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Son Excellence Eugène Rougon/6

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G. Charpentier (p. 154-184).


VI


L’été arriva. Rougon vivait dans un calme absolu. Madame Rougon, en trois mois, avait rendu grave la maison de la rue Marbeuf, où traînait autrefois une odeur d’aventure. Maintenant, les pièces, un peu froides, très-propres, sentaient la vie honnête ; les meubles méthodiquement rangés, les rideaux ne laissant pénétrer qu’un filet de jour, les tapis étouffant les bruits, mettaient là l’austérité presque religieuse d’un salon de couvent ; même il semblait que ces choses étaient anciennes, qu’on entrait dans un antique logis tout plein d’un parfum patriarcal. Cette grande femme laide, qui exerçait une surveillance continue, ajoutait à ce recueillement la douceur de son pas silencieux ; et elle menait le ménage d’une main si discrète et si aisée, qu’elle paraissait avoir vieilli en cet endroit, dans vingt années de mariage.

Rougon souriait, quand on le complimentait. Il s’entêtait à dire qu’il s’était marié sur le conseil et sur le choix de ses amis. Sa femme le ravissait. Depuis longtemps, il avait l’envie d’un intérieur bourgeois, qui fût comme une preuve matérielle de sa probité. Cela achevait de le tirer de son passé suspect, de le classer parmi les honnêtes gens. Il était resté très-provincial, il avait gardé comme idéal certains salons cossus de Plassans, dont les fauteuils conservaient toute l’année leurs housses de toile blanche. Lorsqu’il allait chez Delestang, où Clorinde étalait par boutade un luxe extravagant, il témoignait son mépris, en haussant légèrement les épaules. Rien ne lui paraissait ridicule comme de jeter l’argent par les fenêtres ; non pas qu’il fût avare ; mais il répétait d’ordinaire qu’il connaissait des jouissances préférables à toutes celles qu’on achète. Aussi s’était-il déchargé sur sa femme du soin de leur fortune. Il avait jusque-là vécu sans compter. Dès lors, elle administra l’argent avec le souci étroit qu’elle apportait déjà dans la conduite du ménage.

Pendant les premiers mois, Rougon s’enferma, se recueillant, se préparant aux luttes qu’il rêvait. C’était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d’honneurs. D’une ignorance crasse, d’une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. Être au-dessus de la foule où il ne voyait que des imbéciles et des coquins, mener le monde à coups de trique, cela développait dans l’épaisseur de sa chair un esprit adroit, d’une extraordinaire énergie. Il ne croyait qu’en lui, avait des convictions comme on a des arguments, subordonnait tout à l’élargissement continu de sa personnalité. Sans vice aucun, il faisait en secret des orgies de toute-puissance. S’il tenait de son père la carrure lourde des épaules, l’empâtement du masque, il avait reçu de sa mère, cette terrible Félicité qui gouvernait Plassans, une flamme de volonté, une passion de la force, dédaigneuse des petits moyens et des petites joies ; et il était certainement le plus grand des Rougon.

Quand il se trouva ainsi seul, inoccupé, après des années de vie active, il éprouva d’abord un sentiment délicieux de sommeil. Depuis les chaudes journées de 1851, il lui semblait qu’il n’avait pas dormi. Il acceptait sa disgrâce comme un congé mérité par de longs services. Il pensait rester six mois à l’écart, le temps de choisir un meilleur terrain, puis rentrer à son gré dans la grande bataille. Mais, au bout de quelques semaines, il était déjà las de repos. Jamais il n’avait eu une conscience si nette de sa force ; maintenant qu’il ne les employait plus, sa tête et ses membres le gênaient ; et il passait ses journées à se promener, au fond de son étroit jardin, avec des bâillements formidables, pareil à un de ces lions mis en cage, qui étirent puissamment leurs membres engourdis. Alors, commença pour lui une odieuse existence, dont il cacha avec soin l’ennui écrasant ; il était bonhomme, il se disait bien content d’être en dehors du « gâchis » ; seules ses lourdes paupières se soulevaient parfois, guettant les événements, retombant sur la flamme de ses yeux, dès qu’on le regardait. Ce qui le tint debout, ce fut l’impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l’attaquât ; on personnifiait en lui le coup d’État, les proscriptions, toutes ces violences dont on parlait à mots couverts ; on allait jusqu’à féliciter l’empereur de s’être séparé d’un serviteur qui le compromettait. Aux Tuileries, l’hostilité était plus grande encore ; Marsy triomphant le criblait de bons mots, que les dames colportaient dans les salons. Cette haine le réconfortait, l’enfonçait dans son mépris du troupeau humain. On ne l’oubliait pas, on le détestait, et cela lui semblait bon. Lui seul contre tous, c’était un rêve qu’il caressait ; lui seul, avec un fouet, tenant les mâchoires à distance. Il se grisa des injures, il devint plus grand, dans l’orgueil de sa solitude.

Cependant, l’oisiveté pesait terriblement à ses muscles de lutteur. S’il avait osé, il aurait saisi une bêche pour défoncer un coin de son jardin. Il entreprit un long travail, l’étude comparée de la constitution anglaise et de la constitution impériale de 1852 ; il s’agissait, en tenant compte de l’histoire et des mœurs politiques des deux peuples, de prouver que la liberté était tout aussi grande en France qu’en Angleterre. Puis, quand il eut amassé les documents, quand le dossier fut complet, il dut faire un effort considérable pour prendre la plume ; volontiers, il aurait plaidé la chose devant la Chambre ; mais la rédiger, écrire un ouvrage, avec le souci des phrases, lui paraissait une besogne d’une difficulté énorme, sans utilité immédiate. Le style l’avait toujours embarrassé ; aussi le tenait-il en grand dédain. Il ne dépassa pas la dixième page. D’ailleurs, il laissa traîner sur son bureau le manuscrit commencé, bien qu’il n’y ajoutât pas vingt lignes par semaine. Chaque fois qu’on le questionnait sur ses occupations, il répondait en expliquant son idée tout au long, et en donnant à l’œuvre une portée immense. C’était l’excuse derrière laquelle il cachait le vide abominable de ses journées.

Les mois s’écoulaient, il souriait avec une bonhomie plus sereine. Pas un des désespoirs qu’il étouffait ne montait à sa face. Il accueillait les plaintes de ses intimes par des raisonnements concluant tous à sa parfaite félicité. N’était-il pas heureux ? Il adorait l’étude, il travaillait à sa guise ; cela était préférable à l’agitation fiévreuse des affaires publiques. Puisque l’empereur n’avait pas besoin de lui, il faisait bien de le laisser tranquille dans son coin ; et il ne nommait ainsi l’empereur qu’avec le plus profond dévouement. Souvent pourtant, il déclarait être prêt, attendre simplement un signe de son maître pour reprendre « le fardeau du pouvoir » ; mais il ajoutait qu’il ne tenterait pas une seule démarche qui pût provoquer ce signe. En effet, il semblait mettre un soin jaloux à rester à l’écart. Dans le silence des premières années de l’empire, au milieu de cette étrange stupeur faite d’épouvante et de lassitude, il entendait monter un sourd réveil. Et comme espoir suprême, il comptait sur quelque catastrophe qui le rendrait brusquement nécessaire. Il était l’homme des situations graves, « l’homme aux grosses pattes », selon le mot de M. de Marsy.

Le dimanche et le jeudi, la maison de la rue Marbeuf s’ouvrait aux intimes. On venait causer dans le grand salon rouge, jusqu’à dix heures et demie, heure à laquelle Rougon mettait ses amis impitoyablement à la porte ; il disait que les longues veillées encrassent le cerveau. Madame Rougon, à dix heures précises, servait elle-même le thé, en ménagère attentive aux moindres détails. Il n’y avait que deux assiettes de petits fours, auxquelles personne ne touchait.

Le jeudi de juillet qui suivit, cette année-là, les élections générales, toute la bande se trouvait réunie dans le salon, dès huit heures. Ces dames, madame Bouchard, madame Charbonnel, madame Correur, assises près d’une fenêtre ouverte, pour respirer les rares bouffées d’air venues de l’étroit jardin, formaient un rond, au milieu duquel M. d’Escorailles racontait ses fredaines de Plassans, lorsqu’il allait passer douze heures à Monaco, sous le prétexte d’une partie de chasse, chez un ami. Madame Rougon, en noir, à demi cachée derrière un rideau, n’écoutait pas, se levait doucement, disparaissait pendant des quarts d’heure entiers. Il y avait encore avec les dames M. Charbonnel, posé au bord d’un fauteuil, stupéfait d’entendre un jeune homme comme il faut avouer de pareilles aventures. Au fond de la pièce, Clorinde était debout, prêtant une oreille distraite à une conversation sur les récoltes, engagée entre son mari et M. Béjuin. Vêtue d’une robe écrue, très-chargée de rubans paille, elle tapait à petits coups d’éventail la paume de sa main gauche, en regardant fixement le globe lumineux de l’unique lampe qui éclairait le salon. À une table de jeu, dans la clarté jaune, le colonel et M. Bouchard jouaient au piquet ; tandis que Rougon, sur un coin du tapis vert, faisait des réussites, relevant les cartes d’un air grave et méthodique, interminablement. C’était son amusement favori, le jeudi et le dimanche, une occupation qu’il donnait à ses doigts et à sa pensée.

— Eh bien, ça réussira-t-il ? demanda Clorinde, qui s’approcha, avec un sourire.

— Mais ça réussit toujours, répondit-il tranquillement.

Elle se tenait devant lui, de l’autre côté de la table, pendant qu’il disposait le jeu en huit paquets.

Quand il eut retiré toutes les cartes, deux à deux, elle reprit :

— Vous avez raison, ça réussit… À quoi aviez-vous pensé ?

Mais lui, leva les yeux lentement, comme étonné de la question :

— Au temps qu’il fera demain, finit-il par dire.

Et il se remit à étaler les cartes. Delestang et M. Béjuin ne causaient plus. Un rire perlé de la jolie madame Bouchard sonnait seul dans le salon. Clorinde s’approcha d’une fenêtre, resta là un moment, à regarder la nuit qui tombait. Puis, sans se retourner, elle demanda :

— A-t-on des nouvelles de ce pauvre M. Kahn ?

— J’ai reçu une lettre, répondit Rougon. Je l’attends ce soir.

Alors, on parla de la mésaventure de M. Kahn. Il avait eu l’imprudence, pendant la dernière session, de critiquer assez vivement un projet de loi déposé par le gouvernement ; ce projet de loi, qui créait dans un département voisin une concurrence redoutable, menaçait de ruiner ses hauts fourneaux de Bressuire. Pourtant, il ne croyait pas avoir dépassé les bornes d’une légitime défense, lorsque, à son retour dans les Deux-Sèvres, où il allait soigner son élection, il avait appris, de la bouche même du préfet, qu’il n’était plus candidat officiel ; il cessait de plaire, le ministre venait de désigner un avoué de Niort, homme d’une grande médiocrité. C’était un coup de massue.

Rougon donnait des détails, quand M. Kahn entra, suivi de Du Poizat. Tous les deux étaient arrivés par le train de sept heures. Ils n’avaient pris que le temps de dîner.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? dit M. Kahn au milieu du salon, pendant qu’on s’empressait autour de lui. Me voilà un révolutionnaire, maintenant !

Du Poizat s’était jeté dans un fauteuil, d’un air harassé.

— Une jolie campagne ! cria-t-il, un joli gâchis ! C’est à dégoûter tous les honnêtes gens !

Mais il fallut que M. Kahn racontât l’affaire longuement. Lorsqu’il avait débarqué là-bas, il disait avoir senti, dès ses premières visites, une sorte d’embarras chez ses meilleurs amis. Quant au préfet, M. de Langlade, c’était un homme de mœurs dissolues, qu’il accusait d’être au mieux avec la femme de l’avoué de Niort, le nouveau député. Pourtant, ce Langlade lui avait appris sa disgrâce d’une façon fort aimable, en fumant un cigare, au dessert d’un déjeuner fait à la préfecture. Et il rapporta la conversation d’un bout à l’autre. Le pis était qu’on imprimait déjà ses affiches et ses bulletins. Dans le premier moment, la colère l’étouffait au point qu’il voulait se présenter quand même.

— Ah ! si vous ne nous aviez pas écrit, dit Du Poizat en se tournant vers Rougon, nous aurions donné une fameuse leçon au gouvernement !

Rougon haussa les épaules. Il répondit négligemment, pendant qu’il battait ses cartes :

— Vous auriez échoué et vous restiez à jamais compromis. La belle avance !

— Je ne sais pas comment vous êtes bâti, vous ! cria Du Poizat, qui se mit brusquement debout, avec des gestes furibonds. Moi, je déclare que le Marsy commence à m’échauffer les oreilles. C’est vous qu’il a voulu atteindre en frappant notre ami Kahn… Avez-vous lu les circulaires du personnage ? Ah ! elles sont propres, ses élections ! Il les a faites à coups de phrases… Ne souriez donc pas ! Si vous aviez été à l’Intérieur, vous auriez mené l’affaire d’une façon autrement large.

Et, comme Rougon continuait à sourire en le regardant, il ajouta avec plus de violence :

— Nous étions là-bas, nous avons tout vu… Il y a un malheureux garçon, un ancien camarade à moi, qui a osé poser une candidature républicaine. Vous n’avez pas idée de la façon dont on l’a traqué. Le préfet, les maires, les gendarmes, toute la clique est tombée sur lui ; on lacérait ses affiches, on jetait ses bulletins dans les fossés, on arrêtait les quelques pauvres diables chargés de distribuer ses circulaires ; jusqu’à sa tante, une digne femme pourtant, qui l’a fait prier de ne plus mettre les pieds chez elle, parce qu’il la compromettait. Et les journaux donc ! il y était traité de brigand. Les bonnes femmes se signent maintenant, quand il passe dans un village.

Il respira bruyamment, il reprit, après s’être jeté de nouveau dans un fauteuil :

— N’importe, si Marsy a eu la majorité dans tous les départements, Paris n’en a pas moins nommé cinq députés de l’opposition… C’est le réveil. Que l’empereur laisse le pouvoir entre les mains de ce grand bellâtre de ministre et de ces préfets d’alcôve, qui, pour coucher librement avec les femmes, envoient les maris à la Chambre ; dans cinq ans d’ici, l’Empire ébranlé menacera ruine… Moi, je suis enchanté des élections de Paris. Je trouve que ça nous venge.

— Alors, si vous aviez été préfet ?… demanda Rougon de son air paisible, avec une si fine ironie, qu’elle plissait à peine les coins de ses grosses lèvres.

Du Poizat montra ses dents blanches mal rangées. Ses poings chétifs d’enfant malade serraient les bras du fauteuil, comme s’il avait voulu les tordre.

— Oh ! murmura-t-il, si j’avais été préfet…

Mais il n’acheva pas, il s’affaissa contre le dossier, en disant :

— Non, c’est écœurant, à la fin !… D’ailleurs, j’ai toujours été républicain, moi !

Cependant, devant la fenêtre, les dames se taisaient, la face tournée vers l’intérieur du salon, pour écouter ; tandis que M. d’Escorailles, un large éventail à la main, sans rien dire, éventait la jolie madame Bouchard, toute languissante, les tempes moites sous les haleines chaudes du jardin. Le colonel et M. Bouchard, qui venaient de recommencer une partie, cessaient de jouer par instants, approuvant ou désapprouvant ce qu’on disait, d’un hochement de tête. Un large cercle de fauteuils s’était formé autour de Rougon : Clorinde, attentive, le menton dans la main, ne risquait pas un geste ; Delestang souriait à sa femme, l’esprit occupé par quelque souvenir tendre ; M. Béjuin, les mains nouées sur les genoux, regardait successivement ces messieurs et ces dames, l’air effaré. La brusque entrée de Du Poizat et de M. Kahn avait soufflé, dans le grand calme du salon, tout un orage ; ils semblaient avoir apporté sur eux, entre les plis de leurs vêtements, une odeur d’opposition.

— Enfin, j’ai suivi votre conseil, je me suis retiré, reprit M. Kahn. On m’avait averti que je serais traité plus rudement encore que le candidat républicain. Moi qui ai servi l’empire avec tant de dévouement ! Avouez qu’une telle ingratitude est faite pour décourager les âmes les plus fortes.

Et il se plaignit amèrement d’une foule de vexations. Il avait voulu fonder un journal, pour soutenir son projet d’un chemin de fer de Niort à Angers ; plus tard, ce journal devait être une arme financière très-puissante entre ses mains ; mais on venait de lui refuser l’autorisation, M. de Marsy s’étant imaginé que Rougon se cachait derrière lui, et qu’il s’agissait d’une feuille de combat, destinée à battre en brèche son portefeuille.

— Parbleu ! dit Du Poizat, ils ont peur qu’on n’écrive enfin la vérité. Ah ! je vous aurais fourni de jolis articles !… C’est une honte d’avoir une presse comme la nôtre, bâillonnée, menacée d’être étranglée au premier cri. Un de mes amis, qui publie un roman, a été appelé au ministère, où un chef de bureau l’a prié de changer la couleur du gilet de son héros, parce que cette couleur déplaisait au ministre. Je n’invente rien.

Il cita d’autres faits, il parla des légendes effrayantes qui circulaient parmi le peuple, du suicide d’une jeune actrice et d’un parent de l’empereur, du prétendu duel de deux généraux, dont l’un aurait tué l’autre, dans un corridor des Tuileries, à la suite d’une histoire de vol. Est-ce que des contes semblables auraient trouvé des crédules, si la presse avait pu parler librement ? Et il répéta comme conclusion :

— Je suis républicain, décidément.

— Vous êtes bien heureux, murmura M. Kahn ; moi, je ne sais plus ce que je suis.

Rougon, pliant ses larges épaules, avait commencé une réussite fort délicate. Il s’agissait, après avoir distribué les cartes trois fois en sept paquets, en cinq, puis en trois, d’arriver à ce que, toutes les cartes étant tombées, les huit trèfles se trouvassent ensemble. Il paraissait absorbé au point de ne rien entendre, bien que ses oreilles eussent comme des frémissements, à certains mots.

— Le régime parlementaire offrait des garanties sérieuses, dit le colonel. Ah ! si les princes revenaient !

Le colonel Jobelin était orléaniste, dans ses heures d’opposition. Il racontait volontiers le combat du col de Mouzaïa, où il avait fait le coup de feu, à côté du duc d’Aumale, alors capitaine au 4e de ligne.

— On était très-heureux sous Louis-Philippe, continua-t-il, en voyant le silence qui accueillait ses regrets. Croyez-vous que, si nous avions un cabinet responsable, notre ami ne serait pas à la tête de l’État avant six mois ? Nous compterions bientôt un grand orateur de plus.

Mais M. Bouchard donnait des signes d’impatience. Lui, se disait légitimiste ; son grand-père avait approché la cour, autrefois. Aussi, à chaque soirée, des querelles terribles s’engageaient-elles entre lui et son cousin sur la politique.

— Laissez donc ! murmura-t-il ; votre monarchie de Juillet a toujours vécu d’expédients. Il n’y a qu’un principe, vous le savez bien.

Alors, ils se traitèrent très-vertement. Ils faisaient table rase de l’empire, ils installaient chacun le gouvernement de son choix. Est-ce que les Orléans avaient jamais marchandé une décoration à un vieux soldat ? Est-ce que les rois légitimes auraient commis des passe-droits comme on en voyait chaque jour dans les bureaux ? Quand ils en furent venus à se traiter sourdement d’imbéciles, le colonel cria, en prenant furieusement ses cartes :

— Fichez-moi la paix ! entendez-vous, Bouchard !… J’ai un quatorze de dix et une quatrième au valet. Est-ce bon ?

Delestang, tiré de sa rêverie par la dispute, crut devoir défendre l’empire. Mon Dieu ! ce n’était pas que l’empire le contentât absolument. Il aurait voulu un gouvernement plus largement humain. Et il tâcha d’expliquer ses aspirations, une conception socialiste très-compliquée, l’extinction du paupérisme, l’association de tous les travailleurs, quelque chose comme sa ferme-modèle de la Chamade, en grand. Du Poizat disait d’ordinaire qu’il avait trop fréquenté les bêtes. Pendant que son mari parlait en hochant sa tête superbe de personnage officiel, Clorinde le regardait, avec une légère moue des lèvres.

— Oui, je suis bonapartiste, dit-il à plusieurs reprises ; je suis, si vous voulez, bonapartiste libéral.

— Et vous, Béjuin ? demanda brusquement M. Kahn.

— Mais moi aussi, répondit M. Béjuin, la bouche tout empâtée par ses longs silences ; c’est-à-dire, il y a des nuances, certainement… Enfin, je suis bonapartiste.

Du Poizat eut un rire aigu.

— Parbleu ! cria-t-il.

Et, comme on le pressait de s’expliquer, il continua crûment :

— Je vous trouve bons, vous autres ! On ne vous a pas lâchés. Delestang est toujours au conseil d’État. Béjuin vient d’être réélu.

— Ça s’est fait tout naturellement, interrompit celui-ci. C’est le préfet du Cher…

— Oh ! vous n’y êtes pour rien, je ne vous accuse pas. Nous savons comment les choses se passent… Combelot aussi est réélu, La Rouquette aussi… L’empire est superbe !

M. d’Escorailles, qui continuait à éventer la jolie madame Bouchard, voulut intervenir. Lui, défendait l’empire à un autre point de vue ; il s’était rallié, parce que l’empereur lui paraissait avoir une mission à remplir ; le salut de la France avant tout.

— Vous avez gardé votre situation d’auditeur, n’est-ce pas ? reprit Du Poizat en élevant la voix ; eh bien, vos opinions sont connues… Que diable ! ce que je dis là semble vous scandaliser tous. C’est simple pourtant… Kahn et moi nous ne sommes plus payés pour être aveugles, voilà !

On se fâcha. C’était abominable, cette façon d’envisager la politique. Il y avait, dans la politique, autre chose que des intérêts personnels. Le colonel lui-même et M. Bouchard, bien qu’ils ne fussent pas bonapartistes, reconnaissaient qu’il pouvait exister des bonapartistes de bonne foi ; et ils parlaient de leurs propres convictions, avec un redoublement de chaleur, comme si on avait voulu les leur arracher de vive force. Quant à Delestang, il était très-blessé ; il répétait qu’on ne l’avait pas compris, il indiquait par quels points considérables il s’éloignait des partisans aveugles de l’empire ; ce qui l’entraîna dans de nouvelles explications sur les développements démocratiques dont le gouvernement de l’empereur lui paraissait susceptible. M. Béjuin, lui non plus, pas plus d’ailleurs que M. d’Escorailles, n’acceptèrent d’être des bonapartistes tout court ; ils établissaient des nuances énormes, se cantonnaient chacun dans des opinions particulières, difficiles à définir ; si bien qu’au bout de dix minutes toute la société était passée à l’opposition. Les voix se haussaient, des discussions partielles s’engageaient, les mots de légitimiste, d’orléaniste, de républicain, volaient, au milieu des professions de foi vingt fois répétées. Madame Rougon se montra un instant, sur le seuil d’une porte, l’air inquiet ; puis, doucement, elle disparut de nouveau.

Rougon, cependant, venait de finir la réussite des trèfles. Clorinde se pencha, pour lui demander dans le vacarme :

— Elle a réussi ?

— Mais sans doute, répondit-il avec son sourire calme.

Et, comme s’il se fût aperçu seulement alors de l’éclat des voix, il agita la main, en reprenant :

— Vous faites bien du bruit !

Ils se turent, croyant qu’il voulait parler. Un grand silence se fit. Tous, un peu las, attendaient. Rougon, d’un coup de pouce, avait élargi sur la table un éventail de treize cartes. Il compta, il dit au milieu du recueillement :

— Trois dames, signe de querelle… Une nouvelle à la nuit… Une femme brune dont il faudra se méfier…

Mais Du Poizat, impatienté, l’interrompit.

— Et vous, Rougon, qu’est-ce que vous pensez ?

Le grand homme se renversa dans son fauteuil, s’allongea, en étouffant de la main un léger bâillement. Il haussait le menton, comme si le cou lui avait fait du mal.

— Oh ! moi, murmura-t-il, les yeux au plafond, je suis autoritaire, vous le savez bien. On apporte ça en naissant. Ce n’est pas une opinion, c’est un besoin… Vous êtes bêtes de vous disputer. En France, dès qu’il y a cinq messieurs dans un salon, il y a cinq gouvernements en présence. Ça n’empêche personne de servir le gouvernement reconnu. Hein, n’est-ce pas ? c’est histoire de causer.

Il baissa le menton et leur jeta un lent regard à la ronde.

— Marsy a très-bien conduit les élections. Vous avez tort de blâmer ses circulaires. La dernière surtout était d’une jolie force… Quant à la presse, elle est déjà trop libre. Où en serions-nous, si le premier venu pouvait écrire ce qu’il pense ? Moi, d’ailleurs, j’aurais comme Marsy refusé à Kahn l’autorisation de fonder un journal. Il est toujours inutile de fournir une arme à ses adversaires… Voyez-vous, les empires qui s’attendrissent sont des empires perdus. La France demande une main de fer. Quand on l’étrangle un peu, cela n’en va pas plus mal.

Delestang voulut protester. Il commença une phrase :

— Cependant, il y a une certaine somme de libertés nécessaires…

Mais Clorinde lui imposa silence. Elle approuvait tout ce que disait Rougon, d’un hochement de tête exagéré. Elle se penchait pour qu’il la vît mieux, soumise devant lui, convaincue. Aussi fut-ce à elle qu’il adressa un coup d’œil, en s’écriant :

— Ah ! oui, les libertés nécessaires, je m’attendais à les voir arriver !… Écoutez, si l’empereur me consultait, il n’accorderait jamais une liberté.

Et comme Delestang de nouveau s’agitait, sa femme le fit tenir tranquille d’un froncement terrible de ses beaux sourcils.

— Jamais ! répéta Rougon avec force.

Il s’était soulevé de son fauteuil, d’un air si formidable, que personne ne souffla mot. Mais il se laissa retomber, les membres mous, comme détendu, murmurant :

— Voilà que vous me faites crier, moi aussi… Je suis un bon bourgeois, maintenant. Je n’ai pas à me mêler de tout ça, et j’en suis ravi. Dieu veuille que l’empereur n’ait plus besoin de moi !

À ce moment, la porte du salon s’ouvrait. Il mit un doigt sur sa bouche, il souffla très-bas :

— Chut !

C’était M. La Rouquette qui entrait. Rougon le soupçonnait d’être envoyé par sa sœur, madame de Llorentz, pour espionner ce qu’on disait chez lui. M. de Marsy, bien que marié depuis six mois à peine, venait de renouer avec cette dame, qu’il avait gardée comme maîtresse pendant près de deux ans. Aussi, dès l’arrivée du jeune député, cessa-t-on de parler politique. Le salon reprit son air discret. Rougon alla lui-même chercher un grand abat-jour, qu’il posa sur la lampe ; et l’on ne vit plus, dans le cercle étroit de clarté jaune, que les mains sèches du colonel et de M. Bouchard, jetant régulièrement les cartes. Devant la fenêtre, madame Charbonnel, à demi-voix, contait ses soucis à madame Correur, pendant que M. Charbonnel accentuait chaque détail d’un gros soupir ; il y avait bientôt deux ans qu’ils étaient à Paris, et leur maudit procès n’en finissait pas ; la veille encore, ils avaient dû se résigner à acheter six chemises chacun, en apprenant une nouvelle remise de l’affaire. Un peu en arrière, près d’un rideau, madame Bouchard semblait dormir, assoupie par la chaleur. M. d’Escorailles était venu la retrouver. Puis, comme personne ne les regardait, il eut la tranquille audace de poser un long baiser silencieux sur ses lèvres à demi closes. Elle ouvrit les yeux tout grands, sans bouger, très-sérieuse.

— Mon Dieu ! non, disait M. La Rouquette, juste à ce moment, je ne suis pas allé aux Variétés. J’ai vu la répétition générale de la pièce. Oh ! un succès fou, une musique d’une gaieté ! Ça fera courir tout Paris… J’avais un travail à terminer. Je prépare quelque chose.

Il avait serré la main de ces messieurs et baisé galamment le poignet de Clorinde, au-dessus du gant. Il se tenait debout, appuyé au dossier d’un fauteuil, souriant, mis avec une correction irréprochable. Dans la façon dont sa redingote était boutonnée, perçait toutefois une prétention de haute gravité.

— À propos, reprit-il en s’adressant au maître de la maison, j’ai un document à vous signaler, pour votre grand travail, une étude sur la constitution anglaise, très-curieuse, ma foi, qui a paru dans une revue de Vienne… Et avancez-vous ?

— Oh ! lentement, répondit Rougon. J’en suis à un chapitre qui me donne beaucoup de mal.

D’ordinaire, il trouvait piquant de faire causer le jeune député. Il savait par lui tout ce qui se passait aux Tuileries. Persuadé, ce soir-là, qu’on l’envoyait pour connaître son opinion sur le triomphe des candidatures officielles, il réussit, sans hasarder une seule phrase digne d’être répétée, à tirer de lui une foule de renseignements. Il commença par le complimenter de sa réélection. Puis, de son air bonhomme, il entretint la conversation par de simples hochements de tête. L’autre, charmé de tenir la parole, ne s’arrêta plus. La cour était dans la joie. L’empereur avait appris le résultat des élections à Plombières ; on racontait qu’à la réception de la dépêche, il s’était assis, les jambes coupées par l’émotion. Cependant, une grosse inquiétude dominait toute cette victoire : Paris venait de voter en monstre d’ingratitude.

— Bah ! on musellera Paris, murmura Rougon, qui étouffa un nouveau bâillement, comme ennuyé de ne rien trouver d’intéressant, dans le flot de paroles de M. La Rouquette.

Dix heures sonnèrent. Madame Rougon, poussant un guéridon au milieu de la pièce, servit le thé. C’était l’heure où des groupes isolés se formaient dans les coins. M. Kahn, une tasse à la main, debout devant Delestang, qui ne prenait jamais de thé, parce que ça l’agitait, entrait dans de nouveaux détails sur son voyage en Vendée ; sa grande affaire de la concession d’une voie ferrée de Niort à Angers en était toujours au même point ; cette canaille de Langlade, le préfet des Deux-Sèvres, avait osé se servir de son projet comme de manœuvre électorale en faveur du nouveau candidat officiel. M. La Rouquette, maintenant, passant derrière les dames, leur glissait dans la nuque des mots qui les faisaient sourire. Derrière un rempart de fauteuils, madame Correur causait vivement avec Du Poizat ; elle lui demandait des nouvelles de son frère Martineau, le notaire de Coulonges ; et Du Poizat disait l’avoir vu, un instant, devant l’église, toujours le même, avec sa figure froide, son air grave. Puis, comme elle entamait ses récriminations habituelles, il lui conseilla méchamment de ne jamais remettre les pieds là-bas, car madame Martineau avait juré de la jeter à la porte. Madame Correur acheva son thé, toute suffoquée.

— Voyons, mes enfants, il faut aller se coucher, dit paternellement Rougon.

Il était dix heures vingt-cinq, et il accorda cinq minutes. Des gens partaient. Il accompagna M. Kahn et M. Béjuin, que madame Rougon chargeait toujours de compliments pour leurs femmes, bien qu’elle vît ces dames au plus deux fois par an. Il poussa doucement vers la porte les Charbonnel, toujours très-embarrassés pour s’en aller. Puis, comme la jolie madame Bouchard sortait entre M. d’Escorailles et M. La Rouquette, il se tourna vers la table de jeu, en criant :

— Eh ! monsieur Bouchard, voilà qu’on vous prend votre femme !

Mais le chef de bureau, sans entendre, annonçait son jeu.

— Une quinte majeure en trèfle, hein ! elle est bonne celle-là !… Trois rois, ils sont bons aussi…

Rougon, de ses grosses mains, enleva les cartes.

— C’est fini, allez-vous-en, dit-il. Vous n’êtes pas honteux, de vous acharner comme ça !… Voyons, colonel, soyez raisonnable.

C’était ainsi tous les jeudis et tous les dimanches. Il devait les interrompre au beau milieu d’une partie, ou quelquefois même éteindre la lampe, pour les décider à quitter le jeu. Et ils se retiraient furieux, en se querellant.

Delestang et Clorinde restèrent les derniers. Celle-ci, pendant que son mari cherchait partout son éventail, dit doucement à Rougon :

— Vous avez tort de ne pas faire un peu d’exercice, vous tomberez malade.

Il eut un geste à la fois indifférent et résigné. Madame Rougon rangeait déjà les tasses et les petites cuillers. Puis, comme les Delestang lui serraient la main, il bâilla franchement, à pleine bouche. Et il dit par politesse, pour ne pas laisser croire que c’était l’ennui de la soirée qui venait de lui monter à la gorge :

— Ah ! sacrebleu ! je vais joliment dormir, cette nuit !

Les soirées se passaient toutes ainsi. Il pleuvait du gris dans le salon de Rougon, selon le mot de Du Poizat, qui trouvait aussi que, maintenant, « ça sentait trop la dévote ». Clorinde se montrait filiale. Souvent, l’après-midi, elle arrivait seule, rue Marbeuf, avec quelque commission dont elle s’était chargée. Elle disait gaiement à madame Rougon qu’elle venait faire la cour à son mari ; et celle-ci, souriant de ses lèvres pâles, les laissait ensemble, pendant des heures. Ils causaient affectueusement, sans paraître se souvenir du passé ; ils se donnaient des poignées de main de camarades, dans ce même cabinet où, l’année précédente, il piétinait devant elle de désir. Aussi, ne songeant plus à ça, s’abandonnaient-ils tous les deux à une tranquille familiarité. Il lui ramenait sur les tempes les mèches folles de ses cheveux, qu’elle avait toujours au vent, ou bien l’aidait à retrouver au milieu des fauteuils, la traîne de sa robe d’une longueur exagérée. Un jour, comme ils traversaient le jardin, elle eut la curiosité de pousser la porte de l’écurie. Elle entra, en le regardant, avec un léger rire. Lui, les mains dans les poches, se contenta de murmurer, souriant aussi :

— Hein ! est-on bête, parfois !

Puis, à chaque visite, il lui donnait d’excellents conseils. Il plaidait la cause de Delestang, qui en somme était un bon mari. Elle, sagement, répondait qu’elle l’estimait ; à l’entendre, il n’avait pas encore contre elle un seul sujet de plainte. Elle disait ne pas être seulement coquette, ce qui était vrai. Dans ses moindres paroles perçait une grande indifférence, presque un mépris pour les hommes. Quand on parlait de quelque femme dont on ne comptait plus les amants, elle ouvrait de grands yeux d’enfant, des yeux surpris, en demandant : « Ça l’amuse donc ? » Elle oubliait sa beauté pendant des semaines, ne s’en souvenait que dans quelque besoin ; et alors elle s’en servait terriblement, comme d’une arme. Aussi, lorsque Rougon, avec une insistance singulière, revenait à ce sujet, lui conseillait de rester fidèle à Delestang, finissait-elle par se fâcher, criant :

— Mais laissez-moi tranquille ! Je songe bien à tout ça… Vous êtes blessant, à la fin !

Un jour, elle lui répondit carrément :

— Eh bien, si ça arrivait, qu’est-ce que ça pourrait vous faire ?… Vous n’avez rien à y perdre, vous !

Il rougit, cessa pendant quelque temps de lui parler de ses devoirs, du monde, des convenances. Ce frisson persistant de jalousie était tout ce qui restait dans sa chair de son ancienne passion. Il poussait les choses jusqu’à la faire surveiller, dans les salons où elle se rendait. S’il s’était aperçu de la moindre intrigue, il eût peut-être averti le mari. D’ailleurs, quand il voyait celui-ci en particulier, il le mettait en garde, lui parlait de l’extraordinaire beauté de sa femme. Mais Delestang riait d’un air de confiance et de fatuité ; si bien que, dans le ménage, c’était Rougon qui avait tous les tourments de l’homme trompé.

Ses autres conseils, très-pratiques, montraient sa grande amitié pour Clorinde. Ce fut lui qui l’amena doucement à renvoyer sa mère en Italie. La comtesse Balbi, seule maintenant dans le petit hôtel des Champs-Élysées, y menait une étrange vie d’insouciance, dont on causait. Il se chargea de régler avec elle la délicate question d’une pension viagère. On vendit l’hôtel, le passé de la jeune femme fut comme effacé. Puis, il entreprit de la guérir de ses excentricités ; mais là il se heurta à une naïveté absolue, à un entêtement de femme obtuse. Clorinde, mariée, riche, vivait dans un incroyable gâchis d’argent, avec des accès brusques d’une avarice honteuse. Elle avait gardé sa petite bonne, cette noiraude d’Antonia qui suçait des oranges du matin au soir. À elles deux, elles salissaient abominablement l’appartement de madame, tout un coin du vaste hôtel de la rue du Colisée. Quand Rougon allait la voir, il trouvait des assiettes sales sur les fauteuils, des litres de sirop à terre, le long des murs. Il devinait sous les meubles un entassement de choses malpropres, fourrées là, à l’annonce de sa visite. Et, au milieu des tentures graisseuses, des boiseries grises de poussière, elle continuait à avoir des caprices stupéfiants. Souvent, elle le recevait à demi nue, entortillée dans une couverture, allongée sur un canapé, se plaignant de maux inconnus, d’un chien qui lui mangeait les pieds, ou bien d’une épingle avalée par mégarde et dont la pointe devait sortir par sa cuisse gauche. D’autres fois, elle fermait les persiennes à trois heures, allumait toutes les bougies, puis dansait avec sa bonne, l’une en face de l’autre, en riant si fort, que, lorsqu’il entrait, la bonne restait cinq grandes minutes à souffler contre la porte, avant de pouvoir s’en aller. Un jour, elle ne voulut pas se laisser voir ; elle avait cousu les rideaux de son lit de haut en bas, elle se tint assise sur le traversin, dans cette cage d’étoffe, causant tranquillement avec lui pendant plus d’une heure, comme s’ils s’étaient trouvés aux deux coins d’une cheminée. Ces choses-là lui semblaient toutes naturelles. Quand il la grondait, elle s’étonnait, elle disait qu’elle ne faisait pas de mal. Il avait beau prêcher les convenances, promettre de la rendre en un mois la femme la plus séduisante de Paris, elle s’emportait, répétant :

— Je suis comme ça, je vis comme ça… Qu’est-ce que ça peut faire aux autres ?

Parfois, elle se mettait à sourire.

— On m’aime tout de même, allez ! murmurait-elle.

Et, à la vérité, Delestang l’adorait. Elle restait sa maîtresse, d’autant plus puissante, qu’elle semblait moins sa femme. Il fermait les yeux sur ses caprices, pris de la peur terrible qu’elle ne le plantât là, comme elle l’en avait menacé un jour. Au fond de sa soumission, peut-être la sentait-il vaguement supérieure, assez forte pour faire de lui ce qu’il lui plairait. Devant le monde, il la traitait en enfant, parlait d’elle avec une tendresse complaisante d’homme grave. Dans l’intimité, ce grand bel homme à tête superbe pleurait, les nuits où elle ne voulait pas lui ouvrir la porte de sa chambre. Il enlevait seulement les clefs des appartements du premier étage pour sauver son grand salon des taches de graisse.

Rougon pourtant obtint de Clorinde qu’elle s’habillât à peu près comme tout le monde. Elle était très-fine, d’ailleurs, de cette finesse des fous lucides qui se font raisonnables en présence des étrangers. Il la rencontrait dans certaines maisons, l’air réservé, laissant son mari se mettre en avant, tout à fait convenable au milieu de l’admiration soulevée par sa grande beauté. Chez elle, il trouvait souvent M. de Plouguern ; et elle plaisantait entre eux deux, sous le déluge de leur morale, tandis que le vieux sénateur, plus familier, lui tapotait les joues, au grand ennui de Rougon ; mais il n’osa jamais dire son sentiment à ce sujet. Il fut plus hardi à l’égard de Luigi Pozzo, le secrétaire du chevalier Rusconi. Il l’avait aperçu plusieurs fois sortant de chez elle à des heures singulières. Quand il laissa entendre à la jeune femme combien cela pouvait la compromettre, elle leva sur lui un de ses beaux regards de surprise ; puis, elle éclata de rire. Elle se moquait pas mal de l’opinion ! En Italie, les femmes recevaient les hommes qui leur plaisaient, personne ne songeait à de vilaines choses. Du reste, Luigi ne comptait pas ; c’était un cousin ; il lui apportait des petits gâteaux de Milan, qu’il achetait dans le passage Colbert.

Mais la politique restait la grosse préoccupation de Clorinde. Depuis qu’elle avait épousé Delestang, toute son intelligence s’employait à des affaires louches et compliquées, dont personne ne connaissait au juste l’importance. Elle contentait là son besoin d’intrigue, si longtemps satisfait dans ses campagnes de séduction contre les hommes de grand avenir ; et elle semblait s’être ainsi préparée à quelque besogne plus vaste en tendant jusqu’à vingt-deux ans ses piéges de fille à marier. Maintenant, elle entretenait une correspondance très-suivie avec sa mère, fixée à Turin. Elle allait presque chaque jour à la légation d’Italie, où le chevalier Rusconi l’emmenait dans les coins, causant rapidement, à voix basse. Puis, c’étaient des courses incompréhensibles aux quatre coins de Paris, des visites faites furtivement à de hauts personnages, des rendez-vous donnés au fond de quartiers perdus. Tous les réfugiés vénitiens, les Brambilla, les Staderino, les Viscardi, la voyaient en secret, lui passaient des bouts de papier couverts de notes. Elle avait acheté une serviette de maroquin rouge, un portefeuille monumental à serrure d’acier, digne d’un ministre, dans lequel elle promenait un monde de dossiers. En voiture, elle le tenait sur ses genoux, comme un manchon ; partout où elle montait, elle l’emportait avec elle sous son bras, d’un geste familier ; même, à des heures matinales, on la rencontrait, à pied, le serrant des deux mains contre sa poitrine, les poignets meurtris. Bientôt le portefeuille se râpa, éclata aux coutures. Alors, elle le boucla avec des sangles. Et, dans ses robes voyantes à longue traîne, toujours chargée de ce sac de cuir informe que des liasses de papier crevaient, elle ressemblait à quelque avocat véreux courant les justices de paix pour gagner cent sous.

Plusieurs fois, Rougon avait tâché de connaître les grandes affaires de Clorinde. Un jour, étant resté un instant seul avec le fameux portefeuille, il ne s’était fait aucun scrupule de tirer à lui les lettres dont des coins passaient par les fentes. Mais ce qu’il apprenait d’une façon ou d’une autre lui paraissait si incohérent, si plein de trous, qu’il souriait des prétentions politiques de la jeune femme. Elle lui expliqua, une après-midi, d’un air tranquille, tout un vaste projet : elle était en train de travailler à une alliance entre l’Italie et la France, en vue d’une prochaine campagne contre l’Autriche. Rougon, un moment très-frappé, finit par hausser les épaules, devant les choses folles mêlées à son plan. Pour lui, elle avait simplement trouvé là une originalité de haut goût. Il tenait à ne pas modifier son opinion sur les femmes. Clorinde, d’ailleurs, acceptait volontiers le rôle de disciple. Lorsqu’elle venait le voir rue Marbeuf, elle se faisait très-humble, très-soumise, le questionnait, l’écoutait avec une ardeur de néophyte désireux de s’instruire. Et lui, souvent, oubliait à qui il parlait, exposait son système de gouvernement, s’engageait dans les aveux les plus nets. Peu à peu, ces conversations devinrent une habitude ; il la prit pour confidente, se soulagea du silence qu’il observait avec ses meilleurs amis, la traita en élève discrète dont la respectueuse admiration le charmait.

Pendant les mois d’août et de septembre, Clorinde multiplia ses visites. Elle venait maintenant jusqu’à trois et quatre fois par semaine. Jamais elle n’avait montré une telle tendresse de disciple. Elle flattait beaucoup Rougon, s’extasiait sur son génie, regrettait les grandes choses qu’il aurait accomplies, s’il ne s’était pas mis à l’écart. Un jour, dans une minute de lucidité, il lui demanda en riant :

— Vous avez donc bien besoin de moi ?

— Oui, répondit-elle hardiment.

Mais elle se hâta de reprendre son air d’extase émerveillée. La politique l’amusait plus qu’un roman, disait-elle. Et, quand il tournait le dos, elle ouvrait tout grands ses yeux, où brûlait une courte flamme, quelque ancienne pensée de rancune toujours vivante. Souvent, elle laissait ses mains dans les siennes, comme si elle se fût sentie trop faible encore ; et, les poignets frémissants, elle semblait attendre de lui avoir volé assez de sa force pour l’étrangler.

Ce qui inquiétait surtout Clorinde, c’était la lassitude croissante de Rougon. Elle le voyait s’endormir au fond de son ennui. D’abord, elle avait parfaitement distingué ce qu’il pouvait y avoir de joué dans son attitude. Mais, à présent, malgré toute sa finesse, elle commençait à le croire vraiment découragé. Ses gestes s’alourdissaient, sa voix devenait molle ; et, certains jours, il se montrait d’une telle indifférence, d’une si grande bonhomie, que la jeune femme, épouvantée, se demandait s’il n’allait pas finir par accepter tranquillement sa retraite au Sénat d’homme politique fourbu.

Vers la fin de septembre, Rougon parut très-préoccupé. Puis, dans une de leurs causeries habituelles, il lui avoua qu’il nourrissait un grand projet. Il s’ennuyait à Paris, il avait besoin d’air. Et, tout d’un trait, il parla : c’était un vaste plan de vie nouvelle, un exil volontaire dans les Landes, le défrichement de plusieurs lieues carrées de terrain, la fondation d’une ville au milieu de la contrée conquise. Clorinde, toute pâle, l’écoutait.

— Mais votre situation ici, vos espérances ! cria-t-elle.

Il eut un geste de dédain, en murmurant :

— Bah ! des châteaux en Espagne !… Voyez-vous, décidément, je ne suis pas fait pour la politique.

Et il reprit son rêve caressé d’être un grand propriétaire, avec des troupeaux de bêtes sur lesquels il régnerait. Mais, dans les Landes, son ambition grandissait ; il devenait le roi conquérant d’une terre nouvelle ; il avait un peuple. Ce furent des détails interminables. Depuis quinze jours, sans rien dire, il lisait des ouvrages spéciaux. Il desséchait des marais, combattait avec des machines puissantes l’empierrement du sol, arrêtait la marche des dunes par des plantations de pins, dotait la France d’un coin de fertilité miraculeux. Toute son activité endormie, toute sa force de géant inoccupé, se réveillaient dans cette création ; ses poings serrés semblaient déjà fendre les cailloux rebelles ; ses bras retournaient le sol d’un seul effort ; ses épaules portaient des maisons toutes bâties, qu’il plantait à sa guise au bord d’une rivière, dont il creusait le lit d’un seul coup de pied. Rien de plus aisé que tout cela. Il trouverait là de l’ouvrage tant qu’il voudrait. L’empereur l’aimait sans doute encore assez pour lui donner un département à arranger. Debout, une flamme aux joues, grandi par le redressement brusque de ses gros membres, il éclata d’un rire superbe.

— Hein ! c’est une idée ! dit-il. Je laisse mon nom à la ville, je fonde un petit empire, moi aussi !

Clorinde crut à quelque caprice, à une imagination née du profond ennui dans lequel il se débattait. Mais, les jours suivants, il lui reparla de son projet, avec plus d’enthousiasme encore. À chaque visite, elle le trouvait perdu au milieu de cartes étalées sur le bureau, sur les siéges, sur le tapis. Un après-midi, elle ne put le voir, il était en conférence avec deux ingénieurs. Alors, elle commença à éprouver une peur véritable. Allait-il donc la planter là, pour bâtir sa ville, au fond d’un désert ? N’était-ce pas plutôt quelque nouvelle combinaison qu’il mettait en œuvre ? Elle renonça à savoir la vérité vraie, elle crut prudent de jeter l’alarme dans la bande.

Ce fut une consternation. Du Poizat s’emporta ; depuis plus d’un an, il battait le pavé ; à son dernier voyage en Vendée, son père avait sorti un pistolet d’un tiroir, quand il s’était risqué à lui demander dix mille francs, pour monter une affaire superbe ; et, maintenant, il recommençait à crever la faim comme en 48. M. Kahn se montra tout aussi furieux : ses hauts fourneaux de Bressuire étaient menacés d’une faillite prochaine ; il se sentait perdu, s’il n’obtenait pas avant six mois la concession de son chemin de fer. Les autres, M. Béjuin, le colonel, les Bouchard, les Charbonnel, se répandirent également en doléances. Ça ne pouvait pas finir ainsi. Rougon, véritablement, n’était pas raisonnable. On lui parlerait.

Cependant, quinze jours s’écoulèrent. Clorinde, très-écoutée de toute la bande, avait décidé qu’il serait mauvais d’attaquer le grand homme en face. On attendait une occasion. Un dimanche soir, vers le milieu d’octobre, comme les amis se trouvaient réunis au complet dans le salon de la rue Marbeuf, Rougon dit en souriant :

— Vous ne savez pas ce que j’ai reçu aujourd’hui ?

Et il prit derrière la pendule une carte rose, qu’il montra.

— Une invitation à Compiègne.

À ce moment, le valet de chambre ouvrit discrètement la porte. L’homme que monsieur attendait était là. Rougon s’excusa et sortit. Clorinde s’était levée, écoutant. Puis, dans le silence, elle dit avec énergie :

— Il faut qu’il aille à Compiègne !

Les amis, prudemment, regardèrent autour d’eux ; mais ils étaient bien seuls, madame Rougon avait disparu depuis quelques minutes. Alors, à demi-voix, tout en guettant les portes, ils parlèrent librement. Les dames faisaient un cercle devant la cheminée, où un gros tison se consumait en braise ; M. Bouchard et le colonel jouaient leur éternel piquet : tandis que les hommes avaient roulé leurs fauteuils, dans un coin, pour s’isoler. Clorinde, debout au milieu de la pièce, la tête penchée, réfléchissait profondément.

— Il attendait donc quelqu’un ? demanda Du Poizat. Qui ça peut-il être ?

Les autres haussèrent les épaules, voulant dire qu’ils ne savaient pas.

— Encore pour sa grande bête d’affaire peut-être ! continua-t-il. Moi je suis à bout. Un de ces soirs, vous verrez, je lui flanquerai à la figure tout ce que je pense.

— Chut ! dit Kahn, en posant un doigt sur ses lèvres.

L’ancien sous-préfet avait haussé la voix d’une façon inquiétante. Tous prêtèrent un moment l’oreille. Puis, ce fut M. Kahn lui-même qui recommença, très-bas :

— Sans doute, il a pris des engagements envers nous.

— Dites qu’il a contracté une dette, ajouta le colonel, en posant ses cartes.

— Oui, oui, une dette, c’est le mot, déclara M. Bouchard. Nous ne le lui avons pas mâché, le dernier jour, au Conseil d’État.

Et les autres appuyaient vivement de la tête. Il y eut une lamentation générale. Rougon les avait tous ruinés. M. Bouchard ajoutait que, sans sa fidélité au malheur, il serait chef de bureau depuis longtemps. À entendre le colonel, on était venu lui offrir la croix de commandeur et une situation pour son fils Auguste, de la part du comte de Marsy ; mais il avait refusé, par amitié pour Rougon. Le père et la mère de M. d’Escorailles, disait la jolie madame Bouchard, se trouvaient très froissés de voir leur fils rester auditeur, quand ils attendaient depuis six mois déjà sa nomination de maître des requêtes. Et même ceux qui ne disaient rien, Delestang, M. Béjuin, madame Correur, les Charbonnel, pinçaient les lèvres, levaient les yeux au ciel, d’un air de martyrs auxquels la patience commence à manquer.

— Enfin, nous sommes volés, reprit Du Poizat. Mais il ne partira pas, je vous en réponds ! Est-ce qu’il y a du bon sens à aller se battre avec des cailloux, dans je ne sais quel trou perdu, lorsqu’on a des intérêts si graves à Paris ?… Voulez-vous que je lui parle, moi ?

Clorinde sortait de sa rêverie. Elle lui imposa silence d’un geste ; puis, quand elle eut entr’ouvert la porte pour voir si personne n’était là, elle répéta :

— Entendez-vous, il faut qu’il aille à Compiègne !

Et, comme toutes les faces se tendaient vers elle, d’un nouveau geste elle arrêta les questions.

— Chut ! pas ici !

Pourtant, elle dit encore que son mari et elle étaient aussi invités à Compiègne ; et elle laissa échapper les noms de M. de Marsy et de madame de Llorentz, sans vouloir s’expliquer davantage. On pousserait le grand homme au pouvoir malgré lui, on le compromettrait, s’il le fallait. M. Beulin-d’Orchère et toute la magistrature l’appuyaient sourdement. L’empereur, avouait M. La Rouquette, au milieu de la haine de son entourage contre Rougon, gardait un silence absolu ; dès qu’on le nommait en sa présence, il devenait grave, l’œil voilé, la bouche noyée dans l’ombre des moustaches.

— Il ne s’agit pas de nous, finit par déclarer M. Kahn. Si nous réussissons, le pays nous devra des remercîments.

Alors, tout haut, on continua, en faisant un grand éloge du maître de la maison. Dans la pièce voisine, un bruit de voix venait de s’élever. Du Poizat, mordu par la curiosité, poussa la porte comme s’il allait sortir puis la referma assez lentement pour apercevoir l’homme qui se trouvait avec Rougon. C’était Gilquin, en gros paletot, presque propre, tenant à la main une forte canne à pomme de cuivre. Il disait, sans baisser la voix, avec une familiarité exagérée :

— Tu sais, n’envoie plus maintenant rue Virginie, à Grenelle. J’ai eu des histoires ; je reste au fond des Batignolles, passage Guttin… Enfin, tu peux compter sur moi. À bientôt.

Et il donna une poignée de main à Rougon. Quand celui-ci rentra dans le salon, il s’excusa, en regardant Du Poizat fixement.

— Un brave garçon que vous connaissez, n’est-ce pas, Du Poizat ?… Il va me racoler des colons pour mon nouveau monde, là-bas, au fond des Landes… À propos, je vous emmène tous ; vous pouvez faire vos paquets. Kahn sera mon premier ministre. Delestang et sa femme auront le portefeuille des affaires étrangères. Béjuin se chargera des postes. Et je n’oublie pas les dames, madame Bouchard, qui tiendra le sceptre de la beauté, et madame Charbonnel, à laquelle je confierai les clefs de nos greniers.

Il plaisantait, tandis que les amis, mal à l’aise, se demandaient s’il ne les avait pas entendus, par quelque fente du mur. Lorsqu’il décora le colonel de tous ses ordres, celui-ci faillit se fâcher. Cependant, Clorinde regardait l’invitation à Compiègne, qu’elle avait prise sur la cheminée.

— Est-ce que vous irez ? dit-elle négligemment.

— Mais sans doute, répondit Rougon étonné. Je compte bien profiter de l’occasion pour me faire donner mon département par l’empereur.

Dix heures sonnaient. Madame Rougon reparut et servit le thé.