100%.png

Six Mois de la Régence

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
SIX MOIS
DE LA REGENCE

L'ANGLETERRE. - LAW. - LE CAFE. - L'AMERIQUE.
— 1718-1719.—

L’Angleterre est grande en ce siècle, grande d’elle-même et par l’éclipse de la France. Celle-ci pour longtemps est absente des affaires humaines ; elle ne fera guère que des sottises en politique, en littérature des œuvres de génie. Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux ; dans le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. L’Espagne, l’empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux d’Italie. Cette grandeur de l’Angleterre n’est point illégitime. Seule entre les nations d’alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir : un principe, une machine, un moteur.

C’est le moteur qu’on n’a pas remarqué. Sans lui, elle n’eût rien fait. Son beau principe du gouvernement de soi par soi était représenté très peu fidèlement par deux chambres aristocratiques. Sa fameuse constitution, — une vieille machine de Marly, — était propre à ne pas bouger et ne rien faire. La prétendue balance n’était qu’une bascule alternative. L’Angleterre prit force et vigueur, Justement parce qu’il n’y eut plus ni balance, ni bascule. Un moteur vint qui emporta tout en ligne droite, dans un mouvement simple et fort. Ce fut le parti de l’argent, le tout jeune parti de la banque, auquel se réunit bien vite la haute propriété, bref un grand parti riche, qui acheta, gouverna le peuple, ou le jeta à la mer, — je veux dire lui ouvrit le commerce du monde.

Ce parti de l’argent se vantait d’être le parti patriote, et la grande originalité de l’Angleterre, c’est que cela était vrai. La classe des rentiers et possesseurs d’effets publics, spéculateurs, etc., qui était pour les autres états un élément d’énervation, pour elle était une vraie force nationale. Cette classe fut et le moteur et le régulateur de la machine. Elle poussa tout entière d’un côté. Il y eut impulsion et non fluctuation. Au moment critique de 1688, l’Angleterre flottait encore. Ni l’église, ni la propriété territoriale, ces prétendus élémens de fixité, ne lui donnaient aucune base. Les propriétaires étaient divisés : tories et non-tories, catholiques et non-catholiques, jacobites et non-jacobites. L’église n’était pas moins divisée contre elle-même, — l’anglicane faussée par son credo absolutiste jusqu’à regretter Jacques II ! Et il eut même des puritains pour lui ! Des puritains regrettaient le jésuite I Que serait devenu Guillaume à la révolution sans le fanatisme héroïque de nos réfugiés !

Par la création de la banque, par la dette publique, par la formation de certaines compagnies patronnées de l’état, un monde nouveau fut évoqué et sortit de la terre, suspendu uniquement à la cause de la liberté, à la révolution protestante et parlementaire, nullement flottant ou divisé, mais serré en masse compacte par l’identité redoutable des idées et des intérêts. Ce fut le cœur, le nerf des whigs. Ceux-ci avaient fait au dernier vivant avec la liberté publique. Que le roi catholique revînt, le propriétaire restait propriétaire, et même l’évêque anglican serait resté évêque ; mais le rentier ne restait pas rentier. Il savait cela à merveille. Ce fut sa ferme foi que le gouvernement de droit divin ne paierait nullement les dettes de la révolution.

Mais pour comprendre bien cette singularité anglaise, il faut envisager, dans la généralité de l’Europe, un grand fait qui commence sous ses deux caractères : l’épargne et le placement, la spéculation et le jeu.

Le jeu précède l’épargne. Qui a peu garde moins, mais risque, hasarde volontiers, afin d’avoir beaucoup. On a vu quelque chose de cela du temps d’Henri IV et pendant la guerre de trente ans, les fameuses loteries d’Italie, où jouait toute l’Europe, les jeux de cartes et jeux de guerre, la manie furieuse de chercher la fortune par toutes les voies de hasard, intrigues ou batailles. Au fond, même génie. Wallenstein fut un joueur, Mazarin un tricheur. Le froid calculateur Turenne trouva l’art et les règles ; il tint académie du grand jeu de la mort.

Tout cela n’était rien en comparaison de ce qui se vit à mesure que le jeu, la loterie, l’amour de la spéculation, atteignirent des peuples entiers. Dans la longueur des guerres, tous les rois, forcés d’emprunter, devinrent des tentateurs qui, par des primes et des usures énormes, forcèrent l’argent timide à devenir hardi, à s’associer aux grands hasards. L’épargne, accumulée par la sobriété ou l’avarice, sortit, s’aventura, se jeta aux coures publics. Les aventures cruelles de banqueroutes, de réductions, effrayaient un moment ; l’attrait des gros gains ramenait. Une maladie secrète, propre à nos temps modernes, titillait, stimulait, démangeait en dessous, — le prurit des loteries, la douceur du gain sans travail.

L’incertitude même, le plaisir du péril était pour plusieurs un vertige qui, loin d’arrêter, entraînait. Nombre de sots glorieux trouvaient beau de prêter au roi, de l’aider aux hautes affaires, de. guerroyer du fond de leurs greniers, de régenter et d’insulter l’Europe. Cela commence en France un peu après Colbert. Le rentier apparaît partout. À la Place-Royale, aux Tuileries, des bataillons de nouvellistes, petits bourgeois mal mis, de tenue légère en décembre, n’en étaient pas moins fiers et cruels aux combats de langue, terribles au roi Guillaume, à la Hollande, informés de l’Europe Jusqu’au fond du Nord même, et suivant de l’œil Charles XII.

Les cafés, nés de la cabale (1669) s’ouvraient partout en Angleterre, et à côté la tabagie turque, hollandaise. Le gin fut trouvé en 1684, et bientôt sans doute le rhum, si cher à Robinson. On chercha une ivresse moins épaisse que celle de bière, moins bavarde que celle de vin. On préféra la forte absorption de l’eau-de-vie. Cependant on fumait, on rêvait de report et de dividende : sombre béatitude, où le spéculateur, au gré de la fumée, voyait monter ses actions. — Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s’associaient pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on put se rencontrer dans des combinaisons communes : premier terrain, la dette, qui commence en 1692 et fait bientôt un milliard ; second terrain, la banque (simplement de change et d’escompte), mais qui soutient l’état, lui prête de grosses sommes sans intérêt.

On sait quelle large exploitation firent les patriotes sous la reine Anne de ces deux terrains financiers, le jeu immense sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la mort. La vente des consciences au parlement et la vente du sang (obstinément versé, parce qu’il se transmutait en or), c’est le grand négoce du temps. Jeu permis et autorisé ! Les plus austères, les hommes à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l’horreur des cartes, n’en ont plus horreur quand ces cartes sont des vies d’hommes, les parties des massacres, et le tapis vert Malplaquet.


I

La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la banqueroute, que dis-je ? la faim même n’eût pas suffi pour faire d’une France de gentilshommes une France d’agioteurs. On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, combien elle portait gaîment les souffrances, les privations. La vie riche d’alors nous semblerait très dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du comfort, de ces mille dépenses variées qui aujourd’hui nous rendent si soucieux et font tant rechercher l’argent. Au plus galant hôtel on campait en sauvages. Nulle précaution, peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravens, comme l’oiseau niché sous la feuillée.

À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c’est ce qui ne se pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à Saint-Denis, à peine on commençait d’entrer dans l’échappée des libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames surtout, les dames ne l’eussent jamais supporté. Si l’homme pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en péchant des dîners, la femme, qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit fermement : « Soyez riches ! » — On se précipita. On prit pour guide, pour maître, — non, pour dieu, — un grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux amours, aux duels ; personnalité magnifique d’un brillant magicien qui autant qu’il voulait gagnait, mais dédaignait l’argent, enseignait le mépris de l’or.

Toute l’Europe était alors malade de la fièvre de spéculation. C’est bien à tort que les autres nations font les fi ères, se moquent de nous, nous reprochent avec dérision la folie du système. Chez elles, il y eut folie ; mais la folie ne fut pas amusante. Il n’y eut ni esprit ni système, il y eut simplement avarice. Par trois et quatre fois, l’Angleterre, la grave Hollande, eurent des accès pareils ; mais, sous forme analogue, l’idée, le but, étaient contraires. Que veulent-ils en gagnant ? Amasser ; le Français dépenser, vivre de vie galante, d’amusement, de société. Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette escrime, la vanité de dire : « J’ai du bonheur, j’ai de la chance. Je suis le fils de la Fortune. C’est mon lot ! Je suis né coiffé ! »

Si quelqu’un eut droit de le dire, ce fut Law à coup sûr. Il fut beaucoup plus beau qu’il n’est séant à l’homme de l’être : élégant, délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes disposaient de tout. C’est pour elles certainement, pour la foule des belles joueuses qui raffolaient de lui, qu’on a fait son premier portrait. Il n’a encore qu’un titre inférieur, conseiller du roi ; il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il est l’aurore et l’espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect très féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices aimables : image en conscience indécente, le cou mi, la poitrine nue, combinée pour flatter l’amour viril, les penchans masculins de ces bacchantes effrénées de la bourse, qui sait ? pour les précipiter à l’achat des actions !

Heureusement il était bien gardé. Par une très obscure aventure, après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient mariée. Il l’appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait une petite fille. Cette beauté avait la singularité d’offrir à la fois deux personnes ; son visage, charmant d’un côté, montrait sur l’autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui donnait les effets d’un songe, d’une énigme qu’on aurait voulu deviner. Qu’était-elle ? le sphinx ou le sort ?

Les Écossais sont souvent de deux races, exemple Walter Scott. Law, né à Edimbourg, dans la positive Écosse des basses terres, eut par-dessus le génie de la haute, superbe et désintéressé, l’imagination, gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu’il tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d’être riche, il n’estimait rien que l’idée. Il était visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du lord des iles. Il fut l’Ossian de la banque.

Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles qu’il eut fort jeune : la matérialité de la vieille Angleterre sous Guillaume, la bizarre crise monétaire qu’elle eut alors. La monnaie s’étant retirée, se cachant, on se crut perdu. Le commerce un moment fut dans le désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut. Et en même temps il vit en Hollande l’immatérielle puissance du crédit, du papier, du billet, qu’imita l’Angleterre ensuite. Sans billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un simple virement de parties sur les registres. Chacun, étant tout à la fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le solde de la différence. On n’était pas toujours à se salir les mains avec de l’or et de l’argent. Dans beaucoup de transactions, on stipulait le paiement en billets, car on les préférait à l’or.

Le papier contre le papier, l’idée contre l’idée, la foi contre la foi, c’était la noble forme du commerce. Plus que la forme, c’était une part incontestable du fonds. Le négociant qui n’a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion d’un million, comme s’il l’avait en fonds de terre. C’est donc neuf cent mille francs que son crédit lui crée. N’eût-il pas même cent mille francs, s’il a un art ou un secret utile à exploiter, s’il inspire confiance, le million tout entier sortira pour lui du crédit.

« La richesse peut être une création de la foi : » c’est l’idée intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva une théorie de finance à la hauteur d’un dogme : le mépris, la haine de l’or. — La royauté de l’or et de l’argent est-elle d’institution divine ? Dérive-t-elle de la nature ? Qui le croira ? Matières incommodes et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des coquilles chez les tribus qu’à tort on croit sauvages. On les dit métaux précieux, le sont-ils par essence ? Dans les arts, ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur les rend propres, dit-on, à servir de monnaie ; valeur en fait si peu égale, que le rentier qui stipule en argent se trouve en peu d’années infailliblement ruiné. Tantôt c’est l’Amérique, tantôt c’est l’Australie, l’Oural, qui lance un déluge d’or, avilit ce métal, et du rentier aisé fait un nécessiteux et presque un indigent.

Du reste, Law avait trop de sens et d’expérience pour croire en pur banquier que tout est dans ces questions du numéraire et du papier. En véritable économiste, il sait et dit très bien que la vraie richesse d’un état est dans la population et le travail, dans l’homme et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le cœur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses projets ne respirent que l’amour de l’humanité. Il répète souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des producteurs, « qu’un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à l’état qu’un capital en terre de vingt-cinq mille livres. »

Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques d’aujourd’hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que par la force des choses il créait une république. En présence de la vieille machine monarchique qui gisait disloquée, hors d’état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations vivantes, deux cités sœurs, unies par tant de liens, qu’elles n’en étaient qu’une au fond : la république de banque, en vigueur déjà, en prospérité depuis trois ans, au grand avantage de l’état, — la république de commerce, compagnie d’Occident, qui bientôt fut aussi celle du commerce d’Orient et du monde : — l’une et l’autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation d’actionnaires de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à peu. Et toute, sans s’en apercevoir, elle se transformait par la puissance du principe moderne : la royauté de soi par soi, le self-government.

Le plus piquant dans cette création d’une république financière qui aurait absorbé l’état, c’est qu’elle avait pour fauteur et complice l’état qu’elle devait absorber. Le régent était de cœur pour Law. Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur et de bonne heure crédule aux utopistes, se fit vivement l’associé de ce prophète de la bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l’on ne pourrait perdre, où tous réussiraient. Que dis-je ? le royaume !… le monde, les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l’humanité même eût gagné la partie.

En attendant, le déficit croissait. Le régent en était-il cause ? Fort peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses. Il dota ses bâtards avec des biens d’église. Même à sa fille, il ne donna qu’une petite maison, la Muette. S’il prit Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d’Amboise, qui était de sa dot. Il n’y avait pas de cour, et rien n’était plus simple que le Palais-Royal ; ce palais et Saint-Cloud étaient de petites résidences où l’on ne pouvait s’étaler. Qu’était-ce que la vie du régent, et celle du petit roi encore, en comparaison du gouffre de la Vienne impériale ? Grossière et monstrueuse noce de Gamache qui durait toute l’année, épouvantable aimée de courtisans, de gardes, de gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je ? valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille ! On recule. D’ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l’infini, ces masses de viandes fumantes ! A Paris, rien de comparable alors. La régence n’a pas eu le temps d’inventer les raffinemens coûteux que trouveront plus tard les fermiers-généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.

Le défaut du régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait d’amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à Mme de Ventadour et autres qui avaient en main l’enfant-roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion imprévue ? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents ? C’était un bataillon d’alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol, le parlement, la Vendée qu’on préparait en Poitou, en Bretagne.

Deux choses allaient creusant l’abîme : la faiblesse de la régence et la faiblesse du régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser-aller. Cent vingt millions de nouveau déficit ! vingt-quatre qui manqueront en 1719 ! et par-dessus la dépense d’une guerre probable ! Cette guerre, c’était de l’argent, beaucoup d’argent, et où le prendre ?

Tant qu’on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois n’osa agir. Pendant tout le mois de novembre 1718, il les laissa s’agiter, frétiller, s’enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au régent. On colporte hardiment les Philippiques de Lagrange-Chancel. Les souris dansent autour du chat. Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu’il était à bout de ressources, n’avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand expédient révolutionnaire, l’assignat, le papier-monnaie, imposé par la loi, expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C’est ce que d’Argenson avait fait, en juin 1718, honteusement et non sans peine. Un tel expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester que le roi a toute puissance, enseignait qu’il n’en doit point user, qu’il ne doit s’adresser qu’à la volonté libre, à la libre foi, au crédit. Cependant ici, appelé, imploré, il n’offrit nul autre expédient qu’une monnaie forcée de papier.

Le roi n’aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût lancé un milliard de papier (l’employant au remboursement de la dette), sans y affecter d’intérêt, n’alléguant rien que la nécessité, la détresse de l’état, la guerre où les complots de l’Espagne obligeaient d’entrer. Moyen franc, violent ! Rien de plus clair. La tyrannie n’y prenait point de voile. C’est justement cet excès de clarté qui déplut. L’obscurité, l’infini mystérieux de spéculations qu’un grand mouvement financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons, qui comptaient à leur aise pêcher en eau trouble.

Ce n’était pas, dit-on à Law, ce qu’il avait promis, ce qu’on pouvait attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui, sous Louis XIV, sous le régent, avait obstinément offert ses théories pour relever l’état, il hésitait quand la France à son tour se mettait à ses pieds, voulait faire sa banque royale.

Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l’état naufragé en le recevant dans sa banque, dans sa république d’actionnaires ; mais ici au contraire il sentait que l’état, par une fatale attraction, engloutirait sa banque et la perdrait dans son naufrage.— Qu’était-ce que l’état ? Rien que l’ancienne monarchie non changée et incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d’abus, illimitée, sans fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la banque devenait royale, que refuserait-elle aux vampires qui, déjà sous Noailles, l’apôtre de l’économie, sous sa chambre de justice, avaient volé sur les voleurs, qui sous d’Argenson grappillaient dans les misérables ressources qu’on arrachait au désespoir ?

Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s’aveugler sur tout cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait lui-même. Il eût voulu pour garanties ces mêmes magistrats qui naguère pariaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l’égide d’une sorte de gouvernement national, d’une commission de quatre hautes cours (parlement, comptes, aides, monnaies). C’eût été justement le conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les voleurs. On dit au régent que c’était se mettre en tutelle, que d’ailleurs ces robins ignorans, routiniers, ne feraient qu’empêcher tout. À Law on dit qu’avec un prince tellement ami il resterait le maître, que c’était l’intérêt visible du régent de ne pas se nuire à lui-même, de ne pas détruire par une trop grande émission la source des richesses, de ne pas tuer sa poule aux œufs d’or. Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune ; il s’était compromis en recevant généreusement pour sa banque et sa compagnie nos chiffons de billets d’état. Il avait un pied dans l’abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, d’avoir fait misé et de quitter la table. L’honneur et le vertige l’entraînèrent, le précipitèrent.

Il cède au roi sa banque. Cet établissement, intimement lié à celui de la grande compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change et d’escompte, les profits du commerce, ceux de l’exploitation du Nouveau-Monde, voilà ce qui doit relever l’état : ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l’hypothèse d’une administration parfaite, pour condition indispensable ce que l’on n’avait pas, le temps. — Law, le régent, pouvaient-ils s’y tromper ? N’étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs ? Au fond, ils croyaient sans nul doute, par l’utile fiction des trésors du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce, l’industrie, la circulation. Passant et repassant, par vente et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler l’impôt, enrichir l’état et le libérer, le mettre enfin à même de réaliser ce grand projet d’empire colonial, dont la fiction, quelque fausse qu’elle fût d’abord, n’aurait pas moins donné le premier mouvement.

Les deux affaires, celles de la guerre et de la banque, qui nourrirait la guerre, se décidèrent en même temps le 4 et le 5 décembre 1718.

Le 4 avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la banque de Law déclarée royale ; autrement dit le roi banquier. Le roi, représenté par le régent, rachetait les actions de la banque, reprenait le métier de Law, qui n’était plus que son commis. Le roi recevait des dépôts, le roi faisait l’escompte, le roi tenait la caisse. Mais on pouvait se rassurer : elle serait, cette caisse, bien gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clés différentes (celles du directeur, de l’inspecteur, du trésorier). On n’émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du conseil. Seul ordonnateur, le régent. Le trésorier finalement placé sous les yeux vigilans et du conseil et de la chambre des comptes.

Le 8 décembre, on arrêta l’ambassadeur d’Espagne Cellamare : pas décisif qui impliquait la guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à l’Espagne, le roi, dans son nouveau métier de banque, agit violemment comme roi, proscrit l’argent pour forcer de prendre ses billets. Ordonné qu’à Paris et dans les grandes villes on ne peut payer en argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres ; au-dessus, on paiera en or ou en billets. L’or alors était rare ; il fut recherché et devint cher. Les billets prirent la place, débordèrent et inondèrent tout.

La guerre, la banque, à la fois sont lancées : guerre courte, guerre facile, on pouvait le prévoir. Et la banque semblait offrir des ressources infinies, une caisse sans fond où le roi prendrait sans compter.


II.

On ignorait parfaitement en janvier 1719 qu’avant la fin de cette année la France entière prendrait part au système. Je dis la France entière : à la liquidation, quand la majorité s’en était retirée, un million de familles en avaient encore des papiers et les apportèrent au visa.

Il n’y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n’était pas, comme on semble le croire, une simple affaire de finance ; mais une révolution sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le système en fut l’effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l’avait précédé, préparé, une agitation indécise, vaste, variée, — avec un but moins politique que celle de 89,— peut-être plus profonde. Sous ses formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.

Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le système, Paris devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie. Il en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille, etc. Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir. Notez que les couvens eux-mêmes s’empressent de prendre part à ce commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes sœurs converses, au risque des propos légers, offre le café aux passans.

Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d’éloquence et de rhétorique qu’en 89. Rousseau de moins. On n’a rien à citer. L’esprit jaillit ; spontané, comme il peut. — De cette explosion étincelante, nul doute que l’honneur ne revienne en partie à l’heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de nouvelles habitudes, modifia les tempéramens même : l’avènement du café. L’effet en fut incalculable, n’étant pas affaibli, neutralisé, comme aujourd’hui par l’abrutissement du tabac. On fumait peu, mais on prisait.

Le cabaret est détrôné, l’ignoble cabaret où sous Louis XIV se roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants avinés la nuit, moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les mœurs. Le règne du café est celui de la tempérance : — le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui, tout au contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité, — le café qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d’imagination, — le café anti-érotique, imposant l’alibi du sexe par l’excitation de l’esprit.

Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de la cabale, mais n’y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les vins lourds, la grosse bière, y sont préférés. En France, on ouvre des cafés un peu après (1671) sans grand effet. Il y faut la révolution, les libertés au moins de la parole. — Les trois âges du café sont ceux de là pensée moderne ; ils marquent les momens solennels du brillant siècle de l’esprit.

Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles damés que vous voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y prennent l’arôme du très fin café d’Arabie. Et de quoi causent-elles ? Du Sérail de Chardin, de la coiffure à la Sultane, des Mille et une Nuits (1704). Elles comparent l’ennui de Versailles à ces paradis d’Orient.

Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant, populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où le café est transplanté, a tout à coup ce bonheur inouï. Ce café de terre volcanique fait l’explosion de la régence et de l’esprit nouveau, l’hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il est criblé, ce torrent d’étincelles dont les vers légers de Voltaire, dont les Lettres persanes nous donnent une idée affaiblie. Les livres, et les plus brillans même, n’ont pas pu prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit insaisissable. C’est ce génie de nature éthérée que, dans les Mille et une Nuits, l’enchanteur veut mettre en bouteille ; mais quelle fiole en viendrait à bout ?

La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la production. Le régent le comprit, et fit transporter le café dans les puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l’amour religieux d’un homme qui se sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, corsé, nourrissant aussi bien qu’excitant, a nourri l’âge adulte du siècle, l’âge fort de l’Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans « l’antre de Procope, » qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.

L’immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passans, les inconnus, unis par le café, jasent et s’entendent tout d’abord, quel en était l’objet, le but ? Les petites oppositions parlementaires et jansénistes ? Oui sans doute, mais bien d’autres choses. Les Nouvelles ecclésiastiques, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque peu le public. Tout cela pourtant fort secondaire. On était excédé de théologie. Les pédans jansénistes, fort cruels pour les protestans, pour les libres penseurs, n’intéressaient guère plus que les molinistes fripons. La « grâce suffisante » et le « pouvoir prochain, » tout ce vieux bric-à-brac de l’autre siècle rentrait au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la république d’actionnaires qu’il entreprenait de créer. On parlait du café, de la polygamie, orientale, des libertés du monde anti-chrétien ; tout cela mêlé et brouillé. Cette France si spirituelle ne sait pas plus de géographie que de calcul ou d’orthographe. Beaucoup mettent l’Asie à l’Occident ; trompés par le mot Indes, ils confondent les deux continens sous ce magique nom, toujours de grand effet : les îles !

Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. Là, le trésor caché de la nature, la toison d’or, ou, ce qui vaut autant, les élixirs de vie qu’on vend au poids de l’or. Pour d’autres, c’est l’amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès le seizième siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa cosmographie, nous conte les amans naufragés dans les îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala ! le français naît Paul ou René. Plusieurs faits pour l’amour mobile, élargissent les îles, préfèrent l’horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé là nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir. C’est le rêve du coureur de bois.

Quoiqu’on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action ; on se passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme. Mais rien n’eut plus d’effet que le livre hardi et brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l’Indien foule aux pieds les sceptres et les codes (leges et sceptra terit), les lois, les rois. C’est le vif coup d’archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, ouvre le dix-huitième siècle.

Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché le monde se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l’homme non chrétien n’est pas homme : est d’un coup réduite à néant. Plus de privilégiés de Dieu ! Plus d’élus, mais tous frères ! L’identité du genre humain !

Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations étranges nous valaient bien. Seulement il s’était amusé aux discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce monde. Pascal en abusa pour nier la raison et l’accord de la vérité. Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. Tout au contraire on pose l’accord profond de la nature, la concordance des croyances et des mœurs. Les collections de voyages, imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l’autre bout du monde, chez les sauvages d’Amérique, le Grand-Esprit nous apparut de même.

Les jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n’est pas un voyageur, que son voyage est une fiction, qu’on à écrit pour lui, etc. Ils l’ont dit, non prouvé. Tout indique que réellement il habita l’Amérique de 1683 à 1692. Peu importe d’ailleurs. Tout ce qu’il dit est confirmé par d’autres relations. Ce qui lui appartient, c’est moins la nouveauté des faits que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d’homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l’Adour pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l’Amérique, n’obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute liberté. Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu’avaient déjà dit pour l’éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu’avait dit en médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l’enseigne en 1700 : « Revenez à la nature. » le siècle qui commence n’est qu’un commentaire de ce mot.

Deux choses éclatent par son livre : l’accord des voyageurs laïques, — la discordance des missionnaires.

L’accord des premiers est parfait. Les seules différences qu’on trouve chez eux, c’est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout des tribus acadiennes, algonkines, etc., demi-agricoles, de mœurs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d’une confédération héroïque et quasi Spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.

Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales : — les récollets, pieds nus de saint François, qui avaient plus de cinq cents couvents dans le Nouveau-Monde, moines grossiers et illettrés, agréables aux sauvages pour leurs pieds nus, mais peu réservés dans leurs mœurs ; — les jésuites, plus décens et plus politiques, prudens avec les femmes, ne vivant qu’avec leurs élèves convertis, les jeunes sauvages.

Les récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment difficiles à instruire. Ils ne parlaient dans leurs relations que des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la loi de l’Amérique. Les jésuites rabaissaient moins les sauvages, les déclaraient intelligens, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur deux points, sur la religion des Indiens, qu’ils donnaient pour culte du diable ; sur les conversions, plus menteurs que les récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.

Les fameuses Relations des jésuites (1611-1672), lettres qu’ils envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle l’édifiant journal de l’Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes descriptions, de touchans actes de martyrs, de miracles, de conversions ; tout cela très habile et fort bien combiné pour émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la cour et partout dans l’intérêt des bons pères. — Le brave capitaine Champlain montre déjà comment les commerçans avaient dans les jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces religieux, plus fins qu’habiles, et qui firent manquer tout.

Les Relations des jésuites n’ont garde d’expliquer ce que c’étaient que leurs martyrs. Ils ne l’étaient pas pour la foi, c’étaient des martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des armes contre les Iroquois, dans la terrible, guerre de frères que se firent ces deux peuples, les jésuites surpris dans les villages hurons étaient traités en ennemis. Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur l’Amérique entière, Les Iroquois, héros cruels et tendus à l’excès d’un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau continent était un monde atroce, et par cette terreur ils le fermaient, s’en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques s’y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les tribus de l’intérieur une touchante hospitalité.

Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l’aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le mot que les femmes d’Afrique disaient à Livingston : « Donne-nous le sommeil ! (la sécurité), » c’est l’idée, des Américaines, quand elles faisaient au voyageur français une si tendre réception. On s’asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu’il ne pouvait s’empêcher de pleurer. C’étaient des petits mots de sœurs qui fondaient l’âme : « Quoi ! tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir !… Que tu es donc aimable et bon ! » — Ces observateurs excellens s’accordent en tout là-dessus. L’Amérique sentait qu’elle avait besoin de l’Europe, d’une Europe compatissante. Ces tribus, d’elles-mêmes humaines et douces, n’étaient ensauvagées que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des représailles qu’on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la menaçait réellement d’extinction. C’est ce qu’on a vu dans l’ancienne Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation infaillible et rapide.

Nos Français au contraire (c’est le défaut ou le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu’au ridicule courtisans de l’Indienne, si dédaignée des siens, s’en faisaient adorer. Ils n’avaient ni l’orgueil, ni l’exclusivisme de l’Anglais, qui né comprend que son Anglaise. Ils n’avaient point les goûts malpropres, avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de galanteries. ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de châsse. La tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même.

Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru que notre Français (et surtout celui du midi) était très propre aux colonies, qu’un petit nombre de Français aurait créé un grand empire colonial. Comment ? En se greffant par mariage sur le peuple indigène, en le pénétrant d’esprit européen : véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé la race de l’Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une Europe, c’est vrai, mais supprimé l’Amérique elle-même, anéanti le genins loci. Ce qu’il aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a péri pour toujours : crime contre Dieu, contre Nature ! Il sera expié par la stérilité d’esprit.

Les jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu’à garder de la glace pour rafraîchir leur vin l’été). Ce très agréable séjour était commode à l’ordre, qui y envoyait d’Europe ce qui l’embarrassait, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Ils n’aimaient pas qu’on vît de près les établissemens lointains qu’ils avaient au cœur du pays, qu’on vînt se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Colbert se plaint à l’intendant de ce qu’ils empêchent les sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement Si ce monde fût resté ferme, ils auraient là fait à leur aise ce qu’ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du monde (comme leurs imbéciles du sud dont parle M. de Humboldt). Seulement ces moutons n’auraient pu se garder des loups, lutter avec les fières tribus restées sauvages. Une terrible expérience fut celle du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent dans une énervation telle que les Iroquois l’anéantirent (1650).

Rien n’était plus suspect aux jésuites que nos rôdeurs qu’on appelait les coureurs de bois. Tous les mensonges de ces pères sur l’horreur du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés, n’effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils s’étaient faits bons, amis des Indiens. On les trouvait partout. Les jésuites s’appuyèrent des compagnies de Colbert, et obtinrent des ordonnances terribles contre les coureurs, à ce point qu’il fut défendu sous peine des galères d’aller à la chasse à une lieue[1] !…

Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi voyageur, le Normand Cavelier, sans s’arrêter à leurs fables sur les dangers de l’intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C’était un enfant de Rouen, en qui avait passé l’âme des grands découvreurs, de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama ; Génie fort et complet, de calcul et de ruse, de patience, d’intrépidité, il avait pris les deux baptêmes, sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit noble, devint Cavelier de La Salle. Il étudia sous les jésuites, et les étudia, sut tout ce qu’ils savaient. Il en tira de beaux certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu’il n’y avait rien à faire avec eux, qu’ils empêcheraient tout. Il s’appuya des récollets et du gouverneur Frontenac, qui, chose rare, n’était pas jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et simple de descendre le grand fleuve, de percer l’Amérique en longueur. Les jésuites soutenaient qu’il était fou ; puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu’ils savaient tout cela, qu’il les avait volés. Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l’honneur de reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire, Elle a les vraies conditions épiques : l’enfantement d’une idée héroïque, invariablement suivie, l’exécution hardie, habile, la catastrophe naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des siens. Il est intéressant d’y suivre le complot meurtrier, qui, tramé à Québec, à Saint-Louis, partout, n’existait pas moins sur la flotte que l’on donna à Cavelier pour découvrir par mer l’embouchure du Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un jésuite qui surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui avec des canons (sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés, fut tué comme un chien dans un bois.

Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées. Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et beaux comme des femmes, qui, semblent toujours jeunes, étaient en réalité des enfans, tendres et bons, parfois colères, comme la femme sensible et nerveuse l’est par momens. Les représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant le plus souvent les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par elles, remplaçaient le mort qu’on pleurait, Ils n’étaient nullement destructeurs comme l’a été l’Europe. Ils conservaient, sauvaient les races, même d’animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays très froid où les fourrures sont nécessaires, ils n’en faisaient pas le massacre indistinct que l’on a fait depuis. C’était chez eux un crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les castors délibéraient entre eux, et disaient : « ils ont trop d’esprit pour n’avoir pas l’âme immortelle. » De là une généreuse fraternité avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient des serviteurs utiles.

Chez ces douces tribus, Cavelier n’eût rencontré aucun obstacle. Il aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l’Amérique en longueur, il l’aurait ouverte en largeur, d’ouest en est. Il eût dans les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages un peu agriculteurs auraient cherché abri et formé des villages. Le drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et contre l’Iroquois, et contre l’Espagne, surtout contre l’exclusivisme destructeur des colonies anglaises qui a fait la fausse Amérique.

Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes, incomplets, qu’on eut de l’expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans le livre de Lahontan.

Il eût dû éclairer Versailles ; mais, pour en profiter, il eût fallu sortir franchement du bigotisme, épouser l’Amérique, je veux dire ne pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d’envoyer là-bas des femmes catholiques (les coureuses que l’on ramassait, l’écume de la Salpêtrière) ne pouvait avoir qu’un piètre effet, créer un petit peuple blanc. L’autre aurait fait un grand empire métis.

La chose n’était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des Abenakis. N’ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du contact dangereux des jésuites, des intrigues des missions. Il était devenu une espèce de roi ; s’était fait un trésor pour les cas imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfans, heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la France pour avoir son secours contre les Iroquois.

On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de retour à changer de patrie. Il fallait des colons libres et de Versailles et de l’administration détestable du Canada, des commis, des missionnaires. En 1712, on imagina de céder au banquier Crozat, créancier du roi, ce qu’on appelait la Louisiane (la plus grande partie des États-Unis d’aujourd’hui). Crozat, homme d’esprit, agit avec intelligence, n’envoya que de sages et honnêtes cultivateurs ; mais il n’était pas libre. Il ne put rien, fut accablé entre l’Espagnol et l’Anglais, se trouva trop heureux en 1717 d’abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie d’Occident.

Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le réfugié Vernezobre et d’autres protestans, il annonçait assez la libéralité d’esprit qui présiderait à ses établissemens. Le régent lui donnait, on peut le dire, carte blanche. La compagnie, indépendante de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats, les officiers des troupes coloniales. Elle faisait la paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du Mississipi, mais ses affluens, qu’on lui cédait encore. Sa direction intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas moins l’importance de la grande position ; il l’occupa personnellement, s’établit chez les Illinois.

Son plan était-il chimérique ? Le mauvais succès l’a fait dire ; mais Law ne périt en Amérique que parce qu’il périt en Europe. S’il eût duré et dirigé lui-même ce qu’il venait de commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie, qui partait du midi, eût exploité une belle source de bénéfices que le Canada n’avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole ? Mais ceux qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement dès 1750, qu’étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais, l’orgueilleuse et fainéante race des cavaliers de Charles Ier ?

L’énorme espace que l’on cédait à Law n’avait que quatre cents agriculteurs blancs en 1712, sept cents en 1717 ; mais cela même était un avantage. Rien de gâté d’avance. La virginité du désert. Ce n’était pas, comme le Canada, une petite Europe. On avait fort sagement laissé le Canada à part. La jeune Louisiane (le monde immense qu’on appelait ainsi), avec ses rares tribus sauvages, s’offrait neuve et entière au génie créateur du siècle nouveau qui s’ouvrait. Par un système tout contraire à celui des jésuites et des commis du Canada, la compagnie, loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des récompenses et des primes aux coureurs de bois.

En Amérique, Law partait exactement de rien ; — en Europe, de très peu de chose. Qu’était la mise première de sa Compagnie d’Occident ? Rien que quatre millions de rentes. Qu’étaient les concessions commerciales qu’on lui fit ? L’héritage obscur, incertain, de nos compagnies endettées. Law eut plus tard les fermes) etc. ; mais ce fut après son succès, lorsque ses actions étaient montées très haut, et qu’on était déjà en plein système. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant de bonheur, qu’offrait-il ? Rien que l’espérance.

Ce que les compagnies de Colbert n’avaient pu quand le pavillon français dominait les mers, devait-on l’espérer après une si longue ruine ? La marine royale était tuée ; Toulon, Brest étaient des déserts ; on vendait pour le bois les vaisseaux de Louis XIV. La marine commerciale, sans protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le Levant même, qui si longtemps nous fut propre à l’exclusion de tous les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais, des Hollandais. Nos Antilles, qui au milieu du siècle devinrent très productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime, étaient alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls. Seuls ils couraient les mers de l’Amérique espagnole, y imposaient leur contrebande. De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par la course, avait fleuri, grossi de la ruine commune. Même il profitait des débris, avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales. — Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du grand règne, tristes ombres, les filles d’un mort (Law supposa pourtant que, si ces malheureux débris étaient réunis dans une même main, on en tirerait quelque parti, que d’abord à cette unité on gagnerait la dépense des rouages multiples, des chefs inutiles et nombreux, qu’une compagnie unique qui aurait l’œil sur les deux mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux échanges avantageux, etc.

Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement ; mais quand on les pressa, qu’on leur demanda sérieusement s’ils étaient sûrs, dans l’état misérable où tout était tombé, de les ressusciter, ils dirent franchement : « Non. » Alors on passa outre. On adjugea à Law ces corps morts, et sa Compagnie d’Occident put s’appeler Compagnie des Indes, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du commerce qui n’était plus, — le monopole (au fond) de rien.

D’autant plus merveilleux fut, au printemps de 1719, le retour de la confiance, la renaissance du crédit[2]. Les économies taciturnes et si cachées, qu’on faisait dans certaines classes austères et abstinentes, hasardent de se montrer. L’argent perd sa timidité. Il s’arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les monnaies d’un autre âge.

La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit l’argent rouler à la banque. Où a bâté de se défaire du vil métal et d’avoir du papier. Est-ce un songe ? Il faut croire qu’on s’est retrouvé riche ; car on achète, on vend, on fabrique. C’est de ce jour que l’art reprend au XVIIIe siècle et que l’industrie recommence. On se rend au miracle. Les douteurs s’humilient. Ils voient, ils touchent, ils confessent le symbole de cette religion merveilleuse et spiritualiste : « que la richesse, fille de l’opinion, est une création de la foi… »


J. MICHELET.

  1. Ordonnances du Canada, éd. R. Short Milnes, p. 93.
  2. On est ici au débat du système, par conséquent fort loin du dénoument, de la débâcle, dont nous aurons prochainement à nous occuper.