées, qu’elles prennent ou non part à la guerre. Vous me suivez bien ?

— Oui, très bien. Il est donc, n’est-il pas vrai, de l’intérêt des ennemis de ce chef d’État de se procurer cette lettre et de la publier, afin de provoquer une rupture entre cette puissance et la Grande-Bretagne ?

— C’est la vérité.

— Et à qui ce document serait-il envoyé s’il tombait entre les mains de ces ennemis ?

— À n’importe laquelle des grandes chancelleries de l’Europe. Sans doute, en ce moment même, on est en train de l’y apporter aussi rapidement que la vapeur peut le permettre.

M. Trelawney Hope inclina la tête et soupira profondément. Le premier ministre posa la main sur son épaule avec bonté.

— C’est un malheur, voyez-vous, mais personne ne peut vous adresser de blâme, car vous aviez pris toutes les précautions possibles.

— Maintenant, monsieur Holmes, vous connaissez les faits ; quel conseil nous donnez-vous ?

Holmes secoua tristement la tête.

— Vous pensez donc, dit-il, que si l’on ne retrouve pas ce document, ce sera la guerre ?

— C’est fort probable.

— Alors vous ferez bien de vous y préparer !

— Voilà qui est dur à entendre, monsieur Holmes !

— Examinez froidement la situation. Il est impossible d’admettre que ce document ait été soustrait après onze heures et demie de la nuit dernière, car, si j’ai bien compris, M. Hope et sa femme n’ont pas quitté la chambre depuis cette heure-là jusqu’au moment où la disparition de la lettre a été constatée. Elle a donc été enlevée hier au soir, entre sept heures et demie et onze heures et demie, probablement plus près de sept heures et demie que de onze heures et demie, car celui qui s’en est emparé savait où elle se trouvait et voulait l’avoir le plus tôt possible entre les mains. Si un document de cette importance a été volé à cette heure-là, où est-il maintenant ? Le voleur, n’ayant aucun motif pour le garder par devers lui, a dû le remettre immédiatement à celui qui pouvait l’utiliser. Quelle chance avons-nous maintenant de le retrouver ou même de découvrir une piste ?… Nous ne pouvons plus rien.

Le premier ministre quitta le canapé.

— Ce que vous dites là est très logique, monsieur Holmes. Je sens, en effet, que le résultat de cette affaire nous échappe.

— Admettons, pour la discussion, que la lettre ait été volée par la femme de chambre ou le valet…

— Ce sont de vieux et de loyaux serviteurs.

— Vous m’avez dit que votre chambre était située au deuxième étage, qu’elle ne communique pas avec l’extérieur et que de l’intérieur personne n’a pu y pénétrer sans être vu ; il est donc évident que c’est quelqu’un de la maison qui s’en est emparé. À qui le voleur a-t-il pu le remettre sinon à l’un de ces espions internationaux ou de ces agents secrets dont les noms me sont assez familiers ? Il y en a trois qui sont, pour ainsi dire, les chefs de l’espionnage. Je commencerai mes recherches et je m’assurerai si chacun d’eux est encore à Londres. Si l’un d’eux est absent, surtout s’il est parti depuis hier au soir, nous aurons une piste qui nous fera deviner à qui la lettre est destinée.

— Pourquoi serait-il parti ? demanda le secrétaire d’État. Il n’avait qu’à porter la lettre à quelque ambassade de Londres.

— Je ne le crois pas. Ces agents travaillent en toute indépendance et souvent leurs relations avec les ambassades ne sont pas très chaudes.

Le premier ministre fit un signe d’approbation.

— Je pense que vous avez raison, monsieur Holmes. Il n’aurait certainement pas remis à une ambassade un document d’une telle valeur. Votre plan est excellent. En attendant, Hope, il nous est impossible de négliger toutes nos occupations à cause de ce malheur. Si nous apprenons de nouveaux détails, nous vous les ferons connaître, monsieur Holmes, de même que vous nous tiendrez, sans doute, au courant des résultats de votre enquête.

Les deux hommes d’État saluèrent et sortirent gravement de l’appartement.

Après leur départ, Holmes alluma sa pipe en silence et resta quelque temps absorbé dans ses pensées. J’avais ouvert le journal du matin, et j’étais plongé dans la lecture d’un crime sensationnel commis à Londres la nuit précédente, quand, tout à coup, mon ami laissa échapper une exclamation, se leva vivement et posa sa pipe sur la cheminée.

— Oui, dit-il. Il n’y a pas d’autre moyen de prendre cette affaire. La situation est grave, mais n’est pas absolument désespérée. Même à cette heure, si nous pouvions être sûr quel est celui des trois qui a pu s’en emparer, il n’aura peut-être pas encore eu le temps de s’en dessaisir. Après tout, c’est une affaire d’argent avec ces sortes de personnages et j’ai à ma disposition les finances de l’Angleterre. Si la lettre est à vendre, je suis sûr de l’acheter quand même si l’impôt sur le revenu devait en être augmenté. Il est fort possible, d’ailleurs, que le personnage ait tenu à la conserver afin de s’assurer s’il ne pouvait pas, dans ce pays même, en retirer une certaine somme avant de s’adresser à l’étranger. Certainement, Oberstein, La Rothière et Eduardo Lucas sont seuls capables d’avoir tenté un coup aussi audacieux. Il faut que je les voie tous l’un après l’autre.

Je jetai un coup d’œil sur mon journal.

— Voulez-vous parler d’Eduardo Lucas, de Godolphin Street ?

— Précisément.

— Eh bien, vous ne le verrez pas !

— Pourquoi ?

— Parce qu’il a été assassiné chez lui, la nuit dernière.

Mon ami m’avait si souvent étonné, au cours de ses aventures, que je ressentis comme une sorte de triomphe de l’avoir étonné à mon tour. Il me regarda, ahuri, et m’arracha le journal des mains. Voici le paragraphe que je lisais quand il s’était levé de sa chaise :

Assassinat à Westminster.

« Un crime mystérieux a été commis la nuit dernière, au no 16 de Godolphin Street, un de ces vieux hôtels du xviiie siècle, qui se trouvent entre la Tamise et l’Abbaye, presque à l’angle du Palais du Parlement. Cette demeure élégante était habitée, depuis quelques années, par M. Eduardo Lucas, bien connu dans la société, tant à cause de ses charmes personnels que de sa réputation bien méritée de ténor amateur. M. Lucas était célibataire, âgé de trente-quatre ans. Il avait à son service une femme de charge d’un certain âge, Mrs. Pringle et un valet de chambre, le sieur Mitton. Celle-ci a l’habitude de se retirer de bonne heure dans sa chambre, située sous les combles. Le valet de chambre avait eu la soirée libre et l’avait passée à Hammersmith, chez un ami. M. Lucas se trouvait donc seul à partir de dix heures. Que se passa-t-il alors ? on n’a pu encore l’établir, mais à minuit moins un quart, le constable Barrett, descendant Godolphin Street, remarqua que la porte de la rue était entr’ouverte. Il frappa, mais ne reçut pas de réponse. Apercevant de la lumière dans une des pièces du rez-de-chaussée, il entra dans le vestibule et frappa de nouveau sans résultat. Il poussa donc résolument la porte de l’appartement et entra. La pièce était dans un désordre complet, le mobilier déplacé, une chaise à terre ; au milieu, à côté d’elle et tenant encore un des montants dans sa main, était étendu le malheureux locataire de l’hôtel. Il avait reçu un coup de poignard au cœur ; la mort avait dû être instantanée. L’arme qui avait servi au crime était un poignard indien recourbé, qui avait été enlevé à une panoplie d’armes orientales apposée sur l’un des murs. Le vol ne semble pas être le mobile du crime, car aucun des objets de valeur renfermés dans la pièce n’a été enlevé. M. Eduardo Lucas était si avantageusement connu et même si populaire que sa fin, aussi mystérieuse qu’infortunée, soulèvera une émotion douloureuse et une sympathie générale parmi ses nombreux amis. »

— Eh bien, Watson, que dites-vous de cela ? demanda Holmes après un silence.

— C’est là une coïncidence extraordinaire !

— Une coïncidence ! Comment, voici un des trois personnages que nous avons soupçonnés comme pouvant être les héros de la disparition d’un document inestimable et il meurt, assassiné au moment même où nous savons que ce drame se jouait ! Il y a vingt contre un à parier que ce n’est pas là une coïncidence. Non, voyez-vous, mon cher Watson, les deux événements ont un lien étroit ; il est impossible qu’il en soit autrement et c’est à nous à trouver le joint.

— Mais, maintenant, la police va être au courant de tout !

— Pas du tout. Ils ne connaîtront que ce qu’ils trouveront à Godolphin Street, mais rien de ce qui s’est passé à Whitehall Terrace. Nous seuls, connaissons les deux événements et pouvons, par conséquent, établir le rapport qui existe entre eux. Ce qui est certain, c’est que mes soupçons se seraient, tout d’abord, portés sur Lucas, car son hôtel est à quelques minutes seulement de Whitehall Terrace, tandis que les deux autres agents secrets dont j’ai parlé habitent l’extrémité ouest de Londres. Il lui était donc plus facile qu’à tout autre de recevoir un message venant de la demeure du secrétaire d’État aux Affaires européennes. C’est peut-être un détail, mais, quand les événements se précipitent en quelques heures, il peut être essentiel. Allons ! qu’est ceci ?

Mrs. Hudson venait de faire son apparition, portant, sur un plateau, une carte de visite, sur laquelle Holmes jeta un coup d’œil et qu’il me tendit d’un air étonné.

— Priez lady Hilda Trelawney Hope d’avoir la bonté de monter jusqu’ici, dit-il.

Un instant plus tard notre modeste appartement, qui avait été l’objet d’une visite aussi sensationnelle ce matin-là, était honoré de la présence de la plus belle femme de Londres. J’avais souvent entendu parler de la beauté de la plus jeune des filles du duc de Belminster, mais toutes les descriptions, toutes les photographies ne m’avaient nullement préparé au charme délicat et au teint merveilleux de cette tête exquise. Et pourtant, par ce matin d’automne, ce n’eût pas été sa beauté qui eût tout d’abord frappé le regard d’un observateur. Le coloris de ses joues était merveilleux, mais l’émotion l’avait pâli, les yeux avaient l’éclat que donne la fièvre, les lèvres sensuelles étaient contractées par l’effort qu’elle faisait pour garder son sang-froid. Nous remarquâmes surtout l’expression de terreur peinte sur les traits de cette belle femme quand elle apparut à nos regards dans l’entrebâillement de la porte.

— Mon mari est-il venu ici, monsieur Holmes ? demanda-t-elle.

— Oui, madame, il est venu.

— Je vous en supplie, monsieur Holmes, ne le prévenez pas de ma visite.

Holmes salua froidement et désigna un siège à la dame.

— Votre Seigneurie me place dans une situation fort délicate. Veuillez donc vous asseoir et me faire connaître le but de votre visite ; mais il m’est impossible de vous faire une promesse sans condition.

Elle traversa la pièce et s’assit, le dos à la fenêtre ; elle avait le port d’une reine, grande, gracieuse, féminine.

— Monsieur Holmes, dit-elle tandis que ses mains gantées de blanc se crispaient, je vous parlerai franchement, avec l’espoir que vous agirez de même envers moi. Il y a entre mon mari et moi une confiance absolue, sauf sur un point. Je veux parler des affaires politiques. Là-dessus ses lèvres sont scellées. Je suis actuellement au courant de l’incident déplorable qui s’est produit cette nuit à la maison. Je sais qu’un document a disparu, mais, sous prétexte que cette affaire a trait à la politique, mon mari refuse de rien me faire connaître. Et pourtant il est essentiel que je sache entièrement de quoi il s’agit. À part quelques hommes d’État, votre ami et vous êtes les seuls à connaître les faits. Je vous supplie donc de me dire ce qui est arrivé, et quels sont les résultats à envisager. Dites-moi tout, monsieur Holmes ; ne croyez pas que les intérêts de votre client vous obligent à garder le silence, car je vous assure qu’ils seraient mieux servis si j’avais sa confiance entière. Quelle est donc la nature du document volé ?

— Madame, ce que vous me demandez là est impossible !

Elle poussa un gémissement et se cacha le visage dans ses mains.

— Vous devez bien comprendre, madame, qu’il doit en être ainsi. Si votre mari a trouvé bon de garder vis-à-vis de vous le silence sur cette affaire, est-ce à moi, qui ai tout appris sous le sceau du secret professionnel, de vous dire ce qu’il a voulu vous laisser ignorer ? C’est impossible, c’est à lui seul que vous pouvez vous adresser.

— C’est ce que j’ai fait et ma dernière ressource m’a conduit vers vous. Sans me dire quelque chose d’absolument précis, monsieur Holmes, vous me rendriez un grand service si vous pouviez me fixer sur un point.

— Lequel, madame ?

— La carrière de mon mari peut-elle souffrir de cet incident ?

— Eh bien, madame, à moins que nous ne puissions y remédier, l’effet peut être désastreux.

— Ah ! dit-elle.

Et elle retint sa respiration comme une personne qui voit ses craintes justifiées.

— Encore une question, monsieur Holmes ? D’après une phrase que mon mari a laissé échapper sous l’empire du premier mouvement, j’ai compris que la perte de ce document pourrait causer des calamités publiques ?

— S’il vous l’a dit, je ne vous démentirai certes pas.

— Quelle pourrait en être la nature ?

— Hélas ! madame, je ne puis vous en dire davantage.

— Alors je n’abuserai plus de vos instants. Je ne puis vous blâmer, monsieur Holmes, d’avoir refusé de me parler franchement et je suis sûre que, de votre côté, vous n’aurez pas mauvaise opinion de moi, parce que j’ai désiré, même contre sa volonté, partager les soucis de mon mari. Encore une fois, je vous prie de ne pas lui parler de ma visite.

Elle se leva et nous jeta un dernier regard et sortit.

— Eh bien, Watson, le beau sexe est de votre ressort ! dit Holmes avec un sourire quand le bruit de la porte du vestibule se ferma, mettant fin à un délicieux frou-frou. Quelle partie joue cette belle dame ? Où veut-elle en venir ?

— Mais il me semble que sa déclaration est assez claire et son inquiétude bien naturelle !

— Hum ! Avez-vous remarqué son attitude, Watson, son agitation, sa ténacité à poser des questions ? Pourtant elle appartient à une caste qui ne montre pas à la légère ses émotions.

— Le fait est qu’elle était très émue.

— Rappelez-vous aussi l’ardeur avec laquelle elle a affirmé qu’il vaudrait mieux pour son mari qu’elle connût tous les détails de l’affaire. Que voulait-elle dire ? Avez-vous remarqué aussi comme elle a eu soin de se tenir le dos à la lumière ? elle ne voulait pas qu’on pût lire ses impressions sur son visage.

— Oui, elle a choisi la seule chaise de l’appartement.

— Et pourtant, les mobiles qui font agir les femmes sont si impénétrables. Vous rappelez-vous celle de Margate que j’ai soupçonnée pour le même motif ? Nous avons su plus tard qu’elle s’était ainsi assise parce qu’elle n’avait pas mis de poudre sur son nez. Comment bâtir une hypothèse sur le sable mouvant qui constitue l’imagination de la femme ? Leurs actions les plus banales pouvant se rapporter aux choses les plus graves, leurs actes les plus extraordinaires peuvent dépendre d’une épingle à cheveux ou d’un fer à friser. Allons, au revoir, Watson !

— Vous partez ?

— Oui, je vais passer la matinée à Godolphin Street avec nos vieux amis de la police. C’est là que je trouverai la solution de notre problème, bien que je n’aie pas encore la moindre idée de ce qui se passera. C’est une grande cause d’erreurs que de tabler à l’avance sur les faits. Restez ici, mon brave Watson, afin de recevoir les visites s’il en vient. Je rentrerai pour déjeuner si je le puis…

Pendant toute cette journée, celles du lendemain et du surlendemain, Holmes resta d’une humeur que ses amis n’eussent pas manqué de qualifier de taciturne et de morose. Il ne faisait qu’entrer et sortir, ne cessait pas de fumer, se mettait brusquement à jouer du violon pour retomber dans sa rêverie, mangeait quelques sandwichs aux heures les plus irrégulières et répondait à peine à mes questions. Il était évident que les choses n’allaient pas comme il voulait. Il tenait à garder le silence sur cette affaire. Ce fut seulement par les journaux que j’appris les détails de l’autopsie, puis l’arrestation et la mise en liberté de John Mitton, le valet de chambre de la victime. Le jury, présidé par le coroner, avait rendu un verdict d’assassinat, mais les assassins restaient introuvables. Le mobile du crime ne pouvait pas davantage être découvert. L’appartement était rempli d’objets de valeur qui n’avaient pas été touchés, les papiers de la victime n’avaient même pas été bouleversés. Ils furent examinés avec soin et l’on constata que M. Lucas étudiait beaucoup les questions de la politique internationale et se tenait au courant de tous les commérages ; c’était un linguiste remarquable, un correspondant infatigable. Il était dans les meilleurs termes avec plusieurs hommes politiques de divers pays étrangers. Cependant, parmi les documents qui remplissaient ses tiroirs, on n’avait découvert rien de sensationnel. Il semblait avoir des relations très mélangées, mais très superficielles, avec un certain nombre de femmes. Il comptait parmi elles beaucoup de connaissances, mais peu d’amies et aucune maîtresse. Ses habitudes étaient régulières, sa conduite ne donnait nulle prise à la critique. Dans ces conditions, la mort était un mystère et le resterait sans doute à jamais.

L’arrestation de son valet de chambre avait été opérée en désespoir de cause et pour que la police parût avoir fait quelque chose. Cependant, aucune charge n’avait été relevée contre lui. Il avait été cette nuit-là chez des amis à Hammersmith ; son alibi était indiscutable. Il est vrai qu’il avait quitté cette localité à une heure qui lui eût permis de revenir par le chemin de fer à Westminster avant celle du crime, mais sa déclaration qu’il avait fait à pied la moitié du chemin parut fort plausible, car la nuit avait été splendide. Il n’était arrivé qu’à minuit et avait paru bouleversé par le drame inattendu. Il avait toujours vécu dans les meilleurs termes avec son maître. On avait trouvé dans ses malles différents objets ayant appartenu à la victime et notamment un étui à rasoirs, mais il avait déclaré que c’étaient des cadeaux qui lui avaient été faits, et la femme de charge avait confirmé sa déclaration. Mitton se trouvait au service de Lucas depuis deux ans ; celui-ci ne l’avait jamais amené avec lui sur le continent ; quand il allait parfois passer trois mois à Paris, il laissait son domestique à Godolphin Street. La femme de charge, de son côté, n’avait rien entendu pendant la nuit du crime ; si son maître avait reçu ce soir-là une visite, il avait dû lui-même ouvrir la porte.

Pendant ces trois journées, le mystère resta impénétrable, tout au moins pour moi, qui me bornais à le suivre dans les journaux ; si Holmes avait appris quelque chose, il ne voulait pas m’en faire part. Cependant, quand il m’eut déclaré que l’inspecteur Lestrade l’avait pris comme confident, je compris qu’il suivait de très près cette affaire. Le quatrième jour arriva un long télégramme de Paris qui semblait résoudre toute la question.

« La police de Paris, annonçait le Daily Telegraph, vient de faire une découverte qui semble soulever le voile entourant la fin tragique de M. Eduardo Lucas, assassiné pendant la nuit de lundi dernier à Godolphin Street, Westminster. Nos lecteurs se rappellent que la victime fut trouvée poignardée dans son cabinet et que les soupçons se portèrent sur son valet qui put fournir un alibi. Hier, des domestiques d’une femme, connue sous le nom de Mme Henry Fournaye, habitant à Paris une petite villa dans la rue d’Austerlitz, avertirent la police qu’elle venait de donner des signes d’aliénation mentale. L’examen auquel il fut procédé démontra qu’elle était atteinte d’une démence particulièrement dangereuse. L’enquête de la police a établi que Mme Henry Fournaye rentrait mardi dernier d’un voyage à Londres, et qu’elle semblait avoir joué un rôle dans le crime de Westminster. Par la comparaison des photographies, il a été démontré d’une manière indiscutable que M. Henry Fournaye et Eduardo Lucas sont une seule et même personne et que celui-ci, pour un motif encore ignoré, menait à Paris et à Londres une existence en partie double. Mme Fournaye est d’origine créole et d’une nature très impressionnable ; depuis quelque temps, elle éprouvait contre son mari une jalousie touchant presque à la folie. On a donc supposé que c’était sous l’empire de ce sentiment qu’elle avait commis ce crime qui a causé à Londres une telle émotion. Il a été jusqu’ici impossible de suivre sa trace pendant la nuit de lundi, mais une femme correspondant à son signalement a vivement attiré l’attention le mardi matin à la gare de Charing-Cross par le désordre de sa toilette et la violence de ses gestes. Il est donc probable que le crime a été commis par elle sous l’empire de la folie, ou bien qu’il a eu pour effet immédiat de lui faire perdre la raison. Actuellement, elle est hors d’état de pouvoir raconter ce qui s’est passé, et les médecins ont peu d’espoir de la guérir. On a constaté qu’une femme répondant à son signalement a surveillé lundi soir pendant plusieurs heures la maison de Godolphin Street. »

— Que pensez-vous de cela, Holmes ? lui dis-je après avoir lu à haute voix, pendant le déjeuner, le compte rendu du journal.

— Mon cher Watson, dit-il en se levant de table et en marchant de long en large dans la pièce, vous avez une patience d’ange, mais si je ne vous ai rien dit depuis trois jours, c’est que je n’avais aucune nouvelle à vous apprendre, même à l’heure actuelle, ces renseignements de Paris ne nous sont pas d’un grand secours.

— En tout cas, cela résout le problème de la mort de cet homme.

— La mort de cet homme est un incident banal, comparé à la grandeur de notre tâche, qui est de retrouver ce document et d’éviter un conflit européen. La seule chose importante de ces trois derniers jours est que rien ne s’est produit. Heure par heure, ou à peu près, je reçois un rapport du gouvernement, et il est certain qu’en ce moment il n’y a aucun signe d’orage dans l’horizon européen. Il est très certain que si ce document était lâché… mais c’est impossible.

Cependant, si c’est impossible, où donc se trouve-t-il ? Qui le possède ? Pourquoi le retient-on ? Voilà la question qui me martelle le cerveau ! Est-ce une pure coïncidence que Lucas ait trouvé la mort la nuit même de la disparition de cette lettre ? l’a-t-il jamais eue en sa possession ? Si oui, pourquoi ne l’a-t-on pas trouvée parmi ses papiers ? La femme l’aurait-elle emportée avec elle ? dans ce cas, elle doit être chez elle à Paris. Mais comment y pénétrer sans éveiller les soupçons de la police de Paris ? Dans cette affaire, mon cher Watson, le concours de la justice est aussi dangereux pour nous qu’il l’est généralement pour les criminels. Tout est contre nous, et pourtant les intérêts en jeu sont immenses ! Si je réussis, ce sera le couronnement glorieux de ma carrière. Ah ! voici mes dernières nouvelles du champ de bataille !

Il regarda vivement un petit mot qu’on venait de lui remettre.

— Tiens ! Lestrade paraît avoir trouvé quelque chose d’intéressant. Mettez votre chapeau, Watson, et tout en nous promenant nous irons ensemble à Westminster.

C’était la première visite que je faisais au théâtre du crime. La maison était haute, étroite, sombre, massive comme le siècle même qui l’avait vu construire. Les yeux de bull-dog de Lestrade nous regardaient de la fenêtre du rez-de-chaussée. Il nous souhaita chaleureusement la bienvenue dès que le gros constable nous eut ouvert la porte. L’appartement dans lequel nous fûmes introduits était celui où le crime avait été commis ; on n’en trouvait d’autre trace qu’une tache sanglante sur le tapis occupant le milieu de la pièce au parquet superbe de vieux chêne. Au-dessus de la cheminée était appliquée une superbe panoplie composée d’armes dont une avait été enlevée pendant la nuit tragique. Auprès de la fenêtre était placé un bureau somptueux. Tous les détails de l’appartement, les tableaux, les tapis, les tentures, dénotaient un goût luxueux, presque efféminé.

— Avez-vous lu les nouvelles de Paris ? demanda Lestrade.

Holmes fit un signe affirmatif.

Nos amis de France semblent avoir trouvé la bonne piste et l’affaire a dû se passer comme ils le déclarent. La femme a sans doute frappé à la porte. La visite de sa femme a dû causer une vive surprise à Lucas qui avait soin de cacher les différents côtés de son existence. Il l’a certainement introduite, car il ne pouvait la laisser dans la rue ; elle lui aura fait connaître comment elle avait découvert sa piste, n’aura pas manqué de lui adresser des reproches et, de fil en aiguille, s’emparant du poignard si facile à saisir, elle a accompli le drame que nous connaissons. Tout cela n’a pas dû se passer en un instant, car toutes les chaises ont été portées de ce côté-ci, et il en tenait encore une dans la main, comme s’il eût essayé, en se défendant, de tenir sa femme à distance. L’affaire est aussi claire pour nous que si nous y avions assisté !

Holmes parut étonné.

— Pourtant, vous m’avez envoyé chercher ?

— Ah ! oui, mais pour une autre affaire, un détail bizarre… mais je ne sais combien vous les aimez… Cela n’a rien à faire avec le crime, il n’y a aucun rapport possible.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Eh bien, vous savez qu’après un crime de ce genre nous avons grand soin de ne rien déplacer… c’est ce que nous avons fait comme toujours ; nous avons même laissé ici un agent pour surveiller nuit et jour. Ce matin, après l’inhumation et la clôture de l’enquête en ce qui touchait cet appartement, nous avons cru devoir y mettre un peu d’ordre. Ce tapis que vous voyez là n’est pas cloué, ainsi que vous pouvez vous en rendre compte, il est simplement posé sur le parquet. Nous avons eu occasion de le soulever et nous avons trouvé…

— Vous avez trouvé ?…

Le visage de Holmes respira la plus vive inquiétude.

— Je parie que vous ne le devinerez jamais. Vous voyez cette tache sur le tapis ; elle aurait dû le traverser, n’est-ce pas ?

— Sans nul doute.

— Eh bien, vous serez surpris de ne trouver aucune tache correspondante sur le parquet.

— Il n’y a aucune tache ? c’est impossible !

— Cela paraît impossible, mais ce n’en est pas moins réel.

Lestrade saisit un des coins du tapis dans la main et, en le retournant, il montra l’exactitude de ce qu’il avait affirmé.

— Mais pourtant, la tache a traversé le tapis, elle a dû forcément laisser une trace quelque part.

Lestrade parut ravi d’avoir pu étonner l’expert si fameux.

— Je vais vous en donner maintenant l’explication. Il y a bien une tache sur le parquet mais elle ne correspond pas avec celle du tapis. Voyez vous-même.

Tout en parlant, il releva un autre côté du tapis, et nous aperçûmes sur le parquet une autre grosse tache rouge.

— Que dites-vous de cela, monsieur Holmes ?

— Comment, mais c’est très simple. Les deux taches ont été évidemment à un moment superposées, mais le tapis a été changé de place. Comme il est carré et qu’il n’était pas cloué, c’était chose facile.

— La police officielle n’a pas besoin de vous pour être convaincue que le tapis a été déplacé, monsieur Holmes ; c’est une chose évidente, car les taches se superposent exactement si on les compare ; mais ce que je voudrais savoir, c’est qui l’a déplacé, et dans quel but.

Je vis au visage de Holmes combien son intérêt était excité.

— Voyons, Lestrade, dit-il. Est-ce l’agent qui se trouve dans le vestibule qui a été chargé de la surveillance pendant tout le temps ?

— Oui.

— Eh bien, suivez mon conseil. Interrogez-le avec soin en arrière de nous, nous vous attendons ici. Amenez-le dans la pièce de derrière ; il vous confessera plutôt ses torts quand vous serez seul avec lui. Demandez-lui comment il a osé laisser entrer quelqu’un et le laisser seul dans cet appartement. Ne lui demandez pas s’il l’a fait, mais laissez-lui entendre que vous en êtes sûr. Dites-lui que vous savez que quelqu’un est entré ici, pressez-le de questions, faites-lui connaître que le seul moyen d’obtenir son pardon est un aveu franc et loyal. Faites exactement ce que je vous dis.

— Pardieu, dit Lestrade, j’en aurai le fin mot !

Il sortit vivement et, quelques instants plus tard, nous entendions sa voix qui résonnait dans le vestibule.

— Allons ! Watson, s’écria Holmes très agité.

Toute l’énergie de cet homme se marquait sous ces paroles indifférentes. Tout à coup, il arracha le tapis et se mit à genoux, tâtant de ses mains chacune des lames du parquet. Une d’elles bascula sous son effort comme l’eût fait la couverture d’une boîte et nous laissa apercevoir une petite cavité. Holmes y plongea rapidement la main, mais la retira avec un grognement de colère et de désappointement. Elle était vide !

— Vite ! Watson, vite ! remettez tout en place !

Nous eûmes juste le temps de refermer la boîte et de replacer le tapis quand nous entendîmes la voix de Lestrade dans le vestibule. À son retour, Holmes s’appuyait négligemment contre la cheminée avec un air de patience résignée, dissimulant une forte envie de bâiller.

— Je suis désolé de vous faire attendre, monsieur Holmes. Je vois bien que cette affaire ne vous intéresse guère. Enfin, il a passé des aveux. Allons ! Venez ici, Mac Pherson, et racontez à ces messieurs votre conduite inexcusable.

Le gros agent rentra, il avait l’air très mortifié.

— Je ne croyais pas mal faire, monsieur, je vous assure, dit-il. La jeune femme s’est présentée ici hier au soir — elle s’est trompée de maison, m’a-t-elle affirmé. Nous avons bavardé ensemble ; ce n’est pas gai d’être de planton ici toute la journée.

— Et alors, qu’est-il arrivé ?

— Elle m’a demandé à voir où le crime a été commis. Elle l’avait, disait-elle, appris par les journaux. C’était une jeune femme très comme il faut, monsieur. Je n’ai vu aucun inconvénient à lui permettre de jeter un coup d’œil ici. Quand elle aperçut cette tache sur le tapis, elle tomba, s’évanouit et resta comme morte. Je courus aussitôt dans la cour chercher un peu d’eau pour la faire revenir, mais en vain. Alors j’allai jusqu’au coin de l’avenue, à l’auberge d’Ivy Plant, chercher du cognac. Quand je rentrai, je constatai qu’elle avait dû revenir à elle, car elle était partie, sans doute parce qu’elle se serait sentie gênée de se retrouver en face de moi.

— Qu’est-ce qui a déplacé le tapis ?

— Il avait quelque peu bougé quand je suis rentré, mais cela s’explique facilement par ce fait qu’elle était tombée dessus et que, n’étant pas cloué, il a pu se glisser sur le parquet ciré. Je l’ai ensuite replacé.

— Voilà qui vous démontre que vous ne pouvez tromper ma clairvoyance, agent Mac-Pherson ! dit Lestrade avec dignité. Vous pensiez que votre faute ne serait jamais découverte, mais un simple coup d’œil sur ce tapis m’a démontré que quelqu’un était entré dans la pièce. C’est heureux pour vous, mon garçon, que rien n’y manque, car vous vous trouveriez dans de beaux draps ! Je suis désolé de vous avoir dérangé pour si peu de chose, monsieur Holmes, mais j’avais pensé que le défaut de concordance des deux taches vous intéresserait.

— Certainement, c’est très intéressant. Est-ce que cette femme n’est venue ici qu’une seule fois, dites-moi, l’agent ?

— Oui, monsieur, une seule fois.

— La connaissez-vous ?

— Je ne connais pas son nom, monsieur. Elle était venue répondre à une annonce demandant des dactylographes ; elle s’était trompée de numéro… C’était une jeune femme très gentille.

— Grande ? Belle ?

— Oui, monsieur, bien faite… oui, elle était jolie… Quelqu’un dirait même qu’elle était très belle. « Laissez-moi y jeter un coup d’œil, mon officier ! » me dit-elle. Elle avait, comme qui serait, des manières câlines et je ne pensai pas qu’il y eût grand mal à lui laisser passer la tête par la porte entrebâillée.

— Comment était-elle habillée ?

— D’une façon très simple… une longue mante qui lui descendait jusqu’aux pieds.

— Quelle heure était-il ?

— La nuit commençait à tomber. On allumait les becs de gaz quand je revenais de chercher le cognac.

— Très bien ! dit Holmes. Venez, Watson ! Je crois que nous avons par ailleurs du travail plus important.

Nous laissâmes Lestrade dans l’appartement, et le constable nous ouvrit la porte de la rue. Holmes se retourna sur le perron et lui montra un objet qu’il tenait entre ses doigts. L’agent parut étonné.

— Bonté divine ! s’écria-t-il.

Holmes posa un doigt sur ses lèvres, replongea sa main dans sa poche intérieure, et quand nous tournâmes le coin de la rue, il éclata de rire.

— Voilà qui va bien ! Allons, ami Watson ! le rideau se lève sur le dernier tableau. Vous serez sans doute heureux d’apprendre qu’il n’y aura pas de guerre, que la carrière du Très Honorable Trelawney Hope ne subira aucune entrave, que l’imprudent souverain ne recevra pas le châtiment mérité, que le premier ministre n’aura pas à envisager la possibilité de complications européennes, et que, avec un peu de tact de notre part, personne n’aura à souffrir de ce qui aurait pu devenir une formidable catastrophe.

Mon esprit se remplit d’admiration pour cet homme extraordinaire.

— Vous avez déchiffré l’énigme ? m’écriai-je.

— Pas tout à fait, Watson. Il y a certains détails qui sont encore obscurs, mais nous avons déjà découvert tant de points que ce serait extraordinaire si nous ne trouvions pas les autres. Nous allons nous rendre directement à Whitehall Terrace afin de hâter le dénouement.

Quand nous arrivâmes chez le secrétaire d’État, ce fut lady Trelawney Hope que Holmes demanda, et l’on nous fit entrer dans un petit salon.

— Monsieur Holmes ! s’écria-t-elle en entrant le visage rouge d’indignation. Voilà un acte indigne de votre part ! Ainsi que je vous l’avais expliqué, je vous avais demandé de garder le secret sur la visite que je vous avais faite, de crainte que mon mari ne vînt à croire que je désire connaître ses affaires. Et pourtant, vous ne craignez pas de me compromettre en venant ici, de façon à établir que nous nous connaissons.

— Malheureusement, madame, je ne pouvais agir autrement. J’ai été chargé de la mission de retrouver ce document si important et, dans ces conditions, je suis obligé de vous prier de vouloir bien me le remettre.

La jeune femme bondit de son siège, elle était devenue très pâle ; son regard se troubla et elle chancela comme si elle allait s’évanouir. Cependant, par un suprême effort, reprenant son sang-froid et paraissant en proie à la fois à l’indignation et à l’étonnement :

— Vous… vous m’insultez ! monsieur Holmes.

— Allons, allons, madame… tout ceci est inutile, donnez-moi la lettre.

Elle étendit la main sur un timbre.

— Je vais vous faire reconduire.

— Ne sonnez pas, lady Hilda ! Si vous le faites, tous mes efforts en vue d’éviter un scandale auront été faits en pure perte. Donnez-moi la lettre, et tout se terminera bien. Si vous voulez m’en donner les moyens, j’arrangerai tout ; si vous luttez contre moi, je me verrai dans l’obligation de vous démasquer.

Elle s’arrêta hésitante, avec son port de reine, ses yeux fixés sur mon ami comme si elle voulait lire au fond de son âme. Sa main était posée sur le timbre, mais elle ne sonna pas.

— Vous cherchez à m’effrayer, c’est lâche de votre part de venir chez elle intimider une femme. Vous dites que vous savez quelque chose, et quoi donc ?

— Asseyez-vous, je vous prie, madame. Si vous tombiez, vous pourriez vous faire mal. Je ne parlerai pas avant que vous soyez assise.

Elle s’assit.

— Je vous donne cinq minutes, monsieur Holmes.

— Une seule me suffit, lady Hilda. Je connais votre visite chez Eduardo Lucas, je sais que vous lui avez remis ce document, j’ai appris avec quelle habileté vous aviez pu, la nuit dernière, retourner dans l’appartement et vous emparer de la lettre placée dans la cachette sous le tapis.

Elle regarda Holmes, le visage livide. Elle respira longuement, à deux reprises, avant de répondre.

— Vous êtes fou, monsieur Holmes ! vous êtes fou ! dit-elle enfin.

Il sortit de sa poche un morceau de carton sur lequel se trouvait une tête de femme découpée d’une photographie.

— Je m’étais muni de votre photographie pensant qu’elle pourrait m’être utile, et l’agent de police l’a reconnue.

Elle eut un soupir convulsif et sa tête s’affaissa sur le dossier de son fauteuil.

— Allons, lady Hilda, vous avez la lettre. L’affaire peut être encore arrangée. Je n’ai pas le moindre désir de vous causer d’ennuis. Mon rôle sera terminé quand j’aurai remis à votre mari le document perdu. Suivez donc mes conseils et soyez franche envers moi. C’est votre seul moyen de salut !

Elle avait encore trop d’orgueil pour s’avouer vaincue.

— Je vous répète, monsieur Holmes, que vous êtes le jouet d’une horrible illusion.

Holmes se leva.

— Je suis désolé pour vous, lady Hilda. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Je vois maintenant que mes efforts sont vains.

Il sonna et le majordome fit son apparition.

— M. Trelawney Hope est-il ici ?

— Non, monsieur, mais il y sera à une heure moins le quart.

Holmes regarda sa montre.

— Encore un quart d’heure, dit-il. C’est bien, j’attendrai.

Le majordome avait à peine fermé la porte derrière lui, que lady Hilda s’était jetée aux genoux de Holmes, les mains suppliantes, son beau visage noyé de larmes tourné vers lui :

— Oh ! épargnez-moi, monsieur Holmes ! épargnez-moi ! supplia-t-elle. Pour l’amour de Dieu, ne dites rien à mon mari. Je l’aime tant ! Toute sa vie en serait assombrie, votre récit lui briserait le cœur !

Holmes la releva.

— Je suis heureux, madame, que vous ayez, même si tardivement, recouvré votre bon sens. Il n’y a pas un instant à perdre ! Où est la lettre ?

Elle alla à son secrétaire, l’ouvrit et en retira une large enveloppe bleue.

— La voici, monsieur Holmes ! Plût à Dieu que je ne l’eusse jamais vue !

— Comment la lui rendre ? murmura Holmes. Il nous faut trouver rapidement un moyen. Où est son coffret ?

— Il est encore dans sa chambre.

— Quelle chance ! apportez-le-moi vite, madame !

Un instant après, elle revint avec le coffret.

— Comment aviez-vous pu l’ouvrir ? Vous aviez sans doute une double clef ? C’est évident ; ouvrez-le, maintenant !

Lady Hilda tira de son sein une petite clef et ouvrit le coffret bondé de papiers. Holmes déposa l’enveloppe bleue au milieu de ceux-ci entre les feuilles d’un autre document, referma la boîte et la fit remettre dans la chambre à coucher.

— Maintenant il peut revenir, nous sommes prêts ! s’écria-t-il. Nous avons même encore dix minutes. Je vais m’arranger pour qu’on ne puisse vous soupçonner, lady Hilda. En retour, vous allez passer les quelques instants qui nous restent à me raconter cette histoire extraordinaire.

— Je vous dirai tout, monsieur Holmes ! s’écria-t-elle. Je me ferais couper la main droite plutôt que de faire de la peine à mon mari. Il n’y a pas une femme à Londres qui aime son mari plus que moi. Et pourtant, s’il savait ce que j’ai été obligée de faire, jamais il ne me pardonnerait ! Il a le sentiment de l’honneur à un si haut degré qu’il ne pourrait excuser une faute commise. Aidez-moi, monsieur Holmes, mon bonheur et le sien, notre vie même sont en jeu !

— Hâtez-vous, madame, car le temps presse !

— Jadis, avant mon mariage, j’avais écrit une lettre un peu ardente… c’était une folie de jeune fille confiante et aimante… Je ne croyais pas mal faire, mais lui l’aurait trouvée criminelle. S’il avait lu cette lettre, sa confiance eût été à jamais détruite. Voilà des années de cela !… Je croyais que tout était oublié. Enfin, j’appris que Lucas l’avait en sa possession et qu’il voulait la donner à mon mari. J’implorai sa pitié et il me promit de me la rendre si je pouvais lui apporter un certain document qu’il me décrivit et qui se trouvait dans le coffret. Il avait su son existence par quelque espion des bureaux du ministère. Il m’assura qu’en aucune façon mon acte ne pourrait faire de tort à mon mari. Mettez-vous à ma place, monsieur Holmes, que pouvais-je faire ?

— Tout avouer à votre mari.

— C’était impossible, monsieur Holmes ! D’un côté, je sentais la ruine certaine ; de l’autre, bien qu’il me semblât abominable de prendre un document, je ne pouvais en comprendre les conséquences politiques. J’obéis, monsieur Holmes, je réussis à prendre l’empreinte de la clé, et c’est Lucas lui-même qui en fit fabriquer une fausse. J’ouvris donc le coffret, pris le document et l’apportai à Godolphin Street.

— Que se produisit-il là-bas ?

— Je frappai à la porte comme il était convenu. Lucas m’ouvrit lui-même. Je le suivis dans son cabinet, laissant la porte du vestibule entr’ouverte, craignant de rester seule avec cet homme. Je me rappelle qu’au moment où je pénétrai j’aperçus une femme au dehors. Notre affaire fut vite réglée. Ma lettre se trouvait sur son bureau, je lui tendis le document et il me la remit. Au même instant, nous entendîmes un bruit à la porte suivi de pas dans le vestibule. Lucas retourna vivement le tapis, posa le document dans une cachette qui se trouvait dessous et le replaça. Ce qui se produisit ensuite me parut un horrible cauchemar. J’ai la vision d’avoir aperçu une figure sombre et forcenée, d’avoir entendu une voix de femme crier en français : « Je ne me suis pas trompée. Enfin, enfin, je vous trouve avec elle ! » J’entrevis ensuite une lutte sauvage. L’homme avait une chaise à la main ; entre celles de la femme brillait un poignard. Je m’enfuis hors de la maison, terrifiée, et ce fut seulement le lendemain, par les journaux, que j’appris l’horrible dénouement. J’avais passé une nuit heureuse, car j’avais repris ma lettre, et je ne prévoyais pas ce que l’avenir me réservait. Ce fut le lendemain matin que je me rendis compte que mon inquiétude n’avait fait que changer d’objet. L’épouvante de mon mari, quand il constata la disparition du document, m’alla droit au cœur et j’eus peine à me retenir de me jeter à ses genoux et de tout avouer. La crainte d’être obligée de confesser tout le passé me retint et je vins vous voir ce matin-là pour connaître l’étendue de ma faute. À partir de cet instant, je n’avais plus qu’une idée, celle de retrouver la lettre perdue. Elle devait encore être là où Lucas l’avait mise, car il l’avait cachée avant que la femme entrât dans la pièce et, sans son arrivée soudaine, je n’aurais jamais connu l’existence de sa cachette. Comment pouvais-je entrer dans l’appartement ? Pendant deux jours, je surveillai la maison, mais je ne vis pas une seule fois la porte ouverte. Hier au soir, je fis une dernière tentative. Vous savez comment j’ai réussi. Je rapportai le document, songeant à le détruire pour ne pas avouer ma faute à mon mari. Ciel ! j’entends son pas dans l’escalier.

Le secrétaire d’État entra vivement dans le petit salon.

— Avez-vous des nouvelles, monsieur Holmes ?

— J’ai quelque espoir.

— Ah ! Dieu soit loué !

Son visage devint radieux.

— Le premier ministre déjeune chez moi. Puisse-t-il partager vos espérances ! Il a des nerfs d’acier et pourtant, je sais qu’il a à peine dormi depuis le terrible événement. Jacobs priez M. le premier ministre de monter. Quant à vous, ma chère amie, nous vous rejoindrons tout à l’heure dans la salle à manger, car nous avons à traiter des affaires politiques.

Les manières du premier ministre étaient plus calmes, mais, à l’éclair de ses yeux et au tremblement de ses mains, je compris qu’il partageait l’agitation de son jeune collègue.

— Je vois bien que vous avez quelque chose à nous dire, monsieur Holmes.

— Les résultats sont négatifs jusqu’à présent, répondit mon ami, mais j’ai fait une enquête partout où le document pouvait se trouver et je suis sûr qu’il n’y a aucun danger à redouter.

— Cela ne suffit pas ! Il est impossible de vivre sur un tel volcan ! Il faut obtenir quelque chose de plus positif.

— J’ai grand espoir d’y arriver et c’est pourquoi je suis ici. Plus je pense à cette affaire et plus je suis convaincu que la lettre n’a jamais quitté la maison.

— Monsieur Holmes !

— Si elle avait été réellement volée, à l’heure actuelle, elle serait devenue publique.

— Et pourquoi l’aurait-on prise pour la garder ici ?

— Je ne suis nullement convaincu qu’on l’ait prise.

— Alors, comment est-elle disparue du coffret ?

— Je ne suis pas convaincu qu’elle en soit disparue.

— Monsieur Holmes, c’est là une plaisanterie déplacée ; vous avez ma parole qu’elle ne s’y trouve plus.

— Avez-vous examiné le coffret depuis mardi matin ?

— Non, car c’était absolument inutile.

— Peut-être, sous l’empire de votre préoccupation ne l’avez-vous pas remarquée au cours de vos recherches ?

— C’est impossible.

— Je n’en suis pas convaincu, ce sont des choses qui arrivent quelquefois. Vous avez bien d’autres papiers dans ce coffret, la lettre a pu glisser dans l’un d’eux.

— Je l’avais placée sur le dessus.

— Le coffret ayant été secoué a pu déplacer le document.

— Non, non, j’ai tout sorti.

— Voyons, c’est facile à vérifier, Hope, dit le premier ministre, faites apporter le coffret et nous verrons.

Le secrétaire d’État sonna.

— Jacobs, descendez-moi mon coffret. C’est une pure perte de temps, mais je tiens à vous convaincre… Allons, merci, Jacobs, posez-le ici… Je porte constamment la clef pendue à ma chaîne de montre… Voici les papiers, voyez-vous ! Une lettre de lord Merrow, un rapport de sir Charles Hardy, un mémorandum de Belgrade, une note des impôts sur les grains en Russie et en Allemagne, une lettre de Madrid, une note de lord Flowers… Grand Dieu ! qu’est-ce ceci ?… Lord Bellinger !

Le premier ministre lui arracha l’enveloppe qu’il tenait à la main.

— C’est bien elle… intacte ! Je vous félicite, mon cher Hope !

— Merci ! merci ; quel poids de moins ! Mais c’est inconcevable… Vous êtes un sorcier, monsieur Holmes ! Comment avez-vous pu deviner qu’elle était là ?

— Parce que j’avais établi qu’elle ne pouvait être ailleurs.

— Je ne puis en croire mes yeux ! dit-il, et courant vers la porte : Où est ma femme ? Il faut que je la rassure : Hilda ! Hilda !

Nous entendîmes sa voix dans l’escalier. Le premier ministre lança sur Holmes un regard perçant.

— Voyons, monsieur, dit-il, il y a quelque chose de caché là-dessous. Comment la lettre s’est-elle retrouvée dans le coffret ?

Holmes se détourna en souriant pour éviter son regard pénétrant.

— Nous aussi, nous avons nos secrets diplomatiques, dit-il.

Et, prenant son chapeau, il se dirigea vers

la porte.
I. — Charles-Auguste Milverton 1
II. — Les Six « Napoléons » 27
III. — Le Pince-nez d’or 83
IV. — Le Champion qui manque 129
V. — L’Abbaye de Grange 173
VI. — La Seconde Tache 221

Sherlock Holmes

triomphe

À LA MÊME LIBRAIRIE

DANS LA COLLECTION IN-18 JÉSUS

DU MÊME AUTEUR

Nouvelles aventures de Sherlock Holmes.

Aventures de Sherlock Holmes.

Souvenirs de Sherlock Holmes.

Nouveaux exploits de Sherlock Holmes.

Résurrection de Sherlock Holmes.

Mémoires d’un Médecin.

Le Drapeau vert.

Les Exploits du Colonel Gérard.

Le Crime du Brigadier.

La Compagnie blanche.

I. Les Moines guerriers.
II. Les Épées glorieuses.

Les Réfugiés.

Le Mystère de Cloomber.

Notre-Dame de la Mort.

L’Oncle Bernac.

CONAN DOYLE


Sherlock Holmes

triomphe


Traduction par Henry EVIE


PARIS

LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, Boulevard Saint-Michel, 78

CONAN DOYLE


Sherlock Holmes triomphe



LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL – PARIS

  1. 175.000 francs. (Note du traducteur.)
  2. Pour faciliter les recherches pendant la nuit, beaucoup de médecins anglais ont établi à la porte de leurs maisons une lanterne rouge semblable à celles des commissaires de police de Paris. (Note du traducteur.)
  3. WS : numérotation comme sur les autres chapitres
  4. Voir page 94.