Souvenirs (Tolstoï)/51

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 191-193).


LI

LA CONFESSION


Ce fut avec cette absence de recueillement et ces distractions que je rentrai au divan. Tout le monde était rassemblé. Le moine se leva et se prépara à lire la prière qui précède la confession. À peine sa voix pénétrante et grave se fut-elle élevée au milieu du silence général, que je retrouvai mes impressions du matin, particulièrement à ces mots : « Découvrez tous vos péchés, sans honte, sans réticence et sans chercher à vous justifier, et votre âme sera purifiée devant Dieu ; mais si vous cachez quelque chose, vous serez chargé d’un grand péché. » À ce passage, toute la pieuse frayeur que j’avais ressentie le matin à la pensée du saint mystère se réveilla en moi. Je jouissais d’en avoir conscience et je m’efforçais de prolonger cet état en arrêtant mes pensées et m’évertuant à avoir peur.

Papa alla se confesser le premier. Il demeura très longtemps enfermé dans la chambre de grand’mère. Nous tous, dans le divan, nous nous taisions, ou nous discutions à voix basse à qui succéderait à papa. Enfin, la voix du moine s’éleva de nouveau à travers la porte, lisant les prières, puis on entendit le pas de papa. La porte cria et papa parut, toussaillant selon son habitude, son tic dans l’épaule et ne regardant personne.

« Allons, à toi, Lioubotchka, et fais bien attention de tout dire. Tu es une grande pécheresse, » dit gaiement papa en lui pinçant la joue.

Lioubotchka pâlit et rougit, tira son papier de la poche de son tablier, le remit, baissa la tête en la rentrant dans ses épaules comme si elle s’attendait à recevoir un coup, et sortit. Elle ne fut pas longtemps ; lorsqu’elle revint, tout son buste était secoué par les sanglots.

Après la jolie Catherine, qui souriait en rentrant, ce fut mon tour. Je passai dans la chambre semi-obscure, possédé de la même frayeur sourde et de la même envie d’augmenter à dessein cette frayeur. Le moine était debout devant le pupitre et il tourna lentement sa face vers moi.

Je ne restai pas plus de cinq minutes dans la chambre de grand’mère. J’en sortis heureux et, à ce que je croyais alors, complètement purifié et régénéré, dépouillé du vieil homme. Il m’était désagréable que la mise en scène de la vie fût demeurée la même, de revoir les mêmes chambres, les mêmes meubles, de me retrouver la même figure ; j’aurais voulu que tout ce qui était extérieur se métamorphosât comme avait été métamorphosé, à ce que je me figurais, l’intérieur de moi-même ; néanmoins je conservai mon bien-être moral jusqu’au moment de me mettre dans mon lit.

J’étais déjà à moitié endormi et je repassais dans ma tête tous les péchés dont je m’étais purifié, lorsque, brusquement, il me revint à l’esprit un gros péché dont je ne m’étais pas confessé. Les mots de la prière qui précède la confession me résonnèrent indéfiniment aux oreilles et toute ma tranquillité s’envola. J’entendais encore et toujours : « Mais si vous cachez quelque chose, vous serez chargé d’un grand péché…, » et je me voyais devenu un si grand pécheur, qu’il n’y avait pas de punition égale à ma faute. Pendant longtemps je me retournai dans mon lit, réfléchissant à ma situation et m’attendant à recevoir la punition du ciel ; je n’aurais pas été étonné de mourir subitement, et cette pensée me causait une terreur indescriptible. Heureusement, il me vint l’idée qu’aussitôt le jour venu, je pourrais aller au couvent du moine et me confesser à nouveau. Je me calmai.