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Similia similibus ou La guerre au Canada/Un tournoi “up to date”

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Imprimerie du Telegraph (p. 76-88).

VI

UN TOURNOI “UP TO DATE


Dans cette même calme et déjà chaude matinée de juillet, une grande animation régnait dans un certain rayon autour du somptueux palais qui occupe — approximativement sinon exactement — le site aérien où se dressait jadis au bord du Cap l’historique Château Saint-Louis, résidence des gouverneurs du Canada sous la monarchie française.

C’est encore un château, beaucoup plus vaste et plus riche que l’ancien, mais il a changé de nom et de destination, comme de forme et de dimensions. Inutile d’insister sur un fait à vrai dire universellement notoire : il est entendu que le Château Frontenac de Québec, abréviativement nommé le Château, est l’une des plus belles hôtelleries de luxe du monde entier.

Là comme dans le reste de la ville, on semblait n’avoir dormi que d’un œil, car dès le petit jour c’étaient des allées et venues presque continuelles entre le Château et ce qui restait de la citadelle voisine, dont les envahisseurs nocturnes s’étaient emparés sans péril et sans gloire, attendu que les quelques survivants de la garnison s’étaient beaucoup plus préoccupés de retirer des décombres leurs malheureux camarades enterrés vivants que de prolonger une défense d’ailleurs humainement impossible.

Tout ce qui portait khaki, officiers ou subalternes en vie, avait donc été coffré, et la ville, au moins pour un temps, était bel et bien aux mains des Allemands.

Le bombardement, savamment repéré, avait eu l’intelligence de commencer par disposer sommairement des grands quartiers de commandement, écrasant sous des ruines fumantes à peu près tout le personnel supérieur, de sorte que ceux de la petite garnison qui avaient échappé au désastre s’étaient trouvés dès le début sans chefs et sans direction.

Quant aux bataillons de ville, Milice Volontaire et Garde Civique, la destruction des arsenaux et magasins militaires les réduisait du coup à l’impuissance.

Le gros des deux mille hommes qui composaient le corps d’invasion, et qui à vrai dire n’avaient eu qu’à pénétrer dans la place démantelée en chantant Deutschland über alles, s’était, après sa facile victoire, installé tant bien que mal pour la nuit dans ce qui restait debout des casemates, ou avait couché à la belle étoile.

Quant à l’état-major, déjà, comme on l’a vu précédemment, inscrit pour un bon nombre au grand hôtel sous de faux noms de voyageurs, il n’avait pas eu à déménager ses quartiers généraux ; il s’était tout bonnement, par droit de conquête, emparé de tout un pavillon du vaste établissement, où d’heure en heure des courriers apportaient les rapports des différents postes ou venaient prendre les nouveaux ordres.

Jusqu’ici, les rapports reçus étaient d’une monotonie désespérante : tout était paisible en ville, toutes les issues indiquées sur les plans secrets de l’état-major, ponts, embarcadères, gares, chemins de voiture, étaient gardées à vue ; le maire et les principaux échevins confinés dans leurs maisons cernées de toutes parts.

Dans cette procession de commissionnaires affairés qui passaient et repassaient dans les corridors du Château, on en remarquait qui ne portaient pas l’uniforme : ceux-là devaient appartenir à l’honorable catégorie des gens sans aveu qui, d’ordinaire, sont pris à l’emploi de ce qui en anglais porte le nom adouci de Secret Intelligence Service, mais de ce que nous, Gaulois habitués à appeler un chat un chat, dénommons tout brutalement l’Espionnage.

Inutile de dire que la petite armée d’invasion avait dans l’hôtel, à côté de la hiérarchie militaire proprement dite, un bureau spécial d’intelligence secrète, desservi en sous-main par toute une ribambelle de sacripants de bas étage chargés de surveiller la population. S’il n’en dépendait que de ces bons apôtres, la bénigne proclamation du commandant ne tarderait pas à recevoir son unique et expéditive sanction : la peine de mort. Jusqu’ici, on l’a vu, ces sbires incognito n’avaient guère été heureux dans leurs entreprises.

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La magnifique promenade aérienne, mieux connue sous le nom de Terrasse Dufferin, qui s’étend depuis le Château jusqu’au pied du glacis de la citadelle, était à cette heure encore matinale moins achalandée que d’ordinaire, sans toutefois être tout à fait déserte.

On y apercevait ça et là quelques-uns des conquérants, les uns flânant sur les banquettes le sabre entre les jambes, d’autres paresseusement adossés à la balustrade du bord, causant bruyamment entre eux, se donnant mutuellement du herr hauptmann ou du herr oberstlieutenant, sans jamais manquer, comme de raison, de nuancer d’un ton la distance hiérarchique qui sépare ces grades l’un de l’autre. Autre distinction non moins perceptible : dans la manière de porter le harnachement de guerre, la différence était frappante entre le junker fraîchement arrivé de Prusse, et le German-American raccolé pour la circonstance dans quelque brasserie de Milwaukee ou quelque machine-shop de Pittsburg : — le premier rigidement moulé dans sa tunique, l’autre mal à l’aise et gauche dans l’uniforme d’occasion qu’il avait dû se procurer à la hâte sur réception de l’ordre secret qui l’appelait inopinément au service et lui enjoignait de se rapporter à date fixe à Québec.

Après le petit déjeuner matinal, les plus hardis de ces pensionnaires armés de pied en cap se risquent peu à peu dans les rues voisines.

Parmi eux se trouvent sans doute des critiques d’art. Le monocle à l’œil, ils toisent Champlain d’abord, puis Laval d’un air entendu et dédaigneux ; il y a beau temps qu’il ne se fait plus de ces petits monuments d’enfant en Allemagne. Ils voudraient voir la tête que feraient les petits Canadiens en présence de la gigantesque statue équestre de Guillaume Ier sur la Place du palais impérial à Berlin.[1]

Notre cathédrale du 17ième siècle, nos vieilles maisons du temps des Français ne leur disent rien qui vaille. Le massif du grand hôtel lui-même leur fait pitié : servile plagiat des châteaux Renaissance de la Loire, voilà tout.

— Ah ! s’écrie tout à coup l’un de ces herr professors, voici au moins qui nous rappelle un peu le Vaderland.

Et les voilà figés en muette admiration devant l’Hôtel des Postes, coiffé comme eux d’un casque à pique trop kolossal pour sa taille…

Mais dix heures sonnent au beffroi de l’Hôtel de Ville ; aussitôt tous ces guerriers pirouettent automatiquement sur leurs talons, et convergent vers l’hôtel au pas accéléré, en raclant l’asphalte de leurs longs sabres.

Dans la grande cour intérieure du Château, piaffent impatiemment quelques chevaux sellés, ce sont les plus fringants qu’on ait pu réquisitionner à l’écurie de louage de la rue voisine.

Un peloton d’une douzaine de carabiniers qui vient justement de descendre avec fracas de la citadelle en tapant du pied comme s’ils avaient été cinquante, s’est planté en rang d’oignons droit en face du grand perron de l’hôtel. Le lieutenant qui le commande a l’air très fier de son troupeau, qui a été évidemment trié pour produire un effet d’alignement de précision, car les douze héros sont à un cheveu près tous d’égale taille, et vus de profil leurs douze nez n’en font qu’un.

Cet officier lui-même, cambré et bombé jusqu’à en craquer, semble poser pour la reproduction du portrait tracé au siècle dernier par Henrich Heine, ce merveilleux poète, allemand de cœur et de naissance, mais non prussien, lorsqu’il écrivait :

« Toujours aussi raides, aussi guindés, aussi étriqués qu’autrefois et droits comme un I, on dirait qu’ils ont avalé le bâton de caporal dont on les rossait jadis. L’instrument de la schlague n’est pas entièrement disparu chez les Prussiens ; ils le portent maintenant à l’intérieur. »

Cette petite parade, ce commencement de cavalcade, n’étaient pas là pour rien.

Ce qu’il y avait dans l’air, disons-le tout de suite. Le « Général Commandant des troupes à Québec », comme il s’intitulait pompeusement lui-même, avait décidé dans sa sagesse d’aller rendre visite à l’Exécutif provincial.

Il aurait pu tout simplement sommer les membres de ce corps supérieur de venir eux-mêmes se mettre à la disposition des autorités militaires, comme il avait déjà fait pour les chefs du conseil municipal, qu’il avait tout de même séquestrés dans leurs maisons pour s’assurer de leurs personnes. Il lui sembla plus diplomatique de se déranger lui-même cette fois ; c’était de sa part un grand honneur à leur faire, une extrême condescendance dont ils lui sauraient gré sans doute. Gants blancs d’abord ; main de fer ensuite.

Il avait à ce sujet son idée de derrière la tête, car, sur les rapports des algazils secrets chargés depuis longtemps de sonder l’opinion dans cette partie du pays, il en était venu à la conclusion que la population de la province française du Dominion était pour le moins aussi mûre que la factieuse Irlande pour la révolte en masse contre le régime anglais.

Aussi, lorsque le suisse de l’aristocratique hôtellerie ouvrit toutes grandes les portes du vestibule pour lui livrer passage ainsi qu’à sa suite, le général Goelinger avait sur les lèvres un sourire d’une mansuétude si paternelle, si engageante, dans ses petits yeux couleur d’eau un clignement si expressif de satisfaction machiavélique, en un mot toute sa personne affectait une allure si différente de sa gourme grognonne habituelle que le peloton d’escorte crut un instant qu’on lui avait changé son général. Dans son trouble, il exécuta tout de travers le présentez armes.

La demi-douzaine d’officiers bien comptés qui composaient l’état-major du commandant pour l’occasion sauta en selle après lui, et la petite troupe partit au pas dans la direction du Parlement, où l’imposant Von Goelinger, dans une courte note dont il avait adouci les termes autant que possible, avait requis le chef de l’État et ses ministres de se trouver à l’heure dite pour le recevoir.

S’il avait compté sur l’effet théâtral de cette exhibition de casques étincelants au soleil, il dut être profondément désappointé. Pas un joli minois, pas même un bonnet de servante ou une coiffe de nourrice aux fenêtres de l’aristocratique rue Saint-Louis ; à peine ça et là quelques piétons tellement affairés ou absorbés dans leur conversation qu’ils ne tournaient seulement pas la tête pour admirer la fringante cavalcade. Que voulez-vous ? cette bonne vieille rue Saint-Louis en a tellement vu, de ces galas à panache, qu’elle n’en fait plus le moindre cas.

Au Parlement, les conquérants eurent une nouvelle déception. Laissant leurs montures aux soins de l’escorte à pied, le commandant et ses officiers furent introduits par les huissiers dans la salle où les attendait le chef du ministère entouré de ses collègues.

Par une bizarre fantaisie du hasard, il se trouva qu’en comptant bien de part et d’autre, les deux chefs en présence avaient exactement le même nombre de seconds : ils étaient sept de chaque côté !

Allait-on assister à un tournoi dernier genre entre militaires et civils, nous allions dire entre la Force et le Droit ? Dirait-on dorénavant le Combat des Sept, comme il y eut autrefois le Combat des Trente, que cette singulière coïncidence remettait en mémoire ? Serait-ce à quelque six cents ans d’intervalle la répétition, sur une moindre échelle, de cette historique bataille à mort où Benborough et ses « soudoyers » mordirent la poussière, et où fut crié l’héroïque remède contre la soif : « Bois ton sang, Beaumanoir ! il te rafraîchira » ?

À tout événement, il faut convenir que cette fois l’avantage des armes n’était pas du côté de Benborough-Goelinger, puisque celui-ei s’engageait dans une lutte où il aurait à manier sa langue au lieu de l’épée suspendue à son côté.

La partie débutait mal pour lui. Il s’était attendu à avoir affaire à la tête même de l’Exécutif. Général contre Gouverneur, à la bonne heure ; voilà qui eût été traiter d’égal à égal. Il y aurait eu libre échange d’Excellences, donnant donnant.

Au lieu de cela, on le mettait en présence d’un simple chef de ministère, qu’il ne savait trop en quels termes interpeller sans manquer au protocole. Pour un homme comme lui habitué à l’étiquette chatouilleuse de l’absolutisme, une pareille situation était une dérogeance à son rang. Sa vanité souffrit cruellement de cette infraction au code des préséances. Ce fut sa deuxième déception ; ce ne devait pas être la dernière.

Le premier ministre, dont l’accueil fut courtois et surtout très digne, expliqua l’absence du gouverneur, qu’un appel imprévu avait mandé tout récemment au siège du gouvernement central à Ottawa. Cette information, donnée sur le ton le plus calme comme une nouvelle banale et sans importance, faillit désarçonner du coup Monsieur le Commandant, comme l’appelait tout uniment son interlocuteur.

Parmi les officiers de sa suite, il y eut un léger frétillement, bruit de chaises qu’on remue, petit toc-toc sec et métallique de sabres claquant sur le parquet.

C’est que, voyez-vous, lecteur, ils se demandaient comment le gouverneur, qui d’après leurs espions était encore à Québec la veille, avait pu ainsi leur échapper. Mystère à éclaircir !

Sur un geste accueillant du premier ministre, les militaires prirent possession des fauteuils rangés d’un côté de la table, tandis que les ministres en frac noir s’asseyaient de l’autre côté.

Le tournoi allait commencer.

  1. Un ami qui a visité Berlin nous raconte que son guide allemand voulut à tout prix lui faire admirer chaque détail de cette merveille de lourdeur. Après lui avoir signalé les statues allégoriques qui ornent la base du monument, le buveur de bière lui dit avec un gros rire épais : Surtout, remarquez où l’artiste a mis la Paix ! juste sous la queue du cheval de l’Empereur !… Preuve du bon goût prussien.