100%.png

Six mois d’agitation révolutionnaire en Italie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

SIX MOIS


D’AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE


EN ITALIE.




LES CHEFS DU PARTI RÉPUBLICAIN ET LES PUBLICISTES DU PARTI MODÉRÉ À ROME, FLORENCE ET TURIN.
I. Timori e Speranze, di Massimo Azeglio. Torino, 1848. — II. Ai Giovani, ricordi di Ginseppe Mazzini. Italia, 1848. — III. Ai suoi Elettori, Massimo Azeglio. Torino, 1849. — IV. Due Lettere di Terenzio Mamiani. Roma, 1849. — V. Il Saggiatore, discorso proemiale per Vincenzo Gioberti. Torino, 1849. — VI. Sulla proposizione delta costituente delli stati romani, discorso del depatato Pantaleoni. Roma, 1849. — VII. Frammente sull l’Italia nel 1822 e progetto di confederazione. Firenze, 1848.




Une seconde fois l’Italie est vaincue ; mais ce n’est pas seulement sous les armes de Radetzky qu’elle succombe. L’année dernière, ses divisions intérieures l’avaient empêchée de triompher, aujourd’hui elles l’ont positivement livrée au glaive. Ce qui s’est passé dans la péninsule pendant les six mois qui viennent de s’écouler depuis l’armistice Salasco avait rendu infaillible la catastrophe que nous venons d’apprendre. Le vieux maréchal, avec toute son activité et sa science militaire, n’a pas mieux conduit les affaires de l’empereur que ne l’ont fait les juntes démagogiques de Milan, de Florence et de Rome. Payées par la cour de Vienne, celles-ci eussent-elles mieux agi ? Grace à M. Mazzini et à la jeune Italie, la péninsule sait peut-être enfin à qui s’en prendre et qui accuser de ses malheurs.

Mais à chacun sa part. Si les républicains achèvent en ce moment la ruine de leur pays, il est juste de reconnaître qu’ils n’ont pas été seuls à la préparer. S’ils sont parvenus à réaliser des desseins traités naguère d’utopies, ils ont dû une notable part de leur succès à leurs propres adversaires. En ceci, nous devons constater leur habileté. La république, se présentant à visage découvert, avait peu de crédit en Italie. Elle a donc usé de ruse, elle a pratiqué des intelligences dans le camp opposé, et a réussi à faire faire ses affaires par ceux-là même qui attaquaient son drapeau. « Je n’en veux pas, disait un jour à ce sujet l’infortuné M. Rossi, je n’en veux pas aux gens qui font leur métier ; mais je m’irrite et je m’indigne contre ceux qui ne savent pas faire le leur. » Ce mot peint toute la situation. Sous l’influence non avouée des révolutionnaires mazziniens, il s’est opéré en très peu de temps une confusion étrange entre les partis politiques nettement délimités jusqu’alors en Italie ; des compromis déplorables de noms et de doctrines, des coalitions imprévues, ont porté aux affaires les hommes les moins faits pour s’entendre, et en définitive ont remis le pouvoir aux mains de ceux qui n’avaient d’autre mission que de le renverser. Comme toujours, il était trop tard lorsque l’imminence du danger a ouvert les yeux à ceux qui avaient servi d’instrumens à l’intrigue. C’est l’éternelle histoire des partis ; en l’esquissant pour Rome, pour Florence et pour Turin, nous courons risque de retracer nos propres erreurs.


I. – ÉTAT DES PARTIS APRÈS LA GUERRE.

Il y a dix-huit mois (on pourrait croire dix-huit années, tant les événemens se sont pressés dans cet intervalle), il n’y avait, à proprement parler, en Italie que deux partis : le parti rétrograde, qu’on nommait la faction austro-jésuitique ; peu nombreux, composé d’individualités médiocres, mais puissant par la protection de l’Autriche et occupant toutes les avenues du pouvoir ; en face de lui, l’école libérale, qui ralliait autour de M. Gioberti tout ce que l’Italie renfermait d’esprits d’élite, tout ce qui voulait le renversement de la suprématie exercée directement ou indirectement par l’Autriche sur les divers états de la péninsule. Quant au parti républicain, il formait une imperceptible minorité ; il était presque tout entier dans l’émigration. Le souvenir de ses fautes et des maux qu’il avait tant de fois attirés sur l’Italie ne contribuait pas à grossir le nombre de ses adhérens et servait merveilleusement l’intelligente propagande organisée par M. Balbo et d’Azeglio au profit des idées modérées. M. Mazzini était le chef et la seule expression remarquable de cette opinion. Plus d’un nom illustré plus tard par maint exploit démagogique comptait alors dans les rangs de l’école libérale. M. Sterbini était constitutionnel, M. Montanelli se glorifiait du titre de disciple de Gioberti. Le triumvir actuel de Florence, partisan déclaré de l’indépendance et de la guerre, comme tous les libéraux, n’avait pas, à beaucoup près, une opinion aussi arrêtée sur les questions de liberté intérieure. Il s’arrêtait à la réforme et à ce qu’on appelait les institutions consultatives ; il combattit même, dans le temps, les novateurs qui réclamaient des formes parlementaires et une constitution. Ce dernier mot lui semblait pour le moins imprudent et entaché d’une origine française révolutionnaire qui effarouchait son ultramontanisme. Quantum mutatus ab illo !

Dans le grand parti libéral cependant, une fraction, impatiente de la résistance des souverains et de leur lenteur à accorder les réformes unanimement sollicitées, tenta de sortir de cette agitation pacifique et légale que M. Gioberti prêchait du fond de l’exil à ses compatriotes, et que M. d’Azeglio mettait en pratique à Rome avec un remarquable succès. Ces dissidens cherchèrent un point d’appui sur la multitude et créèrent les dimostrazioni in piazza. Il fallait, disaient-ils, exercer à la fois une pression sur les gouvernemens et hausser le diapason de l’opinion publique. L’allanguissement séculaire d’une race oisive nécessitait l’emploi de stimulans énergiques, si l’on voulait la lancer contre l’Autriche et lui donner la passion de l’indépendance nationale. Enfin, ils s’appuyaient, mais à tort, sur l’exemple de l’Angleterre ; car si les meetings monstres et les processions publiques sont déjà considérés comme dangereux au sein de cette société anglo-saxonne si vigoureusement organisée, si instinctivement dévouée à l’ordre, à bien plus forte raison était-il imprudent de les favoriser chez des populations aux allures extrêmes, et capables de passer d’une torpeur complète à des écarts dont il est impossible de mesurer la portée. Pour arracher leurs libertés à des pouvoirs débiles, bien qu’entourés de formes despotiques, le droit de pétition suffisait aux Italiens, sans qu’ils eussent besoin d’y ajouter celui de réunion, périlleux même chez des nations rompues aux mœurs politiques. C’est ce que soutinrent fortement plusieurs écrivains respectés et populaires, M. le comte Balbo entre autres, dans ses Lettres politiques, où il s’efforçait de maintenir sur le terrain de la légalité et de la modération, le seul qui eût été jusqu’alors favorable à la cause italienne, l’effort que certains patriotes imprudens tendaient à précipiter dans des voies excentriques. Pour prix de leurs sages conseils, ces écrivains devinrent suspects : c’est l’habitude. On n’osait pas encore les traiter de rétrogrades, mais on les taxa de timidité et de modérantisme.

Dès cette époque, on put donc distinguer deux nuances dans le parti libéral l’une d’exaltés, jeunes gens pour la plupart, disposés à accélérer le mouvement et à courir les aventures ; l’autre, formée par la grande majorité, qui, pressentant le péril, dut tenter la double et difficile entreprise de réagir contre une trop grande précipitation, tout en poursuivant avec fermeté la conquête des libertés constitutionnelles. Toutefois la division n’était pas bien profonde, et la querelle n’était pas encore envenimée, lorsque éclatèrent le soulèvement de Milan et la guerre de la Lombardie. Il fut aisé de voir alors combien était sage la politique de l’auteur du Primato et de ses amis, qui, au rebours de leurs devanciers, avaient constamment voulu subordonner les questions de liberté et d’organisation intérieure, sources de discorde, à la question d’indépendance, pour laquelle ce n’était pas trop de l’union des princes et des peuples et de la concentration de toutes les forces vives du pays. Le premier mouvement fut admirable ; l’Europe crut un instant à une transformation réelle de l’esprit italien sous les dures leçons de l’expérience : courte illusion. L’éducation de ces populations, courbées sous un joug séculaire et systématiquement énervées par leurs oppresseurs, aurait eu besoin d’un plus long temps encore pour devenir complète. Pie IX l’avait dit lui-même : Il faut dix ans au moins pour que les idées politiques pénètrent chez ce peuple. Les promoteurs du mouvement libéral le sentaient bien aussi, et il n’avait pas dépendu d’eux ; que la guerre ne fût retardée ; mais les circonstances ne les laissèrent pas maîtres de leurs mouvemens. La révolution de février, venue trop tôt chez nous, au dire même des républicains de la veille, a été encore plus prématurée pour l’Italie, qu’elle a jetée de plein saut dans une lutte disproportionnée, avant qu’elle eût eu le temps de s’aguerrir, de recueillir et de développer ses forces. Deux ans auparavant, l’auteur des Speranze d’Italia, mettant courageusement à nu la plaie de son pays, avait insisté sur la nécessité de moraliser avant tout les masses pour les rendre dignes de la liberté. Il était entré sur l’éducation de ses compatriotes dans des détails pratiques qui parurent puérils à certains métaphysiciens, alors absens de leur pays, tout-à-fait étrangers à ce qui s’y passait, et qui ont toujours pensé que pour délivrer l’Italie il suffisait de lancer des harangues apocalyptiques du haut du Capitole. L’avenir décidera entre leur système et celui du publiciste piémontais, qui demandait que, sans tant de rhétorique, on enseignât à la jeunesse italienne le maniement des armes et la charge en douze temps. Ces grands citoyens sont à Rome aujourd’hui. Ils y débitent, depuis trois mois, leurs prophéties tout à leur aise, et nous n’avons pas vu les légions qui devaient sortir de terre sous les pas de ces nouveaux Pompées !

Les deux chefs du parti constitutionnel et du parti républicain se trouvaient à Paris au commencement de la guerre. M. Mazzini, peu de temps après la révolution de février, y avait fondé un club, qui, à l’instar des diverses réunions du même genre, avait la prétention de représenter la nation italienne, faisait des visites à l’Hôtel-de-Ville, drapeau en tête, et des allocutions au gouvernement provisoire, qui le haranguait avec le même sérieux qu’il eût pu employer vis-à-vis d’ambassadeurs accrédités. À un discours assez nébuleux de M. Mazzini, M. de Lamartine, on s’en souvient, répondit en félicitant hautement ces citoyens de l’Italie du généreux élan qui les poussait vers les Alpes et à la conquête de leur indépendance ; mais, en même temps que notre ministre des affaires étrangères donnait de si bonnes paroles et des passeports aux révolutionnaires italiens, il faisait tous ses efforts, c’est lui qui nous l’a dit, pour retenir le roi de Sardaigne. M. de Lamartine, lui aussi, croyait-il que la parole et l’idée seraient plus fortes contre les Autrichiens que les soldats piémontais ?

Ceux-ci étaient déjà devant Vérone, lorsque M. Mazzini transporta son club à Milan et commença à intriguer sur les derrières de l’armée italienne. Nous savons qu’avant de quitter Paris, M. Mazzini avait reçu des communications au nom du parti libéral et des constitutionnels : on l’invitait à ajourner jusqu’après la fin de la guerre toute discussion de principes qui ne pouvait être que dangereuse, et à user de son influence sur ses adhérens dans l’intérêt commun. M. Mazzini l’avait promis : il le déclara même en tête du journal qu’il fit paraître à son arrivée à Milan ; mais le naturel ne tarda pas à revenir au galop. M. Mazzini est un sectaire mystique et fanatique, une manière d’Arnauld de Brescia, esclave de l’idée, et qui, pour obéir à l’illumination intérieure, ne craint pas de mettre pieusement le feu aux quatre coins de l’Italie. Il le prouve bien en ce moment. À Milan, il se mit tout d’abord à saper, lui l’unitaire pur, la réunion de la Lombardie avec le Piémont. Les communes lombardes, consultées par voie de scrutin, avaient déclaré leur adhésion avec une admirable unanimité : c’était un grand acte de sagesse politique ; mais le suffrage universel ne fait pas toujours les affaires des rhéteurs. M. Mazzini et ses adhérens contestèrent la légalité de ce vote : suivant eux, l’union ne pouvait être décrétée que par une assemblée constituante des députés de la Lombardie et du Piémont réunis à Milan. Sur ce thème, l’Italia del Popolo fonda une longue et artificieuse polémique, qui n’eut malheureusement que trop d’influence sur les désastres du mois d’août. Au lieu de s’organiser et d’aller au feu, la jeunesse milanaise passa son temps à écouter les bavardages des coryphées républicains, à disserter sur l’excellence du système unitaire comparé au système fédératif, et à tonner contre l’ambition du roi Charles-Albert. Grace à ces controverses dignes du Bas-Empire, il n’y eut bientôt plus à discuter ni à statuer sur l’annexion. Nous n’avons pas à raconter ici la malheureuse fin de la campagne de 1847 ; notre intention est seulement d’indiquer le rôle que jouaient alors ceux qui ont soulevé l’Italie contre ses princes, sous prétexte que ceux-ci n’étaient pas assez bons patriotes. Quand M. Mazzini vit la déroute de l’armée piémontaise, croyant apparemment, suivant son expression, que la guerre des rois était finie et que celle du peuple allait commencer, il jeta sa plume et son journal, et saisit le mousquet. Un aventurier qui avait guerroyé à Montevideo, et qu’on renommait en Italie pour sa capacité militaire, venait d’arriver à Gênes et formait, depuis quelque temps, une légion qui, par parenthèse, n’a jamais paru en ligne nulle part : c’est probablement la raison qui poussa M. Mazzini à s’y enrôler. M. Mazzini se proclama bruyamment milite di Garibaldi ; puis, comme Radetzky s’approchait, le grand-prêtre de l’idée vint à penser que, s’il lui arrivait malheur, le peuple et la postérité pourraient bien lui demander un compte sévère de son imprudence. Il crut que son premier devoir était de se réserver pour des jours meilleurs : sans prendre congé de son capitaine, il se sauva à Lugano et s’enfonça ensuite dans les montagnes de la Suisse, d’où il envoya, quelque temps après, un souvenir à ses amis, sous la forme d’une petite brochure intitulée : Ai Giovani, Ricordi, di Giuseppe Mazzini.

Quels pouvaient être ces souvenirs que l’intrépide soldat de Garibaldi adressait à la jeunesse italienne du fond de sa retraite ? Ce n’étaient pas sans doute les récits des périls partagés avec elle. Aussi se gardait-il bien de toute allusion trop directe aux derniers événemens. Son livre, aux trois quarts rempli, suivant son habitude, de pompeuses dissertations sur les principes éternels qui président à la vie et à la mort des peuples, et d’autres thèses métaphysiques aussi hors de propos, n’avait d’autre but que de prouver aux Italiens que s’ils avaient été battus par les Autrichiens, c’était uniquement pour n’avoir pas su, avant de marcher à l’ennemi, se débarrasser de leurs princes, pour avoir entrepris une guerre royale au lieu d’une guerre du peuple, leur prédisant une semblable déroute tant qu’ils persisteraient à se livrer aux modérés, réformateurs pratiques, sages, qui n’étaient que les hommes d’un temps de turpitude ! La conclusion était une attaque violente contre ces traîtres modérés qui avaient eu la malveillance de discréditer et de combattre la politique de la jeune Italie, et dont tous les efforts tendaient, depuis plusieurs années, à corrompre, affaiblir et démoraliser le peuple. Grace à leurs intrigues, les glorieuses traditions de 1820 et 1831 étaient reléguées dans l’oubli, l’ame de la nation était énervée, et le lion populaire se trouvait muselé au profit des rois et des aristocraties, Le lion populaire est une image dont abuse fort l’éloquence démagogique par tous pays, et qui fait toujours son effet. Elle ne pouvait manquer en cette circonstance d’être agréable aux Italiens empressés de rejeter sur tout autre que sur eux-mêmes la responsabilité de leurs désastres. M. Mazzini, comme tous ceux de son école, se montrait prodigue des plus fades adulations à la foule, et, pour justifier ses flagorneries révolutionnaires, ne craignait pas de démentir et de dénaturer des faits accomplis à la face de l’Italie entière ; il osait insulter avec une audace peu commune des hommes qui, après avoir soutenu des luttes pour la liberté, étaient allés verser leur sang en Lombardie et pansaient de glorieuses blessures alors que M. Mazzini les traitait de Machiavels d’antichambre.

L’un d’eux, M. d’Azeglio, lui avait répondu d’avance dans une brochure qui parut au même moment que celle de M. Mazzini [1]. Ce fut une heureuse coïncidence que celle qui mit en regard des emphatiques déclamations et des philippiques outrées de l’écrivain radical le langage simple et pratique, la droite et saine raison de l’un des plus illustres défenseurs du principe constitutionnel. Homme d’action en même temps que publiciste distingué, M. le marquis d’Azeglio s’est constamment montré sur la brèche depuis l’origine ; en toutes circonstances, il a soutenu les vraies doctrines libérales contre les excès en sens contraire de la réaction et de la démagogie. On l’a vu tour à tour, et avec un zèle infatigable, plaider la cause des réformes auprès du pape Pie IX et du roi Charles-Albert, puis lutter de toute la force de sa popularité et de son bon sens contre les exaltés de Florence et de Rome, alors qu’un grand nombre de ses propres amis ne voyaient encore dans l’agitation populaire qu’un moyen plus prompt de mettre l’Italie en possession de ses libertés constitutionnelles. Son esprit sagement progressif, impartial, précis et tout français, l’a préservé à la fois des découragemens auxquels s’est abandonnée l’ame noble et élevée de M. le comte Balbo, comme aussi des écarts de l’impétueux auteur du Primato. En un mot, M. d’Azeglio est resté la personnification la plus exacte de l’école libérale modérée, et son opinion a, en Italie, toute la valeur d’un programme politique. La brochure Craintes et Espérances était donc un manifeste opposé à un manifeste.

Comme si tout se fût réuni pour établir un piquant et complet contraste entre les deux ouvrages et les deux hommes, jamais peut-être la verve et la logique incisive qui caractérisent M. d’Azeglio ne s’étaient fait jour en une phrase plus mordante, plus correcte, plus concise (qualité rare chez les Italiens). Sa prose limpide et spirituelle, d’un tour qui rappelle Paul-Louis Courier, devait avoir facilement raison des périodes amphigouriques de M. Mazzini. Enfin, pour dernier trait, les circonstances dans lesquelles se trouvait chacun des deux écrivains donnaient lieu à des rapprochemens fort peu avantageux pour l’honneur de la république dans la personne de son chef. La retraite de M. Mazzini à Lugano avait scandalisé les Italiens, peu difficiles néanmoins en fait de courage ; personne n’ignorait au contraire que M. d’Azeglio avait fait la campagne en Vénétie avec le général Durando, qu’il avait eu la jambe fracassée par une balle à Vicence en défendant le Monte Berico avec deux mille hommes seulement contre douze mille Autrichiens, et qu’il n’était point encore guéri de cette grave blessure au moment où il écrivait. Aussi M. d’Azeglio avait-il qualité pour demander compte aux républicains de la conduite tenue par eux durant la guerre, et des exploits qu’ils avaient accomplis pour la cause nationale. Exploits de clubs et de cafés, lâches intrigues contre des gens placés sous la mitraille, tout le bilan de la campagne des mazziniens était tracé d’une plume vigoureuse ; puis, animé d’une patriotique indignation contre les sophistes qui, pour capter la popularité, abusaient grossièrement l’Italie sur ses véritable forces, M. d’Azeglio s’écriait : « Après que l’armée piémontaise, plus ou moins soutenue par les contingens de Rome et de la Toscane, munie d’artillerie et régulièrement organisée, a dû céder le terrain, les organes de la république viennent nous dire : La guerre des rois est finie, la guerre des peuples commence ! Que répondre à des hommes qui osent tenir un semblable langage, à des hommes qui, après tout ce qui vient de se passer, comprennent de la sorte la question italienne et connaissent si peu le malheureux peuple qu’ils prétendent conduire ? Certes, c’est une dure et amère chose pour moi, comme pour tout Italien, que d’avoir à dévoiler aux yeux du monde entier les plaies de ma nation, d’autant plus que je suis persuadé que ce n’est point à elle, mais aux anciens systèmes de gouvernement, que l’Italie en est redevable ; mais comme il est utile, indispensable de connaître la vérité, de se rendre compte du pratique et du possible, j’aurai la force de rechercher des preuves désolantes, et, à ceux qui ont prononcé cette phrase, je demanderai : Croyez-vous vraiment, sincèrement, que notre peuple se lèvera en masse pour vaincre l’armée autrichienne ? »

Dans un post-scriptum ajouté à sa brochure, M. Mazzini n’hésita pas à répondre à cette question : « Oui, je crois vraiment, sincèrement, que notre peuple se lèvera en masse. » Le croit-il encore aujourd’hui ? Les Piémontais ont été écrasés à Novare, et non-seulement pas un homme n’a bougé à Rome et à Florence, mais les Lombards eux-mêmes sont restés immobiles dans leurs villes évacuées par les garnisons autrichiennes ! Qui connaît mieux les Italiens, de Radetzky, de M. d’Azeglio, ou de M. Mazzini ?

M. d’Azeglio ajoutait : « Le peuple italien, que les gouvernemens passés ont systématiquement tenu éloigné de toute idée politique, n’a pas conscience de ses droits, encore moins de ses devoirs. L’instruction politique du peuple, je veux dire de la masse, de 90 pour 100 de la population, se bornait, hier encore, à savoir qu’il y avait d’un côté un pape et des princes, de l’autre une Autriche, sorte de pouvoir mystérieux dont la main, partout cachée, se faisait partout sentir, une sorte de Deus ex machina. En face du pape et de l’Autriche, jacobins, francs-maçons, carbonari, se présentaient aux imaginations effarées entourés de toute l’épouvante qu’inspire aux enfans l’approche de l’ours ou de la sorcière. Le vulgaire voyait les deux partis continuellement en lutte. Pour lui, les francs-maçons n’avaient d’autre but que d’égorger les prêtres et le pape en l’honneur du diable leur chef. Le pape ne songeait qu’à envoyer en enfer les francs-maçons pour la plus grande gloire et le profit de la sainte église, et, sur l’arrière-plan, l’Autriche apparaissait pour décider la question en faveur du pape et mettre le diable en fuite quand la victoire menaçait de se déclarer pour celui-ci. Voilà à quoi se réduisait la politique du vulgaire. D’Italie, de nationalité, d’indépendance, il n’était nullement question.

« Nous avions voulu faire l’éducation de ce peuple avant de le lancer dans les grandes entreprises. La jeune Italie, au contraire, prétend le jeter de plein saut dans la république. Pour moi, ajoutait l’auteur avec une raison parfaite, ce n’est pas la république en elle-même que je redoute, je ne la crois pas possible ou au moins durable en Italie, mais c’est le despotisme et peut-être les Croates qui sont au bout. »

En plus d’une circonstance, M. d’Azeglio s’est montré bon prophète. Cette fois encore l’événement ne lui a que trop donné raison. L’entreprise de M. Mazzini a eu pour premier résultat d’amener les Croates à Turin ; demain peut-être les verrons-nous à Rome. Dieu veuille que les craintes de M. d’Azeglio ne se réalisent pas dans toute leur étendue ! Portant son regard au-delà de l’Italie et sur l’état général de l’Europe, M. d’Azeglio voit dans la situation actuelle le germe de graves périls pour l’avenir. La question, selon lui, est nettement posée entre l’Orient uni, compact, discipliné, et l’Occident divisé, affaibli par la discorde. L’issue de la lutte ne saurait être douteuse. Tout ce qui abhorre le désordre et la licence sera pour les Cosaques, et au milieu du conflit périra la vraie liberté. « Il me semble, dit-il, que la république travaille aujourd’hui de toutes ses forces au rétablissement de la monarchie, je ne dis pas seulement de la monarchie constitutionnelle, mais de la monarchie pure, voire du despotisme ! La terreur et l’échafaud de 93 effrayèrent-ils l’Europe autant que le parti qui a été vaincu sur les barricades de juin ? J’en doute fort. En 93, il n’était question que de la tête ; en 1848, c’est du foyer, du toit héréditaire qu’il s’agit de déclarer illégal, de la famille qu’on veut proclamer un abus, une tyrannie. Cette république travaille pour quiconque saura rassurer la propriété et la famille ; elle travaille pour les rois absolus. »

C’est parce qu’il est sincère partisan de la liberté, que M. d’Azeglio se prononçait si nettement contre la république. Néanmoins, tout en la combattant avec vigueur, il montrait, il faut en convenir, un peu trop de sécurité à l’endroit de son établissement. Il ne croyait pas le danger si prochain qu’il l’était en réalité. Sans doute la république n’avait pas de raison d’être en Italie, sans doute elle était antipathique à l’immense majorité de la nation ; mais tout n’est-il pas possible à une poignée d’hommes audacieux au milieu d’un pays qui s’abandonne, et n’est-il pas à craindre que la même torpeur inerte qui se l’est laissé imposer ne s’oppose de long-temps à ce qu’on la renverse ? Il y avait à Rome, en Toscane, en Piémont, une majorité immense qui pensait comme M. d’Azeglio, qui trouvait ses paroles les plus raisonnables du monde et n’avait pas le moindre penchant pour M. Mazzini. Cette majorité cependant a subi M. Mazzini à Rome et en Toscane ; peu s’en est fallu qu’elle ne fût débordée en Piémont. Cette majorité était au pouvoir, elle était maîtresse des assemblées : la force semblait être entre ses mains, et pourtant on l’a vue se fondre en quelque sorte instantanément et disparaître presque sans combat. Où donc était alors cette phalange d’écrivains et de publicistes qui jusqu’à cette époque avaient dirigé et soutenu l’opinion publique avec un si parfait accord ? Qu’étaient devenus les chefs naguère encore si écoutés de l’école libérale ? Par quelle fatalité s’étaient opérées cette décomposition soudaine des partis, cette espèce de confusion des langues dans toute l’Italie après l’armistice Salasco ? Nous venons de montrer M. d’Azeglio aux prises avec la jeune Italie ; il combattait à peu près seul. Parmi ses anciens amis politiques, les uns avaient passé par les affaires, et, sortis du pouvoir, s’enveloppaient de cette espèce de dignité et d’inaction qui suit la remise d’un portefeuille. D’autres, mécontens de voir la guerre suspendue et la conquête de l’indépendance ajournée, inclinaient vers la portion exaltée du parti, laquelle se montrait alors très ardente à dénoncer la mollesse des gouvernemens et à demander qu’on tentât de nouveau le sort des armes. Pour le malheur de la cause, M. Gioberti se trouvait avec eux.

M. Gioberti a commis à cette époque une grave erreur, nous ne craignons pas de le dire, malgré l’admiration que nous professons pour lui, et précisément surtout à cause de l’estime, s’il se peut plus grande, que nous a inspirée la courageuse fermeté avec laquelle il est revenu sur ses pas. Parti de Paris peu après M. Mazzini, M. Gioberti fut reçu avec acclamations par l’Italie enthousiasmée, le voyage qu’il fit à Milan, Gênes, Florence, Rome et Bologne, fut un véritable triomphe. Sa popularité était immense alors, et s’il eût voulu faire la résistance qu’il a tentée plus tard, il est probable qu’il eût dominé la situation. Pour cela, il lui eût fallu, ce nous semble, nonobstant de légères dissidences, s’unir étroitement à ses anciens amis, aux conservateurs du parti libéral. Il se fût aidé de leur dévouement et de leurs conseils, qui ne pouvaient certes lui être suspects, et, de son côté, il les eût soutenus de son influence, encore intacte. Au lieu de suivre cette voie, M. Gioberti fit alliance avec les exaltés, avec le parti de la guerre immédiate. Était-ce pour ménager sa popularité ? On eût pu le croire alors ; mais la suite a montré que M. Gioberti en savait faire bon marché et avait l’esprit assez haut pour la sacrifier sans regrets à ses convictions. Esprit ardent et absolu en toutes choses, l’auteur du Primato pensait alors que la guerre devait être poussée à outrance, et, mécontent de voir les modérés opposer des délais à la reprise des hostilités, il s’éloigna d’eux sans se demander si l’ardeur intraitable que montraient ses nouveaux amis pour la guerre prenait sa source dans un vrai et sincère patriotisme, ou si ce n’était qu’une simple poursuite de portefeuilles.

Quoi qu’il en soit, la question de la guerre immédiate fut dès-lors posée entre les partis. Ceux qui repoussaient la guerre, au moins momentanément, passèrent pour mauvais patriotes, quels que fussent les gages antérieurs qu’ils avaient donnés ; ces réactionnaires reçurent le surnom de codini (porte-queue, perruques), lequel a eu une aussi grande vogue en Italie que l’épithète infiniment moins pittoresque inventée en France. Par contre, les libéraux avancés s’intitulèrent démocrates ; ils demandèrent la création de ministères démocratiques, et ils entrèrent de plus en plus dans cette voie dangereuse dont il semble que l’exemple de ce qui s’était passé chez nous eût dû les écarter. Là, comme ici, c’est une gauche imprévoyante qui a amené la république. Comme pour compléter la parodie, en Italie aussi, le tour s’est fait à l’aide d’un mot sacramentel : nous avions crié : Vive la réforme ! ils ont crié : Vive la constituante ! sans y voir plus clair que la garde nationale du 23 février.

En Italie, on a constamment et essentiellement besoin de crier quelque chose. Après avoir depuis deux ans successivement acclamé la réforme, la ligue, la constitution, Pie IX (hélas !) et tous les souverains, même le roi de Naples un instant, la mode était venue de crier vive la constituante ! La constituante de quoi ? À coup sûr, les clubistes en plein vent de Gênes et de Livourne, pas plus que les fortes têtes du Circolo romano, n’auraient su le dire. Était-ce une convention unitaire, une diète fédérale, ou simplement une assemblée élue dans chaque état pour élaborer une constitution particulière ? C’était un peu de tout cela. Jamais expression plus ambiguë ne se prêta à des interprétations plus diverses. Elle avait été habilement choisie et exploitée à Milan par M. Mazzini. La constituante ne s’appliquait, disait-il alors, qu’aux seules provinces lombardes et vénitiennes et à la question de l’annexion. Nous avons vu comment cette proposition intempestive, en divisant les esprits et en préparant en partie la défaite des Piémontais, avait obtenu le résultat souhaité par les républicains, celui de rendre impossible la formation du royaume de la Haute-Italie. De Milan le mot circula à Gênes, à Livourne, à Florence, comme tant d’autres qui avaient successivement servi à agiter la foule inintelligente. Les reduci le rapportèrent à Rome, où ils venaient faire le coup de fusil contre les cardinaux et les monsignori, ce qui était plus sûr et non moins glorieux que contre les Croates. Les Gênois, les Pisans pensèrent que, s’ils n’avaient pas chassé les barbares, la faute en était aux soldats piémontais et surtout à l’absence d’une constituante. Chacun alors de demander une constituante.

Ce qui est vraiment curieux, c’est l’incroyable quiproquo qui s’introduisit à l’aide de ce mot. Nous ne savons s’il en faut faire honneur au hasard ou à M. Mazzini. Si c’est à ce dernier, il témoigne d’un génie très inventif et d’une fourbe peu commune. Il eût été difficile de mieux brouiller les cartes. En effet, on se mit d’abord, pour suivre la mode probablement, à appeler constituante l’ancienne ligue proposée dans le Primato et les Speranze, le projet de confédération d’états poursuivi depuis long-temps par les libéraux, et sur lequel, à un grand nombre d’ouvrages remarquables, M. Vieusseux de Florence vient d’ajouter une brochure fort intéressante intitulée : Franzmenti sull’ Italia nel 1822. Cette constituante était celle de M. Gioberti, le promoteur de la fédération. Pourquoi ne lui avait-il pas conservé son nom primitif, beaucoup plus clair, et qui en exprimait mieux la nature ? Il y avait ensuite la constituante de M. Mamiani, sorte de parlement destiné à donner une constitution à l’état romain, puis celle de M. Montanelli, qui voulait, de son côté, réorganiser la Toscane, non sans quelque arrière-pensée d’unitarisme. Quant à M. Mazzini, il gardait encore dans sa poche sa constituante à lui, le rêve de toute sa vie, la convention italienne au Capitole, dont il avait essayé, ainsi que nous l’avons dit, d’établir une première succursale à Milan. Pour le moment, Léopold et Pie IX étant sur le trône et M. Rossi ministre, il n’y avait pas trop moyen, pour le chef de la jeune Italie, d’approcher du Capitole. Il lui fallait des noms moins compromis que le sien pour lui frayer la voie. « Ne craignons pas, écrivait-il à ses disciples, ne craignons pas d’employer à l’œuvre sainte de profanes initiateurs. Quand l’instrument a fait son service, on le rejette. Leur tache accomplie, remplacez-les par d’autres jusqu’à l’heure venue. » C’est de la haute politique, comme on voit. Dans le désarroi où se trouvait le parti constitutionnel, la jeune Italie sut recruter ses initiateurs. À Rome, elle donna ce rôle à M. Mamiani ; à Florence, à M. Montanelli ; en Piémont enfin, au ministère démocratique que M. Gioberti fit éclore sous son aile.

II. – RÉVOLUTIONS DE FLORENCE ET DE ROME.

C’est par la Toscane qu’on commença. Les radicaux avaient jeté leur dévolu sur cette portion de l’Italie. Ils avaient décidé d’en faire leur base d’opérations pour républicaniser le reste de la péninsule. Ils avaient bien raison. Bien que la Toscane soit le pays le moins propre au régime républicain et qu’une tentative de réforme des institutions fondamentales y fût un non-sens, puisque, depuis plus de quatre-vingts ans, le principe démocratique y a été introduit et appliqué dans toute sa largeur, la jeune Italie y devait avoir beau jeu. Dans cette douce contrée, où chacun laisse faire et ne songe qu’à éviter la lutte, l’avantage devait rester à la première volonté obstinée qui se rencontrerait. Il s’en trouva une dans la personne de M. Guerrazzi. M. Guerrazzi est un avocat qui, depuis une année, n’avait d’autre occupation que d’ameuter la populace de Livourne et de terrifier à tout propos le gouvernement du grand-duc par des manifestations soi-disant nationales dont nous pouvons apprécier la force, nous qui savons comment s’organisent les manifestations ; mais à Florence on n’osait guère regarder en face cet épouvantail. Livourne était considéré comme un vrai volcan, et M. Guerrazzi comme un homme indomptable. Une seule fois cependant l’avocat exalté trouva son maître. Un des ministres du grand-duc, le comte Serristori, ancien soldat de l’empire, pensa que le monstre n’était peut-être pas si terrible de près que de loin. Il alla droit à lui avec quelques compagnies de soldats, balaya les rues de Livourne, saisit M. Guerrazzi avec quelques autres boute-feux et les envoya immédiatement dans les casemates de Porto-Ferrajo. Par malheur, tous les ministres toscans n’avaient pas la même décision que M. Serristori, et quand le gouvernement du grand-duc s’est retrouvé en face de M. Guerrazzi, il n’a pas su imiter ce salutaire exemple.

Il est douteux cependant que M. Guerrazzi, assisté de ses Livournais, eût réussi, ainsi qu’il est arrivé, à se faire accepter pour ministre par le faible Léopold. Il eut le bonheur de trouver un auxiliaire précieux dans M. Montanelli. Nous avons eu souvent occasion de parler de M. Montanelli. Ce jeune professeur de l’université de Pise, catholique et patriote ardent, eût mieux fait, pour sa gloire, de rester sur le champ de bataille de Curtatone, où il s’était conduit en héros et tomba grièvement blessé aux mains des Autrichiens. Il eût emporté avec lui une renommée sans tache et les regrets unanimes de tous ses compatriotes, qui l’aimaient pour ses qualités personnelles autant qu’ils l’estimaient pour son talent. M. Montanelli, pour s’en convaincre, n’a qu’à relire les oraisons funèbres qui parurent dans tous les journaux, après que le bruit de sa mort se fut accrédité. Malheureusement pour lui il en réchappa, et, rendu à la liberté, après une courte captivité à l’hôpital militaire de Mantoue, il revint en Toscane, où la courageuse conduite qu’il avait tenue accrut encore le prestige dont l’entourait auparavant son éloquence. Flatté des ovations dont il était l’objet, M. Montanelli fit des harangues sur la grande place de Livourne ; il eut un grand succès de rhétorique, de jeunesse et d’enthousiasme, et en considération de sa popularité le gouvernement ne crut pouvoir mieux faire que de le nommer gouverneur de cette cité embarrassante. On espérait que ce choix serait agréable aux Livournais, et l’on se confiait en même temps à l’honnêteté de M. Montanelli. Nous ne voudrions pas dire que celle-ci fit défaut ; nous aimons mieux croire qu’il éprouva cette déplorable hallucination qui fait voir aux Barbès de tous les pays le peuple souverain sous la figure de quelques centaines d’émeutiers. M. Montanelli eût cru forfaire à ses devoirs de patriote, s’il eût méconnu la volonté du peuple exprimée par les comparses habituels de M. Guerrazzi : il aima mieux manquer complètement à ses devoirs d’administrateur et, à la première émeute, tandis que le peuple s’emparait tranquillement de la ville au cri de vive la constituante ! M. Montanelli prenait le chemin de fer et allait à Florence présenter les vœux de ses administrés. Le grand-duc, toujours d’après le même système, renvoya son ministère, et, après quelques jours d’hésitation, finit par se livrer aux exaltés, espérant peut-être qu’après qu’il leur aurait tout donné, ceux-ci ne demanderaient plus rien. En cette circonstance, le grand-duc ne fut pas soutenu comme il aurait dû l’être par le parti libéral, qui se trouvait parfaitement en mesure de composer un nouveau cabinet. Le centre gauche de l’assemblée toscane eût pu, avec un peu de résolution, prendre en main les affaires que lui abandonnait le ministère Capponi. Ce n’est qu’en désespoir de cause, et après s’être adressé à MM. Salvagnoli, Ricasoli et leurs amis, que le grand-duc se détermina à accepter le ministère démocratique. Les modérés, pour expliquer leur manque de cœur, ont allégué qu’il valait mieux user aux affaires le parti exalté ; mais ils comptaient sans la jeune Italie, dont les exaltés n’étaient que les initiateurs.

M. Guerrazzi, qui dans toute cette affaire avait joué le rôle de souffleur, prit sa part du butin. En homme habile, il laissa à son collègue Montanelli les affaires extérieures et la présidence du conseil, et, visant au solide, il s’adjugea le ministère de l’intérieur. Une fois au pouvoir, il n’a plus songé qu’à s’y maintenir, et, comme il arrive en pareil cas, il a mis à le défendre la même ténacité qu’il avait employée à l’attaquer. Sa première pensée a été pour ses amis les Livournais. De peur qu’ils ne s’avisassent de recommencer contre lui les manœuvres auxquelles il les avait si bien dressés, le nouveau ministre, peu de temps après son installation, sur l’annonce d’un commencement de rumeur populaire, leur adressa une proclamation laconique et du tour le plus original, dans laquelle il les engageait à se bien conduire et à se rappeler que qui casse les verres les paie. Les Livournais se le sont tenu pour dit. Si le gouvernement provisoire qui a succédé au grand-duc s’est soutenu jusqu’à présent, il est certain qu’il le doit à l’énergie de M. Guerrazzi. Récemment, celui-ci est parvenu à se débarrasser d’un circolo nationale, club de démagogues qui, à l’instar de celui de Rome, gouvernait tyranniquement et imposait ses volontés au gouvernement. M. Guerrazzi, plus fourbe qu’eux tous, les a divisés ; puis, quand il a cru le moment propice, il s’est tout à coup tourné du côté de la garde nationale, a fait appel aux bons citoyens et les a expulsés. Petit à petit il s’est débarrassé de ses anciens complices en leur donnant des missions à l’extérieur. Évidemment, ce Cromwell au petit pied a un remarquable instinct politique et une valeur bien supérieure à son mystique associé, Montanelli. Celui-ci, homme à principes et fanatique, pousse une idée jusqu’à ses dernières conséquences. Après s’être montré partisan et admirateur de Pie IX jusqu’à l’exaltation, il a fait alliance avec l’école anti-catholique de Mazzini, dès qu’il s’est avisé que la papauté était un obstacle à l’unitarisme. Il est impossible que M. Montanelli, avec de pareilles tendances, bien qu’elles ne fussent pas encore très prononcées, ait pu accepter loyalement le portefeuille que lui donnait le grand-duc. Nous ne répondrions pas, au contraire, que M. Guerrazzi ne se fût déterminé à rester un bon et fidèle ministre de Léopold, car il ne peut se dissimuler que l’absorption de la Toscane par Rome, et, plus tard, dans une grande république italienne, ne soit de nature à amoindrir singulièrement sa position personnelle. Or, avant tout, pour lui, il s’agit de gouverner. Aussi ne se montre-t-il pas très pressé aujourd’hui d’abdiquer sa dictature pour aller rejoindre M. Mazzini à Rome.

Le programme politique imposé par M. Montanelli au grand-duc se résumait en deux mots : la guerre et la constituante. Le ministère démocratique n’était point encore bien fixé sur la portée du second article. En effet, en même temps qu’il organisait des élections nouvelles sur la base du suffrage universel et préparait une constituante pour la Toscane, il était encore question à Florence d’un projet de diète fédérale rédigé par l’abbé Rosmini à Rome, d’après les principes de M. Gioberti, et qui devait réunir dans une ligue offensive et défensive le pape, le roi de Sardaigne et le grand-duc. Ce projet avait même été accepté par le gouvernement toscan au commencement du mois de novembre, quoi qu’en ait pu dire M. Montanelli dans son discours du 22 janvier, et il est certain que des propositions simultanées, faites peu après cette époque par les ministères Rossi et Pinelli, avaient été prises en considération. Ce n’est que trois mois après que M. Montanelli a présenté son projet de constituante unitaire. Dans cet intervalle, la révolution s’était accomplie à Rome.

À Rome, les plans de la jeune Italie rencontraient un plus solide obstacle que ne pouvait l’être le ministère Capponi, qu’elle venait de renverser. Un homme d’une vaste intelligence et d’une fermeté à toute épreuve couvrait à lui seul la papauté. On l’attaqua à l’italienne. Les mazziniens montrèrent qu’ils n’avaient pas dépouillé toutes les vieilles traditions M. Rossi tombé, et c’est la plus belle oraison funèbre qu’on pût lui faire, tout s’écroula après lui. En vain M. Mamiani espéra-t-il contenir le flot qu’il avait, pour sa part, contribué à grossir. Nous avons sous les yeux deux lettres [2] que M. Mamiani a fait imprimer, et dans lesquelles il s’efforce de justifier la conduite qu’il a tenue et les événemens accomplis pendant son passage au ministère. L’une est adressée à ses électeurs, l’autre au saint-père. Il ressort clairement de cette brochure que M. Mamiani n’a jamais eu la pensée de détrôner Pie IX, mais qu’il a laissé les événemens prendre une tournure telle que la chute du pape en devait être la conséquence inévitable. Qu’importent, dans ce cas, les regrets et les apologies ? M. Mamiani est, dit-il, toujours resté constitutionnel et partisan de l’union fédérale des états italiens. Il a quitté le pouvoir quand il a vu apparaître la constituante unitaire, c’est-à-dire la république. Il n’en est pas moins vrai que lorsqu’il est arrivé de Gènes à Rome, après les attentats du 15 et du 16 novembre, et qu’il s’est assis à la place teinte du sang de M. Rossi, quand il a accepté le ministère contre le vœu formellement exprimé par Pie IX, quand il l’a gardé malgré la protestation de Gaëte du 27 novembre, laquelle invalidait formellement tout ce qui s’était passé à Rome depuis le 16, M. Mamiani faisait acte de révolutionnaire. S’il voulait sauver son souverain, comme il le dit, que n’imitait-il l’abbé Rosmini, qui a refusé de tremper dans toute cette affaire ? Que n’allait-il à Gaëte, avec ses amis, faire contre-poids à l’influence des rétrogrades qui entouraient Pie IX, et qui l’ont si détestablement conseillé ? Comment ne voyait-il pas qu’en restant à Rome, il donnait gain de cause à l’insurrection, et que son ministère démocratique n’était qu’une transition ménagée par les mazziniens, qui ne pouvaient se montrer tout d’un coup, et qui comptaient bien ne laisser à cet autre initiateur que tout juste le temps nécessaire pour préparer la population à leur avènement ? Ainsi ont-ils fait. Six semaines après, M. Mamiani était démonétisé, et le bruit des ovations qui l’avaient accueilli à son arrivée n’était pas encore éteint qu’il pouvait déjà lire dans un journal italien son épitaphe ainsi conçue : « Le comte Mamiani est tombé, et, par bonheur pour l’Italie, il a perdu tout prestige avec l’éclat de cette réputation usurpée qui avait ébloui le peuple romain dans un moment solennel. Nous avions prévu ce résultat, lorsque nous avons appris son élévation et celle de Sterbini. Mamiani et Sterbini viennent de passer dans la classe des libéraux renégats. Nous ne connaissons pas de fléau plus grand pour notre Italie renaissante ; mais la révolution est comme le vent qui sépare le bon grain de la paille. C’est donc un bonheur pour le peuple romain et pour l’Italie que le naufrage politique de ces deux doctrinaires ambitieux, Pietro Sterbini et Terenzio Mamiani. Espérons que du milieu du peuple un Gédéon se lèvera, un tribun qui du haut du Capitole fera appel à l’Italie, une voix qui fera reconnaître les antiques merveilles et laissera le monde dans la stupeur. »

Des deux renégats anathématisés dans les périodes bibliques que nous venons de citer, il en était un pourtant qui trouva grace devant les clubs de Rome, ce fut M. Sterbini. On le jugea encore assez pur pour faire partie du ministère de la junte suprême. Quant au Gédéon annoncé, il ne paraissait pas encore ; les temps n’étaient point venus apparemment ; mais il lançait ses lieutenans dans toutes les directions pour achever de lui préparer les voies. Ils étaient une cohorte de deux ou trois cents agitateurs qui se portaient d’une ville à l’autre, et, comme une troupe ambulante, jouaient successivement dans chacune la même parade démagogique, fondaient un circolo ou club central, puis allaient chercher fortune ailleurs. C’est ainsi que nous retrouvons à Rome, à Florence, les mêmes noms qui ont figuré à Gènes, à Milan, quelques mois auparavant : un de Boni, un Cernuschi, un la Cecilia, et d’autres aussi obscurs, car la jeune Italie n’a encore rien produit, si l’on excepte son chef. Le prode Garibaldi suivait avec sa bande de condottieri pour prêter main-forte à ces nouveaux apôtres qui allaient semant la parole et se mettant en rapport avec les frères des divers pays. Pendant ce temps, la majorité immobile, disons mieux, les neuf dixièmes de la population regardaient avec stupeur passer ces saturnales. On peut s’indigner contre une pareille apathie ; mais que dire de l’ignorance ou de la mauvaise foi de prétendus hommes d’état qui osent bien demander à la France de protéger de tels excès sous le pompeux prétexte de la volonté du peuple ? Le suffrage universel, appliqué à Rome et en Toscane, leur a fourni un argument spécieux ; mais qui ignore qu’en Toscane le suffrage universel est une chose illusoire ? Qui donc s’y dérangerait pour aller voter à moins que le curé du lieu ne lui en fasse une obligation ? De même dans l’état romain. Là d’ailleurs un empêchement véritable y a été apporté par l’excommunication papale, mesure absurde, à quelque point de vue qu’on se place pour la juger.

Il n’est personne qui n’ait été frappé de la marche impolitique qu’a suivie Pie IX depuis le jour où il a perdu M. Rossi. Ce crime, accompli presque sous ses yeux, frappant tout d’un coup d’horreur l’ame de ce saint pontife, semble avoir fait naître dans sa conscience des remords sur l’initiative prise par lui d’une liberté qui devait aboutir à de tels excès. Toujours est-il qu’à partir du 16 novembre, il a cru devoir suivre des conseils qui ne pouvaient être plus funestes. Sa fuite à Gaëte, première faute, ses protestations tardives, cette bulle d’excommunication, véritable non-sens dans la circonstance et à notre époque, enfin la demande récente qu’il vient de faire d’une intervention combinée entre la France, l’Autriche, l’Espagne et Naples, tout nous le montre obéissant à une influence désastreuse pour ses intérêts et pour ceux de la papauté. Le cardinal Antonelli, son ministre actuel, est un homme de talent, mais sans autre principe politique que l’intérêt de son ambition. Quand le vent était aux réformes et que le pape en prenait l’initiative, monsignor Antonelli faisait du libéralisme ; dès qu’il a eu le chapeau, il s’est montré plus réservé. Aujourd’hui le voilà bien près des traditions de l’époque de Grégoire XVI. Serait-ce parce qu’il sent revenir l’ascendant de l’Autriche ?

La seule, la vraie politique du pape dans la situation où l’avait placé l’attentat du 16 novembre, c’était, tout en quittant Rome pour mettre à couvert sa personne et la majesté de sa couronne, de ne point abandonner ses états, afin de marquer un point de ralliement à ceux qui lui restaient fidèles, et de ne pas fournir de prétexte aux esprits irrésolus et aux dévouemens douteux qui, avec M. Mamiani, sont restés à Rome, par devoir, disaient-ils, et pour veiller au salut public. Établi à Civita-Vecchia ou à Ancône, sous la protection d’une escadre française que le gouvernement du général Cavaignac était tout disposé à lui accorder, du moment qu’il ne s’agissait que de pourvoir à sa sûreté personnelle, à Bologne même, où un commencement de réaction s’était manifesté en sa faveur à la voix de trois députés courageux, MM. Minghetti, Bevilacqua, Banzi, Pie IX eût appelé à lui le sacré collége, tous les hauts fonctionnaires et les membres du gouvernement, enfin transporté le siège de l’assemblée hors de Rome. S’il fallait en venir à de nouvelles élections, au lieu d’anathématiser, comme il l’a fait, ceux qui pouvaient lui apporter un vote favorable, il eût dû plutôt leur en faire une obligation et un devoir de conscience, et, puisqu’on l’y forçait, retourner contre ses ennemis l’arme du suffrage universel. Le suffrage universel est le seul élément de conservation qui reste aujourd’hui dans l’ordre politique, et l’on ne peut douter qu’il ne lui eût été favorable.

Loin de là, Pie IX n’a pas soutenu ses partisans, il a laissé s’évanouir les essais de résistance, et le champ est resté libre à la jeune Italie. Ce n’était pas le gouvernement révolutionnaire de MM. Mamiani, Sterbini, Muzzarelli, qui pouvait l’arrêter. Quelle fortune inespérée pour M. Mazzini de voir la papauté battre en retraite ! Aussi mit-il bien vite à profit l’absence de Pie IX de sa capitale, pour pousser vigoureusement à la proclamation de sa constituante unitaire. Tandis que M. Mamiani songeait à sa diète fédérative, les cercles populaires reçurent le mot d’ordre, et se mirent à réclamer la constituante italienne. Ce fut le signal de la chute de la commission exécutive et du ministère qui s’était installé après le 16 novembre. La junte suprême s’empressa d’adhérer au vœu des clubs en proclamant la constituante ; mais ce ne fut pas sans rencontrer une courageuse opposition dans la chambre des députés de Rome. La chambre ne voulait pas de constituante pour l’état romain. La junte en prononça la dissolution. Plusieurs députés protestèrent courageusement, entre autres M. Pantaleoni, représentant de Macerata, qui imprima sur-le-champ un discours qu’il avait été chargé de prononcer comme rapporteur de la commission de la constituante, et dans lequel il concluait nettement au rejet de la proposition [3]. Ce morceau était d’une grande vigueur, et attira sur la tête de M. Pantaleoni plus d’un grave danger. Il faut rendre cette justice à la chambre des députés de Rome, que, lorsqu’elle vit clairement où on la menait, elle fit des efforts de courage malheureusement stériles, car elle n’était pas soutenue du côté de Gaëte. Le parti modéré avait la majorité dans la chambre, et il montra plus de résolution qu’on ne le croit généralement. En Toscane, tout se passe en paroles, mais à Rome il y avait péril de la vie à faire de l’opposition, et l’épithète de codini, donnée à M. Pantaleoni et à ses amis, les désignait journellement aux huées des tribunes et aux poignard des bravi du Corso. Leurs efforts furent vains, et la constituante fut proclamée. C’était la république. À quelques jours de là, un mouvement analogue et inspiré par la même influence eut lieu à Florence, où la constituante unitaire, avec mandat illimité, fut imposée à l’assemblée par le ministre Montanelli. Là devaient forcément s’arrêter les concessions du grand-duc. Léopold n’avait, en effet, plus rien à céder. Accepter une assemblée avec mandat illimité, c’était signer sa propre déchéance : il prit la fuite. La république proclamée à Rome et à Florence, M. Mazzini pouvait désormais sortir de sa retraite et monter au Capitole pour y rendre grace aux dieux.


III. – CRISE MINISTERIELLE À TURIN – CHUTE DE M. GIOBERTI.

Ce double dénoûment devait nécessairement provoquer une crise en Piémont. Le Piémont, lui aussi, avait son ministère démocratique, et, bien que les chances n’y fussent pas, à beaucoup près, aussi favorables à la jeune Italie, celle-ci avait étendu jusqu’à Turin le réseau de ses intrigues. Elle rencontrait, il est vrai, dans ce pays une royauté fortement assise, de solides traditions monarchiques, et surtout une armée très peu disposée à fraterniser avec elle ; mais, d’un autre côté, elle trouvait un point d’appui dans le parti des avocats. Le parti des avocats représente en Piémont ce qu’était chez nous le tiers-état en 1789. Long-temps opprimée et assujettie à la noblesse, qui seule arrivait, par droit de naissance, aux emplois, aux dignités et aux grades militaires, la bourgeoisie piémontaise n’avait pas, jusqu’à présent, dans l’état la situation que lui assignaient ses richesses, son savoir et les progrès chaque jour croissans de la culture dans toutes les classes. Récemment émancipée par la constitution de Charles-Albert, elle se trouve donc depuis un an dans cette phase d’expansion et d’envahissement qui suit une tutelle trop prolongée ; elle est surtout préoccupée de défendre avec une jalouse susceptibilité ses nouvelles prérogatives, de résister aux tentatives rétrospectives que pourrait faire la noblesse, et même, par droit de représailles, d’empiéter un peu aussi sur son terrain. C’est pourquoi ce titre de ministère démocratique, qui n’avait aucun sens en Toscane et à Rome, était très significatif en Piémont. Nous ne voulons pas dire que la bourgeoisie piémontaise en masse soit républicaine ; il nous semble seulement qu’avant tout elle jalouse la noblesse, craint le clergé, redoute un retour d’influence des deux classes autrefois privilégiées, et se trouve dans des dispositions telles qu’il ne faudrait peut-être pas de grands efforts pour ébranler sa foi constitutionnelle.

Dans la première chambre des députés, élue l’été dernier, les avocats étaient en minorité. Le centre et la droite étaient occupés par la noblesse et les campagnards, tous conservateurs. Les avocats suppléèrent au nombre par l’audace et l’activité, et s’agitèrent tellement qu’ils parvinrent à dépopulariser le ministère Pinelli. L’accusation capitale qu’ils lui jetaient, c’était d’avoir accepté l’armistice Salasco et de ne pas vouloir faire la guerre ; c’était une manœuvre analogue à celle des exaltés de Florence et de Rome. Réduits à eux-mêmes, les avocats n’avaient pas parmi eux de notabilité assez considérable à porter à la tête d’une administration ; ils ne seraient donc pas parvenus à renverser le ministère Pinelli, s’ils n’avaient eu l’adresse de se placer sous l’égide du grand nom de M. Gioberti. M. Gioberti, depuis son arrivée en Italie, était circonvenu par eux, flatté, loué, caressé et trompé sur la véritable situation des hommes et des choses. Il existe à Turin un de ces hommes dangereux qui, avec un esprit, un savoir, un talent médiocres, possèdent un véritable génie pour l’intrigue : cet homme est M. Valerio, gérant de la Concordia. Il s’attacha à M. Gioberti, et, exploitant les susceptibilités de cet esprit altier et passionné, il le poussa aux démarches extrêmes qui ont amené la retraite du ministère Pinelli. Comment M. Gioberti n’aurait-il pas cru que le parti qui venait de se ranger sous ses ordres représentait véritablement le pays, lorsqu’à la suite de la dissolution de la chambre, les collèges électoraux, en lui donnant huit nominations, lui ont envoyé une chambre toute démocratique ? M. Gioberti ne savait pas, comme il l’a appris plus tard, de quelle façon s’étaient faites ces élections ; que c’était en se réclamant de lui plutôt que par leur propre influence que les candidats l’emportaient dans les collèges ; qu’il suffisait d’une recommandation vraie ou supposée du gran filosofo pour réunir tous les suffrages. C’est à peine si les noms chers à l’Italie de MM. Balbo et Azeglio purent passer ; encore est-ce à titre de codini que ces messieurs furent reçus à l’assemblée, où ils siégeaient à droite. « Me voici devenu codino, mes amis, disait M. d’Azeglio dans sa circulaire à ses électeurs de Strambino. Votre député, ce Massimo Azeglio qu’on pourchassait autrefois comme libéral exalté, vous revient aujourd’hui rétrograde, obscurantiste. Signez-vous, étonnez-vous, la nouvelle est peu réjouissante, mais la chose est telle, et savez-vous pourquoi ? Parce que je n’ai pas cru à la constituante, aux ministères démocratiques, aux frères de Livourne, au sacro pugnale et à tant d’autres nouveautés. »

Il y a de cela deux mois à peine, et aujourd’hui c’est M. Gioberti lui-même qui est devenu codino. On sait comment s’est fait ce brusque changement.

Avec la chambre nouvelle, créée par lui et toute à sa dévotion,}M. Gioberti se trouvait mis en demeure de réaliser son programme : à l’extérieur, la guerre immédiate ; à l’intérieur, la mise en pratique du gouvernement constitutionnel dans son expression la plus démocratique. M. Gioberti avait développé cette politique, au mois de novembre, dans une déclaration politique dirigée contre le ministère Pinelli, et que signèrent avec lui les députés de l’opposition, au nombre de 57, puis dans son manifeste ministériel ; mais la proclamation de la constituante et de la république à Rome et à Florence était de nature à modifier ses plans fondés sur l’hypothèse d’une union étroite du Piémont avec l’Italie centrale. Les succès de la jeune Italie l’obligeaient à se placer sur la défensive, et de la fin de décembre, on le voit se replier. Mécontent des récits et des jugemens de la presse parisienne à son égard, le président du conseil écrivait en France à cette époque : « Je ne suis ni républicain, ni révolutionnaire, ni anarchiste, et je ne comprends rien aux belles choses que vos journaux débitent sur mon compte. Ma foi politique est telle qu’elle a toujours été par le passé : c’est celle d’un homme franchement attaché à la monarchie constitutionnelle et à la nationalité de l’Italie. La constituante que j’ai proclamée est une assemblée purement fédérative, qui laisse intacte l’autonomie de chaque état italien ; elle n’a rien à faire avec la constituante politique telle que les mazziniens et les cercles de Rome l’entendent Bref, je n’aurais jamais cru que des publicistes français qui ont quelque connaissance de mon pays et de ma personne pussent mêler ensemble des choses si différentes. »

Certes, personne ne songeait à dire que M. Gioberti fût un mazzinien ; mais c’était déjà beaucoup que l’auteur du Primato, le promoteur de l’union des princes et des peuples, pût être accusé de complicité involontaire avec les révolutionnaires, et qu’une malheureuse équivoque fit confondre sa constituante et celle de M. Mamiani avec celle de MM. Montanelli, Sterbini et Canino.

Une fois éclairé sur la situation, M. Gioberti prit son parti résolûment. Jusqu’alors il s’était montré grand écrivain et publiciste distingué. Son fameux discours dans la discussion de l’adresse au mois de janvier et sa conduite depuis lors ont révélé un véritable homme d’état. Les désastres de ces derniers jours l’ont grandi, s’il se peut, et lui ont donné raison de la manière la plus éclatante. Pour vaincre l’Autriche, il fallait écraser d’abord la république, son premier auxiliaire. En revenant à ses antécédens et à ses propres traditions, M. Gioberti se retrouvait dans le vrai. Il reconnaissait que l’Italie, avant de recommencer la lutte contre l’Autriche, avait besoin de s’unir et de se fortifier au dedans ; il faisait en même temps preuve d’une grande adresse, car, après avoir si souvent et si solennellement promis la reprise des hostilités, il ne pouvait sortir plus heureusement de l’impasse où il s’était aventuré. Le projet d’intervention qu’il avait conçu n’était donc pas seulement une mesure vraiment libérale, c’était l’ajournement honorablement motivé d’une guerre dont l’issue n’était que trop évidente.

Pour le malheur de l’Italie, M. Gioberti est venu se heurter à deux obstacles, le roi et la chambre. Moins que jamais ce serait l’heure de se montrer sévère pour cette royale infortune engendrée par un sentiment chevaleresque que notre siècle, hélas ! comprend moins de jour en jour ; mais, il faut bien le dire, Charles-Albert, en n’appuyant pas son ministre, a fait preuve d’une inintelligence complète. Lorsque l’assemblée s’est tournée contre M. Gioberti, et, par ce fait, a manifesté indirectement pour les gouvernemens révolutionnaires de Rome et de Florence des sympathies qui étaient un grave péril pour la royauté piémontaise, Charles-Albert pouvait-il avoir un instant de doute et se demander de quel côté étaient ses véritables amis ? Devait-il copier la conduite du grand-duc de Toscane ? Le roi de Piémont, s’est trouvé alors dans une situation exactement semblable à celle du roi de Prusse au mois de novembre dernier. La chambre actuelle, produit d’une erreur et d’une intrigue, n’était point la véritable expression du pays. Appuyé sur l’opinion, qui s’exprima en vingt-quatre heures par vingt-six mille signatures à Turin, sûr de l’armée, que les avocats avaient depuis quelque temps mécontentée, Charles-Albert devait risquer le coup d’état qui a réussi à Frédéric-Guillaume. Un nouveau cabinet eût été formé, dans lequel M. Gioberti se fût adjoint des hommes tels que MM. Balbo, Pareto, d’Azeglio, qui ont donné des gages à la cause libérale, et sont, par leurs opinions bien connues, le trait d’union entre l’ancien régime et la bourgeoisie ; ce cabinet modéré aurait fait à son tour ses élections, et cela probablement sans qu’on fût obligé, pour balancer le tiers-état, de recourir au suffrage universel, un peu trop conservateur en Piémont. Charles-Albert ne l’a point osé. Ce prince s’est toujours montré timide, partout ailleurs qu’en face des canons autrichiens. Si l’on en croit son entourage, il avait en outre le défaut commun à beaucoup de têtes couronnées, celui d’aimer à mystifier les gens, à leur faire tordre le museau, disait-il. Il gardait une vieille dent à M. Gioberti ; cela datait de loin. Enfin l’expédition de Toscane, en éloignant la guerre contre l’Autriche, l’avait indisposé. Charles-Albert était toujours avec ceux qui lui promettaient la guerre immédiate et lui faisaient voir la couronne de fer au bout. Pour pouvoir entrer en campagne, il eût fait alliance avec M. Mazzini ; on comprend qu’à bien plus forte raison il se soit entendu avec MM. Sineo, Ratazzi, voire avec MM. Valerio et Brofferio, le tribun radical qui veut la république, mais la république fédéraliste, ce qui ajoute une nouvelle nuance aux partis qui divisent cette malheureuse Italie.

M. Gioberti est tombé glorieusement. Sa chûte ne peut qu’accroître son influence et l’autorité de sa parole. Autour de lui se rangeront comme avant tous ceux qui espèrent et ont foi en l’avenir de l’Italie, quelles que soient les tristesses du présent. « Nous avons voulu aller trop vite, disait naguère l’infatigable M. d’Azeglio, l’expérience nous servira : du courage, et recommençons. » Lui du moins n’a pas de reproches à se faire. Quant à M. Gioberti, à peine avait-il quitté les affaires, qu’il s’est mis à fonder un journal, le Saggiatore (l’Essayeur), et en a lancé le prospectus, dans lequel il explique et justifie par des raisons très concluantes le système d’intervention au moyen duquel il prétendait faire faire au Piémont la police de la péninsule, et, la débarrassant de cette lèpre mazzinienne qui la ronge, préparer par une solide union son indépendance future [4]. Puis, s’en prenant à la jeune Italie, l’ardent écrivain fait contre elle et contre son chef une sortie furieuse qui résume avec une verve, un feu, un entrain incroyables toutes les accusations que nous venons d’énumérer. « Il faut pourtant, dit-il, que tout le monde sache que Joseph Mazzini est le plus grand ennemi de l’Italie… De quel mérite peut-il se vanter si ce n’est d’une obstination incroyable dans ses folies, qui ont mené droit à sa ruine notre malheureuse patrie ? Quels sont ses titres ? Une ignorance profonde des hommes et des choses, une impéritie complète, une politique puérile, un mysticisme ridicule. L’expédition de Savoie et les derniers événemens de Toscane montrent ce dont il est capable, quand il quitte son rôle de songeur et de grand-prêtre pour entrer dans la pratique. Comme si sa seule parole avait une vertu corrosive et dissolvante, il ne peut aller nulle part qu’il n’apporte avec lui la discorde, le désordre et la licence. Incapable de rien faire, il n’a de force que pour diviser et détruire ; rien dans son caractère qui compense l’étroitesse et l’impuissance de son esprit. Aussi lâche qu’inepte, il fut toujours le dernier au péril, le premier à la fuite. Il serait à souhaiter que la mémoire d’un homme aussi vulgaire pérît avec lui ; mais le mal qu’il a fait lui garantit une triste renommée, et son nom arrivera à la postérité chargé d’exécration… Tel maître telle école, » ajoute-t-il. Et M. Gioberti fait des disciples un portrait qui n’est pas plus flatté. Entre eux et lui, c’est désormais une guerre à mort… Mais, que parlons-nous encore de luttes de partis ? Les Croates se sont chargés de la besogne. Que reste-t-il aujourd’hui à faire à M. Gioberti et à ses amis ? Où en est le Piémont ? où en est l’Italie ? Hélas ! que reste-t-il à dire ? quelles conjectures hasarder ?

Avant que nous eussions terminé cette histoire lamentable dans laquelle nous avons cherché à signaler les fausses manœuvres commises et les écueils à éviter désormais, le dénoûment s’est précipité avec la rapidité de la foudre. À la vue de ce grand naufrage, une douleur d’autant plus profonde nous saisit, que nous avions persisté plus long-temps à espérer. Malgré tant de fautes, le mouvement libéral italien, commencé sous de si heureux auspices, méritait une meilleure fin. En écrivant ce mot, ce n’est pas que nous croyons la partie à jamais perdue, à Dieu ne plaise ! Nous nous attristons seulement à l’idée des nouveaux et douloureux sacrifices que l’Italie devra faire pour ressaisir la victoire qu’elle s’est vue si près d’obtenir, et, reportant nos pensées en arrière, vers les jours heureux où l’avenir s’ouvrait souriant et prospère, il nous semble encore une fois entendre le refrain désespéré de son poète

Nessun’ maggior’ dolore, che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.


LOUIS GEOFROY.

  1. Timori e Speranze, di Massimo Azeglio.
  2. Due Lettere di Terenzio Mamiani, Rome, 1849.
  3. Sulla proposisione della costituente italiana, rapporto deputato D. Pantaleoni.
  4. Il Saggiatore, discorso proemiale per Vincenzo Gioberti. Torino, 1849.