Smarra, ou les démons de la nuit/Sur le RHOMBUS

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Ponthieu, libraire (p. 136-142).

sur le
RHOMBUS.


Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a occasioné tant de singulières méprises, qu’on me pardonnera peut-être d’en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même dont la saine érudition est rarement en défaut, n’y voit qu’une sorte de roue en usage dans les opérations magiques ; plus heureux toutefois dans cette rencontre que son estimable homonyme, l’auteur de l’Histoire des Pêches, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité de figure, a regardé le rhombus comme un poisson, et qui fait honneur au turbot des merveilles de cet intrument de Sicile et de Thessalie. Lucien, cependant, qui parle d’un rhomhos d’airain, témoigne assez qu’il est question d’autre chose que d’un poisson. Perrot d’Ablancourt a traduit « un miroir d’airain » parce qu’il y avoit en effet des miroirs faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères : « Comme le rhombos tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse. » Le traducteur latin de l’inappréciable édition de Libert, approche beaucoup de la vérité :

Utque voluitur hic æneus orbis, ope Veneris,
Sic ille voluatur ante nostras fores.

Un globe d’airain n’a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi mention du rhombus dans la seconde Elégie du livre second de Properce, et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier des AmoursOvide passe en revue les secrets de la magicienne qui instruit sa fille aux mystères exécrables de son art ; et je dois le secret d’une découverte, d’ailleurs bien insignifiante à cette réminiscence :

Scit bene (Saga) quid gramen, quid torto concita rhombo
Licia, quid valeat, etc.

Concita licia, torto rhombo, indiquent assez clairement un instrument arrondi chassé par des lanières, et qu’on ne saurait confondre avec le turbo[1] des enfans de Rome, qui n’a jamais été d’airain, et qui ne ressemble pas plus à un miroir qu’à un poisson ; les poëtes n’auroient d’ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus, puisque turbo figuroit assez honorablement dans la langue poétique. Virgile a dit : versare turbinem et Horace :

Citamque retro solve turbinem.

Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que dans ce dernier exemple ou Horace parle des enchantemens des sorcières, il fait allusion au rhombos de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n’a été employé qu’après lui.

On me demandera probablement ce que c’est que le rhombus, si on a pris la peine de lire cette note qui n’est pas destinée aux dames et qui est de fort peu d’intérêt pour tout le monde. Tout s’accorde à prouver que le rhombus n’est autre chose que ce jouet d’enfant dont la projection et le bruit ont effectivement quelque chose d’effrayant et de magique, et qui, par une singulière analogie d’impression, a été renouvelé de nos jours sous le nom de diable.

(Note du traducteur.)

  1. Turbo signifioît ce que nous appelons une toupie, un cône lancé par un fouet et qui roule sur sa pointe. En Bourgogne, le turbo s’appelle encore un trebi

    Ai ne fau qu’esne chaîterie,
    Vou qu’un sublô, vous qu’un trebi.
    (Noël de la Monnoye.)