100%.png

Songe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche




Songe.
16161. In-8.

Porté sur les aisles d’un songe
Dans une ville de Xaintonge2,
J’ay veu ce que je vay compter :
Je vis un homme de la Chine
Quy, brullé d’encre sur l’eschine3,
Se faisoit riche à culetter.

Il estoit d’assez belle taille,
De poil tout propre à la bataille
De ce petit demon d’Amour ;
Sa fraize estoit à l’espagnolle,
Et sa moustache en banderolle
Chassoit aux mouches de la cour.

Ayant près de luy sa Cassandre,
Il se marchoit en Alexandre,
Il aboyoit comme un roquet ;
Il chevauchoit sur une mule,
Et, discourant sur une bulle,
Il parloit comme un perroquet.

Il avoit la mine d’un prestre
Et croy qu’il desire de l’estre
Pour avoir le couronnement4 ;
Mais, n’estant de trempe assez bonne
Pour bien porter une couronne,
Il en porte une à l’instrument.

Il portoit dessoubs son aisselle
Le bout d’une vieille escarcelle
D’où sortoit un fer de cheval,
Et je cognus à ceste marque
Que ce n’estoit pas un monarque,
Mais seulement un mareschal.

Il parloit de la Normandie5,
Mais il aymoit la Picardie6,
Comme un pays tout plein d’honneur,
Et, fuyant le sort de sa vie,
Il mouroit de rage et d’envie
Pour estre dict le gouverneur7.

Il estoit bon naturaliste :
Il avoit une longue liste
Des postures de l’Aretin ;
Il sçavoit toute la caballe,
Et, monté sur une cavalle,
Se panadoit en saint Martin.

Pour lui servir de medecine,
Il mangeoit la chaude racine,
Du plus friand satyrion ;
Il portoit un livre assez large
Où l’on voyoit escrit en marge
Les coyonnades du Coyon8.

Sa suitte est de gens d’escritoire
Quy cachent d’une robbe noire
Un venin d’infidelité,
Et quy, comme des chatemites,
Attrapent les grosses marmittes,
Et tout cela par charité.

Vous eussiez veu ceste canaille,
Baillant comme un huistre à l’ecaille
Et portant un petit collet,
Aprendre à ceux de la pratique
Le secret de la rethorique
Pour faire un tour de bon vallet.

Ils babillent comme des pies,
Ils vollent comme des harpies,
Ils sautent comme des genetz9,
Ils sifflent comme des linottes,
Ils trottent doux comme bigottes
Et parlent comme sansonnetz.

Aussi froidz que saint de caresme,
Les yeux baissez, la face blesme,
Leur souche a tousjours le cul net.
Ce sont des singes de Seville,
Et comme furets de Castille
Ils se glissent au cabinet.

Ainsy suivy de ceste trouppe,
Il portoit la valise en croupe
Et la couardise au devant10.
C’estoit un second dom Quychotte,
Accompagné de sa marotte
Pour battre les moulins à vent.

Son bouclier estoit fait de carte,
Sa cuirasse d’un cul de tarte,
Son casque d’une peau d’ognon ;
Sa lance estoit d’une baguette,
Son gantelet d’une brayette,
Et sa masse d’un champignon.

Il estoit faict en sentinelle ;
Ses brassards estoient de canelle,
Son pennache de deux harengs,
Sa visière d’une raquette,
Son hausse-col d’une etiquette,
Et sa devise : Je me rends.

Ce n’estoit que rodomontades,
Mais en effet les coyonnades
Servoient de lustre à son bonheur.
C’estoit un Roland en les rues,
Pour batailler contre les grues
Quand ce venoit au point d’honneur.

Mais je me ris, c’est une fable :
Il n’est bon qu’à mettre à l’estable,
Ou bien à battre les carreaux,
Et, s’il peut servir en bataille,
C’est peut-estre en homme de paille
Pour faire peur aux passereaux.

Et pour ce qu’en bon astrologue,
Vollant au ciel, il n’epilogue
Que l’influance des jumeaux,
Il faut qu’un Jaquemard d’horloge
Luy quitte la place11 et le loge
Pour faire la guerre aux corbeaux.

Il donne bien dans la quintaine12,
Il y faict du grand capitaine
Et l’embroche le plus souvent ;
Mais, s’escartant de la carrière,
Il fait la ronde par derrière
Pour mieux s’enfoncer au devant.

On ne parle que de ses gestes :
Il est mis aux rangs des celestes.
Sur un autel faict de chardons
Il se panade en effigie,
Un catze servant de bougie,
Et d’encensoir et de pardons.

Mais cependant que je regarde
Ce petit homme de moutarde
Bravant au milieu de la cour,
Je voy un prince plain de gloire13,
Un petit Cæsar en victoire
Et quy semble un petit Amour.

La Valeur en fait son image,
La Fortune luy rend hommage,
Et Mars lui donne les lauriers ;
C’est le mignon de la Vaillance,
Le subject de la Bienveillance
Et l’estonnement des guerriers.

Esclatant d’un riche equipage,
La Terreur luy servant de page,
L’Effroy le suivoit pas à pas ;
Sans luy la terre estoit en poudre,
Et son bras, comme faict la foudre,
Portoit l’horreur et le trepas.

Ce monstre à la teste cornue,
Quy bravoit avant la venue
De ce miracle de valeur,
Plus penaut qu’un loup pris au piège,
Et plus leger que n’est un liège,
Evite en courant son malheur.

Il s’enfuit14, quittant sa pratique,
Comme un veau qu’une mouche pique ;
Faisant de l’aveugle et du sourd,
Et craignant le vert de la sauce,
Il conchie son haut de chausse,
Petant comme un roussin quy court.

Envieux, cesse de le mordre :
Ce qu’il en faict, c’est qu’il veut l’ordre
Pour estre au rang des chevaliers :
Car ainsy, pendant la remise,
L’enseigne en est à la chemise,
Et le cordon à ses souliers.

Mais, las ! estant pris à la piste,
Il jure qu’il est arboriste,
Et qu’il ne fouille sans raison,
Et dict, touchant l’architecture,
Qu’il monte assez bien de nature
Pour bien bastir une maison.

Enfin, qu’on luy fasse une grace,
Qu’on luy permette qu’il embrasse
Les genoux de ce jeune Mars,
Qu’il se soumette à sa puissance,
Et qu’il luy preste obeissance
Comme à la gloire des Cesars.

Admis aux yeux de cest Achille,
Il promet de quitter la ville
Et de se rendre pellerin,
S’en allant faire une neufvesne,
Afin de guerir sa migrenne,
Au bonhomme sainct Mathurin15.

Mais, chacun luy faisant la morgue,
On le soufflette comme un orgue ;
On espoussette ses habitz,
L’on se met sur sa friperie16
Comme un gros valet d’ecurie
Dessus la souppe et le pain bis.

Ce prince, voyant qu’on le frotte,
Qu’on le chatouille à coup de motte,
Et qu’il est dessus demy nu,
Commande à ses gens qu’on le choie,
Et puis aussi tost le renvoie
Plus chargé qu’il n’estoit venu.

Au cry qu’il fist je me reveille,
Estonné de ceste merveille
Et tout esperdu de ce bruit ;
Mais, afin de vous faire rire,
Icy je l’ay voulu descrire,
Puisque ce n’est qu’un jeu de nuit.



1. Cette pièce est l’une des plus curieuses et des plus rares qui aient été faites contre le maréchal d’Ancre. Nous ne l’avons pas trouvée indiquée à sa date dans le tome 1er du Catalogue de l’histoire de France.

2. Je penserois, d’après ce vers, que cette pièce fut faite par quelqu’un de la maison du duc d’Épernon, qui, en cette même année, avoit quitté la cour très mécontent du maréchal et s’étoit retiré dans son gouvernement de Saintonge.

3. Je n’ai pas besoin de faire remarquer l’équivoque qui se trouve dans ce vers.

4. La tonsure.

5. Il étoit gouverneur de Normandie.

6. Le marquisat d’Ancre, qu’il avoit acheté, s’y trouvoit.

7. Il avoit les gouvernements de Péronne, de Roye, de Montdidier, de la citadelle d’Amiens ; mais il eût voulu avoir celui de toute la province.

8. C’est ainsi qu’on appeloit Concini, par le nom qu’il avoit lui-même donné aux Italiens à sa solde, coglioni di mila franchi, comme il disoit. (Tallemant, édit. in-12, tom. 3, p. 190.)

9. Petits chevaux très vifs qu’on faisoit venir d’Espagne.

10. Concini n’étoit pas brave. Tallemant le prouve par une anecdote très significative. (Id., p. 191.)

11. On veut parler ici du petit clocheteur ou crocheteur de la Samaritaine, sous le nom duquel se publioient libelles et chansons dirigés contre Concini, et que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. Première continuation du Mercure françois, in-8, 1611, p. 37.

12. Poteau fiché en terre contre lequel on s’exerçoit à rompre la lance. Souvent il étoit surmonté d’une figure qu’on appeloit le faquin : de là l’expression courre le faquin.

13. Le prince de Condé, qui fut si hostile à la puissance du maréchal d’Ancre.

14. Concini s’étoit retiré dans son gouvernement de Normandie, « et n’osoit revenir, dit le continuateur de Mézeray, a cause de la haine que les Parisiens lui portoient. » (Abrégé chronolog. de l’hist. de France, tom. 1, p. 186.)

15. Patron des fous.

16. L’hôtel de Concini, rue de Tournon, aujourd’hui occupé par la garde de Paris, et la maison de son secrétaire, Raphaël Corbinelli, avoient été mis au pillage par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre 1616.