Silas Marner/2

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Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 28-42).


CHAPITRE II


Il est quelquefois difficile, même aux personnes dont l’existence a été variée par l’instruction, de maintenir avec fermeté leurs opinions habituelles de la vie, leur foi dans l’invisible, et le sentiment qu’elles ont réellement éprouvé des joies et des chagrins dans le passé, lorsqu’elles sont soudainement transportées dans un nouveau pays. Car, là, les gens qui les environnent ne savent rien de leur histoire et ne partagent aucune de leurs idées, — là, aussi, la terre, leur mère, présente un autre sein, et la vie humaine revêt d’autres formes que celles qui ont donné la nourriture à leurs cœurs. Les âmes arrachées à leur ancienne foi et à leurs anciennes affections, ont peut-être recherché cette influence de l’exil, qui, comme l’eau du Léthé, efface le passé. Elle fait qu’il devient vague, parce que ses symboles se sont tous évanouis, et rend le présent vague également, parce qu’il ne se rattache à aucun souvenir. Mais, même l’expérience de ces âmes peut à peine leur permettre de se figurer entièrement ce que ressentit un simple tisserand comme Silas Marner, quand il quitta son pays et ses amis pour venir s’établir à Raveloe. Rien ne pouvait être plus différent de sa ville natale, située en vue de versants de collines qui s’étendaient au loin, que cotte région basse et boisée, où il sentait les haies et les arbres au feuillage épais lui dérober jusqu’à la vue du ciel, Quand il se levait dans la tranquillité profonde du matin, et regardait au dehors les ronces couvertes de rosée et les touffes vigoureuses de gazon, il n’apercevait rien qui pût avoir quelque rapport avec cette vie concentrée dans la Cour de la Lanterne, — cette vie, autrefois le sanctuaire des hautes dispensations en sa faveur. Les murs blanchis ; les petits bancs, où des personnes qu’on avait l’habitude de voir entraient en réprimant le bruissement de leurs vêtements, et où une première voix bien connue, puis une autre, faisaient leur prière, chacune dans un ton particulier, prononçant des phrases à la fois occultes et familières, comme l’amulette portée sur le cœur ; la chaire où le pasteur, se balançant de côté et d’autre et maniant la Bible selon la vieille habitude, dispensait une doctrine incontestée ; même les pauses entre les strophes de l’hymne, tandis qu’on la lisait, et l’élévation intermittente des voix pendant le chant : tout cela avait été pour Marner la voie des influences divines, — c’était l’aliment et le refuge de ses émotions religieuses, le christianisme et le royaume de Dieu sur la terre. Un tisserand qui trouve des mots difficiles à comprendre dans son livre d’hymnes, ne sait rien des abstractions : il est comme le petit enfant qui ne comprend rien à l’amour maternel, et ne connaît qu’un visage et qu’un sein vers lesquels il tend les bras pour y chercher un refuge et la nourriture.

Et que pouvait-il y avoir de plus différent de ce monde de la Cour de la Lanterne, que le monde de Raveloe ? — des vergers paraissant vivre dans l’oisiveté au sein d’une abondance négligée ; la grande église entourée du vaste cimetière, et que les villageois regardaient en flânant devant leurs portes pendant les offices ; les fermiers au teint rubicond : les uns, cheminant lentement dans les ruelles ; les autres, entrant à l’auberge de l’Arc-en-Ciel ; des habitations où les hommes soupaient copieusement et dormaient le soir à la lueur du foyer, et où les femmes semblaient amasser une provision de linge pour la vie future. Il n’y avait pas de lèvres à Raveloe qui pussent laisser tomber une parole capable de réveiller la foi engourdie de Marner, et de lui faire éprouver un sentiment de douleur. Dans les premiers âges du monde, nous le savons, on croyait que chaque territoire était habité et gouverné par ses propres divinités. Un homme pouvait ainsi, en traversant les hauteurs limitrophes, se trouver hors de l’atteinte des dieux de son pays, dont la présence était confinée dans les cours d’eau, sur les collines et au sein des bocages, au milieu desquels il avait vécu depuis sa naissance. Et le pauvre Silas avait une vague idée de quelque chose qui n’était pas sans ressemblance avec les sentiments de ces hommes primitifs, quand, poussés par la frayeur ou une humeur sombre, ils fuyaient de cette manière les regards d’une divinité ennemie. Il lui semblait que le pouvoir en qui il avait mis vainement sa confiance, dans les rues de sa ville natale et dans les réunions pieuses, se trouvait très éloigné de cette terre où il s’était réfugié, où les hommes vivaient insouciants, dans l’abondance, sans rien savoir et sans éprouver aucun besoin de cette confiance qui, pour lui, s’était changée en amertume. Le peu de lumière qu’il possédait, répandait ses rayons si faiblement, que sa croyance déçue était un voile assez grand pour créer dans son âme les ténèbres de la nuit.

Son premier mouvement, après le choc, avait été de se mettre à son métier. Depuis, il avait continué son travail sans rémission. Il ne se demandait jamais pourquoi, maintenant qu’il était venu à Raveloe, il tissait jusqu’à une heure très avancée de la nuit pour finir la pièce de linge de table de Mme Osgood plus tôt qu’elle ne s’y attendait, sans songer d’avance à l’argent qu’elle lui remettrait dans, la main pour l’ouvrage. Il semblait tisser comme l’araignée, simplement par instinct, sans réflexion. Le travail que tout homme poursuit avec assiduité, tend, de cette manière, à devenir un but par soi-même, et à lui faire ainsi franchir les vides sans attraits de son existence. La main de Silas prenait plaisir à lancer la navette, et ses yeux se réjouissaient de voir les petits carrés du tissu se compléter sous ses efforts. Puis, il y avait les exigences de la faim, et Silas, dans sa solitude, avait à se procurer son déjeuner, son dîner et son souper, à aller chercher de l’eau au puits, et à mettre la bouilloire sur le feu. Tous ces besoins urgents contribuaient, avec son travail au métier, à restreindre sa vie à l’activité aveugle d’un insecte fileur. Il haïssait l’idée du passé ; il n’y avait rien qui le poussât à aimer les étrangers au milieu desquels il était venu, ou à s’associer avec eux ; et l’avenir n’était que ténèbres, car aucun amour invisible ne songeait à lui. Ses pensées étaient arrêtées par une perplexité complète, maintenant que leur voie étroite d’autrefois était fermée, et ses affections semblaient avoir été anéanties sous le coup qui, avait meurtri ses fibres les plus sensibles.

Enfin, cependant, le linge de table de Mme Osgood fut terminé, et Silas reçut de l’or en payement. Son gain, dans sa ville natale, où il travaillait pour un marchand en gros, était calculé d’après un taux moins élevé qu’à Raveloe : on le payait toutes les semaines, et une grande partie de ce salaire hebdomadaire passait en œuvres de piété et de charité. Aujourd’hui, pour la première fois de sa vie, on lui avait mis cinq belles guinées[1]dans la main ; personne ne s’attendait à les partager avec lui, et il n’aimait assez aucun homme, pour lui en offrir une part. Mais quelle valeur avaient les guinées aux yeux de Marner, qui ne voyait aucune perspective au delà d’innombrables jours de travail à son métier ? Il était inutile qu’il se fît cette question, car il lui était agréable de les sentir dans le creux de sa main et de regarder leurs effigies brillantes. Elles étaient toutes à lui : elles constituaient un autre élément de son existence, semblable au tissage et à l’apaisement de la faim, — un élément ayant une nature tout à fait séparée de la vie de croyance et d’amour dont il avait été sevré. Le tisserand avait connu le contact de l’argent péniblement gagné, même avant que la paume de sa main se fût développée entièrement. Pendant vingt années, l’argent mystérieux avait été pour lui un symbole des biens terrestres et l’objet immédiat du travail. Marner semblait peu l’aimer aux jours où chaque sou avait pour lui un but ; car le but, il l’aimait alors. Mais maintenant que tout but était disparu, cette habitude de s’attendre à l’argent, et de le saisir avec un sentiment d’effort accompli, formait un sol assez profond pour recevoir les semences du désir ; aussi, comme Silas s’en revenait chez lui à travers les champs, au crépuscule, il sortit l’argent de sa poche et trouva qu’il brillait davantage dans l’obscurité croissante. Vers cette époque, un incident survint, qui parut rendre possibles des relations amicales entre lui et ses voisins. Un jour qu’il portait une paire de souliers à raccommoder, il vit la femme du savetier assise auprès du feu, en proie aux symptômes terribles d’une maladie de cœur et de l’hydropisie, — symptômes que Silas avait observés chez sa propre mère, et qui avaient été les avant-coureurs de sa mort. Cette vue et ce souvenir lui inspirèrent un élan de pitié. Se rappelant le soulagement que la malade avait ressenti en prenant une simple préparation de digitale, il promit à Sally Oates de lui apporter quelque chose qui lui ferait du bien, puisque les médecines du docteur ne lui en faisaient pas. En accomplissant cet acte de charité, Silas éprouva pour la première fois, depuis son arrivée à Raveloe, un sentiment qui, rattachant sa vie présente à sa vie passée, aurait pu commencer à le délivrer de cette sorte d’existence d’insecte, en laquelle sa nature avait dégénéré. Cependant, la maladie de Sally Oates l’avait élevée au rang d’un personnage très intéressant et très important dans le voisinage, et le fait qu’elle avait été soulagée en buvant la drogue de Silas, devint un sujet général de conversation. Quand le docteur Kimble ordonnait une médecine, il était naturel qu’elle produisit son effet ; mais lorsqu’un tisserand, qui venait on ne savait d’où, opérait des merveilles avec une fiole d’eau brune, le caractère occulte du procédé devenait évident. On n’avait rien vu de pareil depuis la mort de la sorcière de Tarley, et celle-ci se servait de charmes tout aussi bien que de drogues. Tous les gens allaient la trouver lorsque leurs enfants avaient des convulsions. Silas Marner devait être une personne semblable ; car, comment connaissait-il ce qui avait la vertu de rendre la respiration à Sally Oates, s’il ne savait pas bien autre chose que cela ? La sorcière avait des mots qu’elle murmurait tout bas, de sorte qu’on n’en pouvait rien saisir. Si, en même temps, elle attachait un bout de fil rouge autour de l’orteil de l’enfant, celui-ci se trouvait préservé de l’hydropisie du cerveau. Il existait encore à Raveloe des femmes qui avaient porté autour du cou un des petits sachets de la sorcière, d’où il était résulté qu’elles n’avaient jamais eu d’enfant idiot comme celui d’Anne Coulter. Silas Marner était très probablement capable d’en faire autant, même plus ; maintenant, on voyait très facilement pourquoi il était venu d’un pays inconnu, et pourquoi il avait une physionomie si bizarre. Mais il fallait que Sally Oates prît garde de ne pas le dire à M. Kimble, car le docteur ne prendrait certainement pas bien la chose de la part de Marner. Il était toujours irrité contre la sorcière, et il menaçait ceux qui allaient la trouver de ne plus leur venir en aide.

Silas se vit alors soudainement assailli dans sa chaumière, soit par des mères qui désiraient, qu’au moyen de ses charmes, il fit passer la coqueluche à leurs enfants, ou qu’à elles-mêmes il fit revenir leur lait ; soit par des hommes qui avaient besoin de drogues contre les rhumatismes ou les nœuds aux doigts. Pour éviter un refus, les solliciteurs apportaient de l’argent dans le creux de leurs mains. Silas aurait pu faire un commerce profitable de ses charmes et de sa petite liste de drogues ; mais l’argent ainsi acquis ne le tentait point, Il n’avait jamais été enclin à être malhonnête, et, avec une irritation croissante, il renvoyait les gens les uns après les autres, car la nouvelle qu’il était sorcier s’était répandue même jusqu’à Tarley ; aussi, s’écoula-t-il bien du temps avant qu’on cessât de faire de longues courses, dans le dessein de lui demander son aide. Mais l’espérance en son pouvoir occulte se changea à la fin en crainte. On ne le croyait aucunement, lorsqu’il disait qu’il ne connaissait pas de charmes, et qu’il ne pouvait pas opérer de cures ; et toute personne, homme ou femme, à qui un accident ou une nouvelle attaque survenait après s’être adressée à lui, attribuait cette infortune au mauvais vouloir et aux regards irrités de maître Marner. Il arriva ainsi que ce mouvement de pitié pour Sally Oates, par suite duquel il avait éprouvé un sentiment éphémère de fraternité, augmenta la répulsion qui existait entre lui et ses voisins, et rendit son isolement plus complet.

Peu à peu les guinées, les couronnes et les demi-couronnes[2] s’amoncelèrent, et Marner en prit de moins en moins pour ses besoins, essayant de résoudre le problème de se conserver assez de forces pour travailler seize heures par jour, en dépensant aussi peu que possible. N’y a-t-il pas des hommes qui, renfermés dans la solitude d’une prison, ont trouvé quelque intérêt à marquer les moments sur les murs, avec des lignes droites d’une certaine longueur, jusqu’à ce que l’accroissement du nombre de ces lignes, arrangées en triangles, fût devenu chez eux un but prédominant ? Ne trompons-nous pas les heures de désœuvrement ou les fatigues de l’attente en répétant quelque mouvement ou quelque son insignifiant, jusqu’à ce que cette répétition ait créé en nous un besoin, qui est l’origine d’une habitude. Cela nous aidera à comprendre comment l’amour de thésauriser devient une passion absorbante chez des hommes auxquels l’imagination ne montre d’autre but que leur trésor, même lorsqu’ils commencent à l’amasser. Marner désirait voir les piles de dix former un carré, puis un carré plus grand ; et chaque guinée ajoutée, tout en étant par elle-même une satisfaction, créait en lui un nouveau désir. Dans ce monde étrange d’ici-bas, devenu pour lui une énigme indéchiffrable, il aurait pu, s’il avait eu une nature moins ardente, s’asseoir à son métier et tisser sans relâche, en songeant à l’achèvement de son dessin ou de son tissu, jusqu’à oublier l’énigme et toute autre chose, excepté les sensations du moment ; mais l’argent était venu diviser son travail en périodes, et non seulement cet argent augmentait, il restait aussi avec lui. Il commença à croire que le métal, de même que le métier, avait conscience de son possesseur, et il n’aurait voulu à aucun prix échanger ces pièces qui étaient devenues ses intimes, pour d’autres pièces ayant des effigies inconnues. Il les maniait, il les comptait, jusqu’à ce que leur forme et leur couleur produisissent sur lui l’effet agréable de l’étanchement de la soif. Toutefois, ce n’était que le soir, après son travail, qu’il les retirait pour jouir de leur société. Il avait enlevé quelques briques du sol au-dessous de son métier, et il avait fait un trou dans lequel il avait placé le pot de fer qui contenait les guinées et les pièces d’argent. Il recouvrait les briques avec du sable toutes les fois qu’il les replaçait. Ce n’était pas que l’idée d’un vol se présentât souvent ou distinctement à son esprit. À cette époque, dans les districts de la province, il n’était pas rare de thésauriser : c’était chose connue qu’il y avait des vieux paysans dans la paroisse de Raveloe, qui conservaient leurs économies chez eux, probablement dans leurs matelas de bourre de laine ; mais leurs rustiques voisins, bien qu’ils ne fussent pas tous aussi honnêtes que leurs ancêtres du temps du roi Alfred, n’avaient pas l’imagination assez hardie pour préméditer un vol avec effraction. Et comment auraient-ils pu dépenser l’argent dans leur village sans se trahir ? Ils eussent été obligés de « filer », résolution aussi aveugle et aussi téméraire que celle de voyager en ballon.

Ainsi, année après année, Silas Marner avait vécu dans cette solitude. Ses guinées s’étaient accrues dans le pot de fer, et son existence s’était rétrécie et endurcie de plus en plus, jusqu’à ne plus être qu’une simple pulsation du désir et du contentement, pulsation qui n’avait de rapport avec aucune autre créature. Sa vie s’était limitée à l’action de tisser et de thésauriser, sans avoir en vue aucun but où tendît cette action. Cette même sorte de transformation a peut-être été subie par des hommes plus instruits, lorsqu’ils ont été sevrés de leur foi et de leur amour : seulement, au lieu de s’attacher à un métier et à un monceau de guinées, ils ont poursuivi quelque recherche érudite, quelque plan ingénieux, ou quelque théorie bien agencée. Le visage et la taille de Marner se contractèrent et se courbèrent d’une façon étrange et constante, pour s’adapter mécaniquement aux objets qui l’entouraient, de sorte qu’il produisait la même impression qu’une poignée ou un tube recourbé, accessoires qui ne signifient rien lorsqu’ils sont séparés de l’objet dont ils faisaient partie. Les yeux proéminents, qui jadis paraissaient confiants et rêveurs, semblaient maintenant ne lui avoir été donnés que pour voir une seule espèce, de chose très petite, comme du tout petit grain, et qu’ils cherchaient partout ; enfin Marner était si flétri et si jaune, que, bien qu’il n’eût pas encore quarante ans, les enfants l’appelaient toujours « le vieux maître Marner ».

Cependant, même dans cette phase de dépérissement, il arriva un petit incident qui montra que la sève de l’affection n’était point entièrement tarie dans son cœur. C’était une de ses tâches quotidiennes d’aller chercher de l’eau à un puits éloigné de chez lui d’une couple de champs. À cet effet, depuis son arrivée à Raveloe, il avait toujours eu une grande cruche de terre brune, qu’il conservait comme l’ustensile le plus précieux qu’il possédât parmi les commodités bien rares qu’il s’était octroyées. Cette cruche avait été sa compagne pendant douze années. Elle était toujours restée debout au même endroit, et elle lui avait toujours prêté sa poignée de bonne heure le matin, de sorte que la forme de ce vase revêtait aux yeux de Silas l’expression d’une obligeance empressée. De plus, le contact de la poignée dans le creux de sa main, lui procurait un plaisir inséparable de celui d’avoir de l’eau fraîche et limpide. Un jour qu’il revenait du puits, il trébucha contre la traverse d’une barrière, et la cruche brune, tombant avec force sur les pierres qui formaient la voûte d’un fossé situé au-dessous, se cassa en trois morceaux. Silas les ramassa et les rapporta chez lui, le chagrin dans l’âme. La cruche ne pouvait plus être utile ; toutefois, il en raccorda les morceaux, et, comme souvenir, il étaya cette ruine à son ancienne place.

Telle est l’histoire de Silas Marner jusqu’à la quinzième année de son séjour à Raveloe. Tout le long du jour il était assis à son métier, les oreilles remplies de son bruit monotone, les yeux tout à fait rapprochés du lent progrès du tissu uniforme et brunâtre. Le mouvement de ses muscles se répétait à des intervalles si égaux, que leurs pauses semblaient être une gène presque aussi grande que l’arrêt de sa respiration. Mais le soir, venaient ses délices ; le soir, il fermait les volets, barrait les portes et retirait son or. Depuis longtemps le monceau était devenu trop grand pour tenir dans le pot de fer, et il avait fabriqué, pour mettre les pièces, deux sacs de cuir épais, qui ne perdaient pas de place dans leur lieu de repos ; car la souplesse de l’enveloppe les faisait s’adapter à tous les coins. Quelles étaient brillantes les guinées lorsqu’elles coulaient des ouvertures noires du cuir ! L’argent n’entrait qu’en petite proportion dans le montant de la somme comparativement à l’or, parce que les grandes pièces de toile qui formaient le travail principal de Silas, étaient toujours payées en partie avec de l’or, et qu’il affectait l’argent à ses besoins matériels, choisissant toujours les shillings[3] et les demi-shillings pour les dépenses de cette nature. C’étaient les guinées qu’il aimait le mieux, mais il ne voulait pas changer les grosses pièces d’argent : les couronnes et les demi-couronnes qu’il avait gagnées lui-même, et qui étaient le fruit de son labeur, il les aimait aussi. Il étalait ses pièces en monceaux et y plongeait les mains ; puis, il les comptait et en formait des piles régulières ; il pressait la rondeur de leur contour entre son pouce et ses autres doigts, et il songeait avec tendresse aux guinées qui n’étaient encore qu’à moitié gagnées par le tissage, comme si elles eussent été des enfants encore à naître ; il songeait aux gainées qui venaient lentement avec les années futures, — qui viendraient pendant toute son existence, dont le cours s’étendait bien loin devant lui, et dont la fin était tout à fait voilée par d’innombrables jours de travail. Faut-il s’étonner si ses pensées étaient toujours absorbées par son métier et son argent, lorsqu’il faisait ses courses à travers les champs et les chemins, pour aller chercher son ouvrage et le rapporter à la maison, et qu’ainsi ses pas n’erraient plus jamais sur le talus des haies et le bord des ruelles, en quête des plantes qui lui étaient autrefois familières ? Elles aussi appartenaient à ce passé auquel sa vie s’était dérobée. Telles les eaux d’un ruisseau s’abaissent bien au-dessous des bords herbeux limitant l’ancienne largeur de son lit, pour devenir le petit filet tremblotant qui se trace un sillon dans le sable stérile.

Mais vers la Noël de cette quinzième année, un autre grand changement survint dans l’existence de Marner, et son histoire se confondit d’une façon singulière avec la vie de ses voisins.


  1. La valeur nominale de la guinée est de 26 fr. 25. On ne fait plus de guinées aujourd’hui, en Angleterre. (N. du Tr.)
  2. La valeur nominale de la couronne est de 6 fr. 25. (N. du Tr.)
  3. La valeur nominale du shilling est de 1 fr. 25. (N. du Tr.)