Siegfried et le Limousin/6

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Grasset (p. 159-192).


CHAPITRE SIXIÈME


Kleist était pour la première fois à Berlin. Il en était épouvanté. Cette ville était le démenti le plus formel à tout ce que ses maîtres lui avaient affirmé de l’Allemagne. Non seulement il n’y découvrait aucune de ces grâces qui distinguent en Europe les futures ou anciennes capitales et leur prêtent un charme nettement féminin, mais aussi, nourri dans le Moyen Âge, il était habitué à voir dans le plan primitif et dans la situation même de chaque cité digne de ce nom une réponse à des nécessités vitales ou à ces questions divines sur l’amour mystique et l’amour terrestre, la forme et la matière que l’on se posait entre architectes de l’an mille à l’an quinze cents. Or il paraissait impossible de prétendre que Berlin fût un lieu géométrique ou providentiel, que ce fût entre le froment et les pommes de terre, ou les épices et les eaux-de-vie, ou la statuaire protestante et la gravure en couleurs, et à l’âme qui n’interroge jamais en vain Rothenbourg ou Würtzbourg, Berlin ne répond rien. Aucune pensée divine n’ayant présidé à sa fondation, Berlin est une ville hantée. Elle paraît à première vue sauvegardée, par son terrain plat, sa banalité, son plâtre neuf, de ces exorcismes qui pèsent sur Londres et sur New York. Pas de fleuve : une rivière-canal où l’on eut toutes les peines du monde à remonter un cachalot naturalisé qu’on voulait montrer pour quinze pfennig aux membres cadets de la Ligue navale et à l’intérieur duquel fut aménagée plus tard une chambre de sous-marin. Partout ce sol argileux qui ne permet aucun souterrain, qui isole chaque mort dans sa cabine étanche, et ne laisse à l’eau de pluie d’autre moyen de disparaître que ceux qu’ont la bière et le vin : par l’été ou par la soif. Partout une architecture d’expositions universelles, foires peu recherchées des esprits. Une ville qui paraît gangrenée et presque aussi ravagée qu’une ville du front, simplement parce qu’on a négligé les parterres des avenues. Mais, dénués de caveaux et de fleuves, des profondeurs de la terre et de l’eau, de ruines et de cathédrales, les maléfices se réfugient dans les cachettes modernes, dans le téléphone, les tubes acoustiques, les trolleys, et donnent une vertu criminelle aux instruments qui servent dans tous autres pays pour commander une timbale milanaise ou annoncer à l’ami d’un autre arrondissement qu’il fait beau dans le vôtre. Pas de salon berlinois qui ne paraisse disposé pour l’assassinat, à cause on ne sait de quoi, à cause de la place des miroirs, la façon dont ils reflètent des miroirs de miroirs. Une vie d’hôtel forcenée, avec le garçon qui vous éveille le matin en habit et sans un sourire, comme pour votre exécution. Une ville amoureuse de l’or, qu’elle se procure par les pierres philosophales, l’électricité, la distillerie de l’air, mais qui n’en ressemble pas moins, par ses mœurs, aux villes de l’Alaska où l’on cherche l’or lui-même, où les perturbateurs et voleurs sont arrêtés et jugés aussi vite que les cow-boys et où, au lieu de ruiner un homme ou une société peu à peu, ainsi qu’il est d’usage, il s’agit pour la fille ou le banquier de les dépouiller en une heure, comme dans les films américains. La seule ville d’ailleurs qui paraisse employer des moyens à la taille exacte du monde, où directeurs, généraux, banquiers, assemblés dans une de ces petites chambres d’hôtel et gênés par le lit, mettent aux voix deux ou trois théories et appliquent dès le lendemain la théorie élue à l’Allemagne et à l’univers. Kleist couchait dans la chambre 28, où avait été décidée la chute du mark ; Eva dans la chambre 41 où il avait été convenu de doubler la largeur des voies et des canaux allemands. La mienne était le 111, où venait d’être décrétée l’injection de teintures dans les arbres des forêts de l’État pour obtenir des bois colorés. Par quarante ans de tyrannie sur le monde, toutes ces piles de volonté, d’audace, de suffisance que sont dans une capitale la Bourse, les offices de publicité, de tourisme et le Général de jour, étaient encore rechargées pour des décades. Une prodigieuse ressemblance dans les types qui donnait aux événements l’aspect d’une prodigieuse ressemblance : l’artiste, la chanteuse, le hobereau, l’agent en civil sont faits en série par un dieu extra-rapide, et l’aspect symbolique des personnages impose à chaque aventure un visage à la fois irréel et définitif qui ressemble, m’a-t-on assuré, à celui de la désolation. Pas une rencontre en tramway, pas une liaison subite que vous n’ayez aussitôt l’impression d’avoir eue mille fois. Des passions dont le dénouement, puisqu’il n’y a pour le retarder ni la pâtisserie à cinq heures comme en France, ni le thé à six heures comme en Angleterre, éclate à n’importe quelle époque du jour, avec le suicide aux heures des repas. Un tel départ journalier dans chaque famille vers la réalité et la fortune qu’on dirait un départ pour la pêche et que Berlin donne tous les accidents de la vie d’un port. Le fils sort heureux du logis de sa mère au soleil levant, et le soir, après avoir aimé, souffert et tué, il est engagé à la légion. Bref, une vie d’éphémères, les plus gros éphémères du globe ; plus éphémères encore depuis que la journée est réglée non par le calendrier et ses saints et son temps probable, mais par le taux du change que donne le journal. En se frottant les yeux, au réveil, chaque Berlinois double ou diminue par trois ou par cinq ses projets et ses illusions, et, le crâne rasé au rasoir, ravalant son café au lait comme de l’ectoplasme, il se précipite à la besogne européenne la plus rapacement et la plus largement conduite depuis César-Auguste. Kleist rentrait chaque soit plein d’horreur et d’admiration.

— Ce sont des gens qui changent chaque jour de péché originel, disait-il…

Il pensait qu’à Berlin surtout devait être ressentie la honte de la défaite. Il n’en était rien. Pas d’affiche permanente en l’honneur du Cameroun, comme à Dachau, bourg des peintres en plein air. Pas de manifestations pour réclamer les Van Eyck et la tête du roi hottentot, comme à Tölz, ville du bon lait. Pas de chapelle édifiée en souvenir de la cathédrale de Strasbourg, comme à Graïnau, ville des sirènes et antre du paganisme. Tous ceux qui avaient pris à cœur le plébiscite de Haute-Silésie s’étaient cru, par leur passion même, naturalisés Hauts-Silésiens et étaient partis là-bas. Par orgueil ou par calcul, tout Berlin semblait croire que le patriotisme est un sentiment périmé (théorie votée dans la chambre 29 de l’Adlon), que les frontières n’existent pas (axiome accepté au 261 de l’Esplanade). L’Allemagne ayant supprimé ses frontières, il restait seulement à obtenir, avec l’aide de l’Angleterre (Hôtel Kaiserhof, 12), que la France et la Pologne supprimassent les leurs, et la victoire ainsi revenait du bon côté.

À part l’Empereur et le Kronprinz, je rencontrais à Berlin tous ceux que j’y avais vus voilà quinze ans. Alors qu’à Munich, tous mes amis bavarois étaient morts, sculpteurs ou écrivains, et même chefs d’orchestre, Stuck, Hildebrandt, Wedekind, Ruederer, Mottl, le hasard m’avait ici relié à ceux qui devaient survivre à la guerre et à la révolution. J’apercevais même des Allemands qu’il fallait aller autrefois à New York ou à Paris poux rencontrer. Les compositeurs, les architectes épars à l’étranger, ceux qui n’avaient qu’à demi compris la guerre, étaient revenus en chercher l’explication dans leur pays et devaient y séjourner, l’explication variant chaque semaine. Certains devinaient que la houle germanique devait repartir vers l’univers d’une nouvelle source. Certains, par piété filiale, voulaient voir et honorer le corps vaincu de leur pays. Pour moi, sous ce soleil nordique qui modifiait mon ombre, je m’amusais à croire comme autrefois, lors de mon premier voyage, que c’était l’ombre d’Hoffmann qui m’escortait dans sa ville. Entre les tilleuls et la Leipzigerstrasse, sur l’itinéraire favori qui le menait à l’unique sous-sol qu’ait pu obtenir Berlin, j’allais à ce qui aurait été son téléphone, sa poste, son bar automatique, assuré de ses rencontres. J’allais à ce qui aurait été son bréviaire : au Tableau des Annonces, machine à écrire du destin en pays berlinois, car à Berlin chacun considère l’annonce comme une lettre personnelle d’inconnu, et dédaigne pour elle la correspondance régulière. La page des offres et des demandes comme une rue grouillante dont chaque passant se met à votre merci, vous fait dédaigner de suivre ou d’observer dans la vraie rue. J’insérai les appels qui m’avaient valu, voilà quinze ans, la visite du poète Larsen et du sculpteur Einward. Tous deux étaient morts, n’étant pas de Berlin même, mais aux deux lignes rédigées avec les mêmes mots qu’autrefois, ce fut le fils de Larsen et le cousin d’Einward qui répondirent. Car Berlin, plutôt que de nous rendre après vingt ans nos amis vieillis et transformés, leur suscite toujours, dans la génération qui les suivit, des sosies fils ou cousins, et nous donne à nous-mêmes, en rajeunissant notre entourage, l’illusion parfaite du passé. C’est ainsi qu’il tint à m’offrir Inge Walden.

J’avais avec Eva sur la perversion comparée des mœurs allemandes ou françaises, ces querelles que vident, d’ailleurs plus sérieusement, l’Écho de Paris et la Deutsche Tageszeitung, et je voulus montrer à Kleist ce qu’est la vertu berlinoise. Nous avions le choix. C’était la semaine du Deutsch Freundschafts-Verband, et son journal à tous les kiosques invitait pour le bal masqué de l’Alte JacobStrasse 89, toutes les dames et messieurs invertis de la ville. Le célèbre Peer Lotti en duo, avec le non moins aimé Fred Barré, devaient y faire la lecture des vingt derniers testaments d’homosexuels où la générosité éclatait, et les comparer, pour la honte des esprits normaux, à vingt testaments bourgeois. Mais la salle était déjà comble ; et, gratifiés de prospectus : « Elisabeth Blieferth, dentiste, prix spéciaux pour amis et amies », « Machines à écrire Ia, prix spéciaux pour Allemands à esprit antique », nous allions nous contenter des bars où l’on cherche les mères possibles de Mandragores, quand je me souvins d’un mot que m’avait confié Zelten. Il était possible par lui de pénétrer chez les Kunstfreunde, amis des danses nues, chez les Kunstfreundinnen, amis de la musique exécutée par des instrumentistes nus, chez les Kunstfeinde, ennemis de ce qui n’est pas le cinéma bizarre, chez les Asiatische Fanomenenfreunde, amis des phénomènes orientaux, et dès la première syllabe on nous ouvrit, en effet, au fond d’une cour, un cirque de marbre jaune et d’ébène, qui ressemblait assez au tombeau de Napoléon, avec la différence que les Victoires étaient berlinoises et déshabillées. L’arène s’éclairait par un plafond de dalles lumineuses, analogue, en plus transparent, à nos plafonds du métro, avec la différence qu’on y faisait circuler, pour l’agrément des yeux, un troupeau de femmes nues, dont on apercevait distinctement les pieds et indistinctement la forme. Le capitaine baron von Leyde, de la Garde, et en demi-solde, devait répéter dans cette arène sa conférence sur la nudité, et y montrer sans voiles sa chère Celly, la baronne. Il était déjà sur l’estrade, deux femmes nues accroupies à ses pieds, l’une portant un stylo gigantesque et l’autre une machine à écrire, symboles modernes de Clio et d’Euterpe. À mesure qu’on évoquait dans la salle une autre muse, un œil observateur pouvait compter deux pieds de moins au plafond… Soudain, j’eus le sentiment que Lotte Walden était là.

Il y avait quinze ans aussi que je n’avais vu Lotte Walden. Je lui avais été présenté (c’est la meilleure et plus correcte présentation à Berlin) par une annonce, où je sollicitais pour jeune étudiant français hôtes de marque et de culture. Le journal m’avait imposé cette rédaction, qui m’avait valu, le soir même, une enveloppe à blason si considérable que j’avais été sur-le-champ saluer son expéditeur. C’était un jeune israélite de Charlottenburg, nommé Walden, acharné à pénétrer dans la bourgeoisie berlinoise, en vain d’ailleurs, et malgré l’ingéniosité de ses procédés. C’est ainsi, ne comptant plus sur les intermédiaires humains, qu’il s’était fait inscrite à la Société d’Acclimatation du Jardin Zoologique, et apprivoisait la variété d’animaux chère aux collectionneurs dont il voulait l’invitation. Pour capter le Baurath von Berger, il avait comme lui, élevé des souris japonaises. La salle à manger était garnie sur son pourtour d’un fourreau métallique à renflements assez semblable à certain soutien-gorge, et dans lequel les souris continuaient à courir jusqu’à leur mort dans le sens où Walden les avait pour la première fois déposées, gravissant au galop les souris galopantes parties à leur naissance en sens inverse. Mais le Baurath, sollicité, avait refusé de prêter son mâle… Pour capter Georg von Göltz, Walden avait ensuite tenté, dans son salon, le croisement du cerf gyska et de l’hydropote ; en vain, tous les jeunes sujets acquis à prix d’or, zèbres, daims, antilopes, avaient eu la maladie des jeunes chiens, et Walden dut se limiter aux seules bêtes qui réussissent en appartement berlinois : aux têtards et aux reptiles. Mais aucun serpent ne poussant le Conseiller d’État Balin, le grand spécialiste des boas, à manger la pomme qui lui rendrait désirable la rencontre de Walden, celui-ci avait eu recours aux bêtes héraldiques et imaginé de publier les écussons des blasons prussiens. C’est alors qu’il armoria ses enveloppes, et que Lotte, sa jeune épouse chrétienne, put faire figure dans la noblesse, dont chaque famille l’invitait une fois, le jour où Walden apportait le premier tirage du blason, l’évinçant pour toujours, dès le soir, dès que les couleurs, dès que la chimère ou l’hermine étaient sèches.

J’adorais Lotte. Douce au conquérant de 1907, tendre au vaincu de 1870, elle n’avait qu’une manie : s’attacher, non point seulement par son vivace sentiment, ni par son vivace appétit, mais par une attache réelle, ceinture ou chaînette, à celui qu’elle aimait. C’était l’époque où le prince de Monaco, désireux d’éviter la guerre franco-allemande, avait trouvé le moyen préventif de présenter sur l’Opéra de Berlin, les décors de Gunsbourg et de Xavier Leroux. Tous les soirs, nous assistions à cette entreprise pacifique qui se terminait sur la scène par des assassinats en nombre inconnu dans l’opéra wagnérien. Lotte me montrait du doigt — elle n’avait plus à être polie avec elles — les duchesses et les comtesses qui l’avaient déjà invitée, du menton celles qui l’inviteraient un jour (elle en était aux von Granest, l’armorial étant publié par lettre alphabétique, les Blaudorf étaient passés, les Sagan viendraient l’an prochain), et de la langue les épouses, pour l’éternité inapprochables, des éleveurs d’écureuils rouges ou de zébus. L’empereur, à moins que ce ne fût le chef machiniste, avait remarqué mon amie, et un rayon de projecteur, coup d’œil impérial, l’avait un moment encerclée ainsi que mon bras et ma jambe droite. Puis, sortis de notre rang à grand-peine, car elle était parvenue, au moment même où Théodora périssait, à lier son soulier blanc à l’un de mes lacets, ou, pendant le suicide d’un simple comparse, une de ses tresses à ma cravate, nous regagnions Charlottenburg par le Tiergaten, dans un vieux carrosse que la lune se plaisait à distinguer comme Guillaume II Lotte, mais avec plus de constance, élargissant peu à peu le cercle d’argent jusqu’aux jeunes villas grecques sous leurs ifs et leurs sureaux. Parvenus dans l’édifice sassanide à porte Louis XVIII qui figurait la demeure de Walden, et cependant que la lune, à travers la fenêtre égyptienne, désignait dans l’aquarium de ma chambre le têtard double qu’elle chérirait d’amour cette nuit-la, il fallait encore, désirs de la nuit, qu’elle liât nos bras et épaules par le jeune boa qui rêvait sur les paillassons et s’y frottait le ventre comme une semelle… Il est a croire que cette Lotte l’aimait, si c’est aimer que s’attacher en quinze jours de toutes ses fibres à un inconnu, et, le jour où il part, de ses mains, de ses jambes, et de tout ce que Dieu a donné à l’homme pour se cramponner ou se souder à la terre ; mais elle refusa de se croire aimée jusqu’au jour, où, de Paris, l’ayant à peu près oubliée, je lui écrivis pour lui raconter le Grand Prix. Je n’ai jamais su pourquoi cette lettre lui parut une déclaration passionnée. Mes indications sur Moulins la Marche, mon mépris de la casaque noire à toque d’or, mes allusions à Harpocrate, la firent soudain pleurer d’amour et de regret. Aucun lien ne pouvant m’atteindre aussi loin, elle m’envoyait comme un lasso, les bras de toutes ses amies de passage à Paris, elle attendait en pleurant l’annonce de mon suicide… et elle crut que je m’exilais pour elle, le jour où je ne répondis plus et partis pour les continents où vivaient en liberté, et avec des mâles, les souris de la salle à manger, où volaient larges comme des vampires les têtards de ma chambre, et ou les hydropotes du salon, invisibles, laissent dans les roseaux une mince trace mouvante qui s’élargit bientôt, car le tigre les suit.

Or, le baron capitaine von Leyde achevait, avec sa femme, la seconde démonstration, et prouvait que le regard, devant un chœur de femmes nues, erre un peu partout au cours des sept premières minutes, pour se fixer implacablement et définitivement sur la gorge (on ne voyait plus à travers les dalles lumineuses que quatre pieds nus), quand j’aperçus Lotte Walden. C’était Lotte, non pas même au jour où je l’avais quittée, mais au jour, de deux semaines plus ancien encore, ou je l’avais jadis rencontrée. Elle était assise aux tables ou l’on soupait et les garçons suffisaient à peine à la servir de rôts, de faisans et de crêpes. Sur son corsage en maillot de velours, j’aperçus l’épingle de platine que j’avais donnée autrefois à la première Lotte, et jamais épingle avalée et reparue après des lustres à votre genou droit, ou entre vos deux côtes, ne vous causa mal plus bref mais plus aigu.

— C’est la petite Inge Walden, me dit le maître d’hôtel. Elle vient ici depuis 1916, et je la vois souper depuis qu’elle a dix ans… C’est certainement l’Allemande qui a le plus mangé de 1914 à l’armistice…

Pourquoi la petite Inge venait-elle aux danses de beauté depuis qu’elle avait dix ans ? Sa mère, une fois épuisées les dernières initiales de l’armorial et après le dîner von Zyppau, avait-elle recommencé l’alphabet dans un monde plus gai et durable ? Comme le capitaine congédiait d’un geste la muse sténographe, la petite Inge arracha sa robe, la laissa sur sa chaise avec son sac comme font les suicidés, et, dans une pyrrhique qui rappelait la forme la plus moderne de la nage, les jambes bougeant à peine et le travail étant réservé aux bras, offrit aux Kuntsfreuden un corps charmant sur lequel les yeux des amateurs furent condamnés à errer au-delà des sept minutes réglementaires, car il ne comprenait point de gorge…

Ainsi revient le passé à Berlin… Ainsi cette ville ne nous redonne de notre passé que des épaves toutes neuves, des empreintes jamais sèches. Tant d’événements, d’ailleurs, s’y accumulent sur chaque famille, grâce à ses membres pullulants, tous à la recherche d’inquiétudes et de richesse dans les cent mille annonces du jour ou dans les colonies allemandes du monde entier, que l’aventure est devenue un élément normal de la vie, et que ce goût d’existences uniques et légendaires plaqué sur un sol bourgeois et poétique, a désigné l’Allemagne pour prendre, après mille ans, sur le Rhin et la Sprée, l’héritage des empires orientaux. Toute cette poésie que l’Angleterre n’obtient plus chez elle, même en posant ses universités et ses écoles de poètes sur les rivières soumises à la houle et en dirigeant le jeu de l’âme par les marées, le remous de la vie la disperse dans l’Allemagne entière. C’est l’Empire d’Haroun-al-Raschid, avec ses sept frères Mannesmann et ses quatre-vingt-treize intellectuels, brutal, savant ; même inégalité prodigieuse entre les castes toujours distribuées en maréchaux, princes, marchands et esclaves, et même prodigieuse égalité dès que comparaît l’appareil poétique, larmes, attouchements, musique et brasserie ; même mépris de la mort, même brutalité de tous ceux qu’on dresse en pays occidentaux à la douceur, porteurs, cochers et gérants de cafés ; mêmes maladies nerveuses sans nombre, même impuissance à concevoir un vice défendu ; même ardeur du mensonge dans les récits ; même amour des bâtiments en rotonde et, preuve suprême, alors qu’il paraîtrait ridicule d’imaginer les Mille et une Nuits avec Édouard VII pour sultan, avec Grévy ou avec le roi d’Italie, personne ne serait étonné d’apprendre qu’un prince allemand, tous les soirs, se fait conter, par l’archiduchesse sa femme, assistée de la cour en tenue de gala, les orchestres jouant, les femmes nues dansant, les lions d’Hagenbeck rugissant du parc, mille ampoules électriques rendant bleue ou rouge la nuit, un conte qu’il exige chaque soir nouveau, sinon il la tuera…

Je n’avais été mis au courant par aucun billet des projets de la Consul, mais j’avais été signalé à la Franzosenhassliga, et je recevais, tous les matins, une lettre anonyme relevant un fait honteux découpé dans un journal français du jour : « Les femmes Bessarabo avaient tué leur père et mari. » « Le sieur Schang, de Colmar (ce qui démontrait quelle peut être l’influence de la France sur un pays innocent à elle confié), venait de violer la fille Schang. » « Dans un seul hôtel de Paris, l’actif commissaire du XVIIIe avait arrêté trente souteneurs. » « Les portraits du Salon de la Nationale (le dénonciateur écrivait : le Salon nationaliste) n’avaient jamais été aussi nuls. À êtres nuls, portraits nuls. » Je dois ajouter que la dizaine d’Allemands affiliés à l’Antifranzosenhassliga m’envoyèrent à leur tour une lettre anonyme antidatée, chargée d’un fait à notre honneur : « Les danseuses cambodgiennes à l’Exposition coloniale de Marseille ont dit que le Lavandou était leur seconde patrie. » « Le bateau de Douarnenez a sauvé cet hiver plus de deux cents personnes. » « Un Français est champion de 110 mètres haies à quatorze années d’intervalle. » Le commissaire de police auquel j’allai me plaindre du vol de mes valises n’appartenait malheureusement pas à ce dernier groupe. Il prétendit que les Français étaient tous cleptomanes, et que ce peuple passait son temps à se voler lui-même. Je n’avais qu’à me regarder en face dans la glace et à obtenir de moi des aveux…

Au lieu de se livrer dans l’âme de Kleist, le combat continuait en dehors de lui, entre Eva et moi. C’était à nouveau, pour Forestier, cette fois, ma dispute alsacienne avec Zelten, mais Eva préférait, toutes les fois où Zelten m’eût livré un district allemand, m’abandonner un peu d’elle-même, et Forestier restait intact entre nous. Je ne cherchais plus qu’un moyen d’amener par surprise mon ami en France et de le retenir au-delà de la frontière comme les bons policiers font des espions. Mais je savais que les menaces de la Consul n’étaient pas vaines, et aussi je prenais un goût étrange à avoir une partie de moi-même allemande et à prolonger cette communion avec un ennemi plein de haine. Kleist d’ailleurs rentrait rarement satisfait de ses réunions politiques. Toujours quelque détail le choquait, le député qui avait raison crachait par terre, le député loyal était celui qui avait tort. Il allait de groupe à groupe, de conseil à conseil, impuissant à donner un mouvement raisonnable et réel aux débats. Tout cela rappelait la mer au théâtre, quand le régisseur n’a pu trouver qu’un seul enfant pour glisser sous le tapis et l’agiter. J’attendais avec impatience les fêtes de Gœthe.

Pour ne pas donner à la manifestation un aspect politique, c’est à Potsdam, au bord de la Havel, que furent lus les discours. L’enceinte était au centre d’un parc public, comme dans chaque phrase du poète son sens réservé. Dans les jardins de Frédéric les bonnes dames de Potsdam se promenaient toutes vernies de violet, de carmin et de jaune entre les ifs, les catalpas et les platanes. Les fiacres sans roues caoutchoutées, au compteur dont on multiplie le chiffre par vingt-deux et demi, stationnaient au pied des obélisques, car les monuments en avril fournissent plus d’ombre que les arbres, surveillés des mausolées par les taxis dont on multiplie le compteur par cent huit. Les procureurs secrets, assistés de la procureuse, aidaient par le collier les bassets à gravit les onze terrasses. Un hussard rouge s’échappait d’une pyramide voilée de peupliers à feuilles naissantes et disparaissait dans une double colonnade. Devant l’Orangerie les spécialistes qui avaient installé, en 1902, les instruments chinois en fonte de bronze ravis à l’Observatoire de Pékin, s’occupaient à les dévisser pour renvoyer à la Chine son seul gain de la guerre. Un spectacle vieux berlinois si pur que chaque rue semblait une de ces rues modèles de la cité-cinéma à Los Angeles, et qu’on avait l’impression de devoir tomber au premier angle sur la rue hindoue ou sur la rue espagnole ! Mais on tombait sur un monsieur en redingote occupé à prendre les mesures du temple de l’amitié, comme si, dérobé lui aussi à la vraie Amitié, il fallait en vertu du traité de Versailles le rendre. Bien qu’ils fussent plus vivants qu’à ma dernière visite, ces lieux ne me disaient plus ce que j’attendais d’eux et je découvris pourquoi. C’est qu’ils étaient par force muets. C’est que tous les mots français avaient été rayés des cadres ou arrachés aux murs. Les cartouches des Watteau étaient enlevés, pour qu’il fût permis au visiteur de les attribuer à Troschel ou à Achenbach. Les aiguilles de toutes les pendules marquaient six heures et demie, de façon à masquer sur le cadran le mot Paris, et ce mot avait été gratté sur l’émail de la pendulette condamnée à marquer éternellement deux heures vingt, heure de la mort de Frédéric.

Ce n’était pas un vrai centenaire, puisque Gœthe n’était mort qu’en 1832, et on le sentait. Ces cent ans, au bout desquels les droits moraux d’un auteur se répandent en divins bénéfices sur sa nation, n’étaient pas encore périmés. L’ombre nonagénaire revenait, non par un jeu naturel des rapports des hommes et des ombres et au bout de cette minute qu’est un siècle pour les enfers, mais par politesse. Que n’avait-on attendu les dix années, les dix secondes finales ? Tous ceux qui pouvaient tendre hommage à Gœthe n’étaient pas là, les ligues d’étudiants ayant menacé de mort la plupart des écrivains autrichiens, Schnitzler ou Hermann Bahr. Faute des dix secondes, les représentants de la future Allemagne, encore imberbes collégiens, occupés à obtenir l’insertion de leur premier poème ou de leur premier article dans la Deutsche Rundschau, manquaient aussi. Mais je voyais tous ceux qui, avant que les dix secondes fussent écoulées, fondateurs de l’Allemagne moderne, destructeurs de l’Allemagne moderne, allaient mourir. Deux centenaires qui avaient pu rencontrer Gœthe, car ils étaient de Weimar, et qui avaient pu troubler par vagissements une conversation avec Eckermann, étaient là, silencieux aujourd’hui, isolés au premier rang entre cette salle noire qui se levait et s’asseyait avec la force d’une marée et le souvenir et la statue de Gœthe, inertes mais apaisants comme les tampons qu’on laisse aller entre le navire et le quai. On fit l’appel. Personne ne pouvant paraître masqué devant Gœthe, la plupart des grands écrivains et acteurs à beaux pseudonymes répondaient à leur vrai nom d’Aaron ou de Rosenwald. Tous avaient attendu cette heure comme si elle devait apporter un repos ou un secours à l’Allemagne. Chacun attendait de chaque orateur qu’il lui passât par l’exemple de Gœthe une solution à son angoisse individuelle. Les plus superstitieux étaient prêts à suivre le précepte qu’eussent donné les initiales des principales œuvres de Gœthe mêlées en une phrase. Pour la première fois, sans aucune réserve, ces chefs de parti catholique assez indécis sur l’existence de Dieu, ces rabbins incrédules, ces généraux sceptiques sur la valeur de l’Empire, croyaient. Mais, à cause des dix secondes, Gœthe se dérobait. Il dominait ce jour de si haut qu’on n’osait lui parler que par des intermédiaires qui étaient ses héros, Wilhelm — Meister ou Götz, ou par des intermédiaires d’intermédiaires qui étaient ses critiques. Hélène, Faust, Homonculus, dont c’était justement le centenaire, étaient promenés dans les phrases comme des statues dorées pour écarter la sécheresse, si bien que la cérémonie, au lieu de s’adresser à celui qui console ou qui ressent, semblait offerte à une idole qui fait pleuvoir ou neiger à son gré. Gœthe se dérobait. Il se dérobait aux nationaux libéraux, et ne leur donnait aucune solution pour la Haute-Silésie ; au Centre, et ne lui donnait aucune aide cismontaine ; il se dérobait aux sociaux-démocrates, aux meurtriers et aux meurtris. Comme tous ces écrivains qu’on dit mondiaux, comme Shakespeare, comme Cervantès, il ne voulait être d’aucun secours dans ces crises où le seul nom de Molière, de Voltaire ou de Hugo venge le vaincu et donne un conseil aussi précis que l’indication d’une rue ; et quand on observa ce long silence que les Américains organisent à la minute anniversaire de la naissance du Christ ou de la victoire d’un ballon américain dans la coupe aéronautique, ce n’était pas seulement l’Allemagne qui se taisait, c’était Gœthe. Une nation à ce point désorientée et malheureuse ne devrait pas avoir à fêter, comme son sauveur, le modèle du bonheur et de la sagesse. Une nation amoureuse de la mort et des extrêmes, celui qui n’était que vie et que modération. Car c’est le destin de l’Allemagne de ne créer, pour exprimer ce qu’est l’Allemagne, que des esprits médiocres, et de donner au monde ses génies. Gœthe se dérobait à tous ces partis allemands venus pour le faire parler par cette estrade comme par une table tournante, et atterrés de voir que l’Allemagne épuisée ne donnait plus au commandement, comme l’Allemagne heureuse, son plus bel ectoplasme.

Je comparais en moi, sans jalousie, cette expérience d’hypnotisme au centenaire de Molière que nous avions célébré en janvier. Le mois de Molière était arrivé, premier de l’année, à chaque minute changeant et étincelant, — quelque don de Shakespeare en l’honneur de son collègue, — à midi la neige déjà fondue excepté au rebord des croisées nord, puis du soleil, puis du gel, et le mercure du thermomètre montait et descendait aussi vite que l’huile dans le tube indicateur d’une auto. Toute une succession aussi de beaux meurtres et de belles haines, offrande de Dante ; une femme Guillaumin, de Lyon, ayant eu en six mois deux maris et cinq amants assassinés, Briand lâché de Cannes sur son ministère comme un élastique, le pape Benoît tué la veille de sa reddition à Trotsky. Un mois de répit et presque d’accord avec l’Allemagne, don de Gœthe ; un collectionneur de gnous, l’un de ceux sans doute dont l’épouse avait méprisé Lotte, léguant ses dix plus beaux sujets au Muséum de Paris… Dans le hall du Claridge, les délégués étrangers expliquaient pourquoi ils aimaient Molière aux Guitry, au député de Pézenas, au corps diplomatique et consulaire, et à d’illustres actrices dont ils croyaient bien reconnaître les visages célèbres mais qu’ils n’osaient identifier, car elles s’appelaient entre elles Ripiapia et Bout-de-Bibi. Le délégué estonien aimait Molière parce qu’il a vengé l’Estonie de ses maîtres grossiers dans Monsieur de Pourceaugnac. Le délégué russe-blanc, pour la raison que pas un vers du Misanthrope n’est obscurci si l’on imagine que le franc scélérat avec qui Alceste a procès est Lénine lui-même. Un délégué pâle et qui toussait, délégué surtout de la Patrie des vrais malades, louait Molière d’avoir déconsidéré les faux remèdes, les faux médecins, les faux malades… Le délégué hollandais remerciait Molière d’avoir fourni à la Hollande la seule arme efficace contre ses deux tyrans, l’Espagnol et l’Hypocrisie : Le Tartuffe ; et, de Don Garcie de Navarre, des Amants magnifiques, du Cocu imaginaire, il n’était pas un délégué d’Asie ou d’Amérique qui ne tirât un vengeur de son pays et de son honneur. De sorte que tous mes compatriotes restaient Stupéfaits de découvrir que Molière était pour l’univers un libérateur plus grand que Vercingétorix pour la Gaule, et non moins effrayés de voir les vices les plus affreux s’échapper aujourd’hui de ces comédies que l’habitude et le jeu de la Comédie-Française leur avaient rendues anodines ; beaucoup d’entre eux, désormais, n’entrouvriront qu’avec crainte Mélicerte… Il faisait chaud… Chacun s’éventait avec un menu dont la première page était le portrait de Molière, mais au-dessous du portrait était imprimé le nom du convive, qui se regardait à la dérobée dans ce beau miroir… Le délégué danois, le délégué polonais, le délégué du Centre-Amérique remerciaient Molière d’avoir donné à leur pays le Molière danois, le Molière polonais et le Molière guatémaltèque ; tandis qu’un délégué de l’Europe centrale expliquait que les premières traductions de Molière, dès le xviie siècle, étaient les polonaises, les tchèques, les serbes et les roumaines, et que c’était déjà l’Europe centrale d’aujourd’hui, avec sa Petite Entente, qui avait, voilà deux siècles, au-dessous de l’Europe alors apparente, acclamé Poquelin. Ainsi la Bible.

J’avais à ma droite une actrice blonde, si jolie qu’elle croyait, puisque j’étais placé à côté d’elle, que c’était moi l’organisateur du banquet et des tables, et qui ne pouvait parler à quelqu’un sans le toucher… Elle me touchait à chacun de ses mots, retirant la main en toute hâte dès que je parlais à mon tour… Pour répondre à mon voisin de gauche, elle passait le bras devant moi et le touchait, dédaignant salières et huiliers que tous les délégués des environs s’empressaient alors de lui tendre. Les tziganes s’installaient et annonçaient par un carton, pour débuter un peu officiellement, le seul de leurs bostons qui eût un nom de chef-d’œuvre français : le Cid Campeador. Ce titre émouvait ma voisine, car il lui rappelait un grand cheval bai sur lequel elle avait perdu les feux de sa première matinée. Mais ce fut bien autre chose quand elle reconnut en lui le boston favori d’un de ses anciens amants (le premier, disait-elle, mais elle ajoutait le mot « premier » à tout et elle avait prétendu tout à l’heure manger pour la première fois du riz), dont un délégué étranger, el sénor de Caldear, son cousin peut-être, justement portait le nom. El sénor marqués de Caldear n’avait pu, comme elle espérait, prononcer son discours à cause d’un rhume des foins, qui le poussait à éternuer sans relâche, — quelque don de Lope de Véga, — et il n’était pas outrageusement beau, et il se curait les dents avec un cure-dent dont le seul mérite était d’être en or, ou parfois, quand il se croyait soudain à l’abri de chacun des trois cents regards, avec sa main entière, d’or aussi et de pierreries. Mais la plus belle actrice de Paris, — la première, aurait-elle dit, — ne le quittait pas des yeux, non pour le voir, mais pour savourer le plaisir de prononcer son nom tout haut en l’ornant d’épithètes : « Caldear vient de renverser son verre de champagne sur Worms Baretta. » « Ce cochon de Caldear va avaler son auriculaire. » Entre ce nom vivant et le premier violon, elle tendait lentement la main droit devant elle pour répondre à un fantôme, le toucher, et les larmes dans chaque œil bleu coulaient de la paupière supérieure à la paupière inférieure qui les buvait, habituées à ne point glisser sur la belle joue en rose.

Puis, le Cid Campeador terminé, les tziganes jouèrent Morte la Vie, et ce fut alors mon tour d’être balancé comme elle, car Morte la Vie était le premier tango que j’entendis sous son vrai titre de Vivante la Muerte au pays des tangos, et moi aussi je venais d’apercevoir à la droite du sénor de Caldear un illustre linguiste qui s’appelait Forestier. Lui, dont chaque livre décrit la ruine et l’atrophie des mots, surgissait là pour m’apporter intact le nom de mon ami, se moquant de cette contradiction apparente. J’avais pâli si fort que la belle actrice m’avait examiné et touché le visage, comme s’il lui parlait, y découvrant les symptômes de la première maladie qu’elle avait eue et qu’elle appelait, d’un langage parvenu à son évolution dernière, l’hallocose. Jamais le linguiste Forestier ne se doutera de la stupeur avec laquelle la Comédie-Française apprit par moi ses découvertes ; que chez les peuples sauvages les mots des hommes sont interdits aux femmes, qui durent, malicieuses, inventer le langage des gestes ; que deux petits enfants enfermés et servis silencieusement depuis leur naissance se crient entre eux un langage phrygien et appellent le pain Bécos. Ventura, Dussane et voisines ne réclamèrent plus leur pain et leur gâteau que par le cri de Bécos au maître d’hôtel, qui comprenait en effet… Molière, au lieu de conseils, dispersait la vie et la bonté sur les cabots et les consuls, comme on doit les nommer aussi en Phrygie, et quand Forestier se leva, à voir ce grand Français blond ne faire aucun des gestes trop humains auxquels ses amis étrangers l’avaient habituée, ma voisine fut prise, par je ne sais quel contre coup, d’une admiration forcenée pour Molière. Quand Forestier désigna le buste du poète d’un doigt qu’il n’avait jamais mis dans ses oreilles, elle cria : « Vive Alceste ! » Quand il lut sa communication sut le Bourgeois Gentilhomme et sur les aires géographiques des phonèmes, découvrant aux dentales une double mâchoire qui n’avait pas rongé ses ongles et scandant les gutturales d’une main gauche qui n’avait pas massé son tendon d’Achille, elle cria : « Vive la Béjart ! » Si bien que le gros Caldear insoucieux soudain de sa demi-fistule à l’œil et de sa démangeaison au crâne, se mit à applaudir, de deux bras minces terminés par de beaux index à ongles plus beaux encore, ce qui fit pleurer ma voisine, car il lui semblait que c’était le vrai Caldear, caché derrière le faux, qui faisait maintenant les gestes.

Molière était présent et me parlait.

*


Kleist décida que nous irions, pour nous reposer de Berlin, passer quelques semaines à Sassnitz.

Sassnitz n’a rien de bien attrayant. Surtout au début de mai. L’eau de la Baltique y était à peu près aussi froide que l’eau de la grotte chinoise au bain Ungerer, et la troupe des douze beautés que l’on plonge en début de saison dans la mer ou dans les lacs devant le casino de chaque station balnéaire pour assurer un stock de cartes postales revenait sur la grève avec vingt-quatre jambes rouges. Elles étaient le principal attrait de notre hôtel, où elles répétaient habillées les tableaux vivants qu’exigeait dans les flots le concessionnaire de Binz, de Ruegen ou de Swinemünde. Un médecin les accompagnait, un certain docteur Wolff, spécialiste du cœur et de grande malpropreté qui achevait une étude sur les palpitations des cœurs féminins dans l’eau. Il suivait les quarante-huit ventricules et oreillettes dans la mer même, où il pénétrait avec un imperméable et qu’il évitait d’effleurer, levant les bras comme s’il se rendait à elle. Revenu à terre débarrassé des cœurs aquatiques, il guignait fort du côté du cœur d’Eva et du cœur de Geneviève qui nous avaient rejoints. Nous nous levions avec le soleil, et voyions alors ces dames nues, car elles travaillaient à cette heure pour les cartes à quinze centimes. Toujours vêtues d’un seul manteau qu’elles rejetaient sans pudeur dès que leur amant la mer l’eugeait, par un froncement ou une ride, et sans qu’il fût besoin de leur dire un mot, à certains aspects et certaines agitations soudains des flots ou des feuillages, elles comprenaient que l’heure était venue des cartes en couleur, ou des cartes sentimentales, et se précipitaient devant la vague ou la falaise la plus vive, effrayant les mouettes qui portaient alors au ciel, sous un saint esprit immaculé, les cris d’une vieille corneille et d’un canard. Nous habitions face au Casino, jadis hôpital, où Kleist avait repris conscience, et j’étais sûr, chaque matin, de retrouver alentour ses pas marqués dans le sable, soit qu’il eût voulu regarder à l’intérieur par les interstices des échafaudages, soit qu’il se fût acharné sur une piste pour moi invisible et qui le menait toujours jusqu’à la Baltique au langage inhumain. L’après-midi, nous nous réunissions sur la terrasse. Le temps était beau. Parfois un bateau rouge dépassait insensiblement un bateau tout bleu et le contenait une minute. Il était doux de voir une couleur absorber l’autre sans en être modifiée. Celles des hirondelles qui préfèrent les moucherons salés voletaient sur la mer. La petite maison du sémaphore, aussi guindée et passée à la chaux que l’homme qui se tient debout dans les courses au milieu de l’arène et que jamais le taureau ne touche, attendait avec sérénité la tempête. Pas un volet ne tressaillait. Le docteur Wolff qui avait soigné la plupart des hommes d’État allemands, Erzberger, Rathenau, Wirth, nous donnait leur tension artérielle, et devait avouer que les assassinats, par un hasard inconcevable, avaient jusqu’ici observé l’ordre de mort fixé par la faiblesse cardiaque. Puis c’était le soir. De la presqu’île voisine arrivait le premier rayon bleu d’un phare, et de Scandinavie d’immenses lueurs blanches. Débarrassées des queues écailleuses qu’elles avaient adoptées pour les cartes postales du couchant, les douze naïades enfin tranquilles s’habillaient pour la nuit, et le docteur Wolff, dédaigneux de ce qui n’a pas de cœur, la mer, la lune, tendait vers nos conversations une oreille incurvée en stéthoscope, la main satisfaite sur le ventre d’un chien sale comme sur un bon moteur.

Depuis que Geneviève était avec nous, la belle Eva, qui avait pourtant appris chez les diaconesses de Spandau quelles quinze attitudes il convient à une jeune Allemande noble d’observer vis-à-vis des quinze principales nations, semblait prise de gêne envers la nature. Alors que Geneviève vivait à l’aise dans ce paysage pourtant nouveau et parmi ces gens dont elle ignorait la langue, en face de chaque émotion et de chaque être vivant faisait toujours le poids, comme un boxeur, — pour arriver à un accord avec le moindre épicéa ou hanneton de mer, Eva se voyait dans la nécessité de changer complètement d’âme, sinon de costume. Elle était toujours, dans le décor de Kleist, à la place où elle devait être, mais à la manière des naïades, par l’effet d’un déguisement. Elle essayait de soustraire ce paysage et cette mer à la simplicité dont l’inondait Geneviève en faisant lever dès le café au lait d’immenses fantômes, en indiquant sur la mer le chemin par lequel Sigurd était venu, en nous conduisant à la source auprès de laquelle, dans les hêtres, on sacrifiait les prisonniers à Hertha, en essayant de nous envelopper les jours de brume de spectres qu’elle nous distribuait comme des imperméables, Geneviève de Brabant à Geneviève, Hagen à moi, Mime au docteur Wolff, mais il suffisait que Geneviève se mît à pêcher à la ligne ou à jouer au croquet pour que l’île fût soudain purifiée de ce qu’elle contenait en histoire, géographie et miasmes légendaires, et qu’elle nous donnât le repos réservé aux jeunes filles de Candie au lendemain de la fête du Minotaure. Jusque dans les promenades à bicyclette le contraste se poursuivait, avec la machine normale de Geneviève et la polymultipliée d’Eva. Ainsi leurs âmes. Je sentais l’affection de Kleist vaciller entre les deux femmes, et il s’étonnait que ce fût avec quelque angoisse, ne se doutant pas, tant chacune en était la fille, qu’il hésitait entre deux pays. Il se demandait pourquoi toutes les grandes formes imaginaires nées sous d’autres climats, Tristan, Parsifal, et tous les dieux normands, venaient mener en Allemagne une existence plus reconnue, plus officielle et plus effective que celle des plus grands Allemands, — et pourquoi tous les grands hommes vivants et réels se précipitaient ou aspiraient à la France comme à un refuge ou à une sanction et souvent aimaient à rendre leur âme d’humain à ce pays qu’on disait privé d’âme de nation, que ce fût Tourgueneff, d’Annunzio, Börne ou Heine… Était-il juste d’appeler cette Allemande véridique et cette Française artificielle, alors que chaque mouvement de l’esprit ramenait celle-ci aux humains de sa taille, et accolait celle-là à des géants et à des spectres ? D’où venait cette rapidité avec laquelle le premier nouveau riche allemand, en érigeant une colonne près d’une source, pouvait créer dans la journée une légende d’ondine que le Baedeker confirmait dans la prochaine édition, tous les esprits et éléments qui personnifient l’insaisissable toujours apprivoisés en quelques heures entre Rhin et Elbe, — et d’où vient l’amitié rapide qui lie soudain pour toujours, dans le premier restaurant auprès de la gare de l’Est, le grand exilé tchèque ou anglais avec le garçon berrichon qui le sert ? Geneviève était toujours logée à la place exacte où la baie et le salon du Casino, de leur soleil ou de leur ripolin, l’eussent sécrétée comme une perle. Eva à celle où la municipalité eût élevé la fontaine ou la statue. Deux ou trois fois j’entendis Eva appeler des animaux sous le prétexte que sa robe était de leur couleur et qu’ils étaient frères. — Venez, leur disait-elle, j’ai votre pelage ! Mais les braques blancs fuyaient ses robes blanches, les serins sa robe jaune, et acclamaient Geneviève en vert pomme.

L’instinct qui révélait à Geneviève ce que les inconnus contenaient en héroïsme et en souffrance l’arrêtait aussi devant les bicyclettes qui avaient eu des accidents mortels et devant les maisons riches en drames mesquins ou confortables. C’est ainsi qu’elle nous mena prendre tous les jours le café chez les Weissberger. Frau Weissberger avait d’abord rougi de nous voir arriver juste à l’heure où la lumière soulignait le délabrement de son chalet et ses premières rides. Fanny Weissberger, au temps où elle était Fraülein Horn de Hambourg et millionnaire, méprisait sa fortune, ne pensait qu’à lui échapper, et, au prix de vingt années, après deux divorces, — de même que ses oncles les Friedlander avaient gagné la religion catholique en deux temps, le premier l’athéisme, le second le protestantisme, — elle était arrivée par un baron bibelotier, puis par un général écrivain, à un petit poète qui était cela même qu’elle avait souhaité, modeste, illustre et sans lunettes. Mais, à ce moment même, elle avait aussi quarante-cinq ans et sa fortune avait péri. Tout ce qui est à cet âge la poésie de la vie, l’auto avec deux chauffeurs en peau blanche, les dîners auprès des petites rivières, les voyages avec de belles malles, lui échappait, et elle n’avait plus qu’un poète… Ainsi ceux qui aiment un parfum jusqu’à partir pour le Liban en respirer l’essence même, et ne trouvent que son bois d’origine, tout juste odorant si on le frotte avec son nez. Sur son divan, enfouie sous la couverture déformée comme ne se déforment que les vêtements, elle se lamentait du réalisme de la vie, alors que dans la pièce voisine, malgré ses appels de lèvres, car elle avait pris dans le malheur l’habitude de siffler comme un serpent ; malgré les cris du premier petit beau-frère, le piano de la seconde petite belle-sœur, avec une encre qui lui était disputée trois fois par jour pour les comptes, Weissberger, passant sa défaite dans le mariage au compte général de sa patrie, composait les seuls beaux poèmes de l’Allemagne vaincue. Parfois, entendant son mari lire à mi-voix une épode, à quart de voix une antistrophe, par haine des bourgeois et de la poésie, leur expression, les bas tombant sur les chevilles, elle enfilait, devant la cuisinière, un grand verre de vin blanc.

C’est entre ces deux persécutés que Kleist put juger Geneviève. Alors qu’Eva, franchi le paillasson des Weissberger, ne parlait que par allusions aux héros que Weissberger avait créés, le grand boulanger de Garmisch, ou le forgeron de Kochel, clamant à voix entière les odes et à voix suraiguë les épodes, Geneviève constata que chaque vers du mari était relié à une ride de la femme, que lire une strophe du premier faisait remuer dans le visage de la seconde les deux pattes-d’oie à la fois, et se borna à découvrir que le fils Weissberger aimait dessiner et sculpter. Elle lui donna des leçons ; on ne parla plus que de peintres et de sculpteurs dans cette maison sursaturée en poètes. Quand Weissberger, un peu étonné, se laissa aller à faire des confidences sur son travail, Geneviève l’expulsa, et installa son bureau dans une soupente dont il n’avait pas le droit de sortir sans avoir sonné trois fois d’un cor de chasse. Pour donner confiance à Fanny, elle allait assidûment à la correspondance du bateau de Trelleborg, et il était bien rare, car elle connaissait toute l’Europe, qu’elle n’en ramenât pas une célébrité, a laquelle le Weissberger, extrait de sa soupente, était présenté comme un pair. Prétextant chaque réception pour un aménagement, sans rapport du reste avec l’hôte, le jour où elle ramena Anatole France qui revenait de Suède avec son prix Nobel, elle nettoya la cuisine ; le jour où ce fut Rappoport, qui allait plaider à Moscou, la chambre des enfants. Einstein partait pour Copenhague. Elle lava le plafond de l’office, ramena Einstein, et, avertie par la sœur de Lola Levy qu’il savait faire des tours avec des ficelles, elle lui lia les mains comme aux briseurs de chaînes. Il se délivra, apprit à chacun le moyen d’arriver du moins à cette liberté, et aussi des tours de cartes, et aussi à enlever le gilet sans toucher au veston. On eut besoin de la soupente pour la photographie. Weissberger dut aller travailler dans la salle de correspondance du Casino… D’ailleurs, avec la même autorité, quand la pêche aux hommes célèbres ne donnait pas, Geneviève ramenait un inconnu, un Suisse avec un étui dont on ne sut jamais s’il était violoniste ou joueur de tennis, et un beau Suédois, trouvé en maillot sur la grève, que j’avais déjà vu dans ce costume à Abbazia et à Deauville, et qui devait ne se déplacer qu’à la nage. Un beau jour, le bateau étant retardé, elle ramena du Casino Weissberger, organisa la fête, nettoya la penderie et le derrière des volets en son honneur, força la Weissberger à l’embrasser publiquement, et nous avons su depuis que de cette fausse accolade était reparti l’amour.

*


Ci-dessous le quarante-troisième exercice de français, le seul que je n’eus pas le courage, une fois écrit, d’envoyer à Forestier, et dont le titre était : « La Mémoire. Un Limousin rappelle à son ami, qui a tout oublié, leurs souvenirs d’enfance. Plantes. Insectes. Petits animaux. »

— Parlez encore, parlez, disait l’homme sans mémoire, disait ForeStier. Voilà dix ans à cette heure que faisions-nous ?

— Le 22 mai 1912 ? répondais-je. Nous étions dans un village des environs de Paris. Nous avions choisi l’auberge à cause d’une plaque de marbre sur laquelle une devise incompréhensible était gravée. Vous la savez par cœur : Les papillons baisent les fleurs, les fleurs baisent les papillons… De temps à autre des salves, c’étaient les invités du Président de la République qui chassaient. Parfois un coup de feu isolé, c’était un musicien invité pour la première fois et qui tirait aussi son premier coup de fusil.

— Dites-moi tout cela avec les noms propres, disait Forestier. J’adore les noms propres.

— Je traduis donc : nous étions à Marly-le-Roi, à l’auberge Martin. Les sphinx baisaient les roses ; les pervenches, les phalènes. Des coups de feu : c’étaient MM. Chéron, Maunoury… Un coup de feu isolé, c’était M. Erik Satie.

— Et voilà onze ans ?

— Le 22 mai 1911, nous allions chez les Arduran-Ladoucet, manger des cèpes et du lièvre. Nous étions à motocyclette, car vous savez aller à motocyclette. Vous emportiez votre trompe, car vous savez sonner de la trompe. Nous nous arrêtions dans chaque forêt pour cueillir des champignons, car vous distinguez tous les champignons non vénéneux, du mousseron aux cocherelles.

— Et encore ?

— Vous aviez dans votre poche le tome I de Vauvenargues. Le tome II était dans la sacoche pour les crevaisons. Car vous ne savez pas réparer les pneus. Arrivé à la Marne, nous pêchions à la ligne. Je vous étais d’un grand secours, car vous détestez toucher les asticots. À la tombée de la nuit, nous nous attaquions aux écrevisses, et vous m’alertiez à chaque bruit, car vous avez la terreur des gardes champêtres.

— Et encore ?

— Le 22 mai 1891, vous habitiez chez votre tante Eynard, en Limousin. Elle vit encore. Elle est la seule de votre famille à vivre encore. Elle vous donnera des indications devenues classiques sur votre jeunesse, ce génie de dessinateur qui vous posséda entre trois ou quatre ans. Vous dénichiez des nids. Vous avez pas mal de torts envers la France. Vous avez cassé pas mal d’œufs de bouvreuil ou de merle dans votre poche, car vous ne pouviez consentir à les mettre dans votre bouche pour redescendre des ormeaux. Vous êtes tombé une fois dans une mare et l’on vous a sauvé à grand-peine.

— Qui m’a sauvé ?

— Un de nos camarades nommé Durand et un chien nommé Miraut. Tout ce que la France peut fournir de plus anonyme en fait de sauveteurs. Une autre fois, sur un échafaudage du clocher, votre planche basculant, vous étiez tué sans un ouvrier qui vous rattrapa par les oreilles. Elles ne cédèrent point. De ce sauveteur-ci nous avions retenu le nom, c’était un Piémontais et peu porté à l’anonymat, car il s’appelait Garibonticelli.

— Qui voyions-nous ?

— Nous voyions à deux heures le maire, qui savait tout juste encore lire, qui était partisan du grec, et nous offrait du vin de Monbazillac sucré, le meilleur étant le sucré. À trois heures le professeur de rhétorique de Limoges, partisan de la suppression des classiques, et qui nous offrait du Monbazillac sec, le meilleur étant le sec. Toutes ces antinomies de formidable envergure, Dieu et Néant, Royauté et République, cubisme et classicisme, vin sucré et alcool, notre petite ville nous en nourrissait sans mesure. Puis nous partions vers Brantôme par le chemin vicinal, du vicinal bordé de haies débouchant dans le départemental bordé de cerisiers, du départemental dans la route nationale bordée de peupliers ou d’ormes, — tout le chemin de notre civilisation ! Nous arrivions à six heures tout vifs dans Brantôme suintante et entourée de douves, et à sept heures, quand les rhumatismes nous avaient pris, nous revenions par un chemin où chaque vallée avait sa petite scierie mécanique comme un souffle nocturne…

— Et encore ?

— Puis la nuit venait. Le jet d’eau de la place redescendait. On entendait le contrôleur, avant de clore sa maison, siffler son chien avec la clef de la porte. Nous nous couchions dans des lits à deux draps, nous nous endormions au cri des grenouilles et des grillons, qui essayaient en vain de forger un nom propre à leur marais ou à leur champ. Alors commençaient nos rêves, car vous rêviez beaucoup, mais je ne peux vous renseigner sur eux, sinon vous dire que vous voyiez souvent une colline à pic d’où descendent en luges des jeunes filles et des tigres… C’était la fin… Les grillons s’étaient tus… C’était le néant…

— Et encore ?

*


Un jour je trouvai affichée à la porte du Casino une nouvelle qui nous chassa de la Baltique.

— Révolution Munich. Comte Docteur Artiste Peintre von Zelten a pris pouvoir.

Car il faut, en Allemagne, la moitié au moins du télégramme pour indiquer les titres bourgeois du révolutionnaire.