Souvenirs (Montpetit) tome I/11

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L’Arbre (Ip. 169-211).


RENCONTRES


Il y a diverses façons de s’adapter au climat intellectuel d’un pays ou d’une ville. J’ai connu des étudiants et des touristes qui ne s’arrêtaient pas à comprendre, à pénétrer le milieu où ils étaient appelés à vivre, ne fût-ce que quelques jours.

Je me rappelle avoir conduit à travers Paris un homme — un Français pourtant, mais qui avait vécu chez nous jusque-là — que je croyais intelligent sinon cultivé. Nous montions le boulevard Saint-Michel et je m’efforçais de lui signaler les monuments qui nous entouraient. Il s’en souciait fort peu et je fus stupéfié de le voir porter tout son intérêt sur les montres des magasins.

Des étudiants passaient leur temps au restaurant, au café, sans autre souci que de parler du pays ou de leurs petites histoires, refusant de se mêler à la vie de Paris, d’approcher les maîtres, de se rendre à leurs invitations ou de répondre à leurs prévenances.

Une de mes préoccupations durant mon séjour en France a été de rencontrer le plus de personnalités possible. Les noms de ceux avec qui j’ai eu le plaisir de causer me reviennent aujourd’hui que j’écris ces souvenirs. Je revois leurs silhouettes. Je les ai évoqués ailleurs, et je n’y reviens pas. Je mentionnerai pourtant Gabriel Hanotaux et Gabriel-Louis Jaray, qui devaient fonder le Comité France-Amérique ; Gaston Deschamps, Édouard Rod et M. Béchaux, du Correspondant, qui m’accueillit paternellement.

Il me serait difficile, après tant d’années, de reconstituer des conversations sans craindre de trahir la pensée de ceux que j’ai connus ou simplement approchés. Je m’en tiens aux entrevues dont j’ai fixé l’essentiel dans des notes qui, malheureusement, ne sont pas complètes.

Je m’étais mis dans l’idée de rendre visite à quelques écrivains et de leur faire le coup de l’autographe.


J’allai d’abord chez Monsieur de Molinari. Il habitait rue de Verneuil où je fus accueilli par sa belle-fille, femme sérieuse qui possédait l’Économie politique mieux que beaucoup d’économistes, et qui parlait protectionnisme, Nouvelle-Zélande, Canada, comme un professeur de la Faculté de Paris.

Le maître paraît. Il est très vieux, mais plein de vie. Il parle bas, comme à lui-même. Les cheveux sont blancs et courts. La figure est plissée. « Vous m’évoquez le Canada, me dit-il dès le début de la conversation. C’est un pays que j’ai visité dans l’enchantement et dont je garde le meilleur souvenir ». Je lui rappelle que mon père était de ceux qui l’accueillirent lorsqu’il traversa l’Atlantique au moment de la fondation du Crédit franco-canadien.

« Vous avez, continue-t-il, un système de banque admirable : les garanties qu’il fournit sont des plus solides. » Ce témoignage d’un homme qui s’y connaît, et qui a étudié sur place le rouage de nos institutions financières m’enchante. La conversation dévie vers l’école libérale dont Molinari est le plus grand représentant. Il a gardé ses positions et il reste fidèle aux vieux principes, au libéralisme pur, celui de 1860. Je rencontre donc un des derniers fidèles du libéralisme économique, un des contemporains de Rossi. Depuis, l’école a évolué. Paul Leroy-Beaulieu, un des derniers tenants de la doctrine qui préconise la liberté des échanges et du jeu des intérêts, oscille vers l’étatisme.

Nous abandonnons les questions économiques pour revenir au Canada. « La religion joue toujours un grand rôle dans votre pays, me dit Monsieur de Molinari. Vous avez raison ; la religion est un grand lien : religare. » Je le quitte, très impressionné par ce dernier propos où il me semble découvrir un retour tardif, presque silencieux, vers l’éternelle vérité.

Par une ravissante matinée de printemps, encore indécise mais pleine de la promesse d’un beau jour, je me dirigeai vers la rue Monge. Je m’arrêtai au numéro cinquante-neuf, devant un immeuble très modeste, situé au milieu du quartier populeux qu’habitait Émile Faguet. « Monsieur ne reçoit pas encore », me dit la concierge. J’insiste. Elle consent à me laisser passer : c’est au quatrième au-dessus de l’entresol. Je frappe. Même réponse qu’en bas. J’insiste encore. J’ai un mot d’introduction de René Doumic. J’y glisse ma carte, à tout hasard. Et j’entre dans un tout petit appartement, meublé avec simplicité, où l’on veut bien m’accueillir.

Le veston d’intérieur d’Émile Faguet s’ouvre sur une chemise grise et une lavallière rouge. Les cheveux sont en désordre et la moustache, curieusement hérissée. L’œil est très fin, la figure ouverte. C’est le vieux libéral. Il est tout à fait l’homme de ses livres. Je m’attendais à ce décor, à cette modération, à ce laisser-aller. Faguet est un causeur admirable, plein de mots qui jaillissent. Il parle comme il écrit ses articles. J’ai conservé de cet homme de juste milieu, de sens commun, une impression très vive. Il m’est apparu plein d’esprit, de douceur et d’humanité.

Je lui dis la place qu’il occupe chez nous. Nous utilisons sa pensée à l’enseignement des nôtres. Il a de gros succès de librairie au Canada français. Ses livres sont attendus. Je mentionne en passant L’Anticléricalisme. Il paraît enchanté. «Tant mieux, me dit-il, tant mieux. »

Je l’observe à mesure que la conversation se déroule. Il est rivé à son fauteuil à cause d’un accident : une jambe cassée.

— Je n’ai pas fait mon cours cette année, mais je le reprendrai.

— Et vous n’avez pas lu votre magnifique discours lors de la réception de René Doumic à l’Académie française ?

— Non, me réplique-t-il, je ne le pouvais pas. Aller donner son cours en boitant, soutenu par un huissier, cela peut se faire, cela est même chic. Je le ferai l’an prochain. Mais aller à l’Institut en habit vert, avec une jambe en moins et une épée en plus. Non pas ça, vraiment. D’ailleurs, Lemaître lit divinement. C’est un ami : il m’a admirablement servi. Il n’avait pas à se gêner, à craindre de se faire valoir. Il pouvait y aller…

— Vous vous êtes intéressé à la Révolution et au socialisme ?

— Oui, mais que serait le collectivisme ? J’ai eu des enthousiasmes et des effrois. J’ai cru devenir socialiste en croisant des miséreux. Car il y a les gueux. Rousseau, quand il avait le sens commun — et il l’a eu, il l’a eu — formulait un socialisme spécial qui me plaît : il ne voulait ni gueux ni richards. Il y a trop de riches et trop de gueux. Mais comment en réduire le nombre ? Pas par le collectivisme en tout cas. Je suis en faveur des retraites ouvrières et de la réduction des droits de succession. Je crois que, grâce à ces mesures, on corrigerait certains maux de la société. Mais pas de collectivisme ! Quel tas de petits despotes cela ferait ! Et puis, il faut respecter l’initiative individuelle ; elle a du bon. À dix-sept ans, on doit faire son chemin.

— Firmin Roz concluait ainsi un chapitre de son Énergie américaine : « Ne bureaucratisez pas la vie ».

— C’est absolument cela : la bureaucratie tyrannique.

— Vous avez aussi parlé de l’incompétence de la démocratie.

— Oui. J’en ai fait une sorte de pamphlet. J’ai voulu dire des vérités. Voyez-vous, la démocratie, c’est Narcisse, Narcisse qui se regarde, qui se contemple. Il faut tâcher d’en tirer quelque chose.

— Il est curieux, repris-je en changeant de sujet et pour revenir à la littérature, d’avoir vu si liés, si amicalement unis, les quatre grands critiques de l’Académie française. Vous dites Lemaître votre ami. Vous aimez Doumic et Doumic vous le rend au centuple. Quant à Brunetière…

— Brunetière m’aimait bien ; cependant, il ne lui plaisait guère de me voir à la Revue des Deux-Mondes. Il jugeait mon genre un peu débraillé et que, en me pliant à la discipline de la Revue, je me contraignais pour

ne plus être moi-même. Cela a changé depuis que c’est Charmes.

— Mais votre article sur Rousseau, par exemple, cadre très bien avec la Revue.

— Oui, c’est un article sérieux.

— Vous avez beaucoup publié cette année. Vous dites que les livres qui suivront l’Amitié et l’Amour sont achevés et qu’ils paraîtront dans les prochains dix-huit mois ; vous avez écrit le Culte de l’incompétence et la Démission de la morale.

La figure de Faguet se fait tout à coup sérieuse : « Ça, dit-il, c’est un ouvrage auquel j’attache de l’importance ». Douterait-il de ses œuvres, ou s’amuserait-il à n’y pas croire ?

— Allez-vous publier quelque chose sur le féminisme ?

— Oui, le livre est terminé. Il paraîtra dans trois mois. J’y ai réuni tout ce que j’ai écrit sur ce sujet, y compris l’article que j’ai consacré à Colette Yver.

— J’ai retenu vos expressions : féminin, féministe, fémineux.

— Eh oui ! Il y a le féministe : celui qui a une idée, une théorie. Mais il y a l’homme qui aime les femmes. On ne peut pas dire qu’il soit un féminin. Le féminin est celui qui a quelque chose du caractère de la femme. J’avais besoin d’un mot : j’ai inventé fémineux.

— J’ai goûté cette histoire d’applaudissement-gaffe que vous racontez au sujet de Brunetière. Il aurait cité avec fougue quelques vers d’un auteur que l’auditoire accueillit d’enthousiasme. Brunetière attendit, puis il dit : Je pense absolument le contraire.

— Ce propos est rigoureusement vrai, et j’en garantis l’authenticité. Là où il y a hypothèse, c’est quand je dis que Brunetière l’a fait exprès. Mais je le crois.

Je quitte le Maître, et je reviens à pied jusqu’au coin du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain. Près de la grille de Cluny, en avant des ruines du Jardin, je découvre un aspect des élections qui vont avoir lieu à Paris.

Il s’agit du Vième arrondissement. Les affiches se suivent comme des bêtes étranges, imaginées par quelque caricaturiste : des caisses sur deux pieds, les pieds pris sur le sol, dans du mortier, comme un échafaudage. Fixées de dix à quinze pas l’une de l’autre, elles exposent au regard les programmes électoraux. Il y a cinq candidats, dont j’ai cueilli les titres et professions : Paul Painlevé, membre de l’Institut, candidat de la Concentration républicaine ; Jules Affray, avocat à la Cour d’appel, conseiller municipal, candidat du Comité républicain libéral-démocratique ; Félix Poli, employé syndiqué, candidat du parti socialiste ; Fabien Scossa Braggi, homme de lettres (une jolie femme s’esclaffe en lisant ce titre), candidat républicain indépendant,anti-collectiviste ; G. Tillié : seul candidat républicain socialiste de politique économique ! Et de cinq ! La lutte paraît vive au quartier des Écoles. Paris ainsi bariolé est vraiment curieux. Du jaune, du rouge, du vert, du bleu, du noir, cela fait sourire. Les candidats affichent leur serments comme les théâtres leurs pièces : colonnes Morris de la politique.

Tout à l’heure, après m’avoir expliqué ses opinions sociales, Faguet ajoutait avec un sourire : « Voilà mes pauvres petites idées ». Et son geste se perdait, bonnement sceptique.

— J’ai, lui ai-je dit en le quittant, rencontré deux faits qui m’ont frappé : la misère des rues et l’insolence riche d’une sortie de l’Opéra, un soir de gala.

— C’est trop, répond M. Faguet. Et il répète : « Il y a les richards et les gueux : On doit pouvoir rapprocher les extrêmes. Moins de gueux, et moins de richards. »

Je me rends place d’Iéna, au numéro trois.

« Monsieur Étienne Lamy habite au premier au-dessus, en face », m’a dit le concierge. Cela paraît compliqué à qui n’a pas l’habitude. Il suffit d’un peu d’attention. Je sonne, et l’on m’introduit dans le petit cabinet où l’écrivain travaille.

Figure douce et pensive ; cheveux en brosse ; tête toute blanche. Il donne l’impression d’une grande simplicité. C’est un type très pur de Français.

Il s’informe d’abord de notre pays et de ses amis les Thibaudeau. Il a gardé du Canada un tel souvenir qu’il songeait à y revenir. M. Monk l’avait invité.

— J’ai répondu au ministre : « Si vous voulez m’utiliser, voici comment je vois la chose : je ne saurais faire des articles économiques mais je sais que l’on mène chez vous bien des vies : on est pêcheur, semeur de blé, bûcheron. Je voudrais être conduit dans les centres où l’on mène ces vies : j’écrirais mes impressions sur place, car je ne veux rien écrire en dehors de ce voyage ou après. Je crois que ces articles seraient lus, car on lit les relations de voyage. » Mais M. Monk a démissionné, sans abandonner son projet il est vrai. Et puis, je suis devenu Secrétaire perpétuel de l’Académie : je ne pourrais plus m’absenter quatre mois.

Étienne Lamy me dit : « Les professeurs de Harvard venus à Paris ont fait remonter nos actions en parlant comme ils l’ont fait de la France et de la famille française. C’est qu’ils ont vécu dans un milieu intelligent, posé. »

Tout en écoutant Étienne Lamy, je regarde autour de moi. Le décor est tout à fait simple. Une table de travail, quelques meubles anciens. Sous les pieds du maître, une peau de panthère, au plafond, une lampe de sanctuaire. Et c’est entre ce lampion et ce fauve que Lamy a écrit la Femme de demain.

Je devais retrouver Étienne Lamy plus tard, en 1913. Il avait bien voulu présider la deuxième des conférences que je donnai sur le Canada français, dans le grand amphithéâtre de l’École des Sciences politiques de Paris. Au cours de l’allocution qu’il prononçait, l’amnésie le frappa. Ce furent de longues minutes de silence durant lesquelles l’orateur, la tête légèrement inclinée, attendit.

Je ne l’ai pas revu. Comment ne garderais-je pas de lui, de sa bonté, de l’affection qu’il voulait bien me témoigner, le plus vif, le plus durable souvenir ?

J’arrive rue Saint-Philippe-du-Roule vers onze heures de la matinée. On m’introduit dans un salon d’apparence sobre. Bazin ne passe ici que six mois de l’année, et encore n’est-ce que depuis son élection à l’Académie. Autrefois, il habitait Angers, et ne séjournait à Paris que deux mois durant. Accrochés au mur, quelques portraits d’ancêtres. Les meubles sont recouverts de vieilles tapisseries. Dans un coin de la pièce, un piano. L’atmosphère indique que l’on vit ici en famille.

Une porte s’ouvre, qui donne sur le cabinet de travail, et le romancier est devant moi, souriant, accueillant. Je pénètre dans ce cabinet, très simple, comme meublé pour peu de temps : un bureau, une armoire, une bibliothèque.

Nous nous asseyons près du feu où une bûche achève de se consumer. Bazin est petit, légèrement nerveux ; son geste est élégant ; son verbe, d’une pureté académique et très facile.

Nous causons. Bazin évoque avec émotion le souvenir de Monseigneur Bruchési qu’il a connu jeune prêtre, ayant eu l’occasion de le rencontrer alors qu’il voyageait en France.

Puis, la conversation s’oriente vers notre pays. Je ne me rends pas bien compte de qui il tient cette opinion, mais il estime que nous commençons à nous encanailler au Canada : « Il ne faut pas croire à toutes ces paroles de révolte. Cela commence par du libéralisme, et cela finit comme en France par la révolution ».

— Que ne venez-vous dire cela aux Canadiens ?

— J’irai au Canada. J’ai le plus vif désir de connaître ce pays. Quant aux États-Unis, je n’aime pas beaucoup la façon que l’on a d’y promener les littérateurs, de les montrer en quelque sorte. J’ai eu plusieurs propositions de ce genre, je les ai refusées. Et puis, je trouve — puisque l’on consent à payer si cher un ténor — que l’on paie mal le conférencier. Je parle des Américains, non des Canadiens. J’irai certainement au Canada où sir Wilfrid Laurier a bien voulu m’inviter cette année.

— Vous venez en France, poursuit M. Bazin, étudier l’Économie politique et sociale.

Vous devez visiter nos œuvres. Vous y reconnaîtrez la force de cette France si atteinte. Elle présente ce contraste étonnant de vivre quand même elle paraît morte.

Je lui dis ce que je dois aux Oberlé. Ils m’ont aidé à mieux comprendre mon pays. « Il faudra voir l’Alsace, s’écrie René Bazin. Vous y rencontrerez des hommes de valeur et d’une rare énergie. Vous verrez que la nation allemande ne remplace pas la nation française ; et que, s’il faut au monde une nation maîtresse, la France peut l’abriter encore ».

M. Bazin m’indique quelques-unes des visites qu’il souhaite que je fasse : à la Jeunesse catholique, à l’Office central des œuvres de charité, aux Adorateurs du Sacré-Cœur, à l’Hôpital Saint-Joseph, aux Dames auxiliatrices du purgatoire, aux Petites sœurs de l’Assomption. « Vous verrez par ces œuvres la grande vie religieuse qui bat au cœur de la France, qui n’est pas encore détruite. La France ne peut pas mourir. J’ai confiance. C’est douter de la miséricorde de Dieu que de pleurer notre patrie disparue ».

La conversation s’achève sur quelques personnalités du monde littéraire.

Maurice Barrès d’abord. C’est un esprit supérieur. Il viendra peut-être au catholicisme. Je le crois. Il est très encensé. Il n’a pas, devant la louange, le contre-poids de la religion, et cela peut être un obstacle à se courber dans la foi. Il y viendra pourtant.

Voyez aussi Paul Bourget qui est un écrivain très fort, porté vers le monarchisme. Je crois que la monarchie triomphera un jour ; pour le moment, devant les intérêts de l’Église, toutes les forces doivent s’unir et combattre.

— J’ai été frappé par une réflexion de mon professeur de littérature sociale au Collège des Sciences sociales, Charles Brun. Il vous a cité longuement, disant que s’il convenait de parler des romanciers naturalistes, une part devait être faite aux idéalistes.

— Les romanciers comme Zola, rétorque M. Bazin, n’aiment pas le peuple. La France de Zola serait insupportable. Il faut aimer pour décrire.

— Alors, ce critique vous a bien jugé qui vous a reconnu cet amour.

— Mais oui, j’aime mes personnages ; bien sûr que je les aime. Certains romanciers écrivent des romans sociaux, alors qu’ils ne connaissent même pas leur boulanger ni leur épicier. Il faut connaître pour décrire. Je connais mes héros, j’ai vécu leur vie. Venez voir la Vendée angevine : je vous les montrerai. Vous verrez leur foi !

— Il y a donc encore des Noëllet ?

— Je vous crois. Vous verrez des villages où tous les paroissiens font leurs Pâques.

— Ces villages seraient à citer à côté de ceux où l’on prétend que personne ne les fait.

— Eh oui ! Il faut connaître la France. Elle n’est pas le Gouvernement. Étudiez cette France là, et vous en ferez le plus beau de vos cours.

M. Bazin, au moment où je le quitte, m’offre l’édition académique de son discours de réception et sa photographie autographiée.

— Quelle oeuvre parmi les vôtres, préférez-vous, cher Maître ?

— Quand mes livres sont faits, je ne m’en inquiète plus.

— Vive pourtant la Terre qui meurt !

— Il en est qui aiment mieux mon dernier livre.

Nous repassons un instant dans le cabinet de travail.

— Tenez, me dit M. Bazin, voici le portrait de mon grand-père : un Vendéen.

Je lève les yeux vers une figure de brave : front haut, regard droit, physionomie ouverte et ferme.

— Et voici ma grand’mère, une Parisienne. Je suis donc de la Vendée et de Paris.

Et, jetant les yeux sur une photo placée sur une table : « Ce sont mes enfants… j’en ai beaucoup ».

Comme je lui renouvelle, en le quittant, l’expression de ma vive sympathie :

— Conservez-la moi. Je la retrouverai au Canada.

Depuis des années, j’avais pratiqué Maurice Barrès. Je m’y étais contraint en quelque sorte ; car ses premières œuvres exigent, comme celles de Paul Claudel, une longue familiarité. Il suffit de lire les articles des critiques lors de la publication de ces livres pour se rendre compte de leur étonnement, de leur recul.

Je m’y étais pourtant attaché, cramponné ; et j’étais arrivé à posséder le secret de cette prose déconcertante.

Je voulus connaître les lieux qui inspiraient sa pensée. Nous allâmes, ma femme et moi, en Alsace, y accomplir le pèlerinage du Mont Sainte-Odile où le souvenir de Taine nous accompagnait aussi.

De Strasbourg, la route grimpe vers le Mont par de nombreux encerclements. Sur le sommet, que les pins escaladent, les fameux pins d’Alsace, droits comme des conquérants, le Monastère avec son jardin potager, que Barrès poétisa. Quelle impression de paix flotte sur ces hauteurs qui dominent les vallées lointaines.

Plus tard, nous devions, toujours sur les pas de Barrès, nous porter vers la Colline inspirée, et y évoquer une de ses plus belles oeuvres, Les Amitiés françaises, où il enrichit l’esprit de son fils de la leçon qui monte des choses.

Tout cela, je l’accomplissais dans la fidélité du maître que j’avais choisi, mais que je ne connaissais pas. Je l’avais entrevu deux fois : au cours d’une matinée organisée en faveur d’une oeuvre de charité et à l’Académie. Il parlait sans grâce, d’une voix sourde.

Depuis longtemps je demandais à mon ami, Gabriel-Louis Jaray, de m’obtenir un rendez-vous. Enfin, je reçus un mot aimable et bref où Barrès, de sa grande écriture, me convoquait.

Il me reçut à sa permanence que Jérôme et Jean Tharaud décrivent ainsi : « C’était un logement de trois pièces au premier étage d’une très vieille et très sordide maison dans une rue également vieille et sordide, aux environs des Halles. »

Quand on pense à ce qu’était Maurice Barrès, prince des lettres, académicien, député, figure universelle, on s’étonne qu’il reçut dans ce réduit. Il en avait sans doute des raisons démocratiques.

Il m’accueillit fort aimablement, malgré le peu d’intérêt que lui offrait ma visite. Je lui dis mon admiration et mon attachement, et comment j’avais, à sa suite, accompli le pèlerinage de Sainte-Odile. Cela, sans le connaître autrement que par son oeuvre.

Après quelques mots sur la situation des Alsaciens-Lorrains et des Canadiens français, deux fidélités distinctes mais aussi tenaces l’une que l’autre, je lui dis notre vif désir de l’accueillir au Canada. Il se replie sur ses travaux, la députation, l’Académie. Comment quitter tout cela pour plusieurs mois ? Il nourrit pourtant le projet de traverser l’Atlantique et de retrouver dans nos mœurs et nos attitudes quelque chose du souffle qui passe sur Sion-Vaudémont.

J’ai rencontré Paul Déroulède en février 1908, à la Société de Géographie où il présidait une fête donnée par la Ligue des Patriotes du VIe Arrondissement.

Il est grand et fort. Il parle d’abondance et avec beaucoup d’émotion. Le geste est large, la figure ouverte, franche, bourrue. Il soulève l’enthousiasme. C’est une force, une force de réaction comme il y en a encore en France.

En le voyant, j’ai compris ce que peut un homme, et comment le courage, la droiture, l’énergie, la beauté morale, l’honorabilité et la fierté, quand même, peuvent entraîner une foule.

Combien grand à côté des détracteurs de la patrie française, m’est apparu Déroulède. En lui, dans sa parole, ses idées, son idéal, son panache, j’ai retrouvé cette France que j’ai tant aimée, que j’ai cherchée depuis que je la coudoie, que j’ai cru parfois morte, avant de la sentir vibrer dans l’âme de Déroulède.

Déroulède parle de l’anéantissement du Président de la République. Ce que voudrait Déroulède — qui déclare abandonner le projet de constitution qu’il avait conçu neuf ans plus tôt — c’est, pour la France, une constitution où les pouvoirs ne seraient pas confondus ; où le président représenterait la nation parce qu’il serait élu par elle ; où une Cour Suprême veillerait à ce que des exactions, possibles avec tous les pouvoirs, ne soient pas commises. « Pour qu’on ne me jette pas l’accusation de prêcher mes rêves, résume Déroulède, je propose une constitution qui existe déjà — celle des États-Unis ».

« Pensons à nos morts », dit enfin Déroulède, qui s’excuse de troubler une fête gaie par une note sombre. Et il évoque un souvenir. C’était en 1886, lors de la dernière guerre gréco-turque. Le président d’une ligue de patriotes helléniques avait demandé à la France de se souvenir que la Grèce l’avait aidée en 1870, et l’avait priée de la secourir à son tour. Déroulède était en Italie. Il laisse là son voyage, il se dirige vers Athènes pour s’enrôler, mais il arrive trop tard : les préliminaires de paix sont signés. Il est bien accueilli et va visiter avec des militaires un endroit où, la veille, on s’était bien battu.

Déroulède y reçut un enthousiaste accueil. On alluma des feux, on fit rôtir des moutons entiers, et l’on versa de ce petit vin clair que chanta Théocrite. La fête, grave au début, s’égaya ensuite par l’entrain naturel et le secours des vins. Mais tout à coup, le chef, âgé de trente ans, frappa dans ses mains et dit avec autorité, en grec d’abord, puis en français : « Pensons à nos morts ! »

Pensons à nos morts, reprend Déroulède, à ceux de la frontière marocaine. C’est parce qu’il y aura toujours des Français pour aller se faire tuer sous les drapeaux que je crois à l’immortalité de la Patrie, comme je crois en Dieu, quand même !

Je laisse l’École à trois heures, après le cours de M. Flach, pour me diriger vers la statue de Diderot, au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes, où m’attend Arthur Laurendeau. Nous sautons dans l’autobus Montmartre-Saint-Germain-des-Prés, pour en descendre au Palais-Royal, longer la rue Saint-Honoré, monter la petite rue des Bons-Enfants, pénétrer dans la vieille cour intérieure du numéro vingt-huit.

Le lieu me paraît mal choisi pour recevoir une bibliothèque comme celle de Ferdinand Brunetière. Une chambre nue, qui n’a rien de la salle d’exposition et où les volumes sont rangés, les uns sur des rayons, les autres sur des tables. Cela sent l’enchère, la vente publique : plus de caractère ni d’intimité. Il n’y a plus que des livres à vendre ; et c’est nous-mêmes, par notre pieux souvenir, qui créons notre émotion.

Des volumes sont ficelés, d’autres gisent ça et là. Nous en prenons un, pour le toucher, et j’en choisis un vieux, plutôt que l’édition de Victor Hugo dont les pages ne sont pas découpées. Et nous parcourons quelques titres. L’émotion nous envahit devant ces ouvrages que Brunetière a lus et annotés. Nous ne l’avons pas connu, sinon par son oeuvre, vigoureuse et tenace. Et nous retrouvons ici sa pensée disséminée dans des notes qui illuminent, complètent et combattent la pensée de Renan et celle d’autres auteurs.

Je demande Renan. Je veux voir ces notes jetées en marge, d’une écriture volontaire. Je veux voir comment réagissait Brunetière. Je veux prendre tout ce qui reste de lui dans cette chambre dénudée.

Renan, contre l’influence de qui Brunetière a tant lutté ! Renan qu’il a fouillé, déshabillé, montré à nu. Je feuillette Marc-Aurèle, les Évangiles, Saint-Paul ; et, dans les marges, je trouve les remarques brèves que mentionne le catalogue. Notes noblement sarcastiques où, en quelques mots, une science profonde déborde, notes qui n’ont rien de violent mais où court, de l’une à l’autre, le besoin de démasquer une argumentation néfaste.

Ces notes sont d’une écriture très nette et cela confirme Voguë qui, dans son admirable préface au catalogue, rappelle combien Brunetière avait le respect du livre et recherchait le beau papier. Les mots sont soulignés avec soin, d’un trait coupé de distance en distance par un petit rond.

Des renvois occupent le bas des pages. J’y ai cueilli des expressions comme celles-ci qui marquent le tempérament du critique : « Oh ! les prétentions scientifiques : je suis, moi, Renan, un Claude Bernard ou un Berthelot en mon genre. » Dans Marc-Aurèle, sous un passage irrespectueux : « Le vieux polisson reparaît ». Enfin, cette idée : « Il est curieux de voir dans la polémique actuelle (1905) sur la séparation, tous les arguments de Renan reparaître et dominer la discussion. Ce qu’on poursuit dans le catholicisme, c’est une force d’opposition à la tyrannie de l’État. » J’ai également retenu le passage, cité au catalogue, où Brunetière exprime ses impressions dernières à la suite de la lecture de l’Histoire des Origines du Christianisme.

Je passe ensuite aux manuscrits où je retrouve la même écriture, le même souci de l’ordre et de la perfection dans l’ordonnance. Voici le projet de lettre des cardinaux verts, l’épreuve qui en a été tirée et la note que Brunetière y a portée. J’aurai, quelques minutes durant, tenu dans mes mains ce document historique.

Les ratures même sont faites avec soin. Sur les parties biffées, une suite de bâtonnets inclinés qui forment de petites haies que je m’amuse à découvrir toutes régulières, sur les pages qui se succèdent.

Je ferme à regret. Et je songe en m’en allant que je n’ai pas perdu ma journée si j’ai pu toucher un peu de la vie de Brunetière. Nous nous promettons d’assister à la vente pour voir, comme dit Bourget de Balzac, disparaître les volumes du maître au son du marteau des commissaires.

Nous sommes ici des pauvres. Tant de richesses passeront devant nos yeux, que nous n’aurons pas. Comme certains enfants, au soir de Noël, regardent derrière la vitre des magasins les bonbons qu’ils ne mangeront point, nous nous contenterons de voir passer en d’autres mains les volumes de cette bibliothèque ; mais ce sera déjà beaucoup si nous avons vu comme une seconde fois mourir Ferdinand Brunetière.

M. Hector Fabre était à Paris l’ami des Canadiens. Pas une fête à laquelle il ne prêtât son appui. Il présidait, avec quel charme et quel éclat, les banquets organisés par nous et s’amusait fort de les voir tourner tous à son honneur. « Encore un qu’on dirait fait pour moi », avait-il coutume de dire, quand le dernier toast avait été porté. Lui seul, à la vérité, pouvait s’en plaindre. Tous les cœurs allaient spontanément vers lui. Nous ressentions quelque orgueil à le savoir des nôtres. Il était à nos yeux tout le Canada ; et l’hommage qu’il recevait se doublait chez nous de l’intensité de nos souvenirs lointains.

Il savait dire à chacun le mot qu’il fallait. Sans effort, il se prêtait à nos confidences, consentait à écouter nos rêves et, souvent, à nous défendre contre nos illusions. C’est qu’il était venu à la diplomatie par le Quartier latin. Durant son premier séjour en France il avait habité la rive gauche et, avide de beau langage plus que de jurisprudence, il avait été un assidu des séances du Palais. Il s’y soûlait de français. Vers la fin de sa vie, lorsqu’il évoquait ces heures délicieuses, je ne sais pas s’il se calomniait tout à fait quand il se proclamait le plus ancien des étudiants. N’était-ce pas une façon charmante de se rapprocher de nous ?

« Il vient de naître », disait-il plaisamment pour marquer l’ingénuité d’un de nos plus grands hommes politiques. Certes, il était trop averti des hommes et des choses pour qu’on en pût dire autant de lui ; mais il n’avait pas vieilli. Suivant une expression un peu passée mais si jolie, il avait su conserver, à travers les années, toute l’éclatante jeunesse du cœur.

Il avait gardé la plupart de ses anciennes amitiés. S’il évoquait le passé, c’était sans mélancolie apparente. Un mot le mettait joyeusement sur la route d’un souvenir. Il parsemait la conversation d’anecdotes savoureuses où il laissait percer, sous une ombre de sentiment, une pointe d’ironie fine. Non, la vie ne l’avait pas atteint. Il regardait avec indulgence évoluer le monde et les idées. Il était d’une aimable philosophie, jugeait les hommes comme ils croient être et les choses comme elles sont.

Il parlait surtout du pays, de son passé, de ses progrès, de son avenir. Rien de ce qui concernait le Canada ne le trouvait indifférent. Il s’arrêtait aux moindres détails, attachait du prix au plus petit événement et mettait une légitime complaisance à discourir des choses de chez nous. Mais toujours, et malgré le tour de la conversation qui se faisait parfois légère et paradoxale, on reconnaissait chez lui l’attachement profond, inébranlable, qu’il vouait à sa patrie éloignée, au pays qu’il s’était donné pour mission de faire mieux connaître et plus justement apprécier.

Dès son arrivée à Paris, en 1884, comme Commissaire du Canada, il s’était mis à l’œuvre. Les débuts ne furent pas faciles. Il rencontra certaines résistances du côté de l’ambassade anglaise ; et les ministères français ne s’ouvrirent pas d’eux-mêmes devant ce délégué d’un état colonial. Mais il possédait à défaut du titre, les qualités du diplomate, et sa bonne grâce finit par triompher des réserves protocolaires.

En même temps, il se faisait apôtre. Il entreprit une tournée de conférences en France et en Belgique. En redisant avec fierté nos luttes, nos conquêtes, notre vie restée française, il cherchait à nous défendre contre l’oubli et réclamait pour nous mieux que de l’indifférence.

« La patrie française renferme bien des provinces glorieuses, disait-il. Ce sont là les sommets qui frappent tous les regards. Elle renferme aussi des coins de terre plus obscurs, des populations presque ignorées de leurs aînés, qui, par la seule force de leur origine, par la seule vertu de leurs qualités natives, se sont maintenues françaises. Leur isolement même ne fait que mieux ressortir l’intensité du sentiment national qui domine en elles. Que la France soit restée la France, qui peut s’en étonner ? Qu’est-ce donc qui aurait pu vous faire consentir à l’effacement, à l’abdication ? Mais une population comme la nôtre, laissée isolée et comme perdue, qu’est-ce qui l’empêchait de faillir à la tâche, qui eût pu la blâmer de se fondre dans la masse victorieuse ? On voit bien, au peu de compte qu’un grand nombre de vos nationaux lui tiennent de sa constance, quelle indulgence ils auraient eu pour ses faiblesses. C’est à peine si sa lente disparition eût laissé trace dans le monde où sa présence attire si peu l’attention. »

Cette attention, il fallait l’éveiller pour rapprocher la France d’une province qu’elle avait pu croire perdue à jamais et qui lui était restée ainsi fidèle, obscurément. M. Fabre était journaliste ; il s’en souvint fort à propos et se mit à raconter son pays. Il lança cette chose nouvelle pour les lecteurs parisiens : la politique canadienne. Les événements lui donnaient l’occasion de fréquents retours en arrière : il instruisait sans paraître y toucher.

Dès son premier article au Journal des Débats, il expliquait nos discussions politiques et se plaisait à montrer combien, jusque dans nos querelles de parti, nous étions restés français. À Paris-Canada, qu’il avait fondé, il se multiplie. En même temps qu’il retrace, d’une plume vive, les mille complications de la vie parisienne, il aborde la politique européenne, les questions coloniales, et donne naturellement la première place aux intérêts canadiens. Et si d’aventure il arrive à quelque écrivain — fût-ce à Edmond de Goncourt — de s’attaquer au Canada, il riposte avec feu, fait en passant le procès du naturalisme qui bat son plein, et reproche à l’auteur de Chérie, l’homme à l’écriture artiste, de s’en prendre aux Canadiens de n’être pas lu à Paris.

Et il en fut ainsi pendant vingt-cinq années. Si nous rencontrions encore au début du vingtième siècle des personnes qui nous demandaient, avec un aimable sérieux, si nous logions au sud ou au nord des États-Unis, si pour venir chez nous il fallait prendre par l’isthme de Suez, ou encore si les douze mois de l’année canadienne se déroulaient dans le même ordre et portaient les mêmes noms que les douze mois de l’année européenne, du moins cette ignorance un peu désinvolte était-elle devenue moins fréquente. Le Canada était mieux connu. Notre pays ne tenait plus dans un conte de Cooper ou dans un roman de Raoul de Navery. L’Amérique de René avait repris sa place dans la légende. C’était beaucoup de poésie en moins, mais beaucoup de réalité en plus. Le Peau-Rouge n’était plus un critérium, et le nombre était plus restreint de ceux qui s’accordaient encore l’élégance de traiter systématiquement de barbare toute civilisation nouvelle.

C’était un progrès plus grand que l’on ne croyait, et je m’étonne qu’on ait pu oublier parfois que nous le devons pour beaucoup à l’énergie, à la persévérance, au dévouement de M. Fabre.

Un aspect de l’évolution du Canada contemporain — son développement industriel et commercial — paraît avoir attiré plus vivement l’attention de M. Fabre. Déjà, dans deux conférences prononcées en 1884, il avait abordé le problème de notre avenir économique. Il lui paraissait empli de promesses. Plus tard, il devait marquer avec sûreté le caractère que cet essor nouveau communiquait à notre pays :

« Empruntant à l’esprit anglais de sa solidité, écrira-t-il, à l’esprit écossais de sa prudence, à l’esprit français de son éclat, le Canada a conquis par degré l’attention et, ce qui est plus précieux et plus rare, la confiance du monde. À ce concert d’éloges et d’espérances qui s’élève autour de lui, et qui griserait un peuple formé d’éléments moins harmonieux et puissants, aucune voix discordante ne se mêle. On croit en nous autant que nous croyons en nous-mêmes. Cherchez dans l’histoire et voyez si vous y trouverez l’équivalent ! C’est peut-être la première nation qui se forme sans tiraillements, sans violence, par le seul procédé moderne du progrès. Ne tirez pas de salve en la regardant monter triomphalement à l’horizon : le bruit du canon ne lui est pas familier, les fanfares industrielles suffisent à sa gloire. Ce trait caractéristique nouveau est comme la garantie de sa durable prospérité, de sa grandeur constante : il ouvre la marche de l’avenir. »

Il avait voulu voir dans l’exposition de 1900 la révélation de ces forces productrices du Canada. La réalité l’éblouit, encore qu’elle le chagrinât un peu. Il déplorait secrètement ce que l’imagination allait perdre au sein de cet insolent triomphe. Le souvenir lui semblait trop absent de cette manifestation quasi-brutale d’énergie créatrice et d’unique richesse. Parmi les fécondités du présent, il évoquait un passé moins heureux qui lui paraissait plus grand.

Mais c’est le fait d’un instant. Il se ressaisit. Il suppute notre fortune et la proclame avec satisfaction. Il écrit ce mot typique : « Le Canada est un coin du globe à retenir » ; et vaillamment il essaiera de le mettre dans la mémoire de tous les Français.

En écrivant ses articles ou ses conférences, il faisait preuve d’une culture étendue et variée, d’un sens avivé de la beauté, d’une rare sûreté dans l’expression. Son style est pur, souple et dégagé. Il savait la place et le sens des mots et la valeur d’une pensée. Il tâchait de ne rien sacrifier à la forme tant il avait le souci de l’art.

Il fut, d’abord et par-dessus tout, journaliste. Il avait toutes les qualités que le métier exige. Il lui plaisait de se tenir sur la brèche, de lutter, de se battre pour une idée, de triompher par un mot.

Il maniait l’esprit comme une lame fine dont il savait où loger la pointe. Son verbe, sans rien perdre de la réserve qui convient, avait l’art de se faire railleur. Si, les années venues, il mit un peu de cendre sur cette flamme, du moins ne voulut-il jamais abdiquer son droit d’être lui-même. Il eut toujours le courage de penser tout ce qu’il écrivait ; si la sagesse diplomatique l’exigeait trop, il faisait taire son ardeur, posait sa plume, donnait son opinion et, avec un sourire, se contentait de penser ce qu’il n’écrivait pas.

Au surplus, il avait toujours aimé les lettres et fréquenté les auteurs. Il était resté un romantique, fidèle à ses premières admirations. Il taquinait le naturalisme, resté pour lui l’expression voulue de la laideur.

Il avait été des vingt-sept qui suivirent le cercueil de Musset et des deux mille qui, quelques années plus tard, accompagnèrent Murger ; et quelque chose de la tristesse de l’un et de la gaieté résignée de l’autre demeurait en lui. Il avait connu Lamartine et racontait volontiers sa visite, rue de la Ville-l’Évêque, à l’auteur appauvri du Cours familier de Littérature. Surtout, il avait aimé et cultivé Sainte-Beuve. C’était son auteur préféré. Il en conseillait la lecture et le considérait comme son maître ; et peut-être lui devait-il le sens critique et la vision très nette de la réalité qui caractérisent sa manière.

Est-il besoin de montrer comment M. Fabre, par ce culte qu’il avait des lettres, continuait de servir son pays et de donner à sa race un exemple que sans doute un jour le bronze perpétuera parmi nous.

Nous vivons du passé. Notre survivance n’est qu’une longue et fière obéissance à la grande loi de nos origines, et celles-ci ne tiennent pas seulement dans le fait de la venue sur notre sol d’héroïques pionniers, elles remontent à l’idéal qui animait ces hommes, à l’esprit et au génie latin. Dans le sentiment profond qui illumine la trame de notre histoire, dans cette longue résistance aux menaces du nombre et de la force, dans cette terreur de l’oubli et cet inlassable besoin de victoire, comme il renaît magnifiquement le geste franc.

Aujourd’hui, la lutte n’est plus aussi brillante. Elle s’accomplit sur un autre terrain, avec des armes moins familières peut-être à l’énergie française. Mais la condition première de notre existence subsiste toujours, et si le geste est moins beau, la surveillance est la même. Il nous incombe de réaliser la logique de notre destinée en complétant notre unité par une culture qui soit française, et en continuant nos pères dans leur pensée autant que dans leurs actes.

À M. Fabre, plus peut-être qu’à aucun des nôtres, il fut donné d’accomplir pleinement une aussi noble tâche ; et si nous nous inclinons avec respect devant le politique, l’écrivain, et le diplomate, nous n’avons pas laissé d’admirer comment il sut, tout en restant Canadien d’esprit, de cœur et de mœurs, manifester brillamment, par l’épanouissement continu de sa personnalité, sa filiation française.

En 1910, j’allai à Versailles où M. Hector Fabre s’était retiré. Telle était mon amitié pour lui que j’accomplissais comme un devoir pieux cette dernière visite. Nous redoutions la fin. Il était atteint d’une de ces maladies dont on dit brutalement qu’elles ne pardonnent pas. J’allais le remercier encore, comme ses bontés sans nombre à mon égard m’en avaient fait contracter une sorte d’habitude. Je ne le vis pas : déjà il ne reconnaissait plus ceux qui l’approchaient et je ne voulus pas emporter de lui, que j’avais connu si vivant, ce souvenir d’un être vaincu par la souffrance.

Je revins de Versailles le cœur remué. Le lendemain, je quittais Paris. Le regret de n’avoir pu serrer une dernière fois la main de mon grand ami me restait présent : j’associais son image à toutes celles que j’abandonnais. Malgré moi, j’avais cette impression étrange de mal quitter la France. Les départs sont faits de séparations nombreuses : parmi tant d’autres, il me manquait un adieu.