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Sonnets de Shakspeare

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SONNETS


DE


SHAKSPEARE.



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i.


Je viens de parcourir les sonnets de Shakspeare, et je suis étonné, je l’avoue, de l’intérêt de ces poésies si dédaignées aujourd’hui, si peu connues : dans cette lecture rapide, je découvre mille beautés de fond et de détail. On a bien raison de dire qu’il est des livres dont la destinée est malheureuse. Ces sonnets, par exemple, à l’exception de quelques amateurs curieux, personne ne les lit, personne n’en parle : et pourtant, que leur manque-t-il pour obtenir le rang dont ils sont dignes ? d’avoir eu un père qui ait moins de génie. Ce sont des cadets de famille ensevelis dans la gloire de leur aîné.

Quand une fois, d’après votre début ou vos succès, le public vous a classé dans telle ou telle spécialité, il n’y a pas à appeler de son jugement. Vous croyez faire admirer votre souplesse en changeant de manière ou de genre ? Vraiment oui ! le public prendra la peine de modifier son opinion tous les matins ! il a tout au plus trouvé le temps de s’en former une sur vous, et vous attendez son avis sur chacun de vos ouvrages ! On est homme d’affaires, homme du monde ; on a ses intérêts et ses plaisirs ; on lit, parce qu’il est de bonne compagnie de se tenir au courant, et qu’il faut pouvoir, au besoin, placer son mot dans la conversation ; mais on n’a ni le loisir, ni la patience de s’enterrer vivant dans vos livres : chaque écrivain se juge d’ensemble et une fois pour toutes ; aux érudits la loupe et les détails. Shakspeare est auteur dramatique : on ne lit pas ses sonnets, qui auraient suffi pour immortaliser M. Smith ou M. Brown.

Ce n’est pas, toutefois, que je veuille les mettre au-dessus de ceux de Pétrarque. Les amours mystiques et profondes du poète italien, la mort de sa maîtresse, tout concourt à mieux inspirer son génie, à donner à ses élégies un aspect plus sérieux, plus grave, plus dramatique. Sa langue elle-même, plus belle et plus sévère de formes, est bien plus propre que la langue anglaise à un genre de poésie qui tire une partie de son mérite de la rigueur même de ses lois ; mais si la première place reste à Pétrarque, qui osera disputer la seconde à Shakspeare ? Sera-ce Ronsard, tout réhabilité qu’il soit ?

D’ailleurs l’intérêt biographique de ces poésies ne devrait-il pas suffire à les préserver de l’oubli ? Le plus grand génie des temps modernes est aussi celui dont on connaît le moins la vie. Aujourd’hui, à trente ans, nos hommes de lettres ont déjà publié leurs œuvres complètes. Les journaux leur délivrent, sous forme d’articles biographiques, des passeports pour l’immortalité ; la lithographie se charge du signalement : air inspiré, taille moyenne, front énorme ; enfin la postérité n’en perdra rien, elle peut être tranquille. Mais il n’en était pas ainsi du temps de Shakspeare : à cette époque barbare, on ne visait pas plus à l’effet dans sa conduite que dans ses ouvrages ; avait du génie qui pouvait, mais on n’ouvrait pas pour cela sa porte au public ; on vivait tranquillement chez soi, sans fracas ; on faisait des chefs-d’œuvre au coin de son feu, et on laissait même à d’autres le soin de les recueillir et de les imprimer. Aussi, que savons-nous de Shakspeare ? Bien peu de chose : le rang de son père, premier magistrat de Stratford sur Avon, puis marchand de laines ; son mariage, à dix-sept ans, avec la fille d’un riche laboureur nommé Hataway ; son procès avec sir Thomas Lucy, sur les terres de qui il tue un daim à la chasse ; sa fuite à Londres, où de gardeur de chevaux à la porte du théâtre, il devient comédien de second ordre, puis auteur sans égal ; enfin, au milieu de sa plus grande gloire, son retour dans son humble pays, où il meurt à cinquante-trois ans. Voilà à peu près tout ce qu’on sait de ce merveilleux génie, si admirable de modestie et de simplicité ; et dans cette disette de renseignemens, comment les biographes ont-ils pu négliger des sonnets qui, s’ils n’ajoutent pas précisément de nouveaux faits au petit nombre de ceux déjà connus, révèlent du moins une partie intime de cette belle ame, où l’on trouve l’histoire de ses amours pendant plusieurs années avec une femme qu’il a la délicatesse de ne pas nommer une seule fois, même par son nom de baptême ? car, malheureusement encore pour notre curiosité, la littérature cynique n’était pas à la mode de son temps : Jean-Jacques Rousseau n’avait pas donné l’exemple, si bien suivi de nos jours, de faire les confessions des autres sous prétexte d’écrire les siennes.

Ils ignorent sans doute, les biographes, que ces sonnets ne sont pas, comme on pourrait le croire, des poésies détachées et sans suite entre elles, que ce sont autant de strophes d’un poème amoureux.

En vérité, je veux faire avec ces sonnets un roman intitulé les Amours de Shakspeare, un petit livre comme Simple Histoire, de Mrs Inchbald, qui plaise par la sobriété, sans un grand intérêt d’incidens et de péripéties, dont les événemens ne se révèlent au lecteur que par la nuance des sentimens, qui attache par le développement gradué d’une passion timide dans ses espérances, discrète dans son bonheur, résignée dans ses peines, avant tout et toujours désintéressée. Son histoire est celle de bien des amours, j’allais dire de tous. Il aime, il supplie, il obtient, il est trompé ; puis les brouilles, puis les raccommodemens ; tout cela, sans doute, n’est pas bien neuf, mais la nature, qui seule est bonne, dit Pascal, est toute familière, toute commune. — Voyons donc.

Dans les premiers sonnets, notre amant s’efforce, avec la bonhomie la plus ingénieuse, de prouver à celle qu’il aime que sa beauté n’est qu’un dépôt qu’elle doit transmettre à un autre elle-même ; que la nature lui a prodigué ses dons comme à un type destiné à reproduire d’autant plus de copies.


— Dear my love, you know
You had a father ; let your son say so.

« Mon amour, vous savez que vous avez eu un père ; que votre fils puisse en dire autant. »


Tout, dans la création, lui sert à l’appui de son argument : le printemps, le soleil, l’hiver, la musique surtout, dont les sons, qui se marient harmonieusement, l’invitent à se marier aussi. Elle ne doit pas compter sur les vers de son amant pour vivre à jamais. Quand même ils iraient à la postérité, comment peindre toutes ses grâces, toutes ses perfections ? Et s’ils y réussissaient, on les accuserait d’exagérer, tandis qu’un enfant d’elle serait leur justification ; elle vivrait deux fois dans cet enfant et dans ces vers.

Ici finira la première partie du roman. Le raisonnement, que le désir rendait si subtil, fait place à de pompeux éloges de son amante, à une noble assurance en lui-même.

— Temps destructeur, écrase les griffes du lion… brûle l’éternel phénix dans son sang… attriste et réjouis les saisons dans ton vol… mais épargne mon amour, comme un modèle de beauté pour les générations qui se succèdent ; ou plutôt je te brave, ô vieux Temps ! En dépit de toi, mon amour, dans mes vers, vivra toujours jeune ! — L’hymne succède à la prière ; tout porte à croire que sa maîtresse a cédé à la puissance de ses argumens. L’amour heureux est emphatique ! Mais tout à coup le bon goût du poète, son sens droit, reparaissent. Il ne la comparera pas, comme font d’autres muses, à la lune et au soleil, aux trésors de la terre et des mers.


O let me, true in love, but truly write !

« Oh ! vrai dans mon amour, que mon langage aussi ne soit que vrai ! »


Puis, soudain, la crainte lui revient que sa franchise ne déprécie sa maîtresse, et il s’écrie ; « Pourtant, croyez-moi, elle est aussi belle que pas une enfant de femme… Mais à quoi bon vanter ce que je ne veux pas vendre ? »

Son bonheur dure jusqu’au trente-deuxième sonnet. Voilà pourtant ce que c’est que le bonheur ! surtout le bonheur d’aimer et d’être aimé, le plus doux de tous et le plus court ! On n’a pas plus tôt fait quatorze sonnets, que voilà déjà que les chagrins arrivent ! Dans le trente-troisième il commence à se plaindre que le soleil qui l’éclairait a voilé sa face ; le trente-quatrième débute par les reproches de l’amant, puis viennent les regrets de la maîtresse ; — mais le chagrin de l’offenseur n’est qu’un faible soulagement pour celui qui porte la lourde croix de l’offense. — Pourtant, ce sont des perles que répand ton amour, elles ont assez de prix pour racheter tout péché. — Ce sonnet, à lui tout seul, n’est-ce pas une scène charmante ? ces reproches de l’amant blessé, le repentir de la jeune femme qui, croyons-le cette fois, n’a été qu’un peu coquette et légère ; sa promesse, à deux genoux s’il le faut, de ne plus retomber dans la même faute ; le jeune homme persistant tant qu’il peut dans son ressentiment et s’excitant à la fermeté, mais ne pouvant résister à la vue des larmes de celle qu’il aime, et la relevant pour la presser sur son cœur, n’est-ce pas là un délicieux chapitre de roman ? et ne vous revient-il pas à la mémoire cet air ravissant de Zerlina, Batti, batti, o bel Mazetto, dans le Don Juan de Mozart ? N’est-il pas touchant de le voir, dans le sonnet suivant, occupé à la consoler de cette faute, ingénieux à la réconcilier avec elle-même ? Hélas ! hélas ! les quarante-unième et quarante-deuxième nous apprennent que c’est son jeune ami qui a rendu sa maîtresse infidèle ! Ce coup si sensible, il le reçoit avec une résignation cent fois plus attendrissante que toutes les fureurs ordinaires en pareil cas : — Vous vous aimez, leur dit-il, parce que vous savez que je vous aime tous deux. — Dans le quarante-troisième, une seule particularité utile à compléter son portrait : plus je cligne des yeux et moins je vois…

Ici, dans mon roman, le récit devra un moment s’interrompre. Les voilà séparés ; elle est partie ; lui-même part aussi plus tard. Où sont-ils allés l’un et l’autre ? quel motif les a forcés de se quitter ? On ne sait ; mais que nous importe, à nous ? L’essentiel, c’est qu’ils ne sont pas brouillés ; elle lui a laissé son portrait, et il lui écrit : — Soit, quelques lettres varieront la forme et rompront la monotonie de la narration.

Pendant cette absence, toujours la même douceur, la même résignation : — Esclave triste, je ne pense à rien, si ce n’est au bonheur de ceux avec qui vous êtes. — Mais on voit qu’il souffre : — Je suis fait pour attendre, quoique attendre soit l’enfer ; — il se sent vieillir ; il devient pessimiste ; tout ce qu’il voit le fatigue et le dégoûte, et il voudrait en finir avec tout cela, n’était que mourir ce serait laisser son amour seule. Ce sonnet, le soixante-sixième, dans lequel il sonde les plaies éternelles de toute société, est plein d’énergie et d’originalité ; il ne redoute aucun parallèle ; je regrette de n’en pouvoir donner ici une idée, je craindrais de le gâter par trop en le traduisant ; mais cette pensée de mort le poursuit, et elle se reproduit dans le soixante-onzième sonnet, non plus comme un désir, mais comme un événement possible.


Moi mort, ne me pleurez que tant qu’au sein des airs
La cloche, à la voix sombre, annoncera qu’une ame
Au céleste foyer a rapporté sa flamme,
Qu’un cadavre de plus habite avec les vers.

Par pitié pour tous deux ! si vous lisez ces vers,
Oubliez-en l’auteur : on le raille, on le blâme ;
Et combien j’aime mieux l’oubli que je réclame,
Que si penser à moi rendait vos jours amers !

Oui, si vous les lisez, ayez bien soin de taire
Un nom qui doit dormir avec moi dans la terre ;
Que je sois par la mort de votre amour exclus ;

Car j’aurais trop de peur qu’épiant chaque larme
Ce monde si sensé de moi se fît une arme
Pour vous blesser au cœur quand je n’y serai plus.


Il paraît que ces idées tristes lui ont valu quelques témoignages de tendresse ; car, dans le soixante-treizième, où il se dit vieux, il ajoute : — Et tu ne m’en aimes que mieux, aimant ce qu’il te faudra perdre avant peu. — Dans le suivant même, il la console en lui disant qu’elle conservera, s’il meurt, la meilleure partie de lui, ses sonnets ; que son corps n’est que poussière…

Mais quand les amans vivront-ils en paix ? quand les femmes cesseront-elles d’être coquettes ? D’autres poètes adressent à sa maîtresse l’hommage de leurs vers, et sont mieux accueillis que notre pauvre jaloux ne voudrait. Il s’efforce d’abord de la prémunir contre leurs paroles dorées ; ils sont plus habiles, lui dit-il, mais moins amoureux. S’il est peu fécond (peu fécond, grand Dieu ! il en était à son quatre-vingt-troisième sonnet : jusqu’où va l’exigence des femmes !), c’est qu’il a de bonnes pensées, pendant que d’autres écrivent de bonnes paroles. — Mais il a beau faire, ses raisonnemens ne prévalent pas ; la flatterie, la nouveauté, triomphent, et il lui adresse un adieu touchant ; il lui promet d’excuser à tous les yeux son inconstance par le récit de mille torts dont il se chargera. Si elle doit le haïr d’ailleurs, il aime mieux que ce soit maintenant qu’il est en butte aux outrages de la fortune. Mais je m’intéresse si vivement à notre amoureux, que sa tristesse me fait mal ; sautons vite quelques sonnets pour les retrouver réconciliés. Elle a été absente tout l’été et tout l’automne ; mais comment jouir loin de toi de la belle saison ?


Thou away, the very birds are mute ;
Or if they sing, tis with so dull a cheer
That leaves look pale, dreading the winter’s near.

« Loin de toi, les oiseaux même sont muets ; ou s’ils chantent, c’est une gaieté si triste, que les feuilles pâlissent, craignant l’approche de l’hiver ! »


Un amant réconcilié avec sa maîtresse est tout entier à son bonheur le premier jour ; — le lendemain il jette un regard sur ses souffrances passées, et ce contraste lui rend le présent plus doux. — Le lendemain commencent les récriminations ; il se plaint à sa maîtresse de toutes les larmes qu’elle lui a fait verser ; — le lendemain les reproches continuent ; plus on a eu de chagrins, et plus cette petite vengeance semble innocente et permise ; mais aussi plus la femme a eu de torts, et moins elle en veut entendre parler ; aussi n’est-on jamais plus près de se brouiller que le quatrième jour d’un raccommodement. Mais heureusement, ici la femme est une tacticienne habile, plus habile peut-être que je ne le voudrais pour l’équilibre de mon roman. Que fait-elle pour couper court ? elle reprend l’offensive ; elle accuse notre amoureux de refroidissement : l’amour n’inspire plus sa muse comme autrefois. Naïf et plein de candeur, notre bon poète s’exténue-t-il à lui prouver qu’il l’aime plus que jamais, qu’elle ne doit pas se fier à une vaine apparence, la rusée, dès qu’elle le voit sur la défensive, ne s’arrête plus ; elle l’accuse de fausseté, d’inconstance, de trahison ; et alors il faut voir le pauvre amant rechercher à grand’peine la moindre peccadille, et demander grâce avec un repentir et une contrition capables de racheter les plus grands crimes. Ne semble-t-il pas entendre cette pauvre victime des animaux malades de la peste ?


… J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
À ces mots, on cria haro sur le baudet !


Ici l’analogie cesse : la femme ne voulait que rétablir entre eux la balance ; le raccommodement se fonde plus solide sur des torts réciproques. Alors l’hymne revient ; mais la satire s’y mêle : car si l’amant pardonne à sa maîtresse, le poète garde rancune à ses confrères. De là ce sonnet qui ne manque pas d’actualité, comme on dit aujourd’hui dans un style que je déteste :


Ma maîtresse a des yeux moins vifs que le soleil ;
Son sein, près de la neige, est très brun, je l’avoue ;
J’ai vu bien des œillets panachés, mais sa joue
À ces fleurs rouge et blanc n’a rien qui soit pareil.

Ses lèvres du corail n’ont pas l’éclat vermeil,
Nulle abeille abusée à l’entour ne se joue ;
Vénus, à son aspect, n’a jamais fait la moue ;
Le jour, pour se lever, n’attend pas son réveil.


Je n’ai pas vu marcher la reine de Cythère ;
Quand ma maîtresse marche, elle foule la terre.
Son parler, qui me plaît, d’un luth n’a pas les sons ;

Son haleine n’a point les parfums d’une rose :
Et pourtant mon amour, confrères, je suppose,
Vaut bien tous les objets de vos comparaisons.


Vous croyez peut-être que, bien corrigés, nos deux amans vont rester unis à tout jamais ; hélas ! non. Les chagrins reviennent à tire-d’aile. Le meilleur de ses jours est passé ! Il l’engage à ne pas le désespérer, de peur qu’il ne devienne fou et ne s’emporte jusqu’à médire d’elle ; et comme elle ne tient pas compte de son avis, la menace se réalise en partie ; notre amoureux critique et reproche. Mais nous qui le connaissons, nous savons que cela ne peut durer, et bientôt, en effet, il lui adresse ce sonnet si plein de délicatesse et de sensibilité :


Comme une ménagère active, s’il s’enfuit
Quelqu’un de ses sujets, hâtant son pied de l’aile,
Met son enfant par terre, et court droit au rebelle
Qui va d’un pas plus prompt, sentant qu’on le poursuit ;

Tandis qu’abandonné, l’enfant craintif la suit,
Cherche à la rattraper, lui tend les bras ; mais elle,
Tout entière au désir de ravoir l’infidèle,
Laisse pleurer son fils, qui l’appelle à grand bruit.

Ainsi tu cours après celui qui t’a séduite ;
Et moi, ton pauvre enfant, je me traîne à ta suite !
Mais retourne vers moi lorsque tu l’auras pris.

Comme une tendre mère, un doux baiser, sois bonne ;
Et je vais prier Dieu qu’à tes vœux il le donne,
Si tu reviens à moi pour apaiser mes cris.


Cette prière si attendrissante ne produit aucun effet, et cette fois le voilà complètement révolté : son amour est une fièvre ! il déraisonnait ! il a juré qu’elle était belle, éblouissante, elle qui est noire comme l’enfer, sombre comme la nuit. — Puis il retombe encore ; puis enfin, il termine par ce cri d’amour et de haine, qui résume les deux sentimens qui luttent dans son cœur : J’aime ce que les autres abhorrent. Si ton indignité m’a inspiré de l’amour, je n’en suis que plus digne d’être aimé de toi !

Mais, grand Dieu ! qu’aperçois-je en relisant quelques-uns des premiers sonnets ? Lui au lieu d’elle ! Presque tous sont dans le style direct, vous et toi : est-ce que je me serais trompé ? est-ce que ces sonnets seraient adressés à un homme ? Shakspeare ! grand Shakspeare ! te serais-tu autorisé de l’exemple de Virgile ?


Formosum pastor Corydon ardebat Alexim.


Imagination, réalité, quand cesserez-vous d’être en guerre et face à face avec l’histoire, l’impitoyable histoire ? que va devenir mon pauvre petit roman ?

ii.

Mon premier paragraphe contenait un roman sur les sonnets de Shakspeare ; en voici maintenant l’histoire, puisque je l’ai promise : mais franchement je désire que la fiction n’ait point laissé de place à la réalité dans l’esprit de mes lecteurs. Quant aux amis rigoureux de la vérité, qui seraient disposés à juger sévèrement la fantaisie à laquelle je me suis laissé aller, qu’ils me permettent de dire, pour ma justification, que ce roman a été de l’histoire en Angleterre pendant plus d’un demi-siècle, que Gildon, qui réimprima ces sonnets en 1710, les donne comme ayant tous été composés par Shakspeare à la louange de sa maîtresse, et que le docteur Sewell, en 1728, dit, dans la préface de son édition, revue et corrigée, des œuvres du poète, page 7, que « une jeune muse doit avoir une maîtresse pour éveiller son imagination, rien n’étant plus propre à élever l’âme aux régions de la poésie que la passion de l’amour. »

La patrie même de Shakspeare partageait donc l’erreur volontaire de mon premier chapitre, lorsqu’en 1780 Malone publia, dans son supplément à l’édition de 1778, ses notes et celles de trois de ses amis sur les sonnets en question. Ces trois amis étaient Steevens, Tyrwhitt et le docteur Farmer. Tous s’accordent à croire que plus des deux tiers de ses poésies sont adressés à un homme. Mais quel est cet homme ? Ici leur avis diffère.

Le docteur Farmer prétend que c’est William Harte, neveu de notre poète, et il appuie son opinion sur la mystérieuse dédicace que Thomas Thorpe mit en tête de ces sonnets lorsqu’il les publia en 1609.


To the only begetter
Of these ensuing sonnets
Mr. W. H.
All happiness
And that eternity promised
By our ever-living poet
Wisheth the
Well-wishing adventurer
In setting forth.

T. T.


Son interprétation repose sur deux ou trois erreurs faciles à prouver. Accordons que les initiales W. H. signifient William Harte, il n’y a pas de raison sérieuse de croire le contraire ; mais pourquoi le docteur entend-il par the only begetter la seule personne à qui ces sonnets aient été adressés ? Skinner, Johnson, Chalmers, ont tous réfuté victorieusement cette traduction, et ont prouvé que le sens véritable était : le seul qui ait réussi à procurer ces sonnets au libraire ; et en effet, toute discussion grammaticale sur le mot begetter mise de côté, ne suffit-il pas, pour convaincre le docteur Farmer de méprise, qu’une partie, au moins, de ces sonnets soient incontestablement adressés à une femme ? Mais un fait qui mine entièrement cette hypothèse, c’est qu’on lit dans le registre de la paroisse de Stratford sur Avon, que William, fils aîné de William Harte, qui épousa Jeanne, sœur de Shakspeare, fut baptisé le 28 août 1600 ; et par conséquent il n’était pas même né, que la plus grande partie de ces poésies étaient déjà composées. Je vois bien ce qui a induit notre savant en erreur. C’est l’envie de justifier le style passionné du poète par des affections de famille ; mais illusion pour illusion, autant valait ne pas soulever cette question de sexe.

Laissons de côté Tyrwhitt, qui, fondant sa conjecture sur un vers du vingtième sonnet,


A man in hew all Hews in his controlling,


conclut de ce que, dans la vieille édition, la première lettre de ce mot Hews est écrite en capitale, que les deux initiales W. H. veulent dire William Hughes, attendu que la prononciation des deux mots est la même. Mais cette supposition, qui n’a d’autre base que cette lettre capitale, est d’autant moins admissible que l’on trouve plus d’un exemple de l’emploi des capitales dans une intention purement emphatique.

Quant à Steevens, qui, en 1766, n’avait joint à la réimpression des sonnets de Shakspeare aucune observation sur leur origine, il se hasarde, dans le supplément de Malone, à déclarer purement et simplement, par une note du vingtième sonnet, que sa conviction est que ce sonnet est adressé « to a male object. »

Enfin Malone, dans le même supplément, ajoute que, quel que soit l’homme à qui Shakspeare ait écrit ces sonnets, il y en a cent vingt qui lui sont adressés ; que les vingt-huit autres le sont à une femme.

On commençait à être d’accord sur le sexe ; mais voici venir, en 1797, George Chalmers qui, dans son « apologie en faveur des croyans aux papiers de Shakspeare, » essaie de remettre tout en question, en prétendant que ces sonnets sont adressés par Shakspeare, à qui ? à la reine Élisabeth ! Le male object, incontestable dans maint passage, ne le déconcerte nullement : c’est, selon lui, qu’Élisabeth étant reine, on s’adressait à elle, comme monarque, dans un langage strictement applicable au sexe masculin ; mais cette métamorphose, qui peut être admise dans le style politique, comment la supposer lorsqu’il s’agit de sonnets amoureux, sans parler de mille détails qui font trébucher à chaque pas cette ingénieuse et très fausse interprétation ? Passe pour vierge, mais homme !

À qui donc Shakspeare a-t-il adressé ces inconcevables sonnets ? Ce n’est ni à William Hughes qui ne présente d’autres titres qu’une équivoque, ni à William Harte qui n’était pas né, ni à la reine Élisabeth, quoi qu’en dise Chalmers.

Voyons si la conjecture suivante est acceptable.

Selon M. Nathan Drake, le sujet des sonnets, depuis le premier jusqu’au cent vingt-sixième inclusivement, c’est lord Southampton, et il faut reconnaître à ce candidat plus de titres qu’aux précédens.

Son avocat commence par attaquer de front, avec autant d’adresse que d’audace, la principale objection, ces termes de lover et de love, amant et amour, que l’on rencontre à chaque page. Il prouve par des exemples que, du temps de Shakspeare, ces expressions étaient employées dans l’amitié ; que Ben-Johnson se dit le « lover » de Camden, et qu’à la fin d’une lettre adressée au docteur Donne, il écrit qu’il est son « ever true lover ; » que Drayton donnant le même sens à ce mot, dans une lettre à Drummond de Hawthornden, l’informe que M. Joseph Davis est in love avec lui ; que Shakspeare, dans ses drames, emploie souvent ce terme pour exprimer des relations d’amitié ; que Portia, entre autres, dans le Marchand de Venise, dit, en parlant d’Antonio :


« This Antonio
Being the bosom lover of my lord. »


et que, dans Coriolan, Ménénius s’écrie :


« I tell thee, fellow
Thy general is my lover. »


Puis, lorsqu’il croit avoir prouvé suffisamment que lover et love ne veulent dire qu’ami et amitié, il établit les prétentions de son client sur une double base : 1o une dédicace à l’honorable Henri Wriothesly, comte de Southampton, et baron de Tichfield, laquelle se trouve en tête du poème de Tarquin et Lucrèce, et qui commence ainsi : « L’amitié (the love) que je voue à votre seigneurie est sans fin ; » 2o un sonnet, le 26e « Lord of my love, to whom in vassalage. » Et il faut convenir, avec M. Drake, que, non seulement l’auteur emploie, dans sa prose aussi bien que dans ses vers, le même langage amoureux, mais encore que l’on remarque dans l’ensemble de ces deux citations, dont je n’ai donné ici que le commencement, une conformité évidente de sentimens et d’expressions.

C’est donc lord Southampton que Shakspeare, dans les dix-sept premiers sonnets, exhorte à se marier. Cependant, de 1594 à 1599, notre jeune lord était, comme chacun sait, l’admirateur passionné de la belle mistress Varnon. Sans doute ; mais rappelons-nous aussi que la reine désapprouva formellement cette passion du jeune comte, qui deux fois se vit forcé d’abandonner sa maîtresse, par déférence pour la volonté de sa capricieuse souveraine.

Lord Southampton avait vingt-un ans lorsque les charmes d’Élisabeth Vernon le blessèrent au cœur. Shakspeare était alors en grande faveur, en grande intimité auprès de lui, ainsi que le prouve la dédicace de Lucrèce. Le comte, indigné de cette intervention de la reine dans ses amours, jura probablement, comme un amant ne manque jamais de faire en pareille occasion, que, s’il ne pouvait pas épouser l’objet de son choix, il mourrait célibataire ; voilà pourquoi le poète combat ce vœu prématuré de célibat, en l’engageant à faire un choix quelconque ; et s’il ne prolonge pas ses instances au-delà de dix-sept sonnets, c’est que le comte, à son retour du continent en 1598, avait pris le parti d’épouser sa maîtresse, en dépit de la reine, et que par conséquent cette résolution coupait court à tout raisonnement, et voilà pourquoi Jaggard n’osa publier aucun de ces dix-sept sonnets dans son édition de Passionate Pilgrim en 1599, à une époque où Southampton et sa femme étaient détenus en prison par Élisabeth, qui les punissait de leur union clandestine.

Ici notre commentateur, après avoir établi le sexe par plusieurs exemples dont le dernier est concluant, s’efforce de démontrer, par diverses relations, que la passion de Shakspeare pour lord Southampton n’était rien de plus qu’une ardente amitié et une adoration intellectuelle, « religious love, » comme dit le poète lui-même, et que dans cet attachement on remarque un respect qui ne peut s’expliquer que par le rang élevé de celui qui en était l’objet.

Quant aux vingt-six derniers sonnets, sur lequel nombre quatre sont sans application déterminée, nous sommes tous d’accord ; ils sont incontestablement adressés à une femme. M. Drake en trouve une preuve de plus dans la forme même du sonnet qui les précède, et qui n’est plus, comme les autres, en rimes croisées ; mais l’argument est subtil : je ne suis pas bien convaincu que Shakspeare ait adopté un mode différent de versification pour ce sonnet, dans l’intention de le placer comme un mur de clôture entre deux propriétés, et je crois que le commentateur aurait abandonné cette idée, s’il s’était souvenu que le cent quarante-cinquième offre aussi un exemple d’un changement, sinon de rimes, au moins de mesure. C’était d’ailleurs un soin superflu ; pas une réclamation ne s’élevait à l’encontre ; pourquoi ne pas se hâter de sortir de cette voie obscure et pénible, et arriver enfin où nous pourrons ralentir le pas et jouir, à la clarté du jour, de toute la beauté d’une route, trop courte il est vrai, mais facile et fleurie ? Sans doute, on peut trouver à redire au sujet même de ces poésies : Shakspeare est marié, il est père de famille ; mais où est sa femme ? vivent-ils ensemble ? pourquoi même ne serait-ce pas à elle que s’adressent ces vers ? et quand ce serait quelque actrice peut-être qui aurait entouré de ses séductions la vertu de notre poète, M. Drake, me disais-je, qui révère Shakspeare au point d’avoir entrepris d’expliquer les étranges sonnets qui forment la première et la plus grande partie du recueil, chez qui tout annonce d’ailleurs un caractère tolérant et plein d’indulgence, saura bien justifier ce grand homme tout en ménageant la morale. Une femme, telle noire qu’elle soit, doit toujours être moins embarrassante, pour le commentateur, que le respectable blondin tant et si ingénieusement justifié plus haut. Mais point du tout, l’avocat a épuisé toute son éloquence, toutes ses ruses, dans sa première cause ; peu s’en faut qu’il ne déserte entièrement celle-ci, et que même il ne se tourne contre son client. « En vérité, dit-il, nous voudrions que ces derniers sonnets n’eussent jamais été publiés, ou qu’on put prouver que celle qui en est le sujet n’a point existé, que ce n’est qu’une pure fiction. Nous sommes d’autant plus disposé à les considérer sous ce point de vue, que cette faute serait une tache unique dans la vie de Shakspeare. Il est d’ailleurs fort improbable qu’aucun poète (c’est un Anglais qui parle) confessât jamais si publiquement sa culpabilité, son amour illégitime pour une femme si indigne de lui. »

Que la publication de ces sonnets ne soit pas du fait de Shakspeare, d’accord, et j’étendrai la concession à l’ensemble du recueil, aux premiers aussi bien qu’aux derniers ; mais que sa maîtresse soit un être de raison, ma complaisance pour les idées de M. Drake ne va pas jusqu’à partager celle-ci. Je respecte la morale autant qu’un autre : quant à Shakspeare, personne ne l’admire ni ne l’aime plus que moi ; mais en vérité, parce qu’il n’y a qu’un reproche à lui faire, doit-on à toute force l’en disculper ? Pourquoi l’homme vertueux, comme l’homme de génie, ne se rapprocherait-il pas de notre nature par quelque légère imperfection ? Serait-il faux de dire que nous aimons mieux les voir de chair et de sang comme nous sommes ? Et même, puisque me voilà en veine de franchise, pourquoi ne confesserais-je pas que Shakspeare entraîné, malgré qu’il en ait, par une passion invincible pour une femme qui ne mérite pas un tel amour et qui froisse impitoyablement ce cœur si sensible, ne me semble pas aussi coupable que le fait M. Drake avec sa justification ; que lorsque j’entends ce grand homme, se plaignant des infidélités de sa maîtresse, se comparer à un enfant qui pleure pour que sa mère le reprenne dans ses bras : il me paraît mille fois plus grand, mille fois meilleur que toutes les prudes mâles et femelles de l’Angleterre ? Mais laissons de côté toutes ces discussions de personnes : je veux profiter de l’espace qui me reste pour examiner ces poésies sous un autre point de vue.

Le goût de la poésie italienne, et par suite du sonnet, se répandit en Angleterre sous le règne d’Henri viii. Vingt-cinq ans au moins avant la naissance de Shakspeare, Wyat avait écrit nombre de sonnets, dans lesquels il avait suivi assez exactement le modèle italien ; mais c’en est à peu près le seul mérite : ils sont fort médiocres et bien au-dessous de ceux de Surrey, son noble et malheureux ami, qui, moins sévères de formes, rachètent cette irrégularité par des qualités d’un plus haut prix, par la pureté, la simplicité, le charme de l’expression, par une sensibilité pleine de naturel, par un pittoresque plein de vie.

Les sonnets de Thomas Watson, n’en déplaise à Steevens qui les trouve plus élégans que ceux de Shakspeare, leur sont de beaucoup inférieurs et ne peuvent pas même être comparés à ceux des contemporains de notre grand poète.

En 1591, Sidney publia, sous le titre d’Astrophel et Stella, une suite de sonnets dont la seule qualité n’est pas une observation scrupuleuse de la forme de Pétrarque ; et n’était que traduction est trahison, comme j’ai bien peur qu’on ne l’ait remarqué dans mon premier paragraphe, j’aurais cité le quatre-vingt-unième, sur le baiser, qui, dans son vieux langage, est plein de délicatesse et de charme.

L’année suivante, Daniel fit paraître sa Délia, qui est loin d’être sans mérite, et qui eut d’autant plus de copistes que les cinquante-sept sonnets dont elle se compose sont, excepté deux, moins des sonnets que des stances élégiaques, et que l’imitation en était d’autant plus facile.

La Diana de Constable, qui fut imprimée en 1594, fut bien vite éclipsée par les Amoretti de Spenser, qui eut, entre autres mérites, celui d’avoir inventé une forme de sonnets assez savante, et qui pourtant n’est pas celle des sonnets italiens : son sonnet se compose de trois quatrains en rimes croisées ; le dernier vers du premier quatrain rime avec le premier du second, et le dernier du second avec le premier du troisième, le tout terminé par deux vers rimant ensemble.

Entre Spenser et Drayton, le prédécesseur immédiat de Shakspeare, je citerai pour mémoire quelques petits poètes, Percy, Barnes, Barnefielde, Griffin, Smith, etc. ; puis des écrivains d’un ordre supérieur qui, sans avoir composé des recueils de sonnets, en semèrent çà et là leurs ouvrages, tels que Googe, Gascoigne, Raleigh, Breton et Lodge.

Les sonnets de Drayton, qui sont au nombre de soixante-trois, et qu’il publia en 1605, in-8o, sous le titre d’Idées, sont écrits pour la plupart sur le modèle de ceux de Daniel ; la versification en est facile et le sentiment naturel, mais en somme ils sont assez peu poétiques et visent trop à un esprit de mauvais aloi.

Quant à Shakspeare, son modèle ce fut Daniel ; car je ne suis pas de ceux qui croient que les hommes de génie nous tombent des nues, et qu’on ne peut pas suivre leur filiation. Dans un contemporain, nous voyons les plus petits détails ; il tient de celui-ci par tel endroit, il se rapproche de celui-là par tel autre ; mais à quelques siècles de distance, la clarté de ces astres éteint leurs satellites, et ils nous semblent rouler isolés dans leur sphère glorieuse. La forme des sonnets de Shakspeare est celle des sonnets de Daniel ; dans l’un comme dans l’autre, on peut remarquer un penchant aux pensées abstraites et à de fréquentes répétitions de mots. Quant à l’affectation de langage, Shakspeare la partage avec ses prédécesseurs et ses contemporains, et s’il est maniéré parfois, c’est, on peut le dire, naturellement ; car c’était ainsi que parlaient les Anglais de son époque, et cet amour pour les jeux de mots, ce style alambiqué, d’où leur était-il venu, si ce n’est de l’Italie avec cette admirable littérature qui donna naissance à la leur ? Concetti est un mot italien, et Shakspeare fait encore moins de calembourgs sur Will (volonté), abréviation de William, que Pétrarque sur le nom de sa Laure ; et, à ce sujet, qu’on me permette, en finissant, deux mots sur ce reproche éternel de mauvais goût que j’ai vu si souvent jeter à la tête de Shakspeare et de Pétrarque. Comment se fait-il que ce soient précisément les plus grands génies qui, au dire des puristes, manquent de goût ? N’est-il pas bien surprenant que des poètes comme ceux que nous venons de citer n’aient jamais pu atteindre à une qualité que nos académiciens et ceux de la Crusca se reconnaissent si volontiers entre eux ? Ne serait-ce pas qu’il y aurait deux sortes de mauvais goût : le mauvais goût dans certains détails, les concetti de Pétrarque et de Shakspeare, les lieux communs de poésie plaquée de Calderon, le clinquant du Tasse, etc., en un mot, le mauvais goût de surface ; puis le mauvais goût réel, celui qui tient au fond même, l’absence de vie et de vérité dans les créations, le commun, le faux dans les sentimens ? Sans doute Romeo et Juliette, dans leurs délicieuses scènes d’amour, ont un langage trop spirituel, trop étincelant ; mais après tout, quelque raffinée que soit l’expression de leur passion, le sentiment n’en est pas moins très vrai ; ce sont bien deux jeunes gens, deux amans. Je suis loin de vouloir défendre l’auteur par des raisons de couleur locale auxquelles, Dieu merci ! il n’a pas pensé ; mais où est l’impossibilité qu’à l’époque où se passe l’action, on se fit réellement, à Vérone, l’amour dans ce style recherché ? c’était bien celui du siècle de Shakspeare, celui du siècle de Pétrarque. Ici donc indulgence et pardon ; le mauvais n’est qu’à l’écorce : au-dedans le fruit est sain et bon. Mais l’autre faux goût, dont nous avons, hélas ! tant d’exemples aujourd’hui, et que nos demi-savans admirent si souvent comme une beauté, voilà celui qui est impardonnable, parce que ce sont de ces taches qu’on ne peut enlever sans emporter aussi l’étoffe.


A.-L. W.-B.