Soir de Noël

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Ernest Flammarion (p. 221-228).




SOIR DE NOËL


En ce soir de Noël, les parents de la petite Linette retardèrent de beaucoup l’heure habituelle de leur dîner.

Il fallait bien faire un semblant de réveillon pour l’enfant, qui se croyait une demoiselle, parce qu’elle venait d’avoir huit ans, et qui déclarait ne pas vouloir dormir de la nuit si on ne faisait pas un beau dîner comme au temps ou sa grande sœur Denise était là.

Les parents, cependant, n’avaient pas le cœur à la joie. Un an plus tôt, à pareil jour, leur fille Denise, qui paraissait tant se plaire avec eux, les avait abandonnés pour aller vivre on ne savait où. Ce matin-là, tout en terminant sa toilette pour se rendre à la maison de modes où elle était vendeuse, Denise avait dit de sa voix ordinaire : « Il ne faudra pas vous inquiéter ce soir ; le magasin restera ouvert très tard ; puis, j’irai à la messe de minuit avec les camarades, et, ensuite, les patrons doivent nous offrir le réveillon dans un endroit où l’on danse. »

Aux premiers mots, les parents avaient relevé la tête, mais Denise ne s’était pas troublée sous leurs regards. Sans hâte, elle s’était tournée vers la glace pour mettre son chapeau, l’enfonçant de-ci de-là, afin qu’il recouvrît complètement ses cheveux couleur de flamme, dont les épaisses boucles ne voulaient pas s’aplatir. Et, souriante et affectueuse, ayant embrassé chacun des siens, elle était partie en courant, comme d’habitude, pour ne pas être en retard.

Et puis, elle n’était pas revenue.

Pour l’instant, il fallait se montrer joyeux avec Linette, que tout amusait et faisait rire. Aussi, pour se donner l’illusion que la famille était au complet, les parents installèrent la photographie de Denise à la place de son couvert. Une photographie en couleur, et parfaitement ressemblante.

La mère, occupée autant à la cuisine qu’au service de table, n’avait guère le temps de regarder l’image de sa fille, mais le père ne s’en privait pas. Il adressait même la parole à cette belle Denise, qu’il aimait aussi tendrement que par le passé. Il ne pouvait croire à une absence définitive. Et, de tout son amour paternel, il aspirait au retour de l’enfant chérie.

À peine s’il entendait le babillage de Linette. Oh ! pour celle-ci, il comprenait bien qu’il n’aurait jamais à s’inquiéter. Elle pouvait grandir et devenir belle à son tour. Ne tenait-elle pas de sa mère ses tresses d’un blond doux, sa bouche fine et ses yeux bleus au regard tranquille ? Mais, c’était lui qui avait transmis à Denise la riche couleur de ses cheveux, ses yeux d’un noir violet et ses lèvres pleines, si colorées et toujours entr’ouvertes sur ses dents blanches.

Où était-elle, à cette heure, la chère fille de son sang ?

Oh ! si elle pouvait revenir en ce jour de fête, ainsi qu’elle était partie ! Comme il lui ouvrirait ses bras, comme il la presserait sur son cœur !

Et son vif espoir l’empêchait d’entendre le vent qui ronflait au dehors et collait rageusement aux vitres de gros flocons de neige.

Le repas terminé, il fit le tour du logement, comme s’il espérait trouver Denise dans quelque coin ; puis, attristé soudain, il endossa son pardessus et dit, en ouvrant la porte.

— Je rentrerai vers minuit.

La salle à manger débarrassée et la vaisselle rangée, Linette voulait continuer de rire et de jouer, mais sa mère la mit au lit : « Car, lui dit-elle, il était à craindre que le père Noël ne descendît par la cheminée plus tôt qu’on ne l’attendait. Dans ce cas, s’il trouvait la petite fille encore debout, il remonterait avec son cadeau, qu’il s’en irait déposer dans une autre cheminée. »

Pour ses étrennes, Linette n’avait pas demandé, comme les autres fois, un petit Jésus vivant. Elle était assez grande, maintenant, pour comprendre qu’un petit Jésus vivant pouvait se pencher par-dessus la hotte du père Noël et tomber dans la neige, où il mourrait de froid, si personne ne se trouvait là pour le recueillir et l’envelopper de langes bien chauds.

Par contre, elle avait demandé une crèche beaucoup plus grande que celle de l’an dernier, où le bœuf et l’âne, au lieu d’être peints en noir, seraient recouverts de peau, tout comme les vrais.

Confiante, elle s’endormit enfin. Et, aussitôt, sa mère se mit au travail, découpant et plissant des papiers d’or et d’argent, pour de magnifiques guirlandes qui allaient décorer la crèche, encerclant les cornes du bœuf et les oreilles de l’âne, se croisant et s’enroulant au faîte des sapins, afin de former un dôme sous lequel dormirait l’enfant Jésus venu au monde à minuit. Non pas un petit Jésus en sucre, comme le dernier, et que Linette avait croqué par morceaux, mais un Jésus en cire rose, plus grand que la main et couché sur de la paille brillante et pleine de givre.

Minuit était sonné lorsque toutes choses furent mises en place dans la chambre de Linette. La mère, pensive, restait à contempler le joli visage de sa fillette, mais, inquiète, bientôt, de l’absence prolongée de son mari. elle s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau.

Tout était blanc sur le boulevard. Et, tandis qu’elle regardait tourbillonner la neige dans la lumière d’un bec de gaz, elle remarqua soudain, sur le trottoir d’en face, une femme tête nue, à l’allure indécise, qui s’éloignait, revenait et s’éloignait encore, comme si elle ne pouvait se décider à traverser la chaussée. Cette femme, enveloppée d’une mante sombre, que la neige tachait de blanc, portait tout contre sa poitrine un objet qui ne devait pas être exposé au froid, sans doute, car la mante se croisait fortement au-dessus.

Et, tout à coup, comme la femme passait en pleine lumière, la maman de Linette reconnut Denise à sa chevelure flamboyante, que la neige ne parvenait pas à éteindre.

Un quart d’heure plus tard, Denise, réchauffée et consolée, était assise sur le pied du lit de sa petite sœur, qui s’était réveillée au bruit. Linette, toute recroquevillée, regardait le paquet blanc que Denise tenait sur ses genoux et duquel sortait un mignon visage de nouveau-né et deux fines menottes aussi roses et transparentes que celles du petit Jésus couché sur la paille. Son regard tranquille alla longtemps de l’un à l’autre, puis elle regarda la mante sombre accrochée au bouton de la porte et gardant encore quelques flocons blancs. Et, à la fin, elle demanda à sa sœur :

— Tu l’as trouvé dans la neige ?

Ce fut sa mère qui, en souriant, fit « oui » de la tête.

À ce moment, le pas lourd du père se fit entendre sur le palier. Denise, un peu tremblante, prit son enfant dans ses bras pour aller au-devant de lui. Mais déjà Linette, hors du lit, s’empêtrant dans sa longue chemise, sautant à cloche-pied pour aller plus vite, criait, la voix joyeuse :

— Papa ! Denise est revenue avec un petit Jésus vivant, qu’elle a trouvé dans la neige !