Siège de Mayence

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Œuvres de Goethe
Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (X. Mélangesp. 155-175).


SIEGE DE MAYENCE.

(1793.)

Le lundi 26 mai 1793, je me rendis de Francfort à Hoeschst et à Floersheim, où je vis beaucoup d’artillerie. La route ordinaire était fermée, et je dus passer sur le pont de bateaux près de Russelsheim. On se rafraîchit à Giesheim. Ce lieu est dévasté. Puis nous passâmes par le pont de bateaux dans la Nonnenaue, où se voyaient beaucoup d’arbres abattus ; enfin, par la seconde partie du pont, je franchis le grand bras du Rhin. De là je gagnai Bodenheim et Oberolm, où je me logeai militairement, et aussitôt je me rendis avec le capitaine Vent à l’aile droite, en traversant Hechstheim. J’observai la position de Mayence, Castel, Kostheim, Hochheim, Weissenau, la pointe du Mein et les îles du Rhin. Les Français en avaient occupé une et s’y étaient retranchés. Je passai la nuit à Oberolm.

Le lendemain, j’allai rendre mes devoirs au duc dans le camp de Marienborn, et j’échangeai aussitôt mon modeste logement contre une grande tente sur le front du régiment. Je passai la soirée chez le général Kalkreuth à Marienborn. On y parla beaucoup d’une alarme qu’on avait eue la nuit passée dans l’autre camp, où le bruit avait couru qu’un général allemand avait passé aux Français, ensuite de quoi on avait changé le mot d’ordre et mis sous les armes quelques bataillons.

Le mercredi 28 mai, je vis le colonel de Stein dans la maison de chasse, dont la situation est admirable. C’est une demeure charmante. On sentait quelle charge agréable avait été celle de grand veneur d’un électeur de Mayence. Je dînai au quartier général ; la retraite de Champagne défraya la conversation. Le comte de Kalkreuth donna libre cours à sa bonne humeur contre les théoriciens. Le soir, quelques officiers du régiment se trouvèrent chez le cantinier, où l’on était un peu plus en train que l’année précédente dans la Champagne ; nous bûmes cette fois son vin mousseux en lieu sec et par le plus beau temps. On rappela ma prédiction, on répéta mes propres paroles : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque pour l’histoire du monde et vous pourrez dire : J’y étais. » On s’étonnait de voir cette prédiction accomplie non-seulement dans son sens général, mais encore à la lettre, les Français ayant pris ces jours-là pour point de départ de leur calendrier.

Mais, l’homme sachant en général, et surtout en guerre, se plier à l’inévitable, et cherchant à remplir avec le plaisir et la gaieté les intervalles du danger, de la souffrance et du chagrin, les hautbois d’un régiment se mirent à jouer le Ça ira et la Marseillaise, tandis qu’on vidait les bouteilles de Champagne.

Le lendemain, jeudi 29 mai, canonnade générale de réjouissance, en l’honneur de la victoire des Autrichiens à Famars. Cela me servit à reconnaître la position des batteries et des troupes. J’accompagnai le duc à l’aile gauche, et je rendis mes devoirs au landgrave de Darmstadt, dont le camp était orné avec goût de branches de pin ; la tente du landgrave surpassait d’ailleurs lout ce que j’avais jamais vu, pour l’heureux arrangement, l’excellence du travail, le confort et la magnificence.

Vers le soir nous eûmes un spectacle charmant : les princesses de Mecklenbourg avaient dîné chez Sa Majesté, à son quartier général de Bodenheim, et, en sortant de table, elles étaient venues visiter le camp. Je m’enfermai dans ma tente et je pus observer à loisir Leurs Altesses, qui se promenaient devant sans aucune gène. Et véritablement ces deux jeunes dames pouvaient sembler au milieu du tumulte de la guerre une apparition céleste.

Dans la nuit du 30 au 3l, je dormais tranquillement dans ma tente, tout habillé, comme à l’ordinaire, quand je fus éveillé par le bruit de la fusillade, qui ne paraissait pas fort éloignée. Je fus bientôt sur pied et hors de la tente. Je trouvai déjà tout en mouvement. Marienborn était manifestement surpris. Bientôt les canons de notre batterie devant la maison sur la chaussée tonnèrent à leur tour. L’ennemi avançait donc. Le régiment du duc, dont un escadron était posté derrière la maison de la chaussée, marcha en avant. La situation était à peine explicable. La fusillade dans Marienborn, sur les derrières de nos batteries, durait toujours, et nos batteries continuaient leur feu. Je montai à cheval et me portai en avant, et, comme j’avais déjà reconnu les lieux, je pus, malgré la nuit, juger la situation. Je m’attendais à chaque instant à voir Marienborn en flammes, et je retournai à nos tentes, où je trouvai les gens du duc qui pliaient bagage à tout événement. Je leur recommandai ma malle et mon portefeuille, et je me concertai avec eux pour la retraite. Ils voulaient gagner Oppenheim. Je pouvais les y joindre aisément, parce que je connaissais le sentier à travers champs. Toutefois je voulus attendre l’événement et ne pas m’éloigner avant d’avoir vu le village en flammes et le combat s’étendre derrière.

Dans cette incertitude, je restais en observation, mais bientôt la fusillade cessa, les canons se turent ; le jour commençait à poindre, et je vis devant moi le village tranquille. Je m’avançai sur le champ de bataille ; le soleil se leva, répandant une triste lumière, et l’on vit les victimes de la nuit couchées pêle-mêle. Nos cuirassiers gigantesques, bien vêtus, faisaient un étrange contraste avec les sans-culottes petits, chélifs, déguenillés. La mort les avaient moissonnés sans distinction. Notre excellent capitaine la Vière était tombé des premiers. Le capitaine de Vos, adjudant du comte Kalkreuth, avait un coup de feu à la poitrine : on attendait sa mort. J’écrivis une courte relation de ce singulier et regrettable incident.

On se disposait enfin à commencer le siége, toujours annoncé, et dont on faisait mystère aux ennemis. Le 16 juin, on se dit à l’oreille que la tranchée serait ouverte cette nuit. L’obscurité était profonde ; nous nous dirigeâmes par le chemin connu vers la redoute de Weissenau. On ne voyait, on n’entendait rien. Tout à coup nos chevaux s’étonnèrenl, et nous aperçûmes devant nous une troupe qu’on distinguait à peine. Des soldats autrichiens, habillés de gris, portant sur le dos des fascines grises, passaient en silence ; à peine le cliquetis des pelles et des pioches, se heurtant les unes contre les autres, faisait-il de temps en temps deviner un mouvement voisin. Il est difficile d’imaginer une apparition plus étrange et plus fantastique : à peine aperçue, elle se répétait toujours, sans être jamais vue plus distinctement. Nous restâmes en place jusqu’à ce qu’ils fussent passés, car, du lieu où nous étions, nous pouvions du moins apercevoir l’endroit où ils devaient opérer et travailler dans l’ombre. Comme ces entreprises risquent toujours d’être dénoncées à l’ennemi, nous pouvions présumer qu’on tirerait des remparts vers ce côté-là, fût-ce à l’aventure. Mais nous ne restâmes pas longtemps dans l’attente, car, à la place même où la tranchée devait être ouverte, éclata tout à coup une fusillade, inconcevable pour nous tous. Les Français s’étaient-ils glissés hors de la ville et avancés jusqu’à nos avant-postes ou même au delà ? Nous ne pouvions le comprendre. Le feu cessa, et tout retomba dans le plus profond silence. La chose ne nous fut éclaircie que le lendemain. Nos avant-postes eux-mêmes avaient fait feu contre.la colonne qui s’avançait sans bruit, la prenant pour une troupe ennemie. Les autres furent surpris, ils se troublèrent, chacun jeta loin sa fascine ; on ne sauva que les pelles et les pioches. Les Français, rendus attentifs sur les remparts, se tinrent sur leurs gardes ; on revint sans avoir rien fait, et toute l’armée des assiégeants fut consternée.

Cette malheureuse tentative ayant amené une discussion entre les hommes compétents, ils reconnurent qu’on ne s’était pas encore assez approché de la forteresse. On résolut de porter plus avant la troisième parallèle, et de tirer par là de cet echec un avantage décidé. On se mit à l’œuvre et l’on réussit à souhait.

Le 24 juin, les Français et les clubistes, voyant leur position critique, et voulant arrêter le progrès de la disette, firent impitoyablement" sortir de la ville, et acheminèrent vers Caste], les vieillards, les malades, les femmes et les enfants, qu’avec la même cruauté nous repoussâmes vers la ville. La détresse de ces personnes sans armes et sans appui, foulées entre les assiégeants et les assiégés, surpassait toute, imagination.

Le bombardement commença le 27 juin, et le doyenné fut d’abord embrasé. Dans la nuit du 28, le bombardement continua. La tour et le toit de la cathédrale devinrent la proie des flammes avec beaucoup de maisons du voisinage ; après minuit, l’église des jésuites. Nous observions cet affreux spectacle de la redoute devant Marienborn. Le ciel était brillant d’étoiles, les bombes semblaient rivaliser avec les flambeaux célestes, et il y avait des moments où l’on ne pouvait réellement les distinguer. Qu’un pareil spectacle faisait bien paraître tout le malheur de notre situation, puisque, pour nous sauver, pour nous rétablir en quelque mesure, il nous fallait recourir à de pareils moyens !

On parlait depuis longtemps d’une batterie flottante, construite àGinsheim, et qui devait opérer contre la tête du Mein, les Iles, les prairies voisines et les occuper. On en parla tant qu’à la fin on n’y songea plus. Comme je faisais à midi ma promenade accoutumée vers notre redoute au delà de Weissenau, j’y fus à peine arrivé, que je remarquai sur le fleuve un grand mouvement ; des bateaux français faisaient force de rames pour atteindre les.îles, et la batterie autrichienne, dressée pour balayer Je Rhin jusque-là, faisait sans relâche un feu à ricochets, spectacle tout nouveau pour moi. Au premier choc du boulet sur l’élément liquide se produisait un rejaillissement d’une hauteur considérable ; l’eau n’était pas retombée, qu’il s’en formait un second, considérable encore, mais moins que le premier, et ainsi de suite pour le troisième, le quatrième, qui diminuaient toujours, jusqu’à ce que, s’approchant des bateaux, il agissait plus uniment et leur faisait courir de sérieux dangers. Je ne pouvais me rassasier de ce spectacle, car les coups se suivaient sans relâche, et de nouvelles colonnes d’eau s’élevaient toujours avant que les premières fussent tout à fait écoulées.

Tout à coup, sur la rive droite, en amont, se démarre entre des buissons et des arbres une singulière machine : une grande plate-forme quadrangulaire, de poutres assemblées, flotte et s’avance, à ma grande admiration, à ma grande joie, en même temps, de me voir témoin oculaire de cette importante expédition, dont on avait tant parlé. Toutefois mes vœux en sa faveur parurent sans influence ; mon espoir ne dura pas longtemps, car bientôt la masse tourna sur elle-même ; on vit qu’elle n’obéissait pas à un gouvernail ; le courant l’emportait toujours tournante. Dans la redoute du Rhin au-dessus de Castel, et devant cette redoute, tout était en mouvement ; des centaines de Français remontaient la rive en courant, et ils poussèrent un immense cri d’allégresse, quand cet aquatique cheval de Troie, entraîné par les flots du Mein loin du but assigné (la pointe de terre), s’avança doucement, irrésistiblement, entre le Mein et le Rhin. Enfin le courant entraîne vers Castel cette lourde machine. Là elle aborde, non loin du pont de bateaux, sur une plaine encore inondée par le fleuve. Les troupes françaises s’y rassemblent, et, comme j’avais observé jusque-là toute l’affaire avec une très-bonne lunette,j e vois encore, hélas ! s’abaisser la trappe qui fermait cet espace, et ceux qui s’y trouvaient pris en sortir pour entrer en<aptivité. C’était un douloureux spectacle. Le pont-levis n’arrivait pas jusqu’à terre : la petite garnison dut marcher d’abord dans l’eau avant d’atteindre le cercle de ses ennemis. Il y avait soixante-quatre soldats, deux officiers et deux canons. Les prisonniers furent bien reçus ; on les conduisit à Mayence, et, de là, dans le camp prussien pour être échangés. A mon retour, je ne manquai pas d’annoncer cet événement inattendu. Personne ne voulait le croire, comme je n’avais pas voulu moi-même en croire mes yeux. Le prince de Prusse se trouvait par hasard chez le duc : je fus appelé, et l’on me demanda de rapporter ce que j’avais vu. Je le Gs exactement, mais à regret, sachant bien qu’on impute toujours au messager une partie du malheur qu’il annonce.

Peu à peu l’affreuse calamité de Mayence était devenue pour le voisinage l’occasion d’une partie de plaisir. La redoute au delà de Weissenau, d’où l’on avait la vue la plus magnifique, était journellement visitée par des curieux, qui voulaient se faire une idée de la situation et observer ce qui se passait dans ce vaste cercle, étendu à perte de vue. Les dimanches et les jours de fête, cette redoute devenait le rendez-vous d’innombrables paysans accourus du voisinage. Elle était la moins exposée au feu des Français ; les coups tirés en l’air étaient très-incertains, et la plupart passaient par-dessus. Quand la sentinelle, qui allait et venait sur le parapet, voyait les Français mettre le feu aux pièces dirigées de ce côté, elle criait : « Baissez-vous ! » et soudain toutes les personnes qui se trouvaient dans la batterie se jetaient à genoux ou la face contre terre, pour être protégées par le parapet contre un boulet qui aurait porté bas.

C’était un amusant spectacle de voir ces jours-là la foule des paysans en toilette, arrivés souvent de l’église avec leurs paroissiens et leurs chapelets, remplir la redoute, regarder tout, jaser et folâtrer et, au cri de la sentinelle, se prosterner tous incontinent devant cette redoutable apparition, puis, le péril évanoui, se relever, se raillerà l’envi, pour se prosterner encore aussitôt qu’il plaisait aux assiégés. On pouvait très-commodément se procurer ce spectacle si l’on se plaçait sur la hauteur voisine, un peu en dehors de la direction du feu, ayant sous ses yeux cette singulière cohue, et à ses oreilles le sifflement des boulets.

Mais les projectiles qui franchissaient la redoute n’étaient pas perdus. Sur la croupe de ces collines passait la route de Francfort, en sorte qu’on pouvait très-bien observer deMayence la procession des carrosses et des chaises, des cavaliers et des piétons, et tenir à la fois en alarme la redoute et les promeneurs. Aussi, les chefs y ayant pris garde, l’entrée de cette multitude fut-elle bientôt défendue ; et les curieux de Francfort firent un détour afin d’arriver hors de vue et hors d’atteinte au quartier général.

S’il se trouve quelques lacunes dans mon récit, ce n’est pas une chose étonnante : chaque heure était féconde en malheurs ; à chaque moment on s’inquiétait pour son prince, pour ses amis ; on oubliait le soin de sa propre sûreté. Attiré par le péril affreux, sauvage, comme par le regard du crotale, on se préciptait sans mission dans les endroits dangereux ; on chevauchait dans les tranchées ; on laissait les obus éclater sur sa tête et les fragments fondre sur le sol autour de soi ; on souhaitait aux malheureux blessés une prompte délivrance, et l’on n’aurait pas voulu ressusciter les morts.

Si l’on réfléchit qu’un pareil état, où l’on s’exposait à mille morts pour étourdir son angoisse, dura près de trois semaines, on nous pardonnera de passer rapidement sur ces jours affreux comme sur une terre brûlante.

Le 1" juillet, la troisième parallèle fut en activité, et la batterie de Bock fut aussitôt bombardée. Le 2 juillet, bombardement de la citadelle et de la redoute de Charles. Le 3, nouvel incendie dans la chapelle de Saint-Sébnstien ; les hôtels et les palais voisins sont la proie des flammes.

Dans la nuit du 13, l’hôtel de ville et plusieurs édifices publics sont consumés.

Le 14, armistice de part et d’autre : les Français célèbrent la fête de la Fédération, les Allemands la conquête de Condé. Chez nous, canonnade et fusillade ; chez les assiégés, fête théâtrale de la liberté.

Le 16 fut pour moi On jour d’alarmes: j’avais en perspective une nuit dangereuse pour mes meilleurs amis. Un des petits ouvrages avancés des ennemis, devant la redoute Welche, faisait parfaitement son office. C’était le plus grand obstacle à notre troisième parallèle, et il fallait l’enlever à tout prix. Avertis ou soupçonnant que les Français faisaient camper de la cavalerie derrière cet ouvrage et sous le canon de la place, on voulut prendre aussi des cavaliers pour cette sortie et cette surprise. Quelle grave entreprise c’était de lancer de la cavalerie hors de la tranchée, de la déployer devant le canon de la redoute et de la place, et de la faire caracoler dans la nuit sombre sur le glacis occupé par les ennemis, chacun pourra le comprendre. Pour moi, c’était un sujet de mortelles inquiétudes, de savoir que M. de Oppen, le meilleur ami que j’eusse dans le régiment, était commandé pour cette affaire. Il fallut se séparer à l’entrée de la nuit, et je courus à la redoute n» 4, d’où l’on découvrait assez bien les lieux. On put fort bien observer de loin que l’affaire était engagée et qu’elle était chaude, et il fallait prévoir que plus d’un brave n’en reviendrait pas. Cependant le matin nous apprit l’heureux.succès de l’attaque : on avait enlevé la redoute, on l’avait rasée, et l’on avait pris vis-à-vis une position si forte, que l’ennemi ne pouvait songer à rétablir l’ouvrage. Mon ami Oppen revint heureusement ; ceux qu’on eut à regretter ne me touchaient pas de près, mais nous plaignîmes le prince Louis, qui, combattant vaillamment à la tête des troupes, avait reçu une blessure grave, sinon dangereuse, et s’était vu forcé de quitter dans un pareil mo ment le champ de bataille.

Le 18 juillet, le commandant de la place fait des propositions d’accommodement qui sont rejetées. Le 19, le bombardement continue ; les moulins du Rhin sont endommagés et mis hors de service. Le 20, le général commandant d’Oyre envoie un projet de capitulation sur lequel on traite. Nuits du 21 et du 22, bombardement furieux. L’église des dominicains est réduite en cendres. De notre côté, un atelier prussien saute en l’air.

Quand on sut, le 22 juillet, que l’armistice était conclu, on courut au quartier général pour attendre l’arrivée du général d’Oyre, le commandant de la place. Il vint. C’était un homme grand et bien fait, d’une taille élancée, de moyen âge, très-naturel dans sa tenue et ses manières. Tandis que les négociations se suivaient dans le conseil, notre attention et nos espérances furent vivement excitées ; mais, quand nous sûmes qu’on élait d’accord, et que la ville serait rendue le lendemain, plusieurs se sentirent, comme par enchantement, délivrés soudain des fatigues, des soucis et de l’angoisse, et quelques amis ne résistèrent pas à la tentation de monter à cheval et de courir à Mayence. En chemin, nous atteignîmes Soemmering qui gagnait aussi Mayence à la hâte, sans doute pour des raisons plus fortes, mais sans considérer non plus le danger de l’entreprise. Nous voyions de loin la barrière dé la première porte et, derrière, une foule de gens amassés. Nous remarquâmes devant nous des piéges à loup, mais nos chevaux y étaient accoutumés et nous les passâmes heureusement.

Comme nous arrivions à la barrière, on nous cria : « Qu’apportez-vous ? » Il y avait dans cette foule peu de soldats : ce n’étaient que bourgeois, hommes et femmes. Sur notre réponse, que nous apportions l’armistice et vraisemblablement, pour demain, la liberté et la délivrance, nous fûmes accueillis avec de bruyants applaudissements. Nous rtous donnâmes les uns aux autres autant d’éclaircissements qu’il plut à chacun, et, comme nous allions tourner bride, accompagnés de mille bénédictions, Soemmering arriva, entra dans la conversation, trouva des visages connus, lia une conversation plus intime, et disparut enfin avant que nous l’eussions remarqué. Pour nous, nous jugeâmes qu’il était temps de retourner.

Les mêmes désirs, la même ardeur, entraînèrent un certain nombre de Mayençais émigrés, qui, pourvus de vivres, surent pénétrer d’abord dans les ouvrages extérieurs, puis dans la place, pour embrasser et restaurer leurs amis. Nous rencontrâmes beaucoup de ces ardents visiteurs, et la presse devint si grande, qu’enfin, après avoir doublé les postes, on défendit sérieusement d’approcher des remparts ; les communications furent tout à coup interrompues.

Le 23 juillet se passa à prendre possession des ouvrages extérieurs de Mayence et de Castel. Monté dans une légère voiture, je fis une promenade, en serrant la ville d’aussi près que les gardes me le permirent. On visitait les tranchées, et l’on observait les travaux de terrassement, inutiles et abandonnés depuis qu’on avait atteint le but.

Comme je revenais, un homme de moyen âge m’appela pour me prier de prendre dans ma voiture son petit garçon, enfant de huit à neuf ans, qu’il traînait par la main. C’était un émigré de Mayence, qui accourait, joyeux et empressé, de son dernier asile, pour assister en triomphe à la sortie des ennemis, et qui jurait mort aux clubistes. J’essayai de le modérer, et lui représentai que le retour à un état paisible ne devait pas être souillé par la guerre civile, la haine et la vengeance ; que ce serait éterniser le malheur. La punition des coupables devait être abandonnée aux augustes alliés et au légitime seigneur du pays après son retour. Enfin je lui présentai encore d’autres réflexions sérieuses et conciliantes, et j’en avais le droit, puisque je prenais l’enfant dans ma voiture, et que je les régalai tous deux d’un coup de vin et de petites pâtisseries. Je déposai l’enfant à une place convenue, tandis que le père était déjà loin et me faisait avec son chapeau mille signes de remerctments.

La matinée du 24 se passa assez paisiblement. La garnison tardait à sortir. Cela tenait, disait-on, aux affaires pécuniaires, qui ne pouvaient être sitôt résolues. Enfin, à midi, comme tout le monde était à dîner, et qu’un grand silence régnait dans le camp et sur la chaussée, plusieurs voitures à trois chevaux passèrent très-vite à quelque distance l’une de l’autre, sans qu’on y prit garde et qu’on fît là-dessus aucune réflexion : cependant le bruit se répandit bientôt que plusieurs clubistes s’étaient échappés de cette manière subtile et hardie. Des gens passionnés s’écrièrent qu’il fallait leur donner la chasse ; d’autres se contentèrent d’exhaler leur dépit ; d’autres enfin s’étonnèrent de ne voir sur toute la route aucune trace de gardes ni de surveillants : preuve évidente, disaient-ils, que l’autorité supérieure voulait fermer les yeux, et abandonner aux chances du hasard tout ce qui pouvait arriver.

La véritable sortie des troupes interrompit ces réflexions et changea le cours des idées. Les fenêtres de la maison sur la chaussée, que nous occupions alors, nous furent très-commodes dans ce moment à mes amis et à moi. Nous vîmes le défilé venir à nous dans toute sa solennité. Des cavaliers prussiens ouvraient la marche ; la garnison française suivait. Rien de plus singulier que la manière dont cette marche s’annonçait : une colonne de Marseillais, petits, noirs, bariolés, déguenillés, s’avançait à petits pas ; on eût dit que le roi Edwin avait ouvert sa montagne, et lâché sa joyeuse armée de nains. Ensuite venaient des troupes plus régulières, sérieuses et mécontentes, mais non abattues ni humiliées. Cependant l’apparition la plus remarquable, et qui frappa tout le monde, fut celle des chasseurs à cheval. Ils s’étaient avancés jusqu’à nous dans un complet silence : tout à coup leur musique (it entendre la Marseillaise. Ce Te Deum révolutionnaire a quelque chose de triste et de menaçant, même lorsqu’il est vivement exécuté ; mais, cette fois, les musiciens le jouaient très-lentement, réglant la mesure sur leur marche traînante. L’effet fut saisissant et terrible, et le coup d’œil imposant, quand ces cavaliers, qui étaient tous de grande taille, maigres et d’un certain âge, et dont la mine s’accordait avec ces accents, passèrent devant nous. Isolément, ils tenaient du Don Quichotte ; en masse, ils paraissaient trèsrespectables.

Une troupe particulière, qui attirait vivement l’attention, fut celle des commissaires. Merlin de Thionville, en habit de hussard, remarquable par sa barbe et son regard sauvage, avait auprès de lui un autre personnage habillé comme lui. Le peuple vociféra avec fureur le nom d’un clubiste, et s’ébranlait pour se jeter sur lui. Merlin s’arrêta, fit valoir sa dignité de représentant du peuple français, la vengeance qui suivrait toute insulte ; il conseillait la modération ; « Car, ajouta-t-il, ce n’est pas la dernière fois que vous me voyez ici. » La foule resta interdite ; pas un ne branla. Merlin avait apostrophé quelques-uns de nos officiers qui se trouvaient là, et invoqué la parole du Roi : personne ne bougea, ni pour l’attaque ni pour la défense. La troupe passa sans être inquiétée.

Le lendemain, je remarquai avec regret qu’on n’avait pris aucune précaution ni sur la chaussée ni dans le voisinage pour prévenir les désordres. Ces mesures semblaient d’autant plus nécessaires ce jour-là que les pauvres émigrés mayençais, au comble de l’infortune, étaient arrivés d’endroits plus éloignés, efassiégeaient par troupes la chaussée, soulageant par des cris de malédiction et de vengeance leurs cœurs ulcérés. Aussi la ruse de guerre employée la veille par les fugitifs ne réussit-elle plus. Quelques voitures de voyage furent lancées au grand trot ; mais les bourgeois de Mayence s’étaient postés partout dans les fossés de la chaussée, et, si les fugilifs échappaient à une embuscade, ils tombaient dans une autre. On arrêtait la voiture : si l’on y trouvait des Français ou des Françaises, on les laissait courir ; si c’étaient des clubistes bien connus, on ne les lâchait pas.

Une très-belle voiture à trois chevaux vint à passer. Une jeune et gracieuse dame ne cessait de se montrer à la portière, saluant à droite et à gauche. Mais on saisit les brides dans les mains du postillon ; on ouvre la portière, on reconnaît aussitôt à côté de la dame un chef de club. On ne pouvait le méconnaître. Il était de taille courte et ramassée, un large visage, gravé de petite vérole. On le tire dehors par les, pieds, on ferme la portière et l’on souhaite bon voyage à la belle ; mais lui, on le traîne dans le champ voisin, on le foule aux pieds, on le roue de coups ; tous ses membres sont meurtris, son visage méconnaissable. Enfin un garde le prend sous sa protection ; on le porte dans une maison de paysan ; on le couche sur la paille, à l’abri des voies de fait, mais non des injures, des moqueries et des outrages. Les insultes allèrent même si loin, que l’officier ne laissa plus entrer personne, et moi-même, à qui il n’aurait pas opposé de refus, parce qu’il me connaissait, il me pria instamment de renoncer à cet affreux spectacle.

Le 25, dans notre maison de la chaussée, nous fumes encore occupés de la sortie régulière des Français. J’étais à la fenêtre avec M. Gorre. Une grande foule se rassembla au-dessous ; mais dans la place, qui était grande, rien ne pouvait échapper à l’observateur.

Nous vîmes approcher l’infanterie : c’étaient des troupes de ligne, des hommes alertes et bien faits. Des jeunes filles de Mayence partaient avec eux, les unes dans les rangs, les autres à côté. Leurs connaissances les saluaient avec des signes de tête et des propos moqueurs. « Hé ! Lisette, veux-tu aussi courir le monde ? » Et puis : « Tes souliers sont encore neufs ; ils s’useront bientôt. » Et après: « As-tu donc aussi appris le français depuis qu’on ne t’a vue ? Bon voyage ! » Et voilà comme elles passaient par les verges. Elles semblaient toutes joyeuses et rassurées ; quelques-unes disaient adieu à leurs voisines ; la plupart étaient silencieuses et regardaient leurs amants.

Cependant la foule était très-émue ; on proférait des insultes, accompagnées de menaces. Les femmes blâmaient les hommes de laisser partir ces misérables, qui emportaient sans doute dans leurs nippes le bien de quelque honnête bourgeois de Mayence : la démarche sévère des soldats, les officiers qui bordaient les rangs pour maintenir l’ordre, empêchaient seuls une explosion. L’agitation était effrayante.

Dans le moment le plus dangereux, arriva une troupe qui sans doute aurait voulu être déjà bien loin. Un bel homme, presque seul, s’avançait à cheval ; son uniforme n’annonçait pas précisément un militaire ; à son côté chevauchait une femme vêtue en homme, très-belle et bien faite ; ils étaient suivis de quelques voitures à quatre chevaux, cliargées de coffres et de caisses. Le silence était menaçant. Tout à coup des murmures éclatent dans la foule et l’on crie : « Arrêtez-le ! tuez-le ! C’est le coquin d’architecte qui a pillé le doyenné et puis y a mis le feu 1 » II ne fallait qu’un homme résolu, et la chose était faite.

Sans faire d’autre réflexion, sinon qu’il ne fallait pas que la sûreté publique fût compromise devant le logement du duc, et songeant tout à coup à ce que le prince et général dirait, en rentrant chez lui par-dessus les débris de cette vengeance personnelle, je descends à la course, je sors et, d’uoe voix impérieuse, je crie : « Arrêtez ! » Déjà la foule s’était amassée. Nul n’avait osé baisser la barrière, mais la foule barrait le passage Je crie encore : « Arrêtez ! » Il se fait un profond’ silence. Je poursuis en termes énergiques et vifs. C’était ici le quartier du duc de Weimar, la place était sacrée ; s’ils voulaient commettre des désordres et exercer leur vengeance, ils trouveraient assez de place ailleurs. Le Roi avait accordé la libre sortie : s’il y avait mis des conditions, s’il avait excepté certainespersonnes, il aurait placé des surveillants, rappelé ou arrêté les coupables. Mais on ne savait rien de pareil ; on ne voyait aucune patrouille. Pour eux, quels qu’ils fussent, ils n’avaient, au milieu de l’armée allemande, d’autre rôle à jouer que de rester tranquilles spectateurs ; leur infortune et leur haine ne leur donnaient ici aucun droit, et, une fois pour toutes, je ne souffrirais à cette place aucune violence.

La foule, surprise, restait muette ; puis l’agitation, les murmures, les insultes recommencèrent. Quelques-uns s’emportent, deux hommes s’avancent pour saisir à la bride les montures des cavaliers. Par un singulier hasard, l’un d’eux élait le perruquier que j’avais exhorté la veille, tout en lui rendant service. « Eh quoi ! lui criai-je, avez-vous déjà oublié nos discours d’hier ? N’avez-vous pas réfléchi qu’on se rend coupable en se faisant justice soi-même ? que nous devons laisser à Dieu et à nos supérieurs la punition des criminels, comme on doit leur laisser aussi le soin de mettre fin à cette calamité ? » J’ajoutai encore quelques paroles brèves et serrées, mais d’une voix haute et vive. L’homme, qui me reconnut sur-le-champ, recula ; l’enfant se pressa contre son père et m’adressa un gracieux regard. La foule s’était retirée et avait laissé la place et le passage libres. Les deux personnes à cheval semblaient embarrassées. Je m’étais assez avancé dans la place : le cavalier vint à moi et me dit qu’il désirait connaître mon nom et savoir à qui il était obligé d’un si grand service. Il ne l’oublierait de sa vie et serait heureux de le reconnaître. La belle dame s’approcha également et me dit les choses les plus obligeantes. « Je n’ai fait que mon devoir, répondis-je, en maintenant la sûreté de cette place, » et puis je leur fis signe de s’éloigner. La foule, déconcertée dans ses projets de vengeance, resta immobile. A trente pas de là, personne ne l’aurait arrêtée. Ainsi va le monde : qui franchit un mauvais pas en franchira mille. <. scampa d’un punlo scampa di mille.

Quand je fus revenu de mon expédition auprès de mon ami lierre, il s’écria, dans son baragouin anglo-français ! « Quelle mouche vous pique ? Vous vous êtes engagé dans une affaire qui pouvait mal finir. — Je m’en souciais peu, lui répondis-je. Ne trouvez-vous pas vous-même plus agréable que je vous aie maintenu la place netle devant la maison ? Quel coup d’œil, si tout cela était maintenant jonché de débris, qui fâcheraient tout le monde et ne profiteraient à personne ! Qu’importe après tout que cet homme soit possesseur injuste de tout ce qu’il a pu emmener à son aise ? »

Le défilé des Français continuait tranquillement sous notre fenêtre ; la multitude, qui n’y prenait plus d’intérêt, s’écoula. Qui le pouvait se frayait un passage pour se glisser dans la ville, retrouver les siens et ce qui pouvait lui rester de son bien, et en jouir ; mais ils étaient plus pressés encore par la fureur, bien pardonnable, de punir, d’anéantir (comme ils en proféraient parfois la menace) leurs ennemis mortels les clubistes.et les membres des comités.

Cependant mon bon Gorre ne pouvait admettre que j’eusse tant osé à mes risques pour un inconnu, peut-être criminel. Je lui faisais toujours considérer en badinant la place nette, et je finis par lui dire avec impatience : « Je suis ainsi fait, j’aime mieux corftmettre une injustice que de souffrir le désordre. »

Le 26, nous réussîmes, quelques amis et moi, à pénétrer à cheval dans la ville. Nous la trouvâmes dans un état déplorable. L’œuvre des siècles n’était plus qu’un amas de ruines, dans la plus belle situation du monde, où les richesses des provinces avaient afflué, où la religion s’était attachée àconsolider et augmenter les possessions de ses ministres. L’esprit était saisi d’un trouble douloureux, beaucoup plus triste que si l’on fût entré dans une ville réduite en cendres par une cause accidentelle.

La police étant désorganisée, aux décombres qui remplissaient les rues s’étaient ajoutées toute sorte d’immondices ; on remarquait les traces du pillage, suite d’hostilités intérieures. De grands murs menaçaient ruine ; les tours étaient mal sûres. Mais que servent les descriptions détaillées, puisque nous avons nommé les uns après les autres les grands édifices que les flammes avaient dévorés ?

Une ancienne prédilection me fit courir au doyenné, dont j’avais conservé le souvenir comme d’une petite merveille d’architecture. Le porche à colonnes était encore debout avec ses pignons, mais je ne marchai que trop tôt sur les ruines des belles voûtes écroulées ; je vis à mes pieds les grilles, dont les mailles protégeaient naguère les fenêtres hautes ; on voyait encore çà et là un reste de la richesse et de l’élégance disparues. Cette résidence admirable était donc aussi pour jamais anéantie ! Tous les édifices qui entouraient la place avaient eu le même sort. C’était dans la nuit du 27 juin que la destruction de ces magnificences avait illuminé la contrée.

Ensuite je me transportai dans le quartier du château, dont personne n’osait approcher. Des baraques de planches, qu’on y avait adossées, annonçaient la profanation de cette demeure princière ; sur la place on voyait pêle-mêle des canons mis hors de service, les uns par le tir de l’ennemi, les autres pour avoir été soumis à de trop grands efforts.

Tout comme l’ennemi extérieur avait détruit avec leur contenu des bâtiments superbes, à l’intérieur, la barbarie, l’insolence et le capriee avaient fait aussi beaucoup de ruines. Le palais Ostheim subsistait encore, mais il étaif devenu l’auberge des tailleurs, un logement militaire, un corps de garde. Affreux spectaclel Les salles étaient pleines de haillons, de lambeaux: les murs, où le gypse imitait le marbre, étaient brisés, percés de crochets et de clous auxquels on avait suspendu des armes.

Le bâtiment de l’Académie avait encore une belle apparence : seulement, au deuxième étage, un boulet avait brisé un tableau de fenêtre du logement de Sœmmering. J’y retrouvai cet ami, je ne dirai pas établi, car ses belles chambres avaient été affreusement maltraitées par leurs hôtes sauvages. Heureusement on n’avait pas ouvert son laboratoire, et il retrouvait toutes ses préparations saines et sauves. Nous les visitâmes, et elles furent pour nous le sujet d’une conversation instructive.

Dans nos promenades, nous trouvâmes une vieille femme à la porte d’une maison basse et presque enfouie dans la terre. Nous étions surpris de la voir sitôt revenue, mais nous apprîmes qu’elle n’était point sortie, quoiqu’on l’eût invitée à quitter la ville. « Ces paillasses, nous dit-elle, sont aussi venus chez moi avec leurs écharpes bariolées ; ils ont commandé et menacé, mais je leur ai dit la franche vérité : « Dieu me lais« sera en vie et en honneur dans ma pauvre maison, longtemps « après que je vous aurai vus dans la honte et dans l’infamie. » Je les ai envoyés promener avec leurs momeries. Ils ont craint que le voisinage ne fût troublé de mes cris, et ils m’ont laissée en repos. Et j’ai passé de la sorte tout le temps soit dans ma cave soit au grand jour, me nourrissant de peu, et je vis encore pour la gloire de Dieu, et ces drôles passeront mal leur temps. »

Ensuite elle nous fit remarquer en face la maison du coin, pour nous montrer comme elle s’était trouvée près du danger. Xous pûmes jeter les yeux dans la salle basse qui était à l’angle d’une belle maison. Quel étrange spectacle ! Cette salle avait renfermé depuis de longues années une collection de curiosités, figures de porcelaine et de pierre, tasses, assiettes, plats et vases de Chine ; les ouvrages d’ivoire et d’ambre n’y avaient pas manqué, non plus que les travaux du ciseleur et du tourneur, les tableaux composés avec la mousse, la paille et autres matières, enfin tout ce qu’on peut imaginer dans une collection pareille ; mais on ne pouvait en juger que par les débris, car une bombe, qui avait percé tous les étages, avait éclaté dans cette salle. La violente expansion de l’air, en jetant tout au dedans hors de sa place, avait lancé les fenêtres à la rue avec leurs treillis, qui auparavant garantissaient l’intérieur, et maintenant s’avançaient en saillies bombées entre les barreaux de fer. La bonne femme assurait qu’à cette explosion, elle s’était crue morte.

Nous dînâmes à une table d’hôte qui réunissait de nombreux convives. Au milieu de leur bavardage, nous jugeâmes à propos de nous taire. Mais nous fûmes bien surpris d’entendre demander aux musiciens la Marseillaise et le Çà ira. Tous les convives en parurent satisfaits et réjouis.

J’accompagnai des amis à la citadelle et j’y retrouvai le monument de Drusus, tel à peu pïès que je l’avais dessiné dans mon enfance, toujours inébranlé ; et pourtant que de boulets l’avaient effleuré, l’avaient frappé peut-être !

On ne pouvait s’arrêter longtemps a gémir sur le triste état de la ville, car l’hôte et l’hôtesse et tous les Mayençais auxquels on adressait la parole semblaient oublier leurs propres souffrances pour se répandre en longs récits sur la détresse sans bornes dans laquelle les bourgeois de Mayence, forcés de quitter la ville, s’étaient vus plongés entre les ennemis du dedans et du dehjors. En effet, ce n’était pas seulement la guerre, c’étaient les fureurs de l’anarchie qui avaient préparé et causé ce malheur.

Nos esprits se reposèrent un peu de ces calamités et de ces misères, au récit des actions héroïques de braves Mayençais. Ils jugèrent d’abord, avec effroi, le bombardement un désastre inévitable ; la puissance destructive des boulets rouges était si grande, le mal si terrible, que nul ne croyait pouvoir y opposer de résistance ; mais enfin, familiarisé avec le danger, on résolut d’y faire tête. Une bombe tombait-elle dans une maison, on l’éteignait avec de l’eau toute prête, et c’était un sujet de gaillardes plaisanteries. On contait merveilles de femmes héroïques, qui s’étaient ainsi sauvées elles et leurs familles. Mais on eut à regretter aussi de braves gens : un pharmacien et son fils furent victimes d’un pareil acte de courage.

Au reste, tout en déplorant ces malheurs, en se félicitant de les voir à leur terme, on s’étonnait que la place n’eût pas tenu plus longtemps. Dans la nef de la cathédrale, dont la voûte avait résisté, se trouvait encore un grand amas de sacs de farine auxquels on n’avait pas touché ; on parlait d’autres provisions, de vins en quantités inépuisables. Cela fit soupçonner que la dernière révolution survenue à l’aris, qui avait porté au gouvernement le parti auquel appartenaient les commissaires envoyés à Mayence, avait accéléré la reddition de la forteresse. Merlin de Thionville, Rewbel et d’autres désiraient être sur les lieux, n’ayant plus rien à craindre, et ayant au contraire beaucoup à espérer, après la chute de leurs adversaires. Il fallait commencer par se fortifier à l’intérieur, prendre part à ce changement, s’élever à des postes importants, accaparer de grands biens, puis, la guerre extérieure continuant, déployer de nouveau dans ce champ son activité, et, quand les armes de la république auraient obtenu les nouveaux succès qu’on pouvait espérer, passer encore les frontières, répandre dans d’autres pays l’enthousiasme de la nation, tenter de nouveau la conquête de Mayence et bien d’autres encore.

Personne ne tenait plus à demeurer dans ce pays désert et dévasté. Le Roi prit les devants avec les gardes, les régiments suivirent. On ne me demandait plus de prendre part aux fatigues de la guerre : j’obtins la permission de retourner chez moi, mais je voulus auparavant revoir Mannheim1.

Je fis à l’auberge une rencontre amusante. J’étais assis à un bout de la longue table d’hôte avec de nombreux convives. M. de Rietz, camérier du roi de Prusse, se trouvait à l’autre bout. C’était un homme grand, bien fait, vigoureux, large d’épaules, d’une taille enfin parfaitement convenable pour un serviteur favori de Frédéric-Guillaume. Il s’était fort animé avec ses voisins, et ces messieurs se levèrent de table de joyeuse humeur. Je vis M. de Rietz venir à moi. Il me salua familièrement, se félicitant de faire enfin ma connaissance, ce qu’il avait longtemps désiré. Il ajouta quelques mots flatteurs et me pria d’excuser son empressement. Notre rencontre avait, me dit-il, un intérêt particulier pour lui. On lui avait toujours soutenu jusqu’alors que les beaux esprits et les hommes de génie devaient être petits et maigres, valétudinaires et moroses, comme on lui en avait cilé de nombreux exemples. Cela lui avait toujours déplu, car enfin il ne croyait pas être lui-même une pauvre cervelle, et pourtant il était sain et robuste et de bonne corpulence ; mais à présent il se réjouissait de trouver en moi un homme d’assez bonne mine, et qui n’en était pas moins reconnu pour un génie. Il s’en félicita et nous souhaita à tous deux la longue durée de notre heureux état. Je répondis sur le même Ion, et il me secoua cordialement la main.

A Heidelberg, j’allai voir Mlle Delf, mon ancienne et fidèle amie, et je trouvai chez elle mon beau-frère Schlosser. Nous


1. Goethe était attiré par la célèbre galerie dont il parle dans les Mémoires, tome VIII. page 43 ?. parlâmes de mille choses, et il dut aussi entendre un exposé de ma doctrine des couleurs. Je trouvai en lui un auditeur sévère et bienveillant ; mais il était prévenu en faveur de la théorie d’Euler ; d’ailleurs je ne pus lui présenter assez d’expériences pour me rendre tout à fait intelligible.

Voyant donc la difficulté de l’entreprise, je lui montrai un mémoire que j’avais rédigé pendant le siége, et dans lequel j’exposais comment une société d’hommes de toute sorte pourraient travailler ensemble et, chacun de son côté, concourir au progrès d’une si vaste et si difficile entreprise. Je réclamais le concours du philosophe, du physicien, du mathématicien, du peintre, du mécanicien, du teinturier, et que sais-je encore I Il écouta fort patiemment l’idée générale ; mais, quand je voulus lui lire le traité en détail, il refusa de l’entendre et se moqua de moi. Je serais, dit-il, jusque dans mes vieux jours un enfant et un novice, de me figurer que quelqu’un prît intérêt à ce qui m’intéressait moi-même ; qu’on voulût approuver une œuvre étrangère et la faire sienne ; qu’une action commune, une coopération quelconque, fût possible en Allemagne.

Il s’exprima sur d’autres sujets encore comme sur celui-là ; j’en fus douloureusement affecté, et, le vieil homme se réveillant chez moi, je me jetai dans les assertions hasardées, les paradoxes, l’ironie. Schlosser se défendit vivement, et notre amie ne savait plus que faire de nous deux. Sa médiation nous empêcha du moins de précipiter notre départ, mais nous nous séparâmes cependant plus tôt que nous ne l’avions présumé.

Je passerai sous silence mon séjour à Francfort et le reste de mon voyage. La fin de l’année et le commencement de la suivante ne nous annoncèrent que les excès d’une nation égarée et en même temps enivrée de ses victoires. Et moi aussi, j’allais changer de genre de vie. Le duc de Weimar quitta le service de Prusse après la fin de la campagne. L’affliction du régiment fut grande ; officiers et simples soldats, tous gémirent : ils perdaient à la fois un chef, un prince, un conseiller, un bienfaiteur, un père. Je dus également me séparer tout à coup d’hommes excellents, avec lesquels j’étais étroitement lié. On ne se quitta pas sans verser des larmes. Nous étions réunis par le respect pour un homme, un chef unique, et l’on crut se perdre soi-même, quand il fallut renoncer à marcher sous sa conduite et à jouir d’une société joyeuse et sage.

Arrêtons-nous ici, pour ne pas nous plonger dans la méditation des grands événements qui nous menacèrent douze années encore, avant que les mêmes flots vinssent nous inonder, sinon nous engloutir.



FIN DU SIÉGE DE MAYENCE.