Soleil couchant (Mercier)

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AnonymeAlfred Mercier

Soleil couchant



 
Le soleil disparaît dans l’ombre du couchant,
Mélancolique adieu d’un jour de notre vie ;
Et ce jour qui s’éteint dans sa calme agonie,
N’est plus qu’une lueur au bord du noir néant.

Et la Terre qui flotte et vogue dans l’espace,
Laisse loin derrière elle et nos ans écoulés
Et nos ambitions, nos projets écroulés,
Dans un muet sillage où tout fuit et s’efface.

C’est l’heure où notre esprit évoque le passé,
Abîme sur lequel le souvenir surnage ;
Et je vois resplendir, comme dans un mirage,
Un essaim de beautés que rien n’a remplacé.

Je les vois dans ce bal, dont l’éclat magnifique
Éclipsait tous les bals renommés jusque-là ;
Ivres de leur printemps, d’amour et de musique,
Pour elles cette nuit bien vite s’envola.

Bientôt, elles aussi, loin de nous s’envolèrent
Dans les bras de la Mort, de l’envieuse Mort ;
De leurs admirateurs les uns les oublièrent,
D’autres en vieillissant pleuraient toujours leur sort.

Pour en garder la douce et triste souvenance,
Moi seul reste ici-bas. Quand mon dernier soleil,
S’éteignant dans la paix de l’éternel silence,
Aura fermé mes yeux pour leur dernier sommeil,

Qui parlera de vous, ô jeunes trépassées ?
Qui vous ranimera dans vos tombes glacées ?
Qui vous fera renaître à la clarté du jour,
Avec vos yeux remplis de pensée et d’amour ?

Ô Zulmé, qui peindra tes yeux d’orientale,
Ta danse harmonieuse et tes pieds andalous ?
Ismérie au front blanc, au beau port de vestale,
Quelle main dénouera tes cheveux fins et roux ?

Et toi, dont le nom est un secret qui s’impose,
Vivante poésie, âme aimante, cœur pur
D’où montait l’éloquence à des lèvres de rose,
Rayon d’or égaré dans un village obscur,

Femme admirable et sainte, héroïque victime
Qu’attendait à l’affût le sort le plus brutal,
Tu passas inconnue, et ce monde banal
Ignore encor les dons de ton esprit sublime.

Entre deux infinis ― le passé, l’avenir ―
Le globe qui nous porte avec indifférence,
Poursuit son cours sans trêve, et laisse l’Espérance
Amuser nos douleurs qu’elle prétend guérir.

Ô Terre, un jour la vie apparut dans tes ondes,
Sur tes verts continents, dans tes vallons fleuris :
Elle disparaîtra lorsque, sous un ciel gris,
La glace étouffera tes semences fécondes.

Alors, cadavre morne, inutile désert,
Compagnon d’un soleil aux flammes expirantes,
Tu rouleras sans but tes ruines errantes
Dans ce vide sans borne où notre esprit se perd.

Et tu te dissoudras, et tu seras réduite
Comme nous en poussière, et, comme nous, un jour
Au gouffre d’où tout sort, où tout se précipite,
Tes restes dispersés rentreront à leur tour.

Alors, qui sera là pour dire : « Il fut un monde
Où la beauté fleurit, où l’amour s’alluma ;
La Terre était son nom ; la vie était féconde
En elle ; mais la Mort plus forte la tua. »

Non, pas un souvenir, pas la plus mince trace
Ne restera de toi, Terre, éphémère abri.
Et l’homme ose rêver, en sa risible audace,
Que tout l’univers a les yeux fixés sur lui.