Six Semaines en Océanie/01

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Revue des Deux Mondes tome 72, 1885
Hübner

Six semaines en Océanie


I. NORFOLK ET FIJI.


I. — ILE DE NORFOLK.

Sydney, 17 mai 1884. — Il y a réception à bord du Nelson. Le commandant de la station australienne, commodore Erskine, a réuni la crème de la société, Assis sur la passerelle, je jouis d’un joli spectacle, Toute cette jeunesse est Fort animée. On se promène, on danse, on fait la cour. Le temps est superbe. Le soleil baissant inonde de teintes rosées cette magnifique baie, qui ne m’a jamais paru plus belle.

Cette fête si gaie, si brillante a, pour moi, son côté mélancolique, C’est l’heure des adieux aux personnes qui m’ont comblé d’amabilités. Dans quelques minutes, je partirai pour les îles de l’Océanie, à bord de l’Espiègle, bâtiment de guerre de sa majesté britannique, commandé par le capitaine Bridge, Les occasions de visiter les îles du Pacifique sont excessivement rares. A moins d’affronter les périls, les lenteurs, les dégoûts, les privations d’une navigation à bord d’un baleinier ou d’un des bâtimens qui vont enrôler des ouvriers, à moins de posséder un yacht, genre de locomotion plus agréable que sûr dans ces parages, on doit renoncer à voir une des parties les plus intéressantes, mais les plus inaccessibles du monde. J’aurai donc le plaisir d’être l’hôte du capitaine de l’Espiègle pendant six semaines. Le 28 juin, ce bâtiment se trouvera à un point convenu sur la route du paquebot de Sydney à San Francisco. La direction de la Pacific-Mail-Steamer Company, qui réside à New-York, a autorisé le capitaine de la Cité de Sydney à me prendre à bord au beau milieu du Pacifique, weather permitting. Si le vont n’est pas trop fort, si la mer n’est pas trop houleuse, si l’atmosphère est assez claire pour que les deux navires puissent se voir, en un mot, si les élémens sont aussi aimables que le Commodore et le capitaine et les directeurs de la compagnie américaine, je serai à San Francisco le 14 ou le 15 juillet. Sinon, — vogue la galère !

D’ailleurs, à en croire mes amis d’ici, ce n’est pas le seul risque que je vais courir, le risque assez peu formidable, au reste, de passer quelques mois de plus en fort bonne compagnie. Tout le monde me met en garde contre les sauvages dont je dois faire la connaissance. Ils sont hostiles et traîtres, s’embusquent dans les broussailles, attaquent, tuent, mangent les équipages des bateaux envoyés à terre. Le commodore Goodenough, un des prédécesseurs du commodore Erskine, n’a-t-il pas été tué ainsi, il y a quelques années seulement ? L’endroit où ses restes sont enterrés est devenu la partie la plus recherchée du cimetière de Sydney. Tout le monde désire reposer à côté d’un héros, car c’était, en effet, un héros. D’ailleurs, le capitaine Bridge me dit à l’oreille ; « Nous n’irons pas aux Nouvelles-Hébrides ni aux îles Salomon, les terres classiques du cannibalisme ; nous nous visiterons des îles où on a renoncé à la mauvaise habitude de manger son semblable. » Je n’ai garde de désabuser mes amis. Il est si doux de devenir un personnage intéressant ! Et n’est-il pas intéressant d’aller dans un pays où on ne se demande pas : Que mangerai-je ? mais par qui serai-je mangé ?

Le capitaine vient me chercher. Quelques coups de rames et nous voilà à bord de son bâtiment, mouillé à quelques brasses du Nelson. Le bâtiment se met aussitôt en mouvement, rase le vaisseau amiral, d’où les hôtes du commodore, interrompant la danse, nous envoient mille saluts, pendant que le soleil, un globe de feu rouge, disparaît majestueusement sous l’horizon de la mer.

Il faisait nuit lorsque, après avoir passé entre les heads, nous gagnâmes la haute mer. La lumière électrique du nouveau phare, le premier du monde, est si intense, qu’à la distance de 5 à 6 milles l’œil peut à peine en supporter la clarté éblouissante.

Newcastle, 18 et 19 mai. — C’est une ville considérable. En bas, sur la plage, les docks, les magasins, les boutiques, les tramways. Le charbon étant le maître de la situation, tout est noirâtre. Derrière le quartier commercial, sur le haut de la dune, les habitations des citoyens aisés et nombre d’églises, car toutes les confessions : catholique, anglicane, presbytérienne, méthodiste, ont leurs temples. Aujourd’hui dimanche on ne voit que gens munis de leurs livres de prière ou d’hymnes gravir au pas accéléré des rues raides et droites, ou des escaliers en bois. Sauf le son des cloches, silence profond sur terre et sur mer.

Dans l’après-midi, au jardin publie qui occupe le point culminant de la ville. On y jouit d’une vue étendue sur Newcastle, sur les champs verdoyans des environs et sur les dunes blanches, sur le port rempli de gros voiliers, sur la mer, couleur d’ardoise. La population s’est donné rendez-vous ici. En Europe, on dirait que ce sont d’honnêtes ouvriers endimanchés. Mais ils appartiennent à toutes les couches de cette jeune société, La communauté d’aspirations efface les inégalités et imprime un cachet uniforme, un peu prosaïque, aux physionomies autant qu’à la toilette et à la tenue des promeneurs. Hommes et femmes, conduisant leurs enfans par la main, se suivent sans se rien dire. Tout au plus, à de longs intervalles, quelques mots prononcés à voix basse.

Sembiania avevan ne trista ne lieta.

C’est le cas des hommes, dont le principal mobile est le désir et l’espérance de faire de l’argent. Le samedi les trouve exténués de fatigue, et, le dimanche, ils cherchent non l’amusement, mais le repos.

Aujourd’hui, lundi, la ville et le port ont changé d’aspect. La plus grande animation règne partout. C’est que Newcastle possède des trésors de charbon, enfouis tout près de la mer sous des bancs de sable et exportés principalement en Chine. Ici tout a l’air solide, la nature autant que les hommes. Grâce à son précieux minéral, grâce à l’activité et à l’énergie des habitans et aux chemins de fer qui, dans un ou deux ans, le relieront avec Sydney au Sud, avec Queensland au Nord, Newcastle me semble appelé à de brillantes destinées.

A midi, l’Espiègle quitte son mouillage.

Le 24 mai. — l’île de Lord-Howe est en vue, mais l’état de la mer nous empêche d’aborder.

Ah ! cher Espiègle, quelle vivacité d’allures ! Comme il sautille, roule, plonge, se redresse ! Depuis six jours, toutes voiles dehors, il court devant une fraîche double brise du sud-ouest. Les courans aussi nous sont propices. Seulement, il ne faut pas songer aux promenades sur le pont. Le moindre changement de place suppose des efforts de gymnastique. En revanche, je suis merveilleusement établi dans les deux cabines du capitaine, qu’il veut bien partager avec moi. Nous dînons sous la protection d’une respectable pièce de soixante-quatre, placée au centre du fore-cabine, qu’elle divise en salle à manger et en salle des pas perdus. L’after-cabine, muni de deux bureaux, d’un divan et de fauteuils qu’on est obligé d’attacher avec des cordes, sert de cabinet de travail et de salon. Un rayon chargé de livres contient plusieurs ouvrages sur les îles du Pacifique. Le carré des officiers est recherché à cause de la fraîcheur et de l’agréable compagnie qu’on y trouve. La plupart des matelots me semblent fort jeunes, mais robustes, bien portans et gais. Le soir, aux heures de désœuvrement, qui sont rares, ils chantent en chœur. Entendues de loin, leurs voix se marient agréablement au bruit des vagues. Ce qui me frappe, c’est le ton d’urbanité qui règne à bord. Pas un gros mot, pas un juron. Tout marche comme sur des roulettes. Quelle différence avec ce que j’ai vu, il y a quarante ans, sur plusieurs bâtimens de guerre anglais et autres ! Mais c’est le clairon, le bugler, qui fait mon bonheur. Les ordres se transmettent au son du cor. C’est donc le clairon qui dirige les manœuvres. Du moins, il en est persuadé et il semble concentrer dans son instrument tomes les facultés de son âme. Les notes fausses qui lui échappent parfois ne troublent pas la sérénité de ce grave personnage.

L’Espiègle est un sloop, corvette de deuxième classe de 1,100 tonneaux, et il porte dans ses flancs 142 hommes.

Le 29, au matin, nous apercevons notre première étape, l’île de Norfolk. D’abord, une ligne sombre ; puis, à mesure qu’on approche, de bas ruchers taillés à pic, surmontés d’un rideau d’arbres, balayés, battus, creusés par les brisans, traversés par d’innombrables filets blancs : les cascades formées par les ruisseaux qui se précipitent dans la mer. Au centre de l’île, pas très loin [1], le sommet arrondi du mont Picton, tout couvert de végétation. Ah ! la végétation, elle est partout. La forêt et les prairies alternent, mais la forêt prédomine. Et quelle forêt épaisse, sombre, impénétrable à l’œil ! Et quels arbres ! Des plus de Norfolk-Island, araucaria excelsa, cet arbre à la taille svelte, aux branches horizontales un peu raides, au port majestueux, ce grand seigneur parmi les conifères. L’île qui lui a donné son nom est sa patrie. Nulle part ailleurs il n’existe comme forêt. Mais on peut en voir de beaux exemplaires dans les jardins de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, et, plus rarement, dans l’Inde et en Europe. La ville se trouve sur la plage, si l’on peut donner le nom de ville à deux grandes constructions : l’une aujourd’hui en ruines, l’ancien bagne des forçats ; l’autre, l’ancien magasin de provisions, transformé en église anglicane, toutes deux entourées d’une haute muraille, et à quelques maisonnettes et huttes en bois ombragées par des pins.

En face et au sud, à 3 milles de distance, un rocher isolé dessine ses contours fantastiques sur le ciel. C’est l’île Philippe, renommée pour son coloris jaune clair, orange fonce, rosé. A mi-hauteur, une tache noire laisse deviner un groupe de plus suspendus dans une crevasse. Entre les deux îles des récifs ajoutent aux difficultés de la navigation. Le vent est soudainement tombé, et l’agitation de la mer contraste singulièrement avec le calme de l’atmosphère et le caractère idyllique du paysage.

Mais pourrons-nous aborder ? L’île de Norfolk est un des points les plus inaccessibles du monde, L’n fonctionnaire anglais m’a dît qu’en sept voyages qu’il a faits dans ces parages, une seule fois il a pu prendre terre. Heureusement, le pavillon rouge, au lieu du pavillon bleu, arboré près de la jetée, nous avertit que la barre est praticable pour de petites embarcations.

C’est probablement à son isolement [2] que Norfolk-Island a dû la triste destinée d’être choisie comme lieu de réclusion pour les déportés récidivistes [3], c’est-à-dire pour les plus atroces et les plus incorrigibles scélérats. Les rares voyageurs qui l’ont visitée, entre autres le célèbre botaniste autrichien baron Charles de Hügel, l’ont dépeinte sous les couleurs les plus sombres. M. de Hügel l’appelle un enfer situé dans un paradis.

Lorsque, il y a trente ans, cet établissement pénitentiaire fui supprimé, l’île de Norfolk reçut une autre destination,

En 1789, le Bounty, bâtiment de sa majesté britannique, capitaine William Bligh, chargé d’une mission dans les eaux du Sud-Pacifique, après avoir visité Tahiti, croisait à une latitude plus élevée, lorsqu’une révolte éclata à bord. Tout l’équipage et trois officiers y prirent part. Le capitaine et les autres officiers furent jetés dans une chaloupe, avec quelques barils d’eau, quelques provisions de bouche, et abandonnés à leur malheureux sort. Bligh, cet homme extraordinaire, dans sa coquille de noix poussée par les vents alizés et les courans, traversa le Pacifique dans toute sa largeur, aperçut le premier les îles de Fiji, aborda, après une navigation de trois mois, à Timor (Inde hollandaise), et porta lui-même en Angleterre la nouvelle de la révolte. Un cri d’indignation s’éleva de tous côtés. Une rébellion victorieuse à bord d’un bâtiment de guerre était chose inouïe et d’un dangereux exemple. Cependant, les émeutiers retournèrent à Tahiti, s’y pourvurent de femmes indigènes et reprirent la mer. Pendant une série d’années, on n’en eut aucune nouvelle, et on pensait que l’océan avait fait justice de ces criminels, lorsqu’au 1808 un navigateur, jeté sur la côte d’un rocher isolé situé à 25 degrés de latitude sud, y trouva un vieux matelot, du nom d’Adams, avec plusieurs femmes et plusieurs enfans : les veuves et descendans des émeutiers du Bounty. Tous les autres avaient péri dans des luttes entre eux. Les premières nouvelles authentiques qu’on eut de ces insulaires sont dues au capitaine Beaky, de la marine royale, qui visite l’île de Pitcairn en 1825, Le matelot Adams vivait encore. Ce rebelle tyran et homicide était devenu un patriarche et un saint. L’égalité et la fraternité, sinon la liberté, la paix et la prospérité, régnaient dans celle île, véritable Éden, où le crime était inconnu. En Angleterre, ces récits si brillans enflammèrent les imaginations ; les coteries philanthropiques organisèrent des collectes et firent des insulaires leurs pensionnaires. Grâce à ces secours, qui ne cessaient d’affluer, la population augmenta rapidement, si bien qu’en moins de vingt ans l’île n’offrait plus assez d’espace ni de terrain cultivable pour la nourrir. C’est alors que, cédant à la pression de ce courant de l’opinion, le gouvernement anglais assigna aux Pitcairniens l’île de Norfolk et les y transporta à ses frais. A cette époque, un homme remarquable se trouvait à la tête de la petite communauté. Écossais de naissance, sorti des rangs du peuple, H. Nobbs dut aux hasards de la mer d’aborder à l’île de Pitcairn, où il devint, après la mort d’Adams, le principal personnage. Il existe encore, très âgé, et, jusqu’à la u née dernière, il a exercé les fonctions de chapelain à la mission mélanésienne de l’évêque anglican de l’île de Norfolk,

L’exode eut lieu en 1856. Le gouvernement anglais, après avoir transporté toute la population (environ 200 personnes) à leur nouvelle patrie, leur octroya l’île, les deux grands édifices de l’état, des troupeaux de moulons, quelques chevaux et les ustensiles nécessaires pour cultiver la terre, en leur faisant comprendre que dorénavant les subventions du gouvernement et les donations périodiques des particuliers seraient supprimées, et que, par conséquent, ils avaient à se considérer non plus comme des pensionnaires, mais comme des colons.

Le gouverneur de la Nouvelle-Galles fut nommé gouverneur de l’île, qui, cependant, ne fut pas annexée aux colonies australiennes. En vertu d’une constitution que le gouvernement anglais lui a octroyée, elle jouit, sauf certaines restrictions, d’une parfaite autonomie[4]. Mais la charte de donation contient une clause curieuse en ce sens qu’elle est contraire à tous les principes de la colonisation moderne, surtout à ceux de la politique coloniale anglaise, lui assurant aux habitans de l’île de Norfolk l’usufruit exclusif de ce territoire, elle les isole du reste du monde. Ils avaient insisté sur ce point et ils l’ont obtenu. Aucun étranger ne peut s’établir dans leur île, rendue ainsi inaccessible par la loi autant que par la nature. Une seule exception a été faite en faveur de la mission mélanésienne, où sont élevés environ 150 enfans recueillis dans différens groupes de la Mélanésie. Cet établissement, qui se trouvait à Aukland, a été transféré ici, les jeunes sauvages nés dans les régions équatoriales étant hors d’état de supporter le climat comparativement rude de la Nouvelle-Zélande. On me dit qu’il est dirigé admirablement par l’évêque anglican, docteur Selvine, malheureusement absent en ce moment. La mission est placée au centre de l’île et sans aucun contact avec les habitans.

Maintenant quel est le résultat de cette séquestration volontaire ? Nous allons le voir de nos yeux.

Ce n’est pas sans un mouvement de vive curiosité que, pilotés par le magistrat, M. Francis Nobbs, qui est venu à bord, le capitaine Bridge et moi, nous quittons l’Espiègle, traversons sans trop de difficulté la barre et débarquons sains et saufs au milieu du concours des habitans, très friands de voir des étrangers. Nous flânons sur des chemins raboteux entre des potagers et des maisonnettes plus ou moins délabrées, où habitaient autrefois les gardes-chiourmes et les petits employés dit bague et où demeurent aujourd’hui les descendais de l’équipage du Bounty, Quand une de ces vieilles masures menace ruine, les propriétaires, plutôt que de la restaurer, cherchent un refuge dans une autre hutte un peu plus solide et la partagent avec les premiers occupans. Ce n’est ni très propre, ni très sain, mais, au point de vue des insulaires, c’est commode. L’île de Norfolk est l’eldorado du laisser-aller. les habitans négligent un peu leur personne, ainsi que leurs vêtemens, très simples, mais strictement européens, fort râpés, sans tomber en loques ; ils se promènent beaucoup à pied ou montés sur leurs chevaux de charrue, ne sont jamais pressés et semblent contens, insoucians, un peu endormis. Médium tenuere beati. Le mélange des deux sangs, du sang anglais et du sang polynésien, principalement tahitien, a donné un caractère particulier à ces insulaires, qui ont le teint blanc ou olivâtre, les cheveux roux ou noirs, à moins que les deux types ne se confondent dans le même individu. On voit des hommes bien faits et des femmes pas absolument laides, mais tous ces visages sont défigurés par la grande bouche aux lèvres charnues et sensuelles du sauvage. Ils ont l’air de gens bien élevés et parlent l’anglais correctement en traînant un peu sur les voyelles, ce qui est particulier, me dit-on, aux langues polynésiennes.

Le magistral nous mène dans la maisonnette de son père, M. Nobbs, l’ancien chef de la colonie de Pitcairn. Nous trouvons cet octogénaire au parlour, assis dans un fauteuil près de la cheminée et occupé à lire. Il nous reçoit avec politesse, échange quelques paroles avec nous et retourne à sa lecture. Quelque petite qu’ait été sa sphère d’action, il y a occupé la première place et il lui en reste quelque chose. Mme Nobbs, sa femme, a l’extérieur d’une Tahitienne presque pur sang. Leur fille, qui peut avoir environ cinquante ans, nous fait les honneurs de la maison avec l’aisance d’une femme du monde. Le petit parlour est meublé avec une certaine recherche. Des photographies suspendues aux parois, au milieu une grande table ronde sur laquelle on a étalé des albums et quelques illustrations de l’année dernière. Des chaises de Vienne, austrian chairs, que j’ai rencontrées sous tous les cieux, complètent le mobilier. Comparativement, l’ensemble de cet intérieur a je ne sais quoi de distingué, un certain air de cour, tout est relatif en ce bas monde.

Le capitaine Bridge retourne à son bord et m’abandonne à l’hospitalité du magistrat, qui nous assure que demain matin le temps ne mettra aucun obstacle à mon embarquement. Il me cède son cheval, s’empare de mon petit sac et suit à pied. Le docteur de la communauté, un médecin anglais établi ici depuis quelques années, monté sur un bon poney, nous rejoint et, au moment où le soleil disparaît, nous nous mettons en route vers la maison du magistrat, située dans l’intérieur de l’île. Nous avons 4 milles à parcourir, mais quoique les chemins, fort négligés, soient défoncés par les dernières pluies, quoique les chevaux glissent à chaque pas, et, quand ils cherchent le gazon, s’enfoncent dans des bourbiers ou trébuchent sur des racines d’arbres, le temps passe vite et agréablement. Je pose des questions, et mes deux compagnons y répondent chacun à son point de vue. Rien n’est instructif pour le voyageur comme ce genre de discussion entre gens du pays. La route, montant plus qu’elle ne descend, gravit de raides collines, se précipite dans de profonds ravins, traverse des pâturages, pénètre dans la forêt, dont les arbres exhalent à cette heure des parfums délicieux. A la lueur incertaine du crépuscule, nous voyons briller sur le fond noir des plus de Norfolk les pommes d’or des Hespérides, les fruits de citronniers gigantesques que les déportés ont plantés il y a près d’un siècle, et que, grâce à l’incurie des habitans actuels, la forêt envahissante menace aujourd’hui d’étrangler dans ses étreintes. Çà et là une fougère arborescente dessine sur le ciel topaze les fins contours de son feuillage. De vieux chênes, de gros bouquets de rhododendrons, des guavas et toute sorte d’arbousiers donnent au paysage l’apparence d’un parc, mais d’un parc tel que la nature seule en sait dessiner.

Le médecin nous avait quittés et il faisait nuit close lorsque nous arrivâmes devant le guichet d’un enclos. Le magistrat émit à voix busse un son rauque : « Cou-i ! cou-i ! » C’est le cri de ralliement des sauvages polynésiens. Un petit garçon que je pris pour un valet de ferme, mais qui est un des fils de mon hôte, apparut aussitôt, ouvrit la porte et emmena le cheval.

Nous trouvâmes la famille réunie au salon : Mrs Nobbs, belle femme aux traits polynésiens, trois filles de douze à vingt ans et deux jeunes garçons. Le fils aîné, curé anglican dans le Queensland, et la fille aînée, maîtresse d’école à Aukland, étaient absens. Les dames étaient proprement, mais très simplement mises. Le magistrat, qui lisait ma pensée dans mes yeux, me dit : « Dans notre île nous sommes nos propres tailleurs. Quelquefois on nous envoie d’Aukland des modèles. Nous faisons tout nous-mêmes. » Et il me montra ses mains calleuses. « Mais vous, magistrat, vous n’êtes pas tenu à faire la corvée ? » — « Pendant sept jours de l’année, je casse les pierres comme le premier venu. »

Sur la plage j’avais aperçu deux patrons de baleiniers américains en partance pour le Sud. L’un d’eux emmènera à Aukland un fils et une fille de M. Nobbs, « Est-ce pour longtemps que vous partez ? leur demandai-je. — Pour plusieurs années, peut-être pour toujours. » J’étais surpris du peu d’émotion que cette séparation si longue et si imminente semblait causer dans la famille. Mais pourquoi s’en affliger aujourd’hui, puisque le départ n’aura lieu que demain ? C’est le sublime de l’art de vivre au jour le jour. Je tâcherai de m’approprier cette philosophie. Le pape Grégoire XIII disait que, pour vivre vieux, il fallait savoir ajourner les émotions pénibles.

Le dîner me parut fort bon, le vin me rappelait les crus du Cap. Au dessert, on servit des oranges colossales, mais presque sans saveur. J’apprends que les arbres qui les produisent et qui ont été plantés par les déportés ont dégénéré faute de soins. Ou se prive ainsi d’un article d’exportation pour la Nouvelle-Calédonie, les Français de cette colonie étant très friands d’oranges. Les maîtres de la maison ont bien voulu me céder leur chambre et j’ai joui du bonheur de coucher dans un fit qui ne menaçait pas de me jeter par terre. Pas de roulis, pas de tangage, pas de pirouettes ! Pas de mugissement des vagues, mais la douce musique des conifères légèrement agités par la brise de la nuit.

28 mai. — J’avais manifesté hier l’intention de me lever à sept heures. On s’est récrié contre ce projet. C’est le soleil qui se lève à sept heures, mais les hommes, quelle idée !

Je profite donc d’une heure de solitude matinale pour rassembler mes informations [5] et je ne me présenterai à la famille qu’à l’heure du déjeuner.

Norfolk-Island, une des nombreuses découvertes du capitaine Cook, contient 8,600 acres, dont 120 seulement sont cultivés. Ce fail est significatif.

La population, sans compter les 150 petits sauvages de la mission mélanésienne, est de 470 personnes. Elle était de 200 à l’époque de l’exode. Depuis quelques aimées, elle est restée stationnaire. Il n’y a que 68 couples mariés, représentant le cinquième des personnes adultes ! On remarque même dans la jeunesse une aversion instinctive contre le mariage. C’est que, par suite de la réclusion rigoureuse qui fait la loi fondamentale de cette communauté, tous ces gens sont devenus proches parens. Aussi croit-on observer des symptômes fâcheux. Dans la jeune génération on constate un affaiblissement physique et intellectuel et un accroissement sensible dans le nombre des cas d’idiotisme. « Il faut donc, m’a dit un des notables, renouveler le sang, il faut lever l’interdiction absolue de l’immigration, il faut admettre un certain nombre d’étrangers. Mais comment faire le choix ? Et, la porte une fois ouverte, sera-t-il possible de la fermer aux vagabonds, aux aventuriers, au flot des Australiens, qui ne tarderont pas à se mettre en possession de l’île et à nous en évincer ? »

Ces difficultés sautent aux yeux. Évidemment la population manque d’énergie et, chose étrange, les blancs qui ont le moins de sang tahitien dans les veines et ceux, très peu nombreux, qui n’en ont pas du tout, sont les membres les plus efféminés et les plus dégénérés de la communauté, On se contente de peu, et la nature prodigue ses trésors. Pourquoi travailler ? Aussi, presque tout ce qu’on voit ici en matière de constructions, de routes, de plantations, date du temps du pénitencier et est l’œuvre des déportés. Les hommes de Pitcairn ont peu fait et peu conservé.

On cultive, comme je l’ai déjà noté dans ce journal, une très petite portion du terrain de l’île, qui pourrait produire presque tous les fruits et légumes des zones tempérées et quelques-uns des tropiques. Les pâturages nourrissent un nombre comparativement restreint [6] de bestiaux. Les animaux aussi, faute de soins, dégénèrent. La pêche de la baleine occupe une petite partie de la population mâle.

Les relations avec le dehors sont irrégulières et très rares. De temps à autre des baleiniers, pour la plupart américains, se chargent de la malle. Parfois, pendant trois, quatre, cinq mois, soit faute de bâtiments, soit par suite du mauvais état de la mer, toute communication avec le dehors est interrompue. C’est alors que des articles de première nécessité, comme farine, sucre, café, thé, commencent à faire défaut. Avec un peu d’initiative et d’énergie, on pourrait au moyen d’un cutter établir un service postal avec la Nouvelle-Calédonie, y vendre avec profit les produits de l’île, et se pourvoir en temps utile des provisions indispensables. Mais rien ne secoue la léthargie de ces insulaires.

Sur la question de la moralité publique, les avis sont partagés. Je n’ai en ni le temps ni les moyens de l’approfondir. Il parait cependant certain que l’ivrognerie est presque inconnue, peut-être parce qu’il est difficile de se procurer des spiritueux.

Ce qui frappe l’étranger, c’est la politesse innée et le maintien plein de dignité naturelle qui distinguent les habitans ; ils tiennent cela, me dit-on, de leurs grand’mères polynésiennes et non pas des matelots du Bounty. « Comment ne pas aimer ces braves gens ? s’écria un officier de l’Espiègle. Celui que vous avez invité arrive à bord pieds nus, vêtu d’une chemise et d’un pantalon qui ont vu du service. Introduit au carré des officiers, il s’assied à table sans embarras et sans excès d’assurance, manie sa fourchette et son couteau avec une parfaite aisance, parle notre langue presque comme un Anglais et se conduit comme un vrai gentleman ! » Malheureusement avec les bonnes manières de leurs ancêtres tahitiens, ils en ont aussi hérité l’indolence, l’incurie et la passion du dolce far niente.

En résumé, des hommes bienveillans, sous l’impulsion de généreux sentimens, ont voulu se charger à leur égard du rôle de la Providence. Ils ont prodigué leurs faveurs à cette population certainement digne d’intérêt. Mais, en la séparant absolument du reste du monde, ils lui ont créé une existence factice : pas de concurrence, partant, pas d’émulation, pas d’excitation au travail. Le sang ne se renouvelle pas et, comme conséquence finale, cette population tombe dans un état de léthargie qui menace de la conduire à l’hébétement moral et physique. L’expérience philanthropique a mal réussi. Je doute qu’on la renouvelle.

Je sors et je rencontre dans la cour les demoiselles de la maison, mises comme des servantes. Une d’elles fait le beurre, une autre nettoie les étables, la troisième puise de l’eau à la citerne, mais une demi-heure après elles paraissent au déjeuner débarbouillées et transformées en petites bourgeoises. L’heure du départ arrivée, les jeunes filles courent aux champs, attrapent deux chevaux, les enfourchent et les amènent. Ces montures doivent nous transporter, M. Nobbs et moi, à la mission mélanésienne.

Je jette un dernier regard sur la rustique demeure de ces braves cens, qui ne sont ni paysans, ni gentlemen, ni blancs ni noirs, mais qui ont quelque chose de tout cela. A l’ombre de quelques beaux arbres, la maisonnette avec sa vêrandah, son petit jardin rempli de fleurs devant la façade, avec des champs et des pâturages tout autour, ayant vue ici sur la forêt qui commence à quelques pas de l’enclos, là sur une prairie parsemée de bouquets de plus de Norfolk, l’ensemble formé par ce petit manoir paisible, un peu endormi, et par ce paysage essentiellement pastoral, si bien en harmonie avec les habitans, ne s’effacera pas de ma mémoire. Le magistrat est dans sa sphère un homme évidemment supérieur, dans tous les cas supérieur à ses concitoyens. Il a visité Aukland et Sydney et il s’est donné une certaine instruction. Tout ce qu’il dit est marqué au coin du bon sens. Le temps a changé pendant la nuit. Le vent souffle avec violence et le bruissement sinistre de la forêt, les gémissemens sourds et saccadés du branchage fortement secoué remplacent la douce symphonie de la veille. Cependant le magistrat me rassure. Pendant quelques heures encore la barre sera praticable.

Donc, en route ! Nous nous dirigeons vers l’institut des jeunes sauvages ; nous atteignons et nous suivons une magnifique avenue de plus de Norfolk, plantés jadis par les déportés. Au moment où nous arrivons près du guichet de la mission, des pas de chevaux lancés au galop se font entendre derrière nous. C’est M. Lowrv, premier lieutenant de l’Espiègle, qui a été envoyé par le capitaine pour me dire que le vent fraîchît, que la mer monte, qu’il a dû déraper pour ne pas compromettre ses ancres, et qu’il me prie de venir à bord sans le plus bref délai. Je tourne bride et je pique des deux.

Nous voilà arrivés sur la plage. La mer est furieuse. Les vagues balaient la jetée, ce qui n’empêche pas les habitans mâles de s’y tenir réunis. La barre est effrayante. Ah ! les barres ! j’en ai traversé plusieurs, et des plus mal famées et encore dans de mauvaises conditions : East-London, Pernambuco, Point-de-Galles et tant d’autres, mais je n’ai jamais vu rien de pareil à celle-ci. Nous nous précipitons dans la baleinière du capitaine, qui réussit à se détacher de la jetée sans chavirer. Aussitôt le tourbillon la saisit. L’officier tient le timon, dont les cordes ont été remplacées par une barre de fer. Les cinq matelots, l’oreille tendue, l’œil fixé sur le lieutenant, offrent le spectacle de la force physique, du sang-froid, de l’intrépidité. Mais ils comprennent, on le voit à leur mine, que la besogne est rude. M. Lowry, qui est né, qui vit, qui mourra, espérons-le, comme amiral, avec un franc sourire sur les lèvres. M. Lowry, tout absorbé dans la contemplation des brisans, me dit : « Nous passerons. » et, pour ma part, je l’assure de ma parfaite équanimilé : Equo animo moritur sapiens.

Voici la tâche de l’officier et de ses cinq hommes : descendre dans le gouffre aussi lentement que possible, en ramant en arrière sur le commandement : Back (arrière). Arrivés au fond, arrêter tout court : Lie on your oars (lève rame). Laisser approcher la houle et dès qu’elle touche à la proue du bateau, la remonter rapidement : Give way ! (en avant ! ) C’est le moment critique. Le moindre retard pourrait devenir fatal. Si la baleinière embarque un gros paquet d’eau, elle sombre : si par un faux coup de rame elle présente le flanc à la vague, elle chavire. Cette manœuvre se répète incessamment comme se répètent aussi les oscillations de la mer. Et encore arrière et lève rame et en avant ; et encore le lieutenant de dire : « Nous passerons. » Je n’en doute pas. S’il choisit bien son temps, s’il donne l’ordre voulu au moment voulu, si sa voix, dominant le sifflement du vent et le mugissement de la mer et le sourd grognement du ressac, parvient en temps utile aux oreilles des cinq braves matelots qui cherchent à lire dans ses yeux, s’ils comprennent et exécutent les ordres à l’instant même, — car chaque instant a une valeur capitale. — si leurs rames qui ploient ne cassent pas, oh ! alors, certes, pas l’ombre de danger. Il y a cependant, il faut en convenir, bien des si dans cette argumentation. Mais ce n’est pas la mer qui me préoccupe, c’est autre chose. Ceux qui ont appris à nager dès l’enfance n’ont pas peur de l’eau. Ils ont pris confiance en elle, comme disait jadis mon maître de natation. Mais je me rappelle, — souvenir malencontreux en ce moment-ci. — le mot d’un capitaine : « Quand j’entends le cri : Un homme à la mer ! ma première pensée se porte sur les requins qui abondent dans les latitudes australes. » Aussi, c’est la vision du requin qui traverse parfois mon esprit. Mais je n’ai ni l’envie ni le temps de m’y arrêter. Le spectacle est si grandiose et si fantastique que j’oublie les dangers réels ou imaginaires que nous courons.

C’est une sorte de cotillon vertigineux dansé par les lames. Les hauts et les bas se succèdent avec rapidité. Tantôt le lieutenant et moi nous plongeons sur la surface de cinq chapeaux luisans qui dérobent à notre vue ceux qui les portent, tantôt nous n’apercevons que le dessous de cinq nez et de cinq mentons, et je me demande par quelle suspension surnaturelle des lois de la pesanteur ces cinq gaillards ne nous tombent pas sur la tête. Nous sommes au fond de l’abîme, entre des ombres murailles mouvantes parsemées de perles et de diamans et qui reflètent les lueurs blafardes d’un petit bout de ciel gris-topaze. Un instant après nous voilà portés sur la crête écoutante de la houle, et alors, d’un regard, nous embrassons un horizon immense, l’océan et le ciel et les rochers rougeâtres de l’île Philippe, sur lesquels se détachent, loin, fort loin, les contours gracieux de l’Espiègle, et près, hélas ! tout près de nous encore, la jetée avec le groupe des insulaires. Immobiles comme des statues, enveloppés de leur oilskin, le sud-ouest enfoncé jusqu’aux sourcils, les mains appuyées sur leurs genoux légèrement ployés pour mieux résister aux rafales, ils nous regardent, ils nous suivent, ils nous dévorent des yeux.

Enfin la barre est franchie. La mer est fort houleuse. Mais c’est jeu d’enfant. On peut hisser la voile, et en quelques minutes nous sommes sous les canons de la corvette.

Ici commence la seconde manœuvre, plus délicate, au dire du lieutenant, que la première. Il s’agit d’aborder sans chavirer et sans se briser en éclats, hommes et embarcation, contre le gros bâtiment ; il s’agit pour moi, en particulier, d’exécuter un tour de haute gymnastique. L’état de la mer ne permet pas de baisser l’escalier. Il faudra donc grimper sur le pont par les steps, ces marches larges seulement de quelques pouces appliquées aux flancs du bâtiment. L’Espiègle et la baleinière exécutent une sorte de chasse-croisé en sens vertical. « Attendez, me dit-on, que notre bateau descende et que le vaisseau monte avec la vague ; choisissez le moment où il sera possible de sauter sur une des marches de l’Espiègle en saisissant en même temps la corde qu’on vous tendra, et montez aussi vite que possible pour n’être pas écrasé par l’embarcation pendant son mouvement ascensionnel. On le voit, c’est bien compliqué. S’il était permis de comparer les petites choses aux grandes, je dirais qu’il y a de l’analogie entre ma situation et celle de l’homme au trapèze qui, après avoir fortement ébranlé son reck, le quitte et s’élance à travers l’espace vers l’autre côté du cirque, où il s’accroche à une corde ou à un autre trapèze, ou aux jambes d’une jeune artiste suspendue en l’air on ne sait comment. Grand Dieu ! quelle aventure et quel anachronisme ! Mais n’ai-je pas vu la célèbre Mlle Saqui, l’étoile de haute acrobatie sous le consulat, et sous le premier empire ? Ne l’ai-je pas vue, l’art de grâce 1850, danser sur la corde à Alger sur la grande place transformée, pour la circonstance, en café chantant ? Elle avait alors soixante-douze ans. Pauvre vieille ! Vêtue d’un pyjame blanc orné de falbalas d’un rose fané comme ses joues, elle exécutait ses pas timidement au milieu de l’indifférence et des rires du public. Quelle piteuse figure ! Mais en ce moment je la juge tout autrement, Elle me paraît même entourée de l’auréole de l’héroïsme. Et, après tout, si elle ne sautait pas pour la gloire, elle sautait pour vivre. Je sauterai pour la même raison. Et, chose curieuse, ce souvenir d’Alger ranime mon courage. C’est que rien ne relève l’âme comme les grands exemples des temps passés. Deux fois j’ai manqué le moment propice. Cette fois-ci, décidément, je sauterai. D’ailleurs, deux robustes anges gardiens, déguisés en matelots et accrochés miraculeusement, comme il convient à des anges, aux flancs de l’Espiègle, me tendent les bras. De plus, le bon capitaine, posté dans la coupée, tient à la main le bout d’une corde à laquelle on m’a attaché. C’est la ressource extrême. Le bateau descend, le vaisseau remonte. C’est ce qu’il me faut. Sautons ! A ce moment suprême, j’aperçois, derrière le capitaine, une tête qui offre l’image de la terreur : les cheveux dressés sur l’occiput, les yeux écarquillés, la bouche béante. C’est à peine si je reconnais mon fidèle valet de chambre que j’ai laissé à bord. La consternation, l’angoisse, le chagrin se peignent sur cette honnête physionomie, mais non sans un mélange de satisfaction intime. Quelle chance de ne pas être à la place du maître ! En mer. — Depuis deux jours, le ciel et la mer ont changé d’aspect. L’air est devenu tiède et humide. Quelques ondées passagères n’apportent aucune fraîcheur. Les vents alizés, en poussant doucement l’Espiègle, caressent, assoupissent, énervent les voyageurs. Les luttes des élémens, toujours courroucés dans les latitudes plus élevées de l’hémisphère austral, le cauchemar de la barre de l’île de Norfolk sont oubliés au premier sourire, au sourire traître des tropiques.

Le 2 juin au matin, le bâtiment côtoie l’île haute [7] de Kandavu, la plus méridionale du groupe des Fiji. Un rideau de nuages l’avait dérobée à notre vue. Soudainement elle montre ses flancs abrupts, tout couverts de verdure, verdure éclatante des gazons et des yams, verdure sombre de la forêt. Au milieu du jour, Kandavu a disparu derrière nous. Dans l’après-midi, la grande île de Viti-Levn est en vue. A sept heures du soir, s’orientant des deux petits phares que le gouvernement a fait ériger, l’un sur la plage, l’autre sur la montagne, tous deux dans l’axe du chenal étroit ouvert entre des récifs de corail, l’Espiègle a pénétré dans la lagune. A huit heures, il a jeté l’ancre à quelques brasses de Suva, la nouvelle capitale de la nouvelle colonie anglaise de Fiji.

Suva. Du 3 au 8 juin. — Avec les Nouvelles-Hébrides, avec les îles Salomon, avec la Nouvelle-Bretagne et d’autres groupes, connus sous le nom général de Mélanésie, ou archipel noir, à cause de la couleur des habitans, qui semblent être une race éthiopienne, les îles de Fiji étaient la terre classique des anthropophages. Des missionnaires méthodistes ont mis fin au cannibalisme, complètement selon les uns, jusqu’à un certain point seulement selon d’autres ; au dire de ces derniers, la coutume a disparu complètement là où la matière première fait défaut, incomplètement là où on peut encore se la procurer. Ce qui alimentait principalement les marchés de chair humaine, c’était la guerre, alors en permanence entre les quatorze tribus de ces îles. Depuis l’annexion à la couronne d’Angleterre, la paix n’a été troublée qu’une seule fois. C’est l’année dernière, dans la partie montagneuse de Viti-Levu. On raconte que, pendant ce court épisode, sur le théâtre des hostilités, les vainqueurs auraient dévoré, comme par le passé, les prisonniers et les corps des ennemis tombés dans les combats. Un jeune officier anglais, à la tête d’une poignée de soldats fijiens, pénétra dans les montagnes et y rétablit l’ordre. A mon avis, ceux-là approchent le plus de la vérité qui affirment qu’à part quelques cas isolés dans l’intérieur, le cannibalisme, encore fort répandu dans les Nouvelles-Hébrides et en général dans la plus grande partie de la Mélanésie, s’éteint graduellement dans d’autres îles et n’existe plus dans l’archipel fijien. Les missionnaires méthodistes expliquent ce fait, qui semble incontestable, par l’intervention de la grâce divine et par l’effet de leur prédication. Les hauts fonctionnaires anglais, les officiers de la station navale de l’Australie, qui montrent leur pavillon tous les ans dans ces parages, sans contester le mérite des missionnaires, l’attribuent au contact du sauvage avec l’homme civilisé, à la pax Britannica, résultat de l’annexion, aux changemens graduels survenus dans les mœurs des indigènes, enfin à l’action du temps, à l’entrée on scène de générations nouvelles, qui ne connaissent le cannibalisme que par tradition et ne l’ont jamais pratiqué.

C’est en 1835 que des missionnaires méthodistes arrivèrent dans la Nouvelle-Zélande, d’où ils se rendirent aux îles de l’Amitié, plus connues sous le nom de Tonga. Ils y opérèrent la conversion du chef suprême de cet archipel. D’après le principe cujus regio illius religio, le roi George fit baptiser ses sujets. Le gouvernement anglais reconnut son titre de roi, conclut (1879l) un traité d’amitié [8] avec lui et établit un consulat dans sa capitale. Sur l’initiative et sous la direction des missionnaires, George Ier octroya à ses peuples une constitution libérale et un parlement, et il eut la bonne fortune de trouver un homme capable de gouverner son royaume : le révérend Baker, un des missionnaires. Le roi George, qui à quatre-vingt-douze ans, règne, tandis que le missionnaire et premier ministre Baker gouverne toujours à Tonga, et cet archipel a atteint un degré de prospérité et de civilisation relative qu’on ne rencontre dans aucun autre groupe indépendant de l’Océanie.

Dès 1835, deux missionnaires wesleyens, hardis pionniers de la civilisation, avaient pénétré aux Fiji. Ils y trouvèrent un état de choses affreux. Les guerres, les massacres, les festins de chair humaine y étaient à l’ordre du jour. Mais ils y trouvèrent aussi une certaine organisation, une sorte de droit coutumier, quatorze roitelets, des hommes d’état, des politiciens et des gens dont le métier était de colporter, de tribu en tribu, les nouvelles du jour. Otez la couleur locale et vous trouverez les passions, les intrigues, les aspirations, quelques-unes des vertus et beaucoup des vices (pas tous) des sociétés policées. En Europe, un ministre disgracié passait naguère de sa résidence officielle à son palais on ville ou à son château à la campagne ; aujourd’hui, sous le régime parlementaire, il passe d’une banquette à une autre. Ici, on l’abattait autrefois d’un coup de massue et on le mangeait. La différence du procédé est notable. Mais si l’on examine les moyens employés pour amener sa chute, on trouve une grande analogie. Ces sauvages sont très rusés, très dissimulés et passés maîtres dans l’art de mentir. Ceux des politiciens du vieux monde qui suivent les voies obscures de l’intrigue trouveraient ici matière à s’instruire.

Parmi les grands chefs de l’archipel fijien, Takumbau [9] occupait le premier rang, grâce à son intelligence, à son énergie et à l’étendue de ses territoires. Pour plus de sûreté, il résidait de sa personne dans la petite île de Mbao. Il parvint même à se faire proclamer roi de Fiji par au certain nombre de grands chefs. Mais une tentative qu’il fit pour subjuguer les quatorze tribus devint la cause de sa ruine. Dès l’âge de six ans, il avait fait ses premières armes en tuant à coups de massue un prisonnier de guerre. A son avènement (1852), il commît un acte atroce pour se conformer, il est vrai, aux dispositions testamentaires de son père. Il fit étrangler en sa présence, en mettant lui-même la main à l’œuvre, les cinq veuves du roi défunt et, parmi elles, sa propre mère. Pendant la première partie du règne, ce fut un abominable tyran. On raconte que le maréchal Narvaez, en mourant, répondit à son confesseur, qui l’exhortait à pardonner à ses ennemis : « Je n’en ai pas. Je les ai fait fusiller tous, à Takumbau mangeait ses ennemis. Même après sa conversion, il lui arriva parfois, dans des momens d’abandon, de raconter avec complaisance qu’il avait consommé vingt mille langues, toutes provenant d’ennemis tués pendant ou après la bataille. Il trouvait que la chair des blancs ressemblait au fruit mûr du bananier. Mais, à la fin, l’heure de la grâce sonna pour lui. Les missionnaires avaient vainement tâché de le convertir. Ce fut le roi de Tonga qui accomplit cette œuvre. Takumbau, menacé par une formidable coalition de chefs fijiens, avait appelé George Ier à son secours. Celui-ci arriva à la tête d’une force imposante, délivra le roi de Fiji, — alors assiégé dans sa petite île, — rétablit son autorité et lui enjoignit d’embrasser la foi des blancs. Les autres chefs suivirent son exemple. C’est de cette façon que la religion chrétienne a été introduite dans l’archipel (1857), La seconde partie du règne de Takumbau fut, en ce qui le concerne personnellement, une alternative de hauts et de bas ; en ce qui concerne le pays, ce fut une ère de progrès, en ce sens que les mœurs des habitans allaient s’adoucissant et que le cannibalisme disparaissait graduellement. C’était, comme on l’a vu, en grande partie le mérite des missionnaires, devenus des personnages fort influons en matière politique, et du consulat anglais, récemment établi à Levuka. Mais les guerres continuaient et le prestige du roi pâlissait. Suivant alors les conseils de ses amis blancs, il tâcha de conjurer les dangers qui l’entouraient en dotant ses sujets d’une constitution semblable à celle que les missionnaires américains ont introduite aux iles Sandwich. Mais il paraît que les bons Fijiens n’étaient pas encore mûrs pour ces bienfaits. La situation du roi empirait de plus en plus et devenait, à la fin, décidément intenable. Une seule issue lui restait : céder son royaume à la couronne d’Angleterre (1874I). Dans les dernières années de son règne, il avait pour principaux conseillers sa fille, la princesse Andiquilla, et un résident anglais. M. Thurston avait quitté l’Angleterre fort jeune, s’était, comme tant d’autres, rendu en Australie pour chercher fortune, avait ensuite navigué dans les mers de l’Océanie et acquis une parfaite connaissance des langues et des mœurs des insulaires, chose fort rare à cette époque. Lorsqu’un consulat anglais fut établi pour les îles de Fiji, le gouvernement l’y attacha comme chancelier, le nomma bientôt après vice-consul et, enfin, consul. Il sut se rendre indispensable à Takumbau, dont il devint le premier ministre (après avoir renoncé à son consulat) et le principal intermédiaire avec sir Hercules Robinson, le haut commissaire britannique lors des négociations qui aboutirent à l’annexion. Aujourd’hui il occupe le poste élevé de secrétaire colonial pour les Fiji.

Depuis son abdication, Takumbau a vécu retiré au sein de sa nombreuse famille, dans son ancienne capitale de Mbao, sans susciter aucun embarras aux autorités anglaises et leur faisant même quelquefois parvenir d’utiles conseils. Le roi tyran et parricide, l’ancien anthropophage a emporté dans la tombe (1882) les regrets de ses tribus et la considération sympathique des nouveaux maîtres de son royaume.

A peu de distance de l’Espiègle se dessinent les gracieux contours du Dart, yacht de la marine de guerre, capitaine Moor. Depuis cinq ans cet officier est occupé à lever des cartes marines dans cette partie du Pacifique. Quelques grands bâtimens, des voiliers anglais et allemands sont à l’ancre dans le port, ou plutôt dans la lagune, vaste nappe d’eau séparée de l’océan par des récifs de corail, le boulevard naturel des terres, l’épouvantail du navigateur. Cette muraille sous-marine, construite par des insectes microscopiques, dépasse rarement le niveau de la mer ; elle s’impose à la vue par la ligne blanche des brisans, à l’oreille par le bruit sourd du ressac, cette musique incessante qui varie de mesure et change de gamme selon la disposition des élémens. Au-delà de la ceinture blanche, au sud-ouest, une île aux contours effilés. Par le beau temps, quand le vent souille de l’est, c’est à peine si on la devine. Quand l’atmosphère est humide, vous la touchez de la main.

Devant vous la ville de Suva, de récente création. Les maisons, toutes neuves, en bois, avec des toitures de fer plissé, s’adossent à de basses collines revêtues d’une épaisse végétation tropicale. Seulement la tige élégante et l’éventail du cocotier y font défaut, ou n’apparaissent que rarement. A l’est, sur une hauteur et isolées de toute habitation, se détachent sur le ciel les basses constructions de l’hôtel du gouverneur. L’ensemble du paysage vous produit l’effet d’une idylle. Rien de saisissant, rien qui parle à l’imagination, rien même qui soit pittoresque, mais tout est paisible, gracieux, étrange, tout porte à la rêverie sinon au sommeil. Mais tournez les regards vers l’ouest et vous découvrez tout un dédale de dômes, de pics, de rochers qui, malgré leur peu d’élévation [10], comme contraste avec les coteaux bas qui sont devant vous, rappellent les chaînes des Alpes, des Pyrénées, du Caucase. Un pic d’une forme bizarre est intitulé par les marins le Pouce. Le nom n’est pas poétique, mais il rend bien l’idée de la chose. C’est la terre inhospitalière et inaccessible qui montre le poing aux navigateurs. Quand le ciel, comme à l’heure où j’écris, est chargé de gros nuages et l’air transparent, ce panorama alpestre se présente comme un immense graffitto, gris sur gris, noir sur noir, selon la distance et la dégradation de la lumière. Par un temps serein et avec le vent d’est, ce sont des nuages bleu-clair vus à travers un prisme. L’ensemble du dessin fantastique et du coloris magique retient l’œil, excite la curiosité, vous fascine, vous enlève insensiblement aux réalités de la vie, déroule devant vous les horizons non veaux d’un monde idéal.

Tous les jours, le matin et le soir, le capitaine bridge et moi, nous allons à terre. L’Espiègle est et sera notre hôtel pendant tout le voyage. Nous avions espéré de faire ici des provisions fraîches, et plus d’une fois nous nous sommes amusés à composer des menus exquis et à savourer d’avance les excellens dîners que nous devrions aux marchés de cette capitale. Cruelle déception ! Les indigènes vivent de yam (patate sucrée) et de bananes ; les résidens européens de ce qu’ils peuvent se procurer, et c’est à peine s’ils arrivent à pourvoir à leurs besoins. C’est donc avec difficulté que le chef du capitaine a pu se procurer quelques poulets et quelques œufs. Cependant en mer, comme à l’ancre, dans les repas qu’il fournit, il sait toujours atteindre aux limites du possible et combler par l’art les lacunes de la nature. L’année dernière, la petite ville se composait de quelques cabanes, aujourd’hui elle possède une ou deux églises, de belles maisons, des écoles et plusieurs hôtels qui ont fort bon air. Je préfère cet assemblage d’habitations à la physionomie plus prétentieuse des villes naissantes de l’Australie. Suva brille par la modestie. Ses rues ne sont ni larges ni droites, mais elles sont flanquées de trottoirs en bois ; et dans les magasins on trouve accumulés tous les produits de l’industrie européenne. Il n’y a que les vivres qu’il soit difficile de se procurer. Nous entrons dans quelques boutiques tenues par des Australiens. C’est principalement avec de l’argent fourni par Sydney qu’on fait les affaires. Mais Melbourne lient le haut du pavé. Melbourne fournit les hommes, l’esprit d’entreprise, le go ahead. J’ai rencontré aussi plusieurs Allemands, Ici, comme dans toutes les parties du globe où ils s’établissent, ils prospèrent. On vante leur activité, leur intelligence, leur esprit d’économie et leur sobriété. Pas de luxe et pas d’excès d’aucun genre.

Pendant que les blancs travaillent dans leurs comptoirs ou dans leurs boutiques, les indigènes, hommes et femmes, flânent dans les rues, bavardent et rient à gorge déployée. Le Fijien est ordinairement de taille moyenne : il a les épaules carrées, le buste et les membres fortement constitués. Ses traits manquent de régularité, et les lèvres charnues de sa grosse bouche année de longues dents effilées vous rappellent vaguement l’anthropophage émérite. Et cependant il a l’air ouvert, gai et bon enfant. Selon la proportion de sang polynésien qui coule dans ses veines, son teint varie du noir au brun bourbeux ou à la couleur d’olive. Dans ce dernier cas, il est fils ou petit-fils de Tongien. Ce qui frappe surtout le nouveau débarqué, c’est la coiffure des hommes. Ils peignent en blanc avec de la chaux de corail leur riche chevelure qui est noire et crépue. Au moyen d’ablutions, la chaux disparaît après quelques jours. Les cheveux semblent alors ciselés dans du bronze d’un clair jaunâtre. Le premier aspect de ces sauvages ne vous prévient pas en leur faveur ; mais peut-être faut-il s’habituer à les voir. Le fait est que les résidens les trouvent beaux. Il paraît que le Fijien gagne à être regardé. Il gagne aussi, me dit-on, à être connu, Il est bon, intelligent et, sans être obséquieux, naturellement poli. Sa toilette est des plus simples : un pagne en coton ou en écorce d’arbre autour des reins, une fleur dans les cheveux. Les femmes, dont quelques-unes m’ont paru jolies, portent ou la chemise longue que les missionnaires leur ont octroyée, ou bien une jupe et sur les épaules une sorte de pinafore ou tablier qui couvre le sein et le dos.

Nous pouvons les comparer avec les travailleurs importés par des planteurs européens des îles de Salomon, des Nouvelles-Hébrides, de la Nouvelle-Bretagne et autres groupes de la Mélanésie, tous plus ou moins anthropophages, soumis ici à un régime d’abstention, à une sorte de carême prolongé pendant la durée de leur engagement. J’ai de la peine à les distinguer des Fijiens, mais le capitaine Bridge, qui a beaucoup navigué dans les mers de la Mélanésie, devine facilement d’où ils viennent.

Nous avons quitté la ville pour gagner les hauteurs d’où l’on jouit d’une belle vue et de la brise de la mer. Ces terrains passent pour particulièrement salubres et on les paie des prix exorbitans. Les riches boutiquiers, dédaignant de demeurer au-dessus de leurs magasins, y ont bâti de petites villas entourées de jardins très bien tenus. La dernière de ces habitations touche à la forêt, à la solitude, au monde sauvage.

Un chemin qui longe la mer mène au government-house, situé à 1 mille de distance à l’est de la ville. Arrivés près d’une petite jetée, l’embarcadère du gouverneur, nous tournons à gauche et nous pénétrons par un guichet dans un jardin planté d’arbres. Dans quelques années ce sera un parc magnifique. Ni portier, ni planton ; la porte grande ouverte. Quel témoignage de sécurité ! Un chemin sablonneux remonte doucement vers un groupe de maisons en bois, reliées par des galeries couvertes, pas de luxe, pas de prétention à l’architecture, mais une construction adaptée au climat chaud et humide, avec des appartemens bien meublés et surtout bien ventilés. Les maisons de ce genre se fabriquent à Aukland (Nouvelle-Zélande) et sont expédiées à Queensland et, depuis quelques années, à la Nouvelle-Calédonie et à Fiji. J’ai à regretter l’absence du gouverneur, sir Williams de Voeux. Nous sommes reçus par son remplaçant intérimaire, M. Thurston, naguère l’ami et le confident du roi Takumbau, aujourd’hui secrétaire colonial. De la vérandah le regard se perd dans un chaos lumineux. Les terres, la mer, le ciel se confondent. Je m’apprête à risquer un croquis. Des nuées de mouches et de bourdons m’empêchent de tenter l’impossible.

A peu de distance du palais se trouvent les baraques occupées par un petit détachement de troupes indigènes. En partant nous passons devant une sentinelle. C’est un homme superbe. Son uniforme consiste en un pagne qui enveloppe sa taille et descend à mi-cuisse. Il présente les armes et nous lance en-dessous des regards d’anthropophage.

Le cannibalisme revient souvent dans les causeries des Européens. On se demande s’il a réellement disparu ici et les réponses à cette question varient beaucoup. Sur ce sujet, on peut diviser les blancs en deux catégories. Les uns adorent le fijien, les autres l’exècrent. Il y a des enthousiastes qui ne peuvent se persuader que leur chers noirs se soient jamais dévorés les uns les autres. Ceux-là déclarent hardiment que le cannibalisme n’a jamais existé, que c’est un mythe. Les autres répondent que si la pratique a disparu, la disposition subsiste toujours, et ils allèguent des faits à l’appui de leur assertion. Ainsi, par exemple, dernièrement un missionnaire se rendait avec ses élèves, des indigènes, à bord d’un bâtiment, de guerre, Pendant le court trajet, les enfans aperçoivent un gros poisson qui en avale un autre plus petit, fit l’un des élèves de dire : « Si les poissons mangent des poissons, et les insectes des insectes, pourquoi serait-il défendu à l’homme de manger son semblable ! »

On sait combien, par suite du manque de cartes et d’éclairage, la navigation est périlleuse dans cette partie du Pacifique, tout sillonné de récifs et de bancs de corail. De là les nombreux naufrages, les privations, les misères, les scènes terribles dont les récits atroces nous affligent de temps à autre. Les circonstances où les survivans ont sauvé leur vie en dévorant la chair de leurs compagnons d’infortune se reproduisent plus souvent qu’on ne pense [11]. Plus d’un parmi les écumeurs de mer qui flânent sur la plage ou remplissent les guinguettes et tripots de Suva, de Levuka, d’Apia a tâté de cette nourriture. Et on m’assure que ces hommes éprouvent de temps à autre, quelques-uns périodiquement, un vif désir de revenir à la charge. « Si l’homme, m’a dit quelqu’un, est l’animal le plus parfait de la création, sa chair doit être la plus savoureuse. »

Cette après-midi, en nous rendant à terre, nous entendîmes un bruit singulier tout près de notre embarcation. C’était un requin long d’environ six pieds, qui s’était lancé en l’air verticalement. De la pointe de sa queue à la surface de l’eau il y avait une distance égale à sa longueur. Un petit poisson, l’ennemi intime du requin, se détachait de ses flancs. C’est évidemment pour s’en défaire que le squale, dans un accès de rage, a accompli ce saut extraordinaire. Mon capitaine, qui depuis son enfance navigue sur toutes les mers du globe, n’a jamais rien vu de semblable. « Gardons-nous, lui dis-je. d’en souffler mot à nos amis d’Europe. Ils diraient : A beau mentir qui vient de loin. » M. Thurston est venu déjeuner à bord. Dans sa sphère c’est un homme hors ligne. Il connaît la Polynésie comme personne. Cela s’explique, il y passe sa vie. Mais, par la lecture, il connaît et juge l’Europe comme s’il ne l’avait jamais quittée. Il reçoit journaux, revues, publications nouvelles et, quoique accablé de travail, il trouve encore le temps de lire.

Le soleil est voilé. C’est le moment des promenades. Vite à terre ! Nous nous dirigeons vers le hameau des indigènes, qui a remplacé leur ancien village transformé en capitale de la colonie. Le sentier qui y mène longe d’un côté la lagune, de l’autre de petits étangs qui reflètent la forêt. Quelle solitude à deux pas de Suva ! Chemin faisant, nous rencontrons une jeune femme. Un pied d’enfant sortait du petit paquet suspendu sur ses épaules. Curieux, comme des voyageurs, nous lui demandâmes à voir son baby. Pour nous satisfaire, elle crut devoir se débarrasser d’une partie de ses vêtemens et elle le fit si vite que nous ne pûmes l’en empêcher, évidemment elle ne croyait rien faire d’inconvenant. En Océanie, les idées sur la décence diffèrent des nôtres. Une femme honnête ne se sépare jamais de son pagne, niais elle n’a aucun scrupule à montrer le reste de sa personne : Honni soit qui mal y pense !

Il y a dîner au carré de MM. les officiers de l’Espiègle. Tout le monde est vêtu de blanc de pied en cap. A Levuka et Suva, dans les maisons européennes, la toilette du soir se compose d’une chemise blanche et d’un pantalon de même couleur ; la taille est prise dans un kumdrum bleu ou cramoisi, ceinture des Anglo-Indiens. C’est élégant et adapté au climat.

Nous voilà en route pour l’île de Mbao, l’ancienne résidence du roi Takumbau, La distance n’est que de 35 milles.

A neuf heures du matin, le petit vapeur du gouverneur, que M. Thurston a mis à notre disposition, quitte son mouillage et franchit l’étroit chenal qui sépare les îles de corail de Mikalavu et de Mokalavu, toutes deux à fleur d’eau, et couvertes de buissons d’où sortent les tiges de quelques cocotiers ; puis continuant dans l’intérieur de la lagune qui est comme une glace, notre coquille de noix gagne enfin la haute mer. Nous passons près d’un grand steamer naufragé. Il s’est perdu, il y a quelques jours, sur un banc de corail. Ce bâtiment venait de Calcutta avec une quantité considérable de coolies, engagés par des planteurs de Suva. Le capitaine, les officiers, l’équipage, tous ivres au moment de La catastrophe, furent sauvés. Pas un des pauvres Hindous n’échappa à la mort. Quel sinistre spectacle que celui d’un beau et grand bâtiment couché sur le flanc, engagé dans les récits, ballotté par la houle ! Les marins les plus habitués aux vicissitudes de la mer se sentent émus. C’est ainsi que le voyageur du désert s’attriste à l’aspect des carcasses de chameaux échelonnées le long de son chemin. Le plus brave ne peut s’empêcher de faire un retour sur lui-même. Mais la fraîcheur de la brise, le roulis, le beau soleil, chassent bientôt les lugubres préoccupations. Déjà, au nord, la haute île d’Ovalau est en vue. A notre gauche, à fort peu de distance, les terres basses et sablonneuses de Viti-Levu. Devant nous plusieurs petites îles. Une d’elles est Mbao. Toute couverte de végétation, elle ne s’élève que de quatre-vingts pieds au-dessus de la mer, et sa circonférence ne dépasse guère 3 ou 4 milles. A travers le feuillage on entrevoit à peine les toits de l’église méthodiste et du mausolée de Takumbau, sur le sommet de la colline, les maisonnettes des missionnaires le long de la plage, quelques cabanes de sauvages.

A trois heures, notre vapeur jette l’ancre au milieu d’un groupe de canots indigènes et de quelques yachts construits à Aukland pour les princes et roitelets, qui commencent à préférer les chaloupes européennes au tronc d’arbre creux traditionnel. Ces bateaux ont amené des chefs de tribu venus pour saluer le roko de Mbao, fils de Takumbau, à l’occasion de son retour du conseil national. La grande rue est déserte, mais, guidés par le son lointain du tam-tam, nous débouchons sur une place, où la population tout entière semble s’être donné rendez-vous. C’est un mêki, une danse solennelle exécutée par les grandes dames de la tribu. Nous trouvons le héros de la tête avec ses frères et cousins assis sur ses jambes devant la porte d’une cabane. C’est un homme encore jeune ; physionomie ordinaire, teint brun mat. Rien qui le distingue de ses compagnons, si ce n’est qu’il porte une chemise, tandis que ses amis se contentent du pagne. Après avoir échangé des poignées de main avec ce personnage, nous passons outre et prenons place derrière les spectateurs.

Nous voilà au grand Opéra de Paris, dans une première de face. Les fauteuils d’orchestre et le parterre sont occupés par les notables de l’Archipel, Accroupis sur le gazon, mêlés sans distinction de rang à leurs suivans et sous-ordres, ils semblent absorbés dans la contemplation du spectacle. Nous ne voyons que des dos, quelques centaines d’épaules bronzées ou noires, ruisselantes d’huile de coco. A notre arrivée, ces messieurs ont daigné se retourner un instant pour jeter un regard sur les intrus, laissant ainsi entrevoir leurs visages embellis pour l’occasion de plaques blanches, ou rouges, ou noires. Ils ont le haut du corps nu, la taille prise dans une ceinture de calicot de couleurs voyantes, ou d’une étoffe faite de l’écorce d’un arbre, que quelques-uns remplacent par des libres noires d’une certaine racine. Leur chevelure jaune est parée de fleurs ou de plumes. Quelques jeunes élégans portent des agrafes noires et, autour du cou on en bandoulière, des guirlandes de fleurs, La tenue pleine de dignité des rokos, les manières polies, mais non obséquieuses de leurs suites, donnent à la compagnie un caractère de noblesse et font oublier que c’est une assemblée de sauvages.

En Europe, ce serait une représentation de gala, avec cette différence qu’ici le corps du ballet se compose, à peu d’exceptions près, de dames de qualité. Un profond silence règne dans ce parterre de roitelets médiatisés, de chefs de tribus transformés en préfets, de courtisans auxquels la clé de chambellan siérait à merveille, si on pouvait l’attacher à leur peau lisse et saturée d’huile de coco. De temps à autre, les maliès partent de leurs rangs, et chose digne d’être citée, ces bravos éclatent toujours à des momens où les habitués de l’Opéra, les fins connaisseurs en l’art de Terpsichore, prodigueraient leurs applaudissemens.

Au fond, derrière les danseuses, il y a le décor : une toile verte, ou plutôt un gazon touffu, émaillé de beaux arbres, jeté sur la pente rapide d’un mamelon, dont le sommet porte les maisons, invisibles d’ici, de la mission. Un chemin excessivement raide, moitié sentier, moitié escalier, vous y mène. Au pied de cette hauteur, derrière les danseuses, une demi-douzaine d’Européens occupent une estrade qu’une marquise protège contre le soleil. Ce sont les missionnaires et leurs femmes. L’église, une sorte de grange, percée d’ouvertures ogivales à droite, des maisons d’indigènes à gauche, forment coulisses, l’herbe du gazon est le tapis étendu sur la scène ! Le ciel nacré de perles, tient lieu de voûte, et le soleil qui descend vers l’horizon remplace le lustre et la lumière électrique.

Les ballerines, au nombre de cinquante, face au public, et rangées sur une seule ligue, dansent en s’accompagnant d’un chant monotone. Leurs mouvemens se règlent sur le bruit de baguettes agitées par quelques hommes qui forment l’orchestre. Au fait, ce n’est pas une danse ; c’est une série de poses qui varie sans cesse, et rien n’égale la précision d’automate avec laquelle ces dames passent d’une altitude à une autre. Elles avancent et reculent d’un ou de deux pas, s’inclinent, se redressent, tournent à droite, tournent à gauche, élèvent leurs bras vers le ciel, les étendent horizontalement, les ramènent sur la poitrine. Les gestes sont toujours convenables, jamais grotesques, souvent gracieux ; les poses pleines de dignité et parfois vraiment classiques : ce sont des tableaux vivans copiés sur au vase étrusque ou un marbre du Parthénon. Dans ces momens, les maliès éclatent de toutes parts.

Les nobles danseuses portaient la chemise réglementaire qui descend à mi-jambe et par-dessus, leur ancien costume : un morceau de calicot aux couleurs criardes autour de la taille, et, attachés à la ceinture et autour du cou, des festons de fleurs, de feuilles, de fibres de racine. Leurs cheveux ruisselans d’huile de coco étaient arrangés avec un soin particulier et ornés de grosses fleurs jaunes et rouges. Une femme d’un certain âge, placée au milieu de la ligne, attirait mon attention par sa haute taille, par l’exubérance de ses formes, par son air imposant et par l’expression agréable et spirituelle de sa physionomie. C’était la princesse Andiquilla, la fille, la confidente et la conseillère du défunt roi Takumbau. J’apprends que c’est une femme politique, qui a de l’esprit, du bon sens et qui est fort populaire parmi les Fijiens. Quelques autres femmes, jeunes celles-là, se faisaient remarquer par l’élégance de leurs mouvemens. N’eussent été les nez larges et épatés et les lèvres charnues, je dirais que c’étaient de fort jolies personnes.

La danse finie, toutes ces dames se dépouillèrent de leurs fleurs et de leurs jupons, les jetèrent par terre et se retirèrent. Un maître de cérémonies, qui avait la barbe blanche et un air vénérable, se leva pour annoncer aux hommes toujours accroupis sur le gazon que les dames offraient ces cadeaux aux nobles hôtes du roko, réunis à cette fête. Ceux-ci répondirent par un cri rauque. C’est leur manière de remercier.

Vint le tour des hommes. Une cinquantaine de jeunes gens s’élancèrent sur la scène. Les uns formaient un groupe compact que les autres entouraient d’un cercle mouvant. Tous chantaient, poussaient des cris, gesticulaient, avec véhémence. Chaque ronde finissait par des battemens de mains, une génuflexion et cette miraculeuse contorsion du dos qui ferait l’envie des clowns de nos cirques.

La fête se termina par un repas sur l’herbe, fourni par le roko de Mbao. Des poissons frits, des patates sucrées (yams) furent servis dans des paniers ou sur de grandes feuilles de taro.

Le chef de la mission, le révérend Langham, offrit de nous introduire chez la princesse Andiquilla, Nous traversâmes la capitale tantôt en suivant des sentiers étroits, tantôt en passant d’enclos en enclos à l’aide de marches grossières pratiquées dans les haies. Au centre de chaque enceinte, qui sert de pâturage à quelques cochons, se trouve la cabane. La lourde toiture en chaume recouverte de feuilles sèches repose sur des chevrons qui s’appuient, au centre, sur deux ou trois gros troncs d’arbres équarris et, à la circonférence, sur des poteaux dont les interstices sont remplis par un tissu de roseaux et de feuilles. C’est le mur d’enceinte. Pas de cheminée et pas de compartimens dans l’intérieur, qui forme une seule grande pièce. L’ameublement est des plus simples : quelques nattes, une lampe à pétrole (on en a introduit un grand nombre dans les dernières années), et rien qui ressemble à des lits, à des chaises ou à des tables. Les provisions de bouche et les objets de toilette sont suspendus dans les combles.

Dans les rues, si on peut ici parler de rues, un gazon frais et touffu tient lieu de pavé, et, à chaque instant, on passe du soleil à l’ombre d’arbres séculaires : des mangroviers, des banyans, l’arbre à pain aux feuilles incisées, le gracieux ti, l’arbre de la fougère, quelques cocotiers et d’autres que j’ai le plaisir de connaître de vue, mais dont hélas ! j’ignore les noms. Souvent les passans sont obligés de se frayer passage à travers des bouquets de broussailles aux feuilles multicolores et veloutées, coquettement parés de fleurs écarlates, rose thé, lilas, bleu de ciel. Notre cicérone s’arrête devant deux grosses pierres placées verticalement à côté l’une de l’autre. Un immense banyan courbé par l’âge étend au-dessus d’elles ses branches tourmentées. Derrière, un tronc d’arbre calciné et le rideau vert formé par une petite colline à pic toute tapissée d’herbes et de feuillage. Quelle scène bucolique, quel coin délicieux, bien fait pour inviter aux douces rêveries ! Ce fut, cependant, contre ces deux pierres que l’on brisait les crânes des malheureuses victimes destinées à être servies en pâture dans les festins officiels du vénérable Takumbau. Deux hommes saisissaient le malheureux, chacun tenant l’un de ses bras et l’une de ses jambes. On mettait le corps en branle et on finissait par le lancer, la tête en avant, contre les blocs. Cet endroit si poétique était le grand abattoir d’hommes. Pour cette raison, cette partie de la ville portait autrefois et conserve encore le nom de quartier de la boucherie.

Le palais, ou plutôt la cabane de la princesse Andiquilla, ne se distingue des huttes du commun des mortels que par un peu plus d’élévation et par le coquillage blanc dont est orné le bout du gros chevron qui avance dans la rue. C’est le privilège des princes et des princesses du sang. A notre arrivée, quelques servantes étaient occupées, probablement en notre honneur, à épousseter fort à la hâte les nattes qui couvraient le sol. Nous trouvâmes la princesse accroupie, les genoux aux dents, le dos appuyé contre un des piliers du centre. Elle était en conversation familière avec un vieux bouli et, sans se déranger, nous prodigua les poignées de main, accompagnées de force gros rires. Mais quoique vêtue seulement de sa tunique bleue, et malgré le négligé de sa toilette et de sa tenue, elle avait grand air. N’était sa corpulence hors ligne, on la dirait encore belle femme. Son regard vif et pénétrant m’a surtout frappé. Elle est veuve et mère de quelques enfans en bas âge. Je lui dis que sans l’avoir jamais vue auparavant, je l’avais reconnue pendant la danse à son air distingué. Ce compliment sembla fut faire grand plaisir, et elle se le fit répéter plusieurs fois par M. Langham, qui voulait bien nous servir d’interprète. A la fin de la visite, elle envoya son fils, un joli garçon de dix ans, dans les combles pour apporter de grosses oranges qu’elle nous jeta au milieu d’un nouveau paroxysme de rires. Évidemment elle nous trouvait bien amusans ou bien ridicules. Dans les intervalles de la conversation, elle jasait avec le bouli, qui n’accorda pas la moindre attention aux étrangers. Le palais de Takumbati est une cabane un peu plus spacieuse que les autres. Depuis sa mort, elle est et doit rester inoccupée. Pour enlever le corps de sa majesté, il fallut pratiquer dans le mur du palais une brèche qu’on ne bouchera jamais. Le grand chef mort ne s’en va pas par la porte. L’étiquette le défend. Le mausolée du roi n’offre rien de particulier.

Le soleil baissait lorsque, revenant sur nos pas et traversant la place où la danse avait en lieu, nous atteignîmes par un chemin très raide les maisonnettes des missionnaires. Elles occupent le point culminant de l’île et reçoivent de première main la brise de mer quand il y en a. Quelques beaux arbres y ajoutent leurs ombres, quelques parterres de fleurs leurs parfums. L’intérieur est simplement, mais confortablement meublé. Les ladies s’étaient réunies dans le parlour, qui est aussi la salle à manger et où on allait servir le souper. Je me crus au fond de l’Australie, chez quelque planteur, qui, quoique à son aise, n’accorde rien au luxe. M. Langham possède une belle collection d’armes, et, parmi autres objets de fabrication indigène, des fourchettes à quatre pointes, richement sculptées, dont on se servait pour les festins d’anthropophages. Le peu de blancs qui visitent ces parages sont très amateurs de ces ustensiles, et les sauvages, plus fins et plus avancés qu’on ne le pense dans les voies de la civilisation, en fabriquent en quantités suffisantes pour satisfaire à la demande. Mais les vrais connaisseurs font fi de la contrefaçon. Ce qu’il leur faut ce sont des fourchettes authentiques, des fourchettes qui aient réellement servi à l’usage qu’on leur attribue.

Le révérend Langham réside à Fiji depuis de longues années. Il a joué un grand rôle dans les péripéties émouvantes du règne de Takumbau, comme aussi dans les négociations qui précédèrent l’annexion. Il y a eu des momens où, dans ces îles, il a exercé un arbitrage presque suprême. Depuis que Fiji est devenu une colonie anglaise, l’influence des missionnaires a naturellement dû baisser. Les grands chefs, constamment en guerre autrefois et aujourd’hui même très peu réconciliés, ont cessé de venir chercher conseil et appui auprès du révérend Langham. Ils préfèrent s’adresser au gouverneur. Cependant le chef de la mission de Mbao jouit encore d’un grand prestige et il est et restera, dans cet archipel, une figure historique. A son regard, pénétrant mais froid, à ses traits immobiles, à sa physionomie sévère qui n’a rien de sanctimonious, ni d’onctueux, on devine qui il est. Son extérieur annonce la tournure de son esprit et la force de son âme. Elle explique sa longue et bienfaisante carrière.

Il faisait nuit lorsque nous quittâmes la mission. La pleine lune, qui inondait la terre et la mer de teintes argentées, voulut bien nous faciliter la descente de la rampe et le retour à notre petit vapeur, où nous arrivâmes à une heure assez avancée.

Levuka. — Mango. — Loma-Loma. — Du 9 au 15 juin. — Nous avons quitté Suva hier. La nuit a été détestable. Quel roulis ! J’avais beau me caler dans ma couchette, la crainte d’être jeté par terre chassait le sommeil. Mais, ce matin, le temps est superbe. L’Espiègle, qui a quitté Suva hier dans l’après-midi, croise entre les îles Ovalau et Wakaya. Il y a exercice à feu. Les cinq pièces de 104 lancent leurs boulets, et les montagnes des deux îles nous renvoient les échos des détonations. Malgré la houle, les artilleurs manquent rarement la cible, et le capitaine est radieux,

A midi, la cervelle franchit la ceinture de corail et jette l’ancre devant Levuka, l’ancienne capitale de Fiji. Elle regarde à l’est. Une montagne à plusieurs pics, qui est l’île même, domine de toute sa hauteur la ville assise à ses pieds. Levuka n’est qu’une rangée de maisonnettes de buis couvertes de fer plissé qui suivent la plage. Quelques petites villas disséminées sur les gradins de la montagne se détachent un fond sombre d’une végétation exubérante. On y arrive par des escaliers en bois ou par des sentiers abrupts. Excepté le ciel et les maisons, tout est vert, le vert de la forêt qui couvre montagnes, rochers, ravins, mamelons, absolument tout. La nature n’a mis qu’une seule couleur sur sa palette, mais avec cette couleur elle a peint un paysage ravissant. Si on regarde en arrière, on se trouve en présence d’un spectacle magique. Dans le Sud-Pacifique, c’est toujours la même chose et c’est toujours du nouveau. Les mêmes élémens se reproduisent sans cesse. On se lasse de les décrire, on se lasserait d’en lire la description, on ne se lasse pas de les contempler : les terres ou hautes ou à fleur d’eau, mais toujours vertes ; la lagune multicolore selon la profondeur de l’eau et la position du soleil : la ligne blanche et écumante des récifs ; au-delà de la ceinture, l’océan presque noir par le contraste avec les teintes éclatantes de la lagune, qui ressemble à une rivière de turquoises, de saphirs, d’émeraudes, de topazes, étalée sur un coussin de moire foncée. Enfin, fort au loin, quelques lies, aux contours tourmentés, semblables à des flocons de nuages qui cherchent vainement à se détacher de l’horizon de la mer.

Nous nous promenons sur la plage. Des araignées colossales attirent notre attention. Leurs fils semblent faire ployer les branches des arbrisseaux. Ces animaux sont considérés comme bienfaisans et personne ne songe à les déranger. On a, au contraire, en horreur, mais on tâche vainement d’extirper la tendre sensitive qui a été importée d’Europe, on ne sait ni quand, ni par qui. Cette plante détruit l’herbe, au grand détriment du bétail.

Plusieurs petites excursions ont varié notre séjour à Levuka. Quant à des voyages, il faut y renoncer si on ne se résigne à marcher à pied dans les sentiers étroits envahis par la végétation, qui serpentent en maints endroits entre des quartiers de rocher, souvent par-dessus des blocs de granit glissans, ce qui exclut le cheval. Comme l’intérieur n’est guère peuplé, on est contraint à taire des marches forcées pour trouver un misérable gîte dans quelque hutte de sauvage.

Il y a cependant une délicieuse promenade à faire. Je la recommande à ceux qui viendront après moi. Pour abréger le chemin, faites-vous conduire dans un bateau à quelques milles au nord de la ville. Il ne sera pas facile d’aborder. Votre embarcation aura à glisser par-dessus un dédale de bancs de corail, mais à la fin vous atterrirez et vous débarquerez le mieux que vous pourrez. Pour ma part, assis sur les épaules d’un de nos braves matelots, je défie les brisans et la vase glissante. Descendu à terre, dirigez vos pas à travers des champs bien cultivés, suivis d’une forêt de cocotiers, vers une montagne qui n’est pas loin. Pénétrez dans la gorge étroite que vous y trouverez, elle vous mènera à un endroit des plus poétiques, un petit bassin rempli d’une eau claire comme le cristal, le ruisseau qui la fournit formant cascade ; tout autour des rochers couverts de feuillage, et, par-dessus des milliers de têtes de cocotiers, entre les sinuosités de la vallée que vous avez parcourue, l’horizon de la mer. C’est l’Éden du résident blanc. . Il y trouve un bain d’eau douce, de l’ombre et de la fraîcheur. Seulement le chemin du Paradis, on le sait, est rarement commode. Je n’y serais jamais entré sans le secours de mes jeunes compagnons. Dans ces sentiers indiens, il faut l’habitude de l’indigène ou le pied léger du marin.

En revenant, nous traversâmes un groupe de fort jolies cabanes, ensevelies dans le feuillage. Ces maisonnettes étaient fort propres, ceux qui les habitaient avaient l’air prospère et leurs champs de yam nous semblèrent bien cultivés. Près du hameau, nous trouvâmes un cercle de pierres entouré de beaux arbres, avec un foyer au milieu. Une fois par semaine, on y cuit le pain. Naguère, on y cuisait l’homme, aujourd’hui comme alors, quand le feu est allumé, les chefs de famille s’y réunissent pour prendre leur kava et discuter la chose publique.

Ce fut une charmante petite excursion, mais l’état des chemins ma guéri de toute velléité de pénétrer plus avant dans l’intérieur. D’ailleurs, qu’est-ce que l’intérieur de ces îles ? Une forêt épaisse entre deux plages.

La grande rue de Levuka, longue rangée de maisons qui bordent la mer, ne manque pas d’animation. On y rencontre quelques blancs et quantité d’indigènes. Ni les uns, ni les autres ne semblent très affairés. Des bateaux pontés, quelques cutters et deux ou trois grands voiliers se balancent dans le port. La navigation à vapeur est représentée par un petit steamer qui transporte la malle à Suva. J’entrai dans quelques boutiques qui portaient sur leurs enseignes des noms anglais et allemands. Je découvris aussi un nom tchèque, dont le porteur exerce le métier de tailleur. Il se plaignait de faire de mauvaises affaires. Mais aussi quelle anomalie ! Du tailleur dans un pays où on se passe de vêtemens !

Les indigènes gagnent à être connus. Une fois habitués à l’irrégularité de leurs traits et à leurs bouches de requin, on ne trouve plus dans leurs physionomies que bonhomie et gaîté, avec un certain air d’indépendance qui leur sied fort bien. Parmi les femmes, il y en a de fort jolies. Mais la première jeunesse est la condition de la beauté. A l’âge de seize ans, on est matrone ; encore quelques années, et la sylphide d’autan est devenue un monstre d’obésité.

Nous revenons du government house, aujourd’hui inhabité mais toujours tenu en état de recevoir sir William et ladv de Voeux quand le besoin des affaires ou la nécessité d’un changement d’air ramené le gouverneur et sa famille dans l’ancienne capitale. Cette maison a été batte par le roi Takumbau. On l’a agrandie, adaptée aux besoins européens, et l’on a pris toutes sortes de précautions pour préserver les appartemens de l’humidité et de la chaleur. C’est un vaste rez-de-chaussée protégé sur ses derrières, contre le soleil couchant, par un rideau d’arbres, et sur le devant par une vérandah qui donne sur un petit jardin, ou plutôt un tapis de gazon entouré de parterres de fleurs. Il n’existe dans ces îles aucune villa d’été, aucun de ces asiles construits dans les montagnes et semblables aux hill-stations de l’Inde, qui permette aux personnages officiels, ou du moins à leur famille, de se soustraire, pendant les fortes chaleurs, à l’action délétère du climat des tropiques. Restent donc les deux villes. On va de Suva à Levuka, de Levuka à Suva. On fait comme le malade qui se retourne sur son lit de douleur. C’est une illusion, on le sait ; mais c’est toujours un changement, un mouvement, et tout vaut mieux que l’immobilité.

J’admire ces fonctionnaires, et je me demande comment il est possible d’en trouver. Ce ne sont pas de pauvres héros qui, pour gagner leur vie, ou parce que d’autres carrières leur sont fermées, recherchent, faute de mieux, et obtiennent ces postes dont d’autres n’auraient pas voulu. Presque tous ces hommes, chefs et sous-ordres, appartiennent aux couches supérieures de la société. Et cependant, par horreur du désoeuvrement, par désir de servir leur pays, poussés aussi par cet esprit d’aventure propre à la race anglo-saxonne, ils s’expatrient pour passer dans des îles perdues au milieu du Pacifique [12] et habitées par des sauvages, une longue série d’années, peut-être la plus belle partie de leur vie.

Le père Bréhéret, de la congrégation mariste, préfet apostolique dans l’archipel de Fiji, Vendéen de naissance, exerce ici son ministère depuis quarante ans. Il n’a jamais revu l’Europe. C’est le type de l’ascète. Ses vénérables traits respirent la douceur et la charité. Ses vêtemens, comme la petite église, le presbytère et l’école, portent l’empreinte de la pauvreté apostolique. Un missionnaire wesleyen m’a dit : « C’est un saint, » Ce témoignage est confirmé par le jugement unanime de la population blanche.

Le révérend Webb, missionnaire méthodiste, a bien voulu me conduire à son habitation, située sur une des hauteurs qui sont derrière la ville, la raide escalier y mène ; mais, une fois arrivé, on est amplement dédommagé de la fatigue, qui, d’ailleurs, n’est pas excessive : une vue superbe sur la lagune et la mer, quelques beaux arbres près de la maison, protégée par une vérandah, et où l’on trouve de la brise, de l’ombre et des fauteuils. Dans l’appartement, pas de luxe, mais un modeste confort. Mrs Webb nous y reçoit, entourée de ses enfans, bien savonnés, bien frais, bien élevés. Des indigènes, chrétiens et catéchumènes, vont et viennent et sont reçus par le missionnaire dans son cabinet, tout, rempli d’écritures et de livres. Le révérend Webb, né en Angleterre, est venu en Australie avec ses pareils à l’âge de quatre ans. Il a fait ses études théologiques à Newton-College (Sydney). Sa femme est Australienne. On me dît que la plus grande partie des missionnaires protestans, surtout des missionnaires méthodistes et congrégationalistes, sortent des familles du petit commerce de Sydney et de Melbourne. M. Webb est un homme jeune encore. L’intelligence et l’énergie sont peintes sur son honnête figure. Comme ses confrères, c’est un rude pionnier de la civilisation. En comparant ces deux hommes, le père Bréhéret et M. Webb, tous deux d’un mérite que personne ne conteste, on voit toute la distance qui sépare le missionnaire catholique du missionnaire protestant Mais, par des voies diverses, ils tendent au même but.

12 juin. — Hier, dans l’après-midi l’Espiègle a mis à la voile. Ce matin, il rasait Hat-Island, Vatu-Vara, un immense bloc de pierre taillé en tonne de chapeau. A une certaine distance, l’illusion est complète, A dix heures, jeté l’ancre dans de l’eau profonde, à quelques brassées d’une falaise encadrée par la forêt. C’était l’île de Mango (les missionnaires écrivent Mago), possédée et exploitée par une compagnie de Sydney. Les anciens habitans, des Fijiens, ont, il y a plus de vingt ans, abandonné leur terre natale. Ceux de leur race qu’on y trouve maintenant, une centaine environ, ont été importés de Yasawa et engagés comme travailleurs pour un an. Il y a aussi, au service de la compagnie, des Polynésiens et des coolies hindous.

Ce qui se passe dans cette petite île pourrait donner aux anciens maîtres de l’archipel un avant-goût du sort qui les attend. De manière ou d’autre, les habitans s’en vont, ils disparaissent, et, si l’on en trouve encore, ce ne sont plus les propriétaires du sol, ce sont des domestiques loués pour un, deux, trois ans. A l’expiration de leur engagement, ils s’en vont, soi-disant pour rentrer chez eux ; mais, en vérité, on ne sait pas trop où ils vont. Ceux qui restent sont les maîtres, et les maîtres sont des blancs. Mus par une seule pensée, par le désir de réussir, de gagner de l’argent et d’en gagner beaucoup et vile, disposant de capitaux, qu’il est si facile, trop facile peut-être de trouver en Australie, s’aidant de tous les progrès de la science, intrépides, persévérans, rompus au travail, les blancs vont de l’avant : go ahead. Comment le pauvre sauvage pourrait-il lutter avec eux ? Il est condamné à succomber, à dépérir, à disparaître. Ce n’est pas qu’il soit persécuté ou traité avec cruauté. Dans les Nouvelles-Hébrides, dans les îles Salomon et dans d’autres groupes de l’Océanie, des actes de violence se produisent encore assez souvent entre blancs et noirs : mais, dans les Fiji, où une protection énergique est assurée à l’indigène, rien de semblable ne m’a été signalé. Au contraire, on tâche de le civiliser, de l’instruire, de le sauver. Je doute qu’on y réussisse, la force des choses est plus puissante que la volonté des hommes.

Deux agens de cette compagnie, suivis d’une trentaine de Fijiens, sont venus à bord. Ces derniers se mettent aussitôt à exécuter une danse de guerre. Assis sur la dunette, le capitaine et moi, nous pouvons jouir à notre aise de cette scène étrange et fantastique. La falaise et la forêt de l’île servent de décors, le pont tient lieu de scène. Les sauvages, tantôt divisés en pelotons, tantôt rangés en ligne, se trémoussent, chantent en chœur, poussent des cris, font résonner l’air de sons stridens ou sourds, produits par des battemens de mains, et finissent chacune de ces rondes infernales par une contorsion miraculeuse de l’épine dorsale, par un plongeon et une génuflexion. La mesure est marquée par deux musiciens dont l’un tient un gros bâton sur lequel l’autre frappe avec une baguette. Autour des danseurs, le cercle des officiers étalés dans leurs fauteuils. Derrière eux le parterre des jaquettes bleues et des marines, les uns regardant bouche béante, les autres riant à gorge déployée. Le clairon est en extase. A une distance respectueuse des noirs, qu’il n’aime pas, mon valet de chambre, homme prudent avant tout, s’est retranché derrière les deux plus robustes matelots de l’équipage.

Nous, c’est toujours le capitaine Bridge et moi, nous allons à terre. C’est, dans les premières heures de l’après-midi. Aussi le soleil, reflété par des quartiers de rocs disséminés sur la plage que nous franchissons péniblement, menace-t-il de suffoquer les voyageurs. Mais ou se fait à tout, même aux rigueurs des tropiques. Heureusement des chevaux nous attendent. la sentier étroit, mais bien entretenu, permet de parcourir facilement la petite île ; tantôt en descend dans de profonds ravins, tantôt, en escalade de railles mamelons, ici à l’ombre d’arbres à pain, de banyans, de cocotiers, plantés en échiquier, là à travers une mer d’herbages.

Le moulin à sucre se trouve au centre de l’île. Le directeur nous reçut dans son habitation, cabane indigène arrangée et meublée à l’anglaise. Cottage, fabrique, plantation forment une oasis de civilisation au milieu du monde sauvage. Un défilé étroit bordé de rochers bas taillés à pic, tapissés de plantes grimpantes et couronnés d’arbres mène à la lagune, petit bassin bordé de collines qui semblent plier sous le poids de la végétation. Par un étroit goulet on aperçoit l’horizon de l’océan. C’est à travers cette ouverture naturelle qu’un bâtiment de la compagnie, chargé des produits de l’île, lâche de gagner la mer ; il est construit de manière à pouvoir franchir la barre à marée limite. Au reste, pas trace d’habitation sur le rivage, pas un bateau dans le bassin. Excepté la pente jetée, rien qui rappelle l’homme. Un silence profond, rarement interrompu par le cri rauque de quelque oiseau aquatique, plane sur ces lieux solitaires. A l’heure qu’il est avec le feu d’artifice du soleil couchant, c’est un Claude Lorrain. Seulement le maître n’y a pas encore peint ses temples et ses naïades. L’avenir achèvera le tableau. Mais les édifiées ne seront pas des temples et les naïades ne seront pas des Polynésiennes [13].

13 juin, Loma-Loma. — L’Espiègle a pénétré dans une immense lagune et a jeté l’ancre devant quelques huttes ombragées par des arbres géans qui les enveloppent de feuillage et d’ombre. C’est Loma-Loma, le chef-lieu de Vanu Mbalava, la principale des îles des Explorateurs, aujourd’hui comprises sous le nom général de Fiji.

La nature est ici la même que partout dans ces parages, mais les hommes sont autres. Ce sont en grande partie des Tongiens ou pur sang, ou sang mêlé, c’est-à-dire des Polynésiens. Regardez ces jeunes femmes assemblées au bord de la mer, toute nous dit-on, épouses ou filles de grands chefs. L’expression des physionomies, les poses nonchalantes mais gracieuses, les toilettes soignées ne laissent aucun doute sur la position sociale de ces dames. Elles ont, sauf la bouche, les traits réguliers. J’aperçois même deux ou trois profils classiques, et j’admire leur teint mat, olivâtre très clair, qui s’harmonise si bien avec les couleurs voyantes de leurs jupes, avec la grosse fleur écarlate ou bleue piquée dans leurs cheveux abondans, lisses et noirs. Ces déesses de l’Olympe tongien ont fait leur sieste sur la plage ; maintenant, étendues ou accroupies sur le sable, elles semblent absorbées dans la contemplation de nos matelots, qui ont un jour de congé et se livrent avec passion au plaisir de la pêche. Un groupe de beaux jeunes gens de très haute taille, maintien digne, regard fier, se tiennent debout à quelque distance. Eux aussi suivent avec attention les mouvemens des pécheurs, C’est qu’ici on voit rarement un si grand nombre d’Européens, et l’apparition d’un bâtiment de guerre fait événement. Nous nous approchons de ces élégans vêtus seulement d’un pagne en écorce. Ils se rangent pour nous laisser passer et saluent avec une politesse froide, sans témoigner aucune envie de lier conversation avec les deux étrangers.

A quelques pas plus loin, la forêt envahit la plage. C’est un chaos de feuillage, de troncs et de branches tourmentés, de racines enchevêtrées : on dirait des enroulemens de serpens. La nature y a percé un tunnel qui, à son extrémité, laisse entrevoir un petit bout de la lagune, immobile comme une glace, où se reflète le ciel, en ce moment couleur de lait. Des orangers gigantesques dorent de leurs fruits la sombre voûte des mangroviers. Deux jeunes femmes, qui nous ont suivis, demandent à voir mon lorgnon. L’une, en le portant à ses yeux, pousse des cris d’étonnement accompagnés d’un paroxysme de rires ; l’autre, saisie de frayeur, le rejette et s’enfuit.

La supériorité de la race polynésienne sur les Fijiens saute aux yeux. On la retrouve dans la construction des cabanes qui ressemblent à de jolis paniers de jonc bombés aux deux cotés étroits. Celles qui ont des fenêtres vitrées servent d’habitations à une douzaine de blancs. Avec le magistrat, M. Sawyne, ce sont les seuls Européens établis dans cette île. Le grand personnage, le marquis de Carabas, est un négociant anglais qui vit dans un îlot en face de Loma-Loma. il a acquis de vastes terrains qu’il plante de cocotiers, le copre formant le principal article d’exportation. Il possède aussi trois magasins. Dans une de ses boutiques, le commis, vêtu d’un gilet et d’un pantalon de laine, costume habituel des Européens, nous reçoit avec une politesse exquise. Il parle « l’anglais de la reine, » et ses manières sont celles du grand monde. C’est probablement quelque naufragé de l’océan de la vie, une épave de la civilisation échouée sur cette plage lointaine [14].

15 juin. En mer. — Depuis près de dix ans, l’archipel des Fiji, qui comprend aussi le groupe des Explorateurs, se trouve placé sous la domination britannique. Il est redevable au nouveau régime de bienfaits incontestables : une prospérité relative ; la paix intérieure. Malgré l’inimitié persistante, quoique contenue entre les tribus, une parfaite sécurité en ce qui concerne la vie et la propriété, une protection indirecte, mais efficace, contre les tentatives des embaucheurs, enfin une organisation adaptée, autant que possible, aux traditions et usages du pays.

En prenant possession des îles, les agens du gouvernement anglais y trouvèrent les lois, coutumes, droits et obligations en vigueur dans cet archipel depuis un temps immémorial, et auxquels les indigènes doivent d’être devenus, plus que toute autre population de l’Océanie, un peuple homogène. Le Fijien ne connaissait que l’ordre de son chef et les usages de sa tribu. Voilà à quoi se réduisait son code, à l’époque de l’annexion, lui tant qu’il s’agit, de droits et d’obligations, l’individu n’existait pas pour la loi. Elle ne s’occupait que de la commune. Le système de parenté est agnatique. Les familles, les galis, originairement les descendans de frères, placées sous l’autorité patriarcale d’un chef et réunies en communautés, travaillent, prospèrent ou souffrent au commun, mais le plus souvent prospèrent aussi longtemps qu’elles forment une communauté, tandis que les individus, comme tels, ne réussissent presque jamais.

Le Fijien, quoique né agriculteur, n’a aucune idée de la nécessité et du profit d’un travail continu et réglé. Il ne travaille que pour vivre au jour le jour, c’est-à-dire quand il est forcé de travailler. De là la nécessité de laisser au chef de chaque tribu le pouvoir de déterminer la quantité de travail obligatoire et de punir ceux qui tâchent de se soustraire à cette obligation [15].

Telle est la nation ou la peuplade pour laquelle il s’agissait de trouver un modus vivendi sous le nouveau régime. Les Fijiens passaient d’emblée de l’état d’anarchie et de guerres permanentes sous l’autorité d’un gouvernement européen. On ne pouvait pas les faire passer avec la même promptitude de l’état sauvage à la civilisation. Il fallait donc compter avec les élémens qu’on trouvait, et on n’en trouvait que deux : le chef de tribu et le droit coutumier.

C’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour juger la constitution élaborée et octroyée aux Fijiens par le premier gouverneur de la nouvelle colonie.

Les chefs des grandes tribus, les roko se réunissent une fois par an pour rendre compte de l’état de leurs tribus, en exposer les besoins et, s’il y a lieu, recommander des améliorations. Ils sont, en outre, tenus d’adresser au gouverneur des rapports écrits. Ce conseil, indigène ou national, ce native council, s’appelle embozé. Les chefs des petites tribus, les buli, administrent leur district et se réunissent, eux aussi, périodiquement. Dans ces assemblées, qu’on pourrait, par analogie, appeler parlement national et conseils généraux, on voit siéger à côté les uns des autres des hommes ou des fils d’hommes qui, naguère, passaient leur vie à s’entretuer et à se dévorer. Les transactions des embozés, publiées régulièrement dans les deux langues anglaise et fijienne, répandent des flots de lumière sur l’état moral et intellectuel des habitans, sur leurs mœurs et sur la tournure d’esprit, des nouveaux parlementaires, qui, revêtus d’un certain pouvoir judiciaire, joignent aux fonctions administratives que le gouvernement anglais leur a attribuées l’autorité et le prestige dont, comme chefs de tribus, ils ont joui de temps immémorial.

Je renonce à donner dans ces notes un précis de droit public fijien. A en croire des personnes dont l’impartialité n’est pas suspecte, la constitution octroyée aux insulaires fonctionnerait assez bien ; car si l’apparence en est bizarre, c’est précisément parce qu’elle s’adapte à des hommes et à des choses bizarres aussi. D’ailleurs, me dit-on, regardez ce peuple : quelle transformation ! — Et on me cite plusieurs faits incontestables et vraiment merveilleux. Je n’en mentionnerai qu’un seul. Autrefois, débarquer dans cet archipel, c’était exposer sa vie, pénétrer dans l’intérieur, c’était courir au-devant d’une mort presque certaine. Qu’on lise le livre très curieux de capitaine (amiral) Erskine [16] et on verra ce que les Fiji étaient il y a quarante-ans. Aujourd’hui, c’est une petite troupe exclusivement composée d’indigènes qui veille sur la vie du gouverneur et de sa famille, de son état-major et des résidens blancs. A l’exception du jeune officier qui commande ces soldats improvisés, il n’y a pas un militaire anglais à Fiji ! Et notez bien ceci : les sujets de couleur de la reine forment 98 pour 100 de la population entière de l’Archipel.

Il y aurait encore d’autres miracles à enregistrer. Cependant, il faut en convenir, les jugemens qu’on entend énoncer ici par les vieux résidens, les plus à même de connaître le pays, varient à l’infini. Les uns attribuent au gouvernement le mérite des avantages obtenus, d’autres au fonctionnement de la nouvelle constitution, aux missionnaires, ou bien à l’influence des Européens. Mais il y a aussi des voix, non moins autorisées, si la longue résidence et le contact, continuel avec les indigènes donnent de l’autorité, qui soutiennent sérieusement que les Fijiens, loin d’avoir été des sauvages, étaient, arrivés avant l’introduction du christianisme à un haut degré de civilisation. Les uns révoquent en doute l’existence même du cannibalisme, les autres la nient formellement, d’autres en parlent comme d’une calomnie, ou encore n’en font pas même mention, à en croire ces témoignages, l’œuvre des missionnaires, et surtout l’intervention des gouverneurs, le contact du blanc, en un mot, sont la ruine de ce peuple. D’autres, enfin, s’en prennent exclusivement aux gouverneurs, surtout à sir Arthur Gordon. On les accuse de se montrer trop indulgens envers les indigènes, de manquer d’impartialité, de se laisser guider par des prédilections marquées pour les choses du passé, de rétablir des us et des coutumes qui peuvent avoir été excellens sous l’ancien régime, mais qui sont impossibles dans un état policé.

Il y a surtout deux griefs que j’entends formuler. D’abord la partialité des tribunaux anglais dans les procès entre blancs et noirs. Dans toutes les discussions entre les planteurs et les travailleurs qu’ils ont engagés, on sait d’avance, me dit-on, que ce sont les travailleurs qui auront raison devant le juge. On protège l’indigène et on a raison, mais cette protection, poussée trop loin, devient de l’injustice envers le blanc. Voici un de ces cas qui se reproduisent constamment. Les travailleurs engagés par quelque planteur lui demandent des concessions ruineuses, non comprises dans son cahier des charges. Il refuse. Alors ils s’adressent au tribunal, après avoir préalablement concerté cette démarche avec tous les autres indigènes qui sont au service de leur maître. Ils l’accusent de quelque violation imaginaire de ses obligations envers eux, et comme il manque de témoins à décharge, il perd son procès. De là, — je cite toujours ce qui m’a été dit et répété, — la situation presque désespérée du petit planteur et la grande popularité, parmi les indigènes, du gouverneur, des juges, des fonctionnaires et employés anglais. « Ceux-là, s’écrie-t-on, peuvent certainement dormir tranquilles sous la garde de quelques soldats fijiens. Ils pourraient même s’en passer. Mais nous, qui ne sommes pas populaires, nous préférerions des jaquettes rouges. »

A cela les défenseurs du gouvernement répondent : « Les résidens de Suva et Levuka ne goûtent pas plus le programme : Fiji pour les Fijiens, que les Anglo-Indiens n’aiment le mot dernièrement prononcé à Calcutta et à Simla : L’Inde pour les Indiens. La plupart des blancs venus ici dans les commencemens, mais pas tous, étaient d’affreux aventuriers, des banqueroutiers australiens, des criminels échappés aux prisons de Sydney et de Melbourne, des gens de sac et de corde, la lie du genre humain. Ils étaient l’épouvantail des gens honnêtes qui, même pendant cette première période, ne faisaient pas absolument défaut, et ils transformaient Fiji en un centre d’une véritable traite d’esclaves. C’est de Levuka que Carl, le mal famé, est parti deux fois pour porter la désolation, le rapt, le meurtre dans plusieurs groupes du Pacifique. Sans notre intervention, on aurait à l’heure qu’il est exterminé l’indigène. C’est principalement, sinon exclusivement par raison d’humanité et pour protéger les insulaires, que Fiji a été annexé et que des bâtimens de guerre anglais viennent régulièrement visiter ces parages. Les immigrans européens qui sont arrivés ici depuis que le pavillon britannique a été arboré à Fiji, savaient ce qu’ils faisaient. Ils connaissaient quelles chances ils avaient à courir. Ils n’ont pas le droit de se plaindre. D’ailleurs nous répudions l’accusation de partialité que l’on porte contre les tribunaux. »

L’autre doléance se rapporte à la faveur témoignée et à l’appui accordé aux grands chefs et aux chefs en général pour maintenir le prestige et l’influence de chacun d’eux dans sa tribu. Tandis que dans beaucoup d’autres îles de l’Océanie, l’autorité des chefs a presque disparu, dans cet archipel elle est mieux et plus solidement établie que jamais. Elle l’est si bien que lorsqu’un roko, ce qui arrive parfois, se permet d’ajourner l’application d’une loi nouvelle, impopulaire dans son district ou contraire à ses idées, le gouvernement ferme les yeux plutôt que de l’humilier devant sa tribu. Il est aisé de comprendre cette politique. Les autorités coloniales savent qu’il est plus facile de se faire écouter et obéir par les chefs naturels, que de gouverner directement une multitude réduite à l’état d’atomes.

Mais cette manière d’agir est particulièrement odieuse aux planteurs. Ils allèguent de nombreux argumens ; je n’en citerai qu’un seul. Ils rappellent qu’autrefois les pouvoirs du chef, quelque arbitrairement qu’il les exerçât, n’étaient pas illimités. Quand ses exactions ou ses cruautés dépassaient une certaine mesure, les chefs de famille le déclaraient déchu et le remplaçaient par un autre membre de sa famille ou allaient se fondre dans une autre tribu. Cet acte de dénonciation était ordinairement accompagné ou suivi d’un coup de massue appliqué par un proche parent de haut rang sur le crâne du chef trop autoritaire. Ce contrôle un peu sommaire, mais très efficace, n’existe plus. Au contraire, la loi défend à la tribu de renvoyer son chef. Elle doit adresser ses plaintes au gouverneur qui, par principe et par goût, incline en faveur du chef.

Mais le principal motif du mécontentement des résidens blancs, il faut le chercher ailleurs. Les planteurs qui ont besoin de travailleurs, les négocians de Suva et de Levuka qui ont besoin de domestiques et qui, les uns et les autres, n’en trouvent que difficilement et à des conditions onéreuses, s’en prennent, souvent avec raison, aux roko et aux buli, peu favorables aux engagemens.

Dans d’autres groupes de l’Océanie, encore indépendans, le peu de résidens blancs qui s’y trouvent ainsi que les capitaines et agens des bâtimens recruteurs qui y paraissent périodiquement, tendent au même but avec plus de succès. On m’explique ce fait par l’absence d’un pouvoir étranger qui puisse protéger les chefs, par les habitudes d’insubordination que les travailleurs rapportent dans leurs îles, de Queensland ou d’autres colonies australiennes à la fin de leur engagement, enfin par le dépérissement physique et moral des traces océaniennes. Dans les sociétés en décomposition, tous les liens se relâchent avant de se briser. Le prestige du chef s’éteint naturellement et graduellement avec l’extinction naturelle et graduelle de la tribu [17].

Le contraste entre ce qui se passe à Fiji, grâce à la politique suivie par les gouverneurs, et la ruine que nous voyons s’accomplir dans d’autres groupes, n’en est pas moins significatif, et il serait difficile, il me semble, de ne pas rendre justice à la sagesse des représentans de la couronne d’Angleterre.

El la population de Fiji ? Quels sont les effets des soins si suivis, si intelligens, je dirai presque si tendres que lui prodiguent ses nouveaux maîtres ? Hélas ! elle décroît, — dans une proportion moindre, il est vrai, que dans plusieurs archipels indépendans. Il y a des oscillations, des hauts et des bas, mais somme toute elle décroît. De 160,000 âmes qu’elle comptait avant 1871, elle est descendue à 115,000 lors du dernier recensement, tandis que celle des blancs : Anglais, Allemands, Scandinaves et un petit nombre d’Américains s’est, dans le même espace de temps, élevée de 200 ou 300 à plus de 2,000. C’est d’abord la rougeole introduite par un bâtiment de guerre anglais, la Didon, qui, en quelques mois, a réduit si considérablement la population fijienne. En ce moment, la coqueluche fait de grands ravages parmi les enfans et décime d’avance la génération à venir. Les maladies d’origine européenne sont toujours, et surtout à leur début, fatales au sauvage. J’entends dire que, malgré l’excellence des mesures sanitaires prises par les autorités coloniales, la race fijienne s’éteindra dans un avenir peu éloigné. Cette prophétie mélancolique trouve cependant des contradicteurs. Sauf quelques exceptions, notamment par exemple les îles de Wallis et de Futuna, les mêmes faits se produisent, avec plus d’intensité, dans tous les groupes du Pacifique, y compris la Nouvelle-Zélande. Partout le contact du blanc semble désastreux pour les races océaniennes. On sait les conséquences terribles de l’abus dus boissons alcooliques. A Fiji, il y a défense d’en vendre aux indigènes : j’ignore les conséquences pratiques de cette prohibition. Le besoin de bras dans le Queensland (Australie), dont le climat très chaud partout, torride dans le nord, exclut en grande partie le travail blanc, a donné lieu à ce qu’on appelle le labour-trade, la traite des travailleurs. Tout le monde sait quelles cruautés furent commises dans les commencemens. De vrais flibustiers descendaient dans quelque île de la Mélanésie, faisaient main basse sur tout ce qu’ils rencontraient et enlevaient, par la ruse ou par la force, la jeunesse de la tribu. Aujourd’hui ce trafic est réglé et contrôlé par les soins du gouvernement de Queensland et du haut commissaire britannique dans le Pacifique occidental ; il y a à ce sujet des règlemens sévères, et, à chaque bâtiment recruteur est attaché un agent du gouvernement de Queensland chargé de tenir la main à ce qu’ils soient strictement observés. De plus des croisières anglaises, de la station navale d’Australie, exercent sur les mers un contrôle suivi et sérieux, sinon toujours efficace. Néanmoins, on n’a qu’à lire les rapports des officiers chargés de ce service pour se convaincre qu’il reste encore beaucoup à faire. Depuis quelque temps des bâtimens de guerre allemands fréquentent aussi ces parages, avec mission de protéger leurs nationaux.

Ce sont donc ces bâtimens recruteurs, les trade vessels, qui vont chercher, en les engageant pour un, deux, trois ans, les jeunes gens des îles mélanésiennes et qui les transportent à Queensland et à Fiji, avec l’obligation, pas toujours fidèlement remplie, de les ramener dans leur village au terme de leur engagement. Une partie seulement de ces sauvages revient, et ceux qui revoient leur île natale, sauf quelques rares exceptions, ont peu profité à leur apprentissage en pays civilisé. Ils n’en ont adopté que les vices. Comme conséquence, les Nouvelles- Hébrides sont presque dépeuplées et les îles Salomon le seront bientôt.

Sir Arthur Gordon et M. Thurston, pour préserver les Fijiens d’un sort semblable, ont imaginé un moyen pratique d’empêcher l’émigration, et ils ont du même coup créé à l’état une ressource financière. Le gouverneur a imposé aux indigènes une taxe payable en produits naturels [18]. A cet effet, il a établi des plantations de district où les hommes sont tenus de travailler sous l’inspection et sous la responsabilité des rokos, des bulis et des magistrats indigènes. Le produit de ces travaux fournit les moyens de payer l’impôt. De là, pour les jeunes gens, l’impossibilité de quitter le pays. Si l’émigration est presque nulle, ce résultat si heureux est dû à cette mesure fiscale. En revanche, on voit ici un nombre considérable de travailleurs appartenant à différens groupes de la Mélanésie.

On accuse les missionnaires (wesleyens) d’un excès de zèle qui ne contribuerait pas peu à la décroissance des populations. Dans l’intérêt de la moralité, ils ont octroyé aux femmes, qui, sauf le pagne, se contentaient d’une toilette peu compliquée, une longue chemise de coton qui descend du cou à mi-jambe, souvent aux talons ; et avec peu de succès, à la vérité, ils exhortent les hommes à se mieux couvrir. Le résultat de ces innovations, au point de vue sanitaire, serait déplorable. Les indigènes, affublés de vêtemens qu’ils ne lavent guère et ne quittent jamais, même la nuit, sortent de leurs huttes avant le jour et, en s’exposant tout en sueur à l’air frais et humide du matin, contractent des maladies de poitrine ; or ces maladies, naguère inconnues, sont très répandues aujourd’hui. Un missionnaire, cité devant une commission, a répondu naïvement : que le changement des habitudes et l’adoption de vêtemens, à la suite de l’introduction de la religion chrétienne et de la civilisation, étaient les causes de la grande mortalité parmi les indigènes [19].

L’acte d’annexion de Fiji a été promulgué en 1874. C’est en juin 1875 que le premier représentant de la couronne débarqua à Levuka. Il se trouva en face d’une tâche unique et sans précédent dans l’histoire des colonies. Quelle était-elle et comment s’est-il pris pour l’accomplir ?

Dans des cas compliqués ou mystérieux, dans ces cas qui sont les éléments des causes célèbres, on se demande : Où est la femme ? En politique, quand je rencontre une idée nouvelle et féconde qui ne court pas les grands chemins et ne s’impose pas à la multitude par l’évidence des faits, je me demande : Où est l’homme ? Je ne demande pas où sont les hommes. Les idées naissent dans le cerveau d’un seul et non dans les cerveaux de plusieurs. Un homme a une idée. Cette idée peut être discutée, amendée, modifiée, dénaturée dans des bureaux ministériels ou parlementaires, en comité secret, en séance publique, mais ni les bureaux, ni les comités, ni les parlemens ne l’ont inventée ni découverte. Elle est née dans la tête, peut-être aussi dans le cœur d’un seul homme. Ici quel est cet homme ?

C’est sir Arthur Cordon, premier gouverneur de cette colonie et haut commissaire pour les îles du Pacifique occidental [20]. Il a trouvé pour réaliser ses projets des auxiliaires de mérite et, notamment dans la personne de M. Thurston, un collaborateur d’une très grande valeur. C’est, sans aucun doute, à ce fonctionnaire qu’il doit des informations précieuses sur les conditions morales, politiques et sociales où se trouvaient, à son arrivée, les populations de la nouvelle colonie. Grâce à ces renseignemens, il a pu concevoir le plan qu’il a inauguré.

Sir Arthur n’est pas ce qu’on appelle un homme populaire. La main de fer comporte mal le gant de velours, et, d’ailleurs, chacun de nous a les défauts de ses qualités. J’insiste sur ce point, parce que j’entends émettre sur son activité des jugemens téméraires, peu bienveillans, souvent même absolument injustes. Mais l’homme d’état, rompu aux luttes avec les passions éphémères, reste impassible en présence de semblables attaques. Ce n’est pas au présent qu’il demande une appréciation impartiale de ses actes. La presse, cette grande puissance, il le sait bien, fait l’opinion du jour. L’histoire fait l’opinion des siècles. Le journaliste écrit sur des feuilles de papier que la brise du lendemain enlèvera. L’histoire grave ses verdicts sur l’airain et sur le marbre.

Le problème à résoudre était, je le répète, unique dans son genre. Il s’agissait de diriger dans une certaine mesure, de protéger contre les indigènes et contre eux-mêmes, les membres européens de la colonie naissante, composée, alors encore, des éléments qu’on sait ; et, de l’autre côté, de sauvegarder les intérêts des aborigènes, de mettre fin aux actes de violence commis par des blancs, et aussi aux guerres perpétuelles entre tribus sauvages à peine arrachées à la barbarie ; car, n’en déplaise à leurs amis enthousiastes, des anthropophages de la veille, sinon du jour, sont des barbares. La paix établie, il fallait la consolider. Il fallait dompter la bête fauve, et comme les moyens mis à la disposition du gouverneur par la métropole, — qui n’est plus une bonne mère nourricière, mais la gardienne jalouse des deniers publics, — comme ces moyens étaient fort limités, il fallut se décharger sur ces catéchumènes de la civilisation d’une partie de l’administration ; et, on ne pouvait y parvenir qu’en conservant autant que possible, au lieu de faire table rase, l’ancienne constitution, c’est-à-dire les us et coutumes, les notions et les traditions indigènes. Sir Arthur n’avait sous la main ni bureaucratie anglaise, ni gros bataillons, ni grosses pièces. Il fallait gouverner avec des élémens indigènes auxquels furent adjoints quelques magistrats anglais. Ces élémens indigènes ne pouvaient être que les chefs dont chacun était le maître dans sa tribu. Il fallait gagner les chefs, et le moyen de les gagner, c’était non pas de réduire, comme le demandait l’opinion publique de la nouvelle colonie, mais de consolider leur autorité. Et, en gagnant les chefs, on gagnait le peuple au nouvel ordre de choses, puisque précisément les chefs disposaient des tribus. Dana cette voie, qu’il avait découverte à lui tout seul, sir Arthur Gordon entra hardiment, résolument, énergiquement. Et l’on me dit que sir William des Voeux, le gouverneur actuel, suit les mêmes erremens. Si les résultats du système imaginé, inauguré, mis en pratique par le premier gouverneur, répondent à son attente, si, par les moyens qu’il a employés, on parvient à recueillir ces insulaires sans les faire disparaître, chemin faisant, dans le sein de la civilisation chrétienne, alors, certes, sir Arthur Gordon marquera dans l’histoire de l’Océanie comme le bienfaiteur des Fijiens.

Je me résume.

Après de longues hésitations et une série de transactions, le gouvernement anglais se décida à accepter des mains du roi Takumban les deux cents îles (dont cent habitées) qui constituaient nominalement le royaume de Fiji. Les deux parties contractantes agissaient sous l’empire d’une nécessité impérieuse. Takumbau, d’ailleurs, criblé de dettes contractées aux États-Unis, avait à choisir entre l’abdication et la ruine complète, peut-être la mort pour lui et l’extermination de sa famille et de sa tribu. De son côté, le gouvernement anglais pouvait-il demeurer plus longtemps témoin passif des crimes que commettaient dans ces parages, le plus souvent avec impunité, des sujets britanniques, sous les yeux de ses agens, de ses consuls, des commandans de ses croisières ? Pouvait-il laisser rétablir dans le Pacifique la traite qu’il avait si longuement, si énergiquement, et, à la fin, victorieusement combattue dans les eaux de l’Afrique et du Brésil ? Pouvait-il, dans ces circonstances, résister plus longtemps à la pression de l’opinion surexcitée de l’Australie, à la pression non moins passionnée des philanthropes de l’Angleterre ? A ces motifs humanitaires venaient se joindre des considérations d’un ordre purement temporel. On représentait Fiji comme un paradis terrestre destiné à fournir aux fabriques de Manchester d’innombrables balles de coton ; c’étaient pour ainsi dire plusieurs îles de Malte, qui, en temps de guerre, assureraient à l’Angleterre la domination du Pacifique occidental ; c’était un centre maritime inexpugnable pour ses forces navales et pour sa marine commerçante. Certes, ces espérances ne se sont pas réalisées et ne se réaliseront jamais. Tout cet archipel, fut-il couvert exclusivement de plantations de coton, n’en produirait jamais assez pour émanciper l’industrie cotonnière anglaise des producteurs de l’Amérique, et la configuration des îles, toutes d’un accès difficile, rendra toujours la navigation extrêmement dangereuse pour des bâtimens de haut bord. Mais dans des proportions plus modestes, la possession de ces îles offre indirectement, des avantages réels et considérables, ne fût-ce que parce que les marchés de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande lui sont assurés. Ces colonies, jusqu’à présent obligées d’envoyer chercher à Java et à l’île Maurice le thé, le café, le sucre, enfin tous les produits coloniaux dont elles ont besoin, s’habitueront à s’en pourvoir ici à mesure que la culture s’étendant, les îles Fiji, bien plus rapprochées que l’Inde hollandaise et Maurice, seront à même de répondre à leurs demandes.

Fiji offre en ce moment un spectacle curieux, et, ce semble, satisfaisant. Dans le monde indigène, la paix partout. Les chefs des grandes tribus, transformés en pairs et en préfets, vaquant à leurs affaires administratives et parlementaires, ne s’aimant pas plus que par le passé, mais ne troublant en aucune façon l’ordre public, en général, pas ou peu d’actes de violence. Le peuple, gai, inoffensif, peu industrieux, mais content de son sort. Jusqu’à présent, l’autonomie octroyée aux indigènes, dans certaines limites, n’a produit que de bons résultats.

Dans la population européenne, qui s’accroît rapidement, une transformation presque complète s’est opérée au cours des dix dernières années. Le spadassin légendaire d’autrefois a cédé le terrain à des gens honnêtes et laborieux, dont le travail est fécondé par des capitaux provenant principalement de Sydney. Sous plus d’un rapport, la jeune colonie s’assimile de plus en plus à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande. La culture du sol fait des progrès sinon rapides, du moins continus, et le commerce a pris dans ces dernières années un élan inattendu. En 1883, on a constaté dans les caisses du l’état un excèdent de revenu comparativement considérable [21].

J’ai reproduit dans ces notes, consciencieusement et fidèlement, les informations que j’ai puisées aux sources les plus diverses et les plus autorisées. J’ai aussi placé côte à côte les jugemens si divers que j’ai entendu énoncer sur les hommes et sur les choses de ce pays. Mais c’est à cela que doit se borner ma tâche. Il ne m’appartient pas de donner une opinion personnelle. Tout ce que je me permettrai d’affirmer, c’est que l’Angleterre, en prenant possession des îles Fiji, a fait une bonne action et une bonne affaire.


HÜBNER.


  1. l’île de Norfolk est longue de 5 et large de moins de 3 milles. Le mont Picton s’élève à 1,050 pieds au-dessus de la mer.
  2. Distance de la côte d’Australie 900, de la pointe méridionale de la Nouvelle-Zélande, 400 milles.
  3. De 1790 à 1853.
  4. Le gouverneur qui réside à Sydney est tenu de visiter Norfolk-Island une fois pendant la durée de ses fonctions de Gouverneur de la Nouvelle-Galles. Une assemblée populaire, où siège tout individu mâle qui a dépassé l’âge de vingt-cinq ans, se réunit quatre fois par an. Les projets de loi qu’elle vote doivent être soumis à la sanction du gouvernement. Le président de l’assemblée, élu pour la durée d’un an, est en même temps magistrat, administrateur et jupe de première instance. Dans les cas, fort rares, de délits graves, le magistral intervient comme juge d’instruction. Les dépositions des témoins sont envoyées au gouverneur, qui nomme une cour ad hoc. La seule infraction aux lois, et elle est assez fréquente, c’est la chasse en temps prohibé. Le coupable paie une amende de 5 shillings et n’a garde de se laisser attraper une seconde fois. Il n’y a pas d’impôts, sauf une petite souscription obligatoire de 15 shillings par famille, donnant par an 58 livres sterling. Celle somme est employée à payer le médecin de la communauté, dont les gages s’élèvent à 150 livres. Le surplus est fourni par le Island Fond, alimenté par la rente, très peu considérable, des terrains de l’état et par de petites redevances, résultats des transactions avec les baleiniers qui, parfois, relache ici pour faire de l’eau et acheter des provisions. Les principaux besoins de la communauté se réduisent à la conservation des routes, de l’église et de l’école. On y pourvoit pur des corvées, chaque homme, sans exception, étant tenu à travailler pendant trois jours et demi tous les six mois. Rien de plus simple ni de plus patriarcal.
  5. Jointes à celles que le capitaine et le médecin de l’Espiègle ont recueillies et qu’ils ont bien voulu me communiquer.
  6. 2,000 moutons, 1,350 têtes de gros bétail et 270 chevaux.
  7. De 2,700 pieds au-dessus de la mer.
  8. L’Allemagne, aussi, a conclu un traité avec le roi du Tonga.
  9. D’après l’orthographe investie par les missionnaires, cukubau, qui ne répond pas au son du mot.
  10. De 500 à 3,000 pieds.
  11. Tout le monde a présentes à l’esprit les horreurs de l’expédition polaire du capitaine Greely et de l’Équipage de la Mignonnette. Les deux faits appartiennent à la présente année.
  12. Depuis quelques mois, un service mensuel régulier a été organisé entre Suva, la Nouvelle-Calédonie, Aukland et Sydney, au moyen de vapeurs qui transportent la malle et des passagers. C’est un vrai bienfait pour les résidens européens de cet archipel.
  13. Mango contient 7,005 acres anglais. Des bois, des plantations de cocotiers et de cannes à sucre alternent avec des pâturages qui nourrissent une centaine de têtes de bétail et une quarantaine de chevaux. On exporte cent vingt tonneaux de copre, 40 tonneaux de coton et un peu de café. Le principal produit est le sucre, dont on espère exporter cette année-ci 1,000 tonneaux. Tous les produits sont envoyés à Melbourne. La population se compose la 40 blancs et de 790 Fijiens, Polynésiens et Coolies, tous au service de la compagnie. Le terrain est fort accidenté. Les points culminans s’élèvent à 670 pieds au-dessus de la mer. Ces informations nous ont été fournies par M. Borron, directeur de l’établissement.
  14. La population de Vanu-Mbalara et des deux autres îles qui composent le groupe des Explorateurs est de 2,000 indigènes fijiens et tongiens, et de 26 blancs, y compris les visiteurs réguliers. On produit et on exporte 1,000 tonnes de copre.
  15. Mémorandum upon de establishment of district Plantations in the colony of Fiji for the purpose of enabling the native population to provide their taxes in a manner accordant with native customs, par M. Thurston, sans date, probablement 1875.
  16. Publié en 1853 et intitulé : A Cruise among the Islands of the Western-Pacific.
  17. Il y a cependant des archipels où l’autorité des chefs de tribu n’a pas souffert, par exemple la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande, et, autant qu’on sache, la Nouvelle-Guinée.
  18. Cet impôt rend 18,000 livres sterling.
  19. Report of a Commission appointed to inquire into the working of the Western-Pacific orders in council. Février 1884. Appendix B. Statement of the Rrev. H.-A. Robertson, 21 mars 1883.
  20. Aujourd’hui gouverneur de Ceylan.
  21. De 26,000 livres sterling.