Smarra, ou les démons de la nuit/L’Épode

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Ponthieu, libraire (p. 101-126).

L’ÉPODE.



Ergo exercentur pœnis, veterumque malorum
Supplicia expendunt ; aliæ panduntur inanes
Suspensæ ad ventos, aliis sub gurgite vasto
Infectum, eluitur scelus, aut exuritur igni.

Virgil.



C’est la coutume de dormir après ses repas, et le moment est favorable pour lui briser le crâne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard.
Shakespeare.


Les vapeurs du plaisir et du vin avoient étourdi mes esprits, et je voyois malgré moi les fantômes de l’imagination de Polémon se poursuivre dans les recoins les moins éclairés de la salle du festin. Déjà il s’étoit endormi d’un sommeil profond sur le lit semé de fleurs, à côté de sa coupe renversée, et mes jeunes esclaves, surprises par un abattement plus doux, avoient laissé tomber leur tête appesantie contre la harpe qu’elles tenoient embrassée. Les cheveux d’or de Myrthé descendoient comme un long voile sur son visage entre les fils d’or qui pâlissoient auprès d’eux, et l’haleine de son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tiroit encore je ne sais quel son voluptueux qui venoit mourir à mon oreille. Cependant les fantômes n’étoient pas partis ; ils dansoient toujours dans les ombres des colonnes et dans la fumée des flambeaux. Impatient de ce prestige imposteur de l’ivresse, je ramenai sur ma tête les frais rameaux du lierre préservateur, et je fermai avec force mes yeux tourmentés par les illusions de la lumière. J’entendis alors une étrange rumeur, où je distinguois des voix tour-à-tour graves et menaçantes, ou injurieuses et ironiques. Une d’elles me répétoit avec une fastidieuse monotonie, quelques vers d’une scène d’Eschyle ; une autre les dernières leçons que m’avoit adressées mon aïeul mourant ; de temps en temps comme une bouffée de vent qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles desséchées dans les intervalles de la tempête, une figure dont je sentois le souffle éclatoit de rire contre ma joue, et s’éloignoit en riant encore. Des illusions bizarres et horribles succédèrent à cette illusion. Je croyois voir, à travers un nuage de sang, tous les objets sur lesquels mes regards venoient de s’éteindre : ils flottoient devant moi, et me poursuivoient d’attitudes horribles et de gémissements accusateurs. Polémon, toujours couché auprès de sa coupe vide ; Myrthé, toujours appuyée sur sa harpe immobile, poussoient contre moi des imprécations furieuses, et me demandoient compte de je ne sais quel assassinat. Au moment où je me soulevois pour leur répondre, et où j’étendois mes bras sur la couche rafraîchie par d’amples libations de liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations de mes mains frémissantes : c’était un nœud de fer, qui au même instant tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies de soldats livides, étroitement serrés, dont les lances terminées par un fer éblouissant représentoient une longue suite de candélabres. Alors je me mis à marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment horrible que je commençois à prévoir, le secret d’un amour caché qu’elle pourroit raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre, au-dessus d’une jolie maison blanche ; mais la colombe pleuroit sur son nid, parce que l’autour venoit de lui enlever le plus cher des oiseaux de sa couvée, et je m’avançois d’un pas pénible et mal assuré vers le but de ce convoi tragique, au milieu d’un murmure d’affreuse joie qui couroit à travers la foule, et qui appeloit impatiemment mon passage ; le murmure du peuple à la bouche béante, à la vue altérée de douleur dont la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de la victime que le bourreau va lui jeter. Le voilà, crioient-ils tous, le voilà… Je l’ai vu sur un champ de bataille, disoit un vieux soldat, mais il n’étoit pas alors blême comme un spectre, et il paraissoit brave à la guerre. — Qu’il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et un Hercule ! reprenait un nain que je n’avois pas remarqué parmi eux. C’est la terreur, sans doute qui anéanti sa force et qui fléchit ses genoux. — Est-on bien sûr que tant de férocité ait pu trouver place dans le cœur d’un homme ? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute glaça mon cœur. Il ressemblait à mon père. — Lui ! répartit la voix d’une femme, dont la physionomie exprimoit tant de douceur… Lui ! répéta-t-elle en s’enveloppant de son voile pour éviter l’horreur de mon aspect… le meurtrier de Polémon et de la belle Myrthé !… — Je crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi, œil de basilic, âme de vipère, que le ciel te maudisse ! Pendant ce temps-là les tours, les rues, la ville entière fuyoit derrière moi comme le port abandonné par un vaisseau aventureux qui va tenter les destins de la mer. Il ne restoit qu’une place nouvellement bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d’édifices majestueux, inondés d’une foule de citoyens de tous les états, qui renonçoient à leurs devoirs pour obéir à l’attrait d’un plaisir piquant. Les croisées étoient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyoit des jeunes gens disputer l’étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse. L’obélisque élevé au-dessus des fontaines, l’échafaudage tremblant du maçon, les tréteaux nomades du baladin portaient des spectateurs. Des hommes haletans d’impatience et de volupté pendoient aux corniches des palais, et embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils répétoient avec une joie immodérée : Le voilà ! Une petite fille dont les yeux hagards annonçoient la folie, et qui avoit une tunique bleue toute froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantoit l’histoire de mon supplice. Elle disoit les paroles de ma mort et la confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révéloit à mon âme épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime même. L’objet de tout ce spectacle, c’étoit moi, un autre homme qui m’accompagnoit, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux, au-dessus desquelles le charpentier avoit fixé un siége grossier et un bloc de bois mal équarri qui le dépassoit d’une demi-brasse. Je montai quatorze degrés ; je m’assis : je promenai mes yeux sur la foule ; je désirai de reconnoître des traits amis, de trouver, dans le regard circonspect d’un adieu honteux, des lueurs d’espérance ou de regret ; je ne vis que Myrthé qui se réveilloit contre sa harpe, et qui la touchoit en riant ; que Polémon qui relevoit sa coupe vide, et qui, à demi-étourdi par les fumées de son breuvage, la remplissoit encore d’une main égarée. Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de l’officier de la mort. Jamais un frisson plus pénétrant n’a couru entre les vertèbres de l’homme ; il étoit saisissant comme le dernier baiser que la fièvre imprime au cou d’un moribond, aigu comme l’acier raffiné, dévorant comme le plomb fondu. Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible : ma tête étoit tombée… elle avoit roulé, rebondi sur le hideux parvis de l’échafaud, et, prête à descendre toute meurtrie entre les mains des enfans, des jolis enfans de Larisse, qui se jouent avec des têtes de morts elle s’étoit rattachée à une planche saillante en la mordant avec ces dents de fer que la rage prête à l’agonie. De là je tournois mes yeux vers l’assemblée, qui se retiroit silencieuse mais satisfaite. Un homme venoit de mourir devant le peuple. Tout s’écoula en exprimant un sentiment d’admiration pour celui qui ne m’avoit pas manqué, et un sentiment d’horreur contre l’assassin de Polémon et de la belle Myrthé. — Myrthé ! Myrthé ! m’écriai-je en rugissant, mais sans quitter la planche salutaire. — Lucius ! Lucius ! répondit-elle en sommeillant à demi, tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de trop ! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne dérangent plus mon repos. J’aimerois mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans l’atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de ton palais. Et, pendant qu’elle me parloit, je mordois, obstiné, le bois humecté de mon sang fraîchement répandu, et je me félicitois de sentir croître les sombres ailes de la mort qui se déployoient lentement au-dessous de mon cou mutilé. Toutes les chauves-souris du crépuscule m’effleuroient caressantes, en me disant avec tendresse : Prends des ailes !… et je commençois à battre avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenoient à peine. Cependant tout-à-coup j’éprouvai une illusion rassurante. Dix fois je frappai les lambris funèbres de mouvement de cette membrane presque inanimée que je traînois autour de moi comme les pieds flexibles du reptile qui se roule dans le sable des fontaines ; dix fois je rebondis en m’essayant peu à peu dans l’humide brouillard. Qu’il était noir et glacé ! et que les déserts de ténèbres sont tristes ! Je remontai enfin jusqu’à la hauteur des bâtimens les plus élevés, et je planai en rond autour du socle solitaire, du socle que ma bouche mourante venoit d’effleurer d’un sourire et d’un baiser d’adieu. Tous les spectateurs avoient disparu, tous les bruits avoient cessé, tous les astres étoient cachés, toutes les lumières évanouies. L’air était immobile, le ciel glauque, terne, froid comme une tôle matte. Il ne restoit rien de ce que j’avois vu, de ce que j’avois imaginé sur la terre, et mon âme épouvantée d’être vivante, fuyoit avec horreur une solitude plus immense, une obscurité plus profonde que la solitude et l’obscurité du néant. Mais cet asile que je cherchois, je ne le trouvois pas. Je m’élevois comme le papillon de nuit qui a nouvellement brisé ses langes mystérieux pour déployer le luxe inutile de sa parure pourpre, d’azur et d’or. S’il aperçoit de loin la croisée du sage qui veille en écrivant à la lueur d’une lampe de peu de valeur, ou d’une jeune épouse dont le mari s’est oublié à la chasse, il monte, cherche à se fixer, bat le vitrage en frémissant, s’éloigne, revient, roule, bourdonne, et tombe en chargeant le talc transparent de toute la poussière de ses ailes fragiles. C’est ainsi que je frappois des mornes ailes que le trépas m’avoit données, les voûtes d’un ciel d’airain qui ne me répondoit que par un sourd retentissement, et je redescendois en planant en rond autour du socle solitaire, du socle que ma bouche mourante venoit d’effleurer d’un sourire et d’un baiser d’adieu. Le socle n’étoit plus vide. Un autre homme venait d’y appuyer sa tête, sa tête renversée en arrière, et son cou montroit à mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice triangulaire du fer de lance qui me ravit Polémon au siége de Corinthe. Ses cheveux ondoyans rouloient leurs boucles dorées autour du bloc sanglant ; mais Polémon tranquille et les paupières abattues, paraissoit dormir d’un sommeil heureux. Quelque sourire qui n’étoit pas celui de la terreur voloit sur ses lèvres épanouies, et appeloit de nouveaux chants de Myrthé, ou de nouvelles caresses de Thélaïre. Aux traits du jour pâle qui commençoit à se répandre dans l’enceinte de mon palais, je reconnaissois à des formes encore un peu indécises, toutes les colonnes et tous les vestibules, parmi lesquels j’avois vu se former pendant la nuit les danses funèbres des mauvais Esprits. Je cherchai Myrthé ; mais elle avoit quitté sa harpe, et immobile entre Thélaïre et Théïs, elle arrêtoit un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout-à-coup du milieu d’elles s’élança Méroé : l’aspic d’or qu’elle avoit détaché de son bras siffloit en glissant sous les voûtes ; le rhombus retentissant rouloit et grondoit dans l’air, Smarra, convoqué pour le départ des songes du matin, venoit réclamer la récompense promise par la reine des terreurs nocturnes et palpitoit auprès d’elle d’un hideux amour, en faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidité, qu’elle n’obscurcissoient pas du moindre nuage la transparence de l’air. Théïs, et Thélaïre, et Myrthé dansoient échevelées et poussoient des hurlemens de joie. Près de moi, d’horribles enfans aux cheveux blancs, au front ridé, à l’œil éteint, s’amusoient à m’enchaîner sur mon lit des plus fragiles réseaux de l’araignée qui jette son filet perfide à l’angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon égaré. Quelques-uns recueilloient ces fils d’un blanc soyeux dont les flocons légers échappent au fuseau miraculeux des fées, et ils les laissoient tomber de tout le poids d’une chaîne de plomb sur mes membres excédés de douleur. Lève-toi, me disoient-ils avec des rires insolens, et ils brisoient mon sein oppressé en le frappant d’un chalumeau de paille, rompu en forme de fléau, qu’ils avoient dérobé à la gerbe d’une glaneuse. Cependant j’essayois de dégager des frêles liens qui les captivoient mes mains redoutables à l’ennemi, et dont le poids s’est fait sentir souvent aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat ; et mes mains redoutables, mes mains exercées à soulever un ceste de fer qui donne la mort, mollissoient sur la poitrine désarmée du nain fantastique, comme l’éponge battue par la tempête au pied d’un vieux rocher que la mer attaque sans l’ébranler depuis le commencement des siècles. Ainsi s’évanouit sans laisser de traces, avant même d’effleurer l’obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille couleurs, jouet éblouissant et fugitif des enfans.

La cicatrice de Polémon versoit du sang, et Méroé, ivre de volupté, élevoit au-dessus du groupe avide de ses compagnes, le cœur déchiré du soldat qu’elle venoit d’arracher de sa poitrine. Elle en refusoit, elle en disputoit les lambeaux aux filles de Larisse altérées de sang. Smarra protégeoit de son vol rapide et de ses sifflemens menaçans l’effroyable conquête de la reine des terreurs nocturnes. À peine il caressoit lui-même de l’extrémité de sa trompe dont la longue spirale se dérouloit comme un ressort, le cœur sanglant de Polémon, pour tromper un moment l’impatience de sa soif ; et Méroé, la belle Méroé, souriait à sa vigilance et à son amour.

Les liens qui me retenoient avoient enfin cédé ; et je tombois debout, éveillé au pied du lit de Polémon, tandis que loin de moi fuyoient tous les démons, et toutes les sorcières, et toutes les illusions de la nuit. Mon palais même, et les jeunes esclaves qui en faisoient l’ornement, fortune passagère des songes, avoient fait place à la tente d’un guerrier blessé sous les murailles de Corinthe, et au cortége lugubre des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commençoient à pâlir devant les rayons du soleil levant ; les chants du regret commençoient à retentir sous les voûtes souterraines du tombeau. — Et Polémon… ô désespoir ! ma main tremblante demandoit en vain une foible ondulation à sa poitrine. — Son cœur ne battait plus. — Son sein était vide.