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Situation actuelle

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Situation actuelle
Revue des Deux Mondes, période initialetome 19 (p. 89-108).


DE LA


SITUATION ACTUELLE. [1]





Il en est des partis politiques comme de leurs chefs et des majorités comme des ministres eux-mêmes : ni les uns ni les autres ne sauraient occuper habituellement la scène politique et garder long-temps le pouvoir sans passer par des épreuves fort diverses. L’opinion attend beaucoup de ceux à qui elle a donné sa confiance. Il ne lui suffit pas qu’ils conservent toujours au même degré les qualités qui ont attiré son attention et déterminé son choix ; elle entend qu’ils ne soient jamais pris en défaut, et qu’ils se trouvent, à point nommé, pourvus des talens mêmes qu’elle n’avait jamais songé à exiger d’eux, mais que le cours rapide des événemens aura rendus nécessaires. N’allez pas dire au public que ses préventions sont injustes ; le public est comme le maître de la parabole : il se croit en droit de demander à ses serviteurs plus qu’il ne leur a remis, il entend recueillir où il n’a pas répandu et moissonner où il n’a pas semé.

C’est le sort des ministres médiocres et des partis sans consistance de ne pouvoir survivre aux circonstances qui ont causé leur triomphe ; leur mérite d’à-propos s’épuise par la satisfaction même qu’ils sont tenus de donner à des sentimens passionnés, mais éphémères. Arrivés au pouvoir pour accomplir une certaine mission, ils restent forts et populaires aussi long-temps qu’ils s’en acquittent ; mais, leur tâche est-elle finie, leur popularité cesse aussitôt ; la critique rentre à leur égard dans son rôle accoutumé, l’esprit de dénigrement reprend contre eux son œuvre de destruction.

Les hommes d’état vraiment dignes de ce nom, les partis qui représentent, non pas les fantaisies passagères du pays, mais ses sentimens généraux et permanens, ses intérêts vivaces, sont les seuls qui, après avoir satisfait au présent, savent encore suffire à l’avenir. A eux appartient le don des ressources inattendues et le secret des habiles transformations ; mais ces transformations, alors même qu’elles sont commandées par l’intérêt public le plus évident, ne sauraient être opérées sans amener quelques tiraillemens et sans faire courir quelques dangers. Une lutte sourde s’engage alors entre les tendances nouvelles qui veulent se faire jour et les vieilles habitudes qui veulent résister. La discorde n’est plus seulement entre les partis et d’homme à homme, elle est au fond même de la conscience de chacun. Sollicitées à la fois vers des buts opposés, les convictions obéissent tour à tour à des impulsions différentes et vacillent entre elles sans en suivre aucune. Que cet ébranlement se prolonge un peu, et le trait le plus saillant d’une pareille époque sera bientôt la confusion générale.

Ou nous nous trompons fort, ou le ministère et la majorité sont, depuis le commencement de la session, en proie à un travail de cette nature. Les difficultés inséparables de tout changement dans la direction d’une politique depuis long-temps suivie ont amené, selon nous, la dernière crise ministérielle, et lui ont peut-être survécu. En recherchant soigneusement quels ont été les motifs de cette crise, comment elle aurait pu être évitée, comment le retour peut en être empêché, nous sommes loin de vouloir faire le procès à qui que ce soit et de prétendre en remontrer à personne. Nous n’ignorons pas qu’une situation n’est pas améliorée parce qu’elle est un peu plus éclaircie, et que les écueils ne sont pas évités parce qu’ils ont été signalés ; cependant n’est-il pas plus certain encore qu’à marcher au hasard et les yeux fermés, qu’à naviguer à la dérive sans souci des étoiles et de la boussole, il y a moins de chances de salut et plus de risques de perte ?

Suivant quelques personnes, il faudrait uniquement attribuer les récens embarras à la formation d’un parti nouveau dans le sein du parti conservateur, au changement soudain opéré dans la rédaction politique de quelques feuilles publiques. A les entendre, si le hasard avait retenu chez eux, en province, quelques députés, malencontreux fauteurs de tant de trouble ; si les trésors d’une complaisance accoutumée envers certains journalistes n’avaient pas trop brusquement tari, les ministres et la majorité auraient été quittes de tout souci, rien n’eût interrompu leur bienheureux repos. L’impatiente ambition des uns, la coupable avidité des autres, voilà d’où viendrait tout le mal. Cette manière de juger sommairement d’une situation et de tout expliquer par des noms propres est fort en vogue ; la paresse des esprits s’en arrange, et leur malignité s’y complaît. Mettre ces embarras sur le compte de la perversité d’autrui, c’est se dispenser de chercher d’autres raisons, ce qui est commode ; c’est aussi se donner le beau rôle. Combien de gens craindraient d’ailleurs de passer pour de pauvres esprits, s’ils ne prêtaient constamment à leurs adversaires les plus mauvaises intentions, s’ils ne savaient habilement rattacher à des combinaisons d’intérêt personnel les moindres déterminations de ceux qui leur sont opposés ! Peut-être pourrait-on faire remarquer à ces profonds politiques qu’avec un peu plus de perspicacité ils auraient pu prévoir à l’avance ce qu’ils se savent si bon gré d’avoir su démêler après coup, qu’avec un degré de plus d’habileté ils auraient pu rendre vains ces fâcheux mobiles, ou, mieux encore, s’en emparer et les tourner à leur profit. Pour nous, nous n’aimons pas à porter de semblables jugemens, non pas seulement parce qu’ils sont tristes, mais parce qu’ils nous semblent essentiellement faux. La nature humaine est moins simple qu’on ne la voudrait faire ; si partout le mal confine au bien, le bien au mal, en politique, plus qu’ailleurs, il est malaisé de faire un départ rigoureux entre les opinions désintéressées et les calculs égoïstes ; en politique, les confusions involontaires sont naturelles, et le mélange est excusable. Quel parti, quels hommes se pourraient dire entièrement purs ? Quelle main oserait jeter la première pierre ? La situation présente est d’ailleurs plus fâcheuse que nouvelle, et n’est inattendue que pour ceux qui n’ont pu étudier le jeu habituel, et l’on pourrait dire fatal, du gouvernement représentatif. Dans ce gouvernement, en effet, toutes les fois que, par suite des élections générales, la proportion établie entre les forces respectives des partis vient à changer brusquement, les conditions de leur existence en sont profondément altérées. Une minorité considérablement réduite, et par cela même éloignée pour long-temps du pouvoir, se comporte autrement qu’une minorité nombreuse qui peut être rappelée, d’un instant à l’autre, à remplacer ceux qu’elle attaque. Une majorité devenue prépondérante ne se conduit pas, après un triomphe incontestable, comme aux temps où il lui fallait, par des combats répétés, assurer son existence de chaque jour.

La petite session de 1846, uniquement employée à la vérification des pouvoirs, était à peine commencée, que déjà la physionomie de la chambre nouvelle apparaissait aux yeux de tous. Il était évident que l’opposition était désormais mise hors de cause, qu’à moins de catastrophes ou de reviremens improbables l’opinion conservatrice resterait maîtresse du terrain pendant toute la durée de la législature, qu’elle n’aurait plus à compter qu’avec elle-même, qu’elle était assurée de maintenir, sans contestation, à la tête des affaires du pays les hommes à qui elle remettrait sa confiance.

Quelles devaient être les conséquences de cet ascendant immense remis à un parti qu’aucun autre n’allait plus contenir ? N’était-il pas à craindre qu’après avoir si bien marché d’accord pendant une lutte de cinq ans il ne vînt à se diviser une fois la bataille gagnée ? Le soin de la défense commune, la nécessité de résister ensemble aux attaques d’adversaires infatigables, avaient merveilleusement servi à maintenir la discipline. Cette unité, condition indispensable de force et de durée, l’imposerait-on aussi aisément, la ferait-on observer aussi rigoureusement, quand elle ne serait plus commandée par les circonstances extérieures, quand il faudrait pour ainsi dire la puiser en soi-même ? Comment y réussir ? Telles devaient être, suivant nous, les premières préoccupations des hommes chargés de la conduite de nos destinées. Ce n’est pas tout : un nombre considérable de membres nouveaux avaient pénétré dans l’enceinte de la représentation nationale ; la plus grande partie était venue grossir les rangs de la majorité et faire acte d’adhésion aux principes essentiels de la politique conservatrice ; cependant beaucoup d’entre eux avaient pris vis-à-vis de leurs collèges électoraux des engagemens précis, qu’ils étaient bien résolus à tenir ; ils apportaient aux partisans de certaines réformes déjà proposées et débattues dans la presse et le parlement un renfort d’adhérens zélés. Qu’y avait-il à faire au sujet de ces réformes qui, par l’appui presque unanime qu’elles rencontraient chez ces membres nouveaux, paraissaient avoir obtenu l’assentiment du pays ? C’était encore là pour le cabinet un grave sujet de méditation.

Il est inutile de le dissimuler, la session de 1847 a été entamée sans que les ministres aient paru s’être souciés de résoudre la première des difficultés que nous venons d’indiquer. Pour imprimer à la majorité une direction unique et ferme, quoi de plus essentiel que d’avoir préalablement établi cette unité au sein même des conseils de la couronne ! Le temps était donc venu où le glorieux maréchal qui, dans les jours incommodes, avait bien voulu prêter l’autorité de son nom aux mesures de ses collègues, devait être soulagé par eux d’un fardeau qu’il n’était plus tenu de porter, quand d’autres pouvaient s’en charger. Le public aurait parfaitement compris qu’à la veille d’une session laborieuse, la présidence du conseil eût été décernée à l’homme le plus considérable par le rôle joué dans la politique militante et la part brillante prise aux discussions parlementaires. Il y a plus, l’arrangement des mariages espagnols et le succès définitif qui avait couronné cette lutte d’influence engagée avec une nation rivale donnaient à ce choix un singulier à-propos. Ce n’est pas une petite faute que de laisser passer sans les saisir les occasions de résoudre facilement des questions qui doivent être un jour forcément résolues. Il y a des difficultés qu’il ne faut pas laisser planer long-temps en l’air. La présidence de M. le ministre des affaires étrangères était, il y a six mois, prévue et acceptée dans tout le monde politique. Il aurait fallu la vouloir alors afin de n’avoir pas à la vouloir plus tard. Cette hésitation a été une première faute. On aurait pu la réparer peut-être, en donnant aux affaires publiques une impulsion un peu vive et qui témoignât d’un certain ensemble de vues ; on n’en a rien fait : les membres de la commission de l’adresse, aussitôt leurs premières réunions, se témoignaient entre eux leur étonnement de voir que pendant l’intervalle de la session les projets de loi qui devaient leur être soumis étaient à peine préparés. Ils apprenaient qu’un projet sur les modifications des tarifs de douanes était à l’étude ; mais M. le ministre du commerce n’avait pas encore eu le temps de prendre l’avis de son collègue des affaires étrangères, et les bureaux des deux ministères ne s’étaient pas encore mis d’accord. La loi sur l’instruction secondaire était déjà tout arrêtée dans la tête de M. le ministre de l’instruction publique ; mais il n’avait pas encore pu en communiquer la rédaction au conseil des ministres et rédiger l’exposé des motifs. En attendant, et pour faire prendre patience aux plus pressés, le ministre du commerce offrait une loi sur les marques de fabrique, une autre sur les brevets d’ouvriers. Le ministre de l’instruction publique présentait trois lois : la loi sur l’enseignement du droit, la loi sur l’instruction primaire et la loi sur l’enseignement de la médecine, lois dont l’urgence n’était pas bien démontrée. Le ministre des travaux publics ne pouvait s’expliquer, quant à présent, sur la convenance de venir en aide aux compagnies des chemins de fer et sur la mesure du concours qu’il était disposé à leur prêter ; le ministre de la guerre, après mûres réflexions, s’était converti à la colonisation militaire et aux camps agricoles de M. le maréchal Bugeaud : il proposait d’essayer de ce système pour quelques millions. Quant au ministre des finances, son budget était prêt ; mais ce budget était de tout point semblable à ceux qu’il avait précédemment établis. Il était évident, à parcourir ce programme à la fois chargé et vide, qu’il répondait mal à la préoccupation publique, et qu’il ne devait satisfaire personne. La discussion politique de l’adresse une fois terminée, c’était cependant sur ce fonds qu’il fallait vivre. Nous le reconnaissons d’ailleurs volontiers, la situation du cabinet était difficile ; les réformes souhaitées par les amis qu’il était aujourd’hui tenu de satisfaire affectaient toutes plus ou moins les recettes du trésor, et il se trouvait que, par une coïncidence funeste, le crédit public et les ressources ordinaires de l’état étaient gravement affectés par la disette inattendue dans les denrées alimentaires. A ce moment donc, plus que jamais, il était nécessaire d’être décidé et hardi, d’avoir une volonté et un système arrêté. Tout au contraire, soit qu’ils fussent peu d’accord entre eux, soit qu’ils se fussent laissé aller à de singulières illusions, au lieu de se rapprocher les uns des autres, on vit alors les ministres s’isoler chaque jour davantage, s’amoindrir comme à dessein et presque disparaître du théâtre politique. Quel spectacle étrange et triste fut donné aux amis du gouvernement représentatif ! Au sein des chambres, les ministres des finances, de la marine et de la guerre venaient tour à tour, les uns après les autres, essuyer seuls, sans assistance de leurs collègues, le feu de toutes les oppositions réunies, et quelquefois les bordées plus dangereuses encore des membres de la majorité. Au sein des commissions les plus importantes, les projets de loi ministériels étaient altérés dans leur esprit. Pareille anarchie ne pouvait durer long-temps ; elle amena la retraite de trois ministres. Combien peu s’en est fallu que leur chute n’entraînât celle de tous leurs collègues ! Ainsi ce cabinet du 29 octobre, si puissant par la valeur personnelle de ses membres, né au milieu de la tourmente de 1840, qui avait essuyé de si terribles orages, avait failli disparaître par un temps calme, sans que le moindre souffle de vent, sans que le moindre bruit dans l’air eût annoncé la catastrophe.

Encore une fois, il ne faudrait pas chercher l’explication de ces embarras inattendus dans les fautes partielles de quelques ministres et dans le mouvement que se seraient donné quelques personnes un peu pressées de paraître. Les causes étaient plus générales ; elles tenaient au fond même des choses, à la profonde modification qui s’était faite dans l’opinion publique, modification que les ministres avaient eu le tort de ne pas deviner, à laquelle ils n’ont pas su conformer à temps leur conduite.

L’opinion conservatrice s’était ralliée en 1840 devant la crainte d’une guerre générale ; l’effort de tous les hommes prudens de la chambre avait pour but, à cette époque, d’écarter des conseils de la couronne les ministres qui s’étaient donné le tort plus apparent que réel de courir après les aventures européennes, qui, à propos d’un épisode des affaires d’Orient, dans lequel les intérêts de notre pays n’étaient qu’indirectement engagés, avaient intempestivement donné à notre diplomatie un langage et à notre politique une allure de nature à compromettre la paix du monde. Assurer cette paix au dehors, non pas à tout prix et quoi qu’il en coûtât, comme disaient alors d’aveugles détracteurs, mais en sachant faire à propos des sacrifices raisonnables ; consolider l’ordre au dedans, non pas en se faisant en toute occasion les serviles instrumens d’une aveugle réaction, mais en prêtant au pouvoir un appui résolu et presque systématique, telle a été la difficile mission dévolue aux chambres de 1841 et de 1842. Quand des questions aussi graves étaient posées, quand la balance des forces parlementaires était répartie de façon que les ministres du 29 octobre ne paraissaient avoir pour successeurs possibles que les ministres du 1er mars, il était naturel que les conservateurs fussent ombrageux et peut-être exclusifs. Tout ce qui venait de l’opposition était à bon droit suspect ; ce n’était pas le temps de rien emprunter à ses ennemis et de leur rien offrir. Partager leurs susceptibilités sur la politique étrangère, c’eût été risquer gratuitement d’exalter l’orgueil national, toujours frémissant au sein des masses ; épouser leurs idées de réforme intérieure, c’eût été abaisser devant eux, au plus fort du combat, le vieux drapeau du parti. La résistance absolue était alors une nécessité.

La majorité conservatrice des deux dernières chambres n’a pas besoin d’être louée pour avoir compris cette nécessité ; elle a reçu du pays lui-même les éloges qu’elle ambitionnait et la seule récompense qui fût digne d’elle. Les électeurs ne se sont pas laissé prendre aux imputations injurieuses et presque grossières de l’esprit de parti contre leurs représentans ; ils les en ont noblement dédommagés par des suffrages plus nombreux et une plus vive adhésion. L’opinion conservatrice n’avait jamais été plus hardiment calomniée, elle ne fut jamais plus triomphante ; avec cet admirable instinct qui ne lui fait jamais défaut, le pays avait su apprécier les intentions autant que les actes, et tenu plus de compte du fond des choses que des apparences. Il avait compris qu’on pouvait être gardien jaloux de la dignité nationale sans s’épuiser en continuelles invectives contre les étrangers ; il avait senti surtout que les réformes sages, restreintes, les seules qu’il réclamât, ne pouvaient lui venir des partis violens, qu’il fallait s’en remettre aux soutiens habituels des doctrines gouvernementales du soin de les lui accorder dans la mesure et au moment où elles pouvaient devenir fructueuses. Tel est, à notre avis, le sens du verdict national prononcé au mois d’août dernier.

Mais l’ascendant du parti conservateur une fois établi par le résultat des élections, croire qu’il n’y avait plus rien à faire qu’à reprendre, sans y rien changer, la politique des années antérieures, c’était montrer moins de sagacité que les électeurs, qui, par la voix toute-puissante du scrutin, venaient de faire entendre un langage si décisif et si facile à comprendre. Il ne pouvait plus être question désormais de l’ancienne tactique. Comment mener incessamment au combat des bataillons démesurément grossis contre des troupes décimées ? Il était facile de prévoir que l’ardeur de la lutte allait s’éteindre par le triomphe même. Une chose restait à faire aux chefs de la majorité, un devoir nouveau leur était imposé : la diriger et s’en servir.

Sous le régime constitutionnel, les majorités sont un instrument puissant aux mains des hommes du pouvoir. Quand pour eux le plus difficile est de vivre, le plus important de durer, ils ont raison de les employer avant tout comme des armes défensives contre leurs adversaires ; mais, le péril une fois passé et les circonstances changées, ils doivent savoir s’en servir comme d’une force utile à l’exécution de leurs desseins. Sans doute ce gouvernement d’une majorité veut des mains exercées et énergiques, sans doute il est malaisé de conduire suivant ses vues, d’employer à ses fins une assemblée d’hommes d’élite qu’il faut se donner la peine de convaincre, dont il ne faut ni heurter l’indépendance, ni blesser l’amour-propre ; mais cette tâche serait-elle glorieuse si elle était facile ? En ce qui regarde la majorité actuelle, elle n’avait rien d’impossible, car cette majorité ne s’est jamais parée d’une fausse indépendance. Le reproche le plus grave qu’au fond de son cœur elle n’a jamais cessé d’adresser au cabinet, n’est-il pas de n’avoir pas su la gouverner ?

N’avoir pas su gouverner cette majorité, tel est bien le tort réel du cabinet. En effet, gouverner ce n’est pas pourvoir tant bien que mal à la besogne de chaque jour, ce n’est pas apporter aux chambres un certain nombre de projets plus ou moins bien élaborés, et qui concordent ou ne concordent pas entre eux ; gouverner, c’est embrasser d’un coup d’œil l’ensemble d’une situation, en découvrir le fort et le faible, c’est avoir un système pour réparer et pour améliorer ; gouverner, c’est vouloir ; gouverner, c’est agir, c’est aussi faire les choses à propos et d’une façon qui les fasse valoir, c’est enfin savoir parler au besoin à l’imagination des peuples.

Supposons que le ministère se fût fortement constitué en mettant à sa tête un de ses membres chargé d’assurer son unité, avant l’autorité suffisante pour donner l’impulsion, n’est-il pas probable que les projets de loi importans qui devaient défrayer la session seraient venus en temps utile donner un aliment indispensable à l’activité des esprits ? Supposons qu’au lieu d’avoir été préparés dans le cabinet particulier de chacun des ministres, suivant ses idées et sous sa responsabilité personnelle, chacun de ces projets, par sa rédaction, par son exposé des motifs, eût porté l’empreinte d’une délibération et d’une volonté commune ; supposons enfin qu’ils eussent été offerts aux amis et aux adversaires comme des solutions parfaitement arrêtées, se rattachant à des systèmes précis sur lesquels le cabinet tout entier était tombé d’accord et qu’il soumettait à l’appréciation des pouvoirs publics, alors, n’en doutons pas, la chambre des députés n’aurait pas langui dans cette fâcheuse oisiveté qui a suivi les débats de l’adresse ; alors n’auraient pas surgi tant de propositions individuelles ; se fussent-elles produites, les ministres en auraient eu facilement raison.

Beaucoup de personnes ont pensé que le gouvernement avait été ébranlé parce qu’il n’avait pas consenti à la prise en considération, soit de la proposition de M. Duvergier de Hauranne sur la réforme électorale, soit de la réforme parlementaire de M. de Rémusat, soit enfin parce qu’il n’avait pas voulu la taxe unique pour les lettres, ou parce qu’il s’était refusé à un dégrèvement de l’impôt du sel : c’est là une erreur. Au moment où ces propositions ont été soumises au parlement, il n’y avait pas sur toutes ces questions d’autres résolutions à prendre que celles adoptées par le gouvernement. Peut-être y avait-il une autre conduite à tenir.

Parlons d’abord des réformes politiques. On ne nous soupçonnera d’aucun engouement pour les combinaisons électorales de M. Duvergier. Nous ne sommes pas de ceux qui croient qu’après dix-sept ans, période longue peut-être dans la vie humaine, mais si courte dans la durée d’un gouvernement nouveau, le moment fût venu de reprendre en sous-oeuvre les bases mêmes de l’édifice constitutionnel sous prétexte de les élargir, et de tout ébranler dans l’espérance de tout raffermir. C’était bien pourtant le droit de l’opposition de faire discuter ses plans de réformes. Pourquoi la gêner dans l’exercice de ce droit ? Il y avait quelque avantage pour le cabinet à faire ressortir aux yeux de la majorité nouvelle l’insignifiance probable et les inconvéniens certains de ces inventions trompeuses que les minorités regardent bien gratuitement, à notre avis, comme des remèdes destinés à les guérir de leur défaillance politique. Le ministère a donc eu tort, suivant nous, de s’opposer dans les bureaux à la lecture de cette proposition ; mais, ce parti pris, encore fallait-il se mettre en mesure de le faire réussir, et, pour cela, se donner la peine de se concerter avec ses amis. Il n’en a rien fait ; aussi qu’est-il arrivé ? Le ministère, qui disposait de plus de cent voix de majorité, a été battu sur le premier vote politique un peu important qui suivit les débats de l’adresse ; c’était jouer de malheur.

Même inaction, peu de jours après, au sujet du choix d’un vice-président. Entre des candidats également honorables, le ministère crut prudent de rester neutre. Ce n’était pas là, disait-il, une affaire de gouvernement, mais de chambre ; c’était à la majorité de prendre un parti. La majorité, laissée à elle-même, a pris le parti d’élire un vice-président de l’opposition. Quel échec !

La proposition de M. de Rémusat, relative à l’exclusion de certains fonctionnaires publics, a été vivement combattue par les membres les plus considérables du cabinet : c’était leur devoir le plus strict de la repousser en principe, et ils ont eu mille fois raison de faire ressortir avant tout les motifs d’inopportunité qui, au début d’une législature nouvelle, en rendaient l’acceptation impossible ; mais, à aller au fond des choses, les ministres devaient parfaitement savoir à quelles causes il fallait attribuer la faveur croissante que cette mesure rencontrait jusque parmi ses amis les plus dévoués. Tout le monde en conviendra. Si, depuis plusieurs années, on n’avait jamais vu appeler à des fonctions considérables, parmi les membres de la chambre, que des hommes désignés par des services éminens rendus à la cause publique ou par des facultés spéciales reconnues de tous, nul ne se serait ému. Personne a-t-il jamais songé à trouver mauvais que les portes du conseil d’état se fussent ouvertes à MM. Vivien et Dufaure, et à bien d’autres qui, pour n’avoir pas occupé des ministères, n’étaient pas moins dignes de la préférence dont ils ont été l’objet ? Si tous les fonctionnaires qui siégent à la chambre n’avaient jamais reçu que des avancemens parfaitement réguliers, proportionnés aux services rendus dans leur carrière, aucune réclamation ne se serait élevée. Qu’on ne dise pas que les choix fâcheux ont été rares. Oui, cela est vrai et voilà le pire. On a compromis la position de beaucoup de fonctionnaires pour complaire à quelques-uns ; on a fait un grand mal pour de petites raisons. En fin de compte, le gouvernement n’a-t-il pas en main un moyen juste dans son principe, souverain dans ses effets, qui enlèverait à la proposition de M. de Rémusat tout ce qu’elle a d’utile et ne lui laisserait que le caractère d’un ostracisme parlementaire ? Pourquoi chacun des ministres, dans l’intérieur de son département, n’exigerait-il pas des fonctionnaires qui relèvent immédiatement de lui qu’ils fissent un choix entre leur siège à la chambre et les fonctions qu’ils remplissent ? Quel avantage le discernement judicieux du ministre n’aurait-il pas sur le texte brutal d’une loi ? Il n’y aurait pas là d’exclusions générales prononcées contre des catégories de fonctionnaires publics ; tous les motifs seraient pesés ; l’aptitude particulière des personnes, la nature spéciale des fonctions, seraient tour à tour prises en considération. Nous n’hésitons pas à le dire, si, par l’initiative des ministres et par un usage mesuré de l’autorité qui leur appartient, un petit nombre de fonctionnaires siégeant aujourd’hui à la chambre était tenu d’aller reprendre leurs fonctions en province ou leurs occupations dans les bureaux des ministères, la chambre ferait peut-être quelques pertes regrettables, l’administration n’en souffrirait pas, et une question difficile serait tranchée.

Passons aux réformes financières.

Quand, au moment des élections, les organes les plus considérables du cabinet avaient parlé hautement des progrès que la politique conservatrice pouvait seule réaliser, chacun avait compris qu’il s’agissait surtout de mesures populaires qui auraient pour but d’alléger une partie des charges qui pèsent sur les contribuables. Ne pas réaliser les espérances qu’ils avaient alors laissé concevoir et presque autorisées, c’était, pour les ministres, prendre une attitude incommode, dangereuse même, si elle ne leur eût été commune avec la majeure partie des membres de la chambre. Presque tous, en effet, avaient comme eux annoncé l’intention ou pris l’engagement d’opérer ces dégrèvemens depuis long-temps demandés mais, bien que persévérans dans leurs pensées, tous aussi reconnaissaient la nécessité d’attendre des temps meilleurs. Pour expliquer et rendre acceptable la prudente réserve qu’il était strictement tend de s’imposer dans tout ce qui touchait à la fortune publique, le gouvernement avait plusieurs choses à faire. Il fallait d’abord avoir constaté, autant du moins que pareille constatation était possible, quel était le déficit réel dans la récolte de l’année, ne rien ignorer, ne rien dissimuler de l’étendue du mal. Sur ce premier point, il faut le dire, les renseignemens réunis par l’administration ont été loin d’offrir un degré satisfaisant d’exactitude. Les simples commerçans étaient déjà informés du prochain et inévitable renchérissement des denrées alimentaires, que dans les bureaux du ministère de l’agriculture on parlait encore de cette pénurie imminente comme d’une fausse panique qui allait se dissiper. Il était essentiel aussi de faire sentir quel contre-coup un tel état de choses allait exercer sur toutes les ressources du trésor, et de faire saisir au vrai et au vif la situation de nos finances. Ce consciencieux tableau a-t-il été mis sous les yeux du public ? le trouve-t-on, dans toute sa réalité, dans l’exposé du budget de 1847 ? En aucune façon. Loin de nous l’idée de mettre en doute la complète bonne foi de l’ancien ministre des finances et l’entière confiance qu’il avait lui-même dans les chiffres qu’il a présentés. Nous rendons volontiers à son travail toute la justice qui lui est due ; mais, nous le demandons, sur quoi ce document jetait-il une lumière nouvelle ? Après en avoir pris connaissance, n’était-on pas tenté de conclure que la situation de l’année 1847 était, à peu de chose près, celle des années précédentes ? Sans doute, le premier devoir d’un ministre des finances sera toujours d’écarter tous les voiles qui peuvent faire illusion sur la situation du trésor ; mais, quand au nom du plus sacré des intérêts publics, celui de l’équilibre à rétablir dans les finances, il fallait demander aux représentans du pays de renoncer à des mesures populaires, c’était, plus que jamais, le cas de faire parler aux chiffres leur sévère et éloquent langage. Enfin, puisque ces réformes devaient être combattues, peut-être fallait-il les combattre avec d’autres armes. Ni la réforme postale, ni le dégrèvement du sel, ne sont des inventions qui tombent des nues ; elles ont été plusieurs fois apportées et traitées devant les chambres françaises, elles y ont rencontré d’habiles et de chaleureux partisans. Il n’y a pas de ministres qui voudraient se prononcer contre elles en principe et à tout jamais. Les hommes spéciaux, versés dans les finances et l’économie politique, ont fait de ces deux questions l’objet de leurs études et de leurs méditations. On a donc été étonné d’entendre le gouvernement prendre parti contre l’abaissement de la taxe des lettres avec un luxe d’argumentation, de démonstrations, de faits à l’appui, qui avaient au moins l’inconvénient de lui donner l’apparence d’être plus opposé à cette mesure que peut-être il ne l’était en réalité. A l’occasion de la proposition du dégrèvement sur le sel, la surprise n’a pas été moins grande, quand on a appris que des renseignemens précis allaient être rassemblés au ministère des finances et sérieusement mis à l’étude. En conscience, on pouvait croire les choses un peu plus avancées. A l’heure qu’il est, nous nous imaginons que l’administration en sait déjà plus sur ces matières qu’elle ne feint d’en savoir. En somme, pour ce qui regarde les réformes financières, c’étaient les raisons d’inopportunité qu’il fallait surtout mettre en relief ; c’était aux circonstances, plus qu’au fond des choses, qu’il fallait s’attacher, afin de ne désespérer personne. Les considérations prises dans cet ordre d’idées étaient sans inconvénient, elles étaient aussi les plus raisonnables, certainement les plus politiques et les plus péremptoires. Ce sont pourtant celles-là qu’on a le moins traitées.

Nous venons d’énumérer sans intention de les exagérer ou de les amoindrir, avec le désir d’être exact et impartial, les fautes qui nous ont frappé dans la conduite d’un ministère pour lequel nous professons d’ailleurs un sincère attachement ; nous avons tâché de caractériser ce que les circonstances du moment avaient ajouté de gravité à une situation parlementaire déjà embarrassante par elle-même. Puisque nous cherchons ici à tirer des épreuves récentes par lesquelles le parti conservateur vient de passer tous les enseignemens dont son avenir peut profiter, nous saisirons cette occasion pour appeler l’attention des hommes réfléchis sur des considérations d’un autre ordre, que la dernière crise ministérielle nous a paru faire vivement ressortir. Un cabinet considérable par lui-même, par sa durée déjà ancienne, qui comptait au sein des deux chambres des appuis nombreux et énergiques, a dû se modifier. Trois sièges sont devenus vacans en même temps dans les conseils de la couronne. Y a-t-il eu tout prêts pour les occuper des candidats désignés par l’opinion publique ? A-t-on du moins trouvé aussitôt quelques hommes de valeur empressés à tenter la glorieuse aventure ? Non. Dans ce temps où les partis jettent continuellement à ceux qui se mêlent des affaires du pays le reproche banal de rechercher le pouvoir, il a été avéré que ces portefeuilles ont été successivement offerts à beaucoup de personnes et obstinément refusés. Nous laisserons d’autres se réjouir de ce fait comme d’un noble spectacle d’abnégation publique. Nous ne craignons pas de dire que nous en avons été affligé. Il est affligeant en effet que les plus hautes fonctions, celles où il est possible d’accomplir le plus de bien en se faisant le plus d’honneur, aient été en vain colportées de porte en porte et finalement imposées, à leur corps défendant, à des hommes courageux qui les ont acceptées par dévouement. D’où vient aujourd’hui cet éloignement singulier pour les postes de haute responsabilité ? A quoi tient cette disette d’hommes politiques chez une nation qui possède de précieuses richesses intellectuelles, qui a toujours été assez heureuse pour trouver dans son sein et sous sa main les hommes de talent dont elle avait besoin ? On peut dire que la Providence ne répand pas avec prodigalité ces dons précieux dont l’ensemble constitue les hommes d’état ; on peut faire remarquer que dans ces temps de démocratie paisible, où les grandes existences individuelles sont rares et donnent d’ailleurs peu de titres à la faveur publique, où les fortunes médiocres sont la règle générale, il est naturel que les emplois modestes, mais assurés, soient avidement recherchés, tandis que les positions élevées, mais périlleuses et précaires, sont prudemment évitées. C’est précisément parce que telle est la pente du temps et des esprits, parce que l’ambition vulgaire est trop fréquente en France et la grande ambition trop rare, qu’il y a lieu de se demander si la manière dont le pouvoir est aujourd’hui constitué chez nous n’ajoute pas encore à ces tendances fâcheuses. Le nombre et l’organisation des départemens ministériels ne sont pas aujourd’hui en France bien différens de ce qu’ils étaient sous l’ancien régime, et sont à très peu de chose près les mêmes que sous l’empire. Les affaires ont doublé cependant ; elles sont devenues mille fois plus complexes et plus délicates. Il ne s’agit plus seulement d’agréer au monarque, d’être bon administrateur ; il faut savoir vivre avec le maître le plus rude et le plus capricieux qui fût jamais, c’est-à-dire avec le pouvoir des assemblées délibérantes. Il faut avoir à tout instant l’avantage sur tous ses contradicteurs, non pas seulement par le fond et par les solides raisons, mais par la forme, par l’esprit et par la dextérité de la parole. Les conseils de la couronne doivent être composés de neuf ministres seulement, mais de neuf ministres infatigables, prêts à tout, impeccables et universels, véritables Protées, qui, sous le poids d’une lourde responsabilité, sont tenus de se multiplier sans cesse. Il leur faut, dès le matin, écouter tous les solliciteurs qui se seront adressés à eux, et pourvoir à l’expédition des affaires de leur département ; plus tard, ils ne sauraient manquer de se trouver à l’une ou l’autre chambre, prêts à faire face à toutes les attaques, à confondre toutes les calomnies, sous peine d’être convaincus de négligence ou d’incapacité, et cela sans loisirs, sans trêve, sans repos. Est-il étonnant que cette vie dévorante de la politique ait épuisé déjà bien des natures robustes, que celles qui résistent encore soient quelquefois saisies de profonds découragemens ? Ne comprend-on pas que des situations si compromettantes soient peu enviées ? Il serait raisonnable cependant, il serait utile pour le pays, de les mettre à la portée d’un plus grand nombre d’aspirans. Si les cabinets renfermaient des élémens plus nombreux, non-seulement le service public serait mieux assuré, parce qu’il serait mieux réparti, mais des hommes doués de mérites divers pourraient se compléter les uns les autres par une heureuse association. Les uns y prendraient place en leur qualité d’habiles orateurs, les autres à cause de leur connaissance de certaine partie de l’administration, quelques-uns par suite de leur influence dans le parlement, quels que fussent d’ailleurs les motifs de cette influence, soit une position anciennement acquise, soit des services récemment rendus, soit le talent de manier les hommes, talent si nécessaire dans les gouvernemens constitutionnels. Tous ces postes ne devraient pas être nécessairement d’égale importance, quoique tous impliquassent une responsabilité commune. Combien toutes ces volontés, toutes ces capacités, convergeant vers un même but, donneraient de force et d’autorité à un gouvernement ! En Angleterre, dans ce pays éminemment sensé et pratique qui nous a précédés dans les voies constitutionnelles, ce n’est pas pour satisfaire la vanité de quelques grands seigneurs désoeuvrés qu’on a mis tant de places importantes et richement rétribuées à la disposition des ministres. On y a une trop longue expérience du régime parlementaire, on y connaît trop bien ce genre de gouvernement, pour avoir voulu faire à l’autorité une situation impossible. Les diverses factions, en se succédant rapidement aux affaires, ont appris à en reconnaître et à en respecter les exigences invariables ; elles ont senti qu’une condition indispensable pour une administration placée à la tête des destinées du pays, c’était d’être en mesure d’appeler un assez grand nombre de personnes aux fonctions élevées de la politique, et de les intéresser ainsi à sa fortune. L’opposition ne songe pas, à Londres, à restreindre l’emploi de ces moyens d’influence, car un jour elle les possédera, et elle en fera elle-même à son tour un large et légitime usage.

Il n’est pas inutile de jeter à ce sujet un coup d’œil sur les précédens du parlement anglais et d’examiner par quelles phases les cabinets anglais ont passé avant d’arriver à leur composition actuelle. Il y aurait peut-être là de bons exemples à suivre et quelques écueils à éviter.

Le premier cabinet de M. Pitt, en 1784, n’était composé que de sept membres, dont deux possédaient des sinécures, et un troisième, le chancelier, exerçait des fonctions plutôt judiciaires que politiques ; restaient donc seulement quatre ministres à portefeuille.

Lors de son second ministère (4804), M. Pitt avait senti le besoin d’agrandir son cabinet ; il l’avait composé de onze membres ; il y avait placé le commandant de l’artillerie, le secrétaire d’état de la guerre et des colonies, le président du bureau de contrôle dirigeant le gouvernement de l’Inde, et le chancelier du duché de Lancastre. En 1820, le cabinet anglais se composait de treize membres ; enfin le dernier cabinet de sir Robert Peel contenait quatorze personnes. Aujourd’hui le cabinet de lord John Russell, le plus nombreux il est vrai qu’ait jamais eu l’Angleterre, se compose de seize membres ; il y a en outre vingt-huit postes politiques importans, la plupart largement rétribués, plus une vingtaine de places très recherchées dans la maison de la reine, qui sont à la disposition d’un cabinet nouveau, et qui changent toujours avec le ministère. Si l’on songe que le parti whig proprement dit est composé, dans la chambre des communes, de 140 membres environ, et que nous venons d’énumérer plus de soixante places qu’à son avènement au pouvoir il a eu à distribuer entre ses membres, l’on pourra juger des grands moyens d’influence qu’ont en Angleterre les chefs de partis pour satisfaire et tenir ensemble leurs amis politiques.

Voyons maintenant la manière dont les fonctions sont distribuées.

En Angleterre, le premier des départemens ministériels est le trésor ; depuis que les fonctions de lord-trésorier ont été abolies (en 1714), le trésor est administré par une commission qui est composée d’un premier lord, du chancelier de l’Échiquier, quand ces deux fonctions ne sont pas réunies dans la personne du premier ministre. Ordinairement, quand le chef du gouvernement est membre de la chambre des communes, il est en même temps premier lord de la trésorerie et chancelier de l’Échiquier. Sir Robert Peel, en 1841, désirant, pour s’occuper de l’ensemble des affaires, se décharger du détail d’une administration spéciale, dérogea le premier à cet usage. Le véritable administrateur des finances est le chancelier de l’Échiquier. Le premier lord-président de la commission ne conserve qu’un contrôle général et la nomination aux hauts emplois dans les finances. Du reste, le chef du cabinet n’est pas nécessairement à la tête du trésor, bien que, depuis le dernier ministère de Chatham (qui était lord du sceau privé), l’usage n’ait point varié à cet égard. Le premier ministre a l’œil sur tout ; il est l’ame de l’administration ; il a plus ou moins d’action et d’influence, selon la force de sa volonté, la grandeur de ses talens et l’étendue de ses connaissances. Sous le ministère de sir Robert Peel, il n’y avait guère de mesure importante à la rédaction de laquelle il n’eût contribué, qui n’ait été proposée ou défendue par lui.

Jusqu’à 1794, il n’y avait eu que deux secrétaires d’état, celui des affaires étrangères et celui de l’intérieur. A cette époque, on en créa un troisième qui fut chargé de la direction de la guerre extérieure. En 1801, on détacha les colonies du ministère de l’intérieur pour les ajouter à la guerre, et le ministre prit le titre de secrétaire d’état de la guerre et des colonies. A chacun de ces ministères sont attachés deux sous-secrétaires d’état : l’un, personnage politique, entre et sort avec le cabinet ; l’autre est permanent, représente les traditions et possède la pratique des affaires. A la tête de la marine est quelquefois placé un grand-amiral ; mais l’amirauté, comme le trésor, est ordinairement administrée par une commission. Le premier lord de la commission est réellement ministre de la marine ; il est assisté de cinq personnes ayant le titre de lords de l’amirauté, les uns marins, les autres personnages politiques ; tous changent avec le ministère. Les affaires de l’Inde sont aussi administrées par une commission qui porte le titre de bureau de contrôle ; son président est toujours membre du cabinet ; les deux secrétaires changent avec le gouvernement.

A la tête de l’armée est un général en chef qui a le personnel ; il est quelquefois membre du cabinet, et le plus souvent fait partie de l’administration. Le duc de Wellington conserve aujourd’hui le commandement de l’armée sous le ministère whig. Le secrétaire de la guerre, au contraire, est un personnage purement politique qui est quelquefois membre du cabinet et qui a l’administration des affaires de l’armée. Le payeur-général est aujourd’hui membre du cabinet ; celui qui occupe actuellement ce poste est le premier qui ait été revêtu de ce titre. L’artillerie a une administration séparée ; le maître-général fait souvent partie da cabinet ; il y a deux fonctionnaires inférieurs qui suivent la fortune du ministère. Vient ensuite le bureau du commerce, créé en 1786 et détaché Au ministère de l’intérieur ; le président est toujours du cabinet, et le vice-président change avec lui. Le chancelier du duché de Lancastre a aussi l’entrée au conseil ; il est le chef nominal d’une juridiction exceptionnelle qui est demeurée au duché ; c’est en réalité une sinécure. Le principal commissaire pour l’administration des bois et forêts et des revenus territoriaux de la couronne est actuellement membre du cabinet ; il est à la tête d’une administration qui dirige aussi une partie des travaux publics et des bâtimens de l’état. Le directeur de la monnaie a siégé quelquefois au cabinet, bien qu’il n’en soit pas ainsi aujourd’hui ; il est toujours choisi dans le parti à la tête des affaires. Le lord-lieutenant d’Irlande appartient à l’administration ; mais depuis assez long-temps il a cessé d’avoir siège au conseil. Le principal secrétaire, au contraire, est ministre du cabinet, communique avec le lord-lieutenant et le ministère, et a la responsabilité politique du gouvernement du pays. Le gouverneur-général de l’Inde est nommé pour sept ans. Le ministère existant, lorsque ce terme échoit, désigne son successeur aux directeurs de la compagnie, qui peuvent mettre leur veto à sa nomination. Il en est de même des principales fonctions civiles, militaires et judiciaires. Les archevêques et évêques sont à la nomination du ministère ; le premier ministre dispose d’un grand nombre de bénéfices ; le chancelier a en outre un grand patronage ecclésiastique. Enfin les ambassades suivent d’ordinaire le sort du ministère ; les postes inférieurs sont permanens. Dans les fonctions judiciaires, outre le chancelier, le vice-chancelier, l’attorney-général et le sollicitor-général changent avec le ministère.

Il n’est pas besoin d’insister sur l’influence que donne au pouvoir la disposition de tant de places, toutes assez lucratives pour que l’on soit certain d’y faire, en peu d’années, une fortune considérable et honorablement acquise. Rien d’obligatoire dans le nombre des personnes qui doivent former le conseil responsable de la couronne ; on peut agir, à chaque occasion, en raison des nécessités du moment. Dans la pratique, quel avantage n’y a-t-il pas à pouvoir étendre ou restreindre la composition d’un cabinet, de pouvoir y faire entrer ou en tenir éloignés certains fonctionnaires, suivant qu’ils ont une valeur politique ou seulement une capacité spéciale ! Peut-être la vanité est-elle trop éveillée chez nous pour qu’un homme pût ainsi se rendre justice à lui-même et consentir à n’être pas tout ce qu’a été son prédécesseur. Le nombre de places octroyées en Angleterre par le ministre principal est peut-être bien considérable, et convient mieux à cette société aristocratique, qu’à notre monarchie démocratique. Cependant il y a du champ entre ce luxe d’emplois publics qui de l’autre côté du détroit font partie de l’héritage ministériel et le maigre patrimoine dont un chef de parti peut disposer en France, quand il arrive aux affaires. Qu’on nous permette de ne pas qualifier d’abus ces sinécures au conseil occupées par des hommes influeras qui souvent sont âgés et n’ont pas l’activité nécessaire pour la conduite quotidienne des affaires, mais qui font profiter le cabinet de la maturité de leur sagesse, de l’autorité de leur expérience, et qui ont le temps de réfléchir, de préparer les grandes questions.

Nous ne prétendons rien indiquer d’une façon précise sur ce qu’il conviendrait de faire d’analogue en France ; nous ne voulons que mettre en avant quelques idées, qui, nous le croyons, feront un jour leur chemin, non point parce qu’elles auront été souvent présentées, mais parce qu’elles s’imposeront d’elles-mêmes. Nous savons quelle est la force des habitudes dans notre pays, qui en Europe passe pour entreprenant et novateur ; nous n’ignorons pas combien, malgré l’habileté pratique dont nous nous vantons, nous sommes encore esclaves des formes anciennement admises, des précéderas depuis long-temps établis. Combien de fois n’avons-nous pas entendu dire, non point à des esprits chimériques, mais à des hommes doués de quelque autorité en ces matières, qu’il y aurait tout avantage à séparer le ministère de la marine du ministère des colonies, qu’aujourd’hui surtout où l’émancipation ne pouvait plus long-temps tarder, il était nécessaire de placer ces possessions lointaines sous la main d’un ministre spécial chargé de les préparer à la grande transformation sociale qui leur est réservée ! On a souvent aussi réclamé la création d’un ministère de l’agriculture détaché du ministère du commerce, et qui à son tour prendrait aux finances la direction des eaux et forêts. Enfin une commission de la chambre des députés a demandé récemment que l’on créât pour les affaires de l’Algérie un ministère spécial. Quant à l’idée de placer des sous-secrétaires d’état auprès des divers ministères, entrant et sortant avec chaque cabinet, elle a été plusieurs fois émise à la chambre à propos de la proposition de M. de Rémusat. Ces projets pratiques, si faciles à exécuter, qui seront certainement adoptés quand nos mœurs politiques seront plus formées, personne ne les repousse absolument et en principe ; mais tout le monde s’imagine qu’ils échoueraient devant la difficulté de faire voter quelques traitemens de plus, comme si le meilleur ordre, la meilleure administration, les affaires mieux faites n’étaient pas les plus sûres et les plus profitables des économies.

Pour notre compte, nous verrions avec plaisir notre gouvernement imiter dans une certaine mesure ce qui se fait dans le pays voisin dont nous venons de citer l’exemple. La moralité politique ne pourrait qu’y gagner. Un cabinet ne peut se soutenir tout seul et demeurer sans secours contre de continuelles attaques. Si les moyens d’influence efficaces et honorables lui sont refusés, il peut être tenté de recourir à des expédiens moins avouables. Le parlement est, suivant nous, la source vive et pure où le pouvoir doit se retremper et s’alimenter sans cesse. C’est là qu’il doit trouver sa force et son point d’appui afin de n’aller pas les chercher ailleurs. S’il était autorisé par l’usage et les mœurs publiques à faire une juste part à l’ambition légitime, suivant nous, des hommes parlementaires qui l’appuient, il serait dispensé de traiter avec des ambitions subalternes qui s’agitent sans cesse autour de lui. Quand les chambres françaises ont exigé que la presse politique cessât d’être subventionnée, elles obéissaient à un sentiment dont nous ne saurions les blâmer. Peut-être devaient-elles prévoir cependant qu’en dépouillant le pouvoir d’une arme utile, sans lui en remettre aucune autre dans les mains, elles le plaçaient dans une situation violente qui avait aussi ses inconvéniens. Les faits affligeans dont la tribune a retenti sont là pour prouver qu’on peut vouloir prélever sur les ministres d’autres contributions que des contributions en argent. Ne croyons pas d’ailleurs que notre temps et notre pays soient seuls affectés de ces plaies déplorables ; elles existent partout. Sous les gouvernemens absolus de si belle et si régulière apparence, il se passe de bien autres désordres ; mais ils sont à peine connus, ou sont pris en très grande patience Sous un régime qui admet, comme le nôtre, la libre discussion et le contrôle de l’opinion, ces misères, qui seraient ailleurs couvertes et protégées par un mystère impénétrable, sont produites au grand jour par tous ceux qui ont intérêt à les signaler et à les grossir pour en tirer quelques occasions de reproche contre les ministres du jour. Cette lie qui croupit dans les profondeurs de toute société remonte ainsi d’elle-même à la surface. Ne nions pas le mal, n’en détournons pas la vue, mais aussi ne l’exagérons pas, et surtout cherchons les vrais remèdes. L’opposition seule peut croire que la morale publique serait vengée et assurée par un changement ministériel.

La question de l’existence du cabinet a été vaguement posée pendant le cours de la session qui va finir. Nous ne doutons pas qu’elle ne se pose plus nettement pour tout le monde pendant le cours de la session prochaine. Comment sera-t-elle résolue ? Cela dépend beaucoup de la manière dont le cabinet emploiera l’intervalle qui va s’écouler entre les deux sessions, et de l’attitude qu’il prendra à la prochaine ouverture du parlement. S’il abordait les débats de l’adresse de 1817 comme il a abordé ceux de cette année, nous le croirions fort compromis. S’il se présente au contraire devant les pouvoirs publics fort de son unité désormais assurée, avec un plan de conduite fermentent arrêté, offrant à leur approbation, sur les questions aujourd’hui pendantes des solutions précises et mûrement étudiées, nous ne craindrons rien pour lui. Son sort est dans ses mains.

Quant au parti conservateur, son sort aussi est dans ses mains. Il est en train de subir une profonde modification ; il entreprend un rôle nouveau que l’opinion publique lui impose. Il avait été jusqu’à présent organise pour la lutte et pour la résistance ; les nécessités de la défense lui avaient surtout servi de point de ralliement. La guerre était rude ; il a dû se conduire pendant nombre d’années comme on se conduit en temps de guerre, parant aux dangers les plus pressans, occupé surtout de préserver sa vie, de faire face partout et toujours à ses ennemis. Aujourd’hui ses ennemis sont vaincus, son triomphe paraît définitif. Il s’agit pour lui de se mettre, pour ainsi dire, sur le pied de paix, non pas pour demeurer oisif, doucement absorbé par la jouissance de ses conquêtes, mais pour développer les féconds élémens d’activité qu’il contient en lui-même. Ce n’est pas là l’œuvre d’un jour, mais un travail de longue haleine, que la majorité et le ministère doivent entreprendre ensemble, qu’ils doivent mener résolûment à bien, dont le succès importe à leur salut et à leur honneur. Les obstacles auxquels ils doivent s’attendre ne viendront pas tous du dehors, et les plus incommodes ne seront pas ceux qui sortiront du camp de leurs adversaires.

Qu’on se rappelle le sort du cabinet du 11 octobre. Comme le ministère actuel, ce cabinet, fortement constitué, avait duré long-temps. Il avait signalé son existence par ses victoires contre l’opposition ; comme lui, il avait remporté dans les élections un avantage éclatant ; il semblait hors de tout danger en 1836, et cependant il a péri. D’où sont venus les premiers coups ? quelles ont été les causes ou plutôt l’occasion de sa chute ? Personne ne devrait l’avoir oublié. Les premiers coups, ce sont des mains amies qui les ont portés, et la raison de sa chute, c’était la conversion des rentes, réforme financière déclarée alors si urgente, si indispensable, que le ministère suivant n’a cependant pas proposée, et qui aujourd’hui est encore à faire. Quels propos circulaient à cette époque dans les couloirs de la chambre ? Si nos souvenirs sont exacts, on y entendait dire qu’il était bien désagréable pour la majorité d’avoir à sa tête des hommes qui se refusaient à des mesures indiquées par l’état des finances ; qu’un vote significatif ne ferait pas tomber le ministère, mais lui imposerait l’obligation de se rendre au vœu de la chambre ; qu’après tout, vînt-il à tomber, le sort de la majorité n’en serait pas compromis. Il y avait, insinuait-on, à côté de lui et dans son sein même, des hommes de bonne volonté, moins absolus, qui, après sa chute, accepteraient volontiers la direction des affaires. La majorité croyait-elle que ses destinées fussent inévitablement liées à celles de quelques noms propres ? Ne pouvait-elle donc trouver en elle-même de quoi fournir à de nouvelles combinaisons et renouveler avec avantage le personnel de la scène politique ? L’essai a été tenté. S’en est-on bien trouvé, faut-il le recommencer ? Y a-t-il quelque intérêt public à repasser par les mêmes épreuves ? Voilà, suivant nous, ce que la législature actuelle aura à résoudre. Le parti conservateur veut-il se diviser ? veut-il commencer par essayer de toutes les combinaisons éphémères qui peuvent être prises dans son sein, pour finir, de tentative en tentative, de crise en crise, par livrer de guerre lasse le pouvoir à la gauche ? Entend-il se condamner ainsi à tourner éternellement dans un cercle sans issue ? C’est à quoi il lui convient aujourd’hui de réfléchir sérieusement.


COMTE D’HAUSSONVILLE.

  1. Nous l’avons déjà dit en insérant dans le numéro du 1er janvier dernier un mémoire de l’honorable député sur les Affaires d’Espagne et de Cracovie, c’est un devoir pour la Revue d’ouvrir ses pages aux hommes distingués des diverses nuances du parlement qui veulent une discussion sérieuse et développée sur les affaires. Le travail qu’on va lire sur la Situation du pouvoir et du parti conservateur devait trouver ici sa place, bien que les jugemens et les opinions de l’écrivain ne soient pas en tous points les nôtres.