Siegfried et le Limousin/3

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Grasset (p. 67-97).


CHAPITRE TROISIÈME


En face de la villa Siegfried s’élevait un bâtiment, neuf en 1914, et qui avait cent ans, car les maisons allemandes, privées de concierges, ont une conscience autrement délétère, un cœur autrement rapide que les maisons françaises et vieillissent autrement vite. Ce fard dont les Allemands nous reprochent d’enduire nos visages, ils en couvrent leurs édifices : construite dans l’arc-en-ciel de la Herrlichkeit d’avant-guerre, il ne restait sur celui-là, de sa poudre de riz ocre, du rouge des voussures, des torchis orange, des rideaux noirs, des œils-de-bœuf violets, que le spectre d’un soleil neurasthénique, — et des fresques de la façade juste ce qu’il en faudrait dans une caverne préhistorique pour démontrer que les Magdaléniens connaissaient Guillaume II, Salomé, et l’aviation. Il était loué en garni et je retins au premier étage une chambre qui donnait sur la villa, bien que l’hôtesse, me supposant le désir d’épier les exilés de Kiev et d’Odessa dont regorgeait la maison et me croyant de la police, voulût me loger sur la cour d’où je les aurais tous vus, à travers une neige que deux petits enfants russes recevaient dans la cour sur leurs mains et mangeaient comme la manne de leur pays. De mon couloir, j’apercevais d’ailleurs toute la tribu, à travers des fenêtres auxquelles il ne pendait pas de rideaux pour narguer les espions et prouver que leur malheur était le malheur type, celui qu’on peut étudier sous une chambre de cristal, comme les philosophes écossais étudient son contraire. Je dois confesser que ma chambre était par contre l’illustration réussie du bonheur bourgeois allemand. Le confort était assuré par une collection d’ustensiles en peau de lézard, service pour œufs à la coque dont les cuillers elles-mêmes étaient en lézard de Saxe, encrier en lézard de Roumanie, et il y avait même, je ne reconnus pas la couleur de mon compatriote, un service à huîtres en lézard français. Le lézard français est rouge vif et sa queue blanche. Le luxe était non moins généreusement distribué par les trophées offerts au mari, ténor d’un quartette amateur, et cloués au mur ou épars. « À Heinrich Langen pour sa belle victoire de Dessau », « À Langen le grand pour sa triomphale arrivée à Ratisbonne », « À l’ami Langen, colosse du contre-ut, pour son triomphe d’Eckmühl », car Heinrich Langen avait fait comme ténor en Europe centrale à peu près la même tournée que Napoléon. Enfin, car il était fonctionnaire et convertissait le premier du mois, comme ses collègues, de l’instituteur au directeur des postes, sa solde entière en marchandises dont la valeur resterait fixe, la chambre était semée de ces pots d’étain et de ces bassets de laiton dont un seul exemplaire indique, à Sumatra ou à Iquique, qu’un bateau allemand a passé. Que de chaloupes allemandes avaient abordé au large de Langen ! Tous les objets de seconde nécessité n’étaient dans ma chambre que par dizaines et ceux de première par grosses…

Il n’était que sept heures. Je pris le tramway de Munich, de Munich que j’avais abandonnée voilà quinze ans pour venir toucher à Paris le premier prix du concours : Quelles douze nouvelles annonceriez-vous à Napoléon s’il revenait aujourd’hui ? Ce prix était une boussole dont le Premier Consul s’était servi en Égypte, avec la devise : « J’oriente en Orient » et que m’envie encore mon concurrent non classé Dupuy, réputé pour son mauvais caractère, qui annonçait à Napoléon la mort du roi de Rome, Fachoda, Sedan et Chanteclerc. Munich était sous la neige et il faisait nuit. Mais je la reconnaissais, ainsi invisible, insipide et muette, à ces signes plus particuliers aux villes que leur Grande Roue, leur Bavaria ou leurs pompiers : au système par lequel les conducteurs de tramway épargnent leur salive pour distribuer les billets ou empêchent la poignée de la corde d’appel de heurter le front des clients, à la marque sur la plate-forme qui sert à mesurer les enfants et au-dessus de laquelle ils paient place entière, à une relève déterminée des voyageurs, chaque place abandonnée par un ouvrier reprise à cette heure et sur cette ligne par des femmes emmitouflées qui étaient les chanteuses du Théâtre Royal, par des petits enfants qui se haussaient à la toise pour mériter la faveur de payer et qui étaient les choristes, et deux ou trois autres voyageurs qu’un profane eût jugés sans caractéristique mais dont la vue me permettait cependant de reconnaître si l’on jouait les Maîtres chanteurs ou Carmen. Pas d’enfants aujourd’hui… Des dames hautes à forte poitrine, c’est-à-dire à voix de Koloratur, de petits hommes gros, c’est-à-dire des ténors, l’énorme bossu qui chantait le mieux l’italien : sûrement on jouait le divin Mozart. Au point terminus du tramway, au point d’ailleurs qui devrait être le terminus de tous les tramways et de tous les trains du monde, au pied même d’un édifice où l’on donnait La Flûte Enchantée, je descendis.

Je n’étais pas désorienté de me promener dans cette ville avec un faux passeport et en vainqueur. C’était celle du monde où je m’étais le plus déguisé. J’avais passé sous ces arcades en berger bernois, dans ce Café Royal, — en vampire, — j’avais embrassé une Finlandaise, j’avais pris ce tramway en Frédéric II et ces taxis en Voltaire, j’avais en femme acheté dans ce magasin des faux cols d’homme. Il me restait de ce polymorphisme, par cette neige et avec l’ivresse du retour, le sentiment de pouvoir presque recourir, s’il en était besoin, selon le schutzmann ou la kellnerin, à des costumes ou à des formes non humaines… Déguisé en glace à la fraise, j’avais bu là mon café-crème… Où ne s’élève point vers le soit l’imagination, quand la réalité vous trouve au matin habillé, comme nous l’étions alors, d’une culotte noire passepoilée de grenat et coupée aux cuisses d’une chemise gaufrée à revers brodés de zinnias, et d’un chapeau émeraude à blaireau de chamois, en un mot du complet bavarois ! Mais, aujourd’hui, plus de ces lumières placées très haut dans un arbre ou un clocher pour détourner les moustiques et les mites des danseuses et des vieux dominos. J’apercevais, à peine éclairés à leur pied par une lanterne comme un cheval dont on regarde le sabot déferré, ces arcs-de-triomphe, ces colonnes maréchales, ces temples élevés à la victoire de l’Allemagne, ces chevaux aussi des statues des Othon et des Maximilien, tout un personnel triomphal qui, à cette heure du moins, affectait de souffrir plus des ténèbres que de la défaite. Par crainte du gel, tout ce qu’il y avait de païen épars dans la ville, les satyres, les taureaux d’Hildebrandt, la nymphe à trois charmes, étaient recouverts, nourriture classique et saine, de baraques Vilgrain, cependant que le chimiste Liebig et l’hygiéniste Pettenkofer, en bronze et un peu luisants — quelles douze nouvelles avais-je bien à annoncer à l’hygiéniste Pettenkofer ? — semblaient des bonshommes en neige noire et commençaient à fondre. Comme Munich avait peu changé ! Il est vrai que je l’avais connue au moment où ma croissance était finie, mon pas étalonné, mon iris incompressible, mais jamais je n’avais retrouvé à ce point, même sur la Vénus de Milo à chaque passage au Louvre, la ressemblance des statues. Le visage de Pettenkofer pétillait d’hygiène et de ressemblance. Pas de ces maisons non plus que l’on retrouve plus à droite, de ces jardins que l’on retrouve tout petits, rien de ce déplacement des monuments dans la mémoire, aussi imperceptible mais aussi implacable que s’ils étaient Rathhaus ou Marienkirche, sur un glacier… Mais, voilà quinze ans, au lieu de me heurter anonymement et en fourrures à une ville enfouie sous la neige et la haine, dans des rues étincelantes bordées de palais peints et plats sur lesquels la moindre mouche par ce soleil formait un haut-relief, j’avais été dès le premier jour heurter mon nom, illustre d’ailleurs en rhétorique supérieure et dans tout Lakanal, aux noms, réputés aussi, de Siegfried Wagner et de Strauss. C’était un jour de juin, et de fête bien entendu. Il y avait eu ce mois-là vingt et un jours fériés en Bavière, grâce aux nombreuses naissances et morts de princes Wittelsbach et d’archiducs zu Bayern. On pouvait prévoir que si la famille continuait à vivre et à mourir au même rythme, les jours de travail seraient bientôt supprimés pour son bon peuple… C’était aussi le jour où Delcassé avait donné sa démission, où la Moréna avait récupéré deux notes de sa voix perdue l’année précédente, où l’on avait enfin retrouvé et offert au Musée une bourse de Wagner en cuir sculpté, que l’on cherchait depuis la mort de Wagner, et que Wagner lui-même avait perdu deux jours de sa vie à réclamer vainement (elle contenait deux billets de faveur pour la représentation du 8 août 1875). Chaque édition des Nouvelles Munichoises, celle de sept heures, celle de onze, celle de deux, apportait donc aux abonnés une version heureuse de la journée, qui les porta, selon leur façon d’entendre l’hospitalité, à réunir leurs fils et filles jusqu’à concurrence de quatre pour me jouer un quatuor, ou à me parler, les larmes aux yeux, du bon vin qu’ils avaient bu dans nos châteaux en 1870. Je ne disais rien… je buvais l’humiliation en silence. Il s’agissait alors pour moi de pousser à la restitution de l’Alsace, de gagner au repentir et à la France, par d’habiles entrefilets dans la Revue d’Art dramatique dont j’étais le correspondant, ces soixante millions d’êtres tombés entre les Slaves et les Gaulois, et qui ont inventé, pour passer la vie et le temps, la bière, la guerre, l’okarina, et un si grand nombre de verbes irréguliers…

Il était neuf heures… Seuls étaient encore brillants, aux environs des théâtres, les magasins d’opticiens et de jumelles… Tous les télescopes, les loupes, les blocs de cristal de roche, le cerveau de Hegel avec un drapeau par circonvolution (carte immuable, celle-là, de l’Allemagne), s’offraient sans concurrence au promeneur… J’allais par les arcades, les passages, les cloîtres, m’arrêtant, pressant le pas comme quelqu’un qui suit quelqu’un et, à quinze ans de distance, je me suivais moi-même… Mes adhérences avec Munich d’ailleurs ne se firent pas douloureuses juste aux places où je pensais les trouver, et je découvrais pour la première fois les vrais points sensibles pour moi de cette capitale. Ce n’était, comme je l’avais imaginé quinze ans, ni la Glypothèque, ni la vieille Pinacothèque, pour ne rien dire de la jeune, ni la demeure où j’avais vu Lenbach peindre, ni le théâtre où j’avais vu Hildebrandt sculpter ; mais bien, surgissant seuls pour moi, comme épargnés dans une ville en cendres, le poste Moyen Âge où je recevais mes lettres guichet restant, l’obélisque d’où les Bavarois étaient partis un jeudi pour la Russie avec Napoléon et d’où je partais tous les dimanches avec Martha pour Schlossheim, les grands magasins Tietz, où je ne connaissais d’ailleurs personne, mais où j’avais continué à me rendre à la parfumerie, située juste au centre et Dieu sait accessible ! par un itinéraire compliqué et immuable qui correspondait peut-être, tant il m’est cher encore, à quelque aimant souterrain. À certains coins de rue, les mêmes glaces m’offraient comme un souvenir mon reflet, à peu près le même reflet… Un objet de porcelaine de la maison Koeller, que j’avais vu jadis en devanture, n’était pas encore vendu. Le hall du café Luitpold était tout vide, on ne voyait que la plaine de marbre des tables, comme un cimetière anonyme, et un étudiant à cicatrices, la tête dépassant à peine, essayait seul d’y ressusciter. Le bar Tip-Top à mémoire multiple m’offrit dix-huit de mes reflets, mais la personne survivante que je cherchais pour clore l’hallucination s’obstinait à ne pas paraître. Je fis le tour des cafés où j’appartenais autrefois à des tables d’habitués, institutions qui ont coutume de donner au voyageur, plus que les Pyramides, le sentiment de l’immuable, quand il aperçoit à travers la vitre embuée et presque à travers ses larmes, au retour du Thibet, l’œil indifférent de l’égoïste chef de table… Mais en vain… Disparu à la Spatenbrau le Baurath et son fer spécial pour brûler la bière, qu’il me prêtait pour ferrer ma citronnade ; disparu à la Franziskaner le major von Podmer, et sa pipe à fourneau électrique ; disparu le professeur peintre Preuss, qui ne voulut jamais pour modèle qu’une Kellnerin et ne pouvait ainsi travailler, Dieu sait s’il en profita ! quand les cafés étaient ouverts. Tous ces gens en retraite qui n’avaient plus qu’à vivre ; disparus ! Les placards au-dessus des tables, qu’on réservait alors pour annoncer la fête de chaque habitué, étaient recouverts d’affiches invitant la Bavière à réclamer une marine de guerre et des colonies, car de tous les États allemands, c’est elle, si loin de la mer, et la principauté de Reuss, qui portent avec le plus d’éclat le deuil du Cameroun et de Togo. J’étais seul en Allemagne !… et machinalement, comme les jours où le Baurath m’avait délaissé pour chasser le chamois avec sa carabine à viseur à musique, où le major — les hôtes devant arriver bientôt à sa villa du Tyrol — était allé placer au fond de son petit lac transparent sa sirène en cristal grandeur nature, je rentrai à mon ancienne pension… Elle était au-dessus du café Stefanie, où je jetai un dernier regard de recherche… Mais disparu Wedekind et sa gymnote pour les rhumatismes, mais disparu Thomas et son serre-front mécanique… Je montai par l’escalier à rampe de cuivre sur lequel, au bruit de leur alliance, le propriétaire repérait la nuit les hommes mariés, et je sonnai… Non seulement je reconnus la sonnette, mais je reconnus ma façon de sonner…

*


Maintenant j’étais en face de Lili, qui me regardait en silence, cherchant, plutôt qu’à me reconnaître, à distinguer ce que quinze ans avaient apporté de neuf à mes traits. Sa tête à elle s’était rapetissée, ses cheveux étaient plus fins, si je n’étais revenu qu’au bout de soixante ans, je l’aurais trouvée avec une tête de poupée. Elle n’arrivait pas à déchiffrer mon nouveau visage, s’entêtant à en chercher la clef, comme autrefois quand je riais toujours, dans mes yeux et dans mes dents, alors qu’elle était aujourd’hui dans mes paupières et dans mes lèvres. Moi je regardais avec joie ce salon, où j’étais à l’aise comme dans un vieil habit qu’on remet, mais où je remarquais pour la première fois, — (car il est difficile d’être homme à Paris et d’aimer passionnément sans avoir à apprendre la science des cadres Louis XV, les costumes vénitiens ; d’aimer modérément sans faire la connaissance du Style Jacob Petit, des soucoupes bleu ciel ; d’aimer égoïstement sans savoir raffiner sur la volupté que donnent les girafes en perle, les fils or et rouge pris dans des pompons d’acier accolés à des gueules de lion en améthyste, sans la brocante enfin !) — l’ameublement de teck, d’ébène, et les portraits de Kaufmann. C’était tout un site de ma jeunesse qui s’ornait soudain en mon honneur. Lili me croyait intimidé, ne se doutant pas que mon cœur fleurissait…

— Vous êtes d’une commission de contrôle ?

— Non.

— D’une commission de désarmement ?

— Non.

Il fallut me défendre aussi d’être d’une commission du Danube, du Rhin. Lili n’imaginait plus qu’un Français pût venir en Allemagne autrement que pour retirer une mitrailleuse d’un Emmenthal géant, plonger des lapins dans des vases de glycérine dénoncés comme empoisonnés, arrêter les pigeons au vol et contrôler leurs ailes, décréter le débit futur de la bière et des fleuves allemands… Or, j’étais simplement venu pour voir si les maîtresses de pension et leurs filles sont immuables, puisque l’on ne peut plus compter, pour donner à l’éternité bavaroise un peu de consistance, sur les Bauräthe et sur les majors à la suite ; et d’ailleurs que je me sentais bien dans ce salon où jadis tous les soirs, selon le pays du plus récent pensionnaire, nous nous souhaitions bonne nuit avec des mots nouveaux — buona notte, dobra notche, — qui nous donnaient surtout l’impression de désigner une chose nouvelle et rajeunissaient le sommeil !

Lili, machinalement, comme à toute visite d’ancien pensionnaire, me disait les nouvelles des hôtes de mon époque ; mais, pour la première fois où elle se trouvait depuis la guerre en présence d’un Français, au lieu de me parler aussitôt de mes amis, elle les fit précéder d’une foule éclatante et anonyme. Au lieu de me dire : Fraülein Schell n’est pas mariée, elle a des actions dans la pâtisserie artificielle et s’occupe de spiritisme, Fraülein Silz est Frau Pappe, Fraülein von Hohenriff est Frau von Hausenknoten, Fraülein Riedel, que vous avez tant aimée en 1905, l’année de cette robe qui lui allait, avec qui vous vous êtes brouillé en 1905, l’année de ses rouflaquettes, et avec laquelle, — était-ce au temps de votre brouille ou de votre amour ? — vous fûtes surpris en canot sur le Stamberg tous deux endormis et voguant, cependant qu’un petit faon des parcs de Rupprecht vous léchait, Lili me dit :

— Nous avons perdu le Prince Régent subitement, le jour où fut élevée sa treizième statue, à la fin de 1912. Puis le roi Otto mourut, d’avoir avalé, dit-on, quarante et un œufs de vanneau. Ces dernières années, il ne pelait plus de pommes de terre, mais comptait les barbes des chats. Pour le roi Ludwig, il devint peu à peu aussi vieux qu’il le paraissait, et le jour où il eut et parut le même âge, ce fut fini… La Moréna a retrouvé toutes ses notes moins deux, et la Boretti toutes ses dents sans exception…

Ainsi, selon le protocole, le rideau munichois se releva pour moi sur un avant-propos de princes et d’acteurs. Puis, quand j’eus observé le même rite, quand j’eus raconté qu’Anatole France était marié, que Rodin était embaumé, que Clemenceau avait dix-sept ans de moins que Freycinet, le barrage officiel une fois rompu, les foules de nos amis modestes se précipitèrent l’une vers l’autre, et elle me parla de Martha…

Martha, le dimanche de mon départ, vêtue de mousseline à pois rouges, les oreilles sous deux coques, la langue au secret dans sa bouche, les yeux sous ses cils et paupières, les ailes de son nez fermées de détresse, ses mains cachées dans un manchon, promena tout ce corps charmant privé de sens du Jardin Royal ou elle me cherchait en personne, à l’église des Théatins où elle réclamait par paraphrase pour dix pfennig à saint Antoine un trésor perdu. Elle eut tort de ne pas préciser. Elle trouva un livre de messe, une broche représentant un éléphant passionné, mais ne me trouva pas. Parfois un petit chien perdu semblable au mien passait. Elle le poursuivait jusqu’à ce qu’il eût rejoint son maître. Moi j’étais déjà à Augsbourg, ivre de liberté et surpris par le contrôleur à danser dans le couloir. Parfois un lorgnon renvoyait un rayon dans lequel elle croyait reconnaître un de mes faux regards. Des larmes alors venaient sur ces yeux cachés sous ces cils. Moi, en gare d’Ulm, à la hauteur de la cathédrale, j’appuyais mon visage de toutes mes forces contre la vitre, grimaçant d’aise, à l’étonnement du contrôleur qui se dégourdissait les jambes sur le quai. Parfois, elle croyait me voir entrer au Musée National, elle y pénétrait, voyait sa méprise, et devait courir par les quatre-vingt-trois salles qu’on est obligé de visiter dans l’ordre, pour sortir au plus vite, et me chercher. Moi, en face Lauingen, où naquit ce brave Albert le Grand, je lisais avec ravissement toutes les nouvelles contenues dans l’Écho de Lauingen, et les dates de foire de toute la région… Parfois, un jeune homme me ressemblait, Martha s’arrangeait pour être bousculée par lui, il s’excusait, il lui prenait le bras. Elle décidait de me punir par mon sosie, mais soudain s’échappait. Moi, sans pensée aucune, arrivé à l’indifférence comme à je ne sais quelle écluse, en face l’hôtel Ruf de Pforzheim, je me demandais si je n’allais pas prendre à six heures le train qui ramène à Munich. Parfois Martha, un officier à tête rase la saluant, décidait de me punir par mon contraire, et consentait à ouvrir la bouche pour prendre une glace, pour dire que la glace était froide, pour dire que le froid est chose agréable, ne sachant pas qu’un seul sens délivré délivre tous les autres. La nuit était venue. Moi, à la hauteur de Châlons-sur-Marne, surpris par le désespoir et l’amour, je voulais mourir. Cependant que la belle Martha, toute au lieutenant von Todel, en plein centre du Restaurant du Théâtre, prenait sur la nappe, avec des allumettes et des boules de mie de pain roulées, sa première leçon de tennis… Moi, dans un taxi déplorable, sur la misérable Concorde…

Si le major von Podmer est mort pendant la saison d’été, je pense soudain que la sirène de cristal est encore au fond de son lac…

*


Quand je m’éveillai, la neige ne tombait plus, mais un grand vent soufflait, qui soudain, comme si le vent avait été le grand ennemi des hommes à leur naissance sur la terre, rendait attendrissante aux larmes l’invention des maisons, de la casserole de cuivre, du lit et des doubles fenêtres. Les animaux, chevaux et bœufs, qui n’ont point la faculté ou le temps de changer leur couleur l’hiver, effarés d’être aussi visibles sur la rue blanche, s’y creusaient, en piaffant et grattant, un socle noir. Comme si la neige avait été le premier ami des êtres humains à leur naissance, les passants se baissaient là où elle paraissait le plus sensible, et la caressaient. Point de bruits de pas, les hommes semblaient tout au plus appuyer sur le monde, comme par un trolley, par leur rire ou par leur parole… Un vieillard, qui avait dû chasser des fauves aujourd’hui disparus, imprimait de ses doigts sur chaque pierre de fenêtre la trace du loup et de l’élan. Puis des valets balayeurs, selon l’amitié ou l’antipathie des propriétaires, tracèrent ou ne tracèrent pas de petits chemins entre les villas.

Juste en face, Siegfried avait tiré ses rideaux et achevait sa toilette. Presque identique en pyjama à Forestier, il disparaissait à chaque instant de sa fenêtre, et de chacun de ses plongeons en Allemagne rapportait un vêtement qui le déguisait un peu plus. Lui, qui ne portait que du linge blanc, s’enveloppa d’un tricot mauve, d’un caleçon rose, de genouillères vert véronèse, s’armant pour je ne sais quel tournoi avec l’arc-en-ciel. En déshabillant nos blessés prussiens nous trouvions ainsi, au-dessous de leur uniforme invisible, un écorché de couleurs. Lui, pour qui jadis les deux questions irritantes, à des moindres degrés, était celle de la rive gauche du Rhin et celle des bretelles, il consolida son matelassage d’épingles de nourrice, de chaînettes-supports, relia ses boutons de plastron par un fil de faux argent qu’il agrafa à une chaîne centrale. Puis, aidé de serviteurs dont la race différait plus encore de la race des nôtres qu’un Celte d’un Germain, par une brosse à tête en nickel élastique, par un soutien-moustache, par une brosse à habits dont se recourbait la poignée et qui laissait croire dans chaque mouvement à un hara-kiri, lui, qui n’admettait jamais qu’il plût, consulta un thermomètre intérieur, un thermomètre extérieur, le baromètre, et tapota un instrument horizontal qui pouvait être un sismographe. Ainsi s’assurent les Allemands du temps qu’il fait. Tout lui indiquant la neige, il la regarda enfin, ouvrit la fenêtre, et, apercevant la trace du loup et de l’élan, l’effaça pour qu’ils pussent échapper aux chasseurs.

Ida vint déjeuner avec moi et m’apporta les nouvelles. On continuait à craindre un complot, et Ida avait l’idée que Zelten en était l’âme. Les inquiétudes n’étaient pas encore si vives, car Zelten remettait toujours les grandes entreprises au 2 juin, jour anniversaire de sa naissance, et le 2 juin prochain risquait d’être chargé, car, d’après ses confidences successives, Zelten avait ce jour-là à commencer son livre sur l’Orient-Occident, à engendrer enfin un fils, et à se faire plomber cinq dents. Peut-être sa famille déléguerait-elle cette année encore, du 25 mai au 5 juin, pour le surveiller, cet oncle, cette cousine ou ce notaire qui avaient empêché, entre autres, deux suicides, un engagement à la Légion, et l’achat (particulièrement redouté du délégué notaire) d’un cuirassé désaffecté avec dancing. À deux heures, les visites pour Siegfried Kleist commencèrent. Ce n’était malheureusement pas des visites insignifiantes. Forestier n’était pas amarré à son nouveau pays par ces petites chaînes, sur moi d’ailleurs assez solides, qui aboutissent à des poètes disciples de Dehmel, des musiciens élèves de Reger, à des actrices viennoises, et à une douzaine de tables de brasserie. Je constatais autour de la villa les allées et venues de ceux qui, grâce à leurs automobiles, leurs rapides ou leurs avions, parviennent plus vite que la foule auprès de la gloire à son lever. Ida, qui était camarade de pension de Rita Sacchetti, voyait chaque semaine autour de la danseuse le même remue-ménage, et à peu près les mêmes gens ; car il vint le président du Conseil, le banquier Zorn, le brasseur Dittmann, tout ce qu’il y a de solide en Bavière. Il n’était pas possible, pour y enfoncer quelqu’un, de lui attacher au cou de plus grosses pierres. Puis vint une foule qu’Ida n’avait guère aperçue qu’aux festivals, celle qui se dérange pour les victoires ou pour les généraux victorieux, le baron von Xylinder, Frau Rattel, les Schœneburg. Puis, un peu plus tard, pour me redonner quelque espoir, ceux qui dans Munich allaient de mon temps au concert français, à l’exposition française, chez la modiste Huguette, et je fus surtout rassuré d’apercevoir le prince Heinrich.

J’avais connu le prince Heinrich von Sachsen Altdorf, qui habitait une rue voisine, près du château de Nymphenburg. J’arrivais à sa maison par une suite de jardins français, à travers un quinconce de statues, signées Coustou, de dieux nommés de noms français, puis par un chemin bordé des quinze logements réservés aux contremaîtres limousins ou parisiens qui travaillaient à la porcelainerie, le nom de famille sur la plaque de marbre remplaçant les noms d’arbustes ou de femmes que portent les chalets français, Villa Morin, Villa Forichon, Villa Couillard, à travers des enfants qui s’appelaient Robert ou Marcel et jouaient aux billes avec un mouvement du pouce qui les eût fait reconnaître entre les quinze autres millions d’enfants de l’Empire ; mais, par cette chaussée Greluchot (c’était son nom), je parvenais au centre de ce que je croyais, avec Mme de Noailles et cent millions d’Américains, l’Allemagne. Le prince, qui devait régner sur Saxe-Altdorf après son frère aîné marié à une sœur de Guillaume mais sans enfants, était né le même mois que l’empereur, et avait étudié en même temps que lui à Bonn, où ils s’étaient brouillés en langue anglaise chaque matin pendant quatre semestres, les précepteurs les contraignant à se réconcilier le soir pour les exercices de français. Le milieu de la journée étant réservé à la langue maternelle, ils n’avaient pas eu encore à se parler allemand. Depuis, car le destin qui a des hommes une médiocre opinion aime insister ou préciser, chacun des actes de Guillaume était reproduit ou devancé dans la semaine ou l’année par un acte correspondant du prince, qui en était, aux yeux de la vraie Allemagne, le désaveu. Le mois où Guillaume eut épousé cette impératrice peu radieuse, on annonça les fiançailles d’Heinrich avec Annette Blensen, fille du romancier, reine de beauté du Schleswig, et la meilleure nageuse du continent, ou plutôt des mers environnantes. Ses robes, même de cour, étaient conçues de telle sorte qu’elle pût se laisser tomber en n’importe quelle circonstance dans la rivière, l’étang ou l’avenue d’eau sur les bords desquels on passait, y disparaissait comme une ondine, et seul Roosevelt, pendant son séjour à la cour impériale, essaya de la suivre, tout habillé, sans succès, à travers les bassins de Potsdam, puis les rigoles du Spreewald. Dans l’année où Guillaume édifiait la Siegesallee, Heinrich, dans son jardin de Nymphenburg, fit construire une tonnelle et poser un cadran solaire. Pour chaque prince adipeux et terrestre que Guillaume engendrait, Heinrich ajoutait à sa lignée un nouveau baron de Altdorf, honnête, candide, qui, dès qu’on put voler, se laissait tomber dans l’air comme sa mère dans l’eau. Il y en eut assez pour faire, en 1914, la première escadrille, et tous, Guillaume gardant intacts ses fils, furent mutilés ou tués. C’était le vieux duc de Saxe le père qui avait créé vers les quatre-vingt la troupe des Altdorf, où chaque rôle, fût-ce celui d’un valet, était joué par un acteur célèbre, comme pour le centenaire de l’auteur, et qui se disait moins offensé par un petit acteur dans un grand que dans un petit rôle. Heinrich avait hérité de cette manie, mais pour sa maison. Il ne voulait voir autour de lui la vie jouée que par des Allemands dignes d’elle et de leur prince. Il n’y avait pour couper le pain à sa table, pour cirer le parquet, pour tirer les rideaux, que des êtres simples et bons, et ceux que l’on aurait choisis justement pour fêter le centenaire de la vie elle-même… Je savais maintenant comment rejoindre Forestier. La baronne de Schleissheim me présenterait une seconde fois au prince, et je demanderais son aide pour pénétrer dans la villa.

Vers six heures, quand les visites eurent cessé, je pouvais donc faire mon bilan. Tous les Allemands que j’avais vus passer ce seuil, en somme, musiciens, banquiers et princes libéraux, sans parler des princesses nageuses, n’étaient autres que ceux qui gardent depuis des siècles l’Or du Rhin, si l’or du Rhin représente la naïveté, la pompe, la douceur allemandes, et c’était à eux que j’avais à ravir Forestier. Le vrai Siegfried aujourd’hui, c’était moi, avec mon passeport canadien : Siegfried Chapdelaine. Dans la circulaire du Generalstab sur la rééducation des blessés allemands amnésiques que venait de m’apporter Ida, je lisais d’ailleurs qu’on ne leur donnait comme maîtres que les spécialistes du Moyen Âge ; on les confinait dans les cités libres intactes, Stralsund, Rothenbourg ou Nüremberg ; on usait avec eux, comme avec les enfants allemands, de cette ressemblance vraie ou factice de l’Allemagne d’aujourd’hui à celle du Saint-Empire pour glisser le Moyen Âge comme un transparent au-dessous de chacun de leurs atlas ou de leurs leçons. J’avais à ravir Forestier, non à Lerchenfeld, non à Theodore Wolff, mais aux Fugger, aux Piccolomini, à Albert Dürer. J’avais à le ravir, non à Lili Marlberg, à Léa Bolz, mais aux Allemandes de Vischer et de Cranach, car je venais de lire aussi la circulaire du médecin-major de Stralsund sur l’infirmière type que doit trouver à son chevet le soldat allemand amnésique dont la conscience s’éveille… « Pas de brunettes, pas de Lorraines rieuses, écrivait le major-chef Schiffl, mais l’image même de la patrie. Il est strictement prescrit qu’elle porte ses cheveux en longues nattes blondes et si possible jusqu’à la cheville, que sa poitrine soit haut placée et qu’elle puisse l’effleurer en se courbant du menton, que son teint soit de neige, de sang, avec un millième de safran, et telle d’ailleurs que le type parfait ci-contre, dont neuf photographies dans l’annexe reproduisent les principales poses réservées aux regards du blessé, avec les mensurations modèles de son corps, déterminées d’après les meilleurs tableaux ou statues du Moyen Âge, ou nos meilleures héroïnes vivantes de tragédie et d’opéra… »

Soudain (je ne devais pas me tromper, car j’avais regardé les neuf photographies avec complaisance), il me sembla voir près de la maison Forestier la femme modèle du major Schiffl. Elle en sortait sans que je pusse me rappeler l’avoir vue y pénétrer, par une étroite porte invisible dans un retrait, et, de cette villa qui était maintenant une partie de moi-même, ainsi qu’une aiguille sort tout d’un coup de votre bras ou de votre manche. C’était bien elle, les bras chargés de roses rouges, le menton penché effleurant presque sa gorge, et telle enfin, malgré l’absence de péplum et l’adjonction d’une veste en chat sauvage et de bottes à l’écuyère, qu’il était prescrit de se présenter, d’après l’image 6, aux amnésiques de deux ans. Pour réveiller même en moi, d’une époque oubliée pas mal antérieure à ma naissance, le souvenir de langueurs et d’amours allemandes, elle n’eut en effet qu’à souffler sur une mèche rebelle de ces cheveux dont l’annexe m’avait dit la longueur, qu’à faire saillir sous la jupe ce genou droit, dont je savais le tour. La connaissance au compas que j’avais de ce corps, de ces tresses de 1 m. 83, de ces yeux de cinq centimètres, de cette bouche calibrée, de ces jambes de deux pieds six pouces, de ce mollet égal à la moitié de sa taille et aux trois dixièmes de sa poitrine, me conférait subitement, de mon poste d’observation, une connaissance égale de ses pensées. Je la devinais ardente et obstinée, à ce front de quatorze centimètres qui s’appuyait sur l’air comme sur un joug, avec des fièvres et des passions dont je pouvais prévoir, à un degré, l’exacte température, de la bonté, de la ruse, et un amour considérable des chapeaux, car au lieu des bleuets ordonnés par l’annexe, elle portait un casque Walkyrie-Reboux. Forestier l’accompagna jusqu’à la grille, d’un corps non mesuré qui paraissait, à côté de ce corps immuable, se modifier à chaque pas, la suivit des yeux jusqu’au moment où elle se retourna avant de disparaître, agitant ses fleurs comme il est prévu à l’image 9 et dernière pour la séparation suprême. Puis, destiné ce jour-là à effacer les traces sur la neige, vinssent-elles des fauves ou des femmes, il se baissa pour ramasser les pétales tombés du bouquet, et, se relevant, haussa vers moi un visage où il n’était nécessaire de connaître ni les rapports du menton et de l’oreille ni l’ellipse de l’œil, pour lire une grande candeur. Qui me dira pourquoi j’en fus irrité comme d’une hypocrisie, non contre mon ami certes, mais contre le major Schiffl et consorts, et cette Allemagne qui prétendait redonner la pureté ? Car Forestier connaissait de la passion tout ce que peut en penser Mlle Trapet, de l’Odéon, des bousculades tout ce qu’en sait Mlle Béril, du Français, et du dégoût tout ce que peut en apprendre Sola Astrum, le démon exactement contraire à ceux que conseillait la circulaire, tout noir, tout onduleux, tout criard, et de l’indifférence tout ce qu’en inspire Yvonne de Greille, qui eut sa dernière lettre, son dernier mot écrit en français la veille du jour où il fut porté tué :

— « Adieu, chère Yvonne, je n’ai pas de monnaie ce soir : acceptez tout ce grand amour que je sens aujourd’hui en moi… »

Forestier ne bougeait pas. Il ressemblait à un somnambule que nous avions éveillé un jour par de grands cris ; c’était aussi l’hiver, et l’homme ne s’était fait aucun mal sur la neige épaisse.

*


Au bas de la Maximilianstrasse, juste avant les bâtiments romantiques en stuc d’où les monstres et les reines essaient vainement de se dégager, et juste après l’Hôtel des Quatre-Saisons, dont le marbre se plaît par contre à libérer de fort jolies personnes, actrices viennoises ou américaines, et aussi quelques gargouilles, telles que les petites Rosenbreit et la comtesse Cohn, habitait Bertha-Augusta, douairière de Schleissheim. C’est Bertha, dans sa jeunesse, que Sacher-Masoch avait pris pour le modèle de sa dame d’honneur dans son roman sur l’Allemagne, et elle en avait conçu pour elle-même et pour l’auteur une admiration qui l’avait poussée à s’inscrire, bien innocemment, à toutes les sociétés masochistes, dont elle ignora toujours le véritable but. Son petit salon n’était plus ouvert aux Alliés ; elle me reçut dans la salle des vitraux, où les photographies signées de Moltke et de Bismarck paraissaient aussi périmées et lamentables que paraissent soudain périmés et ravissants, dans une anse de l’Oise et du Petit-Morin, des canots d’avant la guerre qui ont nom Quand-Même ou Coulmiers. Je n’hésitais pas à recourir à Bertha, car j’avais barre sur elle. Avare, égoïste et entêtée, comme la famille de Schleissheim dont elle avait acquis tous les défauts par alliance, elle devenait généreuse s’il lui était prouvé qu’elle vous portait bonheur. Des fournisseurs, prévenus, avaient obtenu par elle le Service de la Cour, pour avoir prétendu qu’au lendemain du jour où la baronne avait acheté leur entame de veau ou leur papier à lettres solde en essayant de leur passer des pièces fausses, le nombre des clients avait doublé et le poisson en plein soleil ne pourrissait plus. Les domestiques, s’ils disaient ne rien casser quand elle était là, pouvaient sans crainte saccager Chine et Saxe quand elle était absente. Sa table était fournie de quémandeurs, tenus pour son dîner de revenir de la chasse aux coqs de bruyère, leurs derniers boutons de faux col à bascule brisés dans la hâte, leurs chaussettes craquées, le menton haché d’avoir été livré sans lumière au rasoir, qui la proclamaient leur fétiche, et auxquels elle se pendait en breloque toute la soirée. J’avais eu la chance de lui écrire en juin 1914 une carte d’Auvergne et de Saint-Nectaire, où je lui disais qu’elle me portait chance et que je n’avais jamais de vers dans mon fromage. Elle m’avait aussitôt répondu de ne pas me risquer sur les montagnes élevées de plus de 1.500 mètres, sinon elle m’abandonnait à mon sort…

— Eh bien ? dit-elle, sans répondre à mon salut…

— Eh bien ! répondis-je. Je ne suis pas tué ! Votre carte de 1914 m’a sauvé !

Elle n’avait pas pensé à cela. En fait, n’avais-je pas raison ? De tous les êtres qu’elle avait favorisés, n’étais-je pas le seul à qui elle eût vraiment porté bonheur ? Tous ceux qu’elle avait cru hisser à la réussite, le ténor belge, l’intendant général, la baronne Wolkinska, la guerre, ou le cancer, ou le gâtisme, les avaient ramenés à des tombes particulièrement originales mais au lot commun. Tandis que moi, qui selon ses préceptes formels sur l’altitude avais évité pendant ces cinq années passées en combats, d’attirer mes ennemis au faîte du Sancy, de livrer mes luttes particulières au col du Saint-Bernard, et qui avais vogué sur bien des mers, cherchant la faveur de Bertha au vrai niveau, on pouvait dire qu’elle m’avait sauvé. Il me suffit d’ajouter que j’avais hérité de quelques millions, que j’avais échappé à deux torpillages, pour qu’elle me pardonnât et se pardonnât à elle-même d’avoir porté bonheur, indirectement, à ma patrie.

Je commençai à croire ce jour-là à son pouvoir, car elle m’apprit que Siegfried von Kleist cherchait un professeur de français. Elle lui téléphona et voulut m’y conduire le jour même, sous mon nom canadien si je le désirais, par un de ces après-midi de vent et de rafale que l’on n’obtient à Paris qu’en sortant sur son char la reine des reines… Bertha avait d’ailleurs constaté que toujours elle portait bonheur au mauvais temps…

Le roi Otto, frappé d’entendre un mandarin répondre aux compliments de M. Patenôtre par l’affirmation que les seules nations civilisées étaient la France et la Chine, elles seules possédant une cuisine et une politesse, avait chargé vers 1875 Bertha-Augusta de créer une école ménagère pour les filles aînées de sa noblesse, une école de Grâces pour les cadettes et d’amener ainsi la Franconie à la hauteur de ses deux devancières. On sait combien pleinement réussit l’expérience, couronnée par le soufflet bayadère et la révérence à écho, mais trop vite interrompue par la folie d’Otto. Il en restait à Bertha, qui avait dû apprendre par cœur les manuels de cuisine et de maintien, l’habitude de répondre sans hésiter et en phrases de catéchisme. À travers les cahots du fiacre, j’obtins ainsi sur Siegfried des renseignements que leur précision reculait autant dans le passé que s’il s’agissait du vrai Siegfried ou du vrai Kleist.

Je demandai quelles villes Siegfried connaissait de l’Allemagne.

— Sassnitz, où il a été guéri ; Munich, où il rédige sa critique des constitutions ; Oberammergau, où il passe l’été.

Je demandai ses projets.

— Le 25 avril, une fête de Gœthe, à Berlin. Le 14 juin, à Breslau, le procès Erzberger. Hier, par une pénible coïncidence, on a apporté chez lui, le matin, les poignards et revolvers des assassins qu’on doit laisser une semaine, selon la coutume, chez chaque membre du jury, et, l’après-midi, l’urne qui contient, dit-on, le cœur de Gœthe et qu’on confiera aussi quelques jours à chaque orateur désigné. Mais chaque Allemand ne vit-il pas à la fois dans cette double atmosphère ?

Je demandai son âge.

— Il a trente-sept ans.

C’était, en effet, son âge exact. À quoi l’Allemagne avait-elle bien pu le deviner ?

*


Il en était de la maison de Forestier comme de son vêtement. Pas une trace ne subsistait de la sûreté avec laquelle il avait jadis retiré de cent boutiques d’antiquaires et de trois ateliers modernes tous les meubles et tous les objets qui, depuis le XVIe siècle, et en passant par Iribe, n’avaient été faits que pour lui. Gravés sur tout ce qui était bois, brodés sur tout ce qui était étoffe, je retrouvais dans son bureau tous ces proverbes et résidus de la sagesse allemande dont le visiteur est abreuvé : « Qui parle le matin, se tait le soir… Qui aime son prochain aura des fleurs au printemps… Assieds-toi sur moi, je suis un loyal fauteuil de Dessau… L’heure du matin a de l’or dans la bouche… » J’aperçus du moins, pendu au mur, un objet commun à ce bureau et à son bureau de Paris, un objet neutre, la femme à turban de Vermeer. Rien n’était perdu, puisque ce petit Hollandais avait réussi dans sa petite tâche, en s’armant, il est vrai, d’un cadre étain et cuivre plus large que lui-même, et en se colorant de couleurs infiniment plus vives encore que celles de l’original… Le combat avait dû être rude pour traverser cette rétine endurcie par un destin allemand… Enfin, Kleist entra…

Il entra plus couvert encore de barbe, de bagues et de breloques qu’il ne l’avait semblé de loin, tant l’Allemagne prenait ses précautions pour qu’il ne manquât plus, en cas de nouvelle amnésie, de plaques d’identité. Mais il avait gardé ce qu’un homme n’abandonne que s’il est résolu à disparaître, son tic de la lèvre, celui aussi de ses mains qu’il continuait à croiser sans cesse et qu’il tâtait comme une preuve encore muette mais impérissable. Sa première parole aussi me montra que ses manies de pensées, et la joie par exemple qu’il avait de savoir la superficie exacte des pays du monde, ne l’avaient pas abandonné…

— J’aime le Canada, me dit-il en allemand. Peu de personnes savent que son territoire est plus grand que celui des États-Unis, y compris l’Alaska…

Pourquoi fallait-il qu’il appartînt aujourd’hui à un pays dont les kilomètres carrés étaient réduits par la guerre ? Je retirai ma main aussi vite que je le pus, comme si c’était à elle qu’il allait se reconnaître, et je me plaçai à contre-jour, dans la crainte que ma vue n’agît trop brusquement, mais c’était une crainte vaine. Tout droit, chargé de son passé à lui, de son triomphe au baccalauréat à Poitiers, de sa sœur écrasée à Boussac, de sa patrie Limoges, de notre promenade à Dampierre sur un char-à-bancs à coussins tigrés, de son désespoir le jour de rentrée au lycée Lakanal où il s’était assis avec son complet blanc dans l’encrier, je restais à ses yeux le fils d’une dame de Montréal, baigné dans le Saint-Laurent, frotté dans la neige. De quel cadre gigantesque cuivre et étain devrais-je me parer, de quelle aniline éclatante enduite mes vêtements pour atteindre ce cerveau dont je voyais, à travers son iris toujours si large, la première brume ? Lui, à chaque instant, fermait les yeux, se courbait, c’est qu’un des cent mille passés possibles pesait sur lui ; il se taisait, c’est qu’un des mille passés probables ombrageait un moment sa tête ; et cet homme qui ne se souvenait d’aucune souffrance, — ni des plus légers maux de dents de son enfance, — on sentait qu’il devait admettre les avoir connues toutes. Le soir était venu. Il alluma une lumière au fond d’un pot en albâtre sur lequel dansaient des chiens bassets, servit le thé avec une théière dont l’anse était la queue d’une sirène, approcha un cendrier qui était Rübezahl, et, une fois remué le trio ou le quatuor des petits animaux ou héros légendaires dont un vrai Allemand se doit d’exciter toutes les heures la ronde, il s’enfonça dans un fauteuil, et me dit :

— Cher monsieur, vous perdez votre gant.

n avait parlé français et je regardais à mes pieds, heureux de ce gant perdu qui me permettait de cacher mon émotion… Il avait parlé français sans accent, avec une adhérence, tout au plus, entre les mots comme entre des mots blessés et fraîchement cicatrisés. D’ailleurs, mon gant était près de moi, sur la table, et la baronne se mit à rire : Kleist avait voulu simplement me réciter un chapitre de son manuel. La leçon était commencée, car à la pendule une troupe mixte de coucous, de moines et de Geneviève de Brabant venaient d’indiquer la demie.

J’avais laissé tomber mon gant… Tu avais déchiré ta robe… Nous avions couronné l’âne noir… C’est ainsi que le manuel, ouvert au chapitre des Petits Malheurs, nous fit passer cette première entrevue à une confession puérile, mais dont chaque aveu me libérait à la fois de je ne sais quelle faute et me couvrait de peine… J’avais lâché l’écureuil, il avait plumé le serin… Au-dehors, le vent s’élevait. Je pensais aux vrais méfaits que nous avions commis ensemble ; j’avais déchiré la robe de Cricri ; il avait accusé Sarcey de perfidie ; nous avions tiré la sonnette de Larroumet… Des tuiles tombaient des toits. Dieu aussi, à en juger par ce vacarme au-dehors, était aujourd’hui bien maladroit !… Dieu, — qui avait volatilisé l’uniforme de Forestier, qui avait déchiré le voile du monde, qui avait décimé l’innocente Russie ! Je m’étais approché de Siegfried et je surveillais sa lecture. La dernière fois que nous nous étions ainsi penchés de front, âmes à l’abreuvoir, sur le même volume, il se trouvait que c’était sur un texte allemand, sur Schopenhauer. Quels petits malheurs n’avaient pas causé les femmes ce jour-là ! Mais Kleist ne me laissa pas le temps de préciser mon souvenir, il fallut lire le chapitre suivant, qui était celui des animaux, avec le nom de leur ramage, de leur appel ou de leur cri ; et quand le coucou reparut pour sonner la fin de la leçon, nous savions qu’il coucoulait et nous savions aussi ce qu’aurait pu faire, si l’horloger l’avait voulu, le daim muet de Geneviève.

Il était six heures. De ce cri qu’on appelle la parole, de ce cri étouffé, guttural, émouvant qu’on appelle la parole allemande, Siegfried me dit à demain…

*


Il avait été convenu qu’après chaque leçon, pour la compléter, j’enverrais à Siegfried un exemple de rédaction française. Je savais que le raccord profond entre Forestier et moi ne pouvait guère être obtenu que par cette correspondance en apparence anodine. Jamais la conversation de Forestier, même avec son meilleur ami, ne permettait autrefois l’abandon ou les confidences. Mais, parfois, nous recevions des lettres, auxquelles il ne faisait plus ensuite allusion, dans lesquelles il nous expliquait par exemple pourquoi, la veille, du Père-Lachaise, il avait détourné la tête au lieu de reconnaître la Seine invisible à sa gaine de brume et de tendre l’oreille pour suivre au bruit le tracé des métros, ou tout autre détail insignifiant d’une attitude qui se révélait ainsi très complexe et très sensible. Au téléphone, d’ailleurs, c’était un troisième Forestier, précis, sec et assez dur ; je ne sais ce qu’il était par télégramme, par T. S. F. ou par message spirite. Mais j’étais assuré de l’atteindre par la moindre écriture. Je choisis donc une rédaction qui me permit de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l’humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même, comme celui de l’anguille, et en diminuant ou grossissant démesurément certains objets, pour que sa mémoire, qu’elle fût devenue myope ou presbyte, eût plus de chances d’être atteinte. En voici le début :

Exemple de rédaction française : Solignac.

Solignac a une chapelle et une cathédrale, un ossuaire et un cimetière, un ruisseau et un fleuve. Les baptêmes sont célébrés dans la chapelle, les morts dans la cathédrale, et les mariages à l’église de l’abbaye. C’est comme si les Solignacois avaient des lits différents pour naître, se marier et mourir. Le ruisseau s’appelle la Briance. De sa rive droite, car il a emprunté des hommes l’habitude de n’être pas gaucher, il a travaillé la vallée pendant des centaines de milliers d’années, contrecarré depuis six mois par un agent voyer nommé Sicard. Sur la place de la Marine, coule une fontaine dont l’eau rejoint à deux cents mètres le ruisseau par un caniveau souterrain, et lorsque le maire, en y lavant une anguille, la laissa glisser de ses mains dans le conduit, il fut beau de le voir galoper, suivi de l’adjoint, encouragé par le receveur des postes, jusqu’au trou par lequel elle devait déboucher. Les maisons sont de granit, avec de grandes caves, de grands greniers, et les Solignacois vivent ainsi entre l’abondance des vins ou des piquettes et l’abondance des fruits. Les deux essences principales sont le châtaignier, le peuplier, et, sur les pentes, le cyprès. Les peupliers y agitent sans arrêt leurs feuillages. Le savant qui trouva la méthode pour utiliser la force des marées, vient souvent les écouter, et cherche un moyen de capter toute cette douceur et tout ce bruissement. Devant le Café du Commerce, chaque soir, il se sent pénétré de la même émotion qui le force à boire le même Byrrh, car, si tous les êtres sont différents en France, tous les jours et toutes les consommations y sont semblables.