Souvenirs (Tolstoï)/11

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Souvenirs : Enfance
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 40-43).
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XI

L’ENFANCE


Enfance, heureuse enfance ! temps heureux, qui ne reviendra jamais ! Comment ne pas l’aimer, comment ne pas en caresser le souvenir ? Ce souvenir rafraîchit et relève mon âme ; il est pour moi la source des meilleures jouissances.

Je me rappelle que lorsque j’étais las de courir, je venais m’asseoir devant la table à thé dans mon petit fauteuil d’enfant, haut perché. Il était déjà tard, j’avais fini depuis longtemps ma tasse de lait sucré et mes yeux se fermaient de sommeil ; mais je ne bougeais pas ; je restais tranquille et j’écoutais. Comment ne pas écouter ? Maman cause avec une des personnes présentes, et le son de sa voix est si doux, si aimable ! À lui seul, il me dit tant de choses !

Je la regarde fixement avec des yeux obscurcis par le sommeil, et tout à coup elle devient toute petite, toute petite ; sa figure n’est pas plus grosse qu’un de mes boutons, mais reste nette : je vois que maman me regarde et qu’elle sourit. Je trouve amusant d’avoir une maman toute petite. Je cligne encore plus les paupières, et elle diminue, diminue : elle devient pas plus grande que les petits garçons qu’on voit au fond des yeux des gens. Mais j’ai remué, et le charme est rompu. Je fais les petits yeux, je change de position, je me donne beaucoup de peine pour rappeler le charme : c’est en vain.

Je me laisse glisser jusqu’à terre et vais tout doucement me coucher commodément dans un grand fauteuil.

« Tu t’endors, mon petit Nicolas, me dit maman. Tu ferais mieux d’aller te coucher.

— Je n’ai pas envie de dormir, maman. »

Des rêves vagues, mais délicieux, emplissent mon imagination ; le bon sommeil de l’enfance ferme mes paupières, et, au bout d’un instant je suis endormi. Je sens sur moi, à travers mon sommeil, une main délicate ; je la reconnais au seul toucher et, tout en dormant, je la saisis et la presse bien fort sur mes lèvres.

Tout le monde s’est dispersé. Une seule bougie brûle dans le salon. Maman a dit qu’elle se chargeait de me réveiller. Elle se blottit dans le fauteuil où je dors, passe sa belle main fine dans mes cheveux, se penche à mon oreille et murmure de sa jolie voix que je connais si bien : « Lève-toi, ma petite âme ; il est temps d’aller se coucher. »

Aucun regard indifférent ne la gêne : elle ne craint pas d’épancher sur moi toute sa tendresse et tout son amour. Je ne bouge pas ; mais je baise sa main encore plus fort.

« Lève-toi, mon ange. »

Elle met son autre main dans mon cou et me chatouille avec ses doigts effilés. Le salon silencieux est dans une demi-obscurité ; mes nerfs sont excités par le chatouillement et par le réveil ; maman est assise tout contre moi ; elle me touche ; je sens son parfum et j’entends sa voix : je me lève d’un bond, je jette mes bras autour de son cou, je me serre contre sa poitrine en murmurant : « Ô maman, chère petite maman, comme je t’aime ! »

Elle sourit de son sourire triste et charmant, prend ma tête à deux mains, m’embrasse sur le front et me met sur ses genoux.

« Tu m’aimes bien ? » Elle se tait un instant, puis elle reprend : « Vois-tu, aime-moi toujours ; ne m’oublie jamais. Si tu n’avais plus ta maman, tu ne l’oublierais pas ? Dis, mon petit Nicolas ? »

Elle me baise encore plus tendrement. Je m’écrie : « Oh ! ne dis pas cela, maman chérie, ma petite âme ! »

Je baise ses genoux et des ruisseaux de larmes coulent de mes yeux dans un transport d’amour.

Lorsque, après cette scène, je monte me coucher et que je m’agenouille devant les saintes images, enveloppé dans ma robe de chambre ouatée, quel sentiment étrange j’éprouve en disant : « Mon Dieu, veille sur papa et sur maman ! » Tandis que je récite les prières que mes lèvres d’enfant ont apprises en les répétant après ma chère maman, mon amour pour elle et mon amour pour Dieu se fondent en un seul et même sentiment.

Après ma prière, je vais me rouler dans mes petites couvertures, l’âme en paix et le cœur léger. Les images se chassent les unes les autres dans ma tête : que représentent-elles ? Elles sont insaisissables, mais pleines de pur amour et de lumineuses espérances de bonheur. Je pense à Karl Ivanovitch et à son sort amer. C’est le seul homme malheureux que je connaisse, et il me fait si grand’pitié, je me sens pris pour lui d’une telle tendresse, que les larmes coulent de mes yeux et que je me dis : « Que Dieu lui donne le bonheur ! Qu’il me donne le pouvoir de le secourir et d’alléger son chagrin ! Je suis prêt à tout sacrifier pour lui. » Je pense ensuite à mon joujou favori, un petit lièvre ou un petit chien de porcelaine ; je l’ai fourré sous mon oreiller de plume et j’admire comme il est bien là et comme il a chaud.

Je fais encore une petite prière où je demande à Dieu que tout le monde soit heureux et content et qu’il fasse beau demain pour la promenade ; je me retourne sur l’autre côté ; les idées et les rêves se mêlent et se confondent et je m’endors doucement, paisiblement, le visage encore humide de larmes.

Retrouveras-tu jamais la fraîcheur, l’insouciance, le besoin d’affection et la foi profonde de ton enfance ? Quel temps peut être meilleur que celui où les deux premières de toutes les vertus, la gaieté innocente et la soif insatiable d’affection, étaient les deux ressorts de ta vie ?

Où sont ces prières ardentes ? Où, ces précieuses larmes d’attendrissement ? L’ange de la consolation accourait ; il essuyait tes larmes avec un sourire et murmurait de doux rêves à l’imagination innocente de l’enfant.

La vie a-t-elle piétiné si lourdement sur mon cœur, que je ne doive plus jamais connaître ces larmes et ces transports ? Ne m’en reste-t-il que les souvenirs ?