Souvenirs (Montpetit) tome III/3

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Thérien frères (IIIp. 19-45).

DÉLÉGUÉ UNIVERSITAIRE


Mes nouvelles fonctions me conduisirent à Rome.

L’Université de Montréal avait obtenu du Saint-Siège un rescrit et, du Gouvernement de la Province, une charte civile. Elle était donc munie d’un double sceau, catholique et canadien-français. Elle pouvait fonctionner comme institution. Il lui restait à recevoir la complète consécration de Rome sous la forme d’une bulle. Cela supposait des démarches qui nécessitaient la visite de représentants chargés de ses intérêts.

Ils donneraient des précisions, écarteraient peut-être quelques ombres, répondraient à des objections toujours possibles et révéleraient, par leurs paroles et leur présence même, le caractère de la nouvelle institution en instance auprès des Congrégations romaines.

Un congrès des Universités de l’Empire devant avoir lieu à Oxford au mois de juillet 1921, il fut entendu que deux des délégués de l’Université, le chanoine Chartier et moi-même, se rendraient à Rome avant d’aller en Angleterre. Après une traversée des plus agréable, tout animée de la joie de revoir l’Europe après la coupure de la guerre, nous touchions Londres au passage pour atteindre Paris, puis Rome.

La route qui mène de Paris vers l’Italie enchante les yeux et l’esprit. La Côte d’Or, de Dijon à Ambérieux, est un jardin vallonné, planté d’arbres, criblé de toits, rouges sous le soleil. Puis, Aix-les-Bains et la Haute-Savoie ; et, le lendemain, Gênes s’étale devant la Méditerranée douce, presque mignarde, empressée par petits bonds réguliers vers la côte où elle amène des algues aux reflets de nacre. Dans le décor bougent des choses classiques : Pise, sa tour penchée et sa cathédrale : la Toscane royale ; la campagne romaine et le Latium d’où lève pour moi le droit que j’imposai à mes élèves ; Rome enfin, ses maisons pressées que surplombe l’aqueduc monumental. Mais pourquoi ces douaniers dans la nuit !

* * *

Me voilà dans l’éternité de Rome et j’écris face aux Thermes de Dioclétien avec mon stylo américain.

J’attends de voir la ville de jour pour éloigner une première impression désappointée. Peut-être aussi faut-il y vivre quelque temps et j’ai un guide excellent. Le chanoine Chartier respire Rome ; il en connaît les subtilités, le charme antique et le sens catholique. Il a publié un récit alerte et coloré de notre mission. Je me contente de quelques souvenirs d’un caractère familier.

À l’hôtel, qui porte un nom bien italien, Grand Continental Hôtel, je cherche par toute ma chambre un morceau de savon. Je descends à la réception et, dans l’ascenseur, je m’inquiète auprès du liftier : « Parlez-vous français ? » Ne m’avait-on pas dit qu’à Rome tout le monde comprenait le français ? Il me baragouine en anglais de m’adresser au portier. Celui-ci, à qui je parle tour à tour français et anglais, me répond dans un incroyable charabia et me donne la deuxième chose que je lui demande, du papier à lettre. Je cours au chef de service qui m’informe avec une grâce commerciale que la femme de chambre a du savon à en revendre.

Je remonte à l’étage et je sonne la chambrière. Je lui pose la question clé : « Parlate la lingua francese ? » Pas de réponse, mais un sourire malheureux et impuissant. Je tente : « Do you speak English ? » — Même geste de désolation infranchissable.

J’avais demandé au chef de service : « Comment, nella lingua italiana, dites-vous savon ? » Il m’avait répondu : « Sapone ». C’était tout simple : comment n’y avais-je pas pensé ! Je dis donc à la boniche : « Un poco di sapone ». Elle ne semble pas comprendre. Puis elle m’avoue qu’elle n’en a pas, mais elle me rassure : « Io dimando ». Bon, elle va s’enquérir. J’opine que oui, et je dis : « Dimando », et, à part moi : c’est crevanto. Elle me quitte, et revient pour m’annoncer qu’elle n’en a pas trouvé, mais que j’en aurai le lendemain.

Me voilà bien : tout seul dans Rome, revêtu de la grande poussière latine, et pas même dans mes malles un savon canadien-français. Que font donc nos traditions qui ne nous apprennent pas qu’en Europe on trouve de tout dans les hôtels, sauf ce qu’on appelle délicieusement la « savonnette » ?

Croyant bien faire, j’offre un pourboire à la soubrette. Elle me regarde, étonnée : « E por il sapone, Signor ? » — « Mais non, c’est pour vous, pour vous. » Je dépose le billet sur la table, et, comme Bonaparte, je me mets à écrire. Elle déploie mon pyjama, range mes pantoufles et, prenant le pourboire. « Buona sera, Signor ». Je remercie et je reste seul.

Je pense toujours au sapone. Tout à l’heure, le garçon d’ascenseur, croyant que je demandais du savon pour me laver les mains et non en pleine propriété, m’a conduit à ce qu’on appelle en France un lavatory. J’y ai vu un vieux morceau de savon jauni. Si j’allais m’en emparer ? Avant de consentir à ce larcin, je vais de nouveau interviewer le portier : « Alors, toujours pas ou plus de savon ? » — « Come si fa, s’écrie-t-il. C’est bien malheureux : vous en aurez demain. »

Je m’informe si, à cette heure tardive, quelque magasin n’est pas ouvert. Sa figure désolée s’éclaire ; il me désigne un fanal rouge, là-bas, rue Nationale. C’est une pharmacie. J’y cours. « Medicamento ? » interroge le potard. Je tords mes mains devant lui, pour lui faire comprendre que, médicament ou non, je désire me laver. Il m’apporte un savon au lusoforme, fabriqué à Milano. Je reviens à l’hôtel et, du plus loin que j’aperçois le garçon d’ascenseur, je crie : « Ecco il sapone ! » Quand j’entends, sur les ondes, vanter « la mousse douce et crémeuse » de nos produits, j’évoque la fraîcheur d’un de mes parfums d’Italie.

* * *

Je touche les sphères diplomatiques ; et je partage le temps que je serai à Rome entre des rencontres protocolaires et des courses à travers la ville. En ce premier jour, cinq monseigneurs, un archevêque et un cardinal. J’évoque ces figures de prélats, détachées pour moi de la grande fresque encore inconnue de la Cour papale : figures parfois estompées dans ce décor ecclésiastique où elles pullulent et qui, chez nous ou ailleurs, passeraient au premier plan.

Je retiens quelques noms.

Le premier est prédestiné : Cardinali. Le porter, dans la Ville éternelle, n’est-ce pas redouter tous les espoirs ou les nourrir tous ? Charmant, jeune encore et fort aimable : et que je comprends, lorsqu’il parle italien, comme s’il s’exprimait en français. Il me plaît beaucoup. Il s’intéresse à Dante et nous raconte comment Boccace repenti commentait du haut de la chaire la Divine Comédie. Il vient de quitter la Sacrée Congrégation des Séminaires et des Universités appelée aussi Congrégation des études, pour devenir, si le Pape l’y autorise, avoué dans les causes ecclésiastiques. Il était chargé d’étudier le dossier de l’Université. À ce titre, et à bien d’autres, il nous sera précieux.

Car nous le retrouverons, installé dans une vieille maison où la crise du logement l’a contraint de se réfugier. Il nous indiquera l’arrivée à Rome d’une pièce importante où des objections soulevées contre notre projet nous imposeront des démarches et des mises au point pour « dissiper ce nuage », selon l’euphémisme très romain de M. le chanoine Chartier.

Le cardinal Bisleti, préfet de la Congrégation des études, est le parrain, sinon le père — du moins le père romain — de notre Université. Petit, figure fine et posée, il se montre accueillant : mais, rompu aux souplesses diplomatiques, il ne se commet guère sauf si l’évidence est en jeu. Il nous interroge longuement sur l’Université. Il attend nos documents pour la rédaction de la bulle qui devrait être achevée en novembre. Il approuve ce qui a été fait jusqu’à ce jour et ne considère pas sans joie notre participation au Congrès des Universités de l’Empire. J’insiste sur l’article de notre Charte qui confie à l’archevêque de Montréal et à ses suffragants le soin de veiller « dans l’Université à l’intégrité de la doctrine et à la pureté de la morale » ; et sur la collaboration des laïcs à l’œuvre universitaire.

Nous saluons, en passant, Monseigneur Sinibaldi, joyeux, volontiers taquin. Il a plusieurs titres à notre anxiété. Archevêque et recteur du Collège portugais dont les élèves ceinturés de leurs couleurs nationales rentrent à l’instant, il est secrétaire de la Congrégation des études qui siège au Palazzo delle Congregazioni. Il nous y attend bientôt. Verrons-nous ses dossiers ?

Nous pénétrons chez Monseigneur Caccia Dominioni, le nouveau Maître de chambre. Des délégations de gardes nobles, des princes et des chevaliers viennent le féliciter. Tout ce monde est dans la joie. Nous de même : on vient de nous apprendre que Sa Sainteté Benoît XV nous recevra en audience privée le 22 juin.

Nous voici à la Propagande, au cœur de Rome, chez le cardinal Laurenti. Il est tout neuf, si j’ose dire. Il vient d’être appelé au Sacré Collège, ce qui provoque un incident amusant. Je lui demande en lui présentant sa photographie, qui est un peu sombre, de signer sur un coin qu’éclaire un reflet de la pourpre. « Ce n’est pas la pourpre encore, explique-t-il ; je vais de ce pas chez le photographe Felici ». Tant mieux : cela me fera un cardinal « sans l’être tout en l’étant », comme on disait à Paris.

C’est un humble, heureux sans doute de ce qui lui arrive : très affable, recevant lui-même, se déplaçant ici et là. Il a été professeur du Chanoine. L’accueil en est réchauffé. Très pris, il nous remet au lendemain pour traiter des affaires de l’Université. Malheureusement, nous ne le reverrons plus que quelques minutes, le temps de lui promettre l’envoi de nos documents.

Le cardinal Merry del Val habite un palais derrière la sacristie de Saint-Pierre. Nous traversons les antichambres et la Chambre du Trône où, depuis 1870, le fauteuil réservé au Souverain Pontife est tourné vers le mur.

Le Cardinal nous reçoit dans son bureau. Grand, élégant, d’une tenue surveillée mais sans recherche, on subit tout de suite l’inépuisable charme de sa race. Il parle un français très pur, et son regard est infiniment doux. Onze ans, il fut Secrétaire d’État ; il garde près de lui la soutane blanche que portait Pie X la veille de sa mort et, le quatre de chaque mois, il dit la messe sur le tombeau du grand pontife. Aujourd’hui, il vit retiré, dans l’ombre du Saint-Office. Que n’est-il Italien !

Je parle naturellement de Rome, de l’enchantement que je ressens à m’y trouver, pour trop peu de temps, hélas ! Qu’emporterai-je des hommes et des choses ? Un visage brisé, des reflets splendides, une mise en place qui amorce un éblouissant souvenir et le désir d’un retour.

Le Cardinal déplore les heures troublées d’après-guerre où se débat une jeunesse angoissée. Le peuple retient son affection. Il le croit bon et sain ; mais encore faut-il que l’on s’occupe de lui. Cette parole me frappe. Elle est vieille comme l’Église et fait écho à ses attitudes de paix, à ses soucis de justice, dont l’expression n’a pas connu la lassitude des siècles.

Il écoute avec intérêt nos propos sur l’Université et ne semble pas manifester d’inquiétude sur le sort de nos sollicitations. D’autant que nous le rassurons sur les sentiments de l’Université Laval de Québec, qu’il évoque avec un bon sourire.

Je détourne vers le sentiment une conversation jusque-là toute protocolaire. Je lui dis mon affection qui lui est restée fidèle depuis l’année 1897, où je le vis porter le Saint-Sacrement dans les rues de Montréal, sa belle tête inclinée sur l’ostensoir. J’ai suivi son ascension : et je n’ai eu qu’un rêve : le voir et lui exprimer mon admiration.

Puis, Son Éminence ayant tracé au bas de sa photographie des mots de bénédiction pour ma famille : « Chacun a son cardinal, lui dis-je, sans doute naïvement, vous êtes le mien, et je vous remercie de tout mon cœur ». Je laisse à regret ce prince qui — comme l’écrit à peu près Caillavet du marquis de Ségur — n’a pas à s’efforcer pour être grand seigneur.

Le cardinal Billot loge au Collège américain où il occupe une série d’antichambres petites et étroites, modestement meublées. Vêtu de noir, une légère ligne pourpre souligne son col romain. Il se penche un peu en nous parlant car il est très grand. Ce Jésuite est un des plus notoires théologiens de Rome.

Ce que nous disons de nos démarches paraît nous assurer l’appui de son incontestable autorité. Une ombre : il s’étonne de notre participation au prochain Congrès d’Oxford auquel prendront part un bon nombre d’universitaires protestants. D’autres pensent peut-être comme lui : il est le seul à le dire. Nous le rassurons en lui apprenant la parfaite approbation du Pape. Et nous lui demandons de vouloir bien s’employer à nous obtenir la bulle pour le premier de l’An afin que nous puissions travailler dans la joie et le repos de la consécration.

Encore un palais, là-bas, dans une autre extrémité de Rome, et encore un cardinal. Très grand et très droit, le cardinal Lega agit comme avocat auprès des Congrégations. Il est donc très au courant de nos désirs et de nos inquiétudes, si vraiment il en existe. Ses questions sont pertinentes. Il est d’avis que le Rescrit autorise l’affiliation des Collèges classiques. « Nous étions décidés à vous accorder votre Université : mais nous voulions en avoir des raisons sérieuses. En face de la grande université protestante de McGill, elle est nécessaire. » Il espère aussi, lui, que la bulle nous arrivera bientôt. Le reste de la conversation, puisque nous tenons un si précieux témoin, tente d’éclairer l’œuvre que nous avons poursuivie à Montréal.

Le cardinal Sbarretti, préfet du Saint-Office, naguère délégué au Canada, connaît nos volontés et nos craintes. Il prête intérêt à nos démarches. Nos problèmes financiers le préoccupent : comment vivra cette université tout à côté de McGill ? L’aide promise par l’Institut Rockefeller l’impressionne : il y revient au moment où nous prenons congé. Il nous confie de porter au Congrès d’Oxford nos préoccupations spirituelles.

Le cardinal Vanutelli connaît le Canada. Comme légat papal, il a participé, en 1910, au Congrès eucharistique de Montréal. Il se rappelle son entrée triomphale au pays quand tous les clochers de nos paroisses dressés le long du Saint-Laurent le saluaient éperdument. Tutti sono francesi répètent ceux qui l’accompagnaient dans cette montée royale.

Quelle vitalité nous retrouvons chez ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, lumineux d’entrain. Nous lui rappelons la prochaine réunion de la Congrégation des Études où nos intentions seront pesées. Il n’y va plus guère ; mais, pour le Canada « auquel il est reconnaissant », il s’y rendra. Il est foncièrement pour nous.

Il veut bien parapher sa photographie, qui lui rappelle des jours lointains : « J’étais plus jeune alors. C’était le Congrès. » Il s’informe, comme chacun, de Mgr Bruchési, désolé de le savoir malade. Tous, à Rome, le veulent italien : « Vous prononcez Bruchési, c’est Brukési qu’il faut dire. E uno Italiano ». Chose certaine, ses origines et son charme lui ont valu la conquête de Rome.

Monseigneur Benedetti, nommé nonce au Mexique où il se rendra en passant peut-être par le Canada, a manifesté le désir de nous entendre. Esprit ouvert, très influent à Rome où l’on répète qu’il a l’oreille de Benoît XV, il nous reçoit avec la meilleure grâce et nous assure de son agissante sympathie.

Il nous reste une dernière visite : le supérieur général des Jésuites, le révérend père Ledokowski.

Démarche qui s’impose. On sait le rang que certains supérieurs généraux tiennent dans la hiérarchie romaine. Si je ne m’abuse, ils touchent au Sacré Collège, sans en être : ils en prennent la suite, en quelque sorte, et leur influence, fortifiée par l’esprit et le nombre, est considérable.

Nous nous rendons au Collège germanique. Sur une cour intérieure se raidissent des corridors étroits dont les murs sont ornés de portraits sévères. Une sorte d’antichambre. Une porte. Le Supérieur général paraît, la main tendue. C’est un charmant homme, très simple et fort affable, chez qui l’on reconnaît tout de suite l’élégance et la finesse de son origine polonaise.

Nous parlons assez longuement de l’Université dont le Père connaît les aspirations. Il est heureux que le Gésu ait conservé son privilège. Puis il est question de tout. Des difficultés qu’ont les Jésuites devant l’affluence des inscriptions : le Supérieur général est obligé d’interdire de recevoir trop d’élèves. Les Pères n’y pourraient pas suffire. Il croit à un regain du catholicisme, et au succès que connaît partout la formation classique et religieuse : il pense que nous serons bien accueillis à Oxford, car les Anglais recherchent une doctrine. Nous prenons congé, enchantés de ces échanges d’idées dans une atmosphère si sympathique.

* * *

Seul dans ma chambre, je m’abandonne à quelques minutes de repos. On frappe à ma porte : avec un sourire illuminé, le chanoine Chartier me tend la lettre nous conviant à l'audience privée que nous accorde le Souverain Pontife, le 22 juin, à midi quinze.

Le grand jour arrivé, nous nous rendons au Vatican dont nous visitons les principales pièces en attendant l’heure de l’entrevue. La Chapelle Sixtine est livrée aux artistes qui en poursuivent la réfection : mais il nous reste les Loges de Raphaël et la splendeur des musées.

Impression vive, malheureusement trop rapide : je voudrais retenir l’ensemble et le détail d’une richesse inouïe, me livrer à ce rendez-vous de tous les arts. Que n’en ai-je le loisir ? Ce sera pour une autre fois. Je n’emporte qu’un soupçon, un désir déçu et pourtant comblé. Le regard s’ingénie à pénétrer l’harmonie des couleurs, les draperies des marbres, le sceau de l’art sur la pureté de la matière.

De ce trésor, où l’on dit que se rencontrent des faiblesses attribuables à l’angoisse de disciples inexpérimentés, je ne juge pas : mais je sais que la moindre de ces œuvres détachée de son climat vers nos solitudes offrirait un relief singulier.

Nous déposons nos pardessus et nos chapeaux sur une console, à l’entrée des antichambres dont nous franchissons deux ou trois d’un trait. Je suis en habit, le chanoine Chartier porte le manteau romain, sous lequel, « saintement rebelle » à la discipline protocolaire, il a glissé la photographie que je voudrais faire signer par le Souverain Pontife : très heureux, je le sais, de m’obtenir une faveur qui frise le passe-droit.

Une heure d’attente dans une large pièce aux tentures rouges où des sièges sont disposés contre les murs. Nous avons tout le temps d’admirer de ravissants gobelins d’Audran, leur harmonie, le jeu infini de leurs nuances, la sûreté de leurs perspectives.

Une sonnerie : M. Jonnart, le nouvel ambassadeur de la France auprès du Vatican, passe, accompagné de sa famille. Comme les cardinaux et les dignitaires ecclésiastiques, les ambassadeurs ont préséance : ils sont admis de droit chez le Souverain Pontife et ne connaissent pas les rêveries de l’antichambre. M. Jonnart est en uniforme et porte en bandoulière un large ruban aux trois couleurs. Les gardes rectifient la position d’un mouvement brusque, comme s’ils étaient tout à coup surpris. Cette scène rapide, qui ne laisse pas d’être émouvante, rompt la monotonie de nos pas perdus.

M. Jonnart repassera tout à l’heure devant nous comme ceux qui reviennent d’une audience privée. J’évoque ce roman où Giraudoux décrit les gens qu’il croise sur la grand-route, ceux qui s’en vont, ceux qui retournent, leur poursuite accomplie. Ainsi, vers le Saint-Siège vont et viennent les voies et les hommes du monde entier. Cette fantaisie paraîtra étrange à pareille heure, en pareil lieu ; mais qui restreindra les évasions de l’esprit ? Qui sait prier sans oublis ?

C’est notre tour. Nous traversons trois antichambres encore, et nous causons avec Monseigneur Caccia Dominioni, Maître de chambre, venu recevoir M. Jonnart. Un chef des gardes nobles, un camérier, un « introducteur »… Un timbre, et la porte s’ouvre. On nous fait entrer dans la bibliothèque où se trouve le Pape.

Nous nous agenouillons sous la bénédiction du chef de l’Église. Sa Sainteté nous invite à nous asseoir, et une longue conversation s’engage qui prend, dans ce refuge suprême, un caractère de respectueuse confidence et de confiance absolue.

Après avoir donné des nouvelles de Mgr Paul Bruchési, dont la santé préoccupe le Pape, le chanoine Chartier explique notre présence à Rome : notre Université, instituée canoniquement par un rescrit pontifical, devenue par conséquent indépendante, a reçu l’existence civile par une loi de notre Gouvernement provincial. Cette Charte, qui rattache à l’Université les collèges classiques de la région et respecte le privilège des Pères Jésuites, établit une heureuse collaboration entre les religieux et les laïcs qui en assurent la vie et l’expansion.

Je laisse ici la parole au chanoine Chartier qui, avec son bon cœur habituel, me prête un mouvement que j’ai eu, certes, mais que j’ai suivi d’instinct sans me rendre compte qu’il fût aussi heureux.

« Le secrétaire général eut alors une véritable inspiration. Saisissant la main de son compagnon et levant les yeux sur ceux de Sa Sainteté, il lui dit : « Très Saint Père, daignez voir dans ce geste le symbole de l’esprit universitaire à Montréal : esprit d’union étroite entre le clergé et les laïcs. » Et Benoît XV, tout en les bénissant, répondit : « C’est très bien, cette alliance, monsieur le secrétaire, assurez tous vos collègues que le Pape la bénit de tout cœur. Puisse-t-elle se maintenir, se resserrer encore et porter des fruits toujours plus abondants ! »

Pendant que parle le Chanoine j’ai tout le temps d’observer le Pape. L’air bon et condescendant, il rit volontiers, finement. Ses yeux sont fixés sur le monde entier. Il s’intéresse, approuve, bénit. Sa soutane est blanche et les manchettes sont de soie moirée. De même tissu, la ceinture enrichie d’or. Sur sa poitrine, la chaîne lourde et souple et une grande croix d’or. À son doigt, l’anneau symbolique.

Le Chanoine demande une signature pour moi. La carte d’audience porte qu’il n’est pas permis d’apporter au Pape des lettres ou des photos à signer.

— Cette défense, Très Saint Père, s’étend-elle à tous ?

— Oui, pendant les audiences… Mais pour une seule gravure… Vous l’avez ?

— Oui, répond le Chanoine, qui entr’ouvre sa soutane pendant que le Pape sourit.

J’explique que, secrétaire de France-Amérique, je me suis occupé des œuvres de secours et que j’ai choisi le monument de la Paix, ordonné par Benoît XV. Le Pape regarde ma gravure et dit : « Tiens, c’est nouveau, je n’avais jamais vu ça »… Il signe et date, pendant que nous le regardons, silencieux. Après avoir étanché l’encre, il revient à la gravure. Il ne paraît pas aimer que l’artiste ait placé son buste au bas. C’est tout autre chose, croit-il. L’artiste « a voulu faire de la réclame ».

Nous distribuons des lires aux valets vêtus d’amarante. Je cache mon précieux autographe jusqu’à la rue. Et nous revoilà dans l’éblouissant soleil de Rome.

* * *

Aux heures libres, je parcours Rome à pied, n’utilisant le tramway que pour de longs trajets, ou pour me rendre à un point d’où je rayonne. Ce mode de transport offre une sorte de familiarité anonyme et un poste d’observation où se compriment puis se diluent des fragments d’âme collective. Je m’installe aussi à l’intérieur ou à la terrasse d’un café pour saisir quelques traits de mœurs ou soupçonner des habitudes. Dans les rues, je mêle ma flânerie au flot lent de la foule. Ne suis-je pas, ne fût-ce que quelques jours, citoyen de la ville qui m’accueille sans le savoir ? Je participe à sa vie comme si je l’avais fait de tout temps. Une allure étrangère, la forme de mon vêtement ou quelque détail insoupçonné trahissent évidemment le naïf incognito.

Le mouvement me captive : le peuple romain me donne d’abord une impression d’insouciance ensoleillée qui n’est qu’apparence car il s’enflamme et s’agite. Les mystères de cette rue, les rires qui fusent, les mots vifs et nombreux et les gestes répétés — seuls signes que je saisisse — révèlent une activité constructive, la poursuite d’imposantes réalisations au delà d’un passé respecté.

L’homme est bien bâti, vigoureux, généralement beau. Les enfants sont délicieux de finesse et de vivacité. Un Anglais, débarquant à Calais et croisant sur les quais une rousse, notait : « En France, toutes les femmes sont rousses ». J’aurais juré, avant d'y aller voir, que toutes les Italiennes étaient brunes. Je me trompais étrangement. Nombreuses et ravissantes sont les blondes que dore le soleil méditerranéen.

Je m’abandonne aussi aux délices de la découverte. Ma curiosité est amorcée et mon regard cherche des présences attendues ; car des silhouettes me sont familières et des noms réveillent en moi des souvenirs classiques. N’ai-je pas eu longtemps sous les yeux des gravures représentant Saint-Pierre et le Colisée, dont les courbes puissantes me fascinaient. Professeur de droit romain, comment serais-je resté insensible aux ruines du Forum ? Qui n’a pas, songeant à Rome, évoqué la légende du Palatin, les cryptes des Catacombes, le Capitole, le Quirinal ou la Villa Médicis ? J’étais donc engagé, comme on dit aujourd’hui.

Je pénètre à Rome la splendide réalité dont je n’avais que le soupçon. J’y touche la source de notre catholicité et de notre civilisation, au seuil de la mer qu’encerclent nos miracles. Nos pensées se renouvellent dans l’inépuisable trésor de la latinité. Religion, philosophie, législation, lettres, beaux-arts, surgissent des collines inspirées et trouvent leur expression dans la beauté. J’éprouve surtout la griserie du vrai. J’ai lu cette inscription dans un cloître : Materiam mirum praecellit materiatum ?

Plusieurs fois je me rends à Saint-Pierre, de jour d’abord, puis au cours de ma dernière soirée où je suis presque seul sur la large place baignée des clartés douces d’une nuit d’Italie. Je n’ignore pas les querelles d’écoles que la façade et le dôme ont engagées ; mais ceux mêmes qui s’interrogent à propos de certaines lourdeurs ou d’un défaut de perspective, admettent la puissance de l’ensemble, la fascination du détail.

Et puis, c’est Saint-Pierre de Rome : le cœur de la chrétienté. On emplit ce vide immense de la splendeur des cérémonies : le Pape porté au-dessus des fidèles, tiare en tête, main levée pour bénir. D’une fenêtre de la façade, le Pontife encore, acclamé par la foule soulevée sur la place. Et — j’y reviens — autour du souvenir et de la présence du premier apôtre, ce décor où la matière sous toutes ses clartés, sous toutes ses puretés, exalte grâce au génie de l’art, les séculaires vérités de la foi.

Bien des traits se sont estompés depuis ce premier séjour. Je regarde une photographie aérienne et je ne m’y retrouve guère. D’ailleurs, que gagnerais-je à reconstituer sur un Baedecker une figure brisée ? Rome antique, Rome chrétienne, Rome contemporaine, elles sont là, toutes trois, dans le témoignage de l’art. Que de richesses et que de souvenirs le temps nous distribue, des ruines glabres aux luminosités des marbres.

* * *

Nous remontons vers la France, où nous passerons quelques jours, le temps d’y remplir une deuxième mission, dictée par l’amitié.

Dans la promesse d’un jour radieux, Paris jaillit lentement d’une brume dorée. Le travail s’éveille. Les pavés encore humides et la sciure que l’on renouvelle au seuil des boutiques, dégagent des odeurs familières au passant et qui nous saisissent ce matin-là : une grève des taxis et des autobus nous contraint de gagner à pied la place Sainte-Geneviève et l’église Saint-Étienne-duMont où le chanoine Chartier, presque sous la géniale épitaphe de Racine due à Boileau, va bénir le mariage de Pierre Dupuy à qui je sers de témoin.

Mariage d’étudiants : Pierre épouse mademoiselle Thérèse Ferron, inscrite, comme lui, à la Faculté des lettres où tous deux préparent leur licence.

Pierre avait été mon élève et je lui avais gardé beaucoup d’affection. Plusieurs amis l’avaient aidé à obtenir du Gouvernement de notre Province une bourse en vue de poursuivre en France des études littéraires. Je crois bien qu’à ce moment-là il rêvait de revenir au pays y enseigner les lettres. Plus tard, il se tournera vers la carrière diplomatique où il connaîtra de remarquables succès.

Dans une de ces allocutions que son cœur lui inspire, le chanoine Chartier souligna l’émotion que faisait naître en nous tous cette cérémonie canadienne au cœur de Paris.

Un petit déjeuner réunit au Café du Panthéon les quelques amis qui avaient accompagné le jeune couple. Parmi eux, Victor Doré, Jean Désy, Pierre Dufresne, le chanoine Chartier et naturellement le frère de la mariée, le docteur Alphonse Ferron.

Le soir, le chanoine Chartier et moi-même passions en Angleterre pour y accomplir notre troisième mission.

* * *

L’idée de réunir en Congrès des représentants des Universités de l’Empire est relativement récente. Le premier, convoqué en 1912, avait pour objet d’étudier et de comparer les méthodes d’administration suivies dans les diverses institutions. Le second devait avoir lieu en 1920 ; mais, à cause des difficultés d’après-guerre, il avait été reporté à 1921.

Au début de juillet, les délégués se trouvaient à Londres au nombre de plus de deux cents. Ils participèrent aux cérémonies et aux fêtes qui marquent d’ordinaire ces sortes de réunions. À titre de Secrétaire général de l’Université de Montréal, je m’intéressais surtout à l’Université de Londres et, avec mes collègues, le chanoine Émile Chartier et le docteur Georges Baril, et quelques autres professeurs venus en observateurs, dont le très aimable docteur Eugène Saint-Jacques, je parcourais les laboratoires où se poursuivaient des recherches, je visitais des instituts, celui de physiologie en particulier, et l’École des sciences politiques.

Je m’arrêtais aussi aux installations matérielles, à l’utilisation des espaces — le climat sans neige permettait l’éclairage par le toit, mais ce procédé nous était interdit. Bref, ainsi que j’avais fait à Berkeley, je retenais des formules auxquelles je me reporterais dans l’avenir lorsque l’occasion nous serait donnée de transporter l’Université dans un cadre plus large.

Bientôt, nous passions à Oxford où le Congrès proprement dit avait lieu. Les délibérations portaient sur l’enseignement. On m’avait confié de présenter une communication sur les Universités et l’Enseignement des Sciences politiques et sociales, tâche que je partageais avec d’autres membres du Congrès.

Après quelques considérations sur le rôle nouveau que le XIXième siècle et la guerre de 1914 avaient imposé à l’enseignement supérieur, j’examinais tour à tour comment les universités qui, en formant l’élite, répandent dans les masses les vérités morales et scientifiques dont elles ont la garde, devaient adapter leurs programmes aux exigences de l’heure en ce qui concerne le civisme, la politique — prise dans son sens large — et la sociologie. J’en avais de bonnes raisons si l’Université de Montréal venait d’organiser une École des Sciences sociales, économiques et politiques.

Je ne reprends pas ce texte qui a été publié en anglais et en français ; mais je voudrais souligner ce que je disais du civisme. Au fond, ma secrète ambition était d’exprimer notre conception des humanités et notre fidélité à la culture générale dont nous prisons la valeur, de même d’ailleurs que Cambridge et Oxford.

Voici donc :

Plus que jamais la nation réclame des citoyens, des hommes qui se plient à l’ensemble du devoir social. Les complexités et les dangers de notre civilisation où la recherche du bien-être et de la fortune prédomine, l’égalité politique et l’accession du peuple à la conduite des affaires publiques, les répercussions du développement économique qui a engendré de nouvelles misères et atteint l’homme dans sa vitalité ; tout cela, joint à un égoïsme tenace, exige que les membres de la communauté s’unissent pour arrêter les excès, remédier aux maux, sauvegarder le principe moral de la société.

Tout le monde est appelé au civisme. « Si vous aimez votre pays, faites-lui, en votre personne, le cadeau d’un bon citoyen. » Cette pensée d’un Ancien marque quel cas on faisait autrefois du citoyen et la part que l’on donnait à la formation du caractère.

Qu’est-ce donc qui nous donnera, au delà de la famille et de l’école primaire où ces pensées gardent la même valeur, la culture propice à l’éclosion du civisme ? — L’humanisme total, fait de lettres, de sciences et, surtout, de philosophie. Longtemps les éducateurs ont été divisés sur ce point. Les tenants de l’instruction scientifique reprochaient aux littérateurs et aux historiens d’en être restés au XIIIe siècle : et les littéraires plaignaient les scientifiques de ne vouloir être que de leur temps. L’expérience paraît avoir apaisé les esprits. On revient partout au foyer des humanités, entretenu en Angleterre même, sous les voûtes d’Oxford, comme aux époques lointaines les Romains préservaient le feu sacré qui symbolisait la transmission de la vie. Les Canadiens français n’y ont jamais renoncé.

Les lettres apportent à l’homme moderne, sollicité par mille distractions et dominé par le désir des réalisations rapides, le merveilleux contrepoids de la pensée des siècles.

Elles trouvent dans les sciences un complément nécessaire. Celles-ci ont pour elles l’actualité, ce qui est quelque chose : elles tendent vers la vérité, ce qui est mieux. Elles conseillent l’observation méthodique, la modération, la suite dans les idées et la juste appréciation des faits.

Ce sont déjà de belles leçons. Seules, elles conduiraient au mandarinisme. Il serait vain de réciter des règles de grammaire et des généalogies comme d’accumuler des nomenclatures ou la série des réactions chimiques. L’enseignement vit par la philosophie, par la synthèse qui devient une doctrine inspiratrice de nos actes. La philosophie, nourrie de tradition, n’éprouve pas de surprise devant le progrès si elle en est l’origine et la continuité. Spéculation de l’esprit, elle domine, dirige et ordonne.

On a dit que l’on ne pouvait philosopher sur le carré de l’hypoténuse ni sur « les doublets dans la langue française ». Je n’en crois rien. Tout dans l’enseignement est prétexte à formation. Le phénomène n’est jamais isolé : il est lourd de certitude ou d’hypothèse, il éveille toujours l’idée qui l’a déterminé et rattache ainsi l’universel raisonnement. Il y a des directives dans tout : il suffit de les faire jaillir par la comparaison. Ainsi l’enseignement classique atteint son efficacité et devient pratique.

Voilà la véritable préparation à la vie. Je ne songe ici qu’à l’élite qui sortira de nos universités, à l’élite que les langues, saxonne et latine, désignent par un mot qui veut dire triage, élection. Je sais les intéressants efforts que l’on a tentés pour enseigner le civisme au high school. J’applaudis aussi au projet d’utiliser, dès le collège, l’histoire et la géographie à des fins sociales : et à celui d’organiser dans les classes de philosophie un cours d’économie politique : mais je me préoccupe, avant tout, d’atteindre les meilleures assises de la citoyenneté. sans quoi s’effondreraient bientôt les échafaudages les plus savants. Les lettres révèlent le recueillement de l’humanité et les sciences manifestent l’épanouissement de ses forces productrices. Confondues dans une philosophie doctrinale, ces deux puissances sont déjà de l’action. L’homme cultivé trouvera en lui-même la raison de s’y soumettre et de se sacrifier. C’est le civisme.

Cette formation, qui tend à faire des responsables, paraît frivole ou inutile si l’on ne prend garde qu’à ses moyens. À quoi bon lire une page de poète ou savoir l’histoire d’une défaite ? Et que servira à l’avocat de discerner les éléments d’une cellule ? Mais à la prendre toute, à la juger dans ses fruits, on demeure émerveillé. Le jeune homme qui la possède est mûr pour la spécialisation. Comme en biologie l’individu se constitue par la différenciation d’éléments d’abord semblables, il peut s’élancer et réussir. Il ne cristallise pas. Il a reçu un passe-partout de modèle uniforme, mais distinct pourtant par quelque trait plus enfoncé, qui lui permettra d’ouvrir les portes donnant sur toutes les carrières.

C’est un fait qu’affirment de nombreux témoignages, venus des pays les plus pratiques, comme des nations les plus idéalistes. C’est un fait que la guerre a scellé. Si la science a triomphé, c’est qu’elle fut guidée par la raison et mue par le sentiment. Là où la partie paraissait perdue, l’invention et la méditation reconstituaient la victoire. Foch a dit : « Pendant que Ludendorff déployait sa stratégie, je philosophais. »

L’attitude séculaire d’Oxford prouve qu’il n’est pas indispensable, pour former un citoyen à l’esprit ouvert et au tempérament généreux, de le diriger vers des études appropriées. Le classicisme pur, bien utilisé, préparera les educated citizens of an impérial democracy, fit for the duties of leadership in public life, comme le remarque un fellowde Balliol College. Ces citoyens auront la curiosité des problèmes actuels et le souci du bien public parce qu’ils auront médité sur les perpétuels recommencements qui marquent, à travers l’histoire, la persistance du sentiment humain.

* * *

Le congrès devait s’achever en Écosse et, après une visite à Cambridge, nous quittâmes avec regret Oxford où tant de citoyens éminents se sont formés et où flotte une atmosphère d’étude et de liberté. Tenu par mon idée de pavillons distincts qui voisineraient peut-être demain sur le Mont-Royal, j’admire le décor accueillant de ces très vieux collèges qui abritent sous le lierre les traditions où se renouvellent dans l’abondance et la fraternité, les sources de la ténacité britannique.

J’étais ravi de visiter l’Écosse, si peu de temps que ce fût, car j’avais toujours rêvé de ce pays qui me paraissait une sorte de diminutif du nôtre, avec ses rebords montagneux, ses lacs et sa plaine centrale, et où s’étaient poursuivies des luttes pour l’indépendance et le respect des caractères ethniques d’une population résolue.

Malheureusement, je n’en connaîtrais pas grand-chose. J’eusse aimé parcourir sa campagne, apercevoir au moins ces foyers où l’Écossais enferme sa vie laborieuse et frugale. J’aurais voulu voir les lochs et la Vallée des Trossachs dont on nous disait merveille et où, si je ne me trompe, Walter Scott a placé les romanesques amours de la Dame du Lac.

Dès le matin, nous nous installions dans un autocar. Un incident banal — arrêt forcé en cours de route, je ne sais plus — nous fit manquer de quelques minutes la correspondance avec le bateau. Je garde le regret d’une vision perdue.

Il ne restait qu’à nous replier sur les villes : Édimbourg et Glasgow. Édimbourg, la « ville de l’esprit », comme on l’a appelée : Glasgow, bourdonnant, ouvert sur le monde, où je salue discrètement dans l’ambiance de la vieille Université les ombres d’Adam Smith et de James Watt.

Au dîner, qui a lieu dans une vaste salle du Old College, ont pris place à la table d’honneur, autour du duc d’Athol, nombre d’Écossais, plutôt jeunes, venus à Édimbourg de tout l’Empire. Le regard décidé de ces hommes me livrait l’Écosse enchanteresse dont l’image, quand on l’a surprise, demeure ; dont le souvenir revit quand on évoque les coins du monde où l’esprit s’est apaisé dans une harmonie. Les traditions y logent comme le printemps dans un pays sauvage. La religion, la loi, le régime judiciaire, lui sont propres. Pourtant, l’Ecosse est liée à l’Angleterre. L’en détacher enlèverait à la terre britannique un de ses charmes, peut-être le plus prenant. L’exemple de l’Ecosse montre que l’unité n’est pas dans l’assimilation, comme on le pense trop chez nous, mais dans les œuvres nées de la confiance et de la liberté.

Le dîner se poursuit dans une gaieté sobre. Je suis à côté du City Treasurer qui exerce son humour sur ses concitoyens comme fait tout bon Écossais, fût-ce à propos de certains défauts qu’on leur prête à tort. — « Voyez votre voisin, me dit-il, il a empoché la carte sur laquelle on avait inscrit son nom — he pocketed his name ! » Ce monsieur qui est en face de vous, poursuit-il, est l’homme le plus distrait d’Écosse. Voyageant par chemin de fer entre Édimbourg et Londres, il envoya à sa femme une dépêche désespérée : — « Mary, where am I going to  ? » À quoi Mary imperturbable répondit : — « Look on your ticket. John. »

En descendant après le dîner le grand escalier d’honneur, nous entendons le bruit des couverts que l’on rassemble en hâte : — « See, me dit le Trésorier à l’oreille, they are counting the spoons. » Cela me rappelle une histoire que je tiens d’un Écossais. Trois hommes — un Anglais, un Irlandais et un Écossais — discutaient courses. La course la plus serrée que j’ai vue, dit l’Anglais, est une course entre deux bateaux. Le premier l’emporta à cause de la double couche de peinture dont il était revêtu. J’ai vu mieux que cela, dit l’ Irlandais : c’était une course de chevaux : le vainqueur triompha par une verrue qu’il avait sur le nez. L’Écossais se taisait. — And you, Pat, have you seen a closer race ? Yes : Scotch ! Ces blagues, on en cueillerait une moisson : elles lèvent de l’esprit d’un peuple puissant, qui peut se payer le luxe du sourire.

* * *

Je pars pour Toulouse dont on a dit qu’elle est « la rivale de Rome ». La Semaine sociale s’y réunit et nous y représentons, le chanoine Chartier et moi-même, l’Université de Montréal.

J’y retrouve des figures connues. Le président, par exemple, M. Eugène Duthoit, que nous avions accueilli au Canada au cours de la guerre de 1914. Quelques camarades de l’École des Sciences politiques sont parmi les semainiers, et j’évoque avec eux des souvenirs. Le thème choisi cette année est la justice, dans le domaine économique et social : et nous écoutons d’intéressantes communications faites par des maîtres de la pensée catholique. À un des déjeuners qui réunissent chaque fois nombre d’auditeurs, le chanoine Chartier prend la parole. Il est acclamé.

Un Toulousain m’avait aimablement offert l’hospitalité. Le soir, après une conversation avec mon hôte, je me retirai dans une large chambre donnant sur le jardin. J’étais sans méfiance et, heureux de sentir quelque fraîcheur après une journée fort lourde, je m’endormis dans la nuit douce toutes les portes-fenêtres ouvertes. Je connus l’attaque furibonde des moustiques du Midi, qui, comme on pense, ont une tendance congénitale à l’exubérance. Le lendemain, j’avais le visage littéralement criblé. Je quittai Toulouse et la Garonne pour rentrer à Paris où, pendant plusieurs jours, je sentis peser sur ma figure des regards inquiets.

* * *

Nous restons à Paris quelques jours encore, le Paris du mois d’août, aux théâtres fermés, aux vedettes remplacées, aux dimanches tristes le long des boulevards abandonnés. Puis nous montons sur un navire où l’on a, sans vergogne, entassé les voyageurs. En septembre, je reprends ma besogne, le cœur encore chaud des heures lumineuses que nous venons de vivre.