Sixtine, roman de la vie cérébrale/XXVI

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XXVI—L’ADORANT


IV.— LA FORÊT BLONDE


Nous promenions notre visage

(Nous fûmes deux, je le maintiens) Sur maints charmes de paysage, Ô sœur, y comparant les tiens.

Stéphane MALLARME. Prose (pour des Esseintes).


La forêt blonde est pleine d’amour : après la déchéance du soleil et la nuit, les joyaux du sourire.

Ensemble, nos âmes ont tressailli au retour de la clarté primordiale ; les midis ne nous ont pas aveuglés, car nous avons dormi, pendant la chaleur du jour, à l’ombre de notre amour : nos tendresses, comme des ailes, nous éventaient et la fraîcheur de nos respirations vaporisait des parfums.

La forêt pleine d’amour a dormi comme nous, car c’est en nos âmes qu’ont surgi ses verdures, ses oiseaux, ses branches tombantes, ses floraisons, ses murmures et la cime dominatrice de ses arbres radieux.

La forêt blonde est un corps plein d’amour : elle ne dort jamais qu’à demi et pendant notre sommeil, sommeillante elle chantait, le corps plein d’amour et nous avons entendu le chant de la forêt blonde :

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes herbes sont les cils trempés de larmes claires
Et mes blancs liserons sont les écrins, paupières
Où les bourraches bleues, ces yeux fleuris, reposent
Leurs éclatants saphirs, étoilés de sourires,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
Contournent leurs ourlets, pareils à des oreilles.
Ô muguets, blanches dents ! Eglantines, narines !
Ô gentianes roses, plus roses que les lèvres !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
Et mes larges platanes courbent comme des ventres
L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
Anémones, nombrils ! Pommeraies, auréoles !
Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des veines !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse !

Mes ormes sont la grâce des reins creux et des hanches,
Mes jeunes chênes, la force et le charme des jambes,
Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse ! »

Quand nous eûmes entendu le chant d’amour de la forêt blonde, nous nous sommes réveillés, et ensemble nous avons joui du calme bleu des heures dernières.

La très chère madone me fit un suprême sourire, la nuit nous sépara et demeuré seul je rêvai aux délices des plaisirs partagés. »