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Situation de l’Extrême-Orient

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J-Y
Situation de l’Extrême-Orient
Revue des Deux Mondes, période initialetome 24 (p. 349-352).


SITUATION DE L’EXTRÊME ORIENT.


Absorbée par les grands intérêts qui se débattent en Europe, l’attention générale n’est guère attirée vers les questions qui ne se rattachent pas immédiatement à la discussion de ces intérêts. Nous croyons cependant que, pour se faire une idée exacte et complète des tendances du monde civilisé à l’époque critique où nous vivons, il importe de ne pas négliger l’étude des faits, secondaires en apparence, qui marquent les progrès ou la décadence des peuples les plus éloignés. Dans l’extrême Orient, par exemple, la marche des événemens doit être suivie d’un œil attentif : en donner de temps à autre de rapides aperçus, ce serait remplir, nous le croyons, une tâche utile et trop négligée par notre pays. Depuis quelques mois, en effet, il s’est accompli dans l’Inde anglaise, en Chine et dans l’archipel oriental, des changemens et des progrès auxquels l’Europe ne saurait rester indifférente.

L’empire hindo-britannique, composé d’élémens si divers qu’il semble porter en lui-même le germe d’une destruction prochaine, se consolide de plus en plus, grace à l’application persévérante et judicieuse des principes d’un gouvernement mixte qui s’inspire à la fois du génie européen et des tendances naturelles des peuples soumis à son action. Dans sa marche vers ce grand but de consolidation et d’unité administrative, le gouvernement anglais a rencontré et rencontre journellement des obstacles partiels qui nécessitent l’emploi de la force. Nous croyons cet emploi légitime, non-seulement au point de vue politique, mais encore au point de vue moral : les populations de l’Hindoustan ne peuvent que gagner à échanger contre le régime libéral que leur impose graduellement l’Angleterre le régime despotique sous lequel elles ont gémi pendant des siècles. Que le Pendjab, que les états du Nizam, que le royaume d’Aoudh, passent plus ou moins complètement sous l’administration du gouvernement suprême, nous ne nous répandrons pas, à ce propos, en déclarations stériles sur l’ambition démesurée et les envahissemens perpétuels des Anglais. La prospérité de plus de cent millions d’ames, le développement régulier des ressources commerciales d’une partie considérable de l’Orient, sont intéressés à ces empiétemens nécessaires. Quant au pouvoir des Anglais dans l’Hindoustan, il est assis sur des bases trop solides pour être sérieusement menacé par des conspirations qui ont dernièrement éclaté dans le Pendjab, par le désordre, toujours croissant, dans les états du Nizam et le royaume d’Aoudh, ainsi que par l’insurrection toute récente du Moultan. Aujourd’hui les conspirateurs sikhs sont morts, captifs ou dispersés ; le complot déjà oublié. La tranquillité n’a pas été troublée à Lahore dans ces derniers temps. Hydherabad et Lacknau touchent au dernier degré de décadence et de désorganisation administrative. La misère croissante des populations justifiera et nécessitera l’intervention directe du gouvernement anglais. L’insurrection du dewan Moulradje, dans le Moultan, paraissait avoir pris un développement formidable, et déjà le gouvernement suprême organisait une armée destinée à entrer en campagne au mois d’octobre de cette année pour exterminer les rebelles, quand l’heureuse audace et les inspirations héroïques d’un jeune officier, le capitaine honoraire Edwardes, simple lieutenant dans un des régimens européens au service de la compagnie, ont rendu ces immenses préparatifs inutiles, au moins en partie. Le capitaine Edwardes, à la tête d’un détachement de troupes natives et secondé par les nouvelles levées sous les ordres du colonel Cortlandt et par le contingent du nawab de Bhawalpour, a livré deux fois bataille au dewan, et a mis son armée dans la plus complète déroute. A la suite de la seconde action qui s’est livrée, le 1er juillet dernier, à Saddosam, sous les murs de Moultan, Noulradje, après avoir abandonné son artillerie, a dû chercher un refuge dans la forteresse de cette ville. De puissans renforts ont été expédiés à Edwardes avec de l’artillerie de siége (6 à 7,000 hommes de troupes régulières, dont 1,500 Européens). Au moment où nous écrivons, il est probable que Moultan est, depuis un mois, au pouvoir des Anglais.

Tandis que dans l’Inde, rien ne paraît devoir entraver les mesures prises par le gouvernement suprême pour assurer un tranquille progrès aux relations du commerce avec cette partie du monde, le développement des mêmes relations avec la Chine est subordonné à des questions politiques dont la solution est moins aisée à prévoir. La Chine repousse instinctivement, autant que par la force réelle de ses institutions, l’influence directe et le contact moral de l’Europe. Son souverain actuel, le vieux Taô-Kwang, a prudemment résisté aux instigations de ceux de ses conseillers qui voudraient laver dans le sang anglais la honte du traité de Nanking ; mais Taô-Kwang approche du terme de sa carrière, et, après sa mort, le parti de la guerre peut avoir l’ascendant dans le conseil de Pékin. D’ailleurs les concessions faites par les Chinois, quelque légères qu’elles paraissent être, ont multiplié les points de contact entre les Européens et les populations de l’intérieur, et révélé, chez les Européens, une tendance dangereuse à abuser de l’autorisation qui leur a été accordée (par l’art. 4 du traité supplémentaire) de pénétrer, sous des conditions et dans des limites prescrites, dans l’intérieur du pays. Le meurtre de cinq Européens aux environs de Canton, les violences dont trois missionnaires anglais ont failli être victimes à une trentaine de milles de Shanghaé, ne démontrent que trop clairement la portée sérieuse de ces infractions, et il demeure évident pour nous que l’avenir des relations des Européens avec la Chine est, à chaque instant, en danger d’être compromis.

Les innombrables îles qui bornent au sud les mers de Chine ont aussi été le théâtre d’événemens qui doivent exciter en Europe de graves préoccupations. Le gouvernement espagnol des Philippines, s’écartant, par un généreux effort, de la timide prudence qui a long-temps caractérisé ses actes, a dirigé une puissante expédition contre les pirates de l’archipel Soulou, et détruit, au mois de février dernier, les principaux repaires de ces redoutables forbans. C’est le gouverneur-général Claveria qui commandait en personne cette expédition glorieuse dont le succès a été aussi complet qu’il était permis de l’espérer. Les opérations avaient été particulièrement dirigées contre les îles fortifiées de Balanguingui, Parol, Bucotingol et Sipac, situées à l’est de la grande Soulou. A la même époque à peu près, une expédition hollandaise se dirigeait sur les mêmes parages et dans le même dessein, sans avoir connaissance de l’expédition des Espagnols et avant même que le projet de cette entreprise fût connu. A la sollicitation du gouverneur de Mangkassàr (Macassar), le gouvernement suprême des Indes néerlandaises a envoyé deux petits navires de guerre, le Haai et le Courrier, pour exiger du sultan de Soulou qu’il s’obligeât, par un traité solennel, à renoncer à tout acte de piraterie. L’expédition ; est rendue directement à la grande Soulou, ayant à bord M. Gronovius, ancien résident de Timor, homme de cœur et d’intelligence, commissaire du gouverneur-général et porteur de son ultimatum. Les deux navires ont mouillé dans le port même de Soulou, et M. Gronovius n’a pas craint d’aller seul à la cour du sultan porter la lettre du gouverneur-général, bien qu’il n’ignorât pas que des envoyés espagnols avaient été assassinés à Soulou en remplissant une mission analogue. C’est grace à une extrême présence d’esprit et à une admirable intrépidité que l’envoyé hollandais a pu faire respecter son caractère ; mais ses efforts pour éviter l’emploi de la force ont été inutiles. Après trois jours, délai indiqué par ses instructions, aucune réponse n’étant parvenue à M. Gronovius, les deux navires hollandais ont dû ouvrir un feu terrible contre les six bastions qui défendent le port de Soulou, et ne l’ont cessé qu’après avoir fait taire celui des batteries ennemies. Malheureusement l’expédition n’avait pas de troupes de débarquement, en sorte qu’il a été impossible de faire une descente. Les pirates ont donc conservé toutes leurs pièces. Les chaloupes se sont approchées du rivage, et ont incendié quelques praws et les campongs environnans. Tel a été le résultat de ce coup de main hardi qui fait le plus grand honneur au gouvernement colonial et à la marine néerlandaise ; et qui n’est probablement (au moins nous l’espérons) que le prélude du châtiment complet mérité depuis tant d’années par l’audacieux forban dont les incursions sanglantes et les courses annuelles ont désolé ces parages. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, la destruction absolue de la piraterie, dans l’archipel oriental et dans les mers de Chine, ne saurait être obtenue que par le concours franc, entier, énergique, des grandes puissances maritimes européennes. Cette plaie de l’humanité ne pourra être guérie que par des remèdes héroïques. Le mal a grandi, entretenu par les habitudes séculaires d’une portion considérable de la population de l’extrême Orient, et il ne sera extirpé que par des efforts combinés que nous appelons de tous nos vœux.

Les possessions néerlandaises des Indes orientales ont eu, comme l’Europe, leurs émotions politiques. Les événemens de février et leurs premières conséquences ont été connus à Batavia dès le mois de mars. Les démonstrations du parti libéral, les prétentions peut-être exagérées qu’il annonçait dans son enthousiasme, ont alarmé le gouverneur-général, et l’ont déterminé à prendre des mesures extraordinaires de précaution. Il a cependant autorisé une réunion des progressistes, et le résultat de cette réunion a été la rédaction d’une pétition au roi des Pays-Bas dont le but principal est l’abrogation des statuts qui interdisent aux jeunes gens nés dans la colonie l’accès des emplois publics, à moins qu’ils n’aient été élevés dans les universités des Pays-Bas. Des événemens d’une portée assez grave sont venus compliquer la situation du gouvernement colonial. Une seconde expédition, dirigée contre les Radjahs réfractaires de l’île de Bali, à l’effet de les obliger à observer les traités qui leur avaient été imposés en 1846, a échoué. Les Hollandais, après avoir emporté d’assaut une des formidables redoutes élevées par les Balinais, n’ont pu s’y maintenir faute de munitions. Le gouvernement colonial ne saurait se résigner à laisser impuni cet affront subi par ses armes. C’est à la fois une question d’honneur, de sécurité présente et d’avenir. L’opinion en Hollande s’est fortement prononcée pour la reprise des hostilités, et Bali devra tôt ou tard se soumettre à la domination de Java.

Sur d’autres points de l’archipel oriental, le gouvernement néerlandais est aux prises avec des difficultés moins sérieuses. Sumatra est tranquille, et on ne s’occupe que du développement des ressources agricoles. À Bornéo, le voisinage inquiétant des établissemens anglais de Laboean et Sarawack fait sentir aux Hollandais la nécessité de tirer tout le parti possible des avantages naturels que leur donnent la possession prolongée de certains points importans et leurs relations avec un grand nombre de princes indigènes. Célèbes s’efforce de profiter de la mesure tardivement libérale qui a déclaré Macassar port franc à dater du 1er janvier de l’année 1847 ; mais l’organisation défectueuse du système financier de Java rend les remises difficiles, et le commerce intérieur qui alimente les exportations est momentanément languissant par suite des hostilités qui ont éclaté entre le roi de Boni et celui de Sopeng. On se berce à Macassar de l’espoir que des expéditions s’organiseront prochainement en France et en Belgique, à l’effet d’exporter sur ce point les produits des manufactures de ces deux pays. Il y aurait là, en effet, pour notre industrie un important débouché. Malheureusement l’état du crédit semble interdire, pendant quelque temps, au commerce français toute opération de cette nature. Il est à espérer qu’avec le retour de la confiance, l’attention de nos commerçans se portera de plus en plus sur l’archipel oriental et sur les possessions néerlandaises.

J-Y.