Souvenirs (Tolstoï)/34

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Souvenirs : Adolescence
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 135-138).
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XXXIV

L’ÉCLIPSE


Je ressentis tout à coup un profond mépris pour le sexe féminin en général et pour Sonia en particulier. J’étais en train de me persuader que les petits jeux n’étaient pas du tout amusants, qu’ils étaient bons pour les filles, et j’avais une envie terrible de faire quelque bonne farce de garçon, qui stupéfierait tout le monde. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter.

Saint-Jérôme sortit de la chambre après une conversation avec Mimi. Ses pas résonnèrent d’abord dans l’escalier, puis juste au-dessus de notre tête, dans la direction de la classe. Il me vint l’idée que Mimi lui avait raconté où elle m’avait trouvé pendant la leçon, et qu’il était allé regarder le cahier de notes. Dans ce temps-là, je ne soupçonnais pas à Saint-Jérôme d’autre but dans la vie que de chercher l’occasion de me punir.

J’ai lu quelque part que les enfants de douze à quatorze ans, c’est-à-dire à l’âge de transition qui précède l’adolescence, sont enclins à l’incendie et même au meurtre. Quand je me souviens de mon adolescence et, en particulier, de l’état d’esprit où je me trouvais en ce jour néfaste, je comprends très bien les crimes les plus atroces, commis sans but, sans intention de nuire, comme ça, par curiosité, par besoin inconscient d’action. Il y a des minutes où l’avenir apparaît à l’homme sous des couleurs si sombres que, de peur d’arrêter son regard sur cet avenir, l’esprit suspend totalement en lui-même l’exercice de la raison et s’efforce de se persuader qu’il n’y aura pas d’avenir et qu’il n’y a pas eu de passé. Dans ces minutes, où la pensée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté et où les instincts matériels demeurent les seuls ressorts de la vie, je comprends l’enfant inexpérimenté qui, sans ombre d’hésitation ni de frayeur, avec un sourire de curiosité, allume et souffle le feu dans sa propre maison, où dorment ses frères, son père, sa mère, tous ceux qu’il aime tendrement. Sous l’influence de cette éclipse temporaire de la pensée, je dirais presque de cette distraction, un jeune paysan de dix-sept ans contemple le tranchant fraîchement aiguisé d’une hache, près du banc où son vieux père dort, le nez en l’air. Soudain il brandit sa hache ; puis il regarde avec une curiosité hébétée comment, de la gorge coupée, le sang coule sous le banc. Sous l’influence de cette même éclipse de la pensée et de cette même curiosité instinctive, un homme éprouve une sorte de jouissance à se pencher sur le bord d’un précipice et à penser : « Si je me jetais ? », ou à appuyer sur son front un pistolet chargé et à penser : « Si je tirais ? » ou à considérer quelque personnage considérable devant lequel tout le monde fait la courbette et à penser : « Si j’allais le prendre par le nez en lui disant : Viens-tu, mon bon ? »

Sous l’influence d’un trouble intime semblable et d’un arrêt de la réflexion de ce genre, quand Saint-Jérôme redescendit et vint me dire de monter tout de suite, que je n’avais pas le droit de rester en bas après m’être aussi mal conduit et avoir aussi mal su ma leçon, je lui tirai la langue et déclarai que je ne m’en irais pas.

Saint-Jérôme resta muet de surprise et de fureur.

« C’est bien, dit-il enfin en courant après moi. Je vous avais déjà promis plusieurs fois une punition que votre grand’mère aurait voulu vous épargner, mais je vois bien qu’il n’y a que les verges pour vous forcer à obéir, et vous venez de les mériter en plein. »

Il parlait si haut que tout le salon l’entendit. Le sang reflua à mon cœur avec une violence extraordinaire ; je le sentais battre très fort, je sentais que j’étais devenu tout pâle et que mes lèvres tremblaient malgré moi. Je devais être effrayant à voir en cet instant, car Saint-Jérôme marcha rapidement sur moi et me saisit par le bras en évitant mon regard. À peine sentis-je son étreinte, que je ne me connus plus ; hors de moi de rage et ne sachant plus ce que je faisais, je me dégageai et le frappai de toutes mes petites forces.

Volodia s’approcha de moi avec une expression de frayeur et d’étonnement.

« Qu’est-ce qui te prend ? me dit-il.

— Laisse-moi ! criai-je à travers mes sanglots. Personne de vous ne m’aime ! Vous ne comprenez pas combien je suis malheureux ! Vous êtes tous dégoûtants, vous me faites tous horreur ! » ajoutai-je dans une sorte de délire en m’adressant à toute la compagnie.

Pendant ce temps Saint-Jérôme, le visage blême et résolu, s’était rapproché de moi ; avant que je pusse me mettre en défense, il me saisit brusquement les deux mains comme dans un étau et m’entraîna. La tête me tournait d’émotion. Je me rappelle seulement que je me débattais en désespéré et que je donnai des coups de tête et des coups de pied tant qu’il me resta des forces. Je me rappelle aussi que mon nez donna plusieurs fois sur des jambes, qu’un pan d’habit m’entra dans la bouche, que j’entendais des pieds tout autour de moi, que j’avalais de la poussière et que ça sentait la violette : le parfum de Saint-Jérôme.

Cinq minutes après, la porte du cabinet noir se refermait sur moi.

« Vassili, dit-il en dehors, d’une voix hideuse et solennelle, apporte-moi les verges. »

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