Six lettres au sujet de la prise de Constantinople

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


Isidore de Kiev / traduction par Marie-Anne Péric
Six lettres au sujet de la prise de Constantinople

Introduction[modifier]

Avant de venir en Italie, Isidore était le supérieur du monastère de Saint Démétrios de Constantinople. Il fut envoyé par l’empereur en tant que spécialiste des questions théologiques au concile de Basilea (1434) et à son retour fut consacré archevêque de Kiev et de toutes les Russies. Peu après, il retourna en Italie pour participer au concile de Ferrare (1438) et à celui de Florence (1439). Comme son compatriote Bessarion, il n’a pas caché sa sympathie pour l’Eglise latine, se montrant très favorable à l’union. Le 17 août 1439, il est nommé légat apostolique en Russie et le 18 décembre, il est créé cardinal en même temps que Bessarion. Entre 1440 et 1443, il accomplit en Russie une difficile mission, durant laquelle il est même fait prisonnier. En 1444, il est envoyé en mission en Grèce, puis à Constantinople (1446-48). De retour en Italie, il est de nouveau envoyé à Constantinople comme légat pontifical pour obtenir la proclamation officielle de l’union à Sainte Sophie. Parti de Rome le 20 mai 1452, il arrive à Constantinople le 26 octobre, s’étant arrêté quelque temps à Chio en attendant de l’aide. Avec lui voyage Leonard de Chio, archevêque de Lesbos, et un familiaris dont on peut penser qu’il s’agit de Francesco Griffolini d’Arezzo. Son bateau, chargé de victuailles et de deux cents soldats, est suivi par un autre navire génois à destination de Caffa. Malgré l’opposition de Georges Scolarios, autre théologien qui avait participé aux conciles de Ferrare et de Florence, et d’autres anti-unionistes comme Georges Sphranzes, grand logothète de l’empereur, il obtient que la proclamation de l’union soit célébrée à Sainte Sophie le 12 décembre 1452. Il se préoccupe de la défense de Constantinople, participe à la réunion sur l’entretien des navires latins, assume la défense de la zone de Saint Démétrios. Lors de la prise de la ville par les Turcs, il est blessé à la tête par une flèche et fait prisonnier. Non reconnu, bien que fort recherché, il est conduit avec les autres prisonniers à Pera, où il est rançonné, et où il reste caché durant huit jours. A l’annonce de la reddition de Pera, il fuit en s’embarquant sur une galère turque faisant route vers l’Anatolie et rejoint, après diverses péripéties, Phocea, colonie génoise, où il est reconnu par plusieurs habitants. Alors prenant peur, il s’embarque sur un petit bateau italien qui le transporte d’abord à Chio, puis à Candie, et il arrive fin novembre en Italie, débarquant à Venise où il rencontre l’ambassadeur de Sienne Leonardo Benvoglienti. De Candie il envoie ses messages sur la chute de Constantinople. Il retourne ensuite à Rome, où il meurt en 1463.

Les textes : Première lettre à Nicolas V, pape. Deuxième lettre au cardinal Bessarion. Troisième lettre, pastorale, « Universis et singulis Christi fidelibus » Quatrième lettre à Nicolas V, pape Cinquième lettre au doge de Venise Sixième lettre à Philippe III le Bon, duc de Bourgogne

Première lettre, à Nicolas V, pape[modifier]

L’original en grec de cette lettre a été perdu. Nous en possédons une traduction en latin effectuée par le notaire Pasio di Bertipaglia, qui se trouvait à Candie, où cependant il ne semble pas avoir exercé. Isidore connaissait peu le latin, et préféra confier au notaire la rédaction définitive.

Source : Fondo bessarioneo, cod. Marc. 496

Epistola composita per ser Pasium de Bertipalia, notarium ad instantiam reverendissimi domini domini Isidori cardinalis Sabinensis

Lettre écrite par Pasio de Bertipaglia, notaire, sous la dictée du très révérend Seigneur Isidore cardinal de Sabine

Très saint Père et Bienheureux Seigneur,

Je suis en proie au deuil et à la tristesse en raison de la prise par les Turcs de l’admirable ville de Constantinople, après une guerre féroce terminée par sa douloureuse annexion. La ville a été assiégée et prise avec cruauté par le roi courroucé des Turcs impies, très violent persécuteur du peuple chrétien. Nous ne réparerons ce désastre ni avec des larmes, ni avec des gémissements., et tirer vengeance de cet horrible épisode est impossible. Cependant, je me tourne vers vous, très saint Père, vicaire de Jésus Christ, vous à qui ont été conférées sur terre l’autorité et la force de Notre Seigneur. Bien qu’il appartienne à toutes les nations chrétiennes de châtier un crime aussi grave, c’est à votre Béatitude qu’a été confiée la garde du troupeau : « le bon pasteur doit donner sa vie pour ses brebis ». Considérez, je vous prie, très saint Père, et rappelez à votre souvenir l’amour et la piété de l’empereur Constantin, fondateur de cette ville, combien il fut dévoué à l’Eglise de Rome, lui qui dota l’Eglise de Dieu non seulement de la ville de Rome, siège de son très saint empire, mais de tant d’autres régions et cités, sans parler d’un riche patrimoine, lui qui dépensa tant d’argent pour le culte, et qui fit construire cette célèbre cité qui porte son nom, faisant d’elle la plus grande des villes de l’orient par sa noblesse et sa splendeur, tant pour lui que pour ses successeurs. Cette cité, fondée par Constantin, fils d’Hélène, a désormais été misérablement perdue par cet autre Constantin, fils lui aussi d’une autre Hélène.

Sans aucun doute, sa perte vient du nombre insuffisant de soldats assez aguerris pour défendre la grande longueur de ses remparts. Lors de leur violente irruption, la rage des ennemis était telle, si grande était leur férocité qu’ils ne firent cas ni du sexe ni de l’âge, et n’eurent pitié de personne. O jour funeste, s’il est permis d’appeler funeste le jour de naissance de Sainte Théodose, vierge et martyre, et au lieu de réjouissances, nous devrons désormais nous souvenir du désastreux 29 mai dernier. Ce jour-là en effet, l’âme de l’empereur Constantin, dernier empereur romain, rachetée par un martyre imprévu, s’envola bien sûrement au ciel avec toutes celles des si nombreux chrétiens sauvagement tués à ses côtés, parmi lesquels, très saint Père, beaucoup de hauts dignitaires religieux beaucoup de nobles et de personnes remarquables, tant natifs qu’étrangers, qui héroïquement, jusqu'à la limite de leurs forces assurèrent la défense de la cité...

Ensuite, la très chrétienne ville latine de Pera, possession génoise, tomba en leur pouvoir et fut saccagée. Des actes horribles et cruels y furent accomplis, les murs, les tours, les magnifiques habitations furent abattus, ils en ont fait une campagne.

Très saint Père, vous devez envisager et peser la puissance sur terre et l’arrogance innée de cet homme perfide, qui non content de se glorifier d’avoir détruit la puissance et le nom de Byzance, menace avec une férocité barbare d’exterminer complètement les chrétiens, et de soumettre rapidement par la force et les armes votre ville même de Rome, capitale de l’empire chrétien. Pour envisager sans crainte ou appréhension la menace de cette victoire sur elles, les puissances chrétiennes doivent prendre sans tarder les précautions appropriées. Dans une telle situation, si tendue et dangereuse, un retard pourrait entraîner une calamité. Utilisez donc votre puissance, vous le plus saint des Pères, et puisque vous connaissez à fond le problème et avez le pouvoir et l’influence sur toutes les puissances vassales, défendez la cause du Christ notre Dieu. Tournez vers cette entreprise vos forces, même baignées de larmes, envoyez immédiatement des ambassadeurs extraordinaires, prévoyez avec ténacité les évolutions possibles, exhortez, commandez, ordonnez au très chrétien et très illustre empereur des Romains [Frédéric III Habsbourg], vous qui êtes le chef de la chrétienté et de la foi, à lui qui est le défenseur de Votre Sainteté, et à tous les autres princes chrétiens, qu’ils se préparent au plus vite à la guerre et fassent les préparatifs nécessaires tant sur terre que sur mer...

C’est ce que réclament à grands cris les villes et populations de Crète, où je me trouve en ce moment, ainsi que les chrétiens qui habitent sur les îles voisines. Et moi-même enfin, plein d’angoisse, moi Isidore, qui fus associé par permission divine au collège des cardinaux vos frères, moi, témoin authentique de cette terrible catastrophe, miraculeusement échappé, par la volonté de Dieu, aux mains des impies, je me jette aux pieds de votre Béatitude et crie à voix haute, supplie et implore, me confiant à votre Sainteté, auprès de qui je trouverai refuge après tant de tribulations...

De Candie en l’île de Crète, le 6 juillet 1453.

Deuxième lettre à Bessarion[modifier]

L’original était également en grec, comme l’indique la note de Lianaro dei Lianori appostée sur le texte : « Habes jam, Alberte dilectissime, grecam epistolam etsi satis inepte traductam... » Source : cod. Bonon. Univ. Lat. B 52, busta 2 n. 1, ff 40r - 42v

Epistola revendissimi patris domini Isidori cardinalis Ruteni scripta ad reverendissimum dominum Bisarionem episcopum Tusculanum ac cardinalem Nicenum Bononiaeque legatum1.

Révérend père dans le Christ et Seigneur, je vous salue.

J’ai écrit plusieurs fois à votre révérence sans recevoir aucune réponse. Pour quelle raison, je ne sais. On peut émettre l’hypothèse que vous n’ayez pas reçu mes lettres, ou bien que je n’aie pas reçu vos réponses en raison de la négligence des messagers. Peut-être les difficultés dues à la guerre y sont-elles pour quelque chose, à moins que votre Révérence ne soit en colère contre moi, comme Dieu lui-même qui s’est montré si dur envers cette misérable et infortunée cité que les impies féroces appelaient eux-mêmes Constantinople, hélas devenue désormais Turcopolis, et dont le souvenir est pour moi source intarissable de larmes.

Et par ce Dieu immortel à qui toutes choses sont patentes et manifestes, j’ai maintes fois exécré et maudit le turc cruel qui m’a blessé d’une flèche à la tempe gauche, alors que je me trouvais à la porte d’un monastère, non si gravement toutefois que j’en sois mort, car j’étais à cheval et je ne me suis senti qu’étourdi, la pointe ayant perdu une grande partie de sa force. Dieu, me semble-t-il, m’a voulu garder en vie, pour me permettre d’assister à toutes les disgrâces de cette cité infortunée...

Pour l’instant, je n’ai guère le temps de vous narrer les détails. Je vous expliquerai de vive voix lorsque, comme je l’ai prévu, je vous aurai rejoint, ces événements dépassant la longueur d’une lettre. Pour l’instant, je serai bref et m’en tiendrai à l’essentiel. Voici ce qui s’est passé. En quittant Rome l’année dernière [1452] au mois de mai, sans garde ni escorte, je me suis préparé de mon mieux au voyage, mais tout alla malheureusement de travers dès le départ. Je laisse les détails de côté. Il m’a tout de même fallu six mois pour le seul voyage, et ce n’est que le 26 octobre que j’arrivai à cette infortunée ville de Constantinople, que je trouvai bloquée et assiégée de tous côtés par l’ennemi en armes. Ce que j’ai alors dit, fait, pensé, je ne puis guère vous le résumer ni en paroles, ni par écrit. En deux mois, la flotte des chrétiens a été rassemblée, équipée et entraînée de parfaite façon, ainsi que je l’ai déjà par deux fois écrit de façon détaillée à votre Révérence. Les affaires des chrétiens semblaient donc aller de façon satisfaisante, bien que la volonté du Turc de prendre la ville fût intacte, tout comme leur insatiable ambition : ainsi que je vous l’ai écrit, il ne veut rien moins que soumettre la terre entière et éradiquer du monde le nom même du Christ. Et c’est bien ce que ce fou médite : il rassemble en ce moment une armée de trois cent mille hommes, tant cavaliers que fantassins, et une flotte gigantesque de deux cents navires, trirèmes, birèmes et unirèmes, ainsi que des navires marchands qu’on appelle « rondes ». Il rassemble également une masse d’artisans, toutes sortes de projectiles et de machines de guerre adaptées à l’assaut et à la prise des villes, des balistes, des canons, des catapultes en grand nombre et de taille énorme, projetant des masses monstrueuses.

C’est avec ce genre de moyens qu’il s’est rendu maître de Constantinople. Parmi tous ces engins, il y avait un canon qui envoyait des projectiles de pierre d’un poids de quatorze talents, un autre de douze, un troisième de dix. Les murs, solides et épais, supportaient bien les coups des canons plus petits, mais ils ne résistèrent pas au feu continu de ces trois-là. Au deuxième coup, presque tous les murs et les tours elles-mêmes s’abattaient, démolis. C’est alors que nous avons compris la vieille prophétie que l’histoire nous avait transmise : « malheur à toi, ville des sept collines, quand tu seras assiégée par un jeune homme, car tes murs solides seront abattus ». Le Turc réussit donc à abattre les murs autour de la porte Saint-Romain, ainsi que la partie comprise entre les portes de la Fontaine, la porte d’Or et l’antique porte de la Ventura, et cette autre appelée porte de Caligari. C’est près de cette porte que combattait le très courageux Théodore Caristène, lorsque l’ennemi fit irruption dans la ville, et il tomba glorieusement en résistant comme un héros. Cette partie du mur était en effet la plus faible de toute l’enceinte.

On avait fermé le port d’une solide chaîne, reliant la colline de Galata à la porte Belle, et cinq trirèmes vénitiennes, avec douze « rondes » marchandes de grande taille empêchaient le Turc de rentrer dans le port ou de s’approcher de la chaîne. Lorsque le Turc comprit qu’il était inutile d’insister de ce côté, il transféra sa flotte dans le port de Diplokionon et la disposa en ordre de bataille. Quelques jours plus tard, le Turc ordonna de faire une route, en aplanissant le terrain derrière les collines de Galata sur une longueur de plus trois mille pas pour traîner d’un côté à l’autre de Galata quatre vingt douze navires, birèmes ou unirèmes, et ayant réussi à les lancer dans le port, il en fut désormais seigneur et maître. Il inventa même un stratagème prodigieux, dont on rapporte qu’il fut autrefois utilisé par Xerxès : il construisit un pont flottant et le fit faire d’une très grande longueur, joignant la zone de Sainte Galtine au mur de Kynegon, d’une longueur double de celui que Xerxès avait fait sur l’Hellespont. Sur ce pont pouvaient passer autant l’infanterie que la cavalerie. Il tenta également un autre moyen : il fit creuser, partant de fort loin, en direction de la porte Caligari, cinq galeries souterraines pour entrer dans la ville. Mais lorsque les mineurs arrivèrent près des remparts et qu’ils étaient sur le point de les faire écrouler, les nôtres creusèrent également des galeries de l’intérieur de la ville, dans l’exact prolongement des leurs, si bien qu’ils furent obligés de prendre la fuite et repoussés dehors.

Qui pourra décrire les canons, les balistes, les catapultes, que l’on appelle maintenant « faucons ». Il fit construire, avec plus de trois cents échelles, des bastions et des terre-pleins hauts comme des collines devant les murs de la ville. Et il fit construire des fortins de bois immense qui dépassaient nos tours en hauteur.

Le Turc employa cinquante quatre jours à ces préparatifs, tout en continuant le siège de Constantinople, mais sans résultat. Rien n’est plus difficile que de connaître l’avenir. Mais tandis que nos yeux et nos esprits étaient aveugles, lui au contraire contrôlait parfaitement la situation, et prévoyait précisément le jour de l’assaut final. Il a en effet à son service des astrologues persans très compétents, et c’est en s’appuyant sur leurs prédictions et leurs suggestions qu’il s’est résolu à devenir le maître du monde.

Le 29 mai, peu après le lever du soleil, lorsque ses rayons frappèrent nos yeux, les Turcs, investissant la ville par terre et par mer, donnèrent l’assaut à la cité et y pénétrèrent par la porte Saint-Romain, qui était entièrement détruite, et où périrent beaucoup d’hommes courageux, grecs ou latins. Leur roi et empereur avait été blessé et tué, et sa tête tranchée fut apportée au turc, qui à sa vue exulta de grande joie, la couvrit d’injures et d’opprobre, et l’envoya sur le champ comme trophée à Andrinople. Aux côtés de l’empereur se trouvait un condottiere dont le nom était Jean Giustiniani, que beaucoup accusent d’avoir été la cause première de la prise de la ville et de la grande catastrophe. Passons. Il était facile d’escalader les murs à cet endroit parce qu’ainsi que je l’ai dit, ils avaient été mis en miettes par les canons, c’est pourquoi il fut facile pour l’ennemi de rentrer dans la ville lorsqu’il ne trouva plus devant lui personne pour défendre la place. Ce fut une chose incroyable de voir la ville qui continuait à se défendre de l’intérieur alors qu’elle était prise de l’extérieur. Toutes les rues, les routes, les chemins étaient pleins du sang et des viscères des cadavres taillés en pièces. On arracha aux maisons les femmes, nobles et libres, qu’on attacha les unes aux autres par une corde passée au cou, la serve attachée à sa maîtresse, pieds nus la plupart du temps, jeunes garçons et jeunes filles enlevés, séparés de leurs parents, et traînés de toutes parts. Vous auriez dû voir - ô soleil et terre - les esclaves et les serfs turcs de vil rang tirer dehors et se répartir de toutes petites filles très nobles, séculières ou nonnes, et les traîner hors de la ville, comme on n’oserait pas traîner des bœufs ou des moutons, ou tout autre animal domestique, mais comme un troupeau de bêtes féroces sauvages et cruelles, entouré de toutes parts d’épées, de soldats, de gardes et d’assassins.

Ils pénétrèrent dans l’église qui s’appelait Sainte Sophie, et qui est désormais une mosquée turque, et jetèrent à bas statues, icônes, crucifix, images des saints et des saintes, et les profanèrent de toutes les façons. Ils grimpèrent sur l’ambon, sur les autels, et ils les souillaient, se moquant de notre foi et de nos sacrifices, et chantant des hymnes et des louanges à Mahomet. Ils abattirent les portes du sanctuaire [iconostase] et brisèrent toutes les images comme choses abjectes et méprisables. Je préfère passer sous silence ce qu’ils firent des vases sacrés, des calices, des linges [du culte]. Ils utilisèrent les draps tissés d’or représentant le Christ et les saints comme tapis pour leurs chiens et chevaux. Ils foulèrent aux pieds les évangiles et les livres saints, ils abattirent les statues de splendide marbre blanc et mirent tout en morceaux.

Comment j’ai réussi à échapper à leurs mains impies, vous l’apprendrez lorsque j’aurai rejoint l’Italie, et alors vous saurez tout. Le Turc médite certainement de passer en Italie avec une armée très puissante. On peut penser qu’il a trois cents trirèmes, petites et grandes, plus de vingt énormes navires marchands, et une infanterie et une cavalerie très nombreuses. Ces renseignements sont tout à fait véridiques, et souvenez-vous qu’il se fait lire chaque jour en arabe, en latin et en grec la vie d’Alexandre le Grand. C’est pour cela que j’ai sans retard envoyé de Crète un petit bateau et que j’ai confié à frère Jean des lettres pour Sa Sainteté le Pape, pour le sacré collège des cardinaux, et également pour le roi d’Aragon, et pour les plus grandes villes d’Italie, comme votre Bologne, les exhortant et encourageant à tourner leur regard et leur attention vers l’anéantissement de ces infidèles.

Je souhaite à votre Révérence de vivre longtemps saine et sauve, l’adjurant d’entreprendre elle aussi cette œuvre salutaire, pieuse et nécessaire. Dévoué en tout à votre Révérence,

Isidore, cardinal.

De Crète, le 6 juillet 1453.


Troisième lettre, pastorale, « Universis et singulis Christi fidelibus »[modifier]

Il existe neuf versions de cette lettre (voir Pertusi, op. cit, t1, p. 54, Codici), la plus connue de celles d’Isidore, dont Vat. Barb. Lat. 2682, sec. XV, ff. 58r-59r contenant également la cinquième lettre.

Isidore, par la miséricorde de la Sainte Eglise Romaine évêque de Sabine, dit communément cardinal Ruhène, salue en Notre Seigneur Jésus-Christ tous les chrétiens fidèles, collectivement ou individuellement.

« Ecoutez, peuples, prêtez l’oreille, vous tous qui habitez la terre ! », dit le prophète David au début d’un psaume. Quant à moi, imitant sa voix prophétique, je dirai : « Ecoutez, vous tous qui habitez la partie pieuse et fidèle du monde, vous serviteurs et ministres fidèles, pasteurs et princes de toutes les églises du Christ, vous, défenseurs et guides de la foi chrétienne, vous tous, rois et princes chrétiens, peuples du Christ qui offrez votre foi pure et claire à Dieu tout puissant en sa Trinité, vous tous surtout qui êtes entièrement voués à Dieu, et qui, séparés du monde, avez revêtu l’habit angélique de la vie monastique, avez renoncé à tous les biens temporels, vous qui, portant vos regards vers les seuls biens futurs et éternels, avez renoncé de toute votre âme au siècle présent et à tout ce qui est dans le siècle et avez échangé les biens temporels contre ceux éternels du royaume des cieux, écoutez ! »

Sachez, messeigneurs et très fidèles chrétiens, qu’à vos portes désormais se trouve celui qui vient avant l’Antéchrist, le prince et seigneur des Turcs, dont le nom est Mahomet, héritier du premier Mahomet bien connu qui fut l’hérésiarque, plus exactement le chef de l’impiété, bien plus inique encore que son fameux prédécesseur. Car le premier conduisait à l’hérésie par des discours trompeurs et mensongers des hommes sans expérience et sans préparation, tandis que celui-ci, par grande force et puissance, mais surtout par le fer et les supplices, torture et maltraite les chrétiens, pour effacer complètement de la terre le nom même du Christ. Son aversion, sa haine et sa colère contre les chrétiens est si forte que lorsque de ses yeux il en voit un, il se lave aussitôt les paupières comme s’il s’était sali la vue par le seul regard porté sur lui. Jamais il ne fut pareil ennemi de la foi chrétienne, et jamais un homme tel que lui ne se trouvera parmi les chrétiens. Car il a assiégé et détruit la cité de Constantinople, autrefois heureuse entre les cités du monde et devenue aujourd’hui la plus malheureuse et la plus misérable.

Ils n’ont laissé aucun habitant vivant à l’intérieur des murs : pas un latin, pas un grec, pas un arménien, pas un juif, personne. Entre l’aurore et midi, ils ont dépouillé et vidé la ville, et avec cruauté, en ont fait un désert. J’ai vu moi-même de mes yeux leurs actions et leurs méfaits, et j’ai traversé les même souffrances que tous les autres habitants de Constantinople, même si Dieu m’a tiré des mains des impies, comme Jonas a été tiré du ventre du monstre.

Elle est morte, la cité de Constantinople, elle ne présente plus désormais aucun signe de vie. Et avec elle au même moment a été anéantie la ville de Pera : c’est maintenant un chef turc qui la dirige, après avoir nivelé jusqu’au sol ses remparts. Elle est à ce point réduite à la servitude qu’ils ne permettent même pas qu’on sonne cloche ou clochette à la gloire du corps très sacré et du sang du Christ. Ils ont été jusqu'à détruire la croix de la grande tour avec la tour elle-même, ils ont renversé le gouvernement de la ville, et à sa place ils ont installé un turc comme seigneur et juge. Ils ont créé de nouveaux impôts, de nouvelles taxes et des charges fiscales sur tout le monde, du plus grand au plus petit. Le Turc a de plus envoyé dans toutes les villes de la Mer Noire des émissaires de confiance pour imposer aux villes grecques le paiement d’impôts et de taxes, de sorte que les revenus lui soient versés à lui selon ses indications. Mais le pire est qu’il contraint les chrétiens asservis et soumis à prendre part avec les Turcs à la guerre détestable contre les autres chrétiens.

Voilà donc les exactions du Turc jusqu'à présent. Mais qui peut dire celles qu’il médite ? Il a affrété cent soixante trirèmes, grandes et petites, et les a envoyées en mer Egée, vers les Cyclades, pour les soumettre à son empire. Il se prépare à prendre la route avec une immense armée vers les villes fortifiées et puissantes du Danube, pour les investir et les détruire, en particulier celles que nous appelons Peristeri [Golubac], Fendorabium [Smederevo] et Bellestadium [Belgrade]. Il se propose ensuite de traverser la Hongrie, de la dévaster et de la détruire, pour ne rien laisser derrière lui qui puisse ensuite lui faire obstacle. Après quoi, il a décidé de passer en Italie l’année prochaine, et dès cette année il a fait tous ses préparatifs. Dans ce but il apprête et arme trois cents galères, grandes et petites, vingt gros navires marchands, une armée de trois cents mille fantassins et cavaliers, et il a décidé d’embarquer à Durazzo [Duraes] pour passer à Brindisi. Et tout cela, ce ne sont pas des prévisions : il l’a déjà entrepris.

C’est pourquoi, chrétiens, je vous supplie et vous exhorte : j’en appelle à votre zèle et à votre amour pour la foi chrétienne et votre liberté, je vous conjure de faire la paix entre vous et de vous unir, de bannir les mesquineries, les sentiments vils et les différends. Revêtez-vous de l’amour de Dieu dans la paix et dans l’union. Préparez-vous à être courageux, tenaces et généreux, afin de vous jeter sur l’ennemi infidèle avec une pugnacité virile. Et même si, comme vous l’entendez dire, il possède de nombreux navires et une grande armée, avec l’aide de Dieu dix d’entre vous peuvent abattre cinquante des leurs. Car grande est votre valeur, et votre façon de combattre, avec l’aide de Dieu, plus efficace et appropriée, plus sûre et plus constante. Je vous conjure donc de nouveau et vous exhorte à tourner votre esprit vers cette entreprise. Quant à moi, si Dieu me le permet, je viendrai personnellement vous exposer tous les détails de cette affaire. J’espère, confiant en Dieu, que vous vous préparerez au plus vite à agir avec audace et à passer à l’exécution.

Je vous salue et vous souhaite que tout se passe favorablement, afin que vous puissiez vivre heureux, obtenant de Dieu cette couronne dont vous vous serez rendus dignes.

Isidore, cardinal Ruthène

De Crète, dans la maison de ma résidence, scellé de mon sceau, l’année du Seigneur 1453, le 8 juillet, dans la septième année du pontificat dans le Christ de notre très saint père Nicolas le cinquième, pape par la divine providence.



Quatrième lettre à Nicolas V, pape[modifier]

Deux versions, Biblioteca Braidense Milan, lat. AE XII 40, sec XV, ff. 54v-55v et Bibliothèque de France, Paris, « Nouv. Acquis. » lat. 546, sec XV, ff. 169r-170v

Beatissime et suavissime Pater,

post debitam salutationem sanctorum et venerabilium pedum Vestrae Beatitudinis humiliter meipsum eidem cemmendo

Très doux et bienheureux père,

Je me prosterne à vos saints et vénérables pieds en signe de respectueux salut et me recommande humblement à votre Béatitude.

Après avoir quitté Rome, j’ai par plusieurs lettres informé votre Béatitude de la réalisation de l’Union, avec l’aide de Dieu, entre les Grecs et l’Eglise catholique, aussi convenablement que possible après avoir été tant différée. C’est en effet le 12 décembre qu’elle fut réalisée, et que la ville de Constantinople fut réunie à l’Eglise catholique. Votre Béatitude a été citée partout dans la liturgie. Le très révérend patriarche Grégoire qui, durant tout son séjour à Constantinople, n’avait pas été cité dans la liturgie, ni en ville ni dans son propre monastère, l’a été de nouveau dès l’union célébrée. Tous les catholiques, du plus grand au plus petit, ont donc été réunis, y compris l’empereur, jusqu'à la prise et à la ruine de cette malheureuse cité de Constantinople, digne de pleurs. Cependant, Georges Scolarios ainsi que huit moines, ses alliés, ont refusé l’union susdite.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’au moment où Mohamed, jeune seigneur des Turcs, appelé « le grand émir », successeur pervers et malveillant du plus fameux fondateur de la loi islamique impie, mais surpassant son prédécesseur par sa cruauté, sa tyrannie, la puissance de son armée et sa haine des chrétiens, portant en lui le diable même, entreprit l’assaut avec l’intention de détruire la ville et de la rayer du monde. Si grande est sa haine des chrétiens qu’à chaque fois qu’il en rencontre un, il se lave les yeux comme s’il se sentait contaminé par sa vue. C’est dans ces sentiments qu’il commença à construire à côté de Constantinople une grande forteresse, puis il viola les serments et traités de paix conclus avec l’empereur, sans aucune raison. Il encercla toutes les tours et tous les murs de la ville et fit tuer tous les chrétiens qu’il put trouver, puis courant août [1452] il laissa Constantinople et retourna dans son pays. En six mois, il prépara une armée de trois cents mille hommes composée de fantassins et de cavaliers, et une flotte de deux cent vingt trirèmes, grandes et petites ; il fit construire des canons et autres armes de jet, et se procura du matériel de guerre en nombre difficile à évaluer, il fit fondre plus de dix mille bombardes dont trois plus grandes que les autres : la première lançait des pierres de onze paumes et d’un poids de quatorze cantares, la seconde de dix paumes et de douze cantares, la troisième de neuf paumes et de dix cantares. Les autres bombardes étaient de calibre inférieur, l’une d’elle plus petite. Il y avait des arquebuses en grand nombre. Mais ces petits canons ne causaient pas de dommages aux murailles, contrairement aux trois grosses qui envoyèrent plus de sept cents gros projectiles et provoquèrent de graves dommages. La malheureuse cité fut soumise durant cinquante et un jours au terrible martèlement de ces canons, qui ouvrirent des brèches dans les murs d’enceinte et en détruisirent un bonne longueur. C’est à cause de la destruction de ses murs que la ville fut prise. Les autres bombardes, comme je l’ai déjà dit, ne provoquèrent aucun dommage aux murs, bien qu’assez grosses et efficaces. De plus, il médita d’autres inventions nouvelles, tant merveilleuses qu’on ne pourrait les croire. On avait décidé de fermer le port de Constantinople par une chaîne et de le surveiller, car ce port est constitué par une baie qui va en se rétrécissant vers la ville de Pera : cela fut mis à exécution. On confia, moyennant rétribution, le soin de surveiller la chaîne et d’en garantir la sécurité à cinq trirèmes vénitiennes et à douze grands navires marchands. Quand l’émir s’aperçut de cela, il ordonna d’ouvrir un passage à travers les collines, sur une longueur de trois milles, y fit porter des rouleaux de bois qu’on mit sous les quilles de soixante douze birèmes, et les fit ainsi passer, et on aurait cru qu’elles naviguaient sur la colline, car il avait laissé les rames sur les côtés et les voiles sur les mâts, comme si elles voguaient sur mer. Et il réussit ainsi à les faire passer dans le port de Constantinople. Après cela, il fit construire un pont sur la mer, pont qui existe encore, d’une longueur d’un mille et un tiers. Il fit également construire un peu plus de trois cent échafaudages, reposant sur une base quadrangulaire, qui, grâce à un mécanisme fort ingénieux, pouvaient être manoeuvrés de l’intérieur pour s’approcher des murs. Ces échafaudages étaient munis, à leur partie supérieure, de crochets qui se fixaient au sommet des remparts, et qui, avec une fixation au sol, empêchaient absolument de les enlever ou de les démolir. Ils étaient tout bardés de planches du haut en bas, se sorte que ceux qui étaient à l’intérieur pouvaient monter et descendre sans jamais être blessés. A d’autres endroits, il fit élever des buttes en terrassement protégées par des planches. Il fit également creuser des galeries souterraines, et utilisa aussi des inventions de guerre tout à fait nouvelles, qu’on appelaient faucons et tortues. Malgré tout cela, nous avons résisté cinquante quatre jours. Le cinquante cinquième, au terme d’une bataille ayant duré toute la nuit, les troupes turques pourtant épuisées par cet assaut, réussissaient à pénétrer à l’intérieur des murs par une brèche, et la ville de Constantinople, autrefois capitale bienheureuse de toutes les cités, désormais digne de pitié, fut prise. C’était le 29 mai. Cette conquête dépasse en importance toutes les autres conquêtes, celle de Jérusalem par Nabuchodonosor fut petite et pauvre chose en comparaison de celle-ci, si grande, si grave. Les richesses de Jérusalem, il est vrai, furent transportées ailleurs, mais sa population ne fut pas liée par les pieds et par les mains, même si on la déporta en masse à Babylone. Ses objets sacrés ne furent pas éparpillés, souillés ou profanés, mais religieusement conservés par les rois assyriens dans leurs propres temples. Rien ne peut donc être comparé, dans la prise d’autres villes, à ce qui nous advint.

Je conjure donc, prie et exhorte votre Béatitude pour qu’on entreprenne de contrer et combattre toute entreprise de ce nouveau Mahomet, ce que l’on réussira si votre Béatitude s’emploie à hâter la paix en Italie. Cette paix, avec l’aide de Dieu, entraînera tous les bienfaits que votre Béatitude désire. Si Dieu me le permet, je me rendrai près de vous pour me mettre corps et âme à la disposition de la foi chrétienne, et vous dirai par le menu comment on peut détruire ces infidèles.

Votre humble serviteur, Isidore, cardinal, se recommande tout à vous.

A Candie, le 15 juillet [14]53.

Cinquième lettre au doge de Venise[modifier]

Une seule version, Vat. Barb. Lat. 2682, sec. XV, ff. 56v-58r (cf. supra).

Serenissime princeps ac eximie Domine,
novum crimen diebus nostris inauditum...

Sérénissime prince et illustre Seigneur,

C’est en raison de son ardente foi chrétienne que je me suis décidé à faire connaître à votre Grandeur ce nouveau crime inouï à notre époque : qu’elle devienne, le principe, le moyen et la fin du salut et de la victoire pour le peuple de Dieu, qu’elle détruise le Turc, ennemi du Christ, et sa nation barbare. Je sais pas trop par quel point commencer, le sujet est difficile, mais je fais confiance à votre attention, tout pénétré que je suis de la gravité des faits et de mon amour pour la foi.

Parmi toutes les puissances mondiales, je n’en vois point d’autre que votre Excellence qui soit en mesure d’assurer de façon à la fois convenable et suffisante une aussi grande entreprise. J’ai à l’esprit les victoires que vous avez remportées outre mer, la puissance glorieuse de votre Seigneurie, la renommée et la splendeur de votre cité construite de main divine et son rayonnement universel. Je vois votre piété, votre religion, votre générosité en toutes choses. Ni la crainte, ni la puissance de vos ennemis, ni la dépense ne vous ont jamais retenu, quand il s’est agi de la gloire de votre nom et de votre fonction. Mais plus encore, combien de fatigues avez-vous affrontées, combien de dangers, pour donner, ce qui a bien plus de prix, la paix à l’Eglise universelle.

Aujourd’hui, votre Seigneurie souffrira-t-elle de ne pas engager toutes ses forces pour faire plier l’ennemi, face à un crime aussi grand, condamné par le monde entier, une action aussi infâme et un risque aussi grave pour la foi chrétienne et l’honneur même de Dieu ? Est-ce pensable ? Est-ce crédible ? Qui pourrait croire qu’en ce moment précis, votre très chrétienne Seigneurie puisse se résigner à voir la foi chrétienne subir tant d’affronts sans qu’elle en tire vengeance ? Qui peut croire que votre Seigneurie tolère que cet ennemi perfide des chrétiens soit désormais maître de l’Orient ? Personne, non, ne pourrait le croire.

Pour ces motifs, et pour d’autres que je me réserve d’exprimer de vive voix à votre Majesté, nous ne devons pas rester à ne rien faire cet automne et cet hiver : nous devons au contraire nous employer à ce que l’ennemi n’augmente pas ses forces. Ce que nous pouvons préparer maintenant sans difficulté ne pourra plus être entrepris plus tard. Pour réaliser un tel projet, il faut aussi la participation de nombreux rois et princes sans oublier celle, que j’espère, de notre souverain pontife, prêt à s’engager dans l’entreprise à laquelle je pense. Mais c’est votre Seigneurie qui doit être l’initiateur et le guide suprême de cette grande entreprise, dont le résultat final sera à la mesure de la bonne volonté de chacun et conforme à nos attentes.

Donc, illustrissime Seigneur, miroir et exemple de la foi chrétienne, exercez votre puissance, daignez convaincre tous les rois et princes du monde de prendre les armes contre cet ennemi scélérat pour l’ôter du nombre des vivants. Ayez foi en Jésus-Christ, qui, après avoir mis son peuple à l’épreuve, conduira ses fidèles à une grande victoire sur ce perfide ennemi. Eternelle en sera votre renommée et fameux le nom glorieux de Venise.

Il me reste maintenant qu’un devoir moral : celui de dire à votre Altesse avec quelle charité et quelle bienveillance les Recteurs très magnifiques [de Candie] et les autres nobles habitants m’ont accueilli ici. Je leur dois beaucoup et leur exprime tous mes remerciements.

Isidore, cardinal Ruthène

De Candie, le 26 juillet 1453


Sixième lettre à Philippe III le Bon, duc de Bourgogne[modifier]

Retrouvée par Pertusi, cette lettre était jusqu'à la publication de son ouvrage (op. cit. infra) restée inédite. Pertusi souligne l’importance de cette découverte mettant en lumière une relation jusqu’alors ignorée entre Isidore et Philippe. « Quant au destinataire, écrit Pertusi, on sait que Philippe le Bon, lors du fameux Banquet du Faisan à Lille, le 17 février 1454, avait fait voeu de ‘prendre croisée’ contre le Turc et les infidèles (cf. O. Cartellieri, Am Hofe der Herzöge von Burgund, Basel 1926, pp. 143-63), mais qu’il ne put réaliser son voeu en raison de la situation de la France et plus généralement de l’Europe occidentale. Au moment où Isidore lui écrit, Philippe avait la sincère intention de partir en expédition contre les Turcs. En 1455, il avait demandé à son amiral Jeoffroy de Thoisy , courageux défenseur de Rhodes en 1444, un projet pour une guerre en Orient, [...] où celui-ci préconisait une attaque navale contre la base militaire de Gallipoli et contre Constantinople. L’expédition ne put jamais avoir lieu en raison de la rivalité entre Charles VII et son fils, le dauphin de France, le futur Louis XI, dont les buts politiques, différents de ceux de son père, nécessitaient l’appui du duc de Bourgogne.»

Texte : Codex : Taurin. Bibli. Nat. Lat. H.VI.12, sec. XV, ff. 122r-122v.

Très illustre prince et excellent Seigneur,

Par un malheureux coup du sort, l’ennemi du genre humain a exercé telle violence que l’on peut désormais affirmer qu’il a effacé le nom du Christ des pays d’Orient. La puissance armée et l’audace du Bey Mohamed, roi des Turcs, sont telles que, devenu le plus mortel ennemi de la chrétienté, il poursuit d’une haine féroce les fidèles du Christ par tous les moyens à sa disposition. Il vient en effet de s’emparer de Constantinople et de la ville voisine de Pera, après un siège où il a employé quantité de machines de guerre, et des troupes en grand nombre. Je n’ignorais ni ses buts, ni sa férocité, mais je me rendis pourtant en cette ville où je tentai d’apporter mon aide en cette période critique. Mais que pouvaient mes pauvres forces, que pouvaient celles de la ville face à sa puissance ? Il encercla la cité avec une armée de trois cent mille hommes et une flotte de deux cent vingt navires, fustes et galères, et entreprit le siège en semant l’épouvante. Nous étions peu nombreux, et combattîmes aussi longtemps que nous le pûmes, aidés par les Génois qui firent tous leurs efforts pour défendre la ville. Officiellement, ils étaient alliés aux Turcs, mais ce n’était qu’en apparence, car en réalité, ils nous envoyaient chaque nuit en cachette tous les hommes en état de se battre qu’ils pouvaient, ils participaient aux réunions du conseil impérial et donnaient des conseils à l’empereur sur les meilleurs moyens de défendre la ville. On les accuse d’avoir livré leur ville [Pera] aux Turcs afin de bénéficier d’une paix séparée, mais c’est un mauvais raisonnement, car ils étaient dans la même situation critique que nous, et n’avaient nul désir de précipiter leur propre ruine. La preuve, c’est qu’au moment même où Constantinople est tombée, Pera est tombée aussi au pouvoir des Turcs, qui ont rasé ses murs et aboli sa république. J’y étais personnellement, je puis fournir là-dessus un témoignage véridique : ils se sont comportés avec courage, avec héroïsme, et il n’est pas juste de les accuser, d’autant que leurs possessions sont tombées elles-aussi sous la domination des Turcs, et que Chio et Mytilène sont désormais asservies et doivent payer tribut.

Il est maintenant nécessaire de s’éveiller de notre sommeil et de dissiper le brouillard devant nos yeux. Votre très illustre Seigneurie peut faire de grandes choses, et les grandes entreprises sont faites pour elle. Voici venu le moment de prendre les armes et la croix, d’élever vers Dieu nos prières, afin qu’il prenne pitié de nous et ne permette pas que son nom et ses fidèles soient anéantis. Je suis convaincu que si votre illustre Seigneurie si les autres princes et seigneurs de la terre acceptent d’embrasser la cause commune, nous pourrons avec l’aide de Dieu venger la communauté chrétienne aujourd’hui durement terrassée ; je forme le voeu que telle soit l’intention de votre très illustre Seigneurie. Je crains qui si la chose traîne trop en longueur, l’ennemi n’augmente insensiblement sa puissance et que nous ne soyons plus en mesure de le vaincre quand bien même nous le voudrions.

J’ai voulu écrire brièvement ces lignes à votre très illustre Seigneurie pour l’éclairer sur la situation, et qu’elle conçoive à travers mes paroles le péril et la douleur de la chrétienté.

Isidore, cardinal évêque de Sabine, Rome, le 22 février 1455.

L’ensemble de ces textes et de leurs références vient de

Agostino Pertusi, La caduta di Constantinopoli, Le testimonianze dei contemporanei, Fondazione Lorenzo Valla, Arnoldo Mondadori Editore, 1976, 1990.

Traductions du latin, du grec et de l’italien : Marie-Anne Peric